PREMIÈRE PARTIE
BIOGRAPHIE DE DENEUX
Malgré l’importance qu’a pu offrir le D r Deneux, il ne figure, dans les biographies médicales, ni du Dictionnaire en 60, ni de Bayle, ni de Dezeimeris, et ce qu’on en dit dans les biographies générales, celle de Didot, par exemple, est fort incomplet. Les notions les plus étendues qu’on ait données sur ce médecin se trouvent dans un éloge historique que Dubois, d’Amiens, fit à la fois de Capuron, de Deneux et de Baudelocque (i) devant l’Académie de médecine.
C’est l’intérêt historique et scientifique, c’est surtout un sentiment de justice qui m’ont porté à écrire la présente biographie.
Ce que je vais dire de Deneux est tiré des renseignements publiés et des manuscrits que je possède de ce médecin, manuscrits dans lesquels l’auteur a pour ainsi dire tracé lui-même sa biographie.
(i) Mémoires de l’Académie de médecine. — Paris, 1 855 , tome 19.
Louis-Charles Deneux est né le 25 août 1767, à Heilly, commune d’environ 800 habitants, dans le département de la Somme, et qui avait déjà donné naissance au professeur Baudelocque dont la famille va figurer ici.
Le père de Deneux était un modeste tailleur de village ; sa mère était cousine germaine des Baudelocque, et sans l’aide de cette dernière famille, le jeune Deneux n’aurait pas pu avoir l’éducation qui lui a permis d’embrasser la carrière médicale.
De 1782 à 1789, Deneux suivit à Parislescours de chirurgie et d’accouchements, sans cependant que Jean-Louis Baudelocque, alors accoucheur en grande vogue dans la capitale, fît grand’chose pour lui, puisqu’il rentra dans sa commune, se fit recevoir en 1790 maître en chirurgie à Amiens, enfin il alla exercer dans le village deVignacourt où il n’eut pas de succès.
Deneux entra, en 1792, comme chirurgien-major, dans le 3 e bataillon des volontaires de la Somme, puis chirurgien en chef de la 24 e demi-brigade d’infanterie, et en 1795 il quitta la carrière militaire pour exercer la chirurgie civile dans la petite ville appelée Albert. Ce chef-lieu de canton, qui pouvait avoir alors deux mille âmes, ne lui offrait pas de grandes ressources, devant disputer la clientèle à d’autres médecins, mais il lui permit de s’y marier avec une femme qui a beaucoup contribué à la carrière rapide que nous allons désormais lui voir parcourir.
Sa femme était la fille de madame Canto, dame de confiance attachée à la maison du duc de Choiseul-Gouffier, ancien ambassadeur à Constantinople, et la duchesse avait servi de marraine à la demoiselle Canto.
Ce mariage, au dire de Deneux, ne fut pas bien lucratif, car les événements révolutionnaires paraissent avoir privé la dame Canto du peu de fortun e qu’elle pouvait donner à sa fille, mais l’appui de la famille Choiseul-Gouffier, comme nous allons le voir, valait plus que la dot. Ainsi nous voyons Deneux suivre cette famille à Amiens, où il devient le médecin des Choiseul-Gouffier et des nombreuses connaissances de cette, famille.
Voyant que son simple titre de Chirurgien de l’école d’Amiens, était déjà au-dessous de la position qu’il occupait et plus encore de celle qu’il avait en perspective, Deneux se décide à retourner à Paris pour perfectionner ses connaissances médicales et se faire recevoir docteur, titre qui conférait le droit d’exercer dans toute la France.
En 1804, Deneux soutient devant la Faculté de médecine une thèse fort importante sur les ruptures de la matrice, thèse qui prouve de sa part des études sérieuse^ sur la science des accouchements. Evidemment le séjour de Paris permit à Deneux, nonseulement de profiter de la bienveillance de Baudelocque, comme parent et comme professeur, mais il en reçut assez de bienfaits pour l’appeler plus tard son maître, son bienfaiteur, son second père. 1804 était précisément l’année où Sacombe ayant diffamé Baudelocque, celui-ci lui intenta un procès resté célèbre.
Le nom de Baudelocque à Heilly paraissait appartenir à plusieurs familles, parentes entr’elles, et le professeur lui-même avait quatre frères dont deux procureurs et deux maîtres comme lui en chirurgie, mais beaucoup moins connus, et tous recevaient plus ou moins Deneux.
De retour à Amiens, ce dernier y acquiert une position de plus en plus importante, non-seulement au point de vue de la clientèle qui lui permettait désormais de gagner de l’argent, mais des places et des honneurs.
Ainsi de 1798 à 1810, il avait été nommé chirurgien chef adjoint au dépôt de mendicité, chirurgien en chef de l’hôpital St-Charles, et de la maison de justice, chirurgien de l’Hôtel-Dieu, enfin professeur d’anatomie et de physiologie à l’Ecole d’instruction médicale d’Amiens. C’était tout ce qu’il pouvait espérer obtenir dans la capitale de la Picardie.
Mais Deneux n’avait alors que quarante ans et les circonstances étaient assez favorables pour pousser son ambition à aller plus loin.
La famille Choiseul-Gouffier était venue s’établir à Paris, et quoiqu’elle appartînt au parti royaliste, elle avait conservé pendant la révolution et l’empire de très grandes relations. Mais ce qu’il y eut de plus favorable pour Deneux, c’est que la duchesse Choiseul-Gouffier était mère de plusieurs enfants, surtout de filles, et ces enfants, en se mariant, multiplièrent les relations et l’influence de la famille. Or Deneux qui avait été le médecin des Choiseul-Gouffier à Amiens, conserva avec eux des relations d’amitié, et même des relations médicales quoique éloignées, si bien qu’il fit à Paris une quinzaine de voyages pour accoucher les filles et les brues de la duchesse Choiseul-Gouffier devenue une des dames les plus répandues du noble faubourg Saint-Honoré.
Ces voyages à Paris resserraient toujours les liens entre Deneux et Baudelocque. Deneux aussi conti-
nuait à s’occuper avec succès d’accouchements, au point de vue pratique surtout, sans négliger tout-àfait le côté scientifique, si bien que Baudelocque lui-même paraissait parler de Deneux comme du seul accoucheur capable de lui succéder : mais nous allons voir que la place devait être disputée.
A côté de Baudelocque qui était à la fois Professeur à la Faculté, Chirurgien et Professeur à la Maternité, surtout accoucheur très répandu en ville, il y avait Professeur d’accouchements à l’Ecole, Alphonse Leroy, mais qui n’avait guère de clientèle. Evrat, au contraire, avait une bonne clientèle, quoique ne tenant pas à l’Ecole ; enfin il y avait Désormeaux, Gardien, Maygrier, Dufay, Capuron et quelques autres qui faisaient des cours particuliers sans faire beaucoup d’accouchements en ville.
Antoine Dubois, qui jadis avait fait aussi des cours d’accouchements, s’était depuis adonné plutôt à la chirurgie.
On était alors sous l’empire. Napoléon venait de se remarier le i er avril 1810 et Baudelocque était nommé d’avance l’accoucheur de l’impératrice, lorsque la mort vint le frapper le 3 mai de la même année.
Deneux, dans son manuscrit, déclare que par deux fois on l’avait déjà appelé à Paris pour s’y établir et succéder à Baudelocque, mais qu’il n’avait pas voulu accepter pour ne pas faire concurrence à son parent, son maître, son bienfaiteur.
Il accepta la troisième fois, c’est-à-dire après la mort de Baudelocque. Ainsi s’étant rendu le 4 mai à Paris, pour la mort de son parent, il arrête avec la famille Choiseul-Gouffier de venir s’établir définiti-
vement dans là capitale, ce qui fut fait le 20 mai, laissant à Amiens, non-seulement une très belle position, mais une partie, dit-il, des honoraires qu’on lui devait (9 à 10 mille francs). Il s’en fallut de beaucoup que Deneux succédât à Baudelocque non-seulement pour les places, mais pour la clientèle. La succession fut éparpillée entre les prétendants qui étaient là pour en attraper le plus possible.
L’impératrice Marie-Louise devient enceinte et accouche le 20 mars 181 x. C’est Antoine Dubois qui est appelé à l’assister, comme c’est lui qui remplace Baudelocque à la Maternité en qualité de chirurgien professeur. Tous les accoucheurs que nous avons vus plus haut, et surtout E vrat, prennent le plus qu’ils peuvent de la succession de Baudelocque; c’estpeutêtre Deneux qui en eut le moins pour commencer.
Mais Deneux ne perdit pas courage. Il avait alors 43 ans. D’un physique assez agréable, il avait dans les manières et dans le langage une certaine recherche contractée dans le milieu élevé qu’il avait fréquenté ; il avait surtout ce savoir-faire de courtisan, qui profite de tout auprès des grands pour faire son chemin. Du reste sa protectrice, madame Choiseul-Gouffier, avait parlé de lui dans le faubourg Samt-Honoré , elle ne cessait d’en parler, et les filles, les brues de cette dame, faisant écho, Deneux put espérer un certain avenir. Il était déjà présenté et reçu en divers salons du grand monde.
Aussi actif qu’intelligent, Deneux, qui a des loisirs, se met aux travaux de cabinet pour approfondir la science et l’art des accouchements. En 181 3 , il commence la publication de quelques travaux. En 181 5 , il se met à faire des cours particuliers
d’accouchements et il a du succès. Il avait, dit-il, plus de cent élèves, tandis qu’Antoine Dubois, qui s’était remis à faire des cours, après une suspension de vingt ans, avait moins d’élèves que lui.
La clientèle venait lentement, mais elle venait dans un milieu élevé. Son premier accouchement fut, dit-il, celui de la brue de la gouvernante que Napoléon avait donnée à son fils (M me la comtesse de Montesquiou), et ici il supplanta Antoine Dubois, qui aurait voulu l’accoucher, puis vinrent les filles, les parentes et les amies de madame Choiseul-Gouffier.
Les choses étaient assez bien acheminées, lorsque les événements politiques de 181 5 firent partir, de Paris, une foule de dames de tous les partis pour aller faire leurs couches au loin, ce qui fit perdre à Deneux plus de quarante accouchements, d’après ce qu’il dit.
Louis XYITI ayant fini par s’installer sur le trône, Deneux voit revenir toute la société qui l’avait protégé et lui-même se met à la suite pour faire la cour aux dames qui entourent le pouvoir. Si bien qu’en mars 1816, il se fait recommander par le duc de Richelieu à la Faculté de médecine, pour tâcher d’obtenir la chaire d’accouchements, restée vacante après la mort d’Alphonse Leroy, mais la Faculté l’éconduit. Nous verrons, du reste, par la suite, que n’ayant pas été élevé sur les marches de l’Ecole, Deneux a été toujours considéré par elle comme un étranger, un intrus, qu’il fallait combattre à découvert ou sans le paraître ; système ancien et qui n’a pas encore vieilli à l’Ecole, je le sais par expérience.
Deneux eut plus de succès auprès de la duchesse
de Berry, dont il devint l’accoucheur, disputant la place à Antoine Dubois, à Gardien, à Evrat et à d’autres qui intriguaient pour l’avoir. Il avait pour lui la duchesse de Reggio, dame d’honneur auprès de la duchesse de Berry, la marquise de Gourgues, dame d’accompagnement, et surtout la comtesse de la Ferronnays, dame d’atours, une de ses plus chaudes protectrices.
La duchesse devient grosse; elle habitait alors l’Elysée-Bourbon, et Deneux est, en avril 1816, désigné pour l’accoucher.
L’accoucheur était obligé de passer à l’Elysée les trois derniers mois de la gestation pour être plus à même de prêter ses soins à sa cliente. L’accouchement n’eut lieu que le r6 mars 1817 par la naissance d’une fille qui vécut peu d’heures. Deneux raconte ici avec des détails minutieux, non-seulement tous les événements mais jusqu’à ses rêves. Le choix anticipé des nourrices fut une grande affaire, cent vingt-neuf postulantes sollicitaient la place, et pour procéder au choix, on avait convoqué non-seulement la Faculté (médecins et chirurgiens) du duc de Berry, mais la faculté du roi. La lecture de la constatation du sexe de l’enfant par les témoins désignés officiellement et par le roi lui-même, l’acte d’enregistrement et une foule de cérémonies, d’étiquettes, prêtent à rire pour ceux qui n’y sont pas habitués. La mort de l’enfant étant survenue, on procéda à l’autopsie en présence des facultés réunies, et on ne fit pas tout* à-fait l’éloge de Deneux.
En dédommagement des peines de Deneux, on veut lui offrir la place de professeur à l’Ecole et il dit dans la manuscrit l’avoir refusée cette fois.
Une deuxième grossesse a lieu et le 1 3 septembre 1818, la duchesse de Berry met au monde un petit garçon de 4 mois 1/2, c’est-à-dire que jusqu’ici les soins de Deneux n’ayant pas eu un heureux résultat, on ne manquaitpas de lui en attribuer la cause pour le faire remplacer par d’autres médecins; mais l’accoucheur avait su s’emparer de l’esprit du duc de Berry, et surtout de celui de sa cliente, de sorte qu’il garda sa place.
Une troisième grossesse a lieu et cette fois Deneux redouble de précautions auprès de la patiente, lui interdisant toute sorte de mouvements, non-seulement du corps mais de faire aucun mouvement des bras, soit en travaillant, soit en jouant. Enfin le 21 septembre 1819, la duchesse de Berry met au monde un enfant bien vivant et à terme, mais c’est une fille. Deneux avoue avoir reçu cette fois 12,000 francs d’honoraires, avec promesse du double quand viendra un garçon. En attendant, il est nommé chevalier de l’ordre de Saint-Michel.
D’après le récit de Deneux, la 4“ grossesse enfin arrive. Le 3 o janvier 1820, les règles sont en retard de 48 heures et la duchesse éprouve des malaises, des coliques, des maux de reins. Le 6 février, le duc croit déjà à une grossesse et en parle à l’entourage malgré les doutes sages de l’accoucheur. Tl charge Deneux seul des soins de cette grossesse. Déjà il était convenu qu’à titre de prudence la duchesse passerait à la maison la soirée du 1 3 février, mais comme c’était la mi-carême le duc et la duchesse de Berry vont dîner aux Tuileries, puis ils vont au théâtre et c’est en sortant de là que Louvel assassine le duc.
Après les premières expressions de la grande douleur qu’elle a éprouvée, la duchesse décide dès le 14 février de se retirer à St-Cloud, et Deneux la suit pour soigner la grossesse de plus près. Dès le 19 mars (troisième mois) la duchesse annonce la perception des premiers mouvements foetaux qui ne se sont plus ralentis depuis.
Le 24 mars, on appelle à Saint-Cloud Dupujtren, lequel veut traiter Deneux en écolier et l’accoucheur se fait respecter en confrère. E nfin on rentre à Paris, et dès le 9 septembre, Deneux est installé aux Tuileries, pavillon de Marsan où réside la duchesse.
Ici on voudrait nommer un conseil d’accoucheurs pour mieux veiller sur la grossesse et sur l’accouchement, mais Deneux repousse la proposition avec indignation, en disant qu’on veut le traiter comme une matrone et il réussit à rester seul accoucheur traitant ; on n’appellera même plus la faculté de la duchesse (médecins et chirurgiens ordinaires de la maison), aussi c’est sur lui que pèsent toutes les responsabilités de la suite.
On va lire plus loin les détails de ce grand évènement qui tenait suspendus tous les esprits de France et de Navarre, dans l’attente d’un héritier devant continuer la dynastie ; mais, chose curieuse, on dirait qu’au lieu de l’entourer de toutes les certitudes faciles à démontrer, on fait planer à plaisir ce qui devait laisser des doutes sur sa réalité. Ainsi Deneux est installé dans un appartement éloigné de la chambre de la duchesse et séparé par plusieurs pièces dont les portes restaient fermées jour et nuit à double tour. Onaurait dit qu’on voulait empêcher Deneux d’arriver faci-
lement auprès de la duchesse plutôt que d’arriver le plus tôt possible. Deneux installé dans son appartement s’occupe, de son aveu, à lire l’histoire de l’Angleterre, au passage même où il est question de substitution d’enfants pour ne pas laisser la couronne sans héritiers. Un ami (Lucas) qui part pour la campagne, prédit à Deneux que s’il naît un garçon, on le soupçonnera d’avoir fraudé. Les moments sont comptés, on prédit d’avance le jour approximatif de l’accouchement, et la nuit du 28 au 29 septembre 1820, l’accouchement s’achève sans que Deneux y soit, on l’appelle une demi-heure après la sortie de l’enfant.
Le nouveau-né est sur le lit, on appelle des soldats de la garde des Tuileries et quelques témoins officiels lesquels ne constatent pas seulement le sexe mâle de l’enfant, ils peuvent voir que le cordon ombilical, parti du nombril se continue jusqu’à la mère, ou sous la mère dont le corps est découvert à diverses reprises. Enfin on coupe le cordon et on emporte l’enfant dans le salon voisin où vont tous les assistants pour contempler le prince héritier des rois de France. Deneux reste seul pour délivrer la duchesse.
On connaît les chuchottements auxquels donna lieu la naissance de ce prince 228 jours après la mort de son père et les protestations de la part du duc d’Orléans. Deneux n’en fut pas entièrement lavé, et les confrères de l’École n’étaient pas disposés à le soutenir, à le défendre.
En attendant, le prince héritier était là et toute la cour, Louis XVIII lui-même, ne cessèrent de faire les éloges à perte de vue de l’habileté de Deneux. Celui-ci, il est vrai, n’eut pas les 24,000 mille francs
promis, le roi et le duc d’Artois (Charles X), n’étaient pas généreux en fait d’argent, mais ils pouvaient être généreux sans bourse délier, et Deneux, qui n’avait pas d’enfants à doter, tenait encore plus aux honneurs qu’à la fortune. Ceci n’était pas précisément du goût de sa femme, que quelques cadeaux purent à peine apaiser.
Deneux fut nommé coup sur coup chevalier de la Légion-d’Honneur, membre de l’Académie de médecine, médecin de la Maternité, enfin il fut nommé, en 1823, professeur de clinique d’accouchements à la Faculté, chaire nouvelle qu’on créa pour lui, mais qui fut toujours un titulus sine re, la Faculté n’ayant pas encore une clinique d’accouchements, et les autres professeurs ne s’empressaient pas de la demander.Deneux ne fit pendant son séjour à l’École acte de professeur, qu’en assistant aux examens, et en allant à la caisse.
Pendant tout le restant de la restauration, c’est-àdire lorsque tout à peu près, dépendait du bon plaisir du roi, Deneux conserva une position élevée qui ne manqua pas de lui faire faire bien des accouchements en ville et de lui apporter de la fortune. Mais il faut dire à sa louange qu’il employa assez bien son temps et son argent.
Homme intelligent et studieux, Deneux fit diverses publications qui se distinguent par l’érudition et par l’observation personnelle ; mais ce que Deneux fit de remarquable, ce fut de réunir une bibliothèque touchant les accouchements, plus riche que tout ce qu’on avait fait jusque-là ; elle contenait d’après son aveu plus de 8 à 9 mille volumes.
Si les soins donnés à la duchesse de Berry avaient
coûté à Deneux beaucoup de temps au détriment de la clientèle qu’il aurait pu faire ; il avait fini par en être dédommagé avec des titres honorifiques et des places plus ou moins lucratives, mais les choses devaient changer d’aspect à la chute de la branche aînée.
A la révolution de i 83 o, Deneux est destitué des places qu’il occupe, et comme on le pense, il ne fait plus partie des professeurs de l’École. Les d’Orléans n’avaient pas oublié les reproches qu’on lui faisait depuis le 19 septembre 1820.
Si jusqu’ici nous avons vu Deneux suivre une marche ascendante, nous allons lui voir désormais suivre une marche contraire et bien plus précipitée. C’est la cliente même qui a été le principal objet de son élévation qui va commencer son infortune.
Ayant voulu soulever la Vendée, la duchesse de Berry fut arrêtée et enfermée dans la forteresse de Blaye (Gironde). Elle avait, depuis la naissance du duc de Bordeaux, convolé àune autre union, elle était devenue la comtesse Lucchesi-Palli et la sachant enceinte, Deneux demande à aller partager la prison de sa cliente pour l’assister. Après l’élargissement de la prisonnière, Deneux la suit en Italie pour rentrer en France et aller ensuite avec sa femme dans le modeste village de Nogent-le-Rotrou où en 1 83 5 il avait acheté une propriété, qu’il habita depuis, ayant à peine assez de rentes pour vivre.
Les malheurs de l’auguste cliente n’étaient pas finis ; elle est, en i 835 , malade au fond de l’Allemagne (Landsberg), et demande les secours de Deneux.
Celui-ci qui ne peut lui rien refuser, traverse l’Allemagne dans le fort de l’hiver pour aller la soulager.
Désormais Deneux ne vit plus que de ses souvenirs et de ses sentiments. Rentré dans le village de Nogent-le-Rotrou, il y passe le restant de ses jours, ne recevant plus que quelques amis dévoués.
Les années s’écoulaient ainsi dans le calme de la retraite. La duchesse de Berry paraissait avoir fait à son accoucheur depuis i 836 , une pension viagère de 1,200 francs par an, ce qui, avec ses économies, lui faisait 4,200 francs de rente annuelle.
Mais les besoins augmentaient avec l’âge, et si Deneux ne pouvait plus espérer augmenter sa fortune, il lui en restait encore une en réserve, c’était la vente de sa bibliothèque.
Dans une note de son manuscrit, Deneux dit avoir tout d’abordlégué, dans son testament, cette bibliothèque à la Faculté de médecine de Paris, et sans doute la chose aurait eu lieu, si cette Faculté eût été meilleure à son. égard, puis il dit avoir retiré ce don, et en 1844, on vit Deneux faire vendre une partie de ses livres (1 5 14 ouvrages).
Le vendeur dit que Deneux lui-même avait établi le catalogue. Le restant de cette bibliothèque (1641 ouvrages), fut vendu en 1847. C’est-à-dire après la mort de Deneux, qui arriva le 28 décembre 1846.
Deneux mourut à Nogent-le-Rotrou, à l’âge de 79 ans, et pour ainsi dire dans l’isolement. Ce fut précisément un confrère et ami de Paris qui, étant allé le voir accidentellement, lui ferma les yeux.
Comme nous venons de le voir, le docteur Deneux à offert une existence tellement accidentée, qu’on pourrait l’appeler romantique. Elle nous montre un enfant du peuple qui, vivant au milieu des grands, sait tellement se faire aux intrigues des salons et
des cours, qu’il arrive à y exceller; fils d’un tailleur de village, avec du savoir-faire autant qu’avec du savoir, il finit par devenir l’accoucheur de la maison royale de France.
Fort intelligent, si Deneux avait dépensé son temps et ses moyens uniquement à l’étude de la science des accouchements, il se serait rendu célèbre. La qualité, qui primait en lui, était bien l’ambition vaniteuse des honneurs, mais à côté il y avait aussi une certaine noblesse de sentiments, et surtout une profonde gratitude pour le bien reçu. Il rendit par des soins médicaux assidus et dévoués à la nombreuse famille Choiseul-Gouffier, les faveurs que cette famille lui avait accordées. Pendant qu’il était à Paris, Deneux ne rendit pas seulement le plus de services possibles à la famille du professeur Baudelocque ; d’autres membres portant ce nom étaient venus de Heilly pour étudier la médecine à Paris, et Deneux les reçut chez lui pendant tout le temps de leurs études, se rappelant qu’il devait à la générosité d’un Baudelocque ses études élémentaires, à l’enseignement du professeur Baudelocque ses études Obstétricales et indirectement sa position à Paris.
Enfin l’attachement que Deneux montra pour la duchesse de Berry, ne fût pas une simple spéculation, un mouvement d’ambidon. Il suivit cette princesse dans les jours de prospérité et de grandeur, sans l’abandonner dans les jours de disgrâce et de malheur.
Maintenant Deneux, séduit par une foule de courtisans, et surtout par celle qu’il avait déjà accouchée trois fois, une princesse qui occupait les marches du trône et qui voyait la branche aînée des Bourbons
s’éteindre sans un héritier mâle, Deneux a-t-il compromis son ministère pour mettre à exécution une intrigue de cour? Je ne veux ni l’affirmer, ni le nier, mais il est évident que s’il a failli à ses devoirs, ce qui n’est pas absolument démontré, ce n’est pas par spéculation, mais par excès de sentiment plutôt qu’il se serait perdu. La fin de sa vie l’a prouvé, et certes il a été loin d’être récompensé, non-seulement de son abnégation, mais même de ses peines; leçon pour ceux qui seraient disposés à se compromettre en servant les grands !
Du reste, le manuscrit rapporte une scène qui tendrait à affaiblir les accusations dont Deneux était l’objet. Les chuchottements dataient de 1820, mais non ostensiblement. En i 83 i,un député (M. de Bricqueville), dit en pleine chambre en parlant du duc de Bordeaux; Cet enfant suspect, auquel on donne le nom d'Henri V , et Deneux, en lisant cela, dans les journaux, a comme une attaque de manie furieuse. Il voudrait envoyer un cartel au député. Il consulte des avocats, et enfin il adresse une protestation à M. de Bricqueville, rendue publique, dans laquelle l’accoucheur de la duchesse de Berry demande une enquête, les personnes qui avaient assisté à l’accouchement existant encore. L’enquête n’eut pas lieu. Louis-Philippe était sur le trône, ce fait était bien plus sûr que le résultat d’une enquête ponr savoir si le duc de Bordeaux était oui ou non un enfant légitime. Le doute au contraire servait à merveille pour la circonstance, et la mort des témoins oculaires, devait rendre l’enquête encore plus douteuse par la suite.
Que les détracteurs de la médecine ne citent donc
pas Deneux comme un exemple, pour discréditer les médecins. Depuis Hippocrate, refusant les présents d’Arthaxercès jusqu'à nous, on pourrait citer des milliers et des milliers de médecins résistant aux plus grandes séductions comme aux plus grandes menaces, bravant les plus grands dangers, plutôt que de transiger avec leurs devoirs ; et en admettant que Deneux ait faibli un moment, ce qui n’est pas encore définitivement prouvé, je le répète, il faut accuser plutôt les circonstances où il s’est trouvé. Les ruses, les séductions, les promesses, les menaces d’une cour royale aux abois, qui veut à tout prix présenter un héritier mâle pour continuer la dynastie, fùt-il le fils du premier venu, voilà où a été la faute, si elle est réelle.
Heureusement que le gouvernement républicain sous lequel nous sommes, n’exposera pas de bien longtemps, il faut l’espérer, les médecins français à de pareilles défaillances !
BIBLIOGRAPHIE DE DENEUX
Quoique occupé de sa pratique dans une classe exigeante et soucieux de la manière de parvenir bien plus que d’écrire, Deneux, cependant, a laissé des travaux qui prouvent ses aptitudes. Du reste, s’il n’avait pas eu l’intention de faire de la science, il n’aurait pas réuni la plus riche bibliothèque obstétricale de l’époque, et tous les travaux qu’il a publiés se font remarquer par une grande érudition.
Les travaux de Deneux sont naturellement imprimés ou manuscrits. Je vais indiquer le titre des premiers, dont je copie la liste dans le manuscrit des Enfants de France. Quant au restant, je ne puis citer que les manuscrits que je possède.