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CI-GIT LE CHEF DE

Ce sont des gens morts il y a vingt-cinq, trente, cinquante ans qu'on a déterrés, leurs chairs mangées par le sol, pour ensevelir à leur place d'autres chrétiens, — mais dont on conserve le « chef». Grâce à ces mœurs macabres l'habitant du village peut, si l'y pousse sa piété filiale, venir prier, à genoux sur un banc de pierre, devant la face caverneuse de son père qui fixe sur lui des yeux creux du fond d'une éternité sinistre.

Cet ossuaire est adossé au mur du cimetière. A cette muraille sont fixées de nombreuses inscriptions funèbres rappelant à la mémoire les pêcheurs morts en Islande, à Saint-Pierre, à Pîled'Ouessant. C'est le martyrologe des, pêcheries, un compte courant de catastrophes sur lesquels les passants sont invités à jeter de Peau bénite, et dont chaque planche a Pair de la dernière épave où s'est accrochée la main d'un naufragé.

Cette liste, dont les lettres paraissent sangloter, conduit à l'église.

Nous y entrâmes par cette matinée de temps gris et doux, temps qui convient à la Bretagne dolente.

L'intérieur de l'église, avec son plafond de bois bleu en cintre arrondi, a l'air d'une coque de navire renversée sur de basses colonnes romanes. Trois nefs pavées de dalles usées s'y allongent, et la disposition des piliers trapus et patines par le frôlement des fidèles donne au temple un aspect de cloître d'abbaye. Les fenêtres sont

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basses, — des fenêtres de maison bretonne cossue, qui s'ouvrent au ras des croix du cimetière, comme si on voulait, dans cette familiarité macabre déjà constatée, que les morts participent à la messe avec les vivants.

Trois autels sont élevés au fond de l'église, et, devant eux, en guise de table de communion, règne une grille de fer. Deux confessionnaux en chêne brun, d'un style bizarre qu'on pourrait appeler du « rococo sévère », achèvent la lignée très large des autels, et s'éclairent, chacun, de deux fenêtres ogivales percées dans les transepts et dont les vieux vitraux supérieurs, avec leurs verts véronèse, leurs citrons, leurs écarlates, leurs orangés, leurs violets d'évêque et leurs bleus de France rappellent les couleurs d'un cortège religieux au moyen âge. Chaque confessionnal est séparé des autels de côté par une médiocrç copie d'un grand tableau de l'école de Raphaël. Flanquée à un pilier se dresse, à l'avant de la

princîpak nef, une chaire de vérité agrémentée de ces ornementations de bois, d'une somptuosité rustique et d'un caractère fruste, qui alimentent les échoppes des brocanteurs de Saint-Servan.

Comme partout, les autels sont ornés de tapis tendus sur leurs escaliers, de nappes' si blanches et si monastiques qu'on les devine lavées par des mains de religieuses, de chandeliers brillants, de vases, de crucifix> de fleurs artificielles. Un tabernacle s'élève sur le principal autel, derrière lequel, en un chœur plein de jour et orné de deux statues d'apôtres coloriées, s'entrevoient quelques stalles duxviii® siècle.

Une horloge tictaque au jubé. Son tîctac est grave et profond ; le silence du lieu lui donne une sorte de solennité. C'est comme Tâme du tabernacle qui bouge, et le grand balancier de cuivre qui se meut là-haut, près des pauvres orgues, scande les paters des • paysannes, qui viennent de temps en temps, traînant leurs sabots sur les dalles, — ii5 —

s'agenouiller près d'un pilier, après s'être humecté la main au bénitier, grand comme une auge et vert d'humidité, qui se trouve près de la porte. Ce bruit d'horloge m'avait ému à mon entrée à l'église. J'avais été frappé de cet accueil que me faisait la voix mécanique des heures en cet endroit pénétré de tristesse.

Mais il ne m'émut certes pas autant que ne m'émut la Sainte-Anne qui se dresse sur l'autel de droite, et qui s'offrit soudain à mes regards.

Elle sort d'un cadre de vieil or, et se détache sur un fond d'un bleu doucemei^ lunaire : cet azur indique-t-il que sainte Anne descend du ciel, portée par ce nuage' d'où émergent les figures poupines d'anges naïfs et étonnés? Coifféed'unecouronne suffisamment modeste, elle est vêtue d'un manteau dont la couleur rappelle celle du cadre, avec une doublure d'un vert-de-gris pâle ; agrafé à la gorge sous un capuchon de nonne couvrant le chef de la sainte, ce

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manteau, aux larges plis, s'ouvre sur une robe blanche qu'agrémentent quelques larges fleurs jaunes. D'un geste maternel de sa main gauche, sainte Anne protège la Vierge enfant, qui, vêtue aussi de blanc, debout sous un pan du manteau de sa patronne, s'appuie sur une Bible à tranche rouge posée sur un socle à côté d'elle.

Celte Sainte- Anne m'émut jusqu'aux larmes. — Et je pleurai — comme le jour où je vis, à la cathédrale d'Anvers, pour la première fois, dans un panneau de Rubens, une Vierge enceinte, aux chairs glorieuses, à la somptueuse tendresse, gravir, pour une Visitation à la fois touchante et apothéotique, sur un fond de crépuscule royal, un escalier superbe, — comme le jour où la victoire de Samothrace ouvrit à mes yeux ses ailes mutilées d'archange grec, dans la lumière solennelle et claustrale de l'escalier du Louvre, — comme le jour où Florence m'exhiba l'éventaire des couleurs suaves de Fra Angelico en des toiles peintes avec des

plumes de chérubins et du sang de martyre.

Je versai les mêmes larmes étranges, qui ne sont pas provoquées par la douleur, mais dont la source vibrante enveloppe le cœur de flammes.

Pourquoi ces œuvres et d'autres qui sont leurs sœurs, émeuvent-elles avec cette vio- . lence ? N'est-ce pas qu'elles sont la sonvn^ de tout un peuple d'âmes, qu'elles forment, uniques et grandioses, la genèse d'une époque, que derrière leur splendeur on sent se lever de grands cortèges humains, dont elles symbolisent la foi ? Dans le Rubens se déploie l'opulence charnelle et religieuse des Flandres et résonne, comme une fanfare à la fois triomphale et attendrie, toute leur gloire intime et chaude. La victoire de Samothrace domine de son envol trophéal toute une région d'antiquité guerrière et résume, en son torse sublime, l'harmonie héroïque d'une race élégante et forte. Sous Tonctueuse peinture de Fra*Angelico chante le pâle hosannades esprits mystiques, des blanches — ii8 —

dévotions, et glissent les rêves exaltés de ceux que la foi a plongés dans la béate torture des extases.

Et la Sainte-Anne m'émut d'une façon analogue ! Pourtant, ce n'est pas Michel- Ange qui l'a conçue et Memling ne lui a pas prêté sa palette; on la devine ciselée par un sculpteur de proues de navires. Mais, ce qui gonfla ainsi ma poitrine, c'est que je pressentis en elle toute la tristesse du peuple breton; l'angoisse des pêcheurs d'Islande élevait autour d'elle une atmosphère lugubre qui rendait plus impressionnant encore le beau ton monacal de ses couleurs ; toute la mélancolie de la matinée venait, comme une vague lentement montante, baignerses pieds.

Elle aussi représentait une somme de souffrances. Celui qui l'avait créée, et dont le métier consistait à caler des madones au bois des navires, — des madones qui fendaient les vagues et promenaient symboliquement au large une sauvegarde catholique, — celui-là avait, pour cette église, où tout rappelait la ^ — 119 ■—

mer et les naufrages, su modeler une idole d'espérance, qui dominait la mer, plus vaste et plus tourmentée que l'océan des âmeséplorées. S'il n'avait pas, comme Puget, cet autre constructeur de proues, taillé un monde de géants dans la pierre, du moins Avait-il fait frissonner son ciseau d'une douleur touchante et avait-il, d'un cœur fraternel, dans un élan d'artiste empoigné par la détresse du pays, façonné la Madone qu'appellent les Bretonnes, — une Madone dont le corps rabougri, la figure humble et dolente, la gorge crevant de sanglots, en font une sœur compatissante de femme de pêcheur, — une Madone qui paraît implorer «Ile-même un pardon des fidèleset murmurer, derrière les quatre grandes bougies plantées devant elle en des chandeliers d'argent :

« Si les bateaux se brisent aux récifs, oh !

mes bons marins, ce n'est pas faute que j'intercède auprès de Celui qui mourut, bien que Dieu, crucifié sur un gibet. Avec la Vierge, j'implore comme vous, et nous

montrons nos cœurs où Ton déchiffre encore la trace palpitante de nos douleurs au Golgotha. Voyez nos mains : elles sont encore pâles de nos prières. Voyez nos yeux: ils ont versé tant de larmes qu'ils sont pareils à des blessures ! »

Mais rheure sonna lentement, avec un son cuivré et profond, et Le Gallou me rappela qu'il fallait partir.

Je m'arrachai avec peine à la poignante attraction de cette Sainte-Anne dont l'étrange beauté était faite de douleur, de tendresse et de piété et qui m'émut comme un chef-d'œuvre.

Je sortis de l'église. Le ciel s'était légèrement obscurci. Le vent se levait. A l'horizon, un moulin arrêté, juché près d'un bloc de rocher, tenait une de ses ailes décharnées levée vers le firmament, comme le doigt de la mort.

Les cloches de Paimpol sonnaient toujours. Les coups en étaient plus rapprochés, les sons plus désolés. On eût dit que,

pressées par les prières anxieuses prononcées dans l'église, elles appelaient éperdument les pêcheurs égarés.

Mais l'aile du moulin, montrant le ciel, semblait répondre : « Il est trop tard ! »

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