DE QUELQUES DATES SUSPECTES DANS LA CORRESPONDANCE
d'innocent III.
On sait de quel précieux secours est pour les travailleurs le grand recueil de Potthast, qui continue si heureusement les Regesta pontificum romanoriim de Jaffé. Que certaines erreurs de détail se soient glissées dans une œuvre aussi considérable, que Potthast se soit trompé parfois en assignant à telle ou telle Lettre non datée une date hypothétique, la chose était inévitable. 11 est clair que le savant éditeur n'a pu se livrer à un examen critique des milliers de documents enregistré^par lui. Ce n'est donc point pour la puérile satisfaction de le prendre en défaut, ici ou là, que nous nous sommes permis de discuter quelques-unes de ses hypothèses. En cherchant' à fixer d'une façon plus précise la date de certaines Lettres d'Innocent III, nous n'avons eu d'autre pensée, d'autre préoccupation que d'éclairer le récit même des événements exposés ou discutés par nous dans le cours de cette étude.
Les réserves que nous avons à faire portent sur trois groupes de Lettres, enregistrées par Potthast aux numéros suivants : 1848-1849, 1947-1948, 2122-
Premier groupe.
Les numéros 1848, 1849, correspondent aux Lettres 161, 162 du livre V, dont nous avons parlé p. 198. Toutes les deux sont relatives à Taffaire de Zara et ont été classées par Potthast parmi les Lettres de février 1203. Il est certain que la seconde a été écrite au moment où les envoyés de Zara allaient quitter la cour pontificale. Il est probable même qu'Innocent III la confia à Tévêque Nivelon pour la transmettre aux comtes et barons, en même temps que ses instructions orales. C'est du moins ce qu'on est en droit de conclure du passage suivant, déjà cité (p. 201) : « Cœterum werhs, quaedam in ore posuimus episcopi memorati quae ipse vobis poterit fideliter explicare. »
Nous avons dit que l'ambassade de Nivelon était revenue au camp de Zara, probablement à la fin de mars ; Potthast n'a donc pas dû se tromper de beaucoup en proposant pour la Lettre 162 du livre V ♦ la date approximative de février. Mais Tautre, la Lettre 161 , adressée « à l'armée des croisés », est-elle de la même époque? C'est ce qu'il faut examiner. Voici d'abord les raisons à donner en faveur de l'opinion de Potthast:
Il est certain qu'on retrouve, au début des deux Lettres, les mêmes souvenirs, les mêmes images bibliques :
Première Lettre.
«... Ecce etenim aurum versum est in scoriam... cum a puritate vestri propositi recedentes et in invium déclinantes a via 5 quasi manum retraxistis ab aratro et retrorsum cum Loth conjuge respexistis... Habentes igitur faciem non euntis in Hierusalem, sed descendentis potius in iEgyptum, in Hierico ab Hierosolymis descendistis... » (Lettre 161, Migne, t. I, col. 1178.)
Seconde Lettre.
« ... Cum enim ab iEgypto in Hierusalem ascendere novissetis , ab Hierosolyma descendistis potius in iEgyptum, et rétro cum Loth conjuge respexistis.... » {Lettre 162, Migne, t. I, col. 1179.)
L'analogie est incontestable; mais il est vrai qu'on retrouverait sans peine, dans mainte autre Lettre de toute époque, des phrases analogues, fort habituelles à la chancellerie romaine. L'une des Lettres mêmes dont nous aurons à nous occuper tout à l'heure, et qui est, sans contredit, postérieure aux deux précitées, reproduit absolument les mêmes expressions :
« Cum egressi fueritis de iEgypto, ... manum retrahentes ab aratro, et respicientes cum conjuge Loth retrorsum... » (Migne, t. II, col. 106.)
De ce que lesdites expressions se rencontrent aux Lettres 161 et 162 du livre V, on ne saurait
donc en conclure d'aucune façon qu'elles ont été écrites dans le même temps et dans les mêmes circonstances.
11 est vrai qu'elles ont, en outre, une partie commune, relative à Taffaire de Zara :
t Gum enim illuc navigio venissetis, signa vestra contra civitatem protinus expandentes, tentoria in obsidione fixistis, vallavistis undique civitatem et muros ipsius non sine multa effusione sanguinis suffodistis. Gumque cives subire cum Venetis judicium nostrum vellent, nec in hoc etiam apud vos potuissent misericordiam invenire, circa muros suos Grucis imagines suspenderunt. Sed vos in injiiriamGrucifixinon minus civitatem impugnastis et cives, sed eos ad deditionem violenta dextera coegistis. Debuerant autem vos a tam nequissimo proposito vel reverentia Grucis assumptse, vel charissimi in Ghristo filii nostri, régis Hungarorum illustris, et nobilis viri Andrese ducis, fratris ejus, devotio, qui pro terrse sanctae subsidio crucis signaculum assumpserunt, vel saltem apostolicae sedis auctoritas, quse vobis curavit districtius inhibere ne terras Ghristianorum invadere vel laedere tentaretis , nisi vel ipsi vestrum iter nequiter impedirent, vel alia causa justa vel necessaria forsan occurreret, propter quam aliud agere accedente consilio legati possetis. Ne vero prsemissa inhibitio segniter audiretur, si qui contra eam venire praesumerent, eos denuntiavimus excommunicationis vinculo innodatos et beneficiis indulgentiaî quam apostolica sedes crucesignatis induisit immunes. Gaeterum licet dilectus filius noster Petrus, tituli S. Marcelli presbyter cardinalis, apostolicse sedis legatus, prohibitionis nostraa tenorem
quibusdam ex vobis exponere curavisset et tandem litterae nostree fuissent publiée praesentatse, nec Deo, nec sedi apostolîcae detulistis , sed ut se redderent coegistis miseros Jadertinos. Veneti ergo in oculis vestris subverterunt muros civitatis ejusdem, spoliaverunt ecclesias, œdificia destruxerunt, et vos cumeis Jadertinorum spolia divisistis. »
Ces longs reproches , adressés d'une pari à l'armée des croisés, de Tautre, aux comtes et barons, pouvaient et devaient faire , de prime abord, assigner aux Lettres 161, 162, une origine et une date communes. Nous avouons que telle était aussi notre première idée, au moment même où nous commencions à écrire notre volume.
Toutefois, il nous semblait étrange que la Lettre 161 tournât court si brusquement, ne disant mot ni de l'ambassade de Nivelon, ni des regrets des croisés, ni des recommandations à eux faites pour s'entendre avec le légat Pierre, en vue de leur absolution définitive, toutes choses qui tiennent une si large place dans la Lettre aux comtes et barons. Nous nous demandions, par suite , si la ressemblance des deux Lettres n'était pas beaucoup plus apparente que réelle. Nos doutes , à cet égard, se changèrent vite en certitude, quand nous eûmes consulté le texte des Annales ecclésiastiques. Raynaldi n'a point réuni les deux Lettres comme l'a fait Potthast ; il dit nettement que la première a été écrite par le pape à la nouvelle de la prise de Zara, et que ce sont les menaces y-
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contenues qui décidèrent les croisés à implorer leur pardon du pontife :
t Permoti his literis Galli episcopum Suessionensem, Martinum abbatem, ac magistrum Joannem Parisiensem misère ad Innocentium , quem flexêre ad clementiam. > (Annales ecclesiastici, t. XIII, p. 95.)
Ainsi, loin d'être une réponse à Tambassade de Nivelon, la Lettre 161 serait, au contraire, la cause même, ou tout au moins l'une des causes de cette ambassade. Il nous paraît absolument certain que Raynaldi a ici tout à fait raison contre Potthast. Il n'est guère admissible, en effet, qu'Innocent III ait attendu jusqu'en février, ou mars peut-être, les envoyés des croisés pour faire connaître à ceux-ci l'indignation que lui avait causée leur conduite. Il a dû la leur reprocher, dès que lui fut parvenue la nouvelle de la prise de Zara ; et la Lettre écrite en la circonstance, ne saurait être autre que notre Lettre 161, toute remplie, uniquement remplie des reproches du pontife sur le fait de Zara.
Un mot, du reste, qui précède immédiatement les reproches cités plus haut, semble bien indiquer l'époque où ils ont été écrits ^siciitnuper Jaderam accepimus vos fecisse ». C*est donc bien, comme nous le disions, à la première nouvelle de l'événement; et il est de toute évidence que cette première nouvelle a précédé, d'assez longtemps sans doute, l'arrivée de Tévêque de Soissons auprès d'Innocent III. Les croisés étaient arrivés le 10
novembre devant Zara ; la ville fut prise quinze jours plus tard d'après la Devastatio : « Jadrenses a die quîntadecima civitatem reddiderunt ». La Lettre doit donc être de la fin de 1202, ou des premiers jours de 1203 ; ce fut elle qui décida vraisemblablement les croisés à faire amende honorable; et la Lettre aux comtes et aux barons, rapportée plus tard par Tévéque de Soissons, doit ainsi se trouver séparée de la précédente par un intervalle d'un, deux ou trois mois peut-être.
Deuxième groupe.
Le second groupe comprend également deux Lettres, numérotées 1947-1948, par Potthast, et placées par lui hypothétiquement au 20 juin 1203. Ce sont les Lettres 101, 102, du livre VI, dont nous avons parlé (p. 202, 203, 221, 222), et qui figurent au t. II de Migne (col. 106-110).
L'une est adressée au marquis et aux comtes « MœxhioniUoniisîeTTdiii, B.Flandriœ, L. Blesensi et H. Sancti Pauli comitibus » ; l'autre aux croisés « Crucesignatis. »
La première est datée de Ferentinum « anno sexto ». Or, d'après la chronique de Fossa-Nova, Innocent III serait arrivé, cette année là, le 7 mai à Ferentinum : « NonisMaii... dominuspapa venit Ferentinum ». (Muratori, t. VII, col. 886), La chronique de Fossa-Nova doit être à peu près dans le vrai, car les Registres de la Correspondance contiennent dès le 14 [voir n° 1900 de Potthast), des
Lettres datées de cette localité, où le pape séjourna jusqu'en septembre. Nous avons donc au moins la certitude que notre première Lettre en question ne saurait être antérieure à la période du 7 au 14 mai. Nous la placerions plus volontiers en mai qu'en juin; en voici la raison: Cette Lettre 101, à Boniface et aux comtes est une réponse directe aux Lettres 99-100, dont nous avons eu Toccasion de signaler l'importance et l'intérêt (p. 201-202).
Les comtes d'une part, Boniface de l'autre, tout en remerciant Innocent llï de l'absolution de Zara, le prévenaient qu'ils n'avaient pas cru devoir publier la sentence d'excommunication vénitienne, avant d'avoir attiré son attention sur l'inopportunité d'une pareille mesure. Or, ces deux Lettres portent, la première du moins, la date d'avril, devant Zara. L'envoyé du légat Pierre Gapuano, qui se trouvait alors au camp, pour suivre l'affaire, dut transmettre sans retard à qui de droit les observations ci-dessus. Elles ont dû parvenir à leur adresse, sinon fin avril, du moins dans les premiers jours de mai ; et il n'est guère admissible que le pape ait attendu jusqu'au 20 juin pour y répondre; d'autant que. dans sa réponse. Innocent III renouvelait la défense aux croisés de rien tenter contre l'empire grec ; et il y avait, à cette époque^ près d'un mois déjà que la flotte était en route pour Conslantinople^ ayant quitté Corfou vers la Pentecôte, c'est-à-dire le^ 25 mai. Il est probable que la Lettre 101 doit être antérieure au départ de Corfou; et nous croyons
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quTi faut avancer d'un mois environ la date proposée par Potthast.
L'écart pour la seconde doit être beaucoup plus considérable, et la fixation de la date offre un autre intérêt. Nous croyons qu'ici encore on s'est gravement trompé en assignant une date commune aux deux Lettres 101 et 102. Gomme cette seconde, aux croisés, s'est trouvée, sans doute par hasard, figurer dans les Registres au milieu de pièces datées de Ferentinum, on a pu et dû, à première vue, la croire écrite de cet endroit, et postérieurement au 14 mai 1203. Mais, s'il est bien certain que l'original manuscrit ne porte pas la mention de Ferentinum, il nous paraît prouvé que la Lettre 102 a précédé, non -seulement la réponse d'Innocent III à Boniface, mais même la Lettre de Boniface à Innocent III , dont nous parlions tout à Theure.
En effet , parmi les arguments qu'il invoque pour excuser l'ajournement de l'excommunication vénitienne, le marquis de Montferrat rappelle les conseils donnés par Innocent III luimême, conseils de prudence et de ruse pour la conduite à tenir vis-à-vis des Vénitiens, dans le cas où ces derniers chercheraient des prétextes à rompre l'expédition :
« Attendens igitur, imo tenens pro certo quod eo loco et tempore litterse vestraî nullatenus possent ostendi quin statiiii noster dissolu eretur exercitus et stoliiim rumperetur, reminiscensque de consilio vestro
limita dissimulanda fore loco et tempore, si Veneti ad dissolu tionem stolii aspirarent... consilium habui litteras illas ad tempus supprimendas... » (Lettre 100, Migne, t. II, col. 100.)
Lesdits conseils se trouvent, ainsi que nous Tavons déjà constaté (p. 202\ inscrits en toutes lettres dans TÉpitre 102 aux croisés :
« Provideatis autem prudenter et caute, ut si forte Veneti voluerint occasiones aliquas invenire quod exercitus dissolvatur, multa pro tempore dissimulare ac tolerare curetis... » (Lettre 102, Migne, t. II, col. 110.)
Il est impossible de ne pas être frappé de l'analogie que présentent les deux phrases; on dirait que Bonîface a tenu en quelque sorte à reproduire les expressions mêmes dont s'était servi Innocent III, et il n'est guère douteux qu'il ait eu sous les yeux cette prétendue Lettre du 20 juin, au moment oîi il écrivait sa Lettre d'avril 1203.
L'épitre 102 aux croisés serait donc très-probablement de mars 1203. C'est elle, et non l'épitre 161 du livre V, qui dut être remise à l'évêque de Soissons, en même èemps que la Lettre 162, adressée aux comtes et barons. Elle ne fait, il est vrai, aucune mention des envoyés de Zara; mais tous les détails qu'elle renferme concordent pour prouver qu'elle a été écrite, soit pendant leur séjour, soit au lendemain même de leur départ
L'évêque Nivelon avait assuré le pape que les
croisés repentants étaient prêts à lui donner toute satisfaction pour l'affaire de Zara; quel est le premier mot d'Innocent III, dans la Lettre en question? Que si ces dispositions sont sincères, Dieu se trouve déjà satisfait :
t Si vere vos pœnitet de commisso, et pie ne proposais satisfacere de peccato, Dominum vobis credimus , imo novimiis placatiim... » (Migne, t. II, col. 107.)
Qu'avait dit d'autre part au pontife le collègue de l'évêque de Soissons, Jean de Noyon? Que l'excommunication vénitienne serait de nature à produire un déplorable effet sur les croisés; que bon nombre peut-être hésiteraient à s'embarquer avec des excommuniés. Innocent III, tout en maintenant sa décision contre les Vénitiens, ne pouvait pas ne pas être très-frappé des observations présentées. Est-il admissible, nous le demandons, qu'il ait renvoyé les députés de Zara sans les charger de ses instructions à cet égard, sans leur donner les moyens de lever les scrupules prévus par Jean de Noyon? Or, quelle est la seconde phrase de la prétendue Lettre de juin aux croisés ? Que^ si les Vénitiens ne veulent pas donner les satisfactions exigées, le pape permettra néanmoins aux croisés de naviguer avec eux, et il leur déclare qu'ils le pourront faire sans péché :
« Quodsi (Venoti) nec satisfacere forte voliierint nec
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absolvi... permittimus vobis ut cum ipsis in terram Saracenorum vel Hierosolymitanam provinciam... navigio transeatis, quanto minus poteritis, cum dolore tamen et amaritudine cordis , et sub spe veniae communicantes eisdem... Licet ergo dux Venetorum dominus navium, ... in excommunicatione persistât, vos tamen, ... dum in navibus ejus fueritis, ipsius excommunicatio non continget, et excusabiles eritis apud Deum... > (Migne, t. II, col. 107-108.)
Franchement, cette autorisation rassurante se comprend et s'explique en mars, avant le départ de Zara; mais une fois rembarquement opéré, quand les croisés ont déjà navigué, sur navires vénitiens, de Zara à Gorfou, quand ils sont, sur navires vénitiens^ en route pour Constantinople, Tautorisation n'aurait-elle pas un caractère absolument dérisoire?
Ce qui eût été dérisoire aussi, de la part du pape, et plus encore peut-être, c'est de promettre ses bons offices, auprès de Tempereur Alexis, à des gens en marche pour renverser ledit empereur. Innocent III, en assez mauvaises relations avec Alexis Goramène au début de la croisade, avait pourtant obtenu de lui, qu'à défaut d'un concours effectif, il fournirait au moins des vivres à l'armée, durant son trajet le long des côtes de l'empire. 11 va donc écrire à l'empereur pour lui rappeler ses engagements, et il en avertit les croisés :
« Ne autem victualia vobis desint, Gharissimo in Ghristo filio nostro imperatori Gonstantinopolitano ,
scribemus, ut, juxta quod per litteras suas nobis ipse promisit, victualia vobis faciat exiberi. » (Migne, t. Il, col. 109.)
Il est évident qu'au 20 juin le pape n'eût pas tenu un pareil langage, alors qu'il devait savoir Texpédition de Gonstantinople définitivement résolue, et même commencée. Sans doute il connaissait depuis longtemps les dispositions des chefs à cet égard ; il avait dû prévoir, dès le premier jour, que la majorité de Tarmée finirait par suivre ses chefs, que bon gré, mal gré, elle irait à Gonstantinople, comme elle était allée à Zara. Il n'en est pas moins vrai qu'il n'eût pas écrit les lignes ci-dessus, si les circonstances ne lui avaient laissé quelque espoir, permis quelque illusion. Or, nous avons vu (p. 267), par la Lettre au légat Pierre, qu'à la date du 21 avril. Innocent III regardait comme à peu près certaine déjà la marche sur Gonstantinople. Tout concourt donc bien, ainsi que nous le disions plus haut, à prouver que la Lettre 102 du livre VI, ne saurait être placée en juin, comme le propose Potthast. Elle a dû, sinon accompagner, du moins suivre de très-près la Lettre 162 du livre V, évidemment écrite au moment de l'ambassade de l'évêque Nivelon, c'est-àdire, selon toute vraisemblance^ dans le courant de mars 1203.
Troisième groupe.
Le troisième groupe contient les n^" 2122-2125
de Potthast, correspondant aux quatre Lettres 229- 232 du livre VI, adressées, la première à Fempereur Alexis IV, la seconde aux marquis, comtes, barons et chevaliers de Tarmée, les deux dernières aux évéques de Soissons et de Troyes.
Toutes les quatre sont datées d'Anagni « anno sexto » ; or, nous savons qu'Innocent III avait quitté Ferentinum pour Anagni, fin septembre ou commencement d'octobre de Tannée précédente. Du moins, les dernières Lettres de Ferentinum sont encore de septembre 1203, tandis que les premières d'Anagni sont du mois d'octobre suivant. [Voir n°» 1999-2000 de Potthast.) A la fin de la sixième année du pontificat, c'est-à-dire le 21 février 1204, le pape se trouvait encore à Anagni, d'où il ne partit que du 6 au 14 mars. ( Voir n*»" 2151- 2152.)
Les quatre Lettres qui nous occupent ont donc été sûrement écrites entre les derniers jours de septembre 1203 et le 22 février 1204. Potthast les a placées du 7 au 14 février. Nous les croyons bien antérieures, et nous les placerions plus volontiers aux premiers temps du séjour d'Anagni.
Nou& devons dire tout d'abord que nous nous expliquons mal comment deux Lettres différentes ont pu être écrites, en même temps, aux évêques de Soissons et de Troyes. 11 est probable qu'il y a eu ici une première erreur commise, et que la Lettre 232 a précédé les trois autres au moins de quelques jours. Elle semble bien^ comme celles-ci, postérieure à la restauration d'Alexis IV, puisque,
dans la dernière phrase, il se trouve mentionné sous son litre d'empereur :
«... procuretis ne forte scintilla devotionis, quse in ipso imperatore videtur accensa, in jacturam non tam nostram quam suam, possit existingui. » (Migne, t?II, col. 263.)
Mais à la différence des précédentes, la Lettre 232 ne contient aucune allusion aux Lettres de notification envoyées au pontife, après la première prise de Gonstantinople;elle ne dit mot des protestations plus ou moins sincères, plus ou moins rassurantes , faites à cette occasion , soit par Alexis IV, soit par les croisés. On dirait qu'Innocent III n'a encore appris que par ouï-dire, d'une façon indirecte, les événements survenus; il les passe sous silence. Jusqu'à ce qu'il sache à quoi s'en tenir officiellement sur les dispositions des croisés et du jeune empereur, sur les résultats de l'expédition de Grèce, il affecte de ne voir dans ladite expédition qu'une nouvelle preuve de désobéissance à ses ordres; bien qu'il se montre moins sévère que lors de l'affaire de Zara , il se croit obligé de rappeler aux évêqaes de Soissons et de Troyes que peut-être les vainqueurs de Constantinople ont commis une nouvelle faute dont ils devraient se faire absoudre. Il semble qu'il attende leurs excuses, ou leurs explications, et qu'il soit presque étonné de ne pas les avoir encore reçues.
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Les croisés étaient entrés dans Gonstantinople le 18 juillet, et ils n'en donnèrent avis au pape que le 25 août (Migne, t. IL Lettre 211 du liv. VI, col. 237-240). Du moins, c'est la date que porte la Lettre du jçune Alexis, très-vraisemblablement jointe à celle des croisés : « Datum in Urbe regia, VIII Kal. septembris. » (Migne, t. II, Lettre 210 du liv. VI, col. 236-237.)
Les trois Lettres 229-231 sont évidemment la réponse à la double notification du 25 août. Est-il admissible que cette réponse ait été si tardive, que le pape ait attendu jusque vers le 7 ou le 14 février pour dire aux croisés, comme à l'empereur, ce qu'il pense de leur conduite ou de leurs promesses. Nous avons montré (p. 232), que lesdites promesses n'avaient qu'à demi rassuré le pontife. Il aurait donc dû tenir à s'en expliquer au plus vite avec ses correspondants, surtout avec les évoques et les chefs de l'armée, pour que ceux-ci obtinssent d'Alexis IV des gages plus sûrs, des preuves plus indiscutables de ses bonnes intentions, de sa bonne volonté.
Le 14 février, il eût été un peu tard pour demander ou attendre quoi que ce soit du jeune Alexis ; il y avait trois semaines déjà qu'une nouvelle révolution lui avait coûté le trône et la vie. Son court règne avait duré, d après Nicétas. six mois et huit jours.
A la rigueur, on peut objecter que le pape, le 14 février^ ignorait peut-être encore la catastrophe du 25 janvier i2Î)4. Dans tous les cas, il devait
savoir que, depuis la mi-novembre 1203, la mésintelligence avait commencé entre Alexis IV et les croisés, pour aboutir bientôt à une brouille ouverte et complète. Au retour de son voyage à travers l'empire, où il avait reçu la soumission des provinces, le jeune empereur, s'il faut en croire Villehardouin, s'était départi peu à peu de ses égards habituels vis-à-vis de ses anciens protecteurs :
t Ensi demora l'empereres Alexis inult longuement en l'ost où il fu issuz , trosqiie à la saint Martin ; et lors revint en Gonstantinoble ariere...
« L'empereres, qui mult ot bien fait son afaire et mult cuida estre au desseure, s'enorgueilli vers les barons et vers cels qui tant de bien li avoient fait; ne ne les ala mie veoir en l'ost si com il soloit faire. Et il envéoient à lui, et prioient que il lor feist paiement de lor avoir, si com il lor avoit convent. Et il les mena de respit en respit , et lor faisoit d'ores en altres petiz paiemenz et povres ; et en la fin devint noienz li paiemenz. » ( Villehardouin, par. 207-208, p. 120.)
Il faut avouer que le moment eût été assez mal choisi pour engager les barons à plaider auprès d'Alexis IV la cause de TÈglise romaine. Ils avaient d'autres préoccupations que de savoir si l'union des deux Églises allait s'opérer. Ils devaient se demander, et le pape avec eux, ce que, devant cette trahison de l'empereur, deviendrait l'armée de la croisade.
Il nous paraît donc, ainsi que nous le déclarions plus haut, tout à fait inadmissible que les Lettres