SOURCES DE LA QUATRIEME CROISADE (LA DSYASTATIO
CONSTANTINOPOLITAN A ) .
Après les Préfaces, Éclaircissements ou Mémoires de MM. P. Paris, de Wailly, de Mas-Latrie, Léopold Delisle, Riant et Rambaud, il reste peu de choseà dire surVilIehardouin,ErnouI, Innocent III, Gunther, Tanonyme d'Halberstadt et Robert de Clan (1).
(1) l» De la conquête de Constantinople, édition de la 5odélé de V Histoire de France, par M. Paulin Paris, Paris, 1838.
2«» La conquête de Constanlinople , de Geoffroi de Villehardouin, par N. de Wailly, Paris, Didot, 1872. Voir la Préface et surtout les Éclaircissements , tirage à part , de 1874. Toutes nos citations de Villehardouin seront empruntées à l'édition de Wailly.
3® Chronique d'Ernoul.,.^ par M. de Mas- Latrie, édition de la Société de l'Histoire de France, Paris, 1871.. Voir VAvertis^ sèment, placé en tête du volume, et surtout VEssai de Classification^ p. 491 et suivantes.
4° Mémoire sur les actes d'Innocent III, par L. Delisle, Paris, Durand, 1868.
5« Exuviœ sacras Constantinopolitanœ , déjà cité. Lire au t. 1er toute la Préface , et en particulier pour Gunther , p. LXXV-XCIV; pour l'anonyme d'Halberstadt, p. LV-LX.
6" Robert de Clari , guerrier et historien de la 4^ croisade , par Alf. Rambaud, publié dans les Mémoires de l'Académie de Caen, année 1873.
Mais nous demanderons la permission d'insister, après MM. Pertz et Hopf (1), sur la Devastatio Constantinopolitana, ayant été amené, en Fétudiant de près, à une découverte assez inattendue, qui ne paraîtra peut-être pas sans importance à nos lecteurs.
On s'était souvent étonné que l'Italie, en dehors des quelques lignes de Sicardi de Crémone , n'eût à citer aucune chronique originale de la quatrième tiroisade. Il y avait là, en effet, une lacune vraiment étrange , si l'on songe au grand rôle joué dans l'expédition par la république Italienîie de Venise, si l'on songe surtout que ladite expédition a eu pour chef un Italien, le marquis de Montferrat.
Or cette lacune, qui, depuis quelques années, a singulièrement intrigué et préoccupé la critique contemporaine (2), va se trouver comblée, en partie du moins, par la découverte dont nous parlons. Non que nous ayons eu la bonne fortune de découvrir aucun texte nouveau ; mais nous croyons pouvoir affirmer que la Devastatio Constantinopolitana, attribuée jusqu'à ce jour à un Allemand, est l'œuvre d'un Italien, et d'un Italien attaché à la personne du marquis de Montferrat.
On sait que, parmi les sources de la quatrième
,1, Pertz, Monumenla Gcrmaniœ historica, t. XVI des ScriptoreSf p. 1.
K. Hopf, Chroniques gréco-romanes j Berlin, 1873, p.'xiv.
(2) Voir ce qu'en dit M. Riant dans les Exuviœ sacrœ ConslantmopolUancBy t. I, p. xxxiv.
croisade, la Devastatio a un caractère tout à fait exceptionnel. C'est une sorte de Journal de Texpédition , très -sec, très -impassible d'ordinaire, donnant les faits sans appréciation, sans commentaires, mais à leur ordre, à leur date, avec une exactitude, une précision chronologique, qu'on chercherait vainement ailleurs.
Que l'auteur ait assisté aux événements quil raconte, on n'en saurait douter, étant donné le caractère même de l'œuvre. Mais à quel titre, en quelle qualité? Était-il clerc ou laïque? Était-il Français, Allemand, Vénitien ou Lombard? Voilà qui valait la peine d'être discuté, ce qu'ont négligé de faire les éditeurs ou érudits allemands.
Dans une brochure , qui nous paraît être une consciencieuse dissertation d'école, le D' Klimke déclare que la Devastatio est l'œuvre d'un clerc de l'Allemagne du Sud (1). Nous avons dû chercher les raisons que le D' Klimke ne donne pas, et qui . pourraient faire attribuer cette qualité de clerc à Fauteur de la Devastatio, Nous n'en voyons qu'une seule, et bien faible, bien peu décisive : c'est que dans rénumération des principaux croisés de France et d'Allemagne, les noms des évêques et abbés des deux pays se trouvent cités en première ligne, avant les noms des comtes (2).
(1) Die Quellen zur Geschichte des vierten Kreuzzùges, von D»" C. Klimke, Breslau, 1875 : « Dièse Quelle ist das Tagebuch aines niedern siiddeutschen Clerikers », p. 61.
(2) Episcopus Swessionensis, episcopus Trecensis, abbas Vallensis..., cornes Campaniae, cornes S. Pauli...; Theutonici
StR 2ARA ET CONSTANTINOPLE. iV
En revanche, lors du second siège de Constantinople, les expressions dont se sert Tauteur nous laisseraient plutôt croire qu*il figurait parmi les combattants : « Nos iterum naves ad muros applicavimus, et cum Grœcis dimicavimus, et a mûris eos repidimus (1). »
On nous observera, il est vrai, que le clerc Aleaume, frère de Robert de Clarî, aurait eu le droit d'employer des expressions analogues, lui qui , si volontiers, son couteau à la main, courait sus aux Grecs et les faisait fuir devant lui « comme bestes (2). »
Notre pèlerin serait donc au moins un clerc batailleur. Mais décidément nous le croyons laïque, quand nous rapprochons du passage précité le passage suivant, relatif aux prétentions de Venise sur le patriarcat : Factum est scisma inter clerum nostrum et Venetos; clerus noster appellavit (3).
N'est-il pas évident, en effet, qu'au lieu d'écrire : « Nous avons combattu avec les Grecs » ; et « la division se mit entre nos prêtres et les Vénitiens », un clerc eût été bien plus naturellement tenté
episcopi , Basilensis , Ilalverstatensis , abbas Parisiensîs , cornes Bertoldus ; et infinita multitude tam clericorum quam laicorum... ». (Chroniques gréco -romanes, p. 86.)
(1) Chroniques gréco -roman es, p. 92. Et plus loin, même page : « Qui cum importune nobis inslarent, ignem misimus et per ignem eos repulimus a nobis. b
(2) Robert de Clari, Chroniques gréco-romanes, ch. lxxvi, p. 61.
(B) Deuastatio ConsiantinopolUana, Ibid,, p. 92.
de dire : « les nôtres combattirent avec les Grecs » ;
et ensuite : « la division se mit entre 9ious et les !
Vénitiens. »
Il n'y a peut-être pas là de preuve convaincante, décisive. Nous n'affirmons pas d'une façon péremptoire que l'auteur de la Devastatio soit un laïque. Nous tenons seulement, jusqu'à preuve du contraire, l'opinion pour probable. Laïque ou clerc, peu importe d'ailleurs, le grand intérêt étant de pouvoir fixer la nationalité de l'écrivain.
Pertz, qui a publié la Devastatio Constantmopolitana, à la suite des Annales Herbipolenses , dans le XVI* volume de ses Monumenta, admet sans discussion que l'auteur est allemand (i). Karl Hopf , qui l'a reproduite dans ses Chroniques grécoromanes, la donne, lui aussi, comme écrite « ab auctore Germano, oculato rei teste et expeditionis participe. » Ce n'est pourtant pas que Hopf accepte aveuglément les opinions ou les textes de son illustre compatriote et confrère. Il est même assez curieux de voir de quelle façon irrévérencieuse^ presque cavalière, il traite le savant éditeur des Monumenta Germaniœ historica^ en si grand honneur parmi nous.
D'après Hopf , l'édition de Pertz fourmille de fautes manifestes, d erreurs évidentes^ si bien que lui, Hopf, a dû prendre la peine de corriger et de
(1) Monumenta Germaniœ historica, t. XVI, p. 1 : « Postea in codice... captio urbis Constantinopolitanse ab auctore Germano, oculato rei leste et expeditionis participe describitur. w
rétablir le texte, d'après les règles de la critique historique (i).
M. Karl Kopf, qui se montre si sévère à autrui, aurait dû se rappeler peut-être qu'une des premières règles de la critique historique, lorsqu'on se trouve en présence d'un auteur anonyme, est de donner les raisons sur lesquelles on s'appuie, pour attribuer audit auteur telle ou telle nationalité plutôt que telle ou telle autre. Sous ce rapport il n'est pas moins répréhensible que Pertz, dont il s'est contenté de reproduire l'alBrmation, sans l'avoir ni contrôlée ni discutée.
Pertz a très-bien établi, il est vrai, que les Annales Herbipolenses sont l'œuvre d'un Allemand, habitant de Wurzbourg et contemporain de la seconde croisade (2). 11 affirme, en outre, que le manuscrit de Venise^ d'où il a tiré les Annales et la Devastatio est un manuscrit d'origine allemande. Soit; mais, de ce que la Devastatio figure dans un manuscrit allemand, à la suite des Annales HerbipolenseSy œuvre évidente d'un Allemand, il ne s'ensuit pas nécessairement que la Devastatio soit, elle aussi, d'origine allemande. Ce ne serait, à la rigueur, qu'une simple présomption, en supposant toutefois que nous nous trouvions ici en présence de l'original et non d'une copie,
(1) Chroniques gréco-romanes ^ p. xiv.
(2) Monumenta Germaniœ hi8torica...f t. XVi, p. 1 : « Ipse clericus velmonachus Wirzeburgensis... testis oculatus persecutionis Judaeorum Wirceburgi a. 1147... s
Notons, d'ailleurs, qu'on ne saurait établir aucune corrélation entre les deux récits ; le premier s'arrête en 1158, le second commence en 1202, ce qui laisse entre Tun et Fautre un intervalle d'un demi-siècle et ne permet guère de les attribuer au même auteur. L'orthographe, du reste, en est différente ; Pertz le reconnaît formellement (1). Cela seul eût dû le mettre en garde et l'empêcher de trancher aussi vite la question de nationalité ; nul doute qu'il ne fût arrivé à de tout autres conclusions s'il eût pris la peine d'aller demander à l'œuvre elle-même le secret dePécrivain. Il n'était pas impossible de le découvrir, malgré Je caractère un peu impersonnel de cette étrange production.
Une certitude qui s'impose tout d'abord, après une première lecture, même superficielle, c'est que l'auteur de la Devastatio n'est pas Vénitien. Au passage cité plus haut, relatif au patriarcat, et qui à lui seul suffirait, nous en pouvons ajouter un autre, non moins significatif, à propos de l'élection de l'empereur (2) : « Constltuti sunt sex ex parte nostrâ, sex ex parte Venetorum, quibus data estpotestas eligendi imperatorem. »
La nationalité vénitienne écartée, restent les trois autres , représentées à la croisade dans des proportions diverses : française, allemande, italo-
(1) Monumenta Germaniœ historicay t. XVI, p. 1 : a Postea in codice, scriptura simillima saeculi XIII ineuntis, sed orthographia diversa... captio urbis Constantinopolitanae... describitur. »
(2) Chroniques gréco-romanes, p. 92.
SUR ZARA ET CONSTANTlNOPLE. 21
lombarde. Par ce dernier terme, nous désignons tous les Italiens en dehors de Venise.
Il est peu vraisemblable que l'auteur ait appartenu à notre pays : un Français, en effet, ayant, par exemple, à parler d'Etienne du Perche, Teût certainement appelé Stephanus de Pertico , et non Stephanus de Percha. Le de Percha de la Devastatio (i) ne peut guère être que le fait d'un étranger trompé par la prononciation française. La question se réduit donc à savoir si ledit étranger est italien ou allemand.
Nous n'oserions pas prétendre que le ton assez coulant et facile de la latinité décèlerait plutôt une origine italienne qu'une origine germanique.
Toutefois, certaines locutions , surtout certains détails spéciaux sur les affaires italiennes , feraient plus volontiers déjà pencher vers cette première hypothèse.
Ainsi, lors de l'envoi du légat Pierre Gapuano en France, notre anonyme écrit : « Magister Petrus cardinalis transalpinavit in Burgundiam. . . (2). >j Il serait puéril, à coup sûr, d'attacher au mot transalpinavit ^Iw?, d'importance qu'il ne faut; il est pourtant incontestable qu'il sent étrangement son italien.
Un peu plus loin, parlant du passage des croisés à travers la Lombardie, l'auteur constate les mauvaises dispositions des Lombards ; il cite même un
(1) Chroniques gréco-romanes, p. 86-87.
(2) /6irf.,p. 80.
décret interdisant aux pèlerins de séjourner plus d'une nuit dans chaque ville : ic Hic exercitus , cum de diversis mundi partibus in Longobardia coUigeretur , Longobardi habito concilio edictiim fecerunt, ne quis peregriniim hospiiaretur amplhis qiiam per unam noctem, et ne eis victualia venderentur, et persecuti sunt eos de civitate in civitatem (1). »
Voilà des détails qui ne se trouvent que dans la Devastatio. Faut-il en conclure qu'ils sont de pure invention , y voir un simple racontar imaginé et colporté par les Allemands , assez peu amis des Lombards. Outre qu'en pareil cas , nous aurions chance d'en retrouver quelque trace dans les autres chroniqueurs allemands , la chose en soi paraît diflRcilement acceptable , étant donnée l'exactitude ordinaire, la précision habituelle, de notre auteur. Il peut être ici coupable de quelque exagération, nous le croyons volontiers, mais le fonds doit être vrai.
Notons, d'ailleurs, que les mesures en question ne visaient évidemment que les bandes désordonnées des pauvres joèfemw, lesquels précédaient ou suivaient toujours les troupes régulières de chaque croisade , et dont le passage était pour les pays traversés un véritable fléau. Il est clair que les Lombards ne se seraient pas exposés à traiter de la sorte nos barons ou chevaliers croisés. Voilà pourquoi nous ne trouvons nulle trace du décret Lom-
(1) Chroniques gréco-romanes, p. 87.
bard et de son exécution , ni dans Villehardouin , ni dans Robert de Clari (1).
Selon toute probabilité, notre anonyme n'a pas dû souffrir davantage des mesures rigoureuses dont il parle ; les chroniqueurs étant d'habitude gens de quelque importance, ou marchant à la suite de quelque grand personnage. Le nôtre, sans doute, ne faisait pas exception à la règle. Dès lors, pour qu'il se soit donné la peine de noter un détail, ignoré ou dédaigné des autres chroniqueurs, ses confrères, il faut qu'il ait été bien au courant de ce qui se passait en Lombardie; il faut qu'il ait pris aux choses lombardes un intérêt tout particulier ; et nous serions très-disposé à le croire fort proche voisin des Lombards.
Il devait être, en effet, si nous ne nous trompons, originaire du Montferrat, ou tout au moins, lors de la croisade, attaché à la personne du marquis Boniface. Voici les raisons sur lesquelles nous appuyons notre hypothèse :
(1) La question des vivres , visée daps le décret lombard , fait aussi l'objet d'une clause spéciale dans le traité francovénitien d'avril 1201 : « Nec est praetermittendum quod victualia comparare non debetis, a Cremona et infra versus Venetiam et a Bononia, Imola, Faventia et infra versus Venetiam, nisi verbo nostro. » (Muratori, Scriptorea rerum lialicarum, t. XII, col. 324.)
Notre anonyme étant , selon toute vraisemblance, un Italien du Montferrat , n'a pas pu confondre les deux décrets, comme le suppose le D»* Klimke, p. 62 de sa brochure déjà citée.
De toutes les chroniques d'Occident , la Devastatio est celle où, sans contredit, le marquis de Montferrat tient la plus large place. C'est la seule où il figure d'une façon régulière , constante , au premier rang, partout et toujours : <c Marchio et omnesbarones Venetisjuraverunt... Marchio cum omnibus baronîbus ei juravit (1). » Le marquis est bien véritablement ici le chef de l'armée , le chef non pas nominal, mais réel. On voit que la Devastatio prend le titre au sérieux. Elle a soin de nous prévenir que ce titre , déjà donné au marquis en France, lui a été confirmé à son arrivée à Venise : « /n assnmptione Beatae Mariœ marchio ad exercitum venit et ductor exercitus est confirmatus. Barones ei omnes jwaverunt {2). »
Telle escarmouche insignifiante, négligée des autres chroniques, sera scrupuleusement notée par la Devastatio, pour peu que le marquis s'y soit trouvé mêlé : « Seqiteiiti die post Epiphaniam, Greci in equis exeunt de civitate; marchio cum paucis illis occurrit ;... duo milites et unus scutifer ex parte marchionis cadunt (3). *
Ce dernier petit détail, dans une chronique si sobre de détails, sulBrait presque à nous prouver que l'anonyme est lui aussi ex parte marchionis, un homme du marquis.
Nous en avons, du reste, une autre preuve, et
(1) Chroniques gréco-romanes , p. 87-88.
Ci) Ibid., p. 87.
(3) Ihid., p. 91.
SUR ZARÀ ET CONSTANTINOrLE. 25
bien autrement décisive : Ayant à nous parler joowr lapremière fois de Boniface, au moment où il est appelé à prendre la succession du comte de Champagne/ la Devastatio le désigne par ce seul titre marchio : « Cornes Campaniœ, cum omnia necessaria prseparasset ad eundum, defunctus est, cujus marchio accepit pecuniam et totum apparatum vise illius... (1). »
Pourquoi la Devastatio, qui n'avait pas encore eu l'occasion de nous parler de Boniface, ne précise-t-elle pas davantage ? De quel marquis s'agitil ? Pourquoi ne dit-elle pas le marquis de Montferrat, comme elle dit deux lignes plus haut les comtes de Champagney de Saint-Paul, de Blois ; ou encore le marquis Boniface^ comme elle dit le comte Bertold , le seigneur Odon , le seigneur Etienne^ le seigneur Henri,.., etc. ? Notons que ce n'est pas là oubli ou simple inadvertance, laquelle sera réparée plus tard. Dans tout le cours du récit, le chef de l'armée n'est jamais appelé autrement que marchio.
Il y a là, à coup sûr, quelque chose d'étrange, d'absolument inexplicable, si Ton ne se range pas à notre opinion, à savoir que l'auteur de la Devastatio vivait dans l'entourage, dans l'intimité du marquis. Il est tout naturel, dès-lors, qu'il lui ait conservé dans son œuvre le titre sous lequel il l'entendait journellement désigner autour de lui, sans éprouver une seule fois la tentation de pré-
(1) Chroniques gréco-romanes, p. 86.
ciser davantage, en ajoutant au titre, soit le nom de rindividu, soit le nom de la terre.
On pourrait encore supposer à la rigueur que la Devastatio est un morceau détaché d'une chronique plus étendue, où il aurait été, avant la croisade, longuement parlé déjà de Boniface, marquis de Montferrat, Gela enlèverait, sans doute, tout caractère d'étrange té au mot marchio, désormais employé seul. Mais, comme une pareille chronique ne pourrait guère être qu'une chronique même du Montferrat, composée à l'occasion et en l'honneur de la quatrième croisade, cette seconde hypothèse ne détruirait en rien la première; et nous n'en regarderions pas moins comme prouvée l'existence de rapports intimes entre notre auteur et le marquis.
Sur ce point, notre argumentation nous paraît si décisive que, la nationalité allemande de l'auteur serait-elle un jour mise hors de doute par des découvertes ultérieures, affirmée et démontrée par des témoignages irrécusables, nous nous croirions encore le droit de conclure que ledit Allemand était attaché à la personne du marquis de Montferrat. Et, en somme, cela est d^un tout autre intérêt que la question même de nationalité. Il n*est pas indifférent, sans doute, de savoir si la Devastatio ConstantinopoUtana est l'œuvre d'un italolombard ou d'un Allemand ; mais combien n'est-il pas plus important de pouvoir établir qu'elle a été rédigée pour ainsi dire sous les yeux, par les ordres de Boniface, le chef de la croisade ?
On avait toujours pensé, et avec raison, qu'il devait exister quelque part une chronique du Montferrat racontant Texpédition de Gonstantinople, et les exploits du marquis Boniface. On voit que, sans nous en douter, nous possédions le texte ou le résumé de ces fameux Gesta marchionis Montisferrati^ vainement cherchés jusqu'à ce jour, et dont M. Dove croyait retrouver naguère les restes dans la Chronique de Sicardi de Crémone (1).
La Devastatio Constantinopolitana doit donc être regardée désormais comme une sorte de journal officiel de la quatrième croisade, ce qui augmente, dans une proportion singulière, la valeur, incontestable déjà, de ce curieux document.
(1) Voir à ce propos le passage déjà cité des Exuviœ sacrœ ConstantinopolitancBi 1. 1, p. xxxïv.
l'esprit de la croisade de 1202.
En 1097, lors de la première croisade, quand les grandes armées d'Occident, en route pour Jérusalem, s'étaient trouvées réunies sous les murs de Constantinople, quelques-uns de nos occidentaux avaient déjà jeté un regard de convoitise sur les riches palais de la cité grecque. L'un d'eux même , le Normand d'Italie Boémond proposait sérieusement à Godefroi de Bouillon de commencer par conquérir ou piller Constantinople. Il eût volontiers pour sa part borné là son pèlerinage.
Mais rares étaient alors ceux qui , comme Boémond , songeaient plus à faire fortune qu'à délivrer le tombeau du Christ. Tous, ou presque tous, dans leur foi ardente, obéissant à un mobile unique, le mobile religieux, se sentaient invinciblement poussés vers Jérusalem. Ils purent, il est vrai, s'attarder un instant à Nicée, à Antioche, se détourner sur Tarse ou sur Edesse ; mais on n'imagine pas volontiers qu'un hasard, un accident quelconque leur eût fait oublier le but de leur voyage. Avant d'avoir atteint la yille sainte, ceux-là n'auraient jamais voulu, à aucun prix.
SOUS aucun prétexte, s'arrêter, se fixer quelque part, soit à Constantinople, soit ailleurs.
En était-il tout à fait de même de nos croisés de 1202? Dans un sujet comme le nôtre, c'est évidemment la première question à se poser.
Sans doute, Tespritdes croisades ne devait s'éteindre que soixante-dix ans plus tard, avec saint Louis ; mais qui oserait soutenir sérieusement que les compagnons de saint Louis ressemblaient aux compagnons de Godefroi? Combien suivront le pieux roi à regret, à contre cœur, par pur dévouement personnel, ou par sentiment d'amourpropre chevaleresque, sans que la foi religieuse entre pour rien dans leur détermination? Les meilleurs d'entre eux peut-être , du moins les plus habiles à ruser avec leur conscience, trouveront, comme Joinville, que c'est faire œuvre plus agréable à Dieu de rester chez soi « pour son « peuple aidier et deffendre ». C'est même imiter Dieu « qui mist son cors pour son peuple sauver » ; et ils n'hésiteront pas à conclure « que touz ceulz « firent péché mortel » qui conseillèrent au roi la croisade (1).
On n'en était pas encore là sans doute au commencement du XIII" siècle ; mais qu'on était loin déjà de l'enthousiasme, de l'élan spontané, irrésistible, de la première croisade !
Le succès pourtant des premières prédications de Foulques rappelle à certains égards les temps de
(1) Joinville, p. 488 ; édit. de Wailly, Paris, 1877.
Pierre TErmite. Un des associés de Foulques , le moine de St-Denys, Herluin, entraîne une innombrable îmiltitude de Bretons , qui partent sans plus tarder, comme autrefois les bandes désordonnées de 1095. Ils passent par Venise , s'il faut en croire la chronique de Dandolo , qui, du reste, ne nous apprend rien de plus sur leur compte. On pourrait presque supposer , d'après le récit du chroniqueur vénitien, que nos pèlerins de 1198 n'ont pas dépassé Venise (1).
L'historien de Philippe-Auguste , Rigord , nous donne quelques détails nouveaux : Il nous apprend que les compagnons d'Herluin parvinrent jusqu'à St- Jean -d'Acre, mais qu'une fois là ils se dispersèrent, faute de chefs, et ne firent rien d'utile (2).
Leur expédition n'en prouvait pas moins toute l'ardeur de leur zèle religieux. Il ne faudrait pas ,
(1) « Multi in Gallia praedicatione Fulconis sacerdotis cruce « signati, cum multis laboribus venerunt Venetias, sed « quia inordinati venerunt ^ nihil profecerunt. » (^Muratori, Scriptores rerum Italicarum, t. XII, col. 319.)
(2) a Anno Domini MGXGVIII, saepedictus Fulco aliumsibi
(.( sacerdotem nomine Petrum de Rossiaco ad officium
prsedicationis associavit Praeter hos duos Herluinus
« monachus beati Dyonisii Parisiensis... versus marinam a Britanniam praedicavit, per cujus ministerium et praedica- « tionis officium Britonum innumera multitudo cruces de (( manu ejus assumpserunt et subito cum aliisperegrinis mari « traijsito^ apud Acchon, ductore monacho jam dicto perve- (.( nerunt, sed ibi in multis partibus divisi, rectorem non haa bentes, nihil ad perfectum duxerunt. » {Recueil des historiens des Gaules... t. XVII, p. 48.)
toutefois, se hâter d'en conclure que Tenthousiasme pour la croisade n'eût rien perdu depuis la fin du onzième siècle. L'élan des Bretons ne semble pas, en effet, avoir gagné vite le reste du royaume.
Tous les chroniqueurs sont unanimes à constater combien dura peu la popularité de Foulques , le grand prédicateur de la croisade : Rigord n'ose raconter tous les miracles opérés par lui ; on ne le croirait pas , dit-il , tant est devenue grande Vincrédulité des hommes (1). Nous savons qu'il ne faut pas toujours prendre à la lettre les plaintes et les lamentations de ce genre. Si nous n'avions à invoquer ici que le témoignage isolé de Rigord , nous ny attacherions pas grande importance; mais les révélations ou les insinuations de Robert Abolant, d'Albéric de Trois-Fonlaines , de Jacques de Vitry, sont autrement décisives.
Robert Abolant avoue qu'on se lassa vite d'entendre Foulques : « Desideratissime concurrebat ad auditum verbi pôpuli multitudo ; verum non diuperstitit illa fervens audiendi frequentia y sed processu temporis cito deferbuit{2). »
(1) « Eodem anno (1198) Dominus Jésus Christus multa a miracula per praedictum (Fulconem) sacerdotem operari « cœpit : caecis visum, surdis auditum, mutis loquelam , « claudis gressum per orationem et manus ipsius sacerdotis impositionem restituit, et alla multa quae... praetermittimus a propter hominum nimiam incredulitatem. » {Recueil des historiens des Gaules, t. XVII, p. 48.)
(2) Recueil des historiens des Gaules, t. XVIII, p. 263.
32 LA DlYEKSION
Albéric va plus loin: Il a bien entendu parler des miracles du prédicateur; mais il a entendu dire aussi que Foulques ramassait beaucoup d'argent, ce qui n'était pas sans causer grand scandale ; car on se demandait si cet argent était en réalité destiné à la Terre-Sainte : « Dicxmt quidam aliqua per eum facta miracula, maxime ad fontes quos benedixit. Sed in hoc scandalizabantur nonnulli quod nimiam pecimiam aggregavit , quasi ad succursiim terrœ Hierosolymitanœ (1). »
Jacques de Vitry se fait Técho des mêmes rumeurs , des mêmes accusations , bien qu'il semble moins disposé qu'Albéric à y ajouter créance. Son témoignage n'en a que plus de valeur. Voici le curieux passage que nous empruntons à la traduction Guizot : «c II commença à ramasser beaucoup d'argent des aumônes des fidèles, aQn de le distribuer aux pauvres croisés, tant chevaliers qu'à tous autres. Et quoiqu'il ne fît point ces collectes dans une vue de cupidité..., cependant, dès ce moment, son autorité et sa prédication commencèrent à diminuer parmi les hommes ; et à mesiwe que son argent allait croissant, la crainte et le respect qu'il avait inspirés décroissaient (2). »
De pareils soupçons, à coup sûr, ne seraient ja-
(1) Recueil des historiens des Gaules^ t. XVIII, p. 762.
(2) Collection des Mémoires relatifs à VHistoire de France, t. XXII, p. 302.
SUR ZARÀ Eï CÔNSTAÎS'TliNOPLE. 33
mais venus à Tesprit des contemporains de Pierre TErmite ; et ce qui est grave ici, c'est qu'ils ne s'adressent pas à un homme en particulier, à tel ou tel prédicateur; ils remontent plus haut que Foulques; ils atteignent le clergé tout entier, la cour de Rome elle-même. Un peu plus, en lui reprocherait de ne voir dans la croisade qu'un moyen d'exploiter les fidèles, de s'enrichir à leurs dépens. Innocent III s'en rend bien compte, lui, si sincèrement dévoué à la cause de la Terre-Sainte; il ne peut s'empêcher de constater avec tristesse combien l'esprit de croisade s'en va, combien est devenu général, au contraire, cet esprit de dénigrement, de défiance qui a remplacé la foi ardente et naïve du siècle précédent.
Aussi, pour ôter toute excuse, tout prétexte, non-seulement à rinditîérence, mais à la malveillance, aux calomnies, aux soupçons, il voudrait que le clergé tout le premier donnât d'abord l'exemple du sacrifice, qu'il s'imposât lui-même, et dans une large mesure, avant de demander pour la guerre sainte de l'argent au peuple.
Il exige que les clercs de toute la chrétienté consacrent à la Terre-Sainte la quarantième partie de leurs revenus , tandis que ses cardinaux et lui en verseront le dixième : « Quia vero detrahendo dicebant iioiinulli quod Ëcclesia Romana imponebat aliis onera gravia et importabilia, digito aiitem suo nolebat illa movere,,.^ cardinales elegit. .. ut tam verbo quam exemplo invitarent alios;.... constituens ut universi clerici... de proventibits eccle-
siasticis quadragesimam partent insubsidium terrss sanctâs conf errent, ipse vero et cardinales decimam de proventibus suis tribuerent portionem (1).
Notons que les termes, dont se servent ici les Gesta, sont empruntés presque textuellement aux Lettres mêmes adressées par le pape, en 1198, au clergé de France, d'Angleterre, de Hongrie et de Sicile (2).
Innocent III ne se faisait donc aucune illusion. Il savait à quels obstacles, à quel mauvais vouloir se heurterait s-a bonne volonté. Sans doute, à la fin du XII* siècle, comme à la fin du XP, nombre de gens encore étaient tout disposés à s'en aller en Terre-Sainte, témoins les Bretons d'Herluin. Mais c'étaient, pour la plupart, de petites gens, pèlerins plutôt que croisés. Il fallait d'autres compagnons pour délivrer Jérusalem ; il fallait le concours des hommes d'armes, des barons, et ceux-ci ne se pressaient pas de répondre à l'appel du pontife.
Il est vrai que les circonstances politiques étaient
peu favorables. Les seigneurs allemands étaient
(1) Migne , Patrologie latine , 1. 1 des quatre volumes consacrés à Innocent III ; ch. xlti des Gesla^ col. lxxxix.
(2) Voir notamment la Lettre 336, du liv. I, adressée à l'archevêque de Narbonne ; «... ne nos aliis onera gravia « et importabilia imponere videamuTy digito autem nostro ea ik movere nolimus, dicentes tantum^ et aut nihil aut mi" « nimum facienteSf... ejws exemplo qui cœpit facere et doa cere, ut et nos... bonum aliis praebeamus exemplum, in a personis pariter et in rébus terrae sanctae decrevimus sub- « venire... » (Migne, t. I, col. 310.)
tous plus OU moins directement engagés dans la rivalité d'Othon de Brunswick et de Philippe de Souabe ; ceux de France et d'Angleterre dans les guerres de Philippe Auguste et de Richard Cœur de Lion.
Pourtant, de Tavent de 1199 au carême de 1200, maints hauts hommes de France se décidèrent à prendre la croix : les comtes de Champagne, de Blois, de Flandre, de St-Paul, et beaucoup d'autres (1).
Or, ce qui nous frappe et ce qui corrobore étrangement notre thèse, c'est que les chroniqueurs du temps ont vu, dans cette détermination des comtes ou barons de France, un pur calcul politique, bien plus qu'une pensée religieuse.
Tous ou presque tous nos croisés avaient été les alliés de Richard, et Richard venait de mourir. Ils se trouvaient donc sans secours, sans appui contre le roi de France ; et c'est pour échapper aux vengeances de Philippe Auguste qu'ils auraient pris la croix, mettant ainsi leurpersonne et leurs biens sous la protection, sous la sauvegarde du St-Siège. Telle est l'opinion de Guillaume le Breton (2), opi-
(1) « En Fautre an après que cil preudon Foiques parla ainsi de Deu..., si avint que Tibauz , quenz de Champaigne « et de Brie, prist la croiz, et U quens Loeys de Blois et de a Chartein : et ce fu à Ventrée des avenz... »
ft A Ventrée de la quaresme après,., se croisa li quens « Baudoins de Flandres... » (Villehardouin, par. 3 et 8, p. 4 et 6.)
(2) « Flandrensis, Blesensis... comités..., videntes se per
36 LA DIVEHSION
nîon qui n'a certainement, à l'époque, ni surpris, ni scandalisé personne ; il faut même qu'elle ait été assez communément répandue, puisque nous voyons outre mer Ernoul s'en faire Técho (1).
Faut-il pourtant Fadraettre sans réserve? Nous ne le pensons pas. Le calcul, dans tous les cas, eût été bien imprudent. Philippe Auguste, qui avait éprouvé si peu de scrupules à profiter jadis de l'absence de Richard, n'en eût pas éprouvé davantage à mettre à profit l'absence de ses barons ; et ceux-ci n'étaient pas assez naïfs pour s'imaginer que le roi, le jour où il lui prendrait fantaisie d'envahir leurs domaines, reculerait devant les ana thèmes du pontife.
La vérité est peut-être qu'ayant fait leur paix avec Philippe, ils lui donnaient, en vidant pour un temps le royaume, la meilleure preuve qu'ils ne songeaient plus à rien machiner contre lui. Par là, ils pouvaient espérer désarmer ses rancunes, le détourner de toute pensée de représailles.
Nous n'allons pas , d'ailleurs , aussi loin que Guillaume le Breton ; nous admettons volontiers qu'en se croisant nos barons cédaient à d'autres considérations, que des considérations purement égoïstes et politiques. Ils entendaient remplir
'< mortem Ricardi régis auxiîio et consilio destiUitoSy cruce « assumpta^ venerunt in civitatena Venetiarum... » ( Recueil des historiens des Gaules, t. XVII, p. 76.)
(i) « Dont aucunes gens disent qu'il se croisierent pour le doute dou) roi de France, qu'il ne les grevast por çon que « contre lui avoient esté. » { Chronique \VEmoulj p. 337. )
leur devoir, sinon de chrétiens fervents, du moins de loyaux chevaliers ; car Texpédition de Terre- Sainte peut n'être plus, pour beaucoup, affaire de conscience et de piété, elle reste pour tous affaire de mode, d'amour-propre chevaleresque. Le lieu même oîi se décide notre croisade dit bien le caractère mi-mondain, mi-religieux de l'entreprise. C'est au tournoi d'Ecry-sur-Aisne que les comtes Thibaut et Louis prennent la croix (1), et c'est leur exemple, hautement approuvé sans doute des nobles dames, qui entraînera le reste de leurs compagnons.
Il est incontestable que la troisième croisade avait eu déjà ce caractère chevaleresque trèsprononcé. Nous le retrouvons ici, mais combiné cette fois peut-être avec d'autres sentiments d'ordre moins élevé, moins généreux, qui tendent. à prédominer chaque jour davantage. La preuve, c'est que les prédicateurs eux-mêmes ne manquent pas d'y faire appel.
Ouvrons YHistoria Constantinopolitana de Gunther ; écoutons le sermon de son abbé Martin dans la cathédrale de Bâle: l'abbé commence, il est vrai, par promettre, à qui prendra la croix, la vie et la gloire éternelles ; mais il a soin bientôt de faire toucher du doigt à ses auditeurs les avantages
(1) En Tautre an, après que cil preudon Folques parla o ainsi de Deu, ot un lornoi en Chatnpaignef a un chastelqui M oi nom A icris ; et par la grâce de Deu si avint que Tibauz, « quenz de Champaigne et de Brie, prist la croiz... » (Villehardouin, par. 3 déjà cité, p. 4.)
pratiques, matériels de la croisade : « Taceo nunc quod terra illa quam petetis longe hac terra opu^ lentior est ac fectindior ; et facile flerî potest ut multi etiam ex vobis in rébus etiam temporalibus prosperiorem ibi fortunam inveniant (1). »
En vérité, la première partie de la phrase semble s'adresser à des émigrants, non à des croisés ; elle pourrait faire songer au Far-west américain presque autant qu'à la Terre-Sainte. Et comme on sent qu'en dépit de la formule oratoire taceo , le détail de la terre féconde a son importance ! L'abbé Martin se hâte d'y revenir ; il insiste sur le côté avantageux de l'entreprise : peu de risques à courir, beaucoup de profits à espérer, tel est en somme le résumé de son discours : « Nunc videte, fratres, quanta sit in hac peregrinatione securitas, in qua et de regno cœlorum promissio certa est, et de temporali prosperitate spes amplior (2). »
Ainsi, pour décider les Allemands à se croiser, la promesse du royaume des cieux ne suffit plus ; il leur faut encore l'assurance que le pèlerinage sera facile, surtout qu'il sera fructueux.
Et quand nous parlons ici des Allemands, nous ne voulons pas dire que nos Français" aient été indifférents à toute considération de ce genre. A la vérité, le jour où ils se détourneront de leur route pour marcher sur Constantinople, nous les verrons bien mettre en avant les grands avantages qu'en
(1) Exuviœ sacrœ Constantinopolitanœ, 1. 1^ p. 64.
(2) Ibid., 1. 1, p. 64.
SUR ZARÂ ET GONSTANTINOPLE. 3Ô
doivent retirer plus lard et Téglise romaine et les chrétiens de Palestine. Mais il faut avouer qu'une fois la ville prise, dans Tenivrement du triomphe, ils ne songeront plus guère ni à Tunion des deux églises, ni à la délivrance de Jérusalem.
Ce qui frappe tout d*abord Villehardouin et ses compagnons, c'est la richesse du butin : « et fu si granz le gaaienz faiz que nus ne vos en sauroit dire la fin, d'or et d'argent, et de vasselement et de pierres précieuses, et de saraiz et de dras de soie, et de robes vaires et grises et hermines, et toz les chiers avoirs qui onques furent trové en terre. Et bien tesmoigne Joffrois de Vilehardoin li mareschaus de Champaigne, à son escient par verte, que puis que li siècles fu estorez, ne fu tant gaainié en une vile.
« Chascuns prist ostel tel com lui plot, et il en i avoit assez... ; et fu granz la joie de l'onor et de la victoire que Diex lor ot donée ; que cil qui avoient esté en poverté, estoient en richece et en délit (1). »
Ce n'est pas là tout à fait le genre d'enthousiasme qu'on rencontre chez les vainqueurs de Jérusalem en 1099; bien qu'eux non plus ne se soient pas fait faute de piller à l'occasion. Il y a donc ici, ce nous semble, une note toute nouvelle, qu'il ne faudrait pas exagérer, mais dont il serait à coup sûr injuste de ne tenir aucun compte.
Quand le sentiment religieux se trouve combiné de la sorte avec l'esprit d'aventures, avec l'amour
du gain, il est clair qu'au moindre avantage offert, comme au moindre obstacle rencontré le long de la route, on sera plus volontiers tenté d'oublier le but à atteindre.
On peut lire à ce propos la curieuse aventure d'un chevalier flamand, que Mas-Latrie a racontée dans son histoire d^ Chypre, d'après la chronique d'Ernoul (1).
Ledit chevalier se trouvait sur la flotte partie des ports de Flandre, au printemps 'de 1202, et qui devait joindre plus tard le comte Baudouin. A Marseille, oîi la flotte fait relâche, il rencontre une fille d'Isaac Comnène, prise jadis en Tîle de Chypre, lors de la conquête de l'île par le roi Richard. Notre croisé épouse la princesse grecque, et n'a plus dès lors qu'un désir : aller au nom de sa femme redemander Chypre au roi Amaury de Lusignan. Arrivé en Syrie, il présente, en effet, sa requête ; de quelle façon elle dut être accueillie, nous pouvons nous l'imaginer sans peine : o Quand li rois Haimeris oï ceste requeste, si le tint pour muzart ; et se li comanda qu'il vuidast se tiere.. . ; et s'il ne le faisoit, il l'escilleroit. Li chevaliers... vuida le tiere, et s'en ala en le tiere le roi d'Erménie (2). »
Soyons certains que s'il eût été soutenu de ses compagnons ou des chrétiens de Syrie, il n'eût
(1) Histoire de Vile de Chypre, par M. de Mas-Latrie, 3 v. Paris, 1851-1855. Voir 1. 1, p. 159.
(2) Chronique d'Ernoul, p. 353.
éprouvé nul scrupule, nulle hésitation à guerroyer contre ce roi Amaury, pour le plus grand profit duquel il avait naguère pris la croix.
Plus étrange et plus significative encore est l'histoire du croisé Gautier de Brienne.
Vers la fin d'avril 1201, comme Villehardouin revenait de Venise, il trouva au passage du mont Cenis le comte Gautier qui s'en allait en Fouille. Celui-ci venait d'épouser une fille de l'ex-roi des Deux-Siciles , Guillaume , l'infortuné rival d'Henri VI. Or, l'empereur avait promis jadis de laisser à Guillaume et à ses héritiers le comté de Lecce avec la principauté de Tarente, en échange du royaume dont il les avait dépouillés. C'était précisément cet héritage que venait réclamer le comte Gautier. Avec lui « s'en aloit Gautiers de Monbeliard et Eustaices de Conflans, Roberz de Joinville et granz partie de la bone gent de Champaigne qui croisié estoient. »
Ce n'est pas qu'ils eussent oublié leur vœu de croisade, ils comptaient bien l'accomplir plus tard ; ils donnèrent même, pour l'année suivante, rendez-vous à Villehardouin et à ses compagnons. Mais les aventures adviennent « ensi com Dieu plaist »; et nos Champenois ne devaient jamais rejoindre les autres croisés : « Ce fu mult granz domaiges; que mult estoient preu et vaillant (1). »
Le plus grand dommage en l'affaire, fut que le
(Ij Villehardouin, par. 33^4, p. 20.
comte Gautier se détourna ainsi et pour jamais de la croisade, avec Tassentiment du pape.
L'auteur des Gesta prétend à la vérité que le pape se trouva dans un grand embarras, quand le comte Gautier vint le prier d'appuyer ses réclamations auprès du jeune Frédéric, successeur d'Henri VI : « Cœpit Dominus papa multipliciter dubitare (1). »
Innocent lll craignait-il donc les suites du mauvais exemple donné ? Était-ce le souci, l'intérêt de la croisade qui le préoccupait ? En aucune façon. Du moins nous n'en avons trouvé trace ni dans les Gesta, ni dans les Lettres, Innocent III, en la circonstance, affecte de ne songer qu'aux intérêts du jeune Frédéric, dont il est le tuteur. R craint de le mécontenter, en favorisant les prétentions du comte. D'autre part, celui-ci repoussé, éconduit, pourra être tenté de se joindre aux ennemis du^ jeune roi. Qui sait même si les comtes de Champagne et de Flandre, qui vont arriver, ne soutiendront pas Gautier de Brienne, leur compatriote et parent ?
Voilà quel serait l'objet des perplexités du pontife ; voilà du moins ce qu'il laisse entendre dans sa Lettre au jeune roi, et pourquoi, reconnaissant d'ailleurs le bien fondé de la requête, il aurait accueilli favorablement nos croisés de Champagne (2).
(1) Migne, t. I, ch. xxv des Gesta, col. xLVii.
(2) « Nos igitur ejusdem comitis nobilitatem et potentiam
Remarquons, en passant, que le pape est ou paraît convaincu que nos croisés de France abandonneraient volontiers, pour un temps au moins, la cause de la Terre-Sainte, afin d'aller défendre, dans ritalie méridionale, les droits de Gautier de Brienne. On ne nous accusera donc pas de les avoir calomniés tout à Theure, quand nous disions que le moindre prétexte suffirait à les détourner de leur route.
Toutefois, nous ne voulons triompher ni de ce passage des Gesta ni de la Lettre même du pape; les sentiments qui s'y trouvent exprimés nous paraissant quelque peu suspects.
Le pape n'était certainement pas aussi inquiet, aussi troublé qu'il voulait bien le dire. Nous sommes, au contraire, convaincu que, du premier jour, il fut enchanté de la venue des « bonnes gens de Champagne ». En voici la raison : le parti allemand, tant détesté d'Innocent III, dominait alors dans l'Italie méridionale, ayant à sa tête, avec l'aventurier Diephold, et le chancelier Gautier, de Paléare, un ancien sénéchal d'Henri VI, Markwald.
En de telles circonstances, la venue' de nos
« atten dentés, cum etiam eum multi sequantur, et plures « sinl in proximo... in terrae sanctaB succursum et ipsius « cbmitis subsidium profecturi..,; cognoscentes petitionem a ipsius... esse justam, favorem ei apostolicum... duximus « impendendum, ne si ei forsitan jiista negaremus, quasi « desperans, regni kotitibus adderetur, » [Lettre du pape, citée au ch. XXV des Geata, col. xi.vn-XLVni.)
Champenois était une vraie bonne fortune pour le pape. 11 comprit sur le champ le parti qu'il en pouvait tirer pour se débarrasser de ses redoutables adversaires. Aussi n'éprouva-t-il qu'un regret, celui de ne pas trouver nos croisés plus nombreux.
Il donne, en etTel, cinq cents onces d'or à Gautier de Brienne, afin qu'il puisse lever de nouveaux soldats : « Dominus papa, cognoscens» quod ipse ciim tam paucis militibus, absque slrage suorum et sua, regnum ingredi non valeret..., misertus ipsius, qiiingentos auri uncias concessit eidem^ ex quibiis colligeret sibi miliies (1). »
En même temps, il écrit à Frédéric qu41 aurait tort de se défier du comte Gautier, lequel sera le plus fidèle, le plus dévoué de. ses partisans, son meilleur défenseur, après Dieu et le pape : « Monemus igitur Serenitatem Regiam... quatenus quantum de homine credi potest, m nullo dubites de comité memorato, sed potius de ipso confidas, qtioniam... eiim fidelem inverties et devotiim, et regni tui^ post Deum, et nos poteiitissimiim defensorem (2). »
Un légat du St-Siège est envoyé tout exprès dans la Fouille et la Terre de Labour , afin de recommander à tous de bien accueillir le comte Gautier, de se joindre à lui contre les ennemis de l'Église : « Misit Dominus papa,,, legatiim inApu-
(1) Migne, 1. 1, ch. xxx des Gesta, col. liii-liv.
(2) Migne, 1. 1, Lettre citée au ch. xxxlii des Gesîa, col. lxi.
liam et Terram Laboris , prœcipiens comitibus et baronibus, castellanis et civibus, ut ad mandatum legali, cum dicto comité contra Diiipuldum et caiicellarium exsurgerent univers! (1). »
C'est au nom de saint Pierre que Gautier livre sa première bataille , et Dieu s'empresse de faire un miracle en sa faveur : une croix d'or lumineuse le précède au combat, et les ennemis terrifiés prennent la fuite : « Comes alta vçce sanctum Pelnim invocans adjiitorem processit ad pugnam. Et cum acriler dimicare cœpissent , adversarii terga verterunt. . . videbant eniin plerique criicem aiiream splendidissimam ante comitem miracidose de fer ri (2). »
Les détails qui précèdent ne permettent pas de mettre en doute l'étroite union du pape et du comte Gautier. C'est donc bien avec l'autorisation papale que le comte ajourne d'année en année son projet de croisade ; ou plutôt, de la croisade il ne sera plus question pour lui ; car jusqu'à sa mort, survenue en 1205 , nous ne voyons pas que le pape ait jamais songé à lui rappeler son vœu.
La chose était de fâcheux exemple , il faut le reconnaître, et il est surprenant qu'Innocent III n'en ait pas mieux pesé les conséquences. Parmi nos croisés de 1202, qui gagneront les ports de Pouille pour passer en Syrie , combien pourront être tentés de rester avec le comte Gautier? Et
(!) Migne, t. I, ch. xxxiv des Gesla^ col. LXi. \2) Id., Ibid., col. LXii.
pourquoi les autres se feraient-ils scrupule de marcher sur Constantinople , aflh de rendre au jeune Alexis son héritage? Le pape lui-même n'a-t-il pas permis aux compagnons du comte de Brienne d'aider celui-ci à reconquérir Théritage de sa femme?
11 n'était pas nécessaire d'apprendre en quelque sorte à nos croisés à se détourner de leur chemin. Ils n'avaient déjà que trop de tendance à se disperser, à se « depecier », suivant l'expression de Villehardouin, puisque nous les voyons, dès le début, tirer chacun de son côté, comme s'ils n'avaient pu s'entendre sur la route à suivre. S'étaient-ils, en effet, entendus à cet égard? La question vaut la peine d'être examinée.
l'objectif de la croisade.
La troisième croisade avait surabondamment prouvé les avantages de la route de mer. Aussi, lorsque la quatrième fut résolue, les comtes de Champagne, de Flandre et de Blois envoyèrent six messagers à Venise , afin de s'entendre avec la République pour le transport des croisés outre-mer.
Le traité d'avril 1201 fut conclu , et Ton convint qu'on irait, par l'Egypte et le Caire, attaquer les Infidèles au cœur même de leur puissance : « Fu la chose de visée à conseil ^ dit Villehardouin, que on iroit en Babiloine , porce que par Babiloine poroient mielz les Turs destruire que par altre terre (1). »
UHistoria Constantinopolitana constate de son côté la résolution de marcher sur l'Egypte : « Milites peregrini. : . Venetiam petierunt ; ibi naves intrare decreverant, et inde versus Alexaiidriam, civitatem Egipciam, recto impetu navigare (2). »
Gunther semble même affirmer que ladite résolution avait été prise d'un accord unanime ; car il ajoute presque immédiatement : « Hii quidem
(Ij Villehardouin, par. 30, page 18. -U va sans dire qu'il s'agit ici de la Babylone d'Egypte» le Caire. (2) Exuviœ aacrœ ConslantinopolUanoSf 1. 1, p. 70.
omnes une consensu in hoc convenerant , ut petenles Alexandriam , . . non lam belli fortunam quam divine vîrtutis experirentur potentiam. j)
11 est certain que ce plan d'attaque par l'Egypte était alors le, seul pratique, le seul raisonnable, bien que nulle part peut-être on n'en ait indiqué d'une manière très-précise la véritable raison. D'après Gunther, les croisés auraient compté mettre à profit l'affreuse misère du peuple égyptien et la disette dont le pays souffrait depuis cinq ans déjà (1). Qu'une population affaiblie, décimée par la faim , soit plus facile à vaincre, c'est possible; iflais d'autre part un pays désolé par la famine n'offre pas grandes ressources à ses envahisseurs. La disette, si elle peut être en certains cas un auxiliaire utile, devient toujours, à la longue, un adversaire dangereux ; et nous croyons qu'un tel état , si misérable , du- pays à envahir, eût été peu de nature à séduire , à déterminer nos croisés.
Gunther allègue, d'autre part, qu'on ne pouvait songer à aller en Syrie, parce que les chrétiens du pays avaient conclu avec les Infidèles des trêves
(1) Exuviœ sacrœ Constantinopolilanœ, t. I, p. 70 - 71 : «... Sperabile satis erat tam ipsam magnificam civitatem quam et maximam ipsius totius Egipti partem , facili compendio, in eorum potestatem posse Iransferri , eo quod totus fere populus terre vel consumptus famé perierat, vel squalebat penuria , propter sterilitatem ejusdem videlicet terre, cuiNilus frugiferas aquas, quibus eam rigare solet , annis ut aiunt jam quinque subtraxerat. »
éÙR ZARA ET CONSTANTÎNOPLE. 49
que la bonne foi n'eût pas permis de rompre (1). Ce second motif, pour être plus sérieux, ne nous paraît pas suffisant encore.
Il est incontestable que les chrétiens de Syrie n'étaient pour Tinstant nullement disposés à reprendre les hostilités, ainsi qu'en témoigne Thistoîre du comte de Dampierre, racontée par Ernoul (2). Ledit comte , qui s'était rendu directement en Syrie, ne put jamais décider le roi de Jérusalem à rompre ces trêves. Mais si le roi de Jérusalem, en agissant de la sorte, n'avait eu d*autre souci que de rester fidèle à la foi jurée, nos croisés d'Occident n'auraient eu, de leur côté, qu'à attendre l'expiration desdites trêves pour commencer leur entreprise.
Malheureusement, ils savaient trop, les plus perspicaces du moins, combien peu, même alors, ils pourraient compter sur le concours des chrétiens de Syrie. Entre ceux-ci et les croisés d'Occident, toute entente devenait de jour en jour plus difficile. Nous parlions tout à l'heure de la déca-
(1) Exuviœ sacrœ Constantinopolitanœ y 1. 1, p. 70: <t Pro eo quod tempore illo in partibus transmarinis inter nostros et barbares inducie pacis erant, quas nostris, salva fidequam interposuerant , solvere non liceret. »
(2) Chronique (VErnoul, p. 340 : « Uns chevalier i ot arivé de France qui se faisoit apelor li quens Regnars de Dampierre. Cil quens vint al roi Haimeri et se li dist qu'il voloit les trêves brisier. — Li rois li respondi que il n'estoit mie bons qui deust les trêves brisier... Cil quens fut moût dolans de ce que li rois ot si faitement parlé à lui et qu'il né li laissoit les trêves brisier. »
dence du sentiment religieux chez nos occidentaux ; elle avait été bien autrement rapide chez nos chrétiens d'Orient. La reprise de Jérusalem, qui pouvait encore passionner l'Europe, les laissait assez indifférents. Leur grande préoccupation, la première, était de ne pas compromettre ce qu'ils avaient conservé dans le pays ; et chaque croisade nouvelle devenait comme un danger, comme une menace pour eux. Ils en arrivaient à ne plus voir dans les croisés que des alliés compromettants, pis encore, des rivaux dangereux, capables au besoin de leur disputer la possession des domaines syriens.. Bon nombre estimaient qu'à s'entendre avec les musulmans ils trouvaient plus de profit et de sécurité. Qu'on lise le curieux passage où Othon de Saint-Biaise raconte l'infructueuse expédition des Allemands, qui précéda de si peu la quatrième croisade, et l'on verra si nous exagérons.
Le chroniqueur, qui prétend tenir ses renseignements de témoins oculaires, n'hésite pas à prêter aux chrétiens de Syrie les plus mauvais desseins^ les plus noirs complots contre leurs frères d'Occident. Il les montre machinant avec les païens la mort des pèlerins allemands, et le roi Henri lui-même tremperait dans cette odieuse trahison (1).
(1) Muratori, Scriptores rerum Italicamm, t. VI, col. 899: «... sicut ab his qui eidem expeditioni interfuerunt, audivimus, plus eorum industriara quam paganorum malitiam metuentes , insidias parant , peregrinosque omnes dolo
Que le fait, d'ailleurs, soit vrai ou faux^ la question n'est pas là. Ce qui est certain, c'est que les croisés allemands Font cru, Tout dit. Othon de Saint-Biaise n'est évidemment que l'écho de leurs soupçons, de leurs accusations ; et ces soupçons, fondés ou non, ces accusations plus ou moins justifiées, plus ou moins exagérées, suffisent à démontrer ce que nous affirmions plus haut, à savoir que l'entente n'est guère possible désormais entre les chrétiens d'Orient et les croisés d'Europe.
Voilà pourquoi l'idée d'attaquer les musulmans en Egypte, non en Syrie, était une idée très-heureuse, très-politique. Il ne saurait donc être indifférent de rechercher d'abord à qui en revient l'honneur.
D'après Grunther, ce serait au pape Innocent III : a Erat autem de consilio et sententia ejusdem pontificiSy qui de crucis negotio maxime anxiebatur, ut nostri recto cursu versus Alexandriam navigarent (i). » L'assertion ne saurait être plus formelle, plus catégorique ; et nous comprenons sans peine que le savant éditeur de VBistoria Coîistantinopolitana n'ait pas hésité à croire
occidendos conspiratione cum paganis habita délibérant, Henrico rege eorum in id ipsuoi consentiente. Verebantur enim^ ne si peregrini paganis praevalerent, eos patria pulsos elicerent, eamque vi obtinentes possiderent. Hacque de causa mortem vel captivitatem eorum machinati sunt. » (1) Exuviœ sacrœ Constantinopolitanœ, 1. 1, p. 78.
52 LA tolVEnsiON
Gunther sur parole. M. Riant a même cru devoir affirmer que le pape avait « imposé, par Fintermédiaire de son légat Pierre Capuano , aux barons français (1) » Tidée de la marche sur Alexandrie. N'est-ce pas donner trop clairement à entendre que nos barons eussent été par eux-mêmes incapables de comprendre les avantages du plan nouveau? L'insinuation, peu bienveillante, nous paraît ici d'au tant plus regrettable que l'idée appartenait peut-être en propre à nos barons, non au pape, comme on Ta trop facilement admis, sur la foi de Gunther.
Sans doute, l'autorité de ce dernier est sérieuse ; nous ne faisons aucune difficulté de le reconnaître. Mais il nous semble qu'en pareil cas , quand il s'agit de rechercher quelle a pu être la pensée, la volonté du pape , on ne saurait mieux s'adresser qu'au pape lui-même. Les seules sources à consulter ici , à l'exclusion de toutes autres , ce sont les Lettres , et, à la rigueur, avec les Lettres , les Gesta d'Innocent III.
Nous avons relevé avec soin dans la Correspondance du pontife toutes les Lettres relatives à la prédication de la croisade , et nulle part nous n'avons trouvé la moindre allusion à la route d'Alexandrie. Les expressions qui reviennent le plus souvent sont les suivantes : « Ad liberationem terrœ nativitatis Christi. . .; Orientalis terrœ suh-
(1) ReKMù des Questions historiques^ t XVII, p. 335.
Sîdio. . .; m defensionem orientalis provincice. . .; in siiccursit hierosolymitande provincice. . . ; super siibventione hierosoL provincice, ,. ; pro subsidio terrœ sanctâs. ,. ; ad terrœ sanctœ siiccursum , . . (1).
Nous ne voyons pas que le nom de TÉgypte y fîgure une seule fois. On objectera que le vrai but de la croisade restait toujours la délivrance de la Terre-Sainte, la conquête de FÉgypte n'étant que le moyen ; qu'il était inutile , dès lors , de discuter . avec les fidèles les voies et moyens , et qu'il suffisait de leur faire entrevoir le but suprême. Soit. On pourrait même » à la rigueur, prétendre qu'il eût été imprudent d'indiquer par avance aux musulmans le point précis où l'on comptait les attaquer. Bien que des préoccupations de ce genre soient peu dans le caractère de l'époque, admettons-les pour un instant; et ne tenons, si Ton veut, nul compte des Lettres qui ont précédé le départ des croisés.
Mais celles qui suivent , celles que le pape leur adresse , lorsqu'ils sont en route déjà, lorsqu'il les presse d'arriver au terme de leur voyage , celles-là du moins devraient être plus précises. Or, il n'en est rien. Ainsi , après l'expédition de Zara, entreprise malgré sa défense, les chefs des croisés ayant imploré leur pardon , Innocent III leur écrit qu'il consent à pardonner, mais à la condition qu'ils partiront sans retard; et où leur ordonne-t-il
(1) Voir Migne, t. I, Lettres, col, 308, 318,319, 326, 329, 374, 375, 778, 828, 835, 935 et passim.
54 lA DIVERSION
d'aller? « In terrœ sanctœ , . . subsidium [i). » S'il était vrai, comme on le prétend généralement, que la conquête deTÉgypte, la marche surTÉgypte, ait été la grande préoccupation dlnnocent III , son projet favori , son idée personnelle , est-ce que le nom de TÉgypte, le nom d'Alexandrie, n'avait pas ici sa place tout indiquée ; est-ce qu'il ne se serait pas trouvé, pour ainsi dire, forcément sous sa plume ? Le silence sur ce point , silence qui pouvait, à l'extrême rigueur , nous le répétons, se comprendre , s'expliquer encore dans les Lettres prédicatoires , ne saurait ni se comprendre, ni s'expliquer ici.
Il est vrai qu'à cette première Lettre, adressée aux comtes et barons, en était jointe une seconde, adressée au gros des croisés; et dans cette seconde Lettre il est bien question de l'Egypte, mais on va voir en quels termes : les Vénitiens, à qui incombait plus particulièrement la responsabilité de l'affaire de Zara , et qui d'ailleurs avaient négligé ou dédaigné d'implorer la clémence du pape, étaient demeurés sous le coup de Tanathème. Nos croisés devaient donc se demander s'il leur était permis de rester en contact avec des excommuniés et de continuer à faire route avec eux.
Innocent III les rassure à cet égard. Comme il y a cas de force majeure, il les autorise à naviguer avec les Vénitiens : c( Permittimus vobis ut cum « ipsis in terrant Sarracenorum ^ vel Hierosoly-
(!) Migne, t. II, col. 106; Lettre 101 du liv. VI.
« mitanam provinciam , jiLxta quod inter vos et « ipsos convenu^ vel honestê convenerit , navîgîo « transeatis (1).'»
Il va de soi que le terram Sarracenorum^im^ en opposition avec \^.province de Jérusalem, doit s'entendre ici de Y Egypte; mais qu'on remarque la façon significative dont s'exprime le pape dans la phrase précitée. Dit-il aux croisés : « Nous vous « permettons d'aller avec les Vénitiens jusqu'en « Egypte, ainsi que nous vous l'avons ordonné on '-< conseillé?)^ En aucune façon. Et pourtant il n'est pas douteux que tel aurait dû être son langage, si la route d'Alexandrie avait été réellement imposée ou conseillée par lui. Au lieu de cela, il leur dit : « Nous vous permettons d'aller avec eux, « soit en Egypte, soit en Syrie, ainsi qu'il a été « ou qu'il sera convenu entre eux et vous. »
De cette alternative laissée aux croisés , de cette allusion aussi à des conventions antérieures , passées entre Français et Vénitiens, et qu'ils pourront modifier ou confirmer à leur gré, comme bon leur semblera, n'avons-nous pas le droit rigoureux de conclure qu'Innocent III est demeuré absolument étranger au choix de la route? La question semble le laisser fort indifférent Egypte ou Syrie, peu lui importe, pourvu que la Terre- Sainte soit délivrée. Aussi retrouvons-nous quelques lignes plus loin, dans la même Lettre, cette même formule, preuve irrécusable de l'indifférence
(i) Migne, t. II, col. 108 ; Lettre 102 du Uv. VI.
dont nous parlons : «. Quum vel in terrant Sarracenorum, vel in Eierosolymitanam provinciam de navibus vos descendere contînget, » Encore une fois, un homme qui aurait fait, de l'expédition d'Egypte, son projet, son œuvre, ne s'exprimerait pas de la sorte. La chose est de toute évidence.
La lecture des Gesta laisse, d'ailleurs, la même impression que les Lettres. Nulle part, l'auteur de la Vie d'Innocent III ne revendique pour le pape l'honneur d'avoir tracé aux croisés leur nouvel itinéraire. Or, il eût d'autant moins manqué de le faire qu'il paraît avoir entrevu les avantages de la marche sur Alexandrie : « Tractatum est inter eos (crucesignatos et Venetos) de societate pariter ineunda; et communiter est provisum ut, aliquot in Syriam destinatis, cœteri tenderent in Egyptum, ut caperent Alexandriam et flnitimas regiones , sicque terra sancta liberaretur facilius de ma7iibuspaga7iorum [i), »
D'après les Gesta, comme d'après les Lettres, l'objectif de la croisade a donc été réglé d'un commun accord entre nos croisés et les Vénitiens, sans que le pape s'en soit mêlé en rien. C'est là un premier point qui nous semble acquis désormais. Il nous reste maintenant à montrer les discussions passionnées auxquelles donna lieu, parmi nos croisés, celte grave question de la route d'Alexandrie, soulevée par les plus intelligents d'entre eux.
(1) Migne, 1. 1, ch. Lxxxni des Gesta, col. cxxxi.
Le consentement unanime dont parle Gunther n'a jamais existé en réalité; il suffit délire avec un peu d'attention Villehardouin pour constater, dès Torigine, Texistence d'un double courant d'opinion chez nos croisés , les uns partisans décidés de la route directe de Syrie, les autres partisans non moins résolus de la diversion sur TÉgypte.
De cette divergence de vues devaient naître des querelles sans fin , au moins jusqu'au milieu de l'année 1203, querelles qui ont été l'un des grands malheurs de la croisade, et dont il importe de se bien pénétrer. Elles nous donneront , en effet , l'explication naturelle, la solution facile de plus d'une difficulté sérieuse qui avait arrêté jusqu'à ce jour les meilleurs commentateurs de notre vieil historien.
Villehardouin nous apprend qu'en l'an 1200 nos barons croisés tinrent un premier parlement à Soissons « por savoir quant ils voldroient movoir, et quel part il voldroient torner (1). » Il s'agissait, on le voit, de fixer et la date du départ, et l'itinéraire à suivre. Mais l'assemblée se sépara sans avoir rien décidé, le chiffre des croisés, ajoute Villehardouin, n'étant pas encore assez considérable : « A celé foiz ne se porent acorder, porce que il lor sembla que il n'avoient mie encor assez gens croisiés (2). »
Que l'insuffisance du nombre des croisés ait
(1) Villehardouin, par. 11, p. 8.
(2) Id., Ihid.
empêché de fixer Tépoque du départ, cela se comprend ; mais en quoi pouvait-elle empêcher de régler la question d'itinéraire, et pourquoi n'a-ton pas arrêté, par avance, l'endroit où l'on irait? Voilà ce que notre chroniqueur n'a pas jugé à propos de nous dire, et ce qu'il est d'ailleurs facile de deviner.
A défaut de témoignages écrits, le bon sens suffirait pour nous révéler ce qui dut se passer dans l'assemblée de Soissons, quand fut mise en avant l'idée de marcher sur l'Egypte. Nous n'examinerons pas si cette idée était déjà vieille et remontait . au temps même de. la première croisade. Dans tous les cas, et M. Riant le remarque avec raison, c'était la première fois qu'on songeait à la faire passer « de la région des hypothèses dans le domaine de la réalité (1). »
L'attaque et la conquête de l'Egypte , c'était donc, en 1200, l'inconnu pour tous, et l'inconnu effraie toujours. D'ailleurs, pour la majeure partie des pèlerins ou des croisés, forcément étrangers aux considérations politiques qui pouvaient guider les chefs, Jérusalem devait sembler l'objectif naturel de toute croisade. Les plus religieux même furent à coup sûr scandalisés à la seule pensée qu'on n'irait pas droit vers la Ville Sainte. Il n'est donc pas étrange que l'assemblée de Soissons n'ait rien pu ou rien voulu décider à cet égard. Ce qui serait inexplicable, c'est qu'on se fût, au pre-
(1) Bévue des Questions historiques , t. XVII, p. 322.
mier jour^ trouvé d'accord sur une pareille question. L'accord n'était pas près de se faire.
Au parlement de Compiègne, qui suit de près celui de Soissons, mêmes discussions, même absence de résolution. C'est du moins ce qu'il est permis d'inférer du silence de Villehardouin : « Maint conseil y ot pris et doné ; mais la fins du conseil si fu tels que il envoieroient messages les meillors que il poroient trover , et donroient pleins povoirs à aux défaire toutes choses (1). »
On ne paraît s'être entendu que sur un point , qu'on ira par mer ; pour le reste , on s'en remet aux six délégués des grands comtes de tout régler au mieux , et ils partent à cet effet pour Venise.
Là, dit Villehardouin , « fu la chose devisée a conseil que on iroit en Babiloine (2) », c'est-à-dire en Egypte. La question semble donc vidée ; et pourtant il s'en faut qu'elle le soit. La preuve en est dans le mystère étrange dont demeure entourée la résolution prise. Nos messagers n'en ont traité qu'avec le grand conseil de Venise ; le public ne sera pas mis dans la confidence ; on se contente de dire tout haut qu'on ira outre-mer (3).
Chose plus curieuse encore , le texte du contrat de nolis, que nous a conservé Muratori, ne contient aucune allusion à la route choisie. Il y est dit simplement que les croisés et les Véni-
(1) Villehardouin, par. 11, p. 10.
(2) Id., par 30, p. 18.
(3) Id., Ibid. : « En oïance fu devisé que il en iroient outremer. »
tiens se sont entendus pour ta délivrance de la Terre-Sainte, pour le service du Seigneur (1) ; rien de plus. Comment expliquer qu'un contrat si détaillé, si précis sur tout le reste , soit aussi incomplet, aussi vague sur ce point spécial, qui avait, on en conviendra , sa grande importance ?
Il est clair qu'il n'y a là ni négligence ni oubli. Pour qu'il s'y rencontre une telle lacune, il faut de toute évidence qu'elle ait été préméditée et voulue. Toute la question revient à savoir par qui et pourquoi.
Serait-ce les Vénitiens qui, par hasard, auraient tenu à faire le silence sur ce point ? Songeaient-ils déjà par avance à trahir la croisade, à garder ainsi comme une porte ouverte pour excuser plus tard et faciliter leur trahison. Nous discuterons bientôt cette question de la préméditation vénitienne et nous verrons ce qu'il en faut penser. En attendant et si l'on veut, regardons le fait comme acquis. Encore, les Vénitiens ont-ils dû expliquer à nos messagers pourquoi ils tiennent tant à ce que le nom de TÉgypte ou d'Alexandrie ne figure pas dans le traité. A défaut de la raison véritable, qu'ils sont obligés de taire, quel autre motif plausible auraient-ils pu mettre en avant ? La crainte de donner l'éveil au Soudan ?
Nous ne voyons pas, en effet, d'autre raison valable à invoquer de la part des Vénitiens ; mais
(1) MuratoFi, Scriptores rerum Italicarum, t. XII, col. 323-
StR ZARA ET CONSTANTINOPLE 61
nous croyons, d'autre part, que nul n'eût été assez hardi parmi eux d'oser faire pareille ouverture à nos messagers. Ceux-ci n'auraient pas manqué de considérer la chose comme une véritable injure.
Qu'on lise le fier défi adressé plus tard par nos croisés au jeune Alexis IV. Malgré les justes griefs qu'ils ont contre lui, ils rougiraient, disent-ils. de l'attaquer sans l'en avoir loyalement prévenu : « que il ne firent onques traîson, ne en lor terre n'est-il mie costume que il le facent (1). »
Or, le héraut, porteur de ces fières paroles, n'était autre qu'un de nos six messagers de Venise, Quesnes de Béthune. Ses cinq compagnons, d'ailleurs, en même circonstance, auraient pensé et parlé comme lui. Dans le cas présent qui nous occupe, ils n auraient jamais consenti à dérober au Soudan le secret de leur route, afin de l'attaquer à l'improviste et comme par trahison. La seule idée de procédés aussi peu chevaleresques les eût indignés ; ils ne l'auraient certainement ni acceptée ni même discutée un instant.
Donc, si le traité de 1201 n'a rien dit de l'itinéraire à suivre, la faute n'en doit pas être aux Vénitiens qui n'auraient trouvé aucune bonne raison, aucun prétexte spécieux pour réclamer et justifier un pareil silence. Elle est toute à nos croisés qui avaient intérêt, un intérêt majeur, à ce que le traité ne se prononçât pas sur ce point
(i) Villehardouin, par. 214, p. 124.
Du moment, en effet, où les partisans de la route de Syrie et ceux de la route d'Egypte n'ont pu s'entendre ni à Soissons ni à Gompiègne, il est clair qu'il serait très-imprudent de trancher dores et déjà la question. Supposons, en effet, que le traité de nolis désigne Alexandrie et l'Egypte comme l'objectif de la croisade, qu'arrivera-t-il, lorsque les messagers au retour donneront en un parlement nouveau lecture du traité vénitien ? Il y a gros à parier que la clause relative à l'Egypte exaspérera ceux qui n'ont pas su ou voulu comprendre les avantages de cette route nouvelle ; il est même fort à craindre que dans leur dépit ils n'abandonnent immédiatement la croisade.
Mieux vaut donc attendre, ne pas se prononcer, tâcher d'abord d'amener le plus grand nombre possible de croisés à Venise, Une fois là, il sera toujours temps de voir, de décider le meilleur parti à prendre. Il n'y aura surtout plus moyen de reculer, et il faudra que tous, bon gré malgré, en passent par où veulent les grands chefs. Or, les grands chefs, sauf Louis de Blois peut-être, sont partisans de la route d'Alexandrie.
Voyons, d'ailleurs, comme cette explication, si vraisemblable, répond à toutes les données du texte, comme elle en élucide tous les côtés obscurs :
Nous sommes à l'été de 1202 , et nos croisés commencent à se mettre en route. En vertu des engagements pris au mois d'avril de l'année précédente, tous devraient se rendre à Venise, où est le rendez-vous général de l'armée.
STJR ZARÂ ET GONSTANTINOPLE. 63
Or, voici d'abord des Flamands qui s'embarquent aux ports de leur pays, jurant, il est vrai, au comte Baudouin « que il iroient par les destroiz de Maroc et assembleroient à Tost de Venise et a lui , en quelque lieu que il oroient dire que il torneroit (1). » Nous verrons tout à l'heure qu'ils n'ont pas tenu parole. Constatons seulement en passant que, de l'aveu même de notre chroniqueur, au moment où les Flamands se mettent en route , rien n'est encore arrêté sur l'endroit où tournera l'ost de Venise (2), ce qui vient tout à fait à l'appui de notre thèse.
Après les Flamands, voici maintenant des Bourguignons, des gens du Forez, des Français, c'està-dire des gens du duché de France, qui, au lieu de se rendre, eux aussi, à Venise, s'en vont « passer à Marseille (3). »
D'autres , qui ont gagné l'Italie , se dispersent avant d'arriver au rendez -vous convenu : De Plaisance, « se partirent mult bones genz qui s'en alerent par autres chemins en Puille(4). »
Le comte Louis semble quasi décidé à les suivre. Pour l'en détourner, à grande peine, il faut toutes les prières d'Hugues de Saint-Paul et de Villehardouin, délégués à cet effet parles autres chefs, déjà rendus à Venise (5).
(1) ViUehardouin, par. 48, p. 28-30.
(2) Id., par. 49, p. 30.
(3j ld.,par. 50, p. 30.
(4) Id., par. 54, p. 32.
(5) Id., par. 53, p. 32: « A cel message fu esliz li cuensHues
Et Villehardouin de s'indigner, de se lamenter, de dire que c'est « grant honte » (1). Oui, ce serait grande honte, en effet, pour nos croisés, d'avoir ainsi manqué aux engagements pris en leur nom par les messagers de 1201. Aussi la nécessité s'imposait-elle de chercher, de trouver les raisons qui expliquent ou justifient une pareille conduite. Or, en dehors de notre thèse , nous croyons qu'il est bien difficile de trouver des raisons absolument convaincantes ; et la preuve, c'est que M. de Wailly n'y a pu réussir, en dépit de son incomparable sagacité.
D'après M. de Wailly, les Flamands ayant relâché à Marseille , dans l'hiver de 1201-1202 , auraient appris là le projet d'expédition contre Gonstantinople, et c'est ce qui les aurait empêchés de rejoindre leurs compagnons (2).
Pour ceux de Marseille, la raison serait la même; M. de Wailly, du reste, dans les deux cas, s'en rapporte à Villehardouin, dont le texte, à la rigueur, semble autoriser ladite supposition; car il dit des Flamands , qu'ils : « doutèrent le grant péril que cil de Venise avoient empris (3) » ; des
de St-Pol, et Joffrois..., et chevauchèrent tresci que àPavie... En qui troverent le conte de Loeys a grant plenté de bons chevaliers et de bones genz. Par lor confort et parler proiere guenchirent genz assez en Venise^ qui s*en alassent as autres porz par autres chemins. »
(4) Villehardouin, par. 50, p. 30.
(2/ De Wailly, É claire issemenis, p. 29.
StJR ZARA ET CONSTANTINOPLfi. 65
autres, qu'ils « eschiverent le passage de Venise por le grant péril qui i ère (1). »
Pourtant il se présente ici une première difficulté , au moins en ce qui concerne nos gens de Bourgogne, du Forez et de l'Ile-de-France ; lesquels s'étaient mis en route pour Marseille avant qu'il fût question de Gonstantinople. En supposant que la nouvelle y soit parvenue avant leur départ, ce qui est loin d'être prouvé , le péril de Gonstantinople n'explique pas pourquoi ils se sont, dès le premier jour, séparés de leurs compagnons. Que les Flamands de la côte, ayant des ports à eux, des vaisseaux à eux , n'aillent pas payer leur passage à Venise , cela se comprend ; mais pourquoi les autres se rendent-ils à Marseille, non à Venise, comme ils devraient le faire, comme Villehardouin leur reproche si amèrement de ne l'avoir pas fait? Il y a donc làune première trace de mésintelligence, de brouille, que l'affaire de Gonstantinople ne saurait expliquer.
Elle n'explique pas davantage les désertions de Plaisance et les hésitations du comte Louis. M. de Wailly s'en est d'ailleurs ici bien rendu compte. Faute de pouvoir invoquer le péril de Gonstantinople , il s'est , en désespoir de cause , rejeté sur le dépit qu'auraient éprouvé nos croisés de voir mettre à leur tête , à la tête d'une croisade française, Boniface de Montferrat, • un prince étran-
(1) Villehardouin, par. 50, p. 30.
ger. .., un marquis lombard, dont ils n'avaient peut-être jamais entendu le nom (1). »
Si ingénieuse et séduisante que puisse paraître au premier abord cette explication nouvelle, le savant éditeur en est si peu satisfait lui-même , qull s'empresse de la donner, non comme une certitude, mais comme une simple probabilité.
Elle n'aurait, en effet, de valeur réelle, sérieuse, que si l'élection de Boniface eût daté du printemps ou de Tété de 1202, coïncidant ainsi avec les défections, les hésitations dont nous avons parlé plus haut* On comprendrait que nos croisés, saisis en pleine, route, par la nouvelle de cette élection qui froisse leur susceptibilité nationale, s'arrêtent tout à coup, incertains, hésitants, et qu'ils se séparent d'un chef, dont ils ne veulent à aucun prix.
Mais quoi I Télection remonte à près d'une année déj?i. Est-il admissible que cette prétendue susceptibilité nationale, pour se manifester d'une façon si brusque, si inopinée, ait attendu juste le moment où nos croisés ont déjà franchi les Alpes, le moment, pour ainsi dire, d'entrer dans Venise?
Admettons, d'ailleurs, qu'il y ait eu mécontentement sérieux causé, soit par l'affaire de Constantinople, soit par le choix de Boniface. Que seraitil arrivé en pareil cas ? C'est que bon nombre
(1) De Wailly, Éclaircissements , p. 30. — Boniface était beaucoup plus connu de nos croisés, et son élection est bien moins étrange que ne Ta supposé M. de WaiUy, et avec lui M. Riant. Nous le démontrerons amplement au chapitre suivant de notre Mémoire.
parmi les mécontents en auraient pris occasion ou prétexte pour retourner ou rester chez eux. Or, nous ne voyons rien de pareil se produire.
Tous ces mécontents, ces dissidents dont nous parle Villehardouin, restent fidèles à la pensée de la croisade. S'ils se séparent de leurs compagnons, s'ils esquivent le rendez-vous de Venise pour s'embarquer, qui en Flandre, qui à Marseille, qui dans les ports de Fouille, c'est à seule fin d'aller en Syrie, et parce qu'ils veulent être sûrs d'aller en Syrie, où tous se rendent en effet.
Les signataires du traité de nolis, dans une pensée de conciliation ou de duperie, ont eu beau laisser en blanc le nom de la terre ou dû port visé par l'expédition, l'armée sait que la majorité des grands chefs veut se diriger sur l'Egypte , sur Alexandrie. Et alors, parmi ces partisans de la route de Syrie, les plus avisés ou les plus résolus n^ont pas hésité à prendre les devants ; sans scrupule, ils ont, dès le premier jour, rompu avec leurs compagnons, refusant de prendre avec eux la route d'Italie, la route de Venise.
D'autres, plus naïfs, se sont laissés entraîner jusqu'en Lombardie ; mais arrivés là , ils flairent le piège, et brusquement , eux aussi, se décident à fausser compagnie.
Les derniers enfin, plus faibles ou plus honnêtes, iront jusqu'au bout, comme le comte de Blois et ses compagnons , mais après quelles hésitations ^ on le sait. Il a fallu leur rappeler les engagements pris, la parole donnée; il a fallu leur crier merci
« qu'il eussent pitié de là terre d'Oltremer (1). » Et ils se sont rendus à Venise, à contre cœur, se doutant bien de ce qui arrivera , mais craignant de violer la foi jurée, craignant aussi de faire manquer la croisade peut-être, d'ailleurs bien résolus à défendre jusqu'à la dernière extrémité leur itinéraire Syrien,
C'est eux que nous retrouverons à Zara, où les grands chefs, ceux qui tenaient naguère pour la diversion sur Alexandrie, viennent de se prononcer en faveur du jeune Alexis, c'est-à-dire pour une diversion nouvelle sur Gonstantinople.
Jusqu'à Zara, on avait pu à la rigueur attendre, réserver toute décision. Maintenant, plus d'atermoiements possibles ; avant de quitter la côte de Dalmatie, il faut prendre un parti, décider si, oui ou non, on marchera droit sur la Terre-Sainte, comme n'a cessé de l'espérer, de le demander le parti des Syriens.
Ceux qui ont cru que les adversaires du projet de Gonstantinople le repoussaient par la seule crainte de désobéir au pape, ceux-là se sont étrangement trompés. L'erreur, il est vrai, était toute naturelle ; comme à la tête des opposants figurait l'abbé de Cîteaux, lequel, au nom du pape, s'était opposé à l'attaque de Zara, on a pu croire qu'il agissait encore au nom du pape, en combattant la marche sur l'empire grec. Mais alors, et pourvu que la route de Gonstantinople fût abandonnée, il
(1) ViUehardouin, par. 52, p. 32.
est clair qu'il eût dû être fort indifférent à Tabbé de Cîteaux que l'expédition se dirigeât ensuite sur l'Egypte ou sur la Syrie ; ou plutôt, il eût de préférence réclamé la marche sur Alexandrie, puisque ceux qui veulent voir en lui un simple agent du pape, sont ceux-là mêmes qui font honneur au pape du projet d'attaquer par TÉgypte.
Or, lisons dans Villehardouîn la réponse faite à Tabbé de Cîteaux et à ses partisans ; le passage est absolument décisif : « Bel seignor, en Surie ne poez vos rien faire ; et si le verroez bien à cels
meismes qui nos ont deguerpiz Et sachiez que
par la terre de Babiloine ou par Grèce iert recovrée la terre d'Oltremer, s'ele jamais est recovrée (1). »
Ainsi nous retrouvons donc bien là en présence les deux partis que nous signalions dès la première heure ; car Babylone ou la Grèce , Gonstantinople ou l'Egypte , c'est tout un pour ceux qui sont convaincus qu'on ne peut rien tenter d'utile en Syrie. Mais, ils ont beau dire, les autres, les Syriens ne veulent rien entendre , et les défections recommencent. Afin d'empêcher qu'elles deviennent plus nombreuses , il faut donner à ces obstinés une demi-satisfaction , permettre à quelques-uns d'entre eux d'aller s'assurer par euxmêmes s'il est bien vrai qu'il n'y ait rien à faire en Syrie.
De là sans doute le départ de ce Renaud de Montmirail , envoyé en Terre-Sainte par l'inter-
(1) Villehardouin, par. 96, p. 54.
70 LA. DITERSION
venlion « du conte Loeys , en messaje sur une des nés deTestoire; et si jura sor sains de son poing dextre, et il et tuit li chevalier qui avec lui alerent, que dedenz la quinzaine que il seroient arive en Surie , et àuroient fait lor naessaje , que il repaireroient arriéres en Tost (1). »
On voit combien concordentavec notre thèseladite ambassade de Renaud et l'intervention du comte Louis, dont il n'avait guère été, que nous sachions, donné jusqu'à ce jour d'explication très satisfaisante.
Notons que ceci se passait aux Rameaux (2). En mettant 20 jours pour aller, autant pour revenir (3), avec les deux semaines de séjour en Terre-Sainte, le messager pouvait être de retour vers la Pente-
(2) Voir la Devastatio, dans les Chroniques gréco-romanes, p. 88 : « in Pahnis Rainaldus de Monmiral in legatione, in Syriam missus eèt. »
(3) Nous avons établi ces chiffres d'après Gunther (Exuviœ sacrœ Consla7iiinopolitanœf t. I, p. 79-80): Gunther nous apprend en effet que l'abbé Martin quitta Bénévent,le 4 avril, pour aller s'embarquer à Siponto,et qu'il arriva, le 25, à Acre. En supposant qu'il n'ait mis qu'un jour pour se rendre de Bénévent à Siponto, et qu'il ait pu s'embarquer dès le lendemain, chose assez peu vraisemblable, c'est donc notre maximum de 20 jours.
D'autre part, M. Rey, dans ses Colonies franques de Syrie, (p. 162), établit que la durée moyenne du trajet de Messine à Acre était de quatorze jours. En évaluant donc à quarante jours le temps nécessaire pour aller de Zara à Acre, et revenir d'Acre à Corfou, nous ne devons pas nous éloigner beaucoup de la vérité.
côte au plus tard. Or, il est h remarquer que Tannée ne se décidera pas à quitter Corfou avant cette date (1).
Il est présumable qu'on attendait là le retour de Renaud de Montmirail. Toujours est-il qu'il ne revint pas, et que, lorsqu'il fallut quitter Corfou, une nouvelle révolte éclata « de cels qui voloient Fost depecier (2). » Lisons des Syriens; cela est si vrai que, si les révoltés se calment, s'ils cèdent une dernière fois aux prières de leurs compagnons, s'ils consentent à rester avec eux jusqu'à la St-Michel, c'est sous la condition formelle, jurée « sor sainz loîalement », que dans les quinze jours suivant ladite fête de St-Michel, on leur donnera « navie a bone foi, sans mal engin, dont il porroient aler en Surie (3). »
Il rue s'agit donc pas, comme Villehardouin le donnerait volontiers à entendre, de déserteurs vulgaires que l'entreprise rebute ou que le péril effraie. La vérité, et nous croyons l'avoir surabondamment établie, la vérité est que nos croisés, dès le premier jour, en dehors de toute ingérence étrangère, n'avaient pu se mettre d'accord entre eux sur l'itinéraire à suivre ; la majeure partie de l'armée (4), cofltrairement à l'opinion des plus in-
(1) Chroniques gréco- romanes, p. 88 : « in Pentecosten a Corphu recessit (exercitus) », dit la Devastatio. i2) Villehardouin, par. 113, p. 64.
(3) Id., par. 117, p. 66.
(4) S'il faut en croire en effet Villehardouin , les Syriens (par. 114 , p. 66) , même en dehors de tous ceux qui avaient
telligents de ses chefs, s'obstinant à ne pas vouloir aller ailleurs qu'en Syrie.
Nous croyons avoir démontré aussi que le projet primitif de marche sur Alexandrie est un projet tout français, non romain. L'honneur en revient à Télite de nos barons français, et pour une bonne part sans doute à Villehardouin, qui s'en montre en toute occasion le partisan si résolu. Aussi comprend-on sa mauvaise humeur, son irritation, jusqu'à un certain point même , ses insinuations injustes et malveillantes contre ce parti des 5^riens dont l'obstination étroite a été plus fatale peut-être à la quatrième croisade que toutes les intrigues vénitiennes ou allemandes.
esquivé le rendez- vous de Venise, se trouvaient encore, à CorfoTT, former à eux seuls « plus de la moitié de l'ost »
THfBAUT DE CHAMPAGNE ET BONIFAGE DE MONTFERRAT.
Pour compléter notre démonstration du chapitre précédent, et prouver combien peu l'élection du marquis de Monf errât dut influer sur la dispersion de Tarmée , il nous reste à rappeler les titres très sérieux qui recommandaient Boniface au choix des croisés ; mais il ne sera peut-être pas inutile de dire auparavant quelques mots du comte de Champagne, Thibaut, qu'à tort ou à raison on s'est habitué à regarder comme le premier chef de la croisade.
Nous avons montré plus haut que la quatrième croisade était , pour ainsi dire , d'origine champenoise. C'est sur terre de Champagne , non loin de Rethel, au tournoi d'Ecri-sur- Aisne, que les premiers barons français se sont décidés à prendre la croix. Nul doute que l'assemblée d'Ecri ne fût en majeure partie composée de Champenois , .dont l'exemple entraîna par la suite le reste du baronnage français.
Leur comte Thibaut était d'ailleurs frère du roi de Jérusalem , Henri de Champagne, qui venait de mourir à la fln de l'année 1197. Thibaut avait donc des raisons toutes particulières de s'intéresser aux choses de Terre-Sainte. Il commença par y envoyer
un de ses hommes , le comte Renaud de Dampierre , avec des sommes d argent assez considérables (1). Plus tard, ce sera Fargent légué par Thibaut qui formera pour ainsi dire le premier fonds de la croisade ; et le testament du jeune comte dit assez le zèle déployé par lui en faveur de l'expédition (2).
Il n est donc pas étonnant qu'au moment de sa mort, le 24 mai 1201 (3), Thibaut de Champagne ait été, malgré son extrême jeunesse (4) , unanimement regardé comme le chef de la croisade.
(t) Albéric de Trois-Fontaines , Recueil des histonens des Gaules y t. XVIII, p. 763: « Theobaldus cornes... comitem Rainaldum de Dampetra, misit pro se in partes marinas, cum sufiicientibus expensis. »
(2) Villehardouin , par. 36, page 22 : « Sa maladie crut et esforça tant que il fist sa devise et son lais , et départi son avoir. . . Et si comanda , si con chascuns recevroit son avoir, que il jureroit sor sains l'ost de Venise à tenir, ensi con il l'avoit promis. . . Une autre partie comanda li cuens de son avoir a retenir por porter en l'ost et por départir là ou en verroit que il seroit miex emploie. »
(3) Rigord, Recueil des historiens des Gaules, t. XVII, p. 53: « Eodemanno (1201), ix kalend.junii, obiit Theobaldus Cornes Trecensis, aetate viginti quinque annorum. »
Albéric , Ibid., t. XVIII, p. 763 : « Anno MCCl, mortuus est in Campania, circa Pentecosten Theobaldus comes anno aetatis suae vigesimo quinto. »
(4) D'après les passages de Rigord et d' Albéric , cités plus haut, il aurait eu vingt-cinq ans, ce qui concorde, du reste, avec le témoignage de Villehardouin, lequel lui donne vingtdeux ans lors du tournoi d'Ecri, en novembre 1199 : « Or sachiez que cil quens Tibauz ère jones hom , et n'avoit pas plus de vint deus ans. » (Villehardouin, par. 3, p. 4.)
En réalité , a-t-il jamais reçu et porté ce titre d'une façon officielle, il est permis d'en douter, malgré l'affirmation très nette de Robert de Clari à cet égard : « Tout li conte et li haut baron . . • prisent conseil entraus de qu'il feroient chievetaine et seigneur ; tant qu'il prisent le conte Thiebaut de Champaigne ; si en usent lor seigneur (1). »
N'est-il pas étrange que Villehardouin , l'homme de Thibaut , son vassal dévoué , ait laissé à d'autres le soin de nous renseigner sur un^ détail qui devait avoir pour lui une importance particulière, étant tout à l'honneur et à la gloire de son maître? Or, nous ne voyons pas que Villehardouin ait fait nulle part allusion à l'élection de Thibaut , ni lors du Parlement de Soissons , ni lors du Parlement de Compiègne.
Nous ne voyons pas , en outre, que, dans son récit de l'ambassade de Venise , le comte de Champagne tienne une place à part, ait joué un rôle prépondérant. Il envoie des messagers au môme titre et en même nombre que les autres grands comtes , Baudouin de Flandre , Louis de Blois (2).
Villehardouin le nomme bien en première ligne ; mais de sa part la chose est si naturelle, qu'on n'en saurait tirer aucun argument décisif. La preuve , au contraire et selon nous convaincante ,
(1) Robert de Clari, dans les Chroniques gréco-romanes ^ ch, II, p, 3.
(2) Villehardouin, par. 12, page 10 : « De ces messages envoia Thiebauz... deus; et Baudoins... deus; et Loys... deus. »
76 LA DrVERSION
que Thibaut n'était pas encore , à cette époque , le chef officiel, reconnu de la croisade , c'est que le texte du contrat d'avril 1201 ne le nomme qu'après Baudouin de Flandre. Le titre du contrat porte en effet : « Pactum Domini Balduinî comitis Flandrensis , et Theobaldi comitis Trecenensis, et Lodovici... ». Dans le corps du traité, le même ordre se trouve rigoureusement observé :
<i Placuit ildiqne vobis clarissimis Principibus,
Balduino..., Theobaldo... et Lodovico. ))Eufin,àla suite du contrat, c'est dans cet ordre encore que se trouvent apposés les sceaux et signatures des trois comtes, le « Juramentum nuntiorum Balduini » précédant celui des envoyés de Thibaut (1). Il est clair que le nom du comte de Champagne, au lieu d'être ainsi rejeté au second rang, figurerait au premier, si ce premier rang lui avait été antérieurement reconnu. Son élection, en supposant qu'elle ait jamais eu lieu, serait donc postérieure au traité d'avril 1201. On ne pourrait la dater par conséquent que de l'assemblée de Corbie ; c'est là en effet qu'il aurait été élu, d'après Ernoul (2), lequel place ladite assemblée aussitôt après le retour des messagers de Venise, c'est-à-dire vraisemblablement en mai 1201.
(1) Muratori, Scriplores rerum Italicarurriy t. XII, col. 323-
(2) Chronique d'Ernoul, p. 340. « Là (à Corbie), esgarderent li conte et li baron li conte Tiebaut de Campaigne, si en usent seigneur. Atant se départirent. Ne demora guères apriès que li quens Tiebaus fu mors. »
SDR ZAKA ET CONSTANTINOPLE 77
A cette date, le comte Thibaut « malade et deshaitié » , aurait-il eu même la force de se rendre à l'assemblée deCorbie ! Serait-ce là cette dernière chevauchée , dont parle Villehardouin (1)? Il est difficile de rien ajflSrmer à cet égard, bien que le silence absolu gardé par Villehardouin sur rassemblée de Corbîe nous autorise à pencher pour la négative. Toujours est-il qu'on devait considérer le comte de Champagne comme perdu à cette époque ; et si, présent ou absent, la réunion Tacclama comme son chef, rélection ne saurait avoir d'autre caractère que celui d'une simple marque de sympathie donnée au mourant.
Il nous paraît plus vraisemblable d'en revenir à notre première hypothèse, à savoir que le comte Thibaut, tout en ayant les titres les plus sérieux au commandement de la croisade, n'en a jamais été le chef officiel.
Ajoutons que jusque-là le choix, toujours si délicat, si difficile, d'un .chef, avait pu être ajourné sans trop d'inconvénient. Maintenant au contraire que le traité avec Venise était conclu, qu'il fallait songer à partir, les atermoiements n'étaient plus de saison. En admettant que Thibaut eût été élu à
(1) Villehardouin, par. 35, p. 22 : « Tant chevaucha Joffrois li mareschaus que il vint à Troies en Champaigne, et trova son seignor malade et deshaitié ; et si fu mult liez de sa venue. Et quant cil li ot contée la novele cornent il avoient esploité, si fu si liez qu'il dist qu'il chevaucheroit, ce qu'il n'avoit pieça fait, et leva sus et chovalcha. Âlas ! con granz domages! car onques puis ne chevaucha que celé foiz. »
la veille de sa mort, il était urgent de lui trouver un successeur.
Il semble qu'on eût dû s'adresser tout d'abord à ceux qu'on a appelés depuis, les trois grands comtes , Baudoin de Flandre , Louis de Blois , Huguesde Saint-Paul; mais ils s'étaient sans doute trop compromis dans les guerres franco-anglaises, en prenant parti pour Richard-Cœur-de-Lion contre Philippe- Auguste (1) ; et nos croisés auraient craint que ce dernier se refusât à ratifier le choix fait , de l'un d'eux. Pour que leurs noms n'aient pas même été mis en avant, il faut évidemment une raison sérieuse, et nous n'en voyons pas d'autre.
Force fut donc de chercher ailleurs. Eudes, duc de Bourgogne, ne se souciait pas de se croiser ; le comte de Bar, non plus (2). Il ne manquait pas sans doute, parmi nos petits seigneurs français, de vaillants et expérimentés capitaines, mais tous de trop mince puissance et seigneurie pour être mis au-dessus ou au rang des grands comtes. En désespoir de cause, et sur la proposition de
(1) Guillaume le Breton^ Recueil des historiens des Gaules, t. XVII, p. 74 : « Vires (Ricardi) et audacia creverant quidem maxime defectione comitis Flandriae et comitis Boloniae qui non soli Philippe régi... immo et Ludovicus comes, et fere alii omnes proceres regni defecerant. d
(2) Villehardouin, par. 38-39, p. 24 : a Telx fu sa volentés que il refusa. Sachiez que il peust bien mielz faire. Joffroi de Joinville chargierent li message que altretel offre feist al conte de Bar.., qui ère cosins al conte qui morz estoit; et refusa le autresi. »
Villehardouin, on s'adressa au marquis Boniface de Montferrat.
Si regrettables que soient toujours ces sortes de candidatures étrangères, celle-ci avait pourtant sa raison d'être, raison sérieuse qui nous semble avoir échappé aussi bien à M. de Wailly qu'à M. Riant.
M. de Wailly, nous l'avons vu, semble s'étonner qu'on eût mis à la tôte de nos croisés français, « un marquis Lombard , dont ils n'avaient jamais peut-être entendu prononcer le nom. »
M. Riant s'en est étonné de même. « Gomment expliquer, dit-il, que des princes comme Baudouin de Flandre, Hugues de-Saint-Paul, Louis deBloiset Simon de Montfort, se soient vu préférer un seigneur étranger, fils du vieux gibelin, Guillaume de Montferrat (1). »
Et M. Riant ne s'explique la chose qu'en faisant de l'élection de Boniface l'œuvre personnelle du roi de France ; ou plutôt, l'idée première de cette candidature gibeline aurait été suggérée par Philippe de Souabe à Philippe-Auguste, qui l'aurait lui-même imposéç aux barons français.
L'idée de l'intervention allemande n'est à vrai dire qu'une simple hypothèse; et l'éminent érudit n'a pu la donner que comme telle, puisqu'elle ne repose ni ne s'appuie sur aucun texte. L'intervention de Philippe- Auguste a pour elle au moins une courte phrase des Gesta : « Barones et comités,
(1) Revue des questions historiques, t. XVII, p. 348-351.
cum consilio régis Franciœ vocaverunt Bonîfacium (1). » Il est d'ailleurs très naturel et vraisemblable que nos barons se soient, en la circonstance, entendus avec le roi, qu'ils l'aient consulté sur le choix de leur chef; mais la phrase des Gesta ne nous paraît pas signifier autre chose, ni avoir le caractère impératif que lui prête M. Riant.
Dans tous les cas, le marquis Boniface avait des titres personnels qui, en dehors même de toute intrigue franco - allemande , en dehors de toute intervention royale, justifient amplement le choix des croisés. Ce sont ces titres qu'il importe de bien établir, afin d'enlever à l'élection du marquis le caractère étrange, inattendu que lui attribuent MM. de Wailly et Riant.
Rappelons -nous tout d'abord que le nom des Montferrat, intimement lié depuis près de trente ans à l'histoire des croisades, était alors un des noms les plus populaires en Orient, oîi l'on n'avait pas encore eu le temps d'oublier le grand rôle joué , les services rendus, par quelques-uns des membres de cette illustre famille.
En 1176, un frère de Boniface, Guillaume-Longue- Épée, était arrivé en Palestine : « Cil estoit boins chevaliers et gentils hom... Le roi Bauduins de Jherusalem... oï dire tant de bien de lui qu'il li donna si suer a femme qui avoit non Sebille, et li dona le conté de Jaffe et d'Escalonne (2). »
(1) Migne, 1. 1, ch. i.xxxiii, des Gesta, col. cxxxi-cxxxn.
(2) Chronique d'Ernoul, p. 48.
SUR ZARA ET CONSTANTINOPLE. él
En 1183, le flls né de ce mariage fut, tout enfant encore, proclamé roi, sous le nom de Baudouin V. Guillaume-Longue-Épée était mort à cette date. Mais le père deLongue-Épée, Guillaume-le- Vieux, à la nouvelle que son petit-fils était roi de Jérusalem^ quitta à son tour son marquisat de Lombardie pour passer en Terre-Sainte. Un an après la mort du jeune Baudouin V, Guillaume-le- Vieux assistait au désastre de Tibériade, et restait aux mains de Saladin en compagnie du nouveau roi Guy de Lusignan, et de maints autres chevaliers.
On sait combien furent désastreuses, pour les chrétiens de Syrie, les conséquences de la journée de Tibériade. Elles Feussent été bien davantage encore, s'il n'était arrivé devant Tyr, à ce moment, un second flls de Guillaume-le- Vieux, Conrad de Montferrat, le héros de la famille:» Quant cil de la cité sorent qu'il estoitfils le marcis de Monferat^ si en furent moult lié, et issirent encontre lui, à pourcession, et se li rendirent Sur et le misent dedens le castiel lui et ses chevaliers (1). »
Il était, s'il en faut croire Ernoul, grand temps que le marquis arrivât, car ceux qui tenaient le château de Tyr avaient déjà promis de le livrer à Saladin. Le lendemain, en effet, celui-ci se présentait aux portes de la ville espérant qu'elles lui seraient ouvertes. Averti du contre-temps survenu, il crut néanmoins qu'il aurait bon marché de Conrad, ayant entre ses mains la vie du vieux
(1) Chronique d' Ernoul, p. 182.
ul diversion
marquis, son père ; mais Conrad, insensible aux promesses comme aux menaces, déclara que, pour obtenir la liberté du prisonnier, il ne rendrait pas « la plus petite pierete de Sur ; » que bien plutôt, si on ramenait devant les murailles, il ferait tirer sur lui , « car il estoit trop viex et s'avoit trop vescui (1). »
Devant cette résistance inattendue , Saladin s'éloigna, remettant à plus tard le siège de Tyr. Il y revint en novembre 1187 , aussitôt après la prise de Jérusalem. Il pensait que la perte de la ville sainte aurait terrifié les chrétiens, et il ne doutait pas de trouver Conrad plus accommodant. Celui-ci se montra aussi ferme, aussi intraitable que la première fois.
Les musulmans se résolurent alors à entreprendre le siège par terre et par mer. Les barbotes de Conrad, sorte de vaisseaux au pont couvert de cuir, causèrent le plus grand mal à la flotte ennemie (2), et Saladin fut contraint de s'éloigner à nouveau, dans les premiers jours de janvier 1188. Au cours de la même anliée , Tripoli assiégée, à son tour, était de môme sauvée par les galères et les chevaliers de Conrad (3).
(4) Chronique d'Emoul, p. 183.
(2) Ibid., p. 238 : « Li marchis fist faire vaissiaus cou vi ers de cuir en tel manière ç'on les menoit bien priés de tiere ; et si avoit arbalestriers dedens, et si estoient les fenestres par où il traioient hors. Cil vaissiel fisent moult de mal as Sarrasins ; que galyes ne autre vaissiel nés pooient aproismier. Ces vaissiaus apeloit on Barbotes, »
(3) Ibid., p. 251-252 : a En cal point que Salehadins ot
SUR ZARA ET GONSTANTlNOPLE. 83
On peut dire, sans exagération, que ce sont les exploits du marquis de Montferrat qui sauvèrent la Terre-Sainte avant Tarrivée de Philippe-Auguste et de Richard-Cœur-de-Lion. Il n*est donc pas surprenant qu'en retour de pareils services les évoques et prélats, aussi bien ceux de Tarmée que ceux de Palestine , se soient entremis pour faire épouser au marquis Conrad la princesse Isabelle, devenue , par la mort récente de sa sœur Sybille , héritière du royaume de Jérusalem (1).
Malgré les prétentions et les droits de Guy de Lusignan, troisième mari de Sibylle, et associé par elle au trône , malgré la protection ouverte accordée à Guy par le roi Richard, Timmense majorité des croisés d'occident comme des chrétiens de Syrie, n'hésita pas à se prononcer en faveur du marquis de Montferrat (2). Conrad venait d'être proclamé roi quand il fut assassiné (1192).
On nous pardonnera ces détails un peu longs ; mais, devant le complet silence gardé sur ce point par MM. de Wailly et Riant, ils n'étaient peut-être
Triple assegie, ariverent les nés et les galies le rqy Guillaume à Sur... Dont vint 11 marchis Gonras, si fist armer de ses galyes pour aler secourre Triple, et commanda des chevaliers le roy Guillaume qu'il alaissent secourre Triple, et il i alerent... Quant Salehadins vist qu'il avoit tant de nés arivées à Triple, et de galyes et de gent crestiiens pour secorre Triple, et il vit qu'il ni poroit noient faire, si se partit. »
(1) Chronique d'Ernoul, p. 267-268.
(2) M. de Mas- Latrie, dans son excellente Histoire de Vile de Chypre (t. I, p. 25), a très-bien indiqué le grand rôle et la popularité de CSonrad.
pas inutiles pour expliquer comment nos croisés de 1201, en quête d'un chef, songèrent tout naturellement au marquis Boniface. Après la mort de Thibaut , frère de l'ex-roi Henri de Champagne , qui pouvait avoir, à commander la croisade, plus de droits que le marquis Boniface de Montferrat, frère du marquis-roi Conrad, l'heureux et infatigable adversaire de Saladin.
Boniface avait d'ailleurs montré pour la croisade un zèle de nature à appeler sur lui l'attention de nos croisés, en même temps qu'il lui méritait l'estime particulière du pape. Il avait été l'un des premiers à répondre à l'appel des cardinaux chargés par Innocent III de prêcher, dès 1198, la guerre sainte dans l'Italie du nord (1).
Touché sans doute de son empressement à se croiser, le pape lui confiait, l'année suivante, une importante mission en Allemagne, mission qui touchait à la fois aux intérêts de l'Empire et aux intérêts de la Terre-Sainte. Il devait s'efforcer de réconcilier les deux prétendants à la couronne impériale, Othon de Brunswick et Philippe de Souabe, ou tout au moins tâcher de leur faire signer une trêve de cinq années , laquelle permettrait aux princes allemands de prendre part à la croisade (2).
(1) Migne, t I, ch. xLvi, des Gesta, col. xc : « Marchio .. Monlisferrali, episcopus Cremonensis, et abbas de Lucedio, multiquealii nobiles... devoverunt se ad obsequium cruciiixi. »
(2) Monumenta Germaniœ historica , t. XVII, p. 809 j Annales Colon, max., an. 1199 : « Ëodem anno, descendit
Il ne put, il est vrai, réussir dans cette délicate et difficile entreprise ; mais le fait seul d'avoir été choisi pour une négociation de ce genre n'est pas sans donner une assez haute idée de son mérite et de son crédit personnels. Ajoutons que, par sa haute situation en Italie, par ses relations avec les princes allemands, par ses liens de parenté et d'amitié avec Philippe- Auguste (1) , il se trouvait mieux que personne peut-être en mesure de commander une armée, qui compterait dans ses rangs, avec une grande majorité de Français, bon nombre encore d'Italiens et d'Allemands.
Que nos barons de France, si turbulents d'ordinaire, si peu dociles même à leurs chefs nationaux, ne se soient pas toujours montrés pleins de déférence pour leur chef étranger, nous l'admettons volontiers ; mais il n'en est pas moins indiscutable que cet étranger n'était ni' ne pouvait être un inconnu pour la plupart d'entre eux. Son choix, sans être de ceux qui s'imposent, n'est pas de ceux non plus dont on doive s'étonner. On peut même affirmer qu'il était, dans les circon-
Conradus Moguntinus archiepiscopus ab Italîa, et cum eo Bonifacius de Monte- Ferreo, ut discordiam que in regno orta fuerat... sedarent , et si nequirent istud efficere, ut alleruter eorum cessaret, ex consilio principum per quinquennium pax firmaretur. Sed quid intenderint, vel quid contulerint cum Philippe, licet non innotuerit^ rex Otto invitatus a marchione ut Bobardiam veniret, renuit. »
(1) Villehardouin, par. 42, p. 24-26 : « l\ (Boniface) vint, al jor que il li orent mis, par Ghampaigne et parmi France, où il fu mult honorez, et par le roi de France, oui cosins il ère, >
86 LA DIYERSION
stances données, aussi naturel, aussi justifié que possible • Il n'est donc pas plus juste peut-être de Yoir dans l'élection du marquis de Montf errât une des causes de la dispersion de nos croisés, qu'il n'est nécessaire d'y voir un premier résultat des machinations allemandes.
Nous allons chercher d'ailleurs ce qu'il faut penser au juste des machinations allemandes, comme aussi des trahisons vénitiennes.