LA FORTUNE DE PIETER DE DELFT
A Félicien Rops,
Ce matin-là Pieter eut beaucoup de peine à ouvrir les yeux. Il se Sentait la gorge brûlante, comme s'il avait eu un réchaud dans Testomac, et ses paupières étaient de plomb ; son palais était sec ; ses mains brûlaient, fiévreuses.
— Oh ! se disait-il, j'ai encore trop bu de liqueur de Schiedam, hier soir, au cabaret des Trois Plats d*or I
Et il avait soif encore — mais d'eau lim-
pide. II rêva qu'il était couché dans un ruisseau clair et que Tonde, avec des frissellis, passait dans son gosier, dont elle éteignait l'incendie. Ce rafraîchissement lui parut délicieux comme s'il fût monté au ciel. Mais le songe s'évanouit bientôt ; car le crâne de Pieter lui faisait vraiment trop mal ; une barre pesait sur son front ; un casque de fer enserrait sa tête.
Il étendit un bras, et sa main rencontra, sous les couvertures, le sein de sa femme Siska, qui était pelotonnée près de lui, dans la chaleur de ses chairs assoupies,
— Tu es encore rentré dans un bel état hier soir ! cria la commère. Tu te cognais aux murs comme un hibou ! Ingrat pochard !
Je t'avais préparé un bon souper et tu n'es pas rentré ! Faites donc de la nourriture succulente comme celle des anges à ces hommes qui restent au cabaret, la lippe dans les cruches ! Tu devrais rougir jusqu'au cul!
Pieter ne souffla mot, fit mine de dormir
encore. Mais les paroles de sa femme, qui avait le verbe haut, résonnaient dans sa tête vide comme des coups de marteau.
Il leva les paupières.
Un clair soleil inondait sa chambre, un soleil d'une inconcevable pureté, d'autant plus brillant que le ciel avait été noir pendant une longue semaine et que la neige tombée reflétait les rayons. Une fine poussière d'or planait autour des meubles.
La couverture du lit, d'une nuance d'orange mêlée de tons de sang, modelait, dans l'alcôve, les corps de Pieter et de Siska.
Comme Pieter avait un œil de coloriste, cette couverture le distraya des méchantes humeurs dp sa femme. Son regard s'amusa aux jeux de la lumière dans les laines, puis fut appelé par son béret d'un velours argentin, qu'il avait laissé sur le sol, en rentrant ivre la veille et qui préparait, avec sa veste d'un rouge pisseux, aux manches négligemment retroussées, au collet encore relevé, un ragoût savoureux de couleur. La lanterne
que le patron des Trois Plats d'or avait allumée lui-môme, la veille, la main de Pieter étant trop tremblante, était posée sur une table, son cuivre brillant comme du feu. Pieter avait oublié d'en éteindre la chandelle, et la mèche," en se consumant dans le suif, avah graissé d'une buée fumeuse les vitres de la lanterne.
— Si ce pilier de taverne de Dirck ne .m'avait entraîné à boire, quelle belle étude je brosserais ce matin ! se dit Pieter.
Et il regretta de ne pas avoir l'esprit frais, afin de pouvoir se pavoiser la cervelle de ces douces flammes de couleur. Il se serait levé pour travailler dans la chaude intimité de sa demeure. Car fera-t-il bon chez lui, quand Siska aura fait flamber une bûche dans l'âtre! Là-bas, son chevalet se dresse, avec une toile sur laquelle grimace une kermesse ébauchée où des manants grouillenfcomme des grenouilles dans une mare. Son appui-main et ses pinceaux sont déposés sur un escabeau, et voilà l'établi où
son élève, le fils du voisin Cats, vient broyer les couleurs. Pour que le jour soit propice aux beaux tons, le rideau de toiie est levé devant la fenêtre aux petits carreaux plombés et il est attaché par deux coins aux solives du plafond, auxquelles pendent des tranches de lard qui s'enfument, un chapelet de saucisses et un panier à volailles. Et, par la fenêtre, Pieter voit un ciel bleu — oh ! d'un bleu à faire rêver des chérubins, — et le sommet des arbres de son jardin, dépouillés par rhiver. La belle fenêtre ! On dirait, aplanies par de gros rayons d'or — comme de la pâte à tarte sous un rouleau — les ligues-marines de l'échoppe du juif Isaac Isaksz, à Amsterdam.
Mais Siska arracha Pieter à sa rêverie.
— Lève-toi donc ! dit-elle. Voilà deux heures qu'on a sonné pour la première messe! Tu as l'air d'un dindon gavé ! Si les gens nous voyaient encore sur la paillasse !
Et c'est dimanche ! Il est vrai que cela t'importe peu, baril de Schiedam !
Et pour montrer Texemplede la vigilance, la gaillarde se mit sur son séant, les bouts de ses seins débordant de son linge de nuit, comme les boutons gonflés de belles fleurs de chair, dans la blancheur de la gorge grassouillette. Puis, debout, les mollets nus, la chemise serrée sur les cuisses, elle enjamba son mari, pour sauter dans la chambre, avec un frisson que le froid soudain ressenti imprima à ses épaules.
— Lève-toi donc! cria-t-elle encore, en se passant une jupe et un corsage.
Puis elle se dirigea vers le berceau des enfants, qui était placé sur le sol et ressemblait à un canot douillettement calfeutré. Deux garçons aux tignasses blondes y sommeillaient, le nez plongé dans de doux rêves comme au-dessus d'un pot de miel.
Au bruit que faisait leur mère en mettant ses sabots, ils se réveillèrent — et l'un d'eux se prit à geindre.
— Vas-tu te taire, Adriaan ! s'écria Siska,
ou je te ferai tomber des verges par la cheminée, à la Saint-Nicolas!
Le gamin se tut.
Des fagots étaient préparés près de la cheminée, à côté de quelques bûches. Siska les jeta dans Tâtre, fit flamber le feu, qui grinça, ronfla et pétilla. Puis elle accrocha à la crémaillère une casserole, y versa du lait qui se trouvait près de la porte, dans un pot de terre couvert d'une écuelle, et, la jupe repliée entre les jambes, — elle plongea dans le liquide crémeux une cuiller en bois et le remua lentement.
Cependant Pieter s'était décidé à se kver.
Use frotta les y eux, assis au bord du lit, bâillant, la langue épaisse ; puis il prit un vase d'étain, déjà mi-rempli, et, d'un jet jaune comme l'ambre, il le fit presque déborder.
Alors il se passa ses chausses, sa culotte, sa veste, s'ajusta une collerette blanche, après s'être débarbouillé la frimousse à une cuvette, avec des soupirs qui témoignaient de sa satisfaction à sentir la fraîcheur de l'eau.
— As-tu Tair fade et délabré! disait Siska. Je comprends que les filles hésitent à se marier, quand on voit chez les hommes de pareilles ivrogneries !
— Eh ! eh ! dit Pieter, la fille est parfois obligée d'épouser, et bien heureuse de le faire!
Et il se vengea des sarcasmes de sa femme en faisant une grimace qui avouait de lestes drôleries au sujet de la douteuse chasteté de leurs fiançailles.
Siska n'insista pas. Les enfants réveillés voulaient se lever.
-— Attendez! Attendez ! leur dit-elle. Etesvous pressés! Avez-vous donc mouillé vos draps ?
Mais Titus, Taîné, était déjà debout, dans sa robe de laine, et le second, Adriaan, tentait de sortir du berceau, les fesses à Tair, un bout de chemise légèrement embrené battant la roseur frileuse de son cul de chérubin.
La salle commençait à se chauffer. Pieter
ouvrit un buffet, prit du pain, s'en coupa une tranche, et alla, dans Tescalier de la cave, lever le couvercle d'un tonneau de harengs et prendre entre ses doigts un poisson fumé.
— Déjeuner de soiffard! s'écria Siska.
Quelques études de peinture étaient pen- . dues au mur : un canal avec un moulin dans le fond ; une esquisse d'après Siska, avec sa chemise relevée jusqu'au nombril, ses charmes chaudement brunis de sépia; un croquis d'enfant,pour leqiîel Adriaan avait posé dans son panier à roulettes; une vue de Delft, très poussée, les briques rouges des ruelles mouillées d'une humidité diamantine.
Tout en dévorant son hareng, Pieter regardait ces études, clignant de l'œil, et projetant, au fond de sa cervelle pourtant si délabrée ce lendemain d'ivresse, des tableaux croustillants, qui se vendraient, comme 4es gâteaux dorés chez le boulanger, dans la boutique du grand marchand Cuppérus, de Rotterdam.
Car Pieter, au fond de Jui-même, rêvait de voir un jour Siska porter un collier d'or et se vêtir d'un corsage de velours à crevés de mousseline et d'une jupe de satin. Il s'assiérait avec elle, dans un beau salon où serait appendu un miroir de Venise, devant une table servie de pâtés à formes de faisans, et ils boiraient du vin pétillant en de longs verres en cristal de Bohême. Le jour des Roys, ce serait fête chez eux. On godaillerait, on chanterait. Il y aurait, près de la cheminée, une belle perruche dans une grande cage. Adriaan et Titus joueraient de la flûte au dessert, au moment où on enlèverait les jambons entamés et les carcasses des canards et des dindes. Une douce ivresse secouerait les chairs, ouvrirait les cœurs, réveillerait les langues et les gosiers. On célébrerait aussi saint Nicolas, le Noël, et, au printemps, le dimanche de Pâques, à la saispn où s'épanouiraient toutes les tulipes dans les jardins. Et, comme Pieter serait très opulent, quand il irait à Amsterdam rendre visite au
bourgmestre, qui lui aurait commandé son portrait, ou assister à un banquet de la gîlde de Saint-Luc, il ne manquerait, sans que Siska le sache, de culbuter dans son lit de soie, pour quelques sonores écus, la succulente Elisabeth Bonus, qui ne dégrafe sa ceinture d'or que pour les riches, ou la célèbre Samarita, dont des armateurs lui avaient vanté un jour la fermeté du téton, la dureté des cuisses et l'afiFriolante science amoureuse.
Mais pour arriver à ces félicités suprêmes, il fallait de la renommée, du travail, et — — hélas ! peu de soirées passées à vider de jolis verres à forme d'œillets, au cabaret des Trois Plats d' or l
En attendant ces glorieux avenirs, Pieter alla chauffer à Tâtre ses fesses, que les belles flammes semblaient vouloir lécher, de leur langues ardentes et bavardes.
Siska avait habillé les marmots, dans leur toilette de dimanche. Titus portait, sur son chapeau, une grande plume, qui se courbait et planait au-dessus de son épaule droite.
Adriaan avait une large collerette, à forme d'étoile, que trouait sa tête étourdie, et il suçait du sucre d'orge. Pieter, cependant, n'était pas rasséréné, et sur son front pesait encore le poids d'une ivresse pourtant évaporée. Par moments, il lui semblait que sa maison tournait dans le vide, que le sol se dérobait. Il se sentait la gorge aride, encore, et il regardait, par la fenêtre, le ciel bleu, aspirant au gr^d air et aux ravigotantes citronnées que prépare, aux estomacs délabrés par l'orgie, Nelle, la patronne des Trois Plats d'or.
Siska, maintenant, rangeait la vaisselle sur les dressoirs. C'étaient de belles assiettes, immaculées, radieuses comme de grandes hosties vernies ; ^une soupière au ventre blanc et dodu comme une poitrine de cygne; des saucières candides; des plats plus clairs que la lune. La lueur des bûches chauffait cette faïence de tons d'or fondu qui tremblaient et miroitaient, à côté d'un grand tulipier, blanc aussi.
Pîeter aimait ces poteries, qui évoquaient pour lui d'hilares repas familiaux où l'on servait des gaufres chaudes : attiré par les cris, un bouvier arrivait sous la fenêtre ouverte, jouer de la cornemuse ; et les enfants riaient aux friandises et au soleil de Taprès-midi.
Tout en alignant les plats et les assiettes qui faisaient rêver son mari, Siska fredonnait un refrain.
— Bon, Torage est passé ! se dit Pieter et il risqua :
— J'ai quelques comrrtissions à aller faire à Delft. Il me faut un nouveau pinceau pour le portrait de Kobe.
— Ta ! ta ! ta I fit Siska. Ce qu'il te faut, c'est de la liqueur des Trois Plats d'or!
Puis, comme elle était très indulgente, elle ajouta :
— Eh bien ! vas-y! Mais auparavant, donne à manger aux poules !
La grande salle, où s'accomplissait ce lever d'un bon artiste néerlandais et de sa
famille, servait de chambre à coucher et à manger, d'atelier et de cuisine. Il semblait que la fumée des harengs saurs grillés prodiguait une patine à la peinture de Pieter, que ses natures mortes clouées aux murs aiguisaient Tappétit des siens et que les nudités de ses toiles étaient destinées à activer les joies de son alcôve. Tout s'harmonisait en une chaude intimité, dont la cheminée flambante formait le cœur et i'âme. Aussi n'était-on pas étonné dé voir, chaque matin, les poules, familières, venir picorer jusque sous les chaises les miettes des déjeuners et souiller d'un croupion sans vergogne les dalles mal rajustées du sol.
Pieter prit un tamis, qui était dans un coin, y plongea la main et éparpilla des graines sur lesquelles les poules et un coq se précipitèrent en criaillant. Puis il mit un haut chapeau de feutre, dont il ne se servait que le dimanche, et il sortît de chez lui.
— Rentre à Theure pour le repas ! cria Siska.
— Oui ! oui! fut-il répondu.
Pieter était hors de chez lui.
O la pureté du ciel ! L'air est clair comme le cristal ! Au fond de Thorizon pétille de Toret de l'argent. Une ivresse vibrante monte au zénith, de Tinfinie blancheurdes plaines.
La loyale froidure verse à Pieter sa vigueur. Il lui semble qu'on a récuré son âme jusqu'au fond. Il aspire avec bonheur l'émanation piquante du gel. Sa poitrine se dilate ; son cerveau se rafraîchit ; ses yeux, d'abord éblouis et grevés d'une larme, aussitôt essuyée, s'habituent vite à la splendeur de ce dimanche nuptial.
Là-bas, voilà Delft. Les escarpes des murailles paraissent, aujourd'hui, plaquées d'un marbre éclatant, sur lequel traînent les ombres bleues et pâles des tourelles, et les deux hauts clochers se dressent comme d'immenses aigrettes féeriques dans la fierté immaculée du lucide hiver.
Les saules et les peupliers s'arg.entent et sur la nervosité de leurs branches dépouillées, ils soutiennent des tresses de flocons, des couronnes de givre, tels que d'élégants squelettes parés pour une fête éthérée. Ils processionnent paiement le long des routes et des canaux, et font parfois songer, dans Tazur éclatant, aux fleurs du printemps.
Le clocher du village tintait et des moineaux fuyaient les abat-sons pour des jeux pépiants dans l'ouate des gouttières. Les gens des environs se rendaient à la messe.
Les maisonnettes souriaient sous Iturs capuchons, réjouies par le beau temps.
Et Pieter, comme d'habitude, se rendit au cabaret des Trois Plats d'or.
C'était le cabaret le plus riche de la région. On y entrait par un corridor dallé de blanc et de noir, et ses deux grandes fenêtres donnaient sur le canal. Aux murailles paradaient trois tableaux encadrés d'or, que Pieter avait cédés, aux lendemains de régalades trop coûteuses, qui l'avaient
surpris à des moments de débine. Dans le fond, un escalier à claire-voie, flanqué au mur même de la salle, conduisait aux chambres à coucher dePétage. Une servante y montait.
Près de la fenêtre, dans une cage en faïence, aussi brillante- que la neige, attachée au plafond, chantait un serin jaune, et plus loin, près de la cheminée, se balançait un grand anneau où perchait un perroquet vert.
Comme c'était dimanche, le cabaret était déjà rempli de monde. Autour d'une table à jeu, couverte d'un tapis d'Orient, évoluaient bruyamment trois jeunes gaillards qui, leur pipe déposée, jouaient au trictrac. Le gros Lamme, un voisin à trogne enluminée, toujours occupé à s'emplir la panse de bière, les regardait, le gilet ouvert, balançant légèrement, de sa main dodue, une chopine dont le fond posait sur sa large cuisse. Agenouillée devant la cheminée, la petite servante Wantje faisait frire des
huîtres sur un gril et versait, à chacune d'elles, avec des précautions, une goutte de liqueur, tandis que plus loin, mi-couché sur un banc de bois, Flip, le valet de Tauberge, ouvrait les écailles, le front plissé. C'était le déjeuner qu'on préparait à une voyageuse, plie, des boucles en perles à ses oreilles, et hionde comme les filles de Haarlem. Elle attendait, les cils baissés sur ses joues roses, devant une table ronde où brillaient des citrons coupés sur un grand plat d'argent.
La plantureuse Nelle circulait au milieu de ces gens, les lèvres fraîches, les pommettes d'un rouge de pomme d'api sous son béguin blanc, aux ailes retroussées. Son corsage vermillon enserrait ses tétons, pareils à deux belles grenades de chair prêtes à éclater, et -elle affichait toujours cet air luron qui avait un jour autorisé Dirck à lui présenter, au milieu de l'hilarité des clients, tandis qu'il poussait la langue d'un air grotesque et que son œil brillait de lubricité, deux oignons
et un hareng, offre symbolique et galante.
Pieter fit un léger salut, au seuil de la porte ; il alla près de Tâtre, où des flammes pavoisaient les bûches de clairs drapeaux, et il se chauffa les doigts. Puis il s'assit, comme d'habitude, près de la fenêtre, sous une grande cithare pendue à la muraille, à côté d'une horloge à cadran damasquiné, dont la mécanique grinçait, et qui semblait habitée par Tâme d'un vieux buveur.
Flip interrompit sa besogne pour lui servir de la liqueur mêlée, dans un gobelet, à de l'eau citronnée, et, rêveur, Pieter regarda par la fenêtre le ciel, les toits des maisons, et la vieille tour de l'église dont le cadran, ce matin, avait l'air d'un visage de grand'mère entouré d'un bonnet à plissés.
C'était sa place favorite. De là, il voyait tout le canal. Les grands arbres qui bordaient le bief dressaient, sur la neige et le ciel, des troncs d'argent et d'écorces vert pâle. Des patineurs arrivaient et se multipliaient en foule joyeuse. Ils venaient de Delft, en droite
ligne, emmitouflés, la figure rose, quelquesuns dans des traîneaux bariolés. De l'autre côté, sur un pont en forme de dos d'âne, passaient de temps en temps un lourd carrosse seigneurial, une charrette de rustre ou quelque cavalier.
Tous ces gens paraissaient participer à la fête blanche de l'hiver. Une gaieté piquante les émoustillaiti La froidure leur était guillerette. L'air de leur âme semblait aussi clair que le ciel.
Mais tout à coup un long gaillard, qui venait d'entrer, se dressa devant Pieter d'un air comique. Il avait, sur ses cuisses, maigres comme des perches à houblon, des hauts de chausse menaçant de tomber, et il portait de travers, sur une tignasse mal peignée, un chapeau de feutre plein de bosses, et dans le cordon duquel il avait glissa une courte pipe de 'terre. Son œil de singe riait dans sa figure négligemment rasée et terminée par une barbiche de satyre. Son nez pointu semblait une niche à mauvaises farces et sa
bouche, dont les coins s'allong^eaient avec élasticité dans ses joues parcheminées, ricanait et se contorsionnait.
Pieter sursauta et s'écria :
— Ah ! Dirck 1 Eh bien, ti> m'as mis en rude ribote hier soir !
Dirck était l'ami de Pieter et formait avec lui un contraste caractérisé. Pieter, en effer, portait un léger embonpoiijt, et sa tenue apparaissait proprette : son teint s'enjolivait de rose, frais et fleuri ; son œil humide, d'un bleu tendre pailleté de reflets d'or (un œil de vrai peintre), loin de Briller d'éclairs narquois comme les prunelles brunes de son camarade, roulait, au contraire, dans de doux rêves, béat et sourieur, avec l'air, parfois, de regarder voler dans le vide de beaux moucherons ensoleillés. Siska n'aimait pas Dirck, qui était ivrogne, paillard et paresseux et qui poussait son mari à la débauche.
Pieter promettait à sa femme, après chaque bamboche, de ne plus revoir le complice de ses ivrogneries, mais ce grand décharné
avait sur le peintre dodu l'influence dominatrice des maigres sur les gras. Et Siska eût bien dit, comme Julius César à Antonius, quand il parlait de Cassius : a Que nous ayions toujours autour de nous des hommes charnus et frais, de ces hommes au teint fleuri, qui dorment les nuits. Ce Dirck a un visage hâve et décharné. De tels hommes sont dangereux. Je lui voudrais plus d'embonpoint. »
— Tu as mal aux cheveux, ricana Dirck.
— Oui, dit Pieter dolent et fâché. Je n'ai pas, comme toi, un estomac d'autruche au milieu de mes côtes et un fond de casserole en guise de crâne !
— Tu es complimenteur ce matin 1 Mais baille-moi donc le florin que tu me dois encore pour notre dernière partie de cartes l
Pieter, bien qu'il ne se rappelât pas au juste ce qu'il avait perdu au jeu, n'osa refuser ce florin, qu'il prit au fond de son gousset.
Le gagnant fit sauter trois fois la pièce jusqu'au plafond et s'écria :
— Flip ! un cruchon de bière ! Deux cruchons de bière! Le matin, c'est délectable !
Cela vous rince les tripes et active leur dégraissement journalier!
Il dit cela sans s'inquiéter de la blonde voyageuse, qui maintenant dégustait les huîtres, dont elle relevait d'une goutte de citron le jus salin et dont elle approchait délicatement les écailles nacrées et appétissantes de ses lèvres.
— Tais-toi ! murmura Pieter, gêné.
— Pour qui? hurla l'autre. C'est toi que j'incommode?
Pieter haussa les épaules. Il eût, à ce moment, envoyé son compagnon au diable,, mais il n'osait, faible devant ce drôle quî lui fermait la bouche d'un de ses regards pointus. Il rageait intérieurement. Dirck l'avait arraché à la belle songerie où il se laissait glisser, devant le paysage de neige,, comme un traîneau lâché dans la plaine»
Puis, tandis que Flip apportait un broc écumant à Dirck, Pieter demanda un carafon de liqueur, afin de se réveiller complètement la cervelle et se lancer tout à fait dans sa bonne rêvasserie..
— Les lendemains d'orgie, fit observer ' malicieuseTnent Dirck, il est bon de verser dans son corps délabré une flamme du feu des liqueurs!
Pieter ne fit pas attention à ce que son compagnon disait.
C'est que les couleurs, sur fond de neige, prenaient un si bel accent ! Les rouges se saupoudraient de poussière de rubis, brillaient comme du sang frais d'agneau, arboraient des orgueils de coquelicots à la rosée. Les bleus s'enrichissaient de reflets de saphirs, empruntaient les nuances profondes des mers levantines, et les jaunes s'orangeaient comme s'ils eussent éclaté en plein Orient. Des verts faisaient songer à l'été par un sourire soudain de pré, par le rappel d'une plante éclairée au soleil 'de juillet ;- — . 80 — -•
des bruns se chauffaient d'or ^t ofiFraieîit comme des lambeaux d'automnes prodigieux, et les noirs eux-mêmes contractaient de rares opulences.
Tous* les tons se fortifiaient de rutilences de gemmes écrasées. Et dès lors tous les personnages qui circulaient devenaient magnifiques. Ils devaient, certes, la richesse de leurs habits, non pas à leur tailleur, mais à la neige, à ses reflets, au cadre cristallin dont elle les entourait, à ses effluves de candide lumière, à sa virginale pureté. Elle les . empoétisait d'une somptuosité de couleurs et les faisait participer au concert de flûtes nuptiales qu'organisaient lesYayons du soleil en s'épandant sur elle. Elle offrait au jour de féeriques miroirs, dont les flammes, au lieu d'être aveuglantes,* se montraient d'une transparence "savoureuse et d'une douceur lucide. Elle buvait le ciel et gardait, de cette orgie angélique, une ivresse ^yeuse et chaste.
' Aussi voyait-on des rustres passer dans
le pays comme s'ils avaient traversé une fête royale, pleine d'éclat. Un manteau de patineur, soulevé par la rapidité des glissades, s'enflait comme une riche bannière. Une croupe de cheval blanc prenait des tons laiteux d'ivoire jauni ; un châle de paysanne paraissait frotté d'ambre. Plus loin, un aristocratique traîneau dressait, comme des tomates ou des grenades, ses pompons et ses glands écarlates, tandis que ses grelots sonnaient gaiement en la divine matinée.
Toutes ces belles couleurs, Pieter les buvait de l'œil, en même temps que son gosier se chauffait aux préparations épicées des liqueurs.
— Ily a des instants, se disait-il, où il fait bon de vivre et où il importe de remercier Dieu de vous avoir doté d'un œil sympathique aux belles choses de la nature !
Et, avec l'onction d'un prêtre apprêtant pour le sacrifice un objet du culte, Pieter alla prendre au râtelier sa longue pipe de Gouda et il la bourra lentement de tabac '
noir. Puis il l'approcha d'un réchaud de cuivre, et il se rassit, en lançant de grandes boufiféès. C'était sans doute sa façon, à lui, de rendre grâce au Seigneur,. qui Tavait fait si bel artiste. Et il se replongea dans sa rêverie.
Mais Dirck, qui était le diable même, ne le laissa pas à sa muette adoration. Il s'approcha du peintre contemplatif, qui humait, silencieux, quelques gorgées de liqueur, et, le tapant sur la cuisse, comme pour prendre possession de lui, il dit en ricanant :
— Tu bois encore, Pieter ! Tu bois ! Et des choses fortes, à vous faire sauter la tête, comme un baril de poudre qu'on flanquerait brûlant au cul d'une frégate pour l'émietter et la rendre à Neptune ! Prends-y garde, mon ami, prends-y garde ! J'ai rêvé cette nuit que je buvais en ta compagnie ; nous vidions de grandes chopines et nos gosiers toujours enflés et engouffrant, sous nos têtes levées, étaient pareils aux gosiers des grenouilles qui boivent du soleil ! Tout à coup, du fond
de ton broc vide sortit un petit squelette armé d'une faux, un beau petit squelette, qui n'avait plus de chairs, mais seulement des yeux. Des yeux couleur de ver de terre et qui faisaient frissonner ! La faux était aiguë et brillante. Le petit squelette dansa sur la table, comme une bohémienne. Puis il te sauta à la gorge et te la coupa. Par la plaie tu rendis l'âme, de la bière et du sang ! Prends-y garde, ami ! C'est un avertissement du ciel ! Tu mourras des suites de ton ivrognerie ! Eh ! eh ! La mort est la sœur de la débauche ! L'apoplexie, la rouge apoplexie qui vous fait faire des grimaces comme si elle tirait les fibres de vos lèvres de sa main rouge et qui vous éteint comme un courant d'air escamote la flamme d'une chandelle, guette le buveur copieux à tous les coins de ses lourds sommeils. Les rixes que suscitent Uvresse, font se jeter des pots à la tête, et l'on crève sous une table, au milieu de cartes souillées, le crâne brisé, — quand, titubant nuitamment par la ville, on ne s'est
pas noyé, dernière beuverie ! au fond d'un canal !
Pieter regardait Dirck de travers. Décidément cet escogriffe se moquait de luK C'était bien Dirck qui poussait toujours les autres à vider les hanaps par dizaines et à rendre les bouteilles, après leur dernier glouglou, aussi méprisables que des cadavres. Oui, c'était lui, l'endiablé entonneur dont l'esprit eût vogué, lucide encore, sur toute une merde vin, qui proférait pareille morale!
Pieter eut envie de se fâcher, mais sa colère fut désaçfonnée parla proposition soudaine de son audacieux compagnon :
— Aussi ne bois plus et viens ! Je m'invite à dîner chez toi. Il est midi.
Pieter avait ramassé tout son courage et allait hurler :
— Non ! C'est fini 1
Mais il y avait au fond de l'œil de Dirck
une lueur si démoniaque qu'il trembla de
peur et que, malgré la rage qu'éprouverait
Siska à cette visite imprévue, il n'osa prier
Dirck d'aller prendre son repas ailleurs.
— Paye ! dit Dirck.
Pieter régla le compte et ils partirent. Le ciel était toujours bleu, la neige toujours immaculée. L'angélus tinta gaiment au clocher de Téglise. Les gens regagnaient leurs demeures — beaucoup avec des patin s pendus au dos — pour prendre leur repas. Les cheminées fumaient doucement dans Thiver.
Les deux amis, l'un goguenard, Tautre mi-assombri, arrivèrent bientôt à la maison de Pieter. Celui-ci hésitait à frapper à sa porte, dans la crainte des mine^ aigres qu'allait faire Siska.
— Tu le sais, Dirck, insinua-t-il, tu n'auras pas bonne chère, et mon cellier est pauvre en vins.
— Qu'importe ! répliqua Dirck. On ne va pas chez ses amis pour s'emplir la panse!
Et hardiment il leva le loquet.
Dans la grande salle où Pieter s'était levé le matin, la tête lourde et la vessie gonflée, on sentait maintenant le lard et les saucisses
mijotant dans une purée de choux. Les flammes, dans Tâtre, semblaient, gourmandes, convoiter les grasses étuvées qu'elles avaient pour mission de cuire à point. Siska venait de poser un gril au-dessus du feu, et elle tenait en mains trois harengs saurs, avec de belles laitances rosâtres au milieu du bronze argentin de leurs écailles.
Sur la table, couverte d'une nappe, posaient quatre couverts et des plats en faïence blanche, ce qui était de nature à réjouir à la fois l'œil et l'estomac ; et un grand cruchon de grès s'érigeait entre les assiettes, à portée de la main du maître de la maison.
Siska fit une triste figure à la vue de Dirck, mais Adriaan et Titus gambadèrent de joie, parce que personne, comme Dirck, ne savait construire, dans de vieux sabots, des petits bateaux qui voguaient sur la mare de la ferme voisine — et parce que le drôle remportait toujours le prix des arbalétriers à la gilde du Grand Serment. Lui seul, d'ailleurs, fabriquait ingénieusement de mignons mou-
lins qu'on mettait tourner au-dessus de la haie, quand il faisait du vent, et il sifflait de façon à imiter le rossignol et tous les oiseaux.
Siska plaça sur la nappe un couvert en plus, témoignant toutefois une mauvaise humeur que Dirck fit semblant de ne pas remarquer. Elle avait mis, comme c'était dimanche, un béguin ourlé de dentelles et un corsage de velours d'un rouge orangé qui flattait son teint fleuri. Depuis le matin, elle avait, malgré l'office auquel elle se faisait un devoir d'assister, récuré tous ses cuivres qui miroitaient, les dalles de son sol qui étaient propres comme une âme de pécheur après l'absolution, ses faïences qui luisaient d'une nette blancheur. En outre, elle avait particulièrement soigné sa toilette et celle de ses enfants, qui étaient fiers de leurs collerettes et de leurs souliers à boucles.
Siska avait donc été navrée de voir entrer Dirck. Mais comme, au fond, elle avait
Pâme bonne; et que la réussite particulière de ses fricots la rendait contente, elle chassa vite de son visage les traces de mécontentement, et joyeusement servît le repas.
On se mit à table.
— Je vois que vous venez de tuer votre porc ! dit Dirck. Son âme plane encore dans les mets; sa solide amitié perdue après sa mon dans la saveur des lards, dans la graisse des saucisses et sa bonté suprême embaume encore les choux! Aussi accompagnons sa descente dans le tombeau de nos estomacs de quelques libations. Soyez pleins de respect pour ses cendres parfumées, arrosons ses restes généreux. Comme les anciens, octroyons du vin à ses mânes !
Dirck était un péroreur. Il débitait toutes ces calembredaines l'œil allumé, avec de grands gestes, sans pour cela oublier de faire manœuvrer ses mâchoires ou de lever le coude pour vider sa pinte. Si^al'écoutait d'une oreille distraite, préoccupée de servir
le repas, mais les entants semblaient émerveillés.
Quant à Pieter, il était ailleurs, absolument, dans les beaux rêves de peintre que lui avait suscités la nuptiale matinée. Sa rétine restait encore éblouie, et ses prunelles prolongeaient leur fête. Il prenait pourtant un plaisir goulu à sentir les moelleuses purées consolider les creux de sa poitrine et l'incendier peu à peu d'une béate chaleur.
Il engouffrait, sans trop parler, des tranches de jambon, tendres comme de la crème et roses comme dés joues de pucelles, des bouts de saucissons noyés de beurre fondu, des ' cuillerées de choux poivrés à point.
Mais cette rustique et vaillante mangeaille ne l'empêchait pas de songer toujours aux exquises réjouissances du paysage hivernal ; au contraire, celles-ci lui paraissaient plus seigneuriales, comme si les mets juteux, cuisinés par son épouse, avaient été, pour les fleurs de .son idéal, un engrais propice et fort.
Et alors, tandis que Dîrck racontait aux enfants une histoire de carnaval grouillante de masques burlesques qu'il imitait par de souples jeux de physionomie, Pieter muet^ et les regards portés comme par des cigognes d'or, subit une hallucination si étrange qu'il crut voir des tulipes, des violettes et des narcisses s'épanouir à fleur de neige.
Toutes les gammes qui l'avaient ravi pendant la matinée, les rouges exaltés, les jaunes glorieux de trésor, les verts frais comme le sang des plantes, les bleus de pierre précieuse, les orangés, les roses, les bruns et les vermillons se prirent à fleurir le long des faïences et à les décorer de tons éclatants. Quand il eut avalé sa portion de choux, il lui sembla trouver, au fond de son assiette, un rossignol naïf et écarlate.
Au flanc de la soupière vibra un feu d'artifice de pétales de renoncules, et les brocs s'ornèrent de puissants tournesols. Les nuances cueillies parle regard de Pieter sur
l'hermine du paysage se précisaient en flore fantaisiste sur le fond,lilial aussi, du service et des poteries. Certainement qu'on pourrait, au ventre des cruchons, peindre de belles dentelles d'azur, au fond des plats des cerfs -blonds bondissant et même des épisodes de la Bible, pour les jours de grande fête. Des scènes de jardinage feraient la joie des tulipiers, et Ton enjoliverait de liserons la cage en faïence du serin, au cabaret des Trois plats (Tor, tandis qu'au cœur des grands vases de la cheminée tourneraient des moulins à vent aux tons profonds d'émail, ou cingleraient des voiles de barques vers les maisonnettes aux toits jaunes d'une rive néerlandaise; et paîtraient des vaches bleues, sous la garde d'un bouvier, tout le long d'un étang empli de nénuphars et bordé de roseaux pointus.
Et c'est donc au cours de cette matinée et
de ce rustique repas que fut inventée ainsi,
dans la béatitude de l'esprit et le savoureux
fumet de truculentes mangeailles, grâce à la
neige, la peinture sur faïence qui fit la renommée de Delft, et la fortune de Pieter.
Le bon artiste put, comme il l'avait toujours ardemment souhaité, acheter à Siska des boucles d'oreilles plus grandes que celles des odalisques qui étaient un jour venues à Amsterdam danser sur des tapis d'Orient, et il alla, souventes fois, en cachette, jouir des charmes de la célèbre Samarita, la plus savante des courtisanes, à laquelle il donna un bracelet orné de saphirs.
Des experts me diront certainement que ce n'est pas ainsi^ que fut découverte la faïence de Delft et la critique professorale me traitera d'écrivain frivole. Peu me chault 1 C'est la façon que j'ai imaginée, un jour d'hiver que j'avais bu, à Rotterdam, du vrai bitter de Wynand Focking, et que je regrettais le beau temps de Jan Steen, en regardant tourner les ailes solennelles des grands moulins à vent.