‹ Quatrième croisade; la diversion sur Zara & ConstantinopleChapitre 1 sur 20 · ETAT DE LA QUESTION · texte numérisé non relu

ETAT DE LA QUESTION

On sait que la quatrième croisade, au lieu de se diriger sur l'Egypte, se détourna sur Zara d'abord pour s'arrêter ensuite à Gonstantinople.

Villehardouin raconte à ce sujet que les croisés, ses compagnons, arrivés à Venise dans l'été de 1202, s'étaient trouvés hors d'état de parfaire la somme stipulée pour leur transport, et que la République alors leur proposa de proroger le terme du paiement, s'ils \oulaient l'aider à conquérir Zara. Premier accident tout fortuit, qui aurait amené nos croisés sur les côtes de Dalmatie.

Là, les instances et les promesses du jeune Alexis vinrent modifier une seconde fois leur itinéraire. Pour prix de leur concours contre l'usurpateur, son oncle, le Prétendant à TErapire grec devait, non-seulement acquitter la créance vénitienne, mais aider plus tard nos croisés à délivrer la Terre-Sainte : second accident, non moins imprévu, qui aurait, après maintes péripéties,

déterminé la fondation de TEmpire français de Constantinople.

Cette double explication de Yillehardouin, de prime abord si simple, si naturelle, si vraisemblable, n'avait guère, jusqu'en ces derniers temps, soulevé d'objection sérieuse. Il y a quarante ou cinquante ans encore, l'autorité de notre vieux chroniqueur champenois était absolument incontestée. Son témoignage, de laveu même des Allemands (1), faisait foi non-seulement en France, mais au-delà du Rhin.

De nos jours, la critique historique est devenue, à bon droit d'ailleurs, plus défiante, plus soupçonneuse. Là oîi Villehardouin n'avait vu ou voulu voir qu'un effet du hasard, les érudits contemporains ont découvert ou cru découvrir la trace de complots mystérieux, d'intrigues profondes, longuement et savamment méditées.

A la théorie des Causes fortuites s'est substituée la théorie de la Préméditation, Et celle-ci a si bien fait son chemin, surtout depuis une dizaine d'années, qu'aujourd'hui le débat semble rouler uniquement sur le point de savoir qui , dans ces intrigues ou complots, a joué le rôle prépondérant,

(1) M. Streit^ dans sa brochure sur Venise et la diversion de la 4« croisade^ dont nous allons parler tout à l'heure, n'hésite pas à le reconnaître ; il dit, p. 2 : « Die wissenschaftlicheForschung unseres Jahrhunderts hat sich dessenungeachtet und trotz des gewichtigen Zeugnisses des Marchalls von Champagne y au fwelches Wilken und Fr. von Raumer sich siûlzen musslen .. ». .

Venise ou l'Allemagne, le doge Dandolo ou Philippe de Souabe.

Toute la polémique, engagée à ce sujet des deux côtés du Rhin, se trouve à peu près résumée, d'une part dans une Brochure de M. Streit (1), de Tautre dans deux Mémoires du comte Riant (2).

Nous ne pouvons songer à donner ici, desdits Mémoires ou de ladite Brochure, une analyse même sommaire. Nous nous contenterons d'en indiquer les conclusions et Tesprit.

La brochure de M. Streit n'est en réalité qu'un long historique, trop long peut-être, des rapports de Venise avec l'empire de Byzance. On ne voit pas bien, par exemple, le lien étroit qui rattache à la quatrième croisade l'alliance contractée par les Vénitiens avec Alexis Commène, au temps de Robert Guiscard. Toutefois, autant que nous avons pu démêler la pensée maîtresse de l'érudit allemand, le moyen âge aurait eu sa question d'Orient byzantine, comme le nôtre a sa question d'Orient turque ; et Venise aurait mis à surveiller Yhomme malade d'alors le même soin, le même intérêt jaloux que peuvent mettre l'Angleterre ou la Russie actuelles à surveiller l'homme malade d'aujourd'hui. La quatrième croisade serait donc un

(1) Venedig und die Wendung des vierten Kreuzzuges gegen Konstantinopel , von Ludwig Streit, Anklam, 1877.

(2) Revue des questiofis hisloHques : Innocent III, Philippe de Souabe, et Boniface de Mont ferrât, t. XVII et XVIII ; et le Changement de direction de la 4* croisade, t. XXIII.

simple épisode de cette question d'Orient byzantine, où le premier rôle appartiendrait sans conteste à Venise.

Assez indifférent au côté chrétien de l'expédition, M. Streit n'en a vu que le côté politique, surtout les résultats pratiques; et ces résultats l'ont rempli d'admiration pour la diplomatie vénitienne. Il n'a pas assez d'éloges pour la cité de Marc, ainsi qu'il aime à appeler Venise ; et sa brochure touche presque au dithyrambe, quand il en arrive à célébrer le plus illustre, le plus habile des fils de Marc, le doge Henri Dandolo (1).

Tout autre est l'esprit de M. Riant, tout autre sa conclusion. Le détournement de la croisade, qui provoque, chez Térudit allemand, une sorte d'enthousiasme positif et pratique, excite au contraire la douleur, presque l'indignation religieuse de l'érudit français. Si le doge Dandolo est pour M. Streit le héros de la croisade, pour M. Riant Philippe de Souabe en est le mauvais génie.

Gomme Dandolo dans la thèse allemande, Philippe de Souabe joue dans la thèse française le principal rôle ; c'est lui qui, de loin, dans l'ombre, prépare tout, dirige tout; c'est lui qui suggère à Philippe- Auguste l'idée d'imposer pour chef, à nos croisés de France, le marquis de Monlferrat ; c'est lui qui, par l'intermédiaire du marquis, son agent, essaie d'entraîner ou de duper Vénitiens et Français, et

(1) Voir notamment tout le dernier paragraphe de la brochure Venedig und die Wendung..*, p. 33-34.

jusqu'au pape lui-même. Si bien que la conquête de Constantinople n*est plus ici affaire vénitienne, mais « au premier chef, wie œuvre germanique. »

On voit combien MM. Streit et Riant sont loin Tun de l'autre. Ils le sont encore, et à un autre point de vue que nous ne saurions négliger.

L'érudit allemand (sans vouloir en rien diminuer son mérite) n'a guère fait, en somme, que reprendre, en la complétant , l'œuvre de ses devanciers, MM. Taffel et Thomas, Heyd et Hopf ; et on ne peut vraiment dire qu'il ait jeté sur la question la moindre lumière nouvelle.

M. Riant, au contraire, aura contribué plus que personne à l'éclairer dans l'avenir, sinon par ses articles de la Revue des Questions histoinques, du moins par son excellente édition de Gunther (1) , par son importante publication des Exuviâs sacrée Constantinopolitanœ (2), qui s'ouvrent par une étude si vraiment magistrale des sources de la quatrième croisade.

Que M. Riant ait pu se tromper sur le rôle joué dans la quatrième croisade par Innocent III, Philippe de Souabe et le marquis de Montferrat, il est permis

(1) Guntheri... hîstoria Constantinopolilanay Genève, 1875. — VHistoria Constantinopolitana a été insérée aussi dans le premier volume des Exuviœ sacrce^ p. 57-126. C'est à cette dernière que nous renverrons toujours le lecteur , l'édition de 1875 étant presque introuvable ; nous ne devons qu'à la gracieuse libéralité de M. Riant d'avoir pu la consulter.

(2; Exuviœ sacrœ Consianiinopolitanœ , 2 vol. in-8<>, Genève, 1877.

de le croire. Mais, et ce sera là rincôntestable honneur de l'éminent érudit, nul du moins n'aura mieux que lui tracé la voie pour parvenir à la vérité ; nul n'aura fourni plus de moyens d'y atteindre. En sorte que ceux-là même, qui auront la bonne fortune d'en approcher plus que lui peut-être, resteront encore, bon gré, mal gré, ses obligés et ses débiteurs. C'est un hommage sincère que , pour notre part, nous tenions à lui rendre, avant d'essayer de le combattre.

Si spécieux ou si solides que paraissent les arguments invoqués, accumulés par M, Riant, comme d'ailleurs par M. Streit, il est pourtant une objection que soulève immédiatement la lecture de l'un et de l'autre. On se demandé comment nos croisés français, dans une croisade d'origine toute française, ont pu se trouver réduits au rôle insignifiant ou misérable que leur assigne la critique contemporaine. Ils ne figurent, en effet, dans les thèses vénitienne ou allemande qu'à l'état de simples comparses. Instruments inconscients d'ambitions étrangères, il semble que leur destinée soit d'aller oîi on les mène, sans savoir, sans se demander pourquoi. A peine si deux ou trois d'entre eux, les grands chefs, sont dans le secret des meneurs, dont ils servent les desseins, sans qu'on en voie, ni qu'on nous en donne la raison.

Est-il donc vrai que nos croisés aient été à ce point les dupes ou les complices aveugles des intrigues vénitiennes ou allemandes ?

Est-il vrai, d'autre part, que Villeharcjouin ait

ignoré ou caché lesdites intrigues, et qu'il nous faille, par conséquent, révoquer en doute, soit sa clairvoyance, soit sa bonne foi ?

Tel est le double problème aujourd'hui posé.

On voit quel intéjêt spécial il présente pour nous autres Finançais.

Afin d'avoir quelque chance de le résoudre, nous avons pensé qu'il fallait, avant d'aborder la question vénitienne ou allemande, étudier d'abord la quatrième croisade daAs ses origines françaises , dans ses préliminaires français , ce qu'ont peut-être trop négligé de faire MM. Streit et Riant.

Comment se vanter , par exemple , de connaître les raisons multiples qui ont détourné nos croisés de l'Egypte, si Ton ne connaît d'abord l'esprit qui les animait, puis et surtout les difficultés ou les discussions qu'a pu et dû soulever parmi eux le choix de cette route nouvelle d'Egypte ?

Les deux points , une fois élucidés , contribueront peut-être à éclairer tout le reste.

C'est donc par là que nous commencerons, après avoir toutefois dit quelques mots des sources de la quatrième croisade.

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