DONS
On se rappelle qu’avant de reprendre mon cabinet et de me créer pour la quatrième fois en moins de dix ans, une nouvelle clientèle, j’avais fait le projet d’aller passer quelques jours en Picardie. Je fus donc dans la matinée du 23 octobre au Pavillon Marsan, avec l’intention de prendre congé de S. A. R. et des dépêches qu’elle m’avait promises pour M. de Bombelles, Evêque d’Amiens ; mais quand je l’ai priée de me remettre ces dépêches, Madame m’ayant dit qu’elles n’étaient pas terminées et qu’elle ne pouvait me les remettre qu’à cinq heures du soir, je me permis de lui faire observer qu’à cinq heures je devais être en voiture.
« Comment voyagez-vous donc, me demanda S. A. R.
Votre accoucheur, Madame, n’étant pas assez riche pour voyager en poste, se rend en Picardie par diligence.
« Ah ! c’est différent, où prenez-vous la voiture ?
« Dans la rue Notre Dame des Victoires :
« En ce cas pour vous y rendre, vous êtes obligé de passer par ici, et comme Madame Deneux vous accompagne en allant prendre la voiture, venez me voir avec elle, je vous remettrai mes dépêches,
A quatre heures et demie, j’étais auprès de S. A. R. qui, toute surprise de me voir en bottes et en costume de voyageur, me fit de grands compliments sur ce costume, puis elle prit un paquet dont la forme n’avait nullement celle d’un paquet de dépêches, quitta son canapé, vint vers moi, accompagné de plusieurs dames et dit :
«Ce ne sont pas des dépêches que j’avais à vous remettre, comme je vous l’ai dit ce matin. C’est tout autre chose que je vous destine. Malgré toutes les instances, cette chose n’est point encore terminée ; néanmoins j’ai pensé qu’en vous rendant dans votre famille et au milieu de vos anciens amis, elle pourrait vous faire plaisir. Telle qu’elle est, je m’empresse de vous la confier, mais à la condition expresse que vous me la remettrez aussitôt votre retour pour que je puisse y faire mettre la dernière main.
Sans savoir ce que contenait le paquet, mais devi« nant à sa forme que ce pouvait être une tabatière avec accompagnement d’un certain nombre de billets de banque, j’en témoignai ma reconnaissance à S. A. R. tout en faisant ressortir l’attention délicate qui l’avait déterminée à me confier une chose qui toute imparfaite qu’elle pouvait être, ne serait pas moins pour moi du plus grand prix, et qu’elle pouvait être assurée de tout le soin que j’en aurais.
« J’en suis bien sûre, dit la Princesse, mais où est donc Madame Deneux, il me semblait qu’elle devait être du voyage.
« Elle est dans une voiture à deux pas d’ici Madame. »
«Je m’attendais à la voir et je me promettais de lui remettre cette chose afin que vous la teniez d’elle. »
« Elle n’a pu se décider à paraître devant Madame en costume de voyage. »
* Mais c’est fort mal de sa part, tenez, remettez-lui cela, car je veux que ce soit elle qui vous en fasse le don. »
* Vos ordres seront exécutés, Madame. »
« N’allez pas les enfreindre, me dit S. A. R. en me souhaitant un bon voyage.
Rendu à la voiture, je remis à ma bonne compagne le précieux paquet. Toute aussi empressée que moi de voir ce qu’il contenait, elle en rompit le cachet, et après avoir enlevé plusieurs enveloppes de papier Joseph, nous découvrîmes une boîte en maroquin rouge aux armes de S. A. R. et dans cette boîte, une superbe tabatière en or; mais ce qui nous causaàtous une extrême surprise, ce fut de voir que le couvercle, au lieu du chiffre de son A. R., supportait une magnifique miniature faite d’après le beau tableau de Kinson, la miniature est entourée d’une guirlande de Lys, en or de diverses couleurs, d’un travail fini et repose sur un fond d’or mat.
Néanmoins comme j’étais convaincu que cette boîte devait contenir un certain nombre de ces billets de banque que le Roi avait joints au bouquet de diamants, j’avais hâte d'en voir l’intérieur. Je priai donc ma femme qui ne cessait d’être en contemplation devant l’image de notre bonne Princesse, d’ouvrir ce trésor dont je lui avais réservé toute la surprise ; mais à mon grand désappointement, je n’y aperçus que l’inscriptiofi suivante :
« Donné par S. A. R. Madame Duchesse de Berry, « le 29 septembre 1820 à Monsieur Deneux. »
Quoique cruellement trompé dans mes espérances
de fortune, je n’en appréciai pas moins le don, et le motif qui avait porté la Princesse à me confier cette boîte avant qu’elle ne fût terminée, me la rendit d’un si grand prix, que quelques minutes après qu’elle m’avait été remise par mon bon ange, je n’éprouvais plus que le bonheur de posséder un pareil trésor (i).
Au retour de mon voyage qui n’a été que de dix jours, je m’empressai de remettre ce bel ouvrage d’orfévrerie et de peinture à S. A. R. qui, après y avoir fait mettre la dernière main, me le remit au bout d’une quinzaine.
(i) Cette tabatière n’était alors qile goupillée, et entre les titres qui me la rendent précieuse, je mentionne la rareté de la miniature de S. A. R. en veuve.