UN COIN NON TREMPÉ DANS LE STYX
Ajoutons ceci encore ; Cimoiirdain avait vu naître l’enfant qui avait été son élève. L’enfant, orphelin tout petit, avait eu une maladie grave Cimourdain, en ce danger de mort, l’avait veillé jour el nuit; c’est le médecin qui soigne, c’est le garde-malade qui sauve, et Cimourdain avait sauvé l’enfant. Non-seulement son élève lui avait dû l’éducation, rinstruction, la science-, mais il lui avait dû la convalescence et la santé; nonseulement son élève lui devait de penser; mais il lui devait de vivre. Ceux qui nous doivent tout, on les adore; Cimourdain adorait cet enfant.
L’écart naturel de la vie s’était fait. L’éducation finie, Cimourdain avait dû quitter l’enfant devenu jeune homme. Avec quelle froide et inconsciente cruauté ces séparations-là se font? Comme les familles congédient tranquillement le précepteur qui laisse sa pensée dans un enfant, et la nourrice qui y laisse ses entrailles! Cimourdain, payé et mis dehoi’s, était sorti du monde d’en haut et rentré dans le monde d’en bas; la cloison entre les grands et les petits s’était refermée ; le jeune seigneur, officier de naissance et fait d’emblée capitaine, était parti pour une garnison quelcon-
que; l’humble précepteur, déjà au fond de son cœur prêtre insoumis, s'était hâté de redescendre dans cet obscur rez-de-chaussée de l’Église qu’on appelait le bas clergé; et Gimourdain avait perdu de vue son élève.
La Révolution était venue ; le souvenir de cet être dont il avait fait un homme, avait continué de couver en lui , caché, mais non éteint, par l’immensité des choses publiques.
Modeler une statue et lui donner la vie, c’est beau ; modeler une intelligence et lui donner la vérité, c’est plus beau encore. Gimourdain était le Pygmalion d’une âme.
Un esprit peut avoir un enfant.
Cet élève, cet enfant, cet orphelin, était le seul être qu’il aimât sur la terre.
Mais , même dans une telle affection , un tel homme était-il vulnérable?
On va le voir.