LA DAME AU MASQUE
A mon cher ami Etienne Morannes.
— C'était il y a longtemps, Jeta dans la discussion le vieux sculpteur qui paraissait jusque-là ne pas avoir écouté notre débat passionné, car Je portais alors sur le cou une tête chaude et noire.
— Bien longtemps !... dit-il encore. Je doublais le cap de mes vingt ans, — un beau cap plein de fleurs, et qui se dresse maintenant à l'horizon de ma vie. J'étais alors très séduisant, à ce qu'on dit. On me prêtait Télé-
gàhèe du roi Charles I®', tel que Ta peint Van Pyck, et la fascination de don Juan, J'usais de ces faveurs du ciel avec toute la folie de mes vingt ans débridés. Mon sang bouillait autour de mon cœur plus miraculeusement que ne bout le sang de saint Janvier, sur les .auijels de Naples. Je-j^ais les écuï^de ma*' beauté par les portes et les fenêtres de tous mes caprices. J'entrais dans l'amour comme un obus, cassant les vitres, brisant tout, insouciant des dégâts et des blessures !... J'ai su depuis que l'amour est une chose profonde cachée sous les fleurs de la chair et de la fantaisie!... Mais, en ce temps, j'avais la triste vanité et la folle insolence que donne trop souvent une belle tête plantée sur un beau corps. Dans ma forfanterie, vous avouerai-je que je trouvais parfois plus de plaisir à tromper un mari que dans la possession même de sa femme? Pourtant les femmes faisaient le bonheur de mon âme et la joie de mes yeux, elles me servaient des ivresses où se mêlaient le diable et le bon
Dieu! Mais ce que je pratiquais n'était pas Tamour, l'amour, dont je me croyais l'un des plus séduisants prophètes, l'amour que j'ai ressenti plus tard, à une heure de revanche, et qui a fait de moi un être de lave ardente, que la douleur et la joie, tour à touT? ont marqueté leur emprei^ite^
Le sculpteur se tut un instant ; puis il reprit :
— Eh bien! comme je me suis trompé sur l'amour on se méprend au sujet de cette beauté qui, depuis une heure, vous fait vous escrimer là, de la langue et de l'œil...
La beauté est aussi peu banale et aussi imprévue que l'amour vrai — qui éclate, au milieu du champ élyséen des âmes, où l'on ne s'attend pas à le trouver — comme un coup de tonnerre à travers un ciel bleu — dans les cœurs de Roméo et de Juliette ou dans celui de Desdémone. — Oui, la beauté est aussi rare, aussi libre, aussi spontanée, aussi fulgurante, car la véritable — i5 — •
beauté est celle que les passions allument au fond des prunelles — que Tétincelle ait été fournie par Satan ou apportée par l'archange Gabriel, qu'elle soit tombée d'une étoile ou qu'elle ait jailli d'un volcan. Oui! croyez bien que le bougre jugé le plus laid, le récidiviste le plus asymétrique ouvrira des ailes de lumière sous le coup d'une exaltation des fournaises de son âme.
La gouge la plus détériorée d'un lupanar se vêtira d'une splendeur étrange au choc d'un amour soudain et deviendra belle comme tout l'enfer ! Le berger des landes qui murmure sa prière, la nuit, participe humblement à l'infini dès astres. L'ouvrier révolté, sur une barricade, soulève la terreur, et allume plus de flamme que les classiques combats, renouvelés des Grecs comme le jeu de l'Oie, et dont les rythmes s'imniobilisent sur les murailles des académies. Ah !
la passion! Quelle foudroyante artiste, quelle incomparable attiseuse de splendeurs ! C'est elle qui agite les flambeaux sublimes, . — i6 —
qui brandît les plus brûlants éclairs, qui magnifie, éthérise ou enflamme ! Avec de la boue, alchimiste prodigieux, elle fait de l'or!
Un jour, au milieu de mes fêtes galantes, ces vérités me sont apparues d'une façon si vive qu'elles ont frappé profondément mon art.'
J'habitais alors une délicieuse petite ville. Elle possède la plus majestueuse tour gothique que j'aie vue, et qui porie accroché à son sommet — comme une immense araignée d'or — un cadran sonnant des heures vraiment aériennes. Cette cité était fouillée par des rues tortueuses^ qui aboutissaient à une vaste Grand'Place ornée de halles datant de la Renaissance et qui étaient inachevées, et d'un hôtel de ville du temps de l'empire — un hôtel de ville bien municipal, dont la froideur et la rigidité blanche contrastaient singulièrement avec la splendeur orfévrée et grandiose de la cathédrale et avec l'élégance mélancolique
des halles auxquelles les siècles avaient donné une chaude patine d*ambre. Une chaussée, bordée d'hôtels très vieux, traversait la ville, parallèlement à un canal où se miraient des entrepôts dont on ne se servait plus, et d'anciennes maisons de corporations qui avaient encore des façades en bois sculpté. Le carillon de la tour versait sur tout cela, ks éparpillant sur les tuiles rouges des toits, des hottes de musiques claires.
J'avais grandi là, aux sons de ce carillon^ gaminant en ces ruelles, au bord de ce canal, dans cette ville de province, dont je regrette parfois la paix monacale, la douceur endimanchée, la joie souriante.
Vous le devinez : j'avais, par ma conduite, fort scandalisé la bourgeoisie de ma ville.
Mes amours avec une jeune dentellière, une pâle enfant aux yeux pareils à des pervenches — mon escapade avec la fille d'un boutiquier — tout cela était commenté, critiqué, blâmé; mes amours étaient féro- — i8 —
cernent déchiréesparune population curieuse et jalouse. Je m'en moquais. J'ai toujours méprisé l'opinion publique. Un artiste ne relève pas de ce total de la bêtise et de lalâcheté de ses contemporains. Comme Ruysbroek l'Admirable, je me suis toujours réjoui au-dessus de mon temps.
J'avais deux tantes, à cette époque, auxquelles j'allais souvent, dans une des maisons les plus reculées de la ville, rendre visite. C'était deux vieilles veuves, dont le caractère jovial m'amusait des après-midi entiers. Elles passaient leur temps, à côté d'un chat dodu et soyeux — un de ces chats qu'on eût traité de prince dans les contes de •fées — à confectionner des vêtements pour les pauvres, des broderies pour leurs amies, à boire du café et parfois un peu de cassis.
Elles adoraient les chansons de Béranger, et elles avaient été souvent les confidentes indulgentes de mes amours. Furent-elles jolies, jadis, lorsque mes défunts oncles, dans leurs habits à boutons d'or, venaient
leur apporter, par de frais matins d'amour, des bouquets de jasmins et de scabieuses ?
Elles l'assuraient, et le velouté spirituel de leur regard, ainsi que la finesse de leurs lèvres toujours souriantes, semblaient de sûrs garants de leurs dires. Quand j'arrivais chez elles, c'était fête. « C'est-il gentil de venir rendre visite à de vieilles tantes! Un verre de vin, mon garçon ! Cela te fera du bien ! » J'entendais le bruit d'un trousseau de clefs remué, et bientôt après se débouchait une bouteille de vin de Tours » du vin de curé ! » disaient-elles — une bouteille qui vraiment, respectablement cachetée et de flanc rebondi, avait l'air d'une abbesse, et qui recelait une liqueur parfumée. La cire brisée était méiiculeusement brossée du goulot et, avec un glouglou ravissant, le vin d'or emplissait de vieux verres de cristal, qui dataient encore de la mise en ménage de l'une des tantes. Les bonnes vieilles mettaient sur la table des galettes sucrées et mielleuses de « leur fabrication » et
déployaient de petites serviettes qui fleuraient riris. Le chat venait se frotter à mes mollets — un serin, dans une cage pendue près du portrait d'un de mes oncles, capitaine aux hussards, que le peintre avait représenté la moustache relevée, son shako à plumet sous le bras, commençait un trille, sautillait d'un bâton à l'autre, derrière ses petits barreaux. M es tantes me questionnaient sur ma vie, mes œuvres ébauchées, mes aventures. Je les vois encore : Tune, avec des lunettes au bout d'un nez crochu, un grain de beauté sur sa joue couperosée, des plis rieurs aux coins de ses yeux, des plis pareils à ceux qui mettent une patte d'oie à l'œil de Polichinelle, dont elle avait le regard égrillard et le menton en galoche; — l'autre, avec un visage d'une douce fraîcheur, légèremetit ridé — comme une rose au début de sa fanaison — un tendre sourire de contentement éclairant sa figure bonne et accueillante et ses prunelles brunes.
Un jour, l'une d'elles me dit :
— Sais-tu que Victorine est amoureuse de toi ?
Je restai stupéfait :
— Victorine ? murmurai-je, cherchant à qui ce nom pouvait s'appliquer.
— Oui, Victorine, la couturière qui vient travailler ici chaque jeudi — répliquèrent mes tantes, avec une vivacité qui avait l'air de me reprocher de ne pas connaître Victorine.
— Ah ! fis- je.
Que m'importait cette nouvelle ? Victorine?... Oui, effectivement, je me rappelais un profil, entrevu parfois, d'ouvrière courbée sur un pan de jupon, dans la couture duquel, d'un doigt armé d'un dé, elle piquait des aiguilles enfilées, avec un geste machinal.
Par moments, grinçaient les ciseaux qu'elle portait, attachés à un long ruban, le long de son tablier bleu -^ ou bien elle cassait un fil avec ses dents. On ne voyait jamais sa figure, toujours inclinée sur l'ouvrage.
D'ailleurs, elle se tenait dans le coin le plus
obscur de la chambre, ne relevant la tête que pour jeter un coup d'œil au serin, quand celui-ci commençait à chanter dans sa cage.
— Quand tu es là, elle surfile tout de travers, dit une tante. Elle émousse les aiguilles, casse nerveusement les fils. Ses joues sont rouges, ses oreilles roses. Elle n'ose lever le hez et reste prostrée comme si elle était devant le bon Dieu !
Je riais, haussant les épaules.
— Ce n'est pas une laide fille, s'écria ma tante comme pour protester contre mon mépris, elle est bien faite!
— Pauvre petite! reprit l'autre tante.
Quand on prononce ton nom, elle devient comme une pivoine. Nous l'avons badinée là-dessus l'autre jour, et elle s'est mise à pleurer, 'malgré qu'elle voulait ravaler ses sanglots! Ce qu'elle a dû en souffrir ! Car elle n'avoue rien. Mais son mutisme ne lui réussit point. Le poêle ne peut dissimuler le feu qui flambe dans son fourneau !
Je riais toujours.
— Ne ris pas ! Ne ris pas ! continua la tante. La petite est bien pincée ! Il y a des jours qu'elle est pâle comme un linge. On a vu des filles mourir d'amour!
— Plus aujourd'hui ! m'écriai-je.
Mon exclamation fit sourire mes tantes, d'un sourire où leur cœur de femme me donnait tort, mais où leur philosophie m'approuvait en cachette.
Nous en restâmes là. Quelque temps après, le hasard me conduisit un jeudi chez mes parentes. Ce fut l'une d'elles qui vint m'ouvrir la porte. Elle me dit d'emblée :
— Victorine est ici 1
Dieu me damne si j'y avais songé ! Cependant mes tantes crurent à une combinaison galante de ma part et cela amusa un peu leur humeur de vieilles coquettes débonnaires. Pourtant, ce jour-là, mes intentions étaient plus blanches que le lis, et la vue de Victorine ne m'incita à aucune folie. J'étais d'ailleurs préocupé par une œuvre nouvelle, que j'avais enfamée. Mon esprit était au
diable, dans je ne sais quelle ivresse lointaine . La vie, autour de moi, m'était, moralement, ce qu'elle doit être, au physique, à celui qui a perdu le sens du toucher.
— Sais-tu, continua la tante, qu'elle devient folle! Oui, folle ! Il y ades moments où elle a les yeux hagards. Vraiment, Je crains pour sa raison. Elle maigrit. L'amour la ronge... Tu l'as ensorcelée!
J'entrai dans la salle où mes tantes se tenaient d'habitude. Il y sentait le réséda séché, et le soleil d'hiver, se mêlant à la chaleur d'un grand foyer, y entretenait une douce température de serre. Le serin chantait à gorge déployée.
— Un verre de vin, mon lieu I
— Non, merci. Je suis pressé, répondis-je fébrilement.
Victorine était assise dans un coin. Des gilets, des Jupons, auxquels elle travaillait, l'ensevelissaient sous un flot d'étolBFes, d'où son buste émergeait, serré dans un corsage sombre. Comme d'habitude, son visage était
baissé, mais pas asez pour qu'on n'en pût constater l'insignifiance. Le nez, aux narines pâles et petites, les pommettes un peu blêmes, le menton court, la bouche serrée dans l'attention de la besogne, manquaient d'accent; le front était bas — un front obstiné. Les cheveux se relevaient sur' la nuque, cachés par^un bonnet de tulle.' Or.
voyait, sur les joues, quelques profondes marques de petite vérole. La peau était cireuse, un peu jaune, bien que le sang l'animât à cet instant et donnât aux oreilles, fines pourtant, des tons purpurins. Ce qui prêtait un peu de caractère à cette physionomie ingrate, qui n'eût pas plus attiré mon regard que celle de la marchande de cierges du coin de la rue, c'étaient des sourcils, noirs et épais, qui se rejoignaient sous le front. La nuque était forte, mais bien prise. Victorine, dans son attitude humble et modeste de salarié peinant chez le riche qui'le paye, ne leva pas les yeux.
Je m'aperçus seulement, au cours rapide
de ma visite, que sa main — une main de couturière, exsangue, les doigts picotés ^à leurs bouts par l'aiguille — tremblait fort.
Je partis vite. Mes tantes voulaient me retenir. Mais vraiment elles m'agaçaient.
L'aveoture me paraissait quelconque. Ces vieilles parentes m'ennuyaient avec leur manie de se mêler de mes amours. A ce moment-là, je Jugeais sévèrement leur conduite. La gelée, qui me picota les oreilles au dehors, m'exaspéra plus fort encore. Je rentrai de très mauvaise humeur à mon afelier, jurant de ne plus me rendre chez ces défraîchies lectrices de Brantôme, dont la façon de parler de galanterie, à leur âge, me remplissait la bouche de sarcasmes.
Deux mois après cette visite, je reçus une invitation à un bal « masqué, paré et travesti », au théâtre de ma petite ville de province. Une légère épidémie, qui avait sévi en février, avait refoulé les joies du carnaval. On voulait retrouver les folies
perdues, maintenant que le printemps allait s'épanouir.
Le jour du bal arriva. Durant toute la semaine qui le précéda, j'avais fort et bien travaillé. Aussi me trouvais-je dans cet état lucide que donne la pensée en bonne gestation. J'avais la cervelle pavoîsée, comme pour fêter l'apparition de ma nouvelle œuvre. Un doux bonheur cérébral m'envahissait. Comme les génies grecs peints sur les amphores, il me semblait que j'allais m'envoler.
Je m'habillai lentement, avec coquetterie.
Dix heures du soir allaient sonner. Des bouffées de printemps m'arrivaient par ma fenêtre ouverte, exhalées par les immenses jardins qui séparaient les maisons de ma cité.
Je me rendis au théâtre.
Ce théâtre était assez vaste. Des guirlandes flambaient le long de colonnes dorées; un balcon et des rangs de loges se superposaient sur fond grenat ; un lustre, -^ 28 —
éblouissant de cristaux, descendait d'un»
plafond où étaient peints des emblèmes comiques. Les fauteuils de Torchestre et du parterre avaient été, pour cette soirée,, couverts d'un plancher. Le rideau était levé; sur la scène, derrière une double rangée de palmiers et de lauriers, un orchestre jouait des valses, des galops, des quadrilles.
Un flot de masques avait envahi la salle- Ces bals de province étaient fréquentés par la bourgeoisie et animés d'une joie assez saine; les travestis étaient pimpants; les couleurs jouaient et chantaieot avec une fraîche gaieté dans le tourbillon des danses. Le fond de kaléidoscope que produisait ce spectacle multicolore était plein d'entrain, se pailletait allègrement. On n'y trouvait pas cette friperie des oripeaux et des âmes qui souffle des airs macabres aux bals des grandes Villes. Dans ceux*ci, la luxure des yeux pétillant derrière les loups de velours comme des lueurs de lanternes sourdes, le
méli-mélo équivoque des fêtards pareils à des satyres déchus, et des catins rapaces, rébriété qui se lève comme un jour blafard, — tout cela fomente une atmosphère de gaîté lugubre qui ferait croire à quelque louche gala chez une diablesse en folie.
Mais, ce soir-là, le carnaval était bon enfant. On tapait sur le ventre à.Polichinelle et les pierrettes dansaient sans montrer de vauriens dessous de jupe. C'était Tépoqùe des gilles, des pierrots aux gestes disloqués, des débardeurs et des débardeuses. Les intrigues se nouaient à la bonne franquette, les lazzis vjjjtigeaient. Comme dans la petite ville tout le monde se connaissait, on trouvait une joie folle à jeter un nom à un masque.
Je m'étais installé au foyer; qui dominait le théâtre. Une valse — de Cherubini, je pense — que j'entendais sans l'écouter, berçait ma rêverie. Mentalement, j'étais à mon œuvre ébauchée. Je regardais autour de moi passer les figures, comme dans la méditation on voit glisser les nuages : des — 3o —
formes et des couleurs qui caressent la rétine.
Pendant une longue demi-heure je fus ainsi à contempler la bonhomie carnavalesque de cette assemblée. La même jovialité ne cessait de s'épanouir. Aussi fus-je très intrigué par une femme dont Tallure étrange me frappa tout à coup. Cette femme portait sur le visage un grand loup de velours noir.
Son costume, de velours aussi, était sombre et simple : une. robe, un peu boulBFante aux épaules, avec des manches à crevés, un corsage et un jupon sans ornement. Elle était décolletée, mais, la dentelle de sa mantille cachait ses épaules. Très élégante, de taille bien prise, une rose rouge piquant ses cheveux d'un opulent ébène, un bouquet de roses-thé (mes fleurs préférées!) à sa poitrine — une poitrine que mon *œil exercé reconnaissait ardente et dure — , elle avait un air de belle Andalouse — air qu'on prisait fort alors, au son des dernières chansons de Musset.
Elle resta longtemps immobile dans la
pénombre d'un couloir. Les portes des loges, qui s'ouvraient sans cesse, lui jetaient des éclats de voix et de musique, des lueurs de salle en fête. Elle ne bougeait, attendant obstinément, avec une patience tenace, paraissant couver une décision suprême, inquiétante dans son incognito. Involontairement, en voyant son attitude de panthère aux aguets, on s'assurait si, comme griffe, elle ne cachait pas une arme dans sa main fourrée en de très longs gants noirs.
Les gens la dévisageaient d'un air soupçonneux. On contemplait de loin sa silhouette insolite, qui posait un problème troublant aux bons citadins. C'était une étrangère, évidemment! Mais que faisaitelle là? Elle n'avait guère envie de participer au bal, cela se voyait! Beaucoup pensaient que c'était une « lorette » — comme on appelait à ce temps les demi-mondaines.
Mais il me parut, au bout d'un certain temps, que la dame jetait des regards de mon côté. Je rendis aussitôt mon gilet blanc
raide comme une cuirasse. Je braquai mon lorgnon. »
Tout à coup, elle s'avança vers moi, lesregards fixes derrière son masque. Elle s'arrêta à quelques pas de la table où je m'étais installé. Je me levai. Son bras tremblait. Et moi-même j'avais perdu toute • assurance devant cet être énigmatique, qui marchait comme un fantôme, regardait comme une somnambule, me guignait comme une courtisane, et me laissait deviner, drapé dans sa robe de carnaval,, un corps de crâne allure. D'habitude j'abordais les femmes avec des compliments qui leur jetaient aux yeux la poudre dephrases flatteuses. J'avais l'attaque aisée datis l'escrime galante. Ce soir-là je ne pusprononcer qu'une phrase banale.
L'inconnue s'assit à côté de moi.
Je ne repris pas d'emblée mon assurance et bredouillai, comme un collégien.
La dame était d'ailleurs aussi émue que moi. Le moindre frôlement de ma main la
faisait tressaillir. Elle ne répondait à mes questions qu^ par des monosyllabes qui avaient peine à sortir de sa gorge. Je lui parlais de ses yeux qui étaient éblouissants comme des pierreries, de ses oreilles qu'un sang jeune avivait, de ses cheveux de Catalane. Un charme mystérieux s'exhalait d'elle. Elle paraissait cacher une émouvante énigme sous son masque et serrer un secret sur son cœur. Non! ce n'était pas une « créature », ainsi que l'avait qualifiée mon notaire, en me la désignant du doigt. Elle était aussi timide qu'une jeune pensionnaire, celle qui était venue à moi et avait offert à ma concupiscence une poitrine savoureusement palpitante! Par moments, elle semblait réprouver l'audace de son acte; elle se levait à demi pour partir, mais une force qu'elle ne pouvait surmonter la faisait se rasseoir à mes côtés ; je l'implorais, d'ailleurs, pour qu'elle restât près de moi, car l'intrigue me passionnait fort et je recouvrais mon assurance. Je m'enhardis même jusqu'à
soulever la mantille de ma compagne. Une épaule nue s'offrit à mes yeux — une épaule blanche et bien modelée qui charma mon œil de sculpteur et me parut, au milieu des velours noirs et des dentelles, un éblouissant joyau dans un écrin. La dame, toujours déconcertante dans son audace mêlée de retenue et de sauvagerie, avait d'abord levé le bras pour m'empêcher de profaner le secret bien voilé de sa peau satinée, puis elle m'avait laissé faire, résignée à ma curiosité, mais secouée d'un frisson rapide.
Et, pour Dieu ! la robe et la mantille avaient même l'air d'avoir été ajustées de façon à démasquer à un instant propice ces belles batteries de chair, qui m'incendièrent d'emblée. Nous nous trouvions dans un coin, à une place peu visible. Je donnai un baiser fou à cette épaule offerte à mes lèvres, et, la tête en feu, soudain décidé à brusquer, je suppliai ma voisine d'être à moi, le soir même.
Elle ne répondit pas, mais elle pressa ma
Tii ai n avec force — acquiescement muet à ma demande. Elle était debout et elle partit, plus rapide que lorsqu'elle était venue à moi, les hanches plus souples, la démarche .plus franche. Elle s'éventait nerveusement à coups d'éventail. On eût dit que son passage à mes côtés lui avait enlevé un peu de l'angoisse qui l'assaillait tout à l'heure, mais qu'il lui avait soufflé une agitation fébrile, une sorte de Joie intérieure qu'elle ne pouvait dissimuler. Le phalène noir se métamorphosait en guêpe étourdie. En un instant •elle disparut dans la foule.
Je me levai, un peu abasourdi. La bizarre idylle! Car vraiment, bien que la scène que je vous ai contée se fût passée sur une banquette de casino, cela avait été chaste, réservé, hésitant, timide, comme si deux jouvenceaux naïfs s'étaient rencontrés au bord d'une source, en proie au printemps, avaient balbutié des mots vagues en rougissant, et avaient, poussés par les sèves en folie, échangé un baiser furtif, en craignant
rindiscrétion des arbres, et épouvantés de l'audace de leurs chairs et du vertige que leur suscitaient leurs sens réveillés.
Je sortis bientôt du théâtre. Il faisait doux. Les rues de la petite ville étaient désertes. Je m'éloignai à pas rapides de la fournaise du bal, qui, seul, au milieu des pignons assoupis, Jetait des lumières et tapageait.
Je m'enfonçai dans le silence de la nuit.
Mes nerfs quémandaient sa fraîcheur et sa paix limpide. J'étais arrivé excité par l'accouchement d'une œuvre : mon aventure produisait sur mon âme l'efifet d'un alcool versé sur une flambée. La lune m'inquiétait, semblait fouiller mon âme. Je m'accoudai à la balustrade d'un pont. L'eau du canal charriait, silencieuse, les lumières mobiles du ciel, et se perdait bientôt dans une buée argentine. Les vieilles maisons des quais s'alignaient, magiquement endormies dans la lueur éthérée du nocturne, et le murmure d'une écluse bruissait au fond de ce décor de rêve. Le belBFroi se dressait, pareil à un
grand fantôme ; ses pierres frôlées par les rayons avaient des apparences de vieil ivoire et Ton distinguait le cadran, à de fugitifs reflets d'or.
Je continuai ma route. Une sonnerie qu'égrena le carillon m'annonça que minuit approchait. Je gagnai la rue des Récollets, où se trouvait mon atelier, en traversant, parmi des jardins, des ruelles qu'embaumait l'odeur des jacinthes. Car le printemps parfumait la nuit.
Mon atelier était une ancienne chapelle du XVII® siècle, interdite à la suite d'un sacrilège qu'un moine y avait commis.
Pendant de longues années, elle avait servi d'amphithéâtre à l'école de médecine d'une université jadis fondée en ma ville par un archiduc épris de droit, de botanique et de théologie. On y entrait par une grande porte surmontée d'un fronton fleuri. Ce fronton était, ce soir-là, baigné d'une lumière intense, qui le vêtait d'une vie féerique.
Pour nourrir l'impatience qui me serrait
le cœur de ses griffes, je regardai ces fleurs de pierre ; j'y vis de la rosée, des diamants. Un rubis même parut y briller un instant.
Mais des pas résonnèrent dans la ruelle.
Et j'allai au-devant de la dame du bal, qui s'avançait. Machinalement, elle me tendit la main. Elle tremblait, comme la lueur de cette nuit printanière.
— Écoutez, dit-elle d'une voix rauque, parlant rapidement comme si elle avait voulu se hâter de dire les choses qu'elle avait décidé de dire d'emblée, je serai à vous, oui, je serai à vous. Mais jamais, en votre présence, je n'ôterai masque ni gant, * et, vous le jurez, vous ne ferez rien pour voir mon visage! Jamais! N'est-ce pas!
Jamais!...
Nous entrâmes dans mon atelier. Les hautes fenêtres y versaient des flots d'argent fluide, qui tombaient directement du ciel, aucun pignon n'en arrêtant l'essor. Ma compagne restait, inquiète, à proximité de la porte. Je sentais qu'elle fouillait du regard
tous les coins de cette salle immense où de vieux bahuts encombrés de bibelots se dressaient le long de murailles couvertes de tapisseries d'Audenaerde. Au centre, sur un bloc massif, s'érigeait un groupe en terre glaise. Çà et là des bustes, des statuettes mettaient de fuyantes blancheurs.
Des bûches flambaient dans la grande cheminée. J aimais, quand je rentrais, la nuit, à trouver des feux clairs à mon âtre. Un large sopha se trouvait devant les chenets.
J'y attirai doucement Tinconnue. Ses lèvres frémislÇîent pâles d'anxiété, derrière son masque. Ses ^eux brillaient comme des diamants sur du velours.
Elle était à côté de moi. Je lui disais je ne sais plus quelles choses folles, tandis que peu à peu, d'une main tremblante, je délavais son corsage. Elle se laissait faire, non pas avec l'impudeur banale d'une courtisane pressée d'allumer son amant, non, mais avec la résignation effarée d'une vierge en même temps qu'avec la tendresse câline
d'une nouvelle épousée. Le dénouement précipité de cette aventure conservait à la fois la chasteté bizarre et Taudace soudaine de ses débuts. Cependant le dernier voile qui couvrait mon énigmatique travestie fut arraché avec peine. Elle refusait à se montrer comme Eve au ciel ou comme Vénus à sa naissance; elle se leva, s'enfuit, mais ma passion, follement enflammée au contact de ses chairs mi-nues, la vêtit du seul clair de lune, de ses gants noirs, de ses bas et de son masque mystérieux.
Ah ! la superbe nudité ! Elle portait devant elle, sur deux légères ombres en forme de croissant, deux seins d'une rondeur exquise, comme deux fruits charnus. Salomon eût célébré son ventre d'un blanc d'ivoire et d'une douceur de blé.
Elle était élégante et fine, malgré une certaine robustesse des épaules et des hanches.
Ses attaches étaient souples; ses muscles avaient un jeu facile et délié. Sa mantille gisait sur le sol, et ses bandeaux paraissaient
deux ailes de grandes hirondelles, couronnées par un chignon brillant, qui formait avec elles une sorte de casque d'ébène. La cambrure de ses reins était accentuée et la ligne de son corps chantait délicieusement, nimbée d'une lueur lunaire. Elle n'avait pas l'air d'une femme sortie de ses vêtements, mais d'une statue délivrée de sa gaine. Aussi je crus voir une nymphe de Goujon échappée d'une fête de Fontainebleau — où elle avait, en un instant royal, fait resplendir sa beauté nue — et errant dans le parc, à la recherche d'un berger jouant de la flûte dans la nuit.
Oh ! je n'oublierai jamais le moment où se dévoila à mes yeux de sculpteur la créature à la grâce forte de belle fille de Renaissance, dont la possession piqua mes sens d'une volupté aiguë et nouvelle! Non, jamais! Car elle doubla pour moi l'inconnu de l'amour, agrandit le mystère du baiser. Oui, je goûtai un infernal plaisir à promener mes lèvres sur la gorge — pâle comme le nénuphar et haletante comme le flot — de cette femme,
au visage caché, qui faisait vibrer davantage encore l'éclat de toutes ses chairs par k noirceur de ses gants et de son masque !
Ah 1 la cuisante énigme pénétrant tout Tinfini de béatitude où je naufrageais ! Ah ! le charme de fruit défendu qu'apportaient cette bouche intangible sous le loup de velours et les flammes des yeux qui disparaissaient, aux pâmoisons, comme des feux follets!
C'était l'intrigue perdurant dans le plus intime épanchement ! C'était la folie du carnaval mêlée à celle de l'amour !
Mais je n'insisterai pas sur ce piment imprévu, qu'une courtisane experte eût pu victorieusement servir à des blasés, mais à la provocante vertu duquel ma compagne n'avait certes pas songé et qu'elle n'avait pas prémédité de mêler à ses caresses. Car cellesci étaient plutôt tendres, avec une gaucherie décelant une amoureuse peu rouée ; elles eussent fait rouler dans un abîme, non pas de flammes lubriques, mais de lys et de violettes. Mon inconnue me prodiguait en
effet des douceurs apeurées mais profondes; sa voix prenait des accents aimants qui me prouvaient que ce n'était pas un simple caprice, une convoitise charnelle, une curiosité morbide qui Pavaient poussée dans mes bras. Son délire était aussi bien un délire du cœur qu'un délire des sens. Il y avait dans ses souples enroulements, dans les soupirs de sa poitrine gonflée, — oserais-je dire dans la virginité de ses attouchements les plus passionnés? — une sorte de candide et joyeux sentiment de reconnaissance.
Le jour allait momrer son front pâle quand la dame au masque quitta l'atelier.
J'eusse voulu la retenir, avec un vague espoir qu'elle me découvrirait son visage, mais elle s'échappa, en me promettant de revenir, à minuit, quinze jours après, avec, encore, son loup noir sur sa figure. Elle partie, le cœur plein de délices, l'âme voluptueusement lasse, je m'assoupis sur le sopha, en regardant s'éteindre les dernières bûches dans la cheminée. La lune tombait
derrière la ville, sa besogne accomplie ; et je m'endormis.
Quand je m'éveillai, un joli soleil de printemps inondait mon atelier. U ne fête aérienne se célébrait, subtile et bleue, au-dessus des arbres eii fleurs des jardins voisins. J'ouvris ma fenêtre. Là des ormes arrondissaient des dômes d'un vert brûlant et pâle ; ici des lilas parsemaient des lumières violettes. Partout s'espaçaient d'ardents buissons nuptiaux, dont les arômes rendaient l'atmosphère affolante. Des oiseaux chantaient. Les tuiles, d'un rouge onctueux, des tourelles de ma petite ville, brillaient comme des joyaux. Sur le plancher de mon atelier des roses-thé, rares à cette saison, étaient éparpillées. Les coussins du sopha étaient déjetés . Et je me disais :
— Quelle est donc l'inconnue de cette nuit?
Sous quel toit ensoleillé par le matin repose- t-elle à cet instant? Oui, qui pouvaitelle être ?
Cette question se fixa comme une flèche dans ma cervelle. Et je crus avoir un près-
sentiment, — un vain pressentiment de fat.
Là-bas, de Tautre côté du canal, scintillait le faîte d'un hôtel — faîte qui semblait à la fois le plus riche et le plus vaporeux dans la douce matinée. C'était celui de l'hôtel d'un échevin (car ce que je vous conte se passait au pays des échevins), et ce magistrat avait une fille d'une beauté rare, dont j'avais souvent remarqué le port élégant et la grâce robuste. Pourquoi ce toit rayonnait-il ainsi? Pourquoi se montrait-il plus printanier encore que le printemps lui-même, plus léger que les fleurs, et se confondait-il, pour ainsi dire, avec le ciel éthéré et vibrant de ce dimanche livré aux sons des cloches ? Évidemment, c'est qu'il était l'ostensoir d'un cœur rayonnant comme le mien ! Et poussé par une hallucination due aux jeux du soleil, je me pris à croire que l'inconnue n'était autre que la fille de Téchevin! Il me sembla qu'elle m'avait regardé parfois avec une attention prolongée, d'un œil brillant.
Et sur ce faîte de toit printanier j'écha-
faudaî tout un roman, que je regardai monter dans le ciel. J'imaginais, pour le prochain rendez-vous, des aveux brûlants, le masque arraché, des serments enthousiastes; tout se terminait par un fol enlèvement.
Pendant quinze jours, je m'enfonçai de plus en plus dans cette persuasion. La rêverie d'un réveil enchanteur devenait une certitude. Je trouvais des ressemblances qui ne^ pouvaient tromper. Je me rappelai que le père de la jeune fille m'avait, sans aucun doute poussé par elle, souvent invité à aller, par ces soirées provinciales, prendre le thé chez lui. Je crus me souvenir qu'un jour, en marchant devant moi dans la rue, elle avait laissé tomber son mouchoir, afin que j'aie un prétexte pour l'aborder, évidemment, et elle portait souvent, au corsage, des roses-thé, qu'elledevait savoirêtre mes roses préférées.
Douces folies de la vanité ! Mirages et illusions! Je vécus quinze jours dans ce roman, y rêvant accoudé le soir à ma fenêtre, au moment où les fleurs exhalent tous leurs
parfums, dans un adieu odorant au soleil, leur amant.
J'allai rendre visite à mes tantes. Ma rancune aw^ix fondu à la belle lueur que je portais en moi. Chez elles, je fus gai et loquace. Victorine était là, dans un coin, le nez sur des chiffons. On ne me parla pas d'elle, mais je fis des allusions à mon aventure, dont je vantai le charme. Mes vieilles parentes, heureuses de 'me revoir, m'écoutaient souriantes, avec l'air de fort apprécier ce que je leur disais.
Enfin le quinzième jour arriva. A onze heures du soir, on frappa à la porte de mon atelier. La belle au masque réapparut, comme le jour de notre rencontre, et ce fut à nouveau de longues et profondes caresses, des pâmoisons sans fin, des tendresses suaves.
Ma compagne m'avait encore dévoilé sa beauté de statue et, avec son masque, quand elle se dressait devant mon foyer, incendiée de^ ses reflets comme d'une soie ardente et transparente, elle m'évoquait
des splendeurs de courtisane vénitienne.
Elle était, à ce moment, couchée indolemment sur le sopha, sa nudité d'ivoire, aux coins d'ambre, étalant sur le tapis d'Orient d'élégants trésors de chair, où la lueur de la cheminée semblait infuser de l'or. Une lassitude voluptueuse régnait dans ses membres.
C'est alors que, poussé par mes rêveries et par la certitude de connaître l'inconnue, tenté par le diable, en proie à une folle curiosité, à une lâcheté basse — avec un instinct aveugle de criminel enfonçant son couteau dans une gorge — d'un mouvement brusque d'iconoclaste brisant une belle statue du Mystère — sacrilège et infâme, j'arrachai le masque. Je sentis dans mon échine le frisson qu'un voleur doit éprouver au moment où il enfonce le couvercle d'un coffret. Oui, j'accomplis cela en une seconde rapide de vertige, dans une sorte d'inconscience du mal commis, sans presque oser regarder ma main violatrice, encore
chaude et vibrante de la dernière caresse!
Et je vis Victorine, qui bondit, droite, devant moi !
La pauvre !... Par quel miracle de courage et d'astuce était-elle arrivée à triompher de mes mépris! Quelle patience aimante et tenace avait-elle fourni à son ingénieuse machination ! Elle avait tenu en son jeu l'atout resplendissant de son beau corps, mais quel mal la miséreuse avait souffert pour le vêtir de ce riche costume, qui avait aidé à me séduire et à me tromper ! Quels Jours d'angoisse et quelles veillées de labeur! Quelles appréhensions et quelles tortures refoulées au fond de son âme brûlante ! Si elle avait éprouvé durant ces semaines de martyre un instant de bonheur à la pensée de voir réussir Tœuvre où elle mettait son cœur et sa chair, cela avait dû lui sembler une sorte de joie de damné ! Elle avait dérouté les surveillances de sa famille, elle avait dépisté les médisances de la petite ville, elle avait dû montrer des audaces de courtisane, em- — 5o -
prunter des allures de grande dame — elle s'était révélée géniale comédienne, — et au lever du masque, dans le paradis amoureusement féerique de l'aventure, je découvrais la petite couturière de mes tantes.
Vous pensez sans doute que la banalité de son visage a fait chavirer sa beauté ?...
Ah ! non ! . .. La pauvre fille outragée s'était relevée comme un symbole de la douleur et du courroux! Ses narines soufflaient du feu, ses joues s'enflammaient, ses yeux, superbement, roulaient de l'or et de la colère, sous les sourcils noirs et épais, qui se rejoignaient sur son front. Sa gorge haletait comme tout à Theure sous les caresses — maintenant sous le coup de mon infamie ; ses seins droits s'aigrettaient,* eût-on dit, d'étincelles électriques, tant était vive sa soudaine nervosité; son ventre, encore ruisselant de volupté, qu'elle abandonnait tout à l'heure à ma fougue, m'apparaissait peu à peu comme un bouclier blanc. Toutes ses fibres étaient tendues et vibrantes comme — 5i —
les cordes d'uneguitare que le joueur abandonnerait en plein chant. Mais l'indignation de ce corps révolté montait au visage, comme la lueur d'un incendie. Et ce visage était sublime. Au lieu de déparer le corps,«il Téclairait d'une lueur de passion exaspérée et de surhumaine beauté. En effet, les oreilles étaient roses, on ne savait si c'étdt des folies à peine éteintes de l'amour, ou de l'émoi du masque enlevé. La bouche, encore avide de baisers, encore épanouie par la béatitude, crispée par une amertume subite, laissait comme à regret s'envoler son expression sereine de fleur joyeuse. Au fond de larges yeux noirs agonisaient nos pâmoisons, chantaient encore nos extases, mais s'allumait en même temps un éclair de vengeance.
Tout un drame se passait derrière ce masque de chair surpris dans son mystère.
La haine montait violente, attisée par les souffles de la poitrine soulevée, et serrait les belles dents qui venaient de mordre au
fruit de la volupté. Le mépris d'une femme du peuple, confiante et droite, pour le dandy qui l'avait trahie s'imprimait aux coins des lèvres et des yeux, dans le frémissement des narines. La colère lançait des bouffées de sang, qui éclataient comme des lumières, ou elle suscitait des pâleurs étranges. Mais la pudeur, soudain réveillée, inclinait un peu cette tête pleine de défi, étincelante de rage, et la douleur des espoirs écrasés et des tendresses assassinées faisait couler deux larmes, deux diamants jaillis du cœur, le long des joues furieuses et brûlantes de la maîtresse violentée, de sorte qu'on ne savait pas si le râle de sa gorge était un râle de colère ou un râle d'amour. Ce visage — c'était un champ de bataille où se cognaient des passions aux ailes de feu, des passions aux ailes d'ébène, des passions aux ailes d'or. C'était un ciel où couraient des nuées noires, où roulait le tonnerre, où glissaient des azurs d'avril, où fuyaient des rayons de soleil, brisés. L'épouvante y luttait avec la
joie, la rage y terrassait le bonheur. Et le corps de Victorihe — si merveilleux qu'il fût — ne semblait en cet instant que la lampe contenant l'huile de vie nécessaire à l'éclat de son visage magnifié. »