‹ QuatrevingttreizeChapitre 4 sur 45 · NUIT SUR LE NAVIRE ET SUR LE PASSAGER · texte numérisé non relu

NUIT SUR LE NAVIRE ET SUR LE PASSAGER

les êtres de l’Océan. La corvette n’avait pas de feu à l’avant, de crainte de dénoncer son passage dans ces mers surveillées. On se félicitait du brouillard. On atteignit la Grande-Étape ; la brume était si épaisse qu’à peine distinguait-on la haute silhouette du Pinacle. On entendit dix heures sonner au clocher de Saint-Ouen, signe que le vent se maintenait vent-arrière. Tout continuait d’aller bien ; la mer devenait plus houleuse à cause du voisinage de la Corbière.

Un peu après dix heures, le comte du Boisberthelot et le chevalier de La Vieuville reconduisirent l’homme aux habits de paysan jusqu’à sa cabine, qui était la propre chambre du capitaine. Au moment d’y entrer, il leur dit en baissant la voix :

— Vous le savez, messieurs, le secret importe. Silence jusqu’au moment de l’explosion. Vous seuls connaissez ici mon nom.

— Nous remporterons au tombeau, répondit Boisberthelot.

— Quant à moi , repartit le vieillard, fussé-je devant la mort, je ne le dirai pas.

Et il entra dans sa chambre.

Noblesse et roture mêlées

Le commandant et le second remontèrent sur le pont et se mirent à marcher côte à côte en causant. Ils parlaient évidemment de leur passager, et voici à peu près le dialogue que le vent dispersait dans les ténèbres.

Boisberthelot grommela à demi-voix à l’oreille de La Vieuville :

— Nous allons voir si c’est un chef.

La Vieuville répondit :

— Eu attendant, c’est un prince.

— Presque.

NOBLESSE ET UOTURE MÊLÉES

— Gentiihoniine en France, mais prince en Bretagne.

— Comme les La Trémoille, comme les Rohan.

— Dont il est l’allié.

Boisberthelot reprit’:

— En France et dans les carrosses du roi, il est marquis comme je suis comte et comme vous Êtes chevalier.

— Ils sont loin les carrosses ! s’écria La Vieuville. Nous en sommes au tombereau.

Il y eut un silence.

Boisberthelot repartit :

— A défaut d’un prince français, on prend un prince breton.

— Faute de grives... — Non, faute d’un aigle, on prend un corbeau.

— J’aimerais mieux un vautour, dit Boisberthelot.

Et La Vieuville répliqua :

— Certes ! un bec et des griffes.

— Nous allons voir.

— Oui, reprit La Vieuville, il est temps qu’il y ait un chef. Je suis de l’avis de Tinténiac : un chef, et de la ‘poindre! Tenez, commandant, je

connais à peu près tous les chefs possibles et impossibles ; ceux d’hier, ceux d’aujourd’hui et ceux de demain ; pas un n’est la caboche de la guerre qu’il nous faut. Dans celte diable de Vendée, il faut un général qui soit en môme temps un procureur ; il faut ennuyer l’ennemi, lui disputer le moulin, le buisson, le fossé, le caillou, lui faire de mauvaises querelles, tirer parti de tout, veiller à tout, massacrer beaucoup, , faire des exemples, n’avoir ni sommeil ni pitié. A celle heure, dans cette armée de paysans, il y a des héros, il n’y a pas de capitaines. D’Elbée est nul, Lescure est malade, Bonebamps fait grâce ; il est bon, c’est hôte. La Rochejacquelein est un magnifique sous-lieutenant; Silz est*un officier de rase campagne, impropre à la guerre d’expédients; Calhelineau est un charretier naïf, Stofflet est un garde-chasse rusé, Bérard est inepte, Boulainvilliers est ridicule, Charette est horrible. Et je ne parle plus du barbier Gaston. Car, mordemonbleu ! à quoi bon chamailler la révolution et quelle différence y a-t-il entre les républicains et nous si nous faisons commander les gentilshommes par les perruquiers?

NOBLESSE ET ROTÜRB MÊLÉES

— C’est que cette chienne de révolution nous gagne, nous aussi.

— Une gale qu’a la France 1

— Gale du tiers état, reprit Boisberthelot.

L’Angleterre seule peut nous tirer de là.

— Elle nous en tirera, n’en doutez pas, capitaine.

— En attendant, c’est laid.

— Certes, des manants partout; la monarchie qui a pour général en chef Stofflet, garde-chasse de M. de Maulevrier, n’a rien à envier à la république qui a pour ministre Pache, fils du portier du duc de Castries. Quel vis-à-vis que cette guerre de la Vendée : d’un côté Santerre le brasseur, de l’autre Gaston le merlan I

— Mon cher La Vieuville, je fais un certain cas de ce Gaston. Il n’a point mal agi dans son commandement de Gueménée. Il a gentiment arquebusé trois cents bleus après leur avoir fait creuser leur fosse par eux-mêmes,

' — A la bonne heure ; mais je l’eusse fait tout aussi bien que lui.

— Pardieu, sans doute. Et moi aussi.

— Les grands actes de guerre, reprit La Vieu-

ville, veulent de la noblesse dans qui les accomplit. Ce sont choses de chevaliers et non de perruquiers.

— Il y a pourtant dains ce tiers état, répliqua Boisbcrthelot, des hommes estimables. Tenez, par exemple, cet horloger Joly. Il avait été sergent au régiment de Flandre ; il se fait chef vendéen ; il commande une bande de la côte ; il a un fils, qui est républicain, et, pendant que le père sert dans les blancs, le fils sert dans les bleus. Rencontre. Bataille. Le père fait prisonnier son fils et lui brûle la cervelle.

— Celui-là est bien, dit La Vieuville.

— Un Brutus royaliste, reprit Boisbcrthelot.

— Cela n’empêche pas qu’il est insupportable d’être commandé par un Coquereau, un Jean- Jean, un Moulins, un Focart, un Bouju, un Cliouppes !

— Mon cher chevalier, la colère est la même de l’autre côté. Nous sommes pleins de bourgeois ; ils sont pleins de nobles. Croyez-vous que les sans-culottes soient contents d’être commandés par le comte de Caudaux, le vicomte de Miranda, le vicomte de Beauharnais, le comte

NOBLESSE ET ROTURE MÊLÉES

de Valence, le marquis de Custine et le duc de Biron !

— Quel gâchis I

— Et le duc de Chartres !

— Fils d’Égalité. Ah ça, quand sera-t-il roi, celui-là ?

— Jamais.

— Il monte au trône. 11 est servi par ses crimes.

— Et desservi par ses vices, dit Boisberthelot.

Il y eut encore un silence, et Boisberthelot poursuivit :

— Il avait pourtant voulu se réconcilier. Il était venu voir le roi. J’étais là, à Versailles, quand on lui a craché dans le dos.

— Du haut du grand escalier?

— Oui.

— On a bien fait.

— Nous l’appelions Bourbon le Bourbeux.

— Il est chauve, il a des pustules, il est régicide, pouah !

Et La Vieuville ajouta :

— Moi, j’étais à Ouessant avec lui.

— Sur le Saint-Esprit ?

QÜATRBVINGT-TREIZE.

— Oui.

— S’il eût obéi au signal de tenir le vent que lui faisait l’amiral d’Orvilliers, il empêchait les Anglais de passer.

— Certes.

— Est-il vrai qu’il se soit caché à fond de cale?

— Non. Mais il faut le dire tout de même.

Et La Vieuville éclata de rire.

Boisberthelot repartit :

— Il y a des imbéciles. Tenez, ce Boulainvilliers dont vous parliez, La Vieuville, je l’ai connu, je Tai vu de près. Au commencement, les paysans étaient armés de piques; ne s’était-il pas fourré dans la tête d’en faire des piquiei*s? Il voulait leur apprendre l’exercice de la pique-en-hiais et . de la pique-tralnante-le-fer-devant. Il avait rêvé de transformer ces sauvages en soldats de ligne. Il prétendait leur enseigner à émousser les angles d’un 'carré et à faire des bataillons à centre vide. Il leur baragouinait la vieille langue militaire ; pour dire un chef d’escouade, il disait un cap (fescade, ce qui était l’appellation des caporaux sous Louis XIV. Il s’obstinait à créer

NOBLESSE ET ROTURE MÊLÉES

un régiment avec tous ces braconniers ; il avait des compagnies régulières dont les sergents se rangeaient en rond tous les soim, recevant le mot et le contre-mot du sergent de la colonelle qui les disait tout bas au sergent de la lieutenance, lequel les disait à son voisin qui les transmettait au plus proche, et ainsi d’oreille en oreille jusqu’au dernier. Il cassa un officier qui ne s’était pas levé télé nue pour recevoir le mot d’ordre de la bouche du sergent. Vous jugez comme cela a réussi. Ce butor ne comprenait pas que les paysans veulent être menés à la paysanne, et qu’on ne fait pas des hommes de caserne avec des hommes des bois. Oui, j’ai connu ce Boulainvilliers-là.

Ils firent quelques pas, chacun songeant de son côté.

Puis la causerie conlinua :

— A propos, se confirme-t-il que Dampierre soit tué ?

— Oui, commandant.

— Devant Condé ?

— Au camp de Pamam; d’un boulet de canon.

Boisberthelot soupira.

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— Le comte de Dampierre. Encore un des nôtres qui était des leiii's !

— Bon voyage! dit La Vieuville.

— Et Mesdames? où sont-elles?

— A Trieste.

— Toujours ?

— Toujours.

Et La Vieuville s’écria :

— Ah ! cette république! Que de dégâts pour peu de chose! Quand on pense que cette révolution est venue pour un déficit de quelques millions !

— Se défier des petits points de départ, dit Boisberthelot.

— Tout va mal, reprit La Vieuville.

— Oui, La Rouarie est mort. Du Dresnay est idiot. Quels tristes rueneurs que tous ces évêques, ce Goucy, l’évêque de la Rochelle, ce Beaupoil Saint-Aulaire, l’évêque de Poitiers, ce Mercy, l’évêque de Luçon, amant de madame de l’Eschasserie...

— Laquelle s’appelle Semnteau, vous savez, commandant : l’Eschasserie est un nom de terre.

— Et ce faux évêque d’Agra, qui est curé de je ne sais quoi !

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— De Dol. Il s’appelle Guillot de Folleville. 11 est brave, du reste, et se bat.

— Des prêtres quand il faudrait des soldats ! Des évêques qui ne sont pas des évêqifbs !

Des généraux qui ne sont pas des généraux!

La Vieuville interrompit Boisberthelot.

— Commandant, vous avez le Moniteur dans votre cabine ?

— Oui.

— Qu’est-ce donc qu’on joue à Paris dans ce moment-ci ?

— Adèle et Paulin, et la Caverne.

— Je voudrais voir ça.

— Vous le verrez. Nous serons à Paris dans un mois.

Boisberthelot réfléchit un instant et ajouta :

— Au plus tard. M. Windham l’a dit à milord Hood.

— Mais alors, commandant, tout ne va pas si mal?

— Tout irait bien, parbleu, à la condition que la guerre de Bretagne fût bien conduite.

La Vieuville hocha la tête.

— Commandant, reprit-il, débarquerons-nous l’infanterie de marine ?

— Oui, si la côte est pour nous; non, si elle est* hostile. Quelquefois il faut que la guerre enfonce les portes, quelquefois il faut qu’elle se glisse. La guerre civile doit toujours avoir dans sa poche une fausse clef. On fera, le possible. Ce qui importe, c’est le chef.

Et Boisberthelot, pensif, ajouta :

— La Vieuville, que penseriez-vous du chevalier de Dieuzie ?

— Du jeune?

— Oui.

— Pour commander ?

— Oui.

— Que c’est encore un officier de plaine et de bataille rangée. La broussaille ne connaît que le paysan.

— Alors, résignez-vous au général Stofflet et au général Cathelineau.

La Vieuville rêva un moment et dit ;

— Il faudrait un prince, un prince de France, un prince du sang. Un vrai prince.

— Pourquoi? Qui dit prince...

NOBLESSE ET ROTURE MÊLÉES

— Dit poltron. Je le sais, commandant. Mais c’est pour l’effet sur les gros yeux bêtes des gars.

— Mon cher chevalier, les princes ne veulent pas venir.

— On s’en passera.

Boisberlhelot fit ce mouvement machinal qui consiste à se presser le front avec la main, comme pour en faire sortir une idée.

Il reprit :

— Enfin, essayons de ce général-ci.

— C’est un grand gentilhomme.

— Croyez-vous qu’il suffira?

— Pourvu qu’il soit bon ! dit La Vieuville.

— C’est-à-dire féroce, dit Boisberthelot.

Le comte et le chevalier se regardèrent.

— Monsieur du Boisberthelot, vous avez dit le mot. Féroce. Oui, c’est là ce qu’il nous faut. Ceci est la guerre sans miséricorde. L’heure est aux sanguinaires. Les régicides ont coupé la tête à Louis XVI, nous arracherons les quatre membres aux régicides. Oui, le général nécessaire est le général Inexorable. Dans l’Anjou et le haut Poitou, les chefs font les magnanimes; on patauge dans la générosité; rien ne va. Dans le

Marais et dans le pays de Retz , les chefs sont atroces, tout marche. C’est parce que Charette est féroce qu’il tient tête A Parrcin. Hyène contre hyène.

Boisberthelot n’eut pas le temps de répondre à La Vieuville. La Vieuville eut la parole brusquement coupée par un cri désespéré, et en même temps on entendit un bruit qui ne ressemblait à aucun des bruits qu’on entend. Ce cri et ces bruits venaient du dedans du navire.

Le capitaine et le lieutenant se précipitèrent vers l’entre-pont, mais ne purent y entrer. Tous les canonniers remontaient éperdus.

Une chose effrayante venait d’arriver.

Tormentum belli

Une des caronades de la batterie, une pièce de vingt-quatre, s’était détachée.

Ceci est le plus redoutable peut-êti-e des événements de mer. Rien de plus terrible ne peut arriver à un navire de guerre au large et en pleine marche.

Un canon qui casse son amarre devient brusquement on ne sait quelle bête surnaturelle.

C’est une machine qui se transforme en un monstre. Cette masse court sur ses roues, a des mouvements de bille de billard, penche avec le roulis, plonge avec le tangage, va, vient, s’arrête.

paraît méditer, reprend sa course, traverse comme une flèche le navire d’un bout à l’autre, pirouette, se dérobe, s’évade, se cabre, heurte, ébréche, tue, e.vtermine. C’est un bélier qui bat à sa fantaisie une muraille. Ajoutez ceci : le bélier est de fer, la muraille est de bois. C’est l’entrée en liberté de la matière ; on dirait que cet esclave éternel se venge; il semble que la méchanceté qui est dans ce que nous appelons les objets inertes sorte et éclate tout à coup; cela a l’air de perdre patience et de prendre* une étrange revanche obscure; rien de plus inexorable que la colère de l’inanimé. Ce bloc forcené a les sauts de la panthère, la lourdeur de l’éléphant, l’agilité de la souris, l’opiniâtreté de la cognée, l’inattendu de la houle, les coups de coude de l’éclair, la surdité du sépulcre. Il pèse dix mille, et il ricoche comme une balle d’enfant. Ce sont des tournoiements brusquement coupés d’angles droits. Et que faire? Comment en venir à bout? Une. tempête cesse, un cyclône passe, un vent tombe, un mât brisé se remplace, une voie d’eau se bouche, un incendie s’éteint; mais que devenir avec cette énorme

TORMENTÜM BELLl.

brute de bronze? De quelle façon s’y prendre? Vous pouvez raisonner un dogues étonner un taureau, fasciner un boa, effrayer un tigre, attendrir un lion; -aucune ressource avec ce moBstre, un canon lâché. Vous ne pouvez pas le tuer, il est mort ; et en môme temps, il vit. 11 vit d’une vie sinistre qui lui vient de l’infini. Il a sous lui son plancher qui le balance. Il est remué par le navire, qui est remué par la mer, qui est remuée par le vent. Cet exterminateur est un jouet. Le navire, les flols, les souffles, tout cela le tient; de là sa vie affreuse. Que faire à cet engrenage? Comment entraver ce mécanisme monstrueux du naufrage? Comment prévoir ces allées et venues, ces retours, ces arrêts, ces chocs? Chacun de ces coups au bordage peut défoncer le navire. Comment deviner ces affreux méandres? On a affaire à un projectile qui se ravise, qui a l’air d’avoir des idées, et qui change à chaque instant de direction.

Comment arrêter ce qu’il faut éviter? L’horrihle canon se démène, avance, recule, frappe à droite, frappe à gauche, fuit, passe, déconcerte l’attente, broie l’obstacle, écrase les hommes

comme des mouches. Toute la terreur de la situation est dans la mobilité du plancher. Comment combattre un plan incliné qui a des caprices? Le navire a, pour ainsi dire, dans le ventre la foudre prisonnière qui cherche h s’échapper; quelque chose comme un tonneiTC roulant sur un tremblement de terre.

En un instant tout l’équipage fut sur pied.

La faute était au chef de pièce qui avait négligé de serrer l’écrou de la chaîne d’amarrage^ et mal entravé les quatre roues de ta caronade ; ce qui donnait du jeu à la semelle et au chèssis, désaccordait les deux plateaux, et avait fini par disloquer la brague. Le combleau s’était cassé, de sorte que le canon n’était plus ferme à l’atTilt. La brague fixe, qui empêche le recul, n’était pas encore en usage à cette époque. Un paquet de mer étant venu frapper le sabord, la caronade mal amarrée avait reculé et brisé sa chaîne, et s’était mise à errer formidablement dans l’entre-pont.

Qu’on se figure, pour avoir une idée de ce glissement étrange, une goutte d’eau courant sur une vitre.

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Au moment où l’amarre cassa, les canonniers étaient dans la batterie. Les uns groupés, les autres épars, occupés aux ouvrages de mer que font les marins en prévoyance d’un branlebas de combat. La caronade, lancée par le tangage, fit une trouée dans ce tas d’bommes et en écrasa quatre du premier coup, puis, reprise et décochée par le roulis, elle coupa en deux un cinquième misérable, et alla heurter ù la muraille du bâbord une pièce de la batterie qu’elle démonta. De là le cri de détresse qu’on venait d’entendre. Tous les hommes se pressèrent à l’escalier-échelle. La batterie se vida en un clin d’œil.

L’énorme pièce avait été laissée seule. Elle était livrée à elle-même. Elle était sa maîtresse et la maîtresse du navire. Elle pouvait en faire ce qu’elle voulait. Tout cet équipage accoutumé à rire dans la bataille tremblait. Dire Tépouvante est impossible.

Le capitaine Boisbertbelot et le lieutenant La Vieuville, deux intrépides pourtant, s’étaient arrêtés au haut de l’escalier, et, muets, pâles, hésitants, regardaient dans l’entre-pont. Quel-

qu’un les écarta du coude et descendit.

C’était leur passager, le paysan, l’homme dont ils venaient de parler le moment d’auparavant.

Arrivé au bas de l’escalier échelle, il s’arrêta.

Vis et vlr

Le canon allait et venait dans l’entre-ponl.

On eût dit le chariot vivant de l’Apocalypse. Le falot de marine, oscillant sous l’étrave de la batterie, ajoutait à cette vision un vertigineux balancement d’ombre et de lumière. La forme du canon s’effacait dans la violence de sa coorse, et il apparaissait, tantôt noir dans la clarté, tantôt reflétant de vagues blancheurs dans l’obscurité.

Il continuait l’exécution du navire. 11 avait déjà fracassé quatre autres pièces et fait dans la muraille deux crevasses heureusement audessus de la flottaison, mais par où l’eau entre-

rait, s’il survenait une bourrasque. Il se ruait l'rén(iliquemeut sur la membrure ; les porques très-robustes résistaient, les bois courbes ont une solidité particulière ; mais on entendait leurs craquements sous cette massue démesurée, frappant, avec une sorte d’ubiquité inouïe, de tous les côtés à la fois. Un grain de plomb secoué dans une bouteille n’a pas des percussions plus insensées et plus rapides. Les quatre roues passaient et repassaient sur les hommes tués, les coupaient, les dépeçaient et les déchiquetaient, et des cin.q cadavres avaient fait vingt tronçons qui roulaient A travers la batterie; les têtes mortes semblaient crier; des ruisseaux de sang se tordaient sur le plancher selon les balancements du roulis. Le vaigrage, avarié en plusieurs endroits, commençait à s’entrouvrir. Tout le navire était plein d’un bruit monstrueux.

Le capitaine avait promptement repris son sang-froid, et sur son ordre on avait jeté par le carré, dans l’entre-pont, tout ce qui pouvait amortir et entraver la course effrénée du canon, les matelas, les hamacs, les rechanges de voiles.

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