LIVRE PREMIER
CniO URBAIN
Les rues de Paris dans ce temps*là
On vivait en public, on mangeait sur des tables dressées devant les portes, les femmes assises sur les perrons des églises faisaient dç la charpie en chantant la Marseillaise, le parc Monceaux et le Luxembourg étaient des champs de manœuvre, il y avait dans tous les carrefours des armureries en plein travail, on fabriquait des fusils sous les yeux des passants qui battaient des mains ; on n’entendait que ce mot dans toutes les bouches : Patience. Nous sommes en révolution. On souriait héroïque^
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ment. On allait au spectacle comme à Athènes pendant la guerre du Péloponèse ; on voyait affichés au coin des rues : Le Siège de Thionville. — La Mère de famille sauvée des flammes. — Le Club des Sans-Soucis. — L'Ahiée des papesses Jeanne. — Les Philosophes soldats. — L’Art (Taimer au village. — Les Allemands étaient aux portes; le bruit courait que le roi de Prusse avait fait letenir des loges à l’Opéra. Tout était effrayant et personne n’était effrayé. La ténébreuse loi des suspects, qui est le crime de Merlin de Douai, faisait la guillotine visible au-dessus de toutes les têtes. Un procureur, nommé Séran, dénoncé, attendait qu’on vînt l’arrêter, en robe de chambre et en pantoufles, et en jouant de la flûte à sa fenêtre. Personne ne semblait avoir le temps.
Tout le monde se hâtait. Pas un chapeau qui
n’eût une cocarde. Les femmes disaient : Nous sommes jolies sous le bonnet rouge. Paris semblait plein d’un déménagement. Les marchands de bric-à-brac étaient encombrés de couronnes, de mitres, de sceptres en bois doré et de fleurs de lys, défroques des maisons royales; c’était la démolition de la monarchie qui passait. On voyait
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chez les fripiers des chapes et des rochets à vendre au décroche-moi ça. Aux Percherons et chez Ramponneau, des hommes ailubl(is de surplis et d’éloles, montés sur des ânes caparaçonnés de chasubles, se faisaient verser le vin du cabaret dans les ciboires des cathédrales. Rue Saint-Jacques, des paveurs, pieds nus, arrêtaient la brouette d un colporteur qui offrait des chaussures à vendre, se cotisaient et achetaient quinze paires de souliers qu’ils envoyaient à la Convention pour nos soldats. Les bustes de Franklin, de Rousseau, de Brulus, et il faut ajouter de .Marat, abondaient; au-dessous d’un de ces bustes de Marat, rue Cloche-Perce, était accroché sous verre, dans un cadre de bois noir, un réquisitoire contre Malouet, avec faits à l’appui et ces deux lignes en marge : « Ces détails m’ont été donnés par la maltresse de Sylvain Bailly, bonne patriote qui a des bontés pour moi. — Signé : Marat. » Sur la place du Palais-Royal, l’inscription de la fontaine : Quantos effandit in usas l était cachée par deux grandes toiles peintes à la détrempe, représentant l’une. Cahier de Gei’ville dénonçant à l’Assemblée
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nationale le signe de ralliement des « chiffonnistes » d’Arles ; l’autre, Louis XVI ramené de Varennes dans son carrosse royal, et sous ce carrosse une planche liée par des cordes portant à ses deux bouts deux grenadiei*s, ta bayonnette au fusil. Peu de grandes boutiques étaient ouvertes ; des merceries et des bimbeloteries roulantes circulaient traînées par des femmes, éclairées parades chandelles, les suifs fondant sur les marchandises; des boutiques en plein vent étaient tenues par des ex- religieuses en perruque blonde ; telle ravaudeuse, raccommodant des bas dans une échoppe, était une comtesse ; telle couturière était une marquise ; madame de Boufflei*s habitait un grenier d’où elle voyait son hôtel. Des crieurs couraient, offrant les « papiers-nouvelles. » On appelait écrouelleux ceux qui cachaient leur menton dans leur cravate. Les chanteurs ambulants pullulaient. La foule huait Pitou, le chansonnier royaliste, vaillant d’ailleurs, car il fut emprisonné vingt-deux fois et fut traduit devant le tribunal révolutionnaire pour s’ctre frappé 1e bas des reins en prononçant le mot civisme;
voyant sa tête en danger, il s’écria : Mais c’est le contraire de ma tête qui est coupable! ce qui fit rire les juges et le sauva. Ce Pitou raillait la mode des noms grecs et latins ; sa chanson favorite était sur un savetier qu’il appelait Cujus, et dont il appelait la femme Cujusdam. On faisait des rondes de carmagnole ; on ne disait pas le cavalier et la dame, on disait « le citoyen et la citoyenne. » On dansait dans les cloîtres en ruine, avec des lampions sur l’autel, à la voûte deux bâtons en croix portant quatre chandelles, et des tombes sous la danse. — On portait des vestes bleu de tyran. On avait des épingles de chemise « au bonnet de la Liberté » faites de pierres blanches, bleues et rouges. La rue de Richelieu se nommait rue de la Loi; le faubourg Saint-Antoine se nommait le faubourg de Gloire ; il y avait sur la place de la Bastille une statue de la Nature. On se montrait certains passants connus : Châtelet, Didier, Nicolas et Garnier-Delaunay, qui veillaient à la porte du menuisier Duplay, Voulland, qui ne manquait pas un jour de guillotine et suivait les charretées de condamnés, et qui appelait cela « aller
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à la messe rouge; » Monlflabert, juré rérolulionnaire et marquis, lequel se faisait appeler Dix-Aoiii. On regardait défiler les élèves de l’École militaire, qualifiés par les décrets de la Convention « aspirants à l’école de Mare, » et par le peuple «pages de Robespierre. » On lisait les proclamations de Fréron, dénonçant les suspects du crime de « négotiantisine. » Les « muscadins », ameutés aux portes des mairies, raillaient les mariages civils, s’attroupaient au passage de l’épousée et de l’époux, et disaient : « mariés municipal lier. » Aux Invalides les statues des saints et des rois étaient coilTées du bonnet phrygien. On jouait aux cartes sur la borne des carrefours ; les jeux de cartes étaient, eux aussi, en pleine révolution ; les rois étaient remplacés par les génies, les dames par les libertés, les valets par les égalités, et les as par les lois. On labourait les jardins publics; la charrue travaillait aux Tuileries. A tout cela était mêlée, surtout dans les partis vaincus, on ne sait quelle hautaine lassitude de vivre-, un homme écrivait à Fouquier-Tinville : « Ayez la bonté de me délivrer de la vie. Voici mon
adresse. » Cbampcenetz était arrêté pour s’être écrié en plein Palais-Royal : « A quand la révolution de Turquie? Je voudrais voir la république à la Porte. » Partout des journaux. Des garçons perruquiers crêpaient en public des perruques de femmes, pendant que le patron lisait à haute voix le Moniteur; d’autres commentaient au milieu des groupes, avec force gestes, le journal Entendons-nous, de Dubois- Crancé, ou la Trompette du Père Bellerose. Quelquefois les barbiers étaient en même temps charcutiers; et l’on voyait des jambons et des andouilles pendre à côté d’une poupée coiffée de cheveux d’or. Des marchands vendaient sur la voie publique « des vins d’émigrés; » un marchand affichait des vins de cinquante-deux espèces; d’autres brocantaient des pendules en lyre et des sophas à la duchesse; un perruquier avait pour enseigne ceci : « Je rase le clergé, je peigne la noblesse, j’accommode le tiers-état. » On allait se faire tirer les cartes par Martin, au n“ 173 de la rue d’Anjou, ci-devant Dauphine. Le pain manquait, le charbon manquait, le savon manquait ; on voyait passer des bandes de
vaches laitières arrivant des provinces. A la Vallée, l’agneau se vendait quinze francs la livre. Une affiche de la Commune assignait à chaque bouche une livre de viande par décade. On faisait queue aux portes des marchands ; une de ces queues est restée légendaire, elle allait de la porte d’un épicier de la rue du Petit- Carreau jusqu’au milieu de la rue Montorgueil. Faire queue, cela s’appelait « tenir 1a ficelle, » à cause d’une longue corde que prenaient dans leur main, l’un derrière l’autre, ceux qui étaient à la file. Les femmes dans cette misère étaient vaillantes et douces. Elles passaient les nuits à attendre leur tour d’entrer chez le boulanger. Les expédients réussissaient à la révolution ; elle soulevait cette vaste détresse avec deux moyens périlleux, l’assignat et le maximum ; l’assignat était le levier, le maximum était le point d’appui. Cet empirisme sauva la France. L’ennemi, aussi bien l’ennemi de Coblentz que l’ennemi de Londres, agiotait sur l’assignat. Des filles allaient et venaient, offrant de l’eau de lavande, des jarretières et des cadenettes, et faisant l’agio ; il y avait les agioteurs du perron
(le la rue Vivienne, en souliers crottés, en cheveux gras, en bonnet à poil à queue de renard, et les mayolets de la rue de Valois, en bottes cirées, le cure-dents à la bouche, le chapeau velu sur la tête, tutoyés par les filles. Le peuple leur faisait la chasse, ainsi qu’aux voleurs, que les royalistes appelaient « citoyens actifs. » Du reste, très-peu de vols. Un dénûinent farouche, une probité stoïque. Les va-nu-pieds et les meurt-de-faim passaient, les yeux gravement baissés, devant les devantures des bijoutiers du Palais-Égalité. Dans une visite domiciliaire que fit la section Antoine chez Beaumarchais, une femme cueillit dans le jardin une fleur; le peuple la souffleta. Le bois coûtait quatre cents francs, argent, la cxirde ; on voyait dans les rues des gens scier leur bois de lit; l’hiver, les fontaines étaient gelées ; l’eau coûtait vingt sous la voie ; tout le monde se faisait porteur d’eau. Le louis d’or valait trois mille neuf cent cinquante francs. Une course en fiacre coûtait six cents francs. Après une journée de fiacre on entendait ce dialogue : — Cocher, combien vous dois-je? Six mille livres. Une marchande d’herbe vendait pour vingt mille
francs par jour. Un mendiant disait: Par charité, secow'ez^wi ! il me manque deux cent trente livres pour payer mes souliers. A l’entrée des ponts, on voyait des colosses sculptés et peints par David que Mercier insultait : Énormes polichinelles de bois, disait-il. Ces colosses figuraient le fédéralisme et la coalition terrassés. Aucune défaillance dans ce peuple. La sombre joie d’en avoir fini avec les trônes. Les volontaires affluaient, offrant leurs poitrines. Chaque rue donnait un bataillon. Les drapeaux des districts allaient et venaient, chacun avec sa devise. Sur le drapeau du district des Capucins on lisait : Nul ne nous fera la barbe. Sur un autre : Plus de noblesse, que dans le cœur. Sur tous les mure, des affiches, grandes, petites, blanches, jaunes, vertes, rouges, imprimées, manuscrites, oCi on lisait ce cri : Yioe la République! Les petits enfants bégayaient Ça ira.
Ces petits enfants, c’était l’immense avenir.
Plus tard, à la ville tragique succéda la ville cynique ; les rues de Paris ont eu deux aspects révolutionnaires très-distincts, avant et après le 9 thermidor; le Paris de Saint-Just fit place au Paris de Tallien ; et, ce sont là les continuelles
antithèses de Dieu, immédiatement après le Sinaï, la Courtille apparut.
Un accès de folie publique, cela se voit. Cela s’était déjà vu quatrevingts ans auparavant. On sort de Louis XIV comme on sort de Robespierre, avec un grand besoin de respirer ; de là la Régence qui ouvre le siècle et le Directoire qui le termine. Deux saturnales après deux terrorismes. La France prend la clef des champs, hors du cloître puritain comme hors du cloître monarchique, avec une joie de nation échappée.
Après le 9 thermidor, Paris fut gai, d’une gaieté égarée. Une joie malsaine déborda. A la frénésie de mourir succéda la frénésie de vivre, et la grandeur s’éclipsa. On eut un Trimalcion qui s’appela Grimod de la Reynière ; on eut l’Almanach des Gourmands. On dîna au bruit des fanfares dans les entre-sols du Palais- Royal, avec des orchestres de femmes battant du tambour et sonnant de la trompette ; « le rigaudinier, » l’archet au poing, régna; on soupa « à l’orientale » chez Méot, au milieu des cassolettes pleines de parfums. Le peintre Boze peignait ses filles, innocentes etcharmantes tètes
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de seize ans, « en guillotinées, » c’est-à-dire décolletées avec des chemises rouges. Aux danâes violentes dans les églises en ruine succédèrent les l>als de Ruggieri, de Luquet Wenzel, de Mauduit, de la Montansier; aux graves citoyennes qui faisaient de la charpie succédèrent les sultanes, les sauvages, les nymphes; aux pieds nus des soldats couverts de sang, de boue et de poussière succédèrent les pieds nus des femmes ornés de diamants; en même temps que l’impudeür, l’improhité reparut ; il y eut en haut les fournisseurs et en bas « la petite pègre ; » un fourmillement de filous emplit Paris, et chacun dut veiller sur son « lue, » c’est-à dire sur son portefeuille ; un des passe-temps était d’aller voir, place du Palais-de-Justice, les voleuses au tabouret; on était obligé de leur lier les jupes; à la
sortie des théâtres, des gamins offraient des cabriolets en disant : Citoyen- et citoyenne, il y a place pour deux ; on ne criait plus le Vieux Cordelier et l'Ami du peuple, on criait la Lettre de polichinelle et la Pétition des Galopins ; le marquis de Sade présidait la section des Piques, place Vendôme. La réaction était joviale et féroce; les
Dragons de la Liberté de 92 renaissaient sous le nom de Chevaliers du Poignard. En môme temps surgit sur les tréteaux ce type, Jocrisse. On eut les « merveilleuses, » et au delà des merveilleuses les « inconcevables; » on jura par sa paole viclimée et par sa paole verte ; on recula de Mirabeau jusqu’à Bobèche. C'est ainsi que Paris va et vient ; il est l’énorme pendule de la civilisation ; il touche tour à tour un pôle et l’autre, les Thermopyles et Gomorrhe. Après 93, la Révolution traversa une occultation singulière, le siècle sembla oublier de finir ce qu’il avait commencé, on ne sait quelle orgie s’interposa, prit le premier pian, fit reculer au second l’elTrayanle apocalypse, voila la vision démesurée, et éclata de rire après l’épouvante ; la tragédie disparut dans la parodie, et au fond de l’horizon une fumée de carnaval eflaça vaguement Méduse.
.Mais en 93, oi’i nous sommes, les rues de Paris avaient encore tout l’aspect grandiose et farouche des commencements. Elles avaient leurs orateurs, Varlet qui promenait une baraque roulante du haut de laquelle il haranguait tes passants, leurs héros, dont un s’appelait « le
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capitaine des bâtons ferrés, » leurs favoris, Guffroy, l’auteur du pamphlet Rougiff. Quelquesunes de ces popularités étaient malfaisantes; d’autres étaient saines. Une entre toutes était honnête et fatale : c’était celle de Cimourdain.
Cimourdain
Gimourdain était une conscience pure, mais sombre. Il avait en lui l’absolu. Il avait été prêtre, ce qui est grave. L’homme peut, comme le ciel, avoir une sérénité noire; il suffit que quelque chose fasse en lui la nuit. La prêtrise avait fait la nuit dans Cimourdain. Qui a été prêtre l’est.
Ce qui fait la nuit en nous peut laisser en nous les étoiles. Cimourdain était plein de vertus et de vérités, mais qui brillaient dans des ténèbres.
Son histoire était courte à faire. 11 avait été curé de village et précepteur dans une grande
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maison ; puis un petit héritage lui était venu, et il s’était fait libre.
C’était par-dessus tout un opiniâtre. II se servait de la méditation comme on se sert d’une tenaille; il ne se croyait le droit de quitter une idée que lorsqu’il était arrivé au bout; il pensait avec acharnement. Il savait toutes les langues de l’Europe et un peu les autres ; cet homme étudiait sans cesse, ce qui l’aidait à porter sa chasteté, mais rien de plus dangereux qu’un tel refoulement.
Prêtre, il avait, par orgueil, hasard ou hauteur d’âme, observé ses vœux; mais il n’avait pu garder sa croyance. La science avait démoli sa foi; le dogme s’était évanoui en lui. Alors, s’examinant, il s’était senti comme mutilé, et, ne pouvant se défaire prêtre, il avait travaillé à se refaire homme, mais d’une façon austère ; on lui avait ôté la famille, il avait adopté la patrie; on lui avait refusé une femme, il avait épousé l’humanité. Cette plénitude’énorme, au fond, c’est le vide.
Ses parents, paysans, en le faisant prêtre, avaient voulu le faire sortir du peuple ; il était rentré dans le peuple.
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Et il y était rentré passionnément. Il regardait les souffrants avec une tendresse redoutable. De prêtre il était devénu philosophe, et de philosophe athlète. Louis XV vivait encore déjà que Cimourdain se sentait vaguement républicain. De quelle république? De la république de Platon peut-ôire, et peut-être aussi de la république de Dracon.
Défense lui était faite d’aimer, il s’était rais à haïr. 11 haïssait les mensonges, la monarchie, la théocratie, son habit de prêtre ; il haïssait le présent, et il appelait à grands cris l’avenir ; il le pressentait, il l’entrevoyait d’avance, il le devinait effrayant et magnifique ; il comprenait, pour le dénoûment de la lamentable misèi’e humaine, quelque chose comme un vengeur qui serait un libérateur. Il adorait de loin la catastrophe.
En 1789, cette catastrophe était arrivée, et l'avait trouvé prêt. Gimourdain s’était jeté dans ce vaste renouvellement humain avec logique, c’est-à-dire, pour un esprit de sa trempe, inexorablement; la logique ne s’attendrit pas. 11 avait vécu les grandes années révolutionnaires, et avait eu le tressaillement de tous ces souffles :
89, ia chute de la Bastille, la lin du supplice des peuples; 90, le 19 juin, la fin de la féodalité; 91, Varennes, la fin de la royauté; 92, l’avénement de la République. Il avait vu se lever la Révolution ; il n’était pas homme à avoir peur de cette géante ; loin de là , cette croissance de tout l’avait vivifié; et quoique déjà presque vieux — il avait cinquante ans — et un prêtre est plus vite vieux qu’un autre homme, il s’était mis à croître, lui aussi. D’année en année, il. avait regardé les événements grandir, et il avait grandi comme eux. Il avait craint d’abord que la Révolution n’avortât, il l’observait, elle avait la raison et le droit, il exigeait qu’elle eût le succès ; et, à mesure qu’elle effrayait, il se sentait rassuré. Il voulait que cette Minei’ve, couronnée des étoiles de l’avenu’, fût aussi Pallas et eût pour bouclier le masque aux serpents. Il voulait que son œil divin pût au besoin jeter aux démons la lueur infernale, et leur rendre terreur pour terreur.
Il était arrivé ainsi à 93.
93 est la guerre de l’Europe contre la France et de la France contre Paris. Et qu’est-ce que la Révolution? -C’est la victoire de la France sur
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l’Europe et de Paris sur la France. De là, l’immensité de cette minute épouvantable, 93, plus grande que tout le reste du siècle.
Rien de plus tragique, l’Europe attaquant la France et la France attaquant Paris. Drame qui a la stature de l’épopée.
93 est une année intense. L’orage est là dans toute sa colère et dans toute sa grandeur. Cimourdain s’y sentait à l’aise. Ce milieu éperdu, sauvage et splendide convenait à son envergure. Cet homme avait, comme l’aigle de mer, un profond calme intérieur, avec le goût du risque au dehors. Certaines natures ailées, farouches et tranquilles sont faites pour les grands vents. Les âmes de tempête, cela existe.
Il avait une pitié à part, réservée seulement aux misérables. Devant l’espèce de souffrance qui fait horreur, il se dévouait. Rien ne lui répugnait. C’était là son genre de bonté. Il était hideusement secourable, et divinement. Il cherchait les ulcères pour les baiser. Les belles actions laides à voir sont les plus difficiles à faire ; il préférait celles-là. Un jouràrHôtel-Dieu,un homme allait mourir, étouffé par une tumeur à la gorge,
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abcès fétide, affreux, contagieux peut-être, et qu’il fallait vider sur-le-champ. Gimourdain était là ; il appliqua sa bouche à la tumeur, la pompa, recrachant à mesure que sa bouche était pleine, vida l’abcès, et sauva l’homme. Comme il portait encore à cette époque son habit de prêtre, quelqu’un lui dit : — Si vous faisiez cela au roi, vous ► seriez évêque. — Je ne le ferais pas au roi, répondit Gimourdain. L’acte et la réponse le firent populaire dans les quartiers sombres de Paris.
Si bien qu’il faisait de ceux qui souffrent, qui pleurent et qui menacent, ce qu’il voulait. A l’époque des colères contre les accapareurs, colères si fécondes en méprises, ce fut Gimourdain qui, d’un mot, empêcha le pillage d’un bateau chargé de savon sur le port Saint-Nicolas, et qui dissipa les attroupements furieux arrêtant les voitures à la barrière Saint-Lazare.
Ce fut lui qui, deux jours après le 10 août, mena le peuple jeter bas les statues des rois. En tombant elles tuèrent; place Vendôme, une femme. Reine Violet, fut écrasée par Louis XIV au cou duquel elle avait mis une corde qu’elle tirait. Cette statue de Louis XIV avait été cent
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ans debout; elle avait été érigée le 12 août 1692 ; elle fut renversée le 12 août 1792. Place de la Concorde, un nommé Guinguerlot ayant appelé les démolisseurs : canailles! fut assommé sur le piédestal de Louis XV. La statue fut mise en pièces. Plus tard on en fit des sous. Le bras seul échappa ; c’était le bras droit que Louis XV étendait avec un geste d’empereur romain. Ce fut sur la demande de Cimourdain que le peuple donna et qu’une députation porta ce bras à Latiide, l’homme enterré trente-sept ans à la Bastille. Quand Latude, le carcan au cou, la chaîne au ventre , pourrissait vivant au fond de cette prison par ordre de ce roi dont la statue dominait Paris, qui lui eût dit que cette prison tomberait, que cette statue tomberait, qu’il sortirait du sépulcre et que la monarchie y entrerait, que lui, le prisonnier, il serait le maître de cette main de bronze qui avait signé son écrou, et que de ce roi de boue il ne resterait que ce bras d’airain !
Cimourdain était de ces hommes qui ont en eux une voix, et qui l’écoutent. Ces honimcs-IA semblent distraits; point; ils sont attentifs.
Cimourdain savait tout et ignorait tout. Il savait
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tout de la science et ignorait tout de la vie. De là sa rigidité. H avait les yeux bandés comme la Thémis d’Homère. 11 avait la certitude aveugle de la flèche qui ne voit que le but et qui y va. En révolution rien de redoutable comme la ligne droite. Cimourdain allait devant lui, fatal.
Cimourdain croyait que, dans tes genèses sociales, le point extrême est le terrain solide; erreur propre aux esprits qui remplacent là raison par la logique. 11 dépassait la Convention; il dépassait la Commune; il était de l’Évêché.
La réunion, dite l’Évêché, parce qu’elle tenait ses séances dans une salle du vieux palais épiscopal, était plutôt une complication d’hommes qu’une réunion. Là assistaient, comme à la Commune, ces spectateui-s silencieux et significatifs qui avaient sur eux, comme dit Carat, « autant de pistolets que de poches. » L’Évéché était un pêle-mêle étrange; pêle-mêle cosmopolite et parisien, ce qui ne s’exclut point, Paris étant le lieu où bat le cœur des peuples. Là était la grande incandescence plébéienne. Près de l’Évêché la Convention était froide et la Commune était tiède. L’Évêdié était une de ces formations révo-
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lutionnaires , pareilles aux formations volcaniques: l’Évêché contenait de tout, de l’ignorance, de la bêtise, de la probité, de l’héroïsme, de la colère et de la police. Brunswick y avait des agents. Il y avait là des hommes lignes de Sparte et des hommes dignes du bagne. La plupart étaient forcenés et honnêtes. La Gironde, par la bouche d’Isnard, président momentané de la Convention , avait dit un mot monstrueux ; — Prenez garde, Parisiens. Il ne restera pas pierre sur pieire de votre ville, et l'on cherchera un jour la place où fat Paris. — Ce mot avait créé l'Évêché. Des hommes, et, nous venons de le dire, des hommes de toutes nations, avaient senti le besoin de se serrer autour de Paris. Ciniourdain s'était rallié à ce groupe.
Ce groupe réagissait contre les réacteurs. Il était né de ce besoin public de violence qui est le côté redoutable et mystérieux des révolutions. Fort de cette force, l’Évêché s’était tout de suite fait sa part. Dans les commotions de Paris, c’était la Commune qui tirait le canon, c’était l’Évêché qui sonnait le tocsin.
Cimourdain croyait, dans son ingénuité impla-
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cable, que tout est équité au service du vrai ; ce qui le rendait propre à dominer les partis extrêmes. Les coquins le sentaient honnête, et étaient contents. Des crimes sont flattés d’être présidés par une vertu. Cela les gêne et leur plaît. Palloy, l’architecte qui avait exploité la démolition de la Bastille, vendant ces pierres à son profit, et qui, chargé de badigeonner le cachot de Louis XVI, avait, par zèle, couvert le mur de barreaux, de chaînes et de carcans; Gonchon, l’orateur suspect du faubourg Saint-Antoine dont on a retrouvé plus tard des quittances; Fournier, l’Américain qui, le 17 juillet, avait tiré sur Lafayette un coup de pistolet payé, disait-on, par Lafayette; Henriot, qui sortait de Bicêtre, et qui avait été valet, saltimbanque, voleur et espion avant d’être général et de pointer des canons sur la Convention; La Reynie, l'ancien grand vicaire de Chartres, qui avait remplacé son bréviaire par le Père Duchesne; tous ces hommes étaient tenus en respect par Cimourdain, et, à de certains moments, pour empêcher les pires de broncher, il suffisait qu’ils sentissent en arrêt devant eux cette redoutable candeur convaincue. C’est ainsi
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que Saint-Just terrifiait Schneider. En même temps, la majorité de l’Évôché, composée surtout de pauvres et d’hommes violents, qui étaient bons, croyait en Gimourdain et le suivait. Il avait pour vicaire ou pour aide de camp, comme on voudra, cet autre prêtre républicain, Danjou, que le peuple aimait pour sa haute taille et avait baptisé l'abbé Six-Pieds. Gimourdain eût mené où il eût voulu cet intrépide chef qu’on appelait \e gmkral la Pique, et ce hardi Truchon, dit le Grand-Nicolas , qui avait voulu sauver madame de Lamballe, et qui lui avait donné le bras et fait enjamber les cadavres; ce qui eût réussi sans la féroce plaisanterie du barbier Chariot.
La Commune surveillait la Convention , l’Évêché surveillait la Commune; Gimourdain, esprit droit et répugnant à l’intrigue, avait cassé plus d’un fil mystérieux dans la main de Pache, que Beurnonville appelait « l’homme noir. » Cimourdain, à l’Évêché, était de plain-pied avec tous. Il était consulté par Dobsent et Momoro. Il parlait espagnol à Gusman, italien à Pio, anglais à Arthur, flamand ù Pereyra, allemand à l’Autrichien Proly, bâtard d’un prince. Il créait l’entente
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entre ces discordances. De là une situation obscure et forte. Hébert le craignait.
Gimourdain avait, dans ces temps et dans ces groupes tragiques, la puissance des inexorables. C’était un impeccable qui se croit infaillible. Personne ne l’avait vu pleurer. Vertu inaccessible et glaciale. 11 était l’effrayant homme juste.
Pas de milieu pour un prêtre dans la révolution. Un prêtre ne pouvait se donner à la prodigieuse aventure flagrante que pour les motifs les plus bas ou les plus hauts; il fallait qu’il fût infâme ou qu’il fût sublime. Gimourdain était
sublime; mais sublime dans l’isolement, dans l’escarpement, dans la lividité inhospitalière ; sublime dans un entourage de précipices. Les hau tes montagnes ont cette virginité sinistre.
Gimourdain avait l’apparence d’un homme ordinaire; vêtu de vêtements quelconques, d’aspect pauvre. Jeune, il avait été tonsuré ; vieux, il était chauve. Le peu de cheveux qu’il avait étaient gris. Son front était large, et sur ce front il y avait pour l’observateur un signe'. Cimourdain avait une façon de parler brusque, passionnée et solennelle; la voix brève ; l’accent péremp-
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toire; la bouche triste et amère; l’œil clair et profond, et sur tout le visage on ne sait quel air indigné.
Tel était Cimourdain.
Personne aujourd’hui ne sait son nom. L’histoire a de ces inconnus terribles.
Un coin non trempé dans le Styx
Un tel homme était-il un homme ? Le serviteur du genre humain pouvait-il avoir une affection N’était-il pas trop une âme pour être un cœur? Cet embrassement énorme qui admettait tout et tous, pouvait-il se réserver à quelqu’un? Cimourdain pouvait-il aimer? Disons-le. Oui.
Étant jeune et précepteur dans une maison presque princière, il avait eu un élève, fils et héritier de la maison, et il l’aimait. Aimer un enfant est si facile. Que ne pardonne-t-on pas à un enfant? On lui pardonne d’être seigneur, d’être prince, d’être roi. L’innocence de l’âge fait
UN COIN NON TREMPÉ DANS LE STYX. m
oublier les crimes de la race; la faiblesse de l’être fait oublier l’exagération du rang. Il est si petit qu’on lui pardonne d’être grand. L’esclave lui pardonne d’être le maître. Le vieillard nègre idolâtre le marmot blanc. Cimourdain avait pris en passion son élève. L’enfance a cela d’ineffable qu’on peut épuiser sur elle tous les amours. Tout ce qui pouvait aimer dans Cimourdain s’était abattu, pour ainsi dire, sur cet enfant; ce doux être innocent était devenu une sorte de proie pour ce cœur condamné à la solitude. Il l’aimait de toutes les tendresses à la fois, comme père, comme frère, comme ami, comme créateur.
C’était son fils; le fils, non de sa chair, mais de son esprit. Il n’était pas le père, et ce n’était passon œuvre; mais il était le maître, et c’était son chef-d’œuvre. De ce petit seigneur, il avait fait un homme. Qui sait? Un grand homme peutêtre. Car tels sont les rêves. A l’insu de la famille, — a-t-on besoin de permission pour créer uneintelligence, une volonté et une droiture? — il avait communiqué au jeune vicomte, son élève, tout le progrès qu’il avait en lui; il lui avait inoculé le virus redoutable de sa vertu; il lui avait
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infusé dans les veines sa conviction, sa conscience, son idéal; dans ce cerveau d’aristocrate, il avait versé l’àme du peuple.
L’esprit allaite ; l’intelligence est une mamelle. 11 y a analogie entre la nourrice qui donne son lait et le précepteur qui donne sa pensée. Quelquefois le précepteur est plus père que le père, de même que souvent la nourrice est plus mère que la mère.
Cette profonde paternité spirituelle liait Cimourdain a son élève. La seule vue de cet enfant l’attendrissait.
Ajoutons ceci : remplacer le père était facile, l’enfant n’en avait plus; il était orphelin; son père était mort, sa mère était morte; il n’avait pour veiller sur lui qu’une grand’mère aveugle et un grand-oncle absent. La grand’mère mounit; le grand-oncle, chef de la famille, homme d’épée et de grande seigneurie, pourvu de charges à la cour, fuyait le vieux donjon de famille, vivait à Versailles, allait aux armées, et laissait l’orphelin seul dans le château solitaire. Le précepteur était donc le maître, dans toute l’acception du mot.