‹ Quatrième conventum des Rhétoriciens du Séminaire de Québec, 1875-1876 [microforme]Chapitre 5 sur 10 · MESSIEURS ET CHERS CONFRÈRES · texte numérisé non relu

MESSIEURS ET CHERS CONFRÈRES

Ne vous effrayez pas en m’entendant commencer par un texte latin : je n’ai pas l'intention de vous infliger un sermon. C'est la force de l'habitude. Puis, ces paroles me paraissent si bien adaptées à la circonstance |!

Lors de notre réunion, ici même, en 1901, un de nos invités, M. le Curé de Saint-Joachim, demandait à un jeune garçon, en arrivant: YŸ at-il des visiteurs au Petit-Cap? Ah oui, répondait le gamin, beaucoup, beaucoup ! — Sont-ils vieux ? -— Oui, oui, tous des vieux ! — Si nous étions vieux, il y a bientôt vingt ans, qu’en est-il donc, aujourd’hui ?

Et, en effet, d’un simple coup d’œil sur mon auditoire, je n’aperçois guère que des fronts vénérables couronnés de neige ou qui même ont tout à fait dépouillé une parure jugée sans doute inutile. Les plus jeunes d’entre nous sont plus que sexagénaires ; nous sommes, bon gré mal gré, des vieillards. Est-ce à dire qu'il faille s’en affliger? A Dieu ne plaise qu’en un pareil moment, où, après de longues

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années de séparation, nous devons être tout à la joie de nous revoir, à Dieu ne plaise, Messieurs, que j'incline vos cœurs à la tristesse !

Est-il donc si triste de vieillir ?

Ecrivains anciens et modernes ont fait l'éloge de la vieillesse, en ont dit des choses délicieuses. Permettez-moi de vous citer Sénèque — pour ne rien dire de Cicéron qui nous est plus familier —: saint Augustin, et l'antiquité chrétienne avec lui, n’a-t-il pas cru —bien que l’érudition moderne, plus exigeante le conteste — qu’il a été le correspondant de saint Paul? Or, en présence de la vieillesse qui arrive, voici ce que le grand philosophe écrit à son ami Lucilius : ‘“ Je te confie que je me félicite moi-mème : je ne sens pas dans mon âme les injures du temps, quoique mon corps en soit atteint. Seuls les inclinations vicieuses et leurs grossiers plaisirs ont vieilli; l’âme est en pleine vigueur et se réjouit d’être moins esclave du corps; elle a déposé une grande partie de son fardeau; elle exulte et dispute avec moi sur la vieillesse et me dit qu’elle est sa fleur, à elle — Hunc ait esse florem suum.””(1)

Ainsi la vieillesse, si j'ai bien compris ce texte, c’est la fleur de l'âme ! c’est-à-dire son épanouissement complet, la plénitude de son développement, la possession entière de ses puissances.

Une pensée pareille a été exprimée en d’autres termes par un illustre écrivain de notre temps, mort nonagénaire il n’y a que peu de mois. Dans un livre charmant, (2) que tous devraient lire, parce qu’il est une consolation pour

(1) Epist. XXVI, Ed. Plantin, 1652.

(2) Le Vieillard. var Mer Baunard.

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notre âge, en même temps qu’une apologie très prenante des croyances qui nous sont chères, Mgr Baunard nous dit que la vieillesse, ce n'est pas, comme on le croit vulgairement, la vie qui baisse, qui descend, c’est la vie qui s'élève, qui monte. Et il rappelle cette fiction d'Alfred de Vigny dans son Journal d’un poète : “ C'est en Islande. Dans les nuits de six mois, les longues nuits du pôle, un voyageur gravit une montagne. De là le soleil, depuis longtemps invisible, lui apparaît à l’orient lointain. Les cimes déjà s’illuminent, tandis que la nuit s'étend encore dans toute la vallée, à ses pieds. Tel le poète, dit Vigny. Tel le vieillard, disons-nous. A la largeur et à la profondeur des perspectives qui se découvrent, aux clartés qui s’éveillent, aux cimes qui scintillent et que va bientôt couronner un soleil qui de longtemps ne quittera plus l’horizon, le voyageur de la vie peut mesurer l'altitude à laquelle l’ont porté les années. Il a monté, il monte ”.(1)

Ainsi, à mesure que nous avons gravi les pentes de l’âge, se sont agrandis nos horizons, nos connaissances, même chez ceux qui n’ont pas séché sur les livres, se sont amplifiées et, en se complétant, ont procuré à notre esprit les plus douces et les plus pures des jouissances. Plus a progressé notre ascension, pius la terre, avec ce qu’elle peut donner de plaisirs et de biens, s’est rapetissée à nos yeux, et plus l’audelà, dont nous nous sommes rapprochés, nous & laissé entrevoir sa grandeur, la seule vraie grandeur, et son incomparable beauté, la seule beauté parce qu’elle demeure. Hommes et objets terrestres ont pris dans notre estime leurs justes proportions. Les richesses, les honneurs, qui pou-

(1) Baunard, Le Vicillard, p. 2. 31e mille.

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vaient paraître quelque chose à nos jeunes yeux ouverts sur l'avenir, ont perdu leur prix et leur éclat à nos yeux vicillis tournés vers le passé. Nos illusions sont tombées comme les feuilles mortes et cette chute, en calmant nos désirs, a procuré à nos âmes l’inestimable trésor de la paix.

Notre âge a donc ses avantages et il a ses charmes : les charmes de l’automne,— l'automne, la saison des fruits savoureux, des moissons môûres, l'automne aux riches couleurs, la saison aimée des peintres, les charmes du soir, l'heure de la tranquillité et du repos, l'heure des féeries lumineuses du couchant.— Le soleil achève sa course ; pendant que le reste du ciel est d’un azur plus sombre et plus profond, l’horizon s’embrase de mille feux ; les nr'ages légers se teignent des vives couleurs de l’er, de la pourpre et de l’écarlate, des masses plus opaques, dont seules les franges s’illuminent, rehaussent encore l’éclat de ce tableau qui excite l’admiration de l'ignorant aussi bien que de l'artiste et qui a toujours mis au défi toutes les richesses de la plume ou du pinceau. Puis, peu à peu les teintes variées pâlissent et s’éteignent, les ombres descendent et s’épaississent, et bientôt c’est la nuit! He oui, quelle que soit la beauté d’un beau soir, c’est toujours la fin du jour, c'est le prélude de la nuit ; quelle que soit la douceur de l’automne, c'est toujours le précurseur du froid hiver. Et ainsi notre âge, avec toutes ses consolations et ses charmes, est le vestibule de l'éternel sommeil. C’est donc le temps des pensées sérieuses, c’est le temps des souvenirs et de l’action de grâces.

Ah! Messieurs, quel lieu pouvait mieux convenir que celui-ci, quel moment pouvait être plus propice pour offrir

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ce qu'on a si bien nommé le sacrifice du soir, l'hommage de la louange et de la reconnaissance ?

Ici nous sommes venus enfants. Nous y sommes venus dans notre maturité. Nous y revenons aujourd'hui quand nous ne sommes plus jeunes. Et où sont maintenant ces centaines de joyeux écoliers qui gravissaient avec nous, en 1874 ou 1875, la cime du Cap-Tourmente et baignaient, au retour, leurs pieds fatigués dans les ondes fraîches de la Friponne? La moyenne de la vie n’atteignant pas quarante ans, à notre âge, nous avons vu disparaître, non seulement ceux qui étaient déjà mûrs quand nous étions étudiants, mais une grande partie de notre propre génération. Même dans le cercle plus étroit de notre classe, où sont un grand nombre de ceux qui prenaient part ici même, en 1901, à notre joyeuse réunion, et à celle de Saint-Raymond, en 1910 ?

De 1901 à 1910 cinq de nos condisciple : trois laïques et deux prêtres, nous ont été enlevés dans ce qu’on pe:t appeler la vigueur de la vie : Alphonse Marcoux, médecin ; Edouard Bouffard, avocat ; Henri Hamel, négociant, et les abbés Joseph Valin et Célestin Marsan. Je me contente de les nommer et voyez la puissance évocatrice du souvenir | à chacun de leurs noms que je rappelle, ils se lèvent tour à tour devant moi —et devant vous aussi sans doute — tels que nous les avons vus autrefois, jeunes élèves comme nous, vêtus du gracieux costume de Séminaire de Québec, ou jeunes hommes préparant leur carrière professionnelle, ou hommes déjà mûris par les responsabilités de l’existence. Et ainsi, quoique disparus, comme plusieurs autres auparavant, ils sont encore avec nous en cette réunion fraternelle.

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Depuis 1910, des vides plus nombreux encore se sont produits dans nos rangs ! En 1910 même, ce pauvre Joseph Béland, pourtant richement doué, terminait une vie toute pleine d’amertume et d'épreuves. Puis coup sur coup disparaissaient de la scène, en 1911, le P. Desrochers, des Clercs de S. Viateur; en 1912, le P. Daliaire, dominicain ; en 1913, l’abbé Séguin, curé de Coaticook et, en 1914, Charles Vincelette, d’espiègle et joyeuse mémoire.

Le P. Edmond Desrochers a été peu connu de la plupart d’entre vous, mais pour moi, son condisciple au collège de Lotbinière, il a été un ami intime. Son intelligence était très ouverte, il avait l’âme d’un artiste et d’un poète, et n’aimait guère à s'ouvrir au grand nombre. Sa sensibilité exquise le préparait à sentir vivement les épines de la vie — et il n’y a pas manqué. D'abord membre du clergé séculier, sentant le besoin de faire un don de lui-même encore plus complet, il est entré chez les Clercs de S. Viateur, que dans son poste de vicaire à St-Joseph de Lévis, il avait pu connaître et apprécier. C’est dans cet ordre enseignant qu’il s’est dévoué jusqu’à sa mort à l'éducation de l’enfance pour laquelle, comme le divin Maître, il avait une vive rédilection.

Le P. Joseph Duilaire, dès la fin de sa classe de Philosophie, avait choisi la blanche livrée dominicaine, avec deux autres de nos condisciples, le P. Célestin Côté, qui est encore plein de vie, et le P. Vincent Routier, d’aimable et pieuse mémoire, moissonné de bonne heure, en terre étrangère, au grand regret des amis qu’il avait laissés ici et de ses supérieurs qui comptaient sur ses talenis remarquables pour l'établissement de leur ordre au Canada. Depuis près de

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quarante ans ses restes reposent dans le Tyrol, terre chrétienne mais terre d’exil, où lui et ses frères avaient dû chercher refuge contre la persécution. Sans égaler le P. Routier, le P. Dallaire avait aussi une fort belle intelligence avec un caractère heureux et un cœur ardent, tout ce qu’il faut pour être un apôtre. Frère prêcheur, il a semé largement la vérité dans les âmes,et sa parole chaude et facile lui a permis de faire beaucoup de bien dans les divers postes qu’il a occupés à Saint-Jean-Baptiste d'Ottawa et aux Etats-Unis.

L'abbé Séguin le suivait de près dans la tombe. D'un tempérament très gai, toujours prêt à rire et à faire rire, il avait été le boute-en-train du conventum de Saint-Raymond. C'était, en dépit d’une santé frêle, un homme d’action et d'énergie. Dans le diocèse de Sherbrooke, où il a occupé avec distinction les postes importants de Lennoxville et de Coaticook, il a laissé les traces d’un zèle aussi éclairé qu’infatigable.

Quelque sensibles que nous aient été ces pertes, nous pouvons dire, je crois, sans blesser aucune de ces pieuses mémoires, que nous en avons fait une bien plus grande encore, en 1917, dans la personne du distingué curé de Saint-Jean-Baptiste de Québec, l’abbé Joseph Beaudoin, le très sympathique président de notre première réunion. D'un physique superbe, d’une intelligence d’élite, d’un caractère joyeux et populaire, musicien, beau chanteur, il ne lui manquait rien pour se faire dans le monde, s’il l'avait voulu, la plus brillante des carrières. Il a préféré — comme d’autres — être petit dansla maison de Dieu. Professeur d'histoire pendant plusieurs années au Séminaire de Québec, tous ceux qui ont eu l’avantage d’être ses élè-

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ves sont unanimes à rendre témoignage à sa science et à l'intérêt palpitant qu’il savait donner à ses leçons. Vicaire à Québec, puis curé de Saint-Charles de Bellechasse et enfin du faubourg Saint-Jean-Baptiste, il a déployé pour le salut des âmes une indomptable énergie et un zèle inlassable. Il s’est dépensé sans compter et, alors que sa robuste santé, son tempérament herculéen semblaient lui promettre de nous survivre à nous tous, il a succombé à la tâche. La machine humaine est comme toutes les autres : il ne faut pas lui demander un effort trop violent et surtout trop continu. Au mois de mars 1917, ure maladie cruelle, que son endurance avait trop longtemps dissimulée, terre:rait pour toujours ce prêtre excellent, ce confrère aimable

et bon.

Enfin, cette année 1920, nous avons à déplorer un double

deuil.

Au mois de janvier s’éteignait à Québec, lui aussi victime d’une maladie cruelle, le benjamin de notre classe, Paul Blouin, avocat, surintendant des Bois et Forêts de la province de Québec. Fervent chrétien, citoyen intègre, homme de bon conseil, d’une intelligence très ornée, d’abord journaliste au Courrier de Saint-Hyacinthe, puis offcier pablic, il a rempli sans fracas une belle et utile carrière. Son plus bel éloge, ce sont les larmes que j'ai vues, au jour de ses funérailles, dans les yeux des employés de son département.

Au mois de juin, c'était le tour du Dr Georges Pâquin, de Portneuf. Sa gaieté, son habileté comme musicien, soit qu’il s’agît d'enlever une chanson ou de toucher un instrument, faisaient de sa présence en toutes nos réunions une précieuse aubaine. L'annonce de notre conventum l'avait

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ravi et il avait répondu un des premiers qu’il ne serait pas le dernier arrivé. Mais, à peine deux jours plus tard, un coup soudain — non imprévu toutefois, —l’enlevait à l’amour des siens et à l’affection de ses nombreux amis. Oa a dit de lui — et c’est un éloge, Messieurs, que plusieurs d’entre vous méritent — qu’il était un père de famille incomparable. . Ses joies les plus douces étaient à son foyer. Ses nombreux ! enfants, pour mener une vie chrétienne et utile, n’ont 4 qu’à se rappeier les exemples de leur père. Ilaeu, avant de j mourir, la joie très grande de voir l’un d’eux élevé au sacerdoce, pendant qu’un second, ayant embrassé la profession paternelle, va lui succé“er dans sa paroisse natale. Ceux d’entre nous qui ont, n assez grand nombre, assisté aux obsèques du Dr Pâquin, ont pu constater en quelle estime il était tenu non seulement à Portneuf mais dans toutes les paroisses d’alentour. Une foule compacte remplissait l’église et tous les curés du voisinage, avec beaucoup d’autres memhiss du clergé, se pressaient autour de sa dépouille mortelle. (C’était pour nous une consolation et un honneur que ces hommages rendus à notre regretté condisciple.

Nous, Messieurs, nous sommes restés debout, un peu comme le bataillon qui a essuyé le feu de l’ennemi et laissé au champ d’honneur la moitié de son effectif. Cette image guerrière ne manque pas de justesse et elle est tout à fait dans l'esprit de l’Écriture qui dit: Militia vita hominis super terram-— La vie de l’homme sur la terre est un combat. (1) La vie est un combat, non seulement dans le sens moral où on l’entend généralement, de rester vertueux en dépit des penchants mauvais qui nous entraînent, des plaisirs coupa-

(1) Job, VII, 1.

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bles qui nous sollicitent, mais même dans le sens strict de la lutte contre les difficultés de l’existence — la lutte pour la vie —, de la lutte contre ces millions d’ennemis, aussi dangereux qu’imperceptibles, toujours à l’affut aux portes de notre organisme, pour y pénétrer, s’infuser dans notre sang et y déposer des ferments de corruption et de mort.

Si dans cette lutte nous avons été jusqu'ici vainqueurs, nous devons en rendre grâces au Dieu très grand et très bon, auteur de tout bien.

Oui, merci à Dieu pour la vie donnée et conservée jusqu’à cette heure déjà tardive que tant d’autres n’ont pu voir !

Merci à Dieu pour tant de beaux jours qui, malgré quelques nuages sombres dont l’atmosphère terrestre ne peut être complètement dégagée, ont embelli notre existence !

Merci à Dieu pour les inexprimables tendresses de la maison paternelle, dont un si grand nombre sont privés ! pour la sollicitude toujours en éveil qui a enveloppé notre enfance avec un soin si jaloux que nous avons cotoyé les abîmes sans les soupçonner !

Merci à Dieu pour les amitiés fidèles dont la sympathie a dans le succès, agrandi nos joies, et adouci notre peine à l'heure inévitable de l’épreuve !

Merci à Dieu pour ces maîtres dévoués qui, au prix d’une vie de sacrifices, ont formé notre jeunesse, ouvert nos cœurs aux sentiments profonds de la piété, initié nos intelligences aux nobles plaisirs des sciences, des lettres et des arts ! Par quelle discipline —un peu austère peut-être, mais féconde — n’ont-ils pas assoupli, développé les forces de notre esprit, à quelles sources d'eaux vives ne nous ont-ils pas appris à nous abreuver !

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Nous ne le comprenions guère sans doute quand, dans nos salles de classe ou d'étude, vieilles de plus de cent ans, avec leurs murs défraîchis, leur parquet poussiéreux, leurs fenêtres à carreaux minuscules, avares de lumière et d’air respirable, nous haleiions péniblement sur un Gradus(1) ou sur les thèmes grecs et latins. Mais nous le comprenons aujourd’hui — et de plus en plus tous les jours.

C'est grâce à cette formation large, virile, vraiment humaine, que les siècles passés, l'antiquité, ne sont pas pour nous une nuit noire où ne brille aucune lueur, mais une réalité vivante toute illuminée des splendeurs de l’art, de la poésie, de l’éloquence, du patriotisme, de la valeur guerrière.(2) C’est grâce à cette formation féconde que nous ne sommes rs bornés au coin de terre étroit que nous foulons aux pieds, à l'espace de temps restreint où nous vivons, mais que nous pouvons nous dire citoyens du monde entier, contemporains de tous les temps.

(1) Gradus ad Parnassium. C’est — soit dit pour les profanes — le dictionnaire indispensable dont nous nous servions pour piocher les vers latins. Certes, ils ne valaient pas ceux de Virgile, nos vers latins! mais c’est en les faisant à la sueur de nos fronts, à grand renfort d’épithètes plus ou moins heureuses. que nous avons appris à goûter la suave harmonie d’un vers de Virgile. On a, depuis, abandonné tout cela, et aujourd’hui, de forts bacheliers sont incapables de prononcer convenablement même un Dominus vobiscum ! Il paraît qu’on y revient : tant mieux !

(2) Je me rappelle, à ce sujet, qu’un jour un excellent religieux français — retourné en France depuis lors — me disait : ‘* Un cours classique, à quoi ça sert-il, que nous en reste-t-il ?’’—Je sentis comme une blessure au cœur et j’improvisai cette réponse : “* Ce qui nousenreste? Mais des connaissances aussi nombreuses qu’agréables et variées — et surtout la clef qui nous a ouvert le trésor des plus douces jouissances artistiques et littéraires. Pour moi, quand je reporte mes yeux vers le temps de mes études classiques, il me semble tout illuminé de soleil — le soleil de l'Hellade et de Rome antique. C’est comme le soleil qui dorait les jours de mon enfance : il ne se couche jamais et me réchauffe encore de ses rayons.”

C'est grâce à ces études parfois arides que nous avons — souvent à notre insu — pris la passion du beau, du vrai et du bon, l'enthousiasme des saintes causes et la puissance de les défendre. Et ces jouissances, car ce sont des jouissances — et des meilleures, — cette force, car c’est une force, nous les devons, après Dieu, aux maîtres vénérés de notre jeunesse.

Eux aussi ont disparu — tous ou presque tous — c’est la loi inéluctable, mais, j'en suis sûr, Messieurs, dans votre cœur comme dans le mien, tant qu’ils battront, vivra le souvenir reconnaissant de ces bienfaiteurs de nos jeunes années.

Ils ont disparu, mais la noble maison, avec laquelle ils étaient en quelque sorte identifiés, dont ils étaient à notre égard les instruments intelligents, le Séminaire de Québec reste toujours. C’est assez dire quelle part lui revient dans nos actions de grâces et combien il a droit à notre ‘amour et à notre dévouement.

Et maintenant, Messieurs, que j'ai rempli ce devoir du souvenir et de la reconnaissance, laissez-moi exprimer un vœu. C'est qu’il nous soit donné de nous réunir nombreux non pas une fois seulement mais plusieurs fois encore, pour nous réjouir et nous retremper dans ces réminiscences qui font revivre avec tant de charme les jours évanouis ; c’est que, pour chacun de nous, se réalise la parole des Saints Livres que je trouve à la suite du texte que j'ai donné pour épigraphe à cet entretien : Æ£t completis annis nonaginta novem in timore Domini, cum gaudio sepelierunt eum.— Et quard il eut rempli ses quatre-vingt-dix-neuf ans dans la crainte du Seigneur, ses enfants l’ensevelirent avec joie.

Je ne doute pas qu’à ce vœu, tous, vous ne répondiez de grand cœur: Ainsi soit-il !

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