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LA LÉGENDE DE SEPPÊ-KAAS AU JOUR DES MORTS

A mademoiselle Aurélie Duluc,

Bon Seppê-Kaas, rustre aux yeux couleur d'automne ! O mon sympathique taiseux en veste brune, philosophe comme un

héron, dessus tes longues jambes plantées dans des sabots, et doux comme un apôtre ; — patriarcal ancêtre de Campine, que moïi souvenir se porte souvent vers ta chaunûère juchée parmi des dunes de sable, derri^e des bois de sapins ! Je me demande pourtant, certains jours, si tu n'es pas un être de rêve, tant tes gestes participent, d'une majesté surnaturelle, tant ta voix possède d'or et de grandeur en son timbre, tant tes regards exhalent d'attraits magnétiques, tant tu descends vers la tombe, robuste et droit paysan, avec de grandes attitudes de martyr résigné. Mais je te revois pourtant bien vivant, cet hiver que je passai là-bas, dans tes solitudes farouches! Nous parcourions lentement la Campine, écoutant le grelot des rares attelages, qui sonne pour que, dans ce pays désert, les hommes et les chevaux ne prennent de trop poignantes épouvantes au silence absolu qui y règne. Des vols de corbeaux passaient au-dessus de nous en poussant des cris

noirs. Nous côtoyions des lisières de bois plantés de chênes rabougris, des marais fangeux, des landes sinistres, immenses comme la mer. Avec les joyaux de tes yeux bruns et ta démarche digne, tu paraissais le roi de ces contrées. Parfois tu t'arrêtais, fixant au loin un clocher, le toit d'une métairie, d'un air dominateur et pensif. On eût dit à la fois que tu passais en revue tes provinces et que tu t'inquiétais du chaume lointain abritant quelqu'un des tiens. Je n'osais rompre ta taciturnité. Elle me semblait faire -partie du silence qui nous entourait. Le soir, portant sur nos épaules le deuil de ces cieux, nous regagnions ta chaumière. Ses murs étaient en torchis, badigeonnés de blanc, avec des plaques de terre glaise qui étaient comme la chair mise à nu de ta demeure. Une grande toiture de chaume s'élevait au-dessus des murailles, donnant à la maison basse, percée d'une unique petite fenêtre, une allure de pagode de divinité ruinée. Le

chaume, il est vrai, étalait des merveilles de mousses brillant ainsi que des émeraudes. Mais ce couronnement de bijoux écrasés et de rayons oubliés dans les pailles ne couvrait qu'une intimité fruste de paysan campinois. Le sol du logis était de terre battue. Une table, au pied caduc, se dressait près de la fenêtre, entourée de chaises fabriquées de bâtons de chêne, et dont le siège avait été tressé par un vannier ambulant. En un coin, sur un dressoir, s'alignaient des assiettes, des cuillers d'étain, quelques pintes de grès. D'autres coins recelaient des alcôves en planches vertes, avec trois lits aux matelas avarement bourrés de fougères séchées. Aux chevets pendaient trois bénitiers.

C'était là tout le mobilier de la case misérable; à des clous s'accrochaient encore quelques nippes. Mais toute la vie de cet intérieur se concentrait dans la cheminée, large ouverte, sous le venteau de laquelle on s'asseyait aux veillées. Ses parois enfumées

étaient léchées par une funèbre lueur du jour; la grêle, aux temps des nuées d'avril, y faisait sautiller et péter la dragée colère de ses glaçons. Sur le gril en fer, mi-perdu dans la cendrée, on faisait brûler des sarments, on éventrait des fagots; une crémaillère à dents noires était suspendue dans la pénombre de ce foyer, qui paraissait n'avoir jamais été visité par les anges qu'appellent les prières des paysans.

C'était plutôt des traces d'ailes de diables qu'on distinguait dans son tuyau fumeux.

Seppê-Kaas vivait avec ses deux sœurs.

Celles-ci étaient de grandes paysannes maigres, aux chairs jaunes. Leur bonnet cadhait leurs cheveux, rapetissait leurs fronts ridés. Leurs lèvres toujours muettes ne remuaient guère qu'au murmure des prières. Aidées d'une gamine de quinze ans, elles faisaient le ménage, autant que leurs mains tremblantes le leur permettaient, elles soignaient le bétail, jetaient à des poules étiques des miettes de pain noir. On les

voyait passer, des chaussons étouffant le bruit de leurs pas, à travers la grande chambre mal éclairée de la chaumine. Leur allure était fantomatique : on eût dit des béguines, avec des airs de revenants. Aucun enfant du village, sauf la gamine qui les servait, n'osait leur adresser la parole. Elles avaient vécu en célibataires, chastes et sauvages comme leur pays — et maintenant c'était la vieillesse et les fatigues d'une longue vie rustique qui leur donnaient ces aspects réfrigérants d'anciennes statues tombales animées, et ces vagues sourires de mortes.

C'est chez Seppê-Kaas que je passais mes soirées pendant mon séjour en Campine, et c'est durant une de ces veillées que je lui entendis dire les choses étranges que je vais rapporter, sans pouvoir toutefois rendre l'enthousiasme sombre de sa parole et le prestige de sa voix, tantôt sonnante comme un appel de cuivre, tantôt claire comme la voix d'un archange.

Il a ouvert pour moi, dans cette nuit mémorable, le ciel brumeux de la Campine, et son récit macabre m'a promené en des xégipns de lumières. ^^

Au milieu des bruyères, comme des feux d'or, son verbe a allumé les splendeurs d'une fantastique Italie. Et je trouvais des sympathies entre le récit du vieux rustre et le geste avec lequel il jetait les sarments dans l'âtre. Ceux-ci étaient rugueux ; mais, lancés au foyer, ils éclataient de feux vifs, et l'on eût dit que Seppê-Kaas, en même temps qu'il faisait resplendir par son conte les joyaux d'un climat prodigieux et invraisemblable, extrayait en même temps les bijoux clairs des forêts de son pays, enfouis au cœur jaloux des arbres.

C'était le soir des Morts.

....K. Et n'est-ce pas un rêve que je vais raconter? Mon âme n'avait-elle pas quitté mon corps, garrotté aux amertumes de la vie quotidienne, pour courir une Campine imaginaire? Étais- je bien là-bas, dans les régions — i3i —

d'Achter-Bosch ou du Donderslag ? S'est-il levé, des landes de ces pays, une hallucination ? Qu'importe.... C'était le soir des Morts.

Les cloches sonnaient pour les trépassés.

Quand on interrogeait l'horizon où brillaient quelques frigides étoiles, que voilaient par instants de lourdes nuées, on n'entendait que des glas lointains, et à l'occident une dernière ligne de lueur livide avait l'air du linceul du jour. Les plaines pleuraient, les bruyères poussaient des lamentations.

Seppê-Kaas avait raconté plusieurs histoires de loups-garous, de filles violées dans les bois, de vierges apparues sur des arbres. Mais on reparlait toujours des morts. Le ciel, avec ses campanes désolées, y poussait. Autour du foyer nous étions assis, le maître de la maison, ses deux sœurs, la servante, une vieille voisine.

Celle-ci était accroupie sous le manteau de la cheminée, un tisonnier à la main comme une méchante sorcière. La

servante était agenouillée de Tautre côté de Tâtre.

La petiote, avec ses yeux de grenouille gonflés sous son front bas, et son menton luyant, avait Pair d'avoir été trouvée, coassant au bord d'un marais, parla sorcière qui, d'un coup de sa venimeuse baguette, Tavait transformée en rustaude vouée aux plus sordides besognes. D'autres habitants du village s'étaient encore placés derrière nous, le sacristain, trois filles, perdues dans l'ombre, et dont les faces anémiques prenaient parfois un peu de vie aux éclats du foyer, puis quelques garçons.

Dans cette chaumine mal éclairée, ces pauvres redoutaient le frôlement des fantômes errant ce jour-là. Des frissons circulaient d'échîne en échine ; chaque plainte de la porte tamponnée par le vent paraissait annoncer un spectre; l'atmosphère était envahie par des esprits étranges.

Chacun redoutait des compagnons inattendus à la causerie, et rauques étaient les

quelques mots sortant de la gorge de ces parias terrorisés, de ces chrétiens dévots, dont la plupart ne possédaient pas Targent nécessaire à l'achat d'un crucifix sous lequel abriter les terreurs de leur vie et les angoisses de leur misère.

Seppê-Kaas avait conservé son sang-froid.

Il s'écria tout à coup :

« Les morts ! Les morts \ Les morts ! Je les ai coudoyés conime vous coudoyez les vivants ! Mes regards ont croisé autant de regards éteints que les vôtres de regards limpides! Et moi-même?... La mort a souvent, avec envie, compté mes côtes sous ma peau et sondé la profondeur de mes orbites.

« Ah ! Ah ! Nous étions devenus camarades à la fin, et quand elle paraîtra à mon chevet, je saurai à qui parler I

« Je m'imagine parfois que le diable, àmon insu, m'a fait signer un pacte avec la camarde et que je me suis engagé, envers elle, à devenir le fossoyeur de mes compagnons.

Tenez ! mes mains sont encore fatiguées - i34-

d'avoir soulevé les têtes lourdes des morts ! » Il se tut. Les paysans regardèrent -ses mains avec terreur. Hamlet contemplant le crâne d'Yorik n'a jamais paru plus macabre aux yeux des spectateurs du drame de Shakspeare que Seppê-Kaas à ses auditeurs.

Mais il dit :

« En ce"temps-là régnait en un pays voisin du nôtre un héros qui soulevait l'Europe.

Partout les âmes battaient comme des tambours. Il avait annexé nos provinces aux siennes et chaque année, comme un âéau en grange, la conscription frappait notre sol. On se levait par régiments. Je partis avec les autres, droit comme une épée, inflexible comme un canon. Et tous, nous étions tels ! Nous marchions ainsi que des murailles par les plaines, nous offrant en moisson à la Mort des victoires. La faux de celle-ci rasait sans cesse le monde, et comme nul en ce temps ne baissait la tête, beaucoup tombaient, des plaies au front. »

Seppê-Kaas poussa une sorte de grognement sourd et reprit :

« Nous pratiquions ces habitudes de guerre — tandis que des princes chamarrés d'or, des maréchaux couverts de gloire, passaient devant nos rangs en agitant des sabres — des sabres qui étincelaient,on ne savait au juste si c'était du sang des batailles ou de réclat du soleil.

« Après des combats livrés dans les campagnes du Nord, nous descendîmes vers le Midi. Les grandes routes se souviennent encore de notre passage et il semble que nous avons laissé des frissons d'épopée aux villes que nous avons conquises.

« Je vois encore les fleuves de nos armées dégringoler par tous les chemins ouverts, inonder les plaines d'une moisson de baïonnettes, d'aigles et de drapeaux guerriers.

Ah ! ce qu'on se transmettait de pruneaux de fer, ce qu'on s'enfonçait de lames dans les tripes, ce qu'on se retournait de piques et de pointes dans les gorges, ce qu'on s'échan- — i36 —

geait dé coups de crosses sur les crânes!

Tenez ! Voyez !»

Seppê-Kaas déboutonna lentement son gilet, entr*ouvrit sa chemise de flanelle rouge — rude comme une bure. — A côté de son téton droit, qui apparut comme la seule médaille par lui récoltée dans ses combats, il montra, mi-couverte par un scapulaire, une large cicatrice barrant sa peau jaune, sous les poils grisonnants de sa poitrine.

— Un coup de sabre, dit-il.

Les assistants s'étaient timidement approchés pour voir la cicatrice, curieux et hésitants.

Après avoir découvert cette marque de gloire, Seppê-Kaas reprit son récit :

« Nous faisions se lever des nuages de poudre, et le ciel lui-même rugissait. Mais, le différend réglé, chacun remettait son sac au dos, reboutonnait ses guêtres, rajustait les semelles de ses bottes éculées, essuyait sa baïonnette. Giberne bouclée, obéissant à

de sonores commandements d'officiers et à je ne sais quelles trompettes cachées dans les nues, nous repartions, laissant derrière nous un festin pour les vautours, au milieu des flammes d'incendies épouvantant les grands couchants des soirs de bataille.

Nous abandonnions, dans le sang et le triomphe, des ennemis et des amis, des vainqueurs et des vaincus, des généraux et des soldats, sous un suaire de fumée qui planait plusieurs jours à l'horizon, derrière nous, et qui mettait du froid dans nos veines, quand nous nous retournions.

« Nous arrivâmes en guerroyant ainsi à la région des montagnes. Ah ! vous n'imaginez pas quels édifices^d'est, de glace et de neige, escaladant lé ciel avec des forêts immenses, des villages et des mondes de rocs éboulés sur leurs flancs! On dirait que la terre se soulève dans une révolte contre le .firmament. Région étrange,dont vous ne pouvez vous rendre compte, vous les indigènes des^ landes éternelles et des profondes — i38 —

bruyères, vous les pâtres des plaines, mes bons amis et mes frères ! Mais là-bas, par le beau dimanche de mars où je les ai découverts, j'ai vu les glaciers hissés aux nues fumer dans le ciel, et allumer dans l'azur comme d'knmenses bûchers de neige. »

Seppê-Kaas soupira pour reprendre haleine, mais au même moment on frappa à la porte de la chaumière. Il fronça les sourcils, regarda vers l'huis et cria sèchement :

— Entrez !

Au choc d'une main contre la porte, tous les paysans rassemblés dans la chaumine tressaillirent. Cette fois c'était un visiteur de soir des morts! Peureux, ils se rapprochèrent de l'âtre. Une des filles jeta un coup d'oeil au bénitier, une autre prit la croix qui pendait à son cou. La vieille, accroupie près du feu, se signa. Instinctivement tous cherchaient quelque lumière.

Un petit vieux — un ami de Seppê -— entra, avec un coup de vent qui s'engouffra dans la chaumière.

— Ferme la porte ! cria rudement Kaas.

Mais c'était un vieillard aux chairs pâles,

au dos voûté. Il marchait à tâtons, ébloui par la lueur du foyer. Le vent ayant cloué la porte à la muraille, il ne parvenait pas à Ten détacher.

— Je viens de Téglise, murmura-t-il, je suis fatigué. Il fait froid.

Ses mains se crispaient au loquet.

— Assieds- toi ici, dit Seppê-Kaas radouci.

Je m'étais levé pour fermer la porte.

Arrivé à celle-ci, je contemplai le pauvre hameau qui s'éparpillait autour de nous, troué de quelques petites fenêtres plaintivement lumineuses, sous les vacillantes étoiles qui clignotaient. Les murs bas des masures s'entrevoyaient comme des draps de lit pendus dans l'ombre. Le chemin sablonneux pâlissait à travers la sombreur de la nuit. Çà et là se devinait le squelette d'un chêne ou d'un marronnier. Mais ce qui rendait ce paysage subitement entrevu plus saisissant,

c'étaient les bruyères devinées à ses confins, le désert de landes bornant partout ses horizons, et que Ton pressentait, comme on est saisi par le voisinage de la mer en sortant à minuit d'une hutte de pêcheurs.

Aussi jamais à une veillée, frisson plus poignant n'accompagna l'entrée d'un nouvel arrivant que celui que le petit vieux provoqua dans la chaumière de Kaas.

Certains le regardaient avec épouvante et semblaient se demander :

— N'avaît-on pas dit qu'il était mort ?

— J'ai froid, répétait-il.

Une des sœurs deSeppê se leva, approcha sa chaise du feu.

— Asseyez-vous là, Peter Tromp, dit-elle avec une voix compatissante.

Il y avait près de l'âtre deux sabots où elle avait mis de la cendrée. Elle ôta ceux de Tromp et glissa les pieds glacés du vieillard dans les chaussures d'où elle avait ôté la cendre et qui étaient chauffées à point.

— .Merci, merci, susurrait le vieux,

dont les lèvres étaient violettes, et qui avança vers la cheminée une main caduque de fantoche, dont la mort paraissait occupée à couper les ficelles.

Mais Seppê-Kaas avait repris son conte, au milieu de ses auditeurs transis :

« Nous avons • escaladé des pics si audacieux que nous craignions, à leur sommet, de nous cogner la tête au ciel. Mais le ciel nous dominait toujours de son in&cessible dôme, alors que sous nos pieds la terre déroulait des chaînes de monts, dont les uns étaient vierges comme des âmes de jeune , fille, d'autres noirs comme Tenfer, d'autres verts comme des prés. Mais dès qu'ils atteignaient une élévation grandiose, tous se vêtaient de neige, comme les prêtres mettent un surplis blanc pour approcher du Très- Haut.

« En deçà de ces Alpes, des brouillards planaient sur les champs, des nues encombraient l'horizon. Tout était gris et morne^

« Mais dès que nous atteignîmes l'autre

versant des montagnes, la nature fut soudain transformée en vierge souriante. Le ciel se métamorphosa en un foyer d'azur étincelant. Une vaste plaine, plantée de lauriers verts, d'amandiers, de mûriers, s'ouvrit devant nous, traversée par un large fleuve et montrant tous les signes d'une fertilité opulente.

a Oh ! ce que je vis alors !

« Ah ! mes bons amis, le pays étrange ! Ah !

les gens étranges! Il a certes fallu que j'aie racorni mon âme sous la pluie des jurons d'une armée — pour ne pas fuir épouvanté, en maudissant leurs dieux, leurs déesses et leurs prêtres. Je n'ai jamais pu m'assurer si j'étais en pays chrétien ou en terre païenne, sur le monde ou en rêve magique, si les statues des temples étaient des vierges catholiques ou des idoles, si les officiants étaient d'authentiques cardinaux ou des comédiens de passage, si j'étais dans un carrefour de l'enfer ou sur un chemin du ciel. Je l'ignore encore aujourd'hui et je tremble, en son-

géant à ce passé équivoque^ quand dans mes prières j'implore le pardon total de mes péchés. »

Seppê-Kaas se signa et reprit :

a Nous arrivâmes près d'une ville merveilleuse. Ses remparts baignaient dans de Feau bleue, dominés par des coupoles, des minarets et d'innombrables tours. Son nom était suave.

« Quelque temps nous campâmes devant cette cité. Une atmosphère exquise versait des mollesses à nos membres. Comme les nuits étaient étoilées et chaudes, les feux des bivouacs étaient remplacés par le clair delà lune.

« Parfois, aux abords du camp, rôdaient des troubadours pauvres, aux yeux noirs, qui portaient une guitare en sautoir. Ils jetaient leurs chapeaux de feutre sur le sol, devant les soldats, et chantaient comme des rossignols.

« La paix était signée, disait-on, et nous allions entrer dans la ville féerique

sans devoir cribler ses escarpes d'obus.

tt Les chanteurs, dans une langue étrangère, pleine de joie, de trilles et de roucoulades, semblaient fêter ce bel événement.

« Effectivement, un matin, le camp fut levé, et, musique en tête, les bataillons entrèrent dans la ville.

« Les soldats furent installés dans de somptueuses maisons, dans des hôtels à colonnades. Je fus logé, avec quelques camarades, dans un grand palais, plein de peintures représentant des déesses de Tancien temps ; ses murs, chargés de balcons, plongeaient dans Teau miroitante d'un grand canal.

« O le doux repos après la bataille ! En fumant des pipes, nous regardions passer, sur le canal, des bateaux chargés d'oranges, de citrons, de grenades, qui s'avançaient lentement, comme des charrois de soleil et d'été, le long de vieilles façades. Puis c'étaient des pêcheurs qui levaient leurs voiles vertes et brunes, et qui partaient en chantant vers

les jours de fête d'une mer d'azur. Des barques conduisaient aux marchés des paysans pareils à ceux qu'on voit dans les opéras. Des gondoles glissaient devant jious avec nos officiers, qui y buvaient du vin et mangeaient des friandises, en compagnie de belles dames masquées.

« Le soir, nous entendîorfs des sérénades.

On eût dit que les colombes, les mouettes et les cigognes qui traversaient le ciel bleu pendant la journée étaient remplacées par des accords de guitares. Les palais s'éclairaient, comme pour des orgies de rois.

a Un après-midi, le ciel était souverainement pur. Le soleil faisait tomber des cawiractes d*or sur les dômes de la ville et sur la mer. Les façades resplendissaient. Tout était silencieux. Les bateaux des pêcheurs sommeillaient, leurs voiles pareilles à des ailes brisées. Aucun souffle ne faisait remuer les grands oriflammes flottant, à l'entrée du port, à des mâts élevés. La cité paraissait vouloir mourir, dans un rêve éblouissant,

et contemplait sa belle agonie dorée dans le miroir immobile de ses ondes.

a Tout à coup je vis s'avancer sur le canal une barque magnifique, qui me fit l'effet, de loin, d'un grand bouquet de fleurs nacrées traîné au milieu du courant. Lentement elle vint vers moi. Elle figurait une sorte de dauphin à la grande gueule ouverte, à la queue émaillée d'or, tordue vers le ciel. Un gondolier, à la longue chevelure jaune, était juché à l'arriére, une toque sur l'oreille, et donnait de lents coups de rame, avec des airs las de jeune prince. Dans l'intérieur de la barque, indolemment couchés dans la gueule du phénoménal et somptueux dauphin, un cardinal et une femme se prélassaient sur des coussins de soie, mauves, jaunes ou roses. Le cardinal, vêtu de sa robe écarlate, paraissait ennuyé et regardait distraitement^a compagne, qui était nue comme un enfant qui naît, et qui mangeait une grappe de raisins, d'un air gourmand et rieur ; elle avait de magnifiques cheveux

blonds et portait sur le front une pierre précieuse, comme une araignée verte. La barque fendait Teau et provoquait un ruissellement où il semblait que nageaient des poissons de feu.

« Le diable serait venu à ma rencontre que je n'aurais pas été plus étonné que je ne le fus en voyant ce dignitaire de l'Église, aussi bizarrement accompagné par une Eve lubrique et damnée. Il avait pourtant une figure austère, dure, presque cruelle.

« Comme il passait devant moi, avec sa courtisane, il me fixa, d'un œil de maître, et fit signe au gondolier d'aborder à l'escalier de marbre sur lequel j'étais couché.

« — Tu n'as rien à faire ? me demanda-t-il d'une voix douce, qui contrastait avec son masque impérieux.

« — Rien, monseigneur ! bégayai-je.

« — Monte près du gondolier, avec la pioche qui est là près de ton sac.

a J'obéis machinalement. J'eusse voulu fuir, mais cet homme me dominait ; ses

regards étaient tantôt comme des clous, tantôt comme des aimants.

a La barque repartit à travers la cité silencieuse.

a Nous arrivâmes à la terrasse d'un palais prodigieux, comme je n'en ai vu que ce jour-là. Des colonnades se superposaient sur sa façade; des loges régnaient à tous ses étages. Il était construit de mille marbres . divers. Partout se dressaient des sculptures, et son toit avait l'air d'un jardin de statues, suspendu.

« La porte, en bronze vert, était ouverte et laissait voir une galerie, plus vaste que les nefs des plus grandes cathédrales, et pleine de somptueux tombeaux, qui annonçaient l'orgueil et la richesse.

« Oh ! notre église s'y fût perdue. C'était haut comme le ciel. On s'y sentait petit et égaré comme lorsqu'on est au milieu de la bruyère; et, du fond de cet édifice immense, s'exhalaient, par instants, de mystérieux sons d'orgues, qui paraissaient être ses sou-

pirs, et qui passaient comme des rafales.

«Les bas desmurs,àrinfinî, étaient percés de tombes scellées de plaques surchargées d'or, d'armoiries et de trophées. Quelques soldats, quelques pêcheurs brisaient ces dalles à coups de pioches et de marteaux.

a Spectacle bizarre ! on eût dit des insectes s'acharnant contre les bases d'une imprenable forteresse. La nef était si vaste qu'on entendait à peine le bruit des instruments de ces manouvriers, cognant les marbres, qui volaient en éclats.

<( Le cardinal sortit de la barque, me fit signe de le suivre et nous entrâmes dans le fantastique monument.

« Un autre cardinal se trouvait près de la porte, la figure rubiconde, comme échauffée par le vin. Il tenait un singe en laisse et près de lui un page, joli comme un cœur, aussi doux qu'une femme, portait, sur la soie rose de son épaule, un perroquet.

« — Singulier équipage pour un disciple du Christ ! pensai-je.

a — Encore rien? fit mon cardinal.

a — Rien ! çépondit Tautre.

« — On ne le trouvera donc jamais! futil crié d'un accent colère.

« — Ah ! baste ! On s'en est bien passé jusqu'à ce jour! dit le cardinal qui gardait le temple, en souriant et en caressant tour à tour son singe, son perroquet et son page.

« Jefrissonnai.Cesdeuxprétresme paraissaient sacrilèges, et je me sentis compromis dans une sorte de profanation. Était-ce, d'ailleurs, des cardinaux, des satyres ou des diabtes, ces étranges et somptueux gaillards aux masques ricanants, à l'allure débau-' chée ? Je ne savais dans quelle satanique aventure j'avais versé et certes j'eusse voulu fuir le temple où m'avait amené la voluptueuse nacelle et où il me semblait que devait régner Lucifer. J'eusse donné le reste de ma vie pour me trouver devant notre Vierge, au banc de nos pauvres ! J'eusse accepté de faire dix ans de purgatoire pour ne pas être- au cœur du-complot qui se ma- — i5i —

chinait là entre ces deux princes rouges et qu'exécutait une poignée d'hommes, rassemblés par le hasard.

« Ce que Je vis soudain ne me rassura pas davantage. Les dalles fracassées, on tirait des cercueils des tombes et on les ouvrait.

Chaque fois qu'un couvercle sautait, un personnage noir se penchait sur le cadavre rendu à la lumière, et, se tournant vers les cardinaux, faisait un signe négatif, qui semblait les impatienter fort.

« Le cardinal m'ordonna d'aider les travailleurs à violer les sépultures.

« Il s'était adressé à un soldat parce qu'il savait que ceux de notre armée étaient les compagnons et les satellites de la mort.

Cependant je vous jure que je flageolais sur mes jambes en me rendant, poussé par une force irrésistible, à la tombe désignée; et lorsque, sous mes coups, la dalle se brisa, je fus plus épouvanté qu'à la première décharge de mitraille qui siffla à mes oreilles de conscrit. Il me semblait que j'ouvrais le — l52 —

néant, et l'air qui sortait des caveaux me paraissait exhalé par une gorge de monstre dont rhaleine semait le trépas. Je m'attendais à des vengeances soudaines de cette éternité violentée, à de miraculeuses représailles de ce repos absolu et de cette paix sépulcrale brutalisés par de lourds poignets d'iconoclastes. J'eusse préféré à cet ennemi souterrain et funèbre que j'appréhendais et m'attendais à voir surgir, cinq brigands armés à combattre.

« Les cadavres ainsi arrachés à leur rêve noir étaient ceux d'évêques, de princes, de duchesses, de moines. Ils portaient encore, dans leurs dents serrées et leurs fibres sèches, la grimace de leur agonie. Certains avaient bougé' dans leur cercueil. Et un même rictus horrible s'immobilisait sur toutes ces faces dont les orbites semblaient des nids de vers abandonnés après de voraces orgies de pourritures.

« Des femmes, vêtues d'étoffes pâlies qui paraissaient tout un deuil de violettes, de — i53 —

lis, de roses et d'iris, portaient sous des diadèmes, des bandeaux de cheveux secs comme de Tétoupe. Leurs robes bouffaient, lâches, à la place où jadis s'épanouissaient leurs seins, et leurs souliers à boucles ainsi que leurs bas, devenus trop grands, ridiculisaient leur^oquetterie funèbre. Des évêques sommeillaient dans Téternité à côté de croix somptuaires de vieil or aux émeraudes dépolies et ils laissaient s'échapper de dessous leurs mitres des boucles grises qui rappelaient les viornes. -

« D'étranges immobilités, dans lesquelles on devinait pourtant encore, arrêtés pour jamais, des gestes souverains de commandement ou de bénédiction, pesaient sur tous ces corps vêtus de leurs habits d'apparat et parés de richesses inutiles. Des silences macabres planaient sur eux, troublés seulement parles bruits de bagues glissant d'un doigt décharné et roulant sur les dalles, comme les écus d'un trésor qu'on éventre.

Pourquoi revenaient-ils ainsi du fond des - i54-

siècles, comme s'ils avaient été convoqués, à coups de pioche, à quelque macabre concile, tous ces vieux seigneurs aux dents jaunes, ces princesses pomponnées pour un menuet d'épouvante, ces moines portant le cilice sur leurs squelettes, ces archevêques trépassés?

« Je l'ai su* depuis. Le souverain pontifa avait ordonné qu'on recherchât, parmi ces tombes, le corps d'un grand saint, qui y avait été inhumé en temps de peste et qu'il fallait transporter sous l'autel d'une cathédrale. On ne savait au juste sous quelle dalle il se trouvait, mais le pontife avait déclaré qu'on le reconnaîtrait à la fraîcheur de ses chairs et à ce que ses mains étaient restées jointes, comme s'il priait toujours.

« On cherchait donc le bienheureux. Les soldats attelés à la besogne juraient et réclamaient des jarres de vin. Des mendiants qui les aidaient se jetaient à chaque instant sur le sol, comme s'ils avaient été saisis d'épouvante, puis restaient étendus, un pan de manteau sur leurs yeux.

a Le cardinal qui m'avait requis se'promenait d'un air furieux dans la nef immense, avec des gestes colères, jetant de temps en temps un coup d'oeil à la courtisane nue qui Tattendait dans sa gondole, toute parée de fruits, de joyaux et de lumière. L'autre cardinal se faisait éventer par son page à l'aide d'un éventail à reflets d'or, et puis, titubant légèrement, allait se coucher, pour se rafraîchir davantage, sur un tombeau de marbre.

a Cependant l'ouvrage accompli était lent.

Le saint ne se trouvait pas. Et c'était une peine de voir de belles statues d'apôtres, des médaillons de princes, des couronnes et des armoiries, brisés à coup de pioche inutiles.

ce Oui, cela faisait peine à voir. Mais c'est alors que s'accomplit un merveilleux miracle, dont mes yeux sont encore éblouis.

tt Un ange avait paru sous le portail, un ange si beau que la courtisane cessa de - i56 -

manger des fruits et le regarda avec concupiscence. Vous dire son élégance, le pourraisje? Ah! mes pauvres! Il n'en descend jamais de pareils dans nos froids villages. Nos saints ne sont que des mendiants, et les Vierges qui apparaissent dans nos bois de sapins ne sont que de bonnes dames endimanchées pour porter sur leur bras l'Enfant merveilleux. »

Seppê-Kaas se tut un instant, extasié, au souvenir de l'inoubliable phénomène qu'il avait contemplé au temps des vieilles guerres» Ce n'était plus le rustre placide de la Campine, c'était une sorte d'illuminé qui parlait. Lui, le taiseux et le calme, ouvrait des yeux de flammes et faisait de grands gestes qui dessinaient les invraisemblables décors et les personnages fantastiques de son conte.

Les paysans l'écoutaient, l'esprit plongé en une vague rêverie, comme lorsqu'ils entendaient l'orgue, à l'église, et que les fugues, en s'élevant, toujours plus éthérées, semblaient des escaliers d'argent montant au -i57-

ciel ou vers des régions inouïes, pleines de splendeurs et de miracles. Seppê-Kaas, par le prestige de sa voix, leur faisait oublier l'existence, leur attachait des ailes, les arrachait à leur angoisse comme Taigle qui enleva un jour Ga^mède et lui montra les beautés de l'espace. Il adlîucissa'it leurs doulôurs*et calmait leurs tristesses par la seule force de son imagination, dont je ne puis donner qu'un reflet décoloré et dont je suis incapable de rendre le souffle épique et la grandeur macabre. Oui, bien qu'il contât des choses d'épouvante, tant est immense la puissance de la poésie, il rendait heureux ces transis de la vie, ces grelotteux de la misère. Tous étaient attentifs et silencieux, Pieter Tromp,seul, sommeillait, pâle comme un mort.

Et Seppê-Kaas reprit :

— L'ange était tout vêtu d'or. Il portait dans sa robe traînante des miettes d'étoiles, de la poussière de soleil, des lueurs d'arc-enciel. Le grand temple en fut ébloui et ses — i58 —

orgues mystérieuses poussèrent des soupirs pareils à des accords de marche triomphale.

Le chérubin s'avançait pieds nus, léger

conime le Christ sur les ondes, et il souriait comme une princesse, la bouche fleurie, les cheveux plus brillants que du vermeil. Le jour pâlit devant le formidable éclat qui s'exhalait de lui. La courtisane parut avoir perdu toute grâce et toute lumière. Les robes des cardinaux virent s'évaporer Torgueilleuse splendeur de leurs écarlates; l'édifice entier vibra d^un prodigieux frisson lumineux.

« Ah L je n'ai jamais revu telle splendeur l Il aurait plu les fleurs de mille jardins mêlées aux azurs de mille belles journées, des cygnes de feu auraient traversé l'espace, toutes les oranges de l'Italie auraient brûlé en un brasier superbe au chant des cigales, que je n'aurais pas été plus transporté par ces magnificences. Il me semblait que le monde se transformait en joyaux ou qu'une fenêtre s'était ouverte dans le ciel et laissait — iSg —

tomber sur nous, comme d'une gigantesque corne d'abondance, tous les bijoux de ses habitants, des débris de rayons, des lis d'or, des tournesols de feu, des fruits incandescents. Une lumière aussi magnifique,s'allumant ici, brûlerait les bruyères, incendierait nos chaumes, aveuglerait les pâtres, mais là-bas, dans les pays heureux, tout est prêt à de pareils éblouissements.

« L'ange, toujours souriant, se dirigea vers une tombe, et d'un geste éclatant de ses bras nus, il en désigna l'inscription :

« — C'est là! proféra-t-il.

« D'un coup de pioche, la dalle fut brisée.

« Tout était devenu doux. Les orgues chantaient délicieusement. Les cadavres aux cercueils éventrés, semblaient vouloir revenir à la vie : des sourires de lumière se posaient sur eux comme des papillons, la soie de leurs vêtements fanés reprenait de l'éclat, et je songeais au miracle de Lazare.

« On découvrit le saint, qui tenait, comme — i6o —

l'avait annoncé le souverain pontife, ses mains jointes et qui avait conservé ses chairs fraîches. »

Mais un râle sourd interrompit Seppê- Kaas. Le vieux Pieter venait de s'affaler de sa chaise.

C'était le jour des Morts!

Une terreur s'empara de tous ceux qui étaient réunis dans la pauvre chaumière campinoise. Tous frissonnèrent. Pieter Tromp agonisait! La Mort était venue!...

Et pendant que Seppê-Kaas soutenait la tête de son ami, dont les yeux vitreux s'éteignaient dans un visage jaune comme la cire, une de ses sœurs était allée prendre de l'eau bénite dans un coin de l'alcôve et l'autre avait allumé un vieux cierge dont la mèche se mit à grésiller, , comme si elle avait grillé l'âme du vieux rustre terminant macabrement sa dernière veillée

Ainsi que sous les couronnes et les joyaux des princes et des évêques déterrés, la Mort s'était embusquée sous le récit merveilleux — i6i —

de Kaas et, tout à coup, quand le conteur avait allumé la plus belle flamme de son imagination et que les esprits oubliaient la réalité, quand, excité par je ne sais quel génie, il avait hissé à ses verbes des voiles d'or pour les faire naviguer plus bellement à travers l'océan de ses songes, quand sa voix s'était faite prophétique, la funèbre traîtresse avait touché du doigt un des assistants et l'avait fait crouler dans les pâleurs du linceul.

Ah ! Seppê ! tu as voulu, dans tes jnornes régions, à travers les caves des âmes noires de tes- misérables amis, allumer un feu de joyaux ; tu as prétendu, surchauffé par de bizarres souvenirs, embarquer tes invités silencieux pour les jardins d'Hespérides de tes folles aventures et les promener dans le roman magnifié de tes vieux rêves. Hélas !

les ivresses qui arrachent l'homme au malheur sont de courte durée et les feux de joie sont les plus vite éteints. Une main glacée s'est posée sur ta bouche, et écoute,

dans ta cabane, ce qui succède à tes phrases, étrange vétéran : c'est un concert de sanglots, c'est une litanie funèbre murmurée par des voix tremblantes et coupée par dés signes de croix !

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