‹ Quatrième grossesse de la duchesse de BerryChapitre 20 sur 21 · NOUVEAU DON · texte numérisé non relu

NOUVEAU DON

Lorsque je remis la tabatière à S. A. R., elle parut me revoir avec plaisir, et du salon où je la trouvai elle me conduisit dans sa bibliothèque, en me disant : « Venez, venez avec moi, pendant votre absence « j’ai reçu de Naples quelque chose que je suis chargée de vous remettre, » et ayant pris dans un tiroir un parchemin, elle me le donna en ajoutant : « C’est un brevet de l’ordre de Constantin des Deux- « Siciles que mon père m’a envoyé pour vous. Quant « aux insignes, comme vous n’êtes pas riche, je me « réserve de les faire confectionner ; aussitôt que je s les aurai, je vous les remettrai. »

Le deux décembre, je reçus l’invitation de me trouver à la réception de S. A. R. du lendemain. M’y étant rendu, elle arriva au salon où était un grand nombre de personnes, et tenant à la main une espèce d’écrin, elle vint droit à moi. « Je vous ai fait dire « de venir me voir, pour vous remettre les insignes « de l’ordre de Constantin. » La Princesse ayant alors ouvert l’écrin qui les contenait, me les fit voir, et je m’écriai, ah ! Madame, c’est trop beau et surtout trop brillant pour un médecin.

« Je vous connais, dit la Princesse, et j’ai pensé que vous les porteriez rarement, mais tenez, voilà quelque chose qui l’est moins ; ce sera pour tous les jours, (i) »

( 1 ) Ce quelque chose était une superbe barette qui réunissait les quatre croix dont je suis décoré.

Confondu de tant de procédés délicats, je ne trouvai d’autres expressions pour témoigner ma reconnaissance, qu’en disant à S. A. R. : « Mais Madame * c’est encore trop beau. »

« Non non, répliqua vivement la Princesse, quand œ on le mérite, rien n’est jamais trop beau. »

Voyons à présent, sous le rapport de l’intérêt, ce que m’a valu l'honneur d’apparaître à la Cour comme accoucheur de S. A. R. Madame la Duchesse de Berry, et ce qu’il m’a fait perdre sur le pavé de Paris.

i° Ala naissance de Mademoiselle première en 1817 j’ai reçu 12.000 francs, et j’ai appris alors que cette somme m’avait été remise à égale partie par S. A. R. Monseigneur le Duc de Berry et par S. A. R. Monsieur le Comte d’Artois.

2 0 Pour la prétendue fausse-couche de la fin de 1817, les soins que j’ai donnés l’hiver suivant à S. A. R. Madame la Duchesse de Berry, et la fausse-couche qui a lieu en septembre 1818, on m’a gratifié de 6.000 francs.

3 ° La naissance de Mademoiselle m’a valu 12,000 francs que Monseigneur le Duc de Berry m’a fait remettre à l’Elysée-Bourbon par Monsieur le Marquis de Sassenay , qui m’a dit en présence de M. Guérin et M. Bougon : « Je suis chargé de la part du Prince, de vous témoigner ses regrets que l’enfant ne soit pas un Prince, et de vous donner l’assurance qu’à l’avenir, toute naissance d’un Prince vous vaudrait 24,000 francs, et celle de toute Princesse comme par le passé 12,000 francs.

4 0 Peu de jours après la naissance de Monseigneur le Duc de Bordeaux, Monsieur Comte d’Ar-

tois m’a fait remettre de sa part 12,000 francs. Etant alors convaincu que les autres 12.000 francs, promis par S. A. R. Monseigneur le Duc de Berry et plus tard par la Princesse, me seraient remis par S. A. R. Madame la Duchesse de Berry, je n’ai fait ni observation ni réclamation.

Quant au don de 2 5 ,000 francs, don qui le lendemain était de 5 o,ooo mille francs, je n’en ai rien vu. Enfin, pour terminer ce sujet, j’ajouterai qu’ayant été chargé de vacciner Monseigneur le Duc de Bordeaux, j’ai fait cette opération trois semaines après mon retour de Picardie et que comme pour la vaccine de Mademoiselle, il ne m’en a été tenu aucun compte.

Ainsi pour les soins que j’ai donnés à S. A. R. Madame la Duchesse de Berry pendant quatre années et avoir vacciné ses deux enfants, j’ai reçu 42,000 francs à quoi toutefois pour être juste, nous devons ajouter une boîte de dragées et une de confitures sèches, qu’un valet de pied du Roi a remis à ma femme après le baptême de Monseigneur le Duc de Bordeaux.

Je m’aperçois, en terminant cet article, que parmi les insignes avantages que la naissance de Monseigneur le Duc de Bordeaux nous a procurés, j’ai oublié de noter celui que nous avons eu de payer plus de 400 francs de ports de lettres qui nous ont été adressées de toutes les parties de la France. Tout le monde a cru, selon toute apparence qu’à cette époque il suffisait de s’adresser à nous pour obtenir des grâces, des faveurs de la famille Royale et qu’il ne lui était pas permis de nous refuser.

Ces lettres, ces paquets contenaient des demandes

appuyées de pièces venant à l’appui des prétentions que l’on avait, et parmi ces paquets^ il s’en est trouvé un assez grand nombre pour lesquels nous avons payé jusqu’à 6, 7 et même 8 francs.

Toutes ces demandes ont été remises à S. A. R. Madame la Duchesse de Berry, mais parmi elles, l’une a beaucoup réjoui S. A. R. Monsieur le Comte d’Artois et S. A. R. Madame la Duchesse de Berry, et les dames de sa suite.

Cette demande nous avait été adressée par une Bretonne âgée de quatre-vingts ans, qui réclamait de sa Majesté Louis XVIII, une pension de 3 oo francs dont elle avait joui disait-elle, comme femme de Louis XVIII jusqu’en 1789. En remettant cette pétition à Madame la Maréchale, Duchesse de Reggio, je la priai d’en faire lecture au déjeuner où l’on se rendait en l’assurant qu’elle exciterait la gaîté et l’appétit de tout le monde. Cette demande, ajoutai-je est celle d’une des femmes de sa Majesté Louis XVIII et qui est dans la misère. Que dites-vous, nous demanda la Princesse et le Prince en riant aux éclats de même que les personnes qui les accompagnaient. Cette pétition, répliquai-je à L. A. R. est celle d'une femme de Louis XVIII qui est dans la misère, veuillez bien Madame la Maréchale, en faire connaître le nom à L. A. R. La bonne femme qui prenait ce titre avait été femme attachée au berceau de sa Majesté ; elle obtint sa demande.

Le jour de Pâques 1821, j’en reçus encore une autre avec le timbre de Lyon, quoique tout parût me faire croire qu’elle eût été écrite à Paris. Cette lettre, bien différente de toutes celles qui nous étaient parvenues jusque-là, nous a été remise étant à table

avec toute notre famille, et remarquant qu’elle était pesante, nous crûmes qu’elles contenait une pièce d’or, qu’on nous faisait passer une consultation. Mais lorsqu’après le dîner, nous fîmes l’ouverture de cette lettre, nous trouvâmes en place d’une pièce d’or, une balle en plomb aplatie, avec les propos les plus sales, les plus dégoûtants contre la famille Royale, et des menaces de mort qui ne concernaient que nous. Peu de jours après, dans une audience particulière, je remis cette lettre à Monsieur le Préfet de police d’alors, qui, m’ayant dit que, malgré les signatures dont elle était revêtue, il lui était impossible d’en découvrir les auteurs et qu’il ne pouvait s’en occuper.

« Jusqu’ici, Monsieur, j’ai cru que tout était possible, à Monsieur le Préfet de police.

« Vous étiez dans l’erreur, Monsieur.

« Si j’étais dans l’erreur, il me semble que Monsieur le Préfet y est aussi, car cette lettre qui n’est pour lui d’aucune valeur est tout au moins bonne pour alimenter son feu. » Je quittai brusquement un lieu qui me voyait pour la première fois et qui j’espère, sera aussi la dernière de ma vie.

On vient de voir ce que le titre d’accoucheur de S. A. R. Madame la Duchesse de Berry nous a valu, faisons connaître maintenant ce que ce titre nous a fait perdre sous le rapport de l’intérêt.

J’étais parvenu en moins d’une année, à réparer les revers que les événements politiques de 1814 et 1815 m’àvaient fait éprouver comme praticien et avec cette belle clientèle qui me porta auprès de S. A. R. Madame la Duchesse de Berry, je marchais rapidement à la fortune ; mais comme je l’avais pré-

vu en sortant de l’Elysée-Bourbon, le 6 Novembre 1816, ce bel avenir fut de peu de durée. Les principales causes, qui, sous le rapport de la fortune, m’ont fait perdre tout mon avenir, sont, principalement, les divers séjours que j’ai faits à l’Elysée-Bourbon; la crainte naturelle et bien fondée des femmes que je ne puisse me rendre près d’elles au moment de leur couche n'y a pas moins contribué, de même que mon séjour à St-Cloud après la mort de Monseigneur le Duc de Berry ; enfin, à ces diverses causes, il faut ajouter l’intolérable esprit de parti qui n’a même pas cessé de nous poursuivre après la naissance de S. A. R. Monseigneur le Duc de Bordeaux.

Toutefois, ; et quelles que soient les causes qui ont enlevé presque tous nos clients, il s’en est suivi qu’après avoir gagné 24,700 francs depuis le mois d’Avril 1816 jusqu’en Avril 1817011 seulement nous avons été connu dans le monde comme accoucheur de S. A. R. notre clientèle ne nous a rapporté que 12.000 francs en 1818 ; 800 francs en 1819 : 7,200 en 1820 ; 5 , 5 oo francs en 1821, et à la fin de 1822, époque où nous écrivons ces lignes, 8,000 francs. Ces diverses sommes réunies aux42,ooo que nous avons reçus de L. A. R. donnent au total de 84,300 francs. Ainsi en supposant que notre clientèle, fût, n’étant point accoucheur de S. A. R. restée la même qu’en 1817 et que nous n’eussions continué à gagner que 25.000 francs chaque année, on voit qu’à la fin de 1822, le titre d’accoucheur de S. A. R. Madame la Duchesse de Berry, nous avait fait éprouver un déficit d’environ 40 mille francs.

Disons néanmoins que malgré cette perte réelle, nous étions parvenu pendant cinq années et demie à

économiser 43 mille francs, mais si l’on observe que quand il a été question de désigner l’accoucheur qui devait donner des soins à S. A. R. Madame la Duchesse de Berry, MM. Gardien, Evrat et nous, se trouvèrent les seuls qui avaient des chances, pour obtenir la confiance de la famille Royale ; que M. Gardien qui exerçait les accouchements depuis une quinzaine d’années avait dans une classe moins brillante que M. Evrat et nous, une belle et surtout lucrative clientèle qui lui prenait tout son temps ; que M. Evrat qui depuis i 5 à 20 ans était très répandu, comme praticien, jouissait d’une si grande réputation, lors de notre retour à Paris en 1810 qu’il semblait devoir rester seul en possession de la confiance de toute la noblesse et toute la finance parisienne ; que néanmoins nous lui portions ombrage dès 181 3 et 1814; qu’en 1S1 5 et 1816 nous pouvions compter parmi nos clientes, tout autant que lui de nobles dames des faubourgs St-Germain et St-Honoré, qu’à cette époque, nos confrères voyaient en nous le digne élève du célèbre Baudelocque ; enfin si l’on remarque que nous étions seul alors en voie de progrès et en position pour obtenir la confiance des clients qui, comme il nous est arrivé, auraient infailliblement abandonné, soit M. Evrat, soit M. Gardien si L. A. R. eussent donné la préférence à l’un des deux, on verra qu’en moins de cinq ans, nous aurions pu facilement doubler cette somme de 43 mille francs et que le don de 25 mille et même de 5 o mille francs dont il a été tant question, aurait à peine suffi pour couvrir la perte réelle que le titre d’accoucheur de S. A. R. Madame la Duchesse de Berry, nous a fait éprouver.

Mais quelles que soient nos pertes réelles ou fictives et quoique l’on ne croie pas, que peut-être de longtemps on ne croira encore, que nos prévisions se soient toutes réalisés, nous n’en dirons pas moins avec notre bon Ange: Eh ! bien, en adviendra ce qui pourra, l’honneur avant tout.

26 Décembre 1822.

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