L.V CONVENTION
La Convention avait deux séances, une du jour, une du soir.
Le dossier du président était rond, à clous dol és. Sa table était contrebutée par quatre monstres ailés à un seul pied, qu’on eût dit sortis de l’Apocalypse pour assister à la révolution. Ils semblaient avoir été dételés du char d’Ézéchiel pour venir traîner le tombereau de Sanson.
Sur la table du président il y avait une grosse sonnette, presque une cloche, un large encrier de cuivre, et un in-folio relié en parchemin qui était le livre des procès-verbaux.
Des tètes coupées, portées au bout d’une pique, SC sont égouttées sur cette table.
On montait à la tribune par un degré de neuf marches. Ces marches étaient hautes, roides et assez difficiles; elles firent un jour trébucher Gensonné qui les gravissait. C'est un escalier d'échafaud! dit-il. — Fais Ion apprentissage, lui cria Carrier.
Là où le mur avait paru trop nu, dans les angles de la salle, farchitecte avait appliqué pour ornements des faisceaux , la hache en dehors.
A droite et à gauche de la tribune, des socles
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portaient deux candélabres de douze pieds do haut, ayant à leur sommet quatre paires do quinquets. 11 y avait dans chaque loge publique un candélabre pareil. Sur les socles de ces candélabres étaient sculptés des ronds que le peuple appelait « colliers de guillotine. »
Les bancs de l’Assemblée montaient presque jusqu’à la corniche des tribunes; les représentants et le peuple pouvaient dialoguer.
Les vomitoires des tribunes se dégorgeaient dans un labyrinthe de corridors pleins parfois d’un bruit farouche.
La Convention encombrait le palais et refluait jusque dans les hôtels voisins, l’hôtel de Longueville, riiôtel de Coigny. C’est à l’hôtel de Coigny qu’après le 10 août, si l’on en croit une lettre de lord Bradford, on transporta le mobilier royal. Il fallut deux mois pour vider les Tuileries.
Les comités étaient logés aux environs de la salle; au pavillon-Égalité, la législation, l’agriculture et le commerce; au pavillon-Liberté, la marine, les colonies, les finances, les assignats, le salut public; au pavillon-Unité, la guerre.
LA CONVENTION
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Le Comité de sûreté générale communiquait directement avec le Comité de salut public par un couloir obscur, éclairé nuit et jour d’un réverbère, où allaient et venaient les espions de tous les partis. On n’y parlait pas.
La barre de la Convention a été plusieui's fois déplacée. Habituellement elle était à droite du président.
Aux deux extrémités de la salle, les deux cloisons verticales qui fermaient du côté droit et du côté gauche les demi -cercles concentriques de l’amphithéâtre laissaient entre elles et le mur deux couloirs éti'oits et profonds sur lesquels s'ouvraient deux sombres portes carrées. On entrait et on sortait par là.
Les représentants entraient directement dans la salle par une porte donnant sur la terrasse des Feuillants.
Cette salle , peu éclairée le jour par de pâles fenêtres, mal éclairée, quand venait le crépuscule, par des flambeaux livides, avait on ne sait quoi de nocturne. Ce demi-éclairage s’ajoutait aux ténèbres du soir; les séances aux lampes étaient lugubres. On ne se voyait pas; d’un bout
de la salle à l’autre, de la droite à la gauche, des groupes de faces vagues s’insultaient. On se rencontrait sans se reconnaître. Un jour Laignelot, courant à la tribune , se heurte, dans le couloir de descente, à quelqu’un. — Pardon, Robespierre, dit-il. — Pour qui me prends-tu? répond une voix rauque. — Pardon, Marat, dit Laignelot.
En bas, à droite età gauche du président, deux tribunes étaient réservées; car, chose étrange, il J avait à la Convention des spectateurs privilégiés. Ces tribunes étaient les seules qui eussent une draperie. Au milieu de l’architrave, deux glands d’or relevaient cette draperie. Les tribunes du peuple étaient nues.
Tout cet ensemble était violent, sauvage, régulier. Le correct dans le farouche; c’est un peu toute la révolution. La salle de la Convention offrait le plus complet spécimen de ce que les artistes ont appelé depuis « rarchilceture messidor; » c’était massif et grêle. Les bâtisseurs de ce temps-là prenaient le symétrique pour le lieau. Le dernier mot de la Renaissance avait été dit sous Louis XV, et une réaction s’était faite. On avait poussé le noble jusqu’au fade, et la pu-
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reté jusqu’à l’ennui. La pruderie existe en architecture. Après les éblouissantes orgies de forme et de couleur du dix-huitième siècle, l’art s’était mis à la diète, et ne se permettait plus que la ligne droite. Ce genre de progrès aboutit à la laideur. L’art réduit au squelette, tel est le phénomène. C’est l’inconvénient de ces sortes de sagesses et d’abstinences ; le style est si sobre qu’il devient maigre.
En dehors de toute émotion politique , et à ne voir que l’architecture, un certain frisson se dégageait de cette salle. On se rappelait confusément l’ancien théâtre, tes loges enguirlandées, le plafond d’azur et de pourpre, le lustre à facettes, les girandoles à reflets de diamants, les tentures gorge de pigeon , la profusion d’amours et de nymphes sur le rideau et sur les draperies, toute l’idylle royale et galante, peinte, sculptée et dorée, qui avait empli de son sourire ce lieu sévère, et l’on regardait partout autour de soi ces durs angles rectilignes, froids et tranchants comme l’acier; c’était quelque chose comme Boucher guillotiné par David.
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Qui voyait l’Assemblée ne songeait plus à la salle. Qui voyait le drame ne pensait plus au théâtre. Rien de plus difforme et de plus sublime. Un tas de héros, un troupeau de lâches. Des fauves sur une montagne, des reptiles dans un marais. Là fourmillaient, se coudoyaient, se provoquaient, se menaçaient, luttaient et vivaient tous ces combattants qui sont aujourd’hui des fantômes.
Dénombrement titanique. ^
A droite, la Gironde, légion de penseurs; à gauche, la Montagne, groupe d’athlètes. D’un côté, Brissot, qui avait reçu les clefs de la Bastille; Barbaroux, auquel obéissaient les Marseillais; Kervélégan, qui avait sous la main le bataillon de Brest caserné au faubourg Saint- Marceau; Gensonné, qui avait établi la suprématie des représentants sur les généraux; le fatal
LA CONVENTION
Guadet, auquel une nuit, aux Tuileries, la reine avait montré le dauphin endormi ; Guadet baisa le front de l’enfant et üt tomber la tête du père; Salles, le dénonciateur chimérique des intimités de la Montagne avec l’Autriche ; Sillery, le boiteux de la droite comme Couthon était le cul-de-jatte de la gauche; Lause-Duperret, qui, traité de scélérat par un journaliste, l’invita à dîner en disant : (I Je sais que u scélérat » veut simplement dire a rhomme qui ne pense pas comme nous; » Rabaut- Saint-Étienne, qui avait commencé son Almanach de 1790 par ce mot : La Révolution est finie; Quinette, un de ceux qui précipitèrent Louis XVI ; le janséniste Camus, qui rédigeait la constitution civile du clergé, croyait aux miracles du diacre , Pâris, et se prosternait toutes les nuits devant un Christ de sept pieds de haut, cloué au mur de sa chambre; Fauchet, un prêtre qui, avec Camille Desmoulins, avait fait le U juillet; Isnard, qui commit le crime de dire : Paris sera détruit, au moment même où Brunswick disait : Paris sera brûlé; Jacob Dupont, le premier qui cria : Je suis athée, et à qui Robespierre répondit : L’athéisme est aristocratique; Lan]mnaiis, dure, sagace et vail-
lante tête bretonne; Ducos, l’Euryale de Boyer- Fonfrède; Rebecqui, le Pylade de Barbaroux; Rebecqui donnait sa démission parce qu’on n’avait pas encore guillotiné Robespierre ; Richaud , qui combattait la permanence des sections; Lasource, qui avait émis cet apophthegme meurtrier : Malheur aux nations reconnaissantes! et qui, au pied de l’échafaud, devait se contredire par cette fière parole jetée aux montagnards : Nous mourons parce que le peuple dort, et vous mourrez parce que le peuple se réveillera; Biroteau, qui fit décréter l’abolition de l’inviolabilité, fut ainsi, sans le savoir, le forgeron du couperet, et dressa l’échafaud pour lui-même; Charles Villatte, qui abrita sa conscience sous cette protestation : Je ne veux pas voler sous les couteaux;^ Louvet, l’auteur de Faublas, qui devait finir libraire au Palais-Royal avec Lodoïska au comptoir; Mercier, l’auteur du Tableau de Paris, qui s’écriait: T’eus les rois ont senti leurs nuques le 2i janvier; Marée, qui avait pour souci « la faction des anciennes limites; » le journaliste Carra qui, au pied de l’échafaud, dit au bourreau : Ça m’ennuie de mourir. J’aurais voulu voir la suite; Vigée, qui
LA CONVENTION
s’iotitulait grenadier dans le deuxième bataillon de Mayenne-et-Loire, et qui, menacé par les tribunes publiques, s’écriait ; Je demande qu'au premier murmure des tribunes, nous nous relirions tous, et marchions à Versailles, le sabre à la main ! Buzot, réservé à la mort de faim ; Yalazé, promis à son propre poignard; Condorcet, qui devait périr .à Bourg-la-Reine devenu Bourg-Égalité, dénoncé par l’Horace qu’il avait dans sa poche; Pétion, dont la destinée était d’être adoré par la foule en 1792 et dévoré par les loups en \1%-, vingt autres encore, Pontécoulant, Marboz, Lidon, Saint-Martin, Dussaulx, traducteur de Juvénal, qui avait fait la campagne de Hanovre ; Boileau, Bertrand, Lesterp-Beauvais, Lesage, Go- ^ maire< Gardien, Mainvîelle, Duplantier, Lacaze, Antiboul, et en tête un Barnave qu’on appelait Vergniaud.
De l’autre côté, Antoine-Louis-Léon Florelle de Saint-Just, pâle, front bas, profil correct, œil mystérieux, tristesse profonde, vingt-trois ans ; Merlin de Thionville que les Allemands appelaient Feuer-Teufel , « le diable de feu » ; Merlin de Douai, le coupable auteur de la loi des suspects;
qcatrevinot-treizb.
Soubrany, que le peuple de Paris, au premier prairial, demanda pour général; l'ancien curé Lebon, tenant un sabre de la main qui avait jeté de Peau bénite; Billaud-Varennes, qui entrevoyait la magistrature de l’avenir; pas de juges, des arbitres ; Fabre d’Églantine, qui eut une trouvaille charmante, le calendrier républicain, comme Rouget de Lisle eut une inspiration sublime, la Marseillaise, mais l’un et l’autre sans récidive; le procureur de la Commune, qui avait dit : Un roi %
mort n'est pas un homme de moins; Goujon qui était entré dans Tripstadt, dans Newstadt et dans Spire, et avait vu fuir i’armée prussienne; Lacroix, avocat changé en général, fait chevalier de Saint-Louis six jours avant le 10 août; Fréron- Thersite, fils de Fréron-Zoïle ; Ruth, l’inexorable fouilleur de l'armoire de fer, prédestiné au grand suicide républicain, devant se tuer le jour où mourrait la république; Fouché, âme de démon, face de cadavre ; Camboulas , l’ami du père Duclicsne, lequel disait à Guiilotin : Tu es du club des Feuillants, mais ta fille est du club des Jacobins; Jagot, qui à ceux qui plaignaient la nudité des prisonniers répondait ce mot farouche : Une
LA CONVENTION
prison est un luAit de pierre ; Javogues, l’effrayant déterreur des tombeaux de Saint-Denis; Osselin, proscripteur qui cachait chez lui une proscrite, madame Charry; Bentabole, qui, lorsqu’il présidait, faisait signe aux tribunes d’applaudir ou de huer; le journaliste Robert, mari de mademoiselle Kéralio, laquelle écrivait : Ni Robespierre, ni Marat 71e viennent chez moi; Robespierre y viend)'a qaaiid il voudra, Marat jamais; Garan-Goulon, qui avait fièrement demandé, quand l’Espagne était intervenue dans le procès de Louis XVI, que l’Assemblée ne daignât pas lire la lettre d’un roi pour un roi; Grégoire, évêque digne d’abord de la primitive Église, mais qui plus tard sous l’empire effaça le républicain Grégoire par le comte Grégoire; Amar qui disait : Toute la tert'e condamne Louis XVL A qui donc appeler du jugement? aux planètes; Rouyer, qui s’était opposé, le 21 janvier, à ce qu’on tirât le canon du Pont-Neuf, disant : Une tête de roi ne doit pas faire eji tombant plus de bruit que la tête d'un autre homme; Chénier, frère d’André; Vadier, un de ceux qui posaient .un pistolet sur la tribune; Pan is, qui disait â Momoro : Je veux que Marat et Robespmre s'em-
brassent à ma table chez moi ,, — Oâ demeures-tu f — A Cliarenton. — Ailleurs m’eût étonné, disait Momoro ; Legendre, qui fut le boucher de la révolution de France comme Pride avait été le
boucher de la révolution d’Angleterre ; — Viens, que je t'assomme! criait-il à Lanjuinais. Et Lanjuinais répondait : Fais d'abord décréter que je suis un bœuf; Collot d’Herbois, ce lugubre comédien, ayant sur la face l’antique masque aux deux bouches qui disent Oui et Non ; approuvant par l’une ce qu’il blâmait par l’autre, flétrissant Carrier à Nantes et déifiant Châlier à Lyon, envoyant Robespierre à l’échafaud et Marat au Panthéon; Génissieux, qui demandait la peine de mort contre quiconque aurait sur lui la médaille Louis XVI martyrisé; Léonard Bourdon, le maître d’école qui avait offert sa maison au vieillard du Mont-Jura; Topsent, marin, Goupilleau, avocat, Laurent Lecointre, marchand, Duhem, médecin.
Sergent, statuaire, David, peintre, Joseph Égalité, prince. D’autres encore : Lecointre Puiraveau, qui demandait que Marat fût déclaré par décret « en état de démence; » Robert Lindet, l’inquiétant créateur de cette pieuvre dont la tête était
LA CONVENTION
le Comité de sûreté générale et qui couvrait la France de vingt et un mille bras, qu’on appelait les comités révolutionnaires; Lebœuf, sur qui Girey-Dupré, dans son Noël des faux pairioies, avait fait ce vei-s :
Lebœuf vit Legendre et beugla.
Thomas Paine, .\méricain,et clément; Anacharsis Gloots, Allemand, baron, millionnaire, athée, hébertiste, candide; l’intègre Lebas, l’ami des Duplay; Rovôre, un des rares hommes qui sont méchants pour la méchanceté, car l’art pour l’art existe plus qu’on ne croit; Charlier, qui voulait qu’on dit vous aux aristocrates ; Tallien, élégiaque et féroce, qui fera le 9 thermidor par amour; Cambacérès, procureur qui sera prince. Carrier, procureur qui sera tigre; Laplauche, qui s’écria un jour : Je demande la priorité pour le canon d’alarme; Thuriot, qui voulait le vote à haute voix des jurés du Tribunal révolutionnaire; Bourdon de l’Oise, qui provoquait eu duel Chambon, dénonçait Paine et était dénoncé par Hébert; Fayau, qui proposait « l’envoi d’une armée incendiaire » dans la Vendée ; Tavaux, qui
le 13 avril fut presque un médiateur entre la Gironde et la Montagne; Vernier, qui demandait que les chefs girondins et les chefs montagnards allassent servir comme simples soldats; Rewbell qui s’enferma dans Mayence; Bourbotte qui eut son cheval tué sous lui à la prise de Saumur; Guimberteau qui dirigea l’armée des Côtes de Cherbourg, Jard-Panvilliers qui dirigea l’armée des Côtes de la Rochelle, Lecarpenlier qui dirigea l’escadre de Cancale; Roberjot qu’attendait le guet-apens de Rastadt; Prieur de 1a Marne qui portait dans les camps sa vieille contre-épaulette de chef d’escadron; Levasseur de la Sarthe qui, d’un mot, décidait Serrent, commandant du balaillon de Saint-.\mand, à se faire tuer; Reverchon, Maure, Bernard de Saintes, Charles Richard, Lequinio, et au sommet de ce groupe un Mirabeau qu’on appelait Danton.
En dehors de ces deux camps, et les tenant tous deux en respect, se dressait un homme, Robespierre.
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LA CONVENTION
Au-dessous se courbaient l’épouvante, qui peut être noble, et la peur qui est basse. Sous les passions, sous les héroïsmes, sous les dévouements, sous les rages, la morne cohue des anonymes. Les bas-fonds de l’Assemblée s’appelaient la Plaine. Il y avait là tout ce qui flotte ; les hommes qui doutent, qui hésitent, qui reculent, qui ajournent, qui épient, ‘ chacun craignant quelqu’un. La Montagne, c’était une élite; la Plaine, c’était la foule. La Plaine se résumait et se condensait en Sieyès.
Sieyès, homme profond qui était devenu creux. Il s’était arrêté au tiers-état, et n’avait pu monter jusqu’au peuple. De certains esprits sont faits pour rester à mi-côte. Sieyès appelait tigre Robespierre qui l’appelait taupe. Ce métaphysicien avait abouti, non à la sagesse, mais à la prudence. Il était courtisan et non serviteur de la
révolution. Il prenait une pelle et allait, avec le peuple, travailler au Champ de Mars, attelé à la môme charrette qu’ Alexandre de Beauharnais. 11 conseillait l’énergie dont il n’usait point. Il disait aux Girondins : Mettez le canon de votre parti. Il y a les penseui-s qui sont les lutteurs; ceux-là étaient comme Condorcet, avec Vergniaud, ou, comme Camille Desmoulins, avec Danton. Il y a les penseurs qui veulent vivre, ceux-ci étaient avec Sieyès.
Les cuves les plus généreuses ont leur lie. Audessous même de la Plaine, il y avait le Marais. Stagnation hideuse laissant voir les transparences de l’égoïsme. Là grelottait l’attente muette des trembleurs. Rien de plus misérable. Tous les opprobres, et aucune honte; la colère latente; la révolte sous la servitude. Ils étaient cyniquement effrayés; ils avaient tous les courages de la lâcheté; ils préféraient la Gironde et choisissaient la Montagne; le dénoûment dépendait d'eux ; ils versaient du côté qui réussissait; ils livraient Louis XVI à Vergniaud, Vergniaud à Danton, Danton à Robespierre, Robespierre à Tallien. Ils piloriaient Marat vivant et divinisaient Marat
LA CONVENTION
mort. Ils soutenaient tout jusqu’au jour où ils renversaient tout. Ils avaient l’instinct de la poussée décisive à donner à tout ce qui chancelle. A leurs yeux, comme ils s’étaient mis en service à la condition qu’on fût solide, chanceler, c'était les trahir. Ils étaient le nombre, ils étaient la force, ils étaient la peur. De là l’audace des turpitudes.
De là le 31 mai, le 11 germinal, le 9 thermidor; tragédies nouées par les géants et dénouées par les nains.
A ces hommes pleins de passions étaient mêlés les hommes pleins de songes. L’utopie était là sous toutes ses formes, sous sa forme belliqueuse qui admettait l’échafaud, et sous sa forme innocente qui abolissait la peine de mort; spectre du côté des trônes, ange du côté des peuples. En regard des esprits qui combattaient, il y avait les esprits qui couvaient. Les uns avaient dans la
tête la guerre, les autres la paix; un cerveau, Carnot enfantait quatorze armées ; un cei-veau, Jean Debry, méditait une fédération démocratique universelle. Parmi ces éloquences furieuses, parmi ces voix hurlantes et grondantes, il y avait des silences féconds. Lakanal se taisait, et combinait dans sa pensée l’éducation publique nationale; Lanthenas se taisait, et créait les écoles primaires; Revellière-Lépeaux se taisait, et rêvait l’élévation de la philosophie à la dignité de religion. D’autres s’occupaient de questions de détail, plus petites et plus pratiques. Giiyton-Morveaux étudiait l’assainissement des hôpitaux. Maire l’abolition des servitudes réelles, Jean-Bon- Saint-André la suppression de la prison pour dettes et de la contrainte par corps, Romme la proposition de Chappe, Duboë la mise en ordre des archives, Coren-Fustier la création du cabinet d’anatomie et du muséum d’histoire naturelle, Guyomard la navigation fluviale et le barrage de l’Escaut. L’art avait ses monomanes ; le 21 janvier, pendant que la tête de la monarchie tombait sur la place de la Révolution, Bézard, représentant de l’Oise, allait voir un
LA CONVENTION
tableau de Rubens trouvé dans un galetas de la rue Saint-Lazare. Artistes, orateurs, prophètes, hommes-colosses comme Danton, hommes-enfants comme Cloots, gladiateurs et philosophes, tous allaient au même but, le progrès. Rien ne les déconcertait. La grandeur de la Convention fut de chercher la quantité de réel qui est dans ce que les hommes appellent l’impossible. A l’une de ses extrémités, Robespierre avait l’œil fixé sur le droit ; à l’autre extrémité, Condorcet avait l’œil fixé sur le devoir.
Condorcet était un homme de rêverie et de clarté ; Robespierre était un homme d’exécution ; et quelquefois, dans les crises finales des sociétés vieillies, exécution signifie extermination. Les révolutions ont deux versants, montée et descente, et portent étagées sur ces versants toutes les saisons, depuis la glace jusqu’aux fleurs. Chaque zone de ces versants produit les hommes qui conviennent à son climat, depuis ceux qui vivent dans le soleil jusqu’à ceux qui vivent dans la foudre.
QUATRETINOT-TRBIZB.
On se montrait le repli du couloir de gauche où Robespierre avait dit bas à l’oreille de Garat, l’ami de Clavière, ce mot redoutable : Clavière a conspiré parloul où il a respiré. Dans ce même recoin , commode aux apartés et aux colères à demi- voix, Fabre d’Églantine avait querellé Homme , et lui avait reproché de défigurer son calendrier par le changement de Fervidor en Thermidor. On se montrait l’angle où siégeaient, se touchant le coude, les sept représentants de la Haute-Garonne qui, appelés les premiers à prononcer leur verdict sur Louis XVI, avaient ainsi répondu l’un après l’autre : Mailhe : la mort. — Delmas : la mort. — Projean : la mort. — Calés : la mort. — Ayral : la mort. — Julien : la mort. — Desaby : la mort. Éternelle répercussion qui emplit toute l’histoire, et qui, depuis que la justice humaine existe, a toujours mis
L\ CONVENTION
l’écho du sépulcre sur le mur du tribunal. On désignait du doigt , dans la tumultueuse mêlée des visages, tous ces hommes d’où était sorti le brouhaha des votes tragiques; Paganel, qui avait dit : La mort. Un roi n'est utile que par sa mort; Millaud , qui avait dit : AujourcChui, si la mort n'existait pas. il faudrait l’inventer; le vieux Raffron du Trouillet, qui avait dit : La mort vile! Goupilleau , qui avait crié : L’échafaud tout de suite. La lenteur aggrave la mort; Sieyès, qui avait eu cette concision funèbre : La mort ; Thuriot, qui avait rejeté l’appel au peuple proposé par Buzot : Quoi! les assemblées primaires! quoi! quarante-quatre mille tribunaux ! Procès sans terme. La tête de Louis XVI aurait le temps de blanchir avant de tomber; Augustin-Boh Robespierre, qui, après son frère, s’était écrié : Je ne connais point Fhumanité qui égorge les peuples, et qui pardonne aux despotes. La mort! demander un sursis, c’est substituer à l’appel au peuple un appel aux tyrans; Foussedoire, le remplaçant de Bernardin de Saint- Pierre, qui avait dit : J'ai en horreur I effusion du sang humain, mais le sang d’un roi n’est pas le sang d’un homme. La mort; Jean-Bon-Saint-André, qui
avait dit ; Pas de peuple libre sans le tyran mort; Lavicomterie, qui avait proclamé cette formule : Tant que le tyran respire, la liberté étouffe. La mort; Gbateauneuf-Kaudon , qui avait jeté ce cri : La mort de Louis le Dernier; Guyardin,qui avait émis ce vœu : Qu'on l'exécute Barrilre-Renversée; la Barrière-Renversée c’était la barrière du Trône; Tellier, qui avait dit': Qu’on forge, pour tirer contre l'ennemi, un canon du calibre de la tête de Louis XVI. Et les indulgents ; Gentil , qui avait dit : Je vote la réclusion. Faire un Charles I^, c'est faire un Cromwell ; Bancal, qui avait dit : L'exil. Je veux voir le premier roi de! univers condamné à faire un métier pour gagner sa vie; Albouys, qui avait dit : Lebannissement. Que ce spectre vivant aille errer autour des trônes; Zangiacomi, qui avait dit : Gardons Capet vivant comme épouvantail; Gbaillon , qui avait dit : Qu’il vive. Je ne veux pas faire un mort dont Rome fera un saint. Pendant que ces sentences tombaient de ces lèvres sévères et, l’une après l’autre, se dispersaient dans l’bistoire, dans les tribunes des femmes décolletées et parées comptaient les voix, une liste à la main, et piquaient des épingles sous chaque vote.
LA CONVENTION
OÙ est enti’ée la tragédie, riiorreur et la pitié restent.
Voir la Convention , à quelque époque de son règne que ce fût, c’était revoir le jugement du dernier Capet; la légende du 21 janvier semblait mêlée à tous ses actes; la redoutable assemblée était pleine de ces baleines fatales qui avaient passé sur le vieux flambeau monarchique allumé depuis dix-huit siècles, et l’avaient éteint; le décisif procès de tous les rois dans un roi était comme le point de départ de la gi’ande guerre qu’elle faisait au passé; quelle que fût la séance de la Convention à laquelle on assistât, on voyait s’y projeter l’ombre portée de l’échafaud de Louis XVI; les spectateurs se racontaient les uns aux autres la démission de Kersaint, la démission de Roland, Duchâtel le député des Deux- Sèvres qui se fit apporter malade sur son lit, et^ mourant, vota la vie, ce qui fit rire Marat; et l’on cherchait des yeux le représentant, oublié par l’histoire aujourd’hui, qui, après cette séance de trente-sept heures, tombé de lassitude et de sommeil sur son banc, et réveillé par l’huissier quand ce fut son tour de voter , entr’ou-
QUA.TRBVINOT-TRBIZB.
vril les yeux, dit : La mort! et se rendormit.
Au moment où ils condamnèrent à mort Louis XVI, Robespierre avait encore dix-huit mois à vivre , Danton quinze mois , Vergniaud neuf mois, Marat cinq mois et trois semaines, Lepelletier-Saint-Fargeau un jour. Court et terrible souffle des bouches humaines !
Le peuple avait sur la Convention une fenêtre ouverte, les tribunes publiques, et, quand la fenêtre ne suffisait pas, il ouvrait la porte, et la rue entrait dans l’assemblée. Ces invasions de la foule dans ce sénat sont une des plus surprenantes visions de l’histoire. Habituellement , ces irruptions étaient cordiales.^ Le carrefour fraternisait avec la chaise curule. Mais c’est une cordialité redoutable que celle d’un peuple qui, un jour, en trois heures , avait pris les canons des Invalides et quarante mille fusils. A chaque instant.
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LA CONVENTION
un défilé interrompait la séance; c’étaient des députations admises à la barre, des pétitions, des hommages , des offrandes. La pique d’honneur du faubourg Saint-Antoine entrait , portée par des femmes. Des Anglais offraient vingt mille souliers aux pieds nus de nos soldats. « Le citoyen Arnoux , disait le Moniteur, curé d’.\ubignan, commandant du bataillon de la Drôme, demande à marcher aux frontières, et que sa cure lui soit conservée. » Les délégués des sections arrivaient apportant sur des brancards des plats, des patènes, des calices, des ostensoirs, des monceaux d’or, d’argent et de vermeil, offerts à la patrie par cette multitude en haillons , et demandaient pour récompense la permission de danser la carmagnole devant la Convention. Chenard, Narbonne et Vallière venaient chanter des couplets en riionneür de la Montagne. La section du Mont-Blanc apportait le buste de Lepelletier, et une femme posait un bonnet rouge sur la têie du président qui l’embrassait; « les citoyennes de la section du Mail » jetaient des fleurs » aux législateurs; » les « élèves de la patrie «venaient, musique en tête, remercier la Convention d’avoir
« préparé la prospérité du siècle; » les femmes de la section des Gardes-Françaises, offraient des roses; les femmes de la section des Champs-Élysées offraient une couronne de chêne; les femmes de la section du Temple venaient à la barre jurer de ne s'unir qu'à devrais républicains; la section de Molière présentait une médaille de Franklin qu’on suspendait, par décret, à la couronne de la statue de la Liberté ; les Enfants- Trouvés, déclarés Enfants de la République, défilaient, revêtus de l’uniforme national ; les jeunes filles de la section de Quatrevingt-douze arrivaient en longues robes blanches, et 1e lendemain le Moniteur contenait cette ligne ; « Le président reçoit un bouquet des mainsd’une jeune beauté. » Les orateurs saluaient les foules; parfois ils les flattaient; ils disaient à la multitude : — Tu es infaillible, tu es irréprochable, tu es sublime; — le peuple a un côté enfant; il aime ces sucreries. ^Quelquefois l’émeute iraversait l’assemblée, y entrait furieuse et sortait apaisée, comme le Rhône qui traverse le lac Léman, et qui est de fange en y entrant, et d’azur en en sortant.
Parfois c’était moins pacifique, et Henriot fai-
LA CONVENTION
sait apporter devant la porte des Tuileries des grils à rougir les boulets.
En même temps qu’elle dégageait de la révolution, cette assemblée produisait de la civilisation. Fournaise, mais forge. Dans cette cuve où bouillonnait la terreur, le progrès fermentait. De ce chaos d’ombre et de cette tumultueuse fuite de nuages, sortaient d’immenses rayons de lumière parallèles aux lois éternelles. Rayons restés sur l’horizon , visibles à jamais dans le ciel des peuples, et qui sont l’un la justice, l’autre la tolérance, l’autre la bonté, l’autre la raison, l’autre la vérité, l’autre l’amour. La Convention promulguait ce grand axiome : La liberté du citoyen finit où la liberté d’un autre citoyen commence; ce qui résume en deux lignes toute la sociabilité humaine. Elle déclarait l’indigence sacrée; elledéclarait l’infirmité sacrée dans l'aveugle et dans
le sourd-muet devenus pupilles de l’État, la maternité sacrée dans la fille-mère qu’elle consolait et relevait, l’enfance sacrée 'dans l’orphelin qu’elle faisait adopter par la patrie, l’innocence sacrée dans l’accusé acquitté qu’elle indemnisait. Elle flétrissait la traite des noirs; elle abolissait l’esclavage. Elle proclamait la solidarité civique. Elle décrétait l'instruction gratuite. Elle organisait l’éducalion nationale pour l’école normale à Paris , l’école centrale au chef-lieu , et l’école primaire dans la commune. Elle créait les conservatoires et les musées. Elle décrétait l’unité décodé, l’unité de poids et de mesures, et l’unité de calcul par le système décimal. Elle fondait les finances de la France, et à la longue banqueroute monarchique elle faisait succéder le crédit public. Elle donnait à la circulation le télégraphe, à la vieillesse les hospices dotés, à la maladie les hôpitaux purifiés, à l’enseignement l’école polytechnique, à la science le bureau des longitudes, à l’esprit humain l’Institut. En même temps que nationale, elle était cosmopolite. Des onze mille deux cent dix décrets qui sont sortis de la Con- • vention, un tiers a un but politique, les deux
LA. CONVENTION
tiers ont nu but humain. Elle déclarait la morale universelle base de la société- et la conscience universelle base de la loi. Et tout cela, servitude abolie, fraternité proclamée, humanité protégée, conscience humaine rectifiée, loi du travail transformée en droit et d’onéreuse devenue secourable, richesse nationale consolidée, enfance éclairée et assistée, lettres et sciences propagées, , lumière allumée sur tous les sommets, aide à toutes les misères, promulgation de tous les principes, la Convention le faisait, ayant dans les entrailles cette hydre, la Vendée, etsur les épaules ce tas de tigres, les rois.
Lieu immense. Tous les types humains, inhumains et surhumains étaient là. Âmas épique d’antagonismes. Guillotin évitant David, Bazire insultant Chabot, Guadet raillant Saint-Just,Vergniaud dédaignant Danton, Louvet attaquant
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Robespierre, Büzdt dénonçant Égalité, Ghaœbon flétrissant Pache, tous exécrant Marat. Et que de noms encore H faudrait enregistrer! Armonville, dit Bonnet-Rouge , parce qu’il ne siégeait qu’en bonnet phrygien , ami de Robespierre , et voulant, « après Louis XVI, guillotiner Robespierre n par goût de l’équilibre ; Massieu, collègue et ménechme de ce bon Lamourette , évêque fait pour laisser son nom à un baiser; Lehardy du Morbihan stigmatisant les prêtres de Bretagne; Barère, l’homme des majorités, qui présidait quand Louis XVI parut à la barre, et qui était à Paméla ce que Louvet était à Lodoïska ; l’oratorien Daunou qui disait : Gagnons du temps; Dubois-Crancé à l’oreille de qui se penchait Marat; le marquis de Chateauneuf, Laclos, Hérault de Séchelles qui reculait devant Henriot criant : Canonniers, à vos piècw/ Julien, qui comparait la Montagne aux Thermopyles; Gamon, qui voulait «ne tribune publique réservée uniquement aux femmes; Laloy, qui décerna les honneurs de la séance à l’évêque Gobel venant à la Convention déposer la mitre et coiffer le bonnet rouge ; Lecomte, qui s’écriait : C'est donc à qui se déprêtrisera ! Féraud,
LA CONVENTION
dont Boissy-d’Angla^ saluera la tête , laissant à riiistoire cette question : — Boissy-d’Anglas a-t-il salué la tête, c’est-à-dire la victime, ou la pique, c’est-à-dire les assassins? — Les deux frères Duprat, l’un montagnard, l’autre girondin, qui se haïssaient comme les deux frères Chénier.
Il s’est dit à cette tribune de ces vertigineuses paroles qui ont, quelquefois, à l’insu -môme de celui qui les prononce, l’accent fatidique des révolutions, et à la suite desquelles les faits matériels paraissent avoir brusquement on ne sait quoi de mécontent et de passionné, comme s’ils avaient mal pris les choses qu’on vient d’entendre; ce qui se passe semble courroucé de ce qui se dit; les catastrophes surviennent fui’ieuses et comme exaspérées par les paroles des hommes.
Ainsi une voix dans la montagne suffit pour détacher l’avalanche. Un mot de trop peut être suivi d’un écroulement. Si l’on n’avait pas parlé, cela ne serait pas arrivé. On dirait parfois que les événements sont ii'ascibles.
C’est de cette façon, c’est par le hasard d’un mot d’orateur mal compris, qu’est tombée la tête de madame Élisabeth.
QUATEBVINOT-TRBIZB.
A la Convention l’intempérance de langage était de droit.
Les menaces volaient et se croisaient dans la discussion comme les flammèches dans l’incendie. — PÉTioN : Robespierre, venez au fait. — Robespierre ; Le fait, c’est vous, Pétion. J’y viendrai, et vous le verrez. — Une voix : Mort à Marat. — Marat : Le jour où Marat mourra, il n*y aura plus de Paris, et le jour où Paris périra , il n’y aura plus de République. — Billaud-Varennes se lève et dit : Nous voulons... — Rarrère l’interrompt : Tu parles comme un roi. — Un auti-e jour, Phiuppeaux ; Un membre a tiré l’épée contre moi. — Aodoüin : Président, rappelez à l’ordre l’assassin. — Le Président ; Attendez. — Panis : Président, je vous rappelle à l’ordre, moi. — On riait aussi, rudement. — Lecointre : Le curé du Chant-de-Bout se plaint de Fauchet, son évêque, qui lui défend de se marier. — Une voix : Je ne vois pas pourquoi Fauchet, qui a des maltresses, veut empêcher les autres d’avoir des épouses. — Une autre voix : Prêtre, prends femme! — Les tribunes se mêlaient à la conversation. Elles tutoyaient l’Assemblée. Un jour le représentant
LA CONVBNTION.
Ruamps monte à la tribuoe. Il avait une « hanche )» beaucoup plus grosse que l’autre. Un des spectateurs lui cria ; — Tourne ça du côté de la droite, puisque tu as une « joue » à la David! — Telles étaient les libertés que le peuple prenait avec la Convention. Une fois pourtant, dans le tumulte du 11 avril 1793, le président fit arrêter un inteiTupteur des tribunes.
Un jour, cette séance a eu pour témoin le vieux Buonarotti, Robespierre prend la parole et parle deux heures, regardant Danton, tantôt fixement, ce qui était grave, tantôt obliquement, ce qui était pire. Il foudroie à bout portant. Il termine par une explosion indignée, pleine de mots funèbres : — On connaît les intrigants, on connaît les corrupteurs et les corrompus, on connaît les traîtres: ils sont dans cette assemblée. Ils nous entendent, nous les voyons et nous ne les quittons pas des yeux. Qu’ils regardent au-dessus de leur tête, et ils y verront le glaive de la loi ; qu’ils regardent dans leur conscience, et ils y verront leur infamie. Qu’ils prennent garde à eux. — Et quand Robespierre a fini, Danton, la face au plafond, les yeux à demi fermés, un bras pendant
QUATREVÏNGT-TREIZE.
par-dessas le dossier de son banc, se renverse ep arrière, et on l’entend fredoftner :
Cadet Roussel fait des discours Qui ne sont pas longs quand ils sont courts.
Les imprécations se donnaient la réplique. — Conspirateur! — Assassin! — Scélérat! — Factieux ! — Modéré ! — On se dénonçait au buste de Brutus qui était là. Apostrophes, injures, défis. Regards furieux d’un côté à l’autre, poings montrés, pistolets entrevus, poignards à demi tirés. Énorme flamboiement de la tribune. Quelques-uns parlaient comme s’ils étaient adossés à la guillotine. Les têtes ondulaient, épouvantées et terribles. Montagnards, Girondins, Feuillants, Modéra ntistes. Terroristes, Jacobins, Cordeliers; dix-buit prêtres régicides.
Tous ces hommes! tas de fumées poussées dans tous les sens.
' Esprits en proie au vent.
' Mais ce vent était un vent de prodige.
LA CONVENTION
Être un membre de la Convention, c’était être une vague de l’Océan. Et ceci était vrai des plus grands. La force d’impulsion venait d’en haut. Il y avait dans la Convention une volonté qui était celle de tous et n’était celle de personne. Cette volonté était une idée, idée indomptable et démesurée qui soufflait dans l’ombre du haut du ciel. Nous appelons cela la Révolution. Quand cette idée passait, elle abattait l’un et soulevait l’autre ; elle emportait celui-ci en écume et brisait celuilà aux écueils. Cette idée savait où elle allait, et poussait le gouffre devant elle. Imputer la révolution aux hommes, c’est imputer la marée aux flots.
La révolution est une action de l’Inconnu. Appelez-la bonne action ou mauvaise action, selon que vous aspirez à l’avenir ou au passé, mais laissez-la à celui qui l’a faite. Elle semble l’œuvre en commun des grands événements et des grands individus mêlés, mais elle est en réalité la résultante des événements. Les événements dépensent, les hommes payent. Les événements dictent, les hommes signent. Le là juillet est signé Camille Desmoulins, le 10 août est signé Danton, le 2 septembre est signé Marat, le 21 septembre est signé
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Grégoire, le 21 janvier est signé Robespierre; mais Desmoulins, Danton, Marat, Grégoire et Robespierre ne sont que des greffiers. Le rédacteur énorme et sinistre de ces grandes pages a un nom, Dieu, et un masque. Destin. Robespierre croyait en Dieu. Certes!
La révolution est une forme du phénomène immanent qui nous presse de toutes parts et que nous appelons la Nécessité.
Devant cette mystérieuse complication de bienfaits et de souffrances se dresse le Pourquoi ? de l’histoire.
^ Parce que. Cette réponse de celui qui ne sait rien est aussi la réponse de celui qui sait tout.
En présence de ces catastrophes climatériques qui dévastent et vivifient la civilisation, on hésite à juger le détail. Blâmer ou louer les hommes à cause du résultat, c’est presque comme si on louait ou blâmait les chiffres à cause du total. Ce qui doit passer passe, ce qui doit souffler souffle. La sérénité éternelle ne souffre pas de ces aquilons. Au-dessus des révolutions la vérité et la justice demeurent comme le ciel étoilé au-dessus des tempêtes.
LA, CONTENTION
Telle était cette Convention démesurée; camp •retranché du genre humain attaqué par toutes les ténèbres à la fois, feux nocturnes d’une armée d’idées assiégées, immense bivouac d’esprits sur un versant d’abime. Rien dans l’histoire n’est comparable à ce groupe, à la fois sénat et populace, conclave et carrefour, aréopage et place publique, tribunal et accusé.
La Convention a toujours ployé au vent; mais ce vent sortait de la bouche du peuple et était le souffle de Dieu.
Et aujourd’hui, après quatrevingts ans .écoulés, chaque fois que devant la pensée d’un homme, quel qu’il soit, historien ou philosophe, la Convention apparaît, cet homme s’arrête et médite. Impossible de ne pas être attentif à ce grand passage d’ombres.
Marat dans la coulisse
Comme il Tavait annoncé à Simonne Évrard, Marat, le lendemain de la rencontre de la rue du Paon, alla à la Convention.
11 y avait à la Convention un marquis maratiste, Louis de Montaut, celui qui plus tard offrit à la Convention une pendule décimale surmontée du buste de Marat.
Au moment où Marat entrait, Chabot venait de s’approcher de Montaut.
— Ci-devant... dit-il.
Montaut leva les yeux.
— Pouixiuoi m’appelles-tu ci-devant?
— Parce que tu l’es.