HENRI BOURASSA
Octobre, 1915.
N. B. — La plupart des citations ont été traduites à nouveau, même lorsqu'une version officielle existe au Canada. Les traductions officielles, les anciennes surtout, sont souvent défectueuses ; parfois même, elles faussent le sens du discours ou de la pièce originale. Dans chacun des rares cas où l'auteur a utilisé la version officielle — comme dans les extraits des débats parlementaires, — une note de référence l'indique. Les passages de ces citations qui appellent l'attention particulière du lecteur sont imprimés en italiques, en majuscules ou en caractères gras. Dans le texte original, ils sont généralement en caractères ordinaires.
Introduction du régime britannique au Canada
La conquête du Canada par l'Angleterre changea la base du droit public de la colonie et de ses habitants. Les principes de la constitution anglaise remplacèrent le régime paternel français. Lors de la capitulation de Montréal, le marquis de Vaudreuil avait stipulé que les habitants de la colonie "ne pourront être assujettis à d'autres impôts qu'à ceux qui étoient établis sous la domination françoise". Le général Amherst se borna à répondre: "Ils deviennent les sujets du Roy." Quelques années plus tard, en 1774, la Cour d'appel du Royaume-Uni, dans un arrêt célèbre qui forma la base de la jurisprudence applicable aux possessions acquises à l'Angleterre par le traité de Paris, décida que les nouveaux sujets de la Couronne jouissaient de tous les privilèges des sujets britanniques de naissance et qu'ils étaient soumis aux mêmes obligations. (1)
L'un des principes fondamentaux de la constitution anglaise, l'un des privilèges essentiels de tout sujet britannique, était alors comme aujourd'hui: no taxation without représentation. C'est pour la revendication de ce privilège que les treize colonies américaines se révoltèrent et conquirent leur indépendance. Et pourtant, même au temps de lord North, jamais le gouvernement et le parlement britanniques n'avaient songé à taxer les colonies, encore moins à y recruter des régiments, pour la défense du Royaume-Uni ou des autres possessions de l'Empire. Ils s'étaient bornés à les assujettir à quelques impôts destinés à défrayer une partie des frais de leur propre défense. Ce que les Anglo-Américains n'admettaient pas, c'est que ces impôts fussent votés par le parlement impérial avant d'avoir été consentis par leurs propres législatures coloniales. Les hommes d'Etat britanniques reconnurent le bien-fondé de cette opposition; et avant même que ]a guerre de l'Indépendance ne se fut terminée par la victoire définitive des Américains, le parlement impérial abrogea ses lois décrétant l'impôt sur le thé et la taxe du timbre. Jamais, depuis cette époque, les autorités impériales n'ont tenté de prélever des taxes aux colonies. Inutile d'ajouter qu'elles n'ont jamais songé à leur réclamer l'impôt du sang.
(1) Sur tous ces points, on trouvera une mine d'indications et de renseignements précieux dans le volume des Archives Canadiennes publié par MM. SHORTT et DOUGHTY : "Documents concernant l'histoire constitutionnelle du Canada. 1759-1791."
Un autre principe aussi solidement établi, corollaire du premier, c'est que le Royaume-Uni, seul détenteur de la souveraineté impériale, maître absolu des relations extérieures de l'Empire et des causes de guerre entre cet Empire et les puissances étrangères,, doit porter tout le poids de la défense générale des possessions britanniques.
L'unique point débattu, la seule cause de discussion qui se soit élevée durant un siècle et demi entre les autorités de l'Empire et les gouvernements des diverses colonies, c'est celle qui a entraîné la révolte des colonies américaines, c'est la définition des charges et des responsabilités que les colonies dites 'autonomes' doivent assumer dans la défense de leurs territoires respectifs.
Durant la longue période des guerres américaines, l'Angleterre n'avait eu aucune peine à obtenir le concours des législatures et du peuple des colonies anglaises pour disputer à la France la possession définitive de l'Amérique du Nord. Les rivalités de commerce, autant que les haines de race et de religion, suffisaient à entretenir l'ardeur belliqueuse des colons de la Nouvelle-Angleterre. La conquête de la Nouvelle-France était leur guerre plus encore que celle de l'Angleterre.
Mais après la déclaration de leur indépendance, définitivement reconnue par l'Angleterre en 1783, les rôles se trouvèrent renversés. Pour contenir ses anciens sujets devenus ses ennemis, l'Angleterre se vit forcée de s'appuyer sur la fidélité des habitants de la Nouvelle-France, qui avaient subi pendant un demi-siècle le choc des armes anglaises et dont la mémoire n'avait pas encore perdu le souvenir des ravages exercés par les armées de Wolfe et d'Amherst dans toutes les paroisses échelonnées le long du Saint-Laurent.
Révolution américaine
Le respect de leur serment d'allégeance et l'influence du clergé et des seigneurs empêchèrent les Canadiens-français de céder aux invites pressantes des révoltés, même après que la France eut épousé la cause américaine. Plusieurs répondirent à l'appel de sir Guy CARLETON et prirent les armes pour défendre le drapeau britannique contre l'assaut des Anglo-Américains. Ce fut l'origine de la milice canadienne sous la domination anglaise. Carleton, avec la clairvoyance qui a marqué toute son administration, vit là le germe d'une force nouvelle pour l'Angleterre. Il songea dès lors à l'établissement d'une milice régulière recrutée parmi les habitants de la colonie. Il eut sans doute à vaincre, sur ce point comme sur tant d'autres, la méfiance des autorités impériales et les préjugés des nouveaux colons venus d'Angleterre — ces "fanatiques déréglés" dont le général Murray se plaignait avec si peu de ménagements. Quoi qu'il en soit, son opinion triompha. Dès k 29 mars 1777, il signait une ordonnance enjoignant à tous les Canadiens, âgés de 16 à 60 ans, de s'enrôler dans la milice, à l'appel des officiers désignés par le gouverneur. Le refus de répondre à l'appel entraînait une simple pénalité. L'objet de cette milice, déclare l'ordonnance, est de " résister et s'oppo-
" ser à tous enemis, pirates et rebels tant par terre que par eau ", et de " préserver et sauver la Province de tous enemis usurpateurs." (1)
Cette ordonnance émanait des pouvoirs spéciaux du gouverneur, tels que définis par la Commission royale qui avait appelé Carleton à son poste. Elle, n'était que temporaire : elle fut renouvelée, de deux ans en deux ans, jusqu'en 1787.
Le 23 avril 1787, le gouverneur sanctionnait une ordonnance régulière de son Conseil " qui règle plus solidement les milices de cette Pro- " vince et qui les rend d'une plus grande utilité pour la conservation et " sûreté d'icelle." (2)
L'article I décrète que tous les habitants de la colonie, "depuis l'âge " de seize ans jusqu'à soixante, sont déclarés miliciens, et obligés de ** servir en cette qualité dans la milice de la paroisse, village ou seigneu- " rie, dans lesquels ils sont domiciliés." Le même article impose une amende de cinq livres à quiconque refuse d'obéir à l'appel du capitaine de milice de son arrondissement.
L'article V décrète que lorsque " la sûreté des frontières " exige "un corps des milices prêt et suffisamment exercé",.... "son excel- " lence le capitaine général, ou en son absence, le commandant en chef "pourra ...lever et assembler des détachemens, tirés dans [de] telles " cccnpagnies des milices, à sa discrétion, dans une juste proportion, "pour faire marcher et être emploies... pendant un tems qui n'excè- " dera point deux années."
La base de l'organisation militaire de la colonie est d'ores et déjà bien établie: tous les habitants de la colonie sont sujets au service militaire ; mais ils ne peuvent être appelés sous les armes que pour "la sûreté des frontières", c'est-à-dire la défense du territoire.
Ce double principe est resté en vigueur jusqu'à nos jours. Ce n'est qu'à l'époque de la guerre d'Afrique que les impérialistes ont commencé à le battre en brèche en lui substituant peu à peu le faux principe de la contribution des colonies aux guerres de l'Angleterre. L'idée, du reste, n'était pas nouvelle. Dès le début des guerres napoléoniennes, 'le gouvernement britannique, qui a toujours répugné à l'idée d'imposer au peuple anglais le fardeau du service militaire, tenta d'induire les Canadiens à prendre du service dans les armées impériales. Quelques jeunes officiers canadiens-français se laissèrent entraîner; maïs le peuple et la masse des miliciens résistèrent. Les soldats du Royal Canadien, enrégimentés sous l'autorité de l'ordonnance de 1787, refusèrent en 1799 de traverser les mers (3). Personne ne songea à leur faire violence ni à les accuser d'insubordination ou d'incivisme. Personne, au cours des vingt années de guerre que l'Angleterre eut à soutenir contre les armées de la République et la puissance menaçante de Napoléon, ne songea à soutenir la thèse absurde de "Cobligation morale" du Canada de venir en aide à la mère-patrie. Et pourtant, la Grande-Bretagne courut alors, à plusieurs reprises, un péril pour le moins aussi grave que celui qui la menace aujourd'hui. Mais la casuistique impérialiste n'était pas née.
(1) Pièce justificative 1.
(2) Pièce justificative 2.
(3) Benjamin Suite : "Histoire de la Milice Canadienne", page 20.
Les Canadiens avaient prouvé en 1774 qu'ils étaient prêts à défendre leurs foyers et les droits de la Couronne britannique au Canada. De leur fidélité et de leur courage ils donnèrent de nouvelles preuves en repoussant les attaques des Américains, en 1812. Mais alors comme aujourd'hui, ils considéraient qu'ils avaient accompli tout leur devoir en défendant la colonie contre ses agresseurs; et ni les gouvernants civils, ni les autorités religieuses ne leur demandaient davantage.
Séparation du Bas-Canada et du Haut-Canada
En 1791, la province avait été divisée en deux gouvernements: le Bas-Canada et le Haut-Canada. Dans la province française, l'ordonnance de 1787 resta en vigueur. En 1808, la Législature du Haut-Canada adopta une nouvelle loi de Milice (1).
Comme l'ordonnance de 1787, cette loi décrète en principe le service obligatoire de tous les habitants. Sur l'emploi que le gouverneur peut faire de cette armée nationale, elle est encore plus explicite que l'ordonnance. Elle stipule ** qu'il ne sera pas légal d'ordonner à la Mi- " lice, ou à aucun de ses corps (any part thereof), de marcher en dehors "de cette province, excepté pour porter secours à la province du Bas- " Canada, lorsque celle-ci sera envahie ou en état d'insurrection, ou " excepté pour poursuivre un ennemi qui aurait envahi la province ; " excepté aussi pour la destruction de tout vaisseau ou de tout dépôt ou " magasin d'armes, ou pour attaquer un ennemi qui se prépare à envahir " la province, ou pour attaquer toute fortification servant de couverture " à cette invasion."
Même aux jours sombres qui suivirent les soulèvements de 1837-38, les autorités impériales ne songèrent pas à imposer aux habitants de la colonie d'autres obligations que celle de défendre leur territoire. Elles se bornèrent à étendre ce devoir à la répression des désordres intérieurs.
Une ordonnance du Conseil spécial du Bas-Canada, édictée en 1838 (2), décrète "que tout habitant mâle valide de cette province, âgé de "plus de 18 ans et au-dessous de l'âge de 60 ans, étant sujet britannique "et ayant résidé plus de six mois dans la province, et n'étant pas au " service naval ou militaire de Sa Majesté, ni actuellement en service ou " enrôlé pour servir dans les troupes volontaires de cette province, sera "sujet à servir comme milicien pour la défense de la province et de " l'ordre et de la tranquillité publique en icelle, à moins qu'il n'en soit " spécialement exempté par la loi." L'article IX stipule " que dans le " cas de guerre avec les Etats-Unis d'Amérique, d'invasion, d'insurrec- " tion, ou de danger imminent d'icelles, il sera loisible au gouverneur " ou à la personne administrant le gouvernement d'appeler sous les " armes, d'entre les officiers des différentes compagnies de milice de la "piovince et d'entre les miliciens non mariés au-dessous de l'âge de 30 " ans, un nombre qui n'excédera pas un cinquième du total, lesquels "seront tirés au sort ou commandés à la discrétion de l'officier com-
(1) Pièce justificative S.
(2) Pièce justificative 4.
" mandant le bataillon, pour être exercés, et serviront pendant un temps " qui n'excédera pas six mois de calendrier, pour la défense de la pro- " vince et pour le maintien du bon ordre et de la sûreté publique en " icelle."
L'ordonnance prévoit l'éventualité d'un conflit avec les Etats-Unis. N'est-ce pas la preuve que Colborne et ses conseillers n'envisageaient, pour le Canada, d'autres guerres que celles d'Amérique et ne songeaient nullement à utiliser la milice canadienne en dehors du continent?
Le 11 mai 1839, la Législature du Haut-Canada codifiait de nouveau ses lois de milice. L'article définissant l'emploi que le lieutenant-gouverneur pouvait faire de la milice resta identique au dispositif correspondant de la loi de 1808 (1).
Régime de l'Union
En 1846, la Législature des Canadas-Unis abrogea toutes les anciennes lois et ordonnances antérieures à l'union des deux provinces et les remplaça par une nouvelle loi de la Milice (9 Vict., chap. 28) applicable à toute la colonie. Cette loi décrétait que la milice se composerait de tous les habitants mâles de la province, de 18 à 60 ans, divisés en deux classes: la première comprenant les miliciens de 18 à 40 ans et la seconde, ceux de 40 à 60 ans. Sur l'emploi des forces coloniales, la Législature s'inspira des lois antérieures du Haut-Canada et prit les mêmes précautions pour limiter l'usage de ces forces à la défense exclusive de la province (2).
C'est au cours du débat sur l'adoption de cette loi que M. Etienne- Pascal TACHE prononça la parole qu'on a si souvent citée. Il est bon d'en rétablir le texte précis et les conditions que M. Taché posait pour justifier la fidélité de ses compatriotes à la Couronne britannique:
" Bornez-vous à rendre justice aux Canadiens-français ; et vous " verrez que leurs valeureux bataillons seront les premiers à courir à la " frontière et à faire de leurs corps un rempart contre toute agression " (applaudissements). On a trop l'habitude de calomnier ces braves "gens; on les peint trop souvent comme des mécontents ingouvernables; les journaux les accusent trop souvent d'infidélité et de sédition, " tout en réclamant pour l'autre race la pratique exclusive des vertus "contraires. A ces accusateurs, je réplique: Vous vous trompez; nous " nous réclamons de la même mère-patrie ; traitez-nous comme des "frères et non comme des bâtards (vifs applaudissements) ; et soyez " convaincus que nous n'oublierons jamais notre serment d'allégeance " jusqu'au jour où un Canadien-français allumera le dernier canon qui " sera tiré sur ce continent pour la défense de la Grande-Bretagne (applaudissements et acclamations)." (3)
L'orateur, on le voit, met deux conditions à la fidélité des Canadiensfrançais: la première, c'est que l'on n'attende d'eux que la protection des frontières et la défense de la colonie; la deuxième, c'est que leurs
(1) Pièce justificative S,
(2) Pièce justificative 7.
(3) Pièce justificative 8.
concitoyens anglais les traitent "comme des frères et non comme des bâtards." Il serait temps de inéditer et de faire revivre cet enseignement énergique et équitable.
La loi de 1846 resta en vigueur jusqu'en 1855. Dans ce court espace de dix années, des modifications profondes s'étaient produites dans le mécanisme intérieur de l'Empire britannique et dans ses relations internationales.
Après une lutte opiniâtre qui avait duré plus d'un demi-siècle et dont les échauffouréés sanglantes de 1837 marquèrent le seul écart grave de jugement et de conduite, les Canadiens des deux races avaient enfin obtenu des autorités impériales l'application loyale du principe qui fait la base du régime britannique: le droit de tout groupe de sujets britanniques de n'être soumis qu'aux lois votées par ses représentants élus et à l'autorité d'un pouvoir responsable à ses mandataires.
Cette conquête, les Canadiens ne furent pas les seuls à en bénéficier. Elle devint la règle politique de toutes les possessions anglaises peuplées d'Européens. Du reste, ce n'était pas une révolution ni même une évolution de principes. C'était la simple extension aux colonies du régime dont le parlement britannique avait fait la règle fondamentale du royaume après la chute des Stuarts et l'avènement de Guillaume et de Marie.
En bonne justice sociale, cet accroissement de privilèges comportait, pour les Canadiens comme pour les habitants de toutes les autres colonies anglaises, une augmentation correspondante de charges et de responsabilités.
Lord Grey et Lord Elgin — Bases de l'organisation militaire de l'Empire
La Couronne britannique eut à ce moment l'immense et rare avantage d'être représentée au ministère des Colonies et à la tête du gouvernement canadien par deux hommes d'une égale valeur et bien faits pour se comprendre et se compléter. Lord Grey est peut-être le meilleur ministre des Colonies que l'Angleterre ait connu. Lord Elgin est sans contredit le meilleur gouverneur que le Canada ait possédé sous la domination anglaise.
Dans ses instructions au successeur de lord Metcalfe, de
ti-acassière et tyrannique mémoire (1), lord GREY disait : "Il ne
|| saurait être trop nettement reconnu qu'il n'est ni possible ni désirable
de gouverner aucune des provinces britanniques de l'Amérique du
Nord contrairement aux opinions de ses habitants."
Cette attitude généreuse et sincère donnait à l'homme d'Etat anglais le droit de rappeler aux Canadiens les obligations nouvelles que comportait pour eux l'exercice de leurs nouvelles libertés. C'est ce qu'il fit suivant16 PCChe CD dale du 14 mars 1851' dont ie détache le passage
^^^ilbnlMik^b^llM^^^^f^ ,0rd Cathc«rt' ?ui administra la cointérimaire et n'exerç. «uSÎ,e actl™ positive. pr°prement parTer «u'un «««verneur
" Le Canada possède maintenant, en commun avec les autres pro- " vinces britanniques de l'Amérique du Nord et de la manière la plus " ample et la plus complète possible, les avantages du self-government " en tout ce qui touche à son administration interne.
" Il semble au gouvernement de Sa Majesté que cet avantage doit " entraîner des responsabilités correspondantes; et que le temps est " venu où le peuple du Canada doit être appelé à assumer une part plus " large qu'il n'a prise jusqu'ici des dépenses qui résultent, à son béné- " fice, de cette situation.
"De ces dépenses, la charge de beaucoup la plus lourde qui pèse " sur ce pays [le Royaume-Uni] est celle encourue pour la défense mili- " taire de la province.
" Considérant le Canada comme une partie très importante et très " appréciable de l'Empire, et croyant que le maintien du lien qui unit " la mère-patrie et la colonie est éminemment avantageux aux deux pays, " le gouvernement de Sa Majesté est loin de penser que l'ensemble des " forces militaires de l'Empire ne doit pas servir à la protection de cette " partie des domaines de Sa Majesté.
"Mais, tenant compte des progrès rapides que le Canada fait aujour- " d'hui en richesses et en population et de la prospérité dont il jouit en " ce moment, le gouvernement de Sa Majesté est convaincu qu'en toute "justice le peuple du Royaume devrait être déchargé d'une forte pro- " portion des charges qui lui ont été imposées jusqu'ici pour la protec- " tion d'une colonie qui est maintenant en état de faire beaucoup pour " assurer sa propre protection.
" Il n'est guère nécessaire de vous rappeler qu'en adoptant ce prin- " cipe, le gouvernement de Sa Majesté ne ferait que revenir à l'ancienne "politique coloniale de ce pays." (1)/
Comme sanction pratique de cette doctrine, le gouvernement britannique commença à dégarnir les postes militaires de la colonie et à rappeler en Angleterre les garnisons impériales qui les occupaient. Il prit les mêmes mesures dans les Provinces Maritimes. La chute du cabinet Russell, dont lord Grey faisait partie, n'entraîna aucune modification de cette politique nouvelle.
Le 22 avril 1853, le duc de NEWCASTLE, ministre des Colonies dans le cabinet Aberdeen, écrivait dans ces termes au lieutenant-gouverneur de l'Ile du Prince-Edouard, sir A. Bannerman, qui lui avait communiqué les objections des habitants de la colonie au retrait des troupes impériales:
"Veuillez faire savoir au Conseil et à la Chambre d'assemblée que " j'ai déposé leur adresse aux pieds de la reine et qu'il a plu à Sa Ma- "jesté de l'accueillir très gracieusement; mais je ne me crois pas libre " de recommander à Sa Majesté de se rendre aux prières qui lui sont " adressées.
" Si la colonie était menacée d'une attaque, le gouvernement de Sa " Majesté ne serait pas lent à lui accorder les secours nécessaires à sa "protection; mais aucun danger de ce genre ne se présente; et nous
(1) Pièce justificative 9.
" considérons qu'il n'est pas juste de décharger la Législature de l'Ile " du Prince-Edouard du devoir et de la responsabilité de maintenir une " force — police, milice ou corps de soldats en retraite — en nombre "suffisant pour maintenir la paix intérieure de la colonie (1)."
Et il presse le gouvernement de la province d'organiser une milice locale. Il lui offre même les services de soldats anglais en retraite, à condition que la colonie pourvoie à leur solde et à leur entretien.
Le 19 avril 1854, le même ministre accuse réception des adresses du Conseil législatif et de l'Assemblée de la Nouvelle-Ecosse. La Législature se déclare prête "à faire des efforts (exertions) pour la défense " de la province au cas où il serait jugé nécessaire de retirer les troupes " régulières dont se compose maintenant la garnison " (2). Cet acquiescement à la nouvelle politique impériale est d'autant mieux accueilli à Londres que l'Angleterre est à la veille du conflit sanglant qui lui coûtera de si lourdes pertes en Crimée.
Guerre de Crimée
Les exigences de cette guerre si follement entreprise pour maintenir en Asie Mineure la domination abrutissante et parfois cruelle de la Turquie hâtèrent l'exécution de la politique coloniale inaugurée par lord John Russell et lord Grey.
La situation offrait des analogies singulières avec celle que nous traversons aujourd'hui. Pour la première fois dans l'histoire des colonies d'Amérique, les deux nations qui s'en étaient disputé la possession pendant deux siècles étaient alliées sur les champs de bataille. Pour la première fois dans l'histoire du Canada, Canadiens-français et Anglo-Canadiens pouvaient fraterniser dans leur attachement à leurs patries d'origine. Comme aujourd'hui, les foules acclamaient les efforts des alliés et saluaient dans leurs victoires le triomphe de la barbarie sur la civilisation, de la liberté sur la tyrannie, et la garantie de la protection des nations faibles contre la domination des forts. Dans les nombreuses adresses des corps publics canadiens, on retrouve des expressions absolument identiques à celles qui remplissent aujourd'hui les colonnes des journaux et les discours des orateurs. La seule différence, c'est qu'en 1854, les "tyrans" et les "barbares", c'étaient les Russes, nos alliés d'aujourd'hui; la "civilisation" et la "faiblesse opprimée", c'était la Turquie!
Mais ce à quoi personne ne songea, ni en Angleterre ni au Canada, ce fut d'induire les Canadiens à prêter l'appui de leurs armes à leurs "deux mères-patries". Tout ce que le gouvernement britannique désirait, c'était de hâter le retrait des troupes impériales de la colonie et leur remplacement par les milices coloniales.
Le 11 août 1854, sir George GREY, qui avait remplacé le duc de Newcastle au ministère des Colonies, écrivait à lord Elgin que le gouvernement de Sa Majesté avait décidé de rapatrier " quelques-uns des " régiments qui font du service dans les colonies de l'Amérique du Nord " et les autres possessions de la Couronne. Heureusement, ajoute-t-il, le
(1) Pièce Justificative 10.
(2) Pièce justificative 11.
" caractère de la guerre nous permet d'utiliser ces ressources sans laisser " les colonies courir le risque d'une attaque extérieure. Le gouverne- " ment de Sa Majesté reconnaît pleinement le devoir et la responsabilité " qui lui incombent de protéger les colonies contre toute agression. " Toutes les forces de l'Empire seraient employées à la défense de celles "d'entre elles qui pourraient être mises en danger par suite de la situation actuelle." D'autre part, "Sa Majesté croit que la paix
" intérieure de la province peut être en toute sûreté confiée à ses sujets "du Canada" (1).
Obligations respectives de la métropole et des colonies
Ce ne fut pas sans quelque difficulté que le gouvernement canadien consentit à entrer dans les vues du gouvernement impérial et à assumer une part plus considérable des charges nécessitées par les besoins de la défense de la colonie. Lord ELGIN lui-même ne méconnaissait pas la valeur de certaines objections formulées par ses aviseurs, les ministres canadiens. Il entrait pleinement dans les vues exprimées par lord Grey en 1851 et entretenues par ses successeurs, mais il avait un sens trop juste des principes de gouvernement et une notion trop exacte des réalités pour ne pas envisager tous les aspects de la situation. Dans une dépêche qu'il adressait, le 18 décembre 1854, à sir George Grey, on trouve ce passage remarquable qui contient en germe la justification de la résistance à toute tentative d'entraîner le Canada à contribuer aux guerres de l'Angleterre en dehors du territoire de la colonie:
"Je maintiens qu'aussi longtemps que les habitants de la colonie " n'auront pas voix délibérative dans les Conseils de l'Empire, ils ont le " droit d'attendre des autorités impériales la protection contre les hos- " tilités qu'ils ne contribuent nullement à provoquer. Il est donc à " propos de maintenir des garnisons impériales dans certaines stations " militaires importantes telles que Québec, comme garantie que cette " protection, si jamais la nécessité s'en présente, ne sera pas invoquée " en vain. Néanmoins, j'ai confiance que si les habitants de la colonie " assument une part de responsabilité dans la défense de leur pays et '' la préservation de l'ordre intérieur — responsabilité qui a, jusqu'ici, " pesé tout entière sur la mère-patrie — rien ne tendra plus effica- " cément à assurer la sécurité de l'Empire et à établir dans la colonie un " haut idéal national et des moeurs viriles." (2)
En rappelant au gouvernement impérial ses obligations particulières qui résultent de l'exercice de l'autorité absolue en matière de politique étrangère, lord Elgin ne contredit en rien les propositions de lord Grey. Au contraire, il les confirme, il les définit plus clairement, il dégage avec plus de netteté les conséquences qui en découlent pour l'Angleterre et pour le Canada.
On peut dire, en toute certitude, que les principes posés en 1851 par lord Grey et en 1854 par lord Elgin sont restés, jusqu'aux jours de Chamberlain, l'inspiration directrice et permanente de la politique im-
(1) Pièce justificative 12. Il ne faut pas confondre sir George Grey avec lord Grey, prédécesseur du duc de Newcastle et auteur de la dépêche du 14 mars 1851.
(2) Pièce justificative 13.
pénale. Dans la discussion des obligations réciproques de la métropole et de la colonie, les hommes d'Etat anglais et canadiens de tous les partis ont invoqué ces principes et s'y sont rattachés, même quand ils ont été en désaccord sur leur application.
Pour donner toute la pensée de lord Blgin, il n'est que juste de citer un autre passage de sa dépêche du 18 décembre 1854. Avec une clairvoyance qui touche au génie, cet homme d'Etat remarquable prévoyait que le loyalisme des Canadiens se développerait en raison directe de la confiance que leur témoigneraient les autorités impériales.
" Le parlement du Canada, disait-il, vient de donner la preuve de "l'intérêt qu'il prend au conflit dans lequel l'Empire est engagé et à " l'alliance heureuse qui unit aujourd'hui les deux nations dont les des- " cendants forment le peuple de cette province. Il a voté à l'unanimité " une somme de 20,000 livres pour secourir les veuves et les orphelins " des soldats et des marins des deux armées alliées qui tomberont au " service de leur pays durant la guerre actuelle. Les chances de l'avenir " feront peut-être surgir une autre occasion où Sa Majesté sera de nou- " veau engagée, comme aujourd'hui, dans un conflit qui méritera les " sympathies de toute la population du Canada et éveillera les mêmes "sentiments qui lui ont inspiré cette contribution libérale à la charité "publique. Est-il excessif d'espérer qu'en cette occurrence, alors que la " puissance matérielle de ces provinces florissantes se sera encore "accrue, les Canadiens désireront partager avec leurs frères de la mère- " patrie les gloires et les sacrifices d'une guerre honorable?"
Ces paroles presque prophétiques de lord Elgin ne s'appliquent-elles pas d'une manière saisissante à la guerre actuelle? Si les hommes d'Etat anglais et canadiens étaient restés fidèles aux traditions de lord Grey et de lord Elgin; s'ils n'avaient pas entrepris de rompre l'équilibre des charges et des responsabilités respectives des deux peuples; s'ils avaient limité l'aide du Canada à la mesure de ses ressources; et surtout s'ils avaient conservé à cette coopération tout son caractère de liberté, les espérances de lord Elgin ne se seraient-elles pas pleinement réalisées? L'accord moral des deux races canadiennes et l'entente entre la Grande- Bretagne et le Canada ne seraient-ils pas beaucoup mieux assurés que par les efforts des impérialistes des deux pays, qui veulent à tout prix imposer au Canada des charges et des obligations contraires à tous les principes et à toutes les traditions de l'Empire britannique?
Lord Elgin quitta le Canada quelques jours après l'expédition de cette dépêche. Il fut remplacé par sir Edmund Head.
Loi de la Milice, 1855
Afin de répondre au désir des autorités .impériales, le gouvernement de la colonie proposa des modifications à la loi de la milice et demanda à la Législature une augmentation du budget de la défense.
Le parti conservateur, né l'année précédente de la coalition des torys du Haut-Canada et d'une fraction du parti bas-canadien, était alors au pouvoir. Sir Allan MacNab et sir Etienne-Pascal Taché en étaient les chefs. Cartier faisait partie pour la première fois du ministère. On ne saurait assurément soupçonner ces hommes d'Etat de desseins sédi-
tieux ou même de tiédeur à l'endroit de la métropole. C'est cependant leur opinion qu'exprimait lord Elgin dans sa dépêche du 18 décembre 1854 (1), lorsqu'il apportait un tempérament à la nouvelle politique formulée par lord Grey et poursuivie par ses successeurs.
La deuxième lecture du projet de loi de la milice fut proposée à l'Assemblée législative, le 20 mars 1855, par sir Allan MacNAB lui-même. C'était aux jours les plus difficiles de la campagne de Crimée. Butées au pied de la forteresse de Sébastopol, les armées alliées de la France, de l'Angleterre, de la Turquie et du Piémont devaient lutter six mois encore avant de vaincre la courageuse ténacité des Russes. Le chef du gouvernement canadien ne manqua pas de tirer parti de cette situation et d'invoquer les besoins urgents de la mère-patrie pour vaincre les répugnances de la Législature. Cependant, il prit soin de marquer que la coopération du Canada devait se borner à prendre des mesures pour assurer sa propre défense et sa paix intérieure. Le débat fut long et intéressant (2).
Les objections les plus fortes furent formulées par des Anglo-Canadiens éminents: Holton, Galt, futur ministre des Finances dans le cabinet Taché^Macdonald, et John Sandfield McDonald, chef du parti libéral du Haut-Canada et futur premier ministre.
M. HOLTON va tout de suite au coeur de la question. Cette mesure, dit-il, " impose à la province toutes les charges d'une souveraineté indé- " pendante sans lui en conférer les droits et les privilèges. Le ministère ** propose de taxer le peuple afin d'entretenir une force militaire sur " laquelle il n'exercera aucune autorité et de poursuivre des opérations " de guerre décidées sans sa participation délibérative."
M. GALT déclare que le résultat principal de la mesure sera la " création d'une force volontaire qui pourra être utilisée à des objets
" étrangers aux intérêts de la province." "En cas de guerre
" avec les Etats-Unis — conflit qui pourrait surgir d'une querelle où " nous n'aurions aucun intérêt et qui n'en inonderait pas moins le pays " de sang — cette mesure nous obligerait à maintenir à uos dépens la " milice sous les armes."
L'honorable Sandfield McDONALD y voit un danger pour le maintien de l'autorité britannique. La nouvelle politique va ébranler la foi de la colonie dans la puissance protectrice de la Grande-Bretagne. En cas de guerre avec les Etats-Unis, la flotte anglaise balaiera les mers, mais le territoire du Canada, livré aux seules ressources de la colonie, sera envahi par les armées américaines. Cette éventualité possible nécessite l'organisation de la défense des frontières; " mais c'est à la mère- •' patrie de pourvoir à cette défense. Les habitants de ce pays ne doi- " vent pas être abandonnés. Ils ont besoin de troupes anglaises et d'of-
(1) Le cabinet MacNab-Taché, qui présenta la loi de la milice, n'entra en fonctions que le 27 janvier 1855 ; mais il se composait virtuellement des mêmes ministres que le cabinet MacXab-Morin, qui gouverna du 11 septembre 1854 au 26 janvier 1855. Cartier ne faisait pas partie du ministère MacNab-Morin ; mais il était l'un de ses partisans les plus actifs et les plus influents ; et toutes ses déclarations et ses attitudes subséquentes prouvent qu'il partageait l'opinion émise par lord Elgin. Il contribua plus que tout autre à faire reconnaître le principe constitutionnel posé dans la dépêche du 18 décembre 1854.
(2) Pièce justificative 15.
" ficiers d'expérience autour desquels ils se rallieront pour se défendre " dans une guerre dont les causes ne leur seront peut-être pas sympathi- " ques."
" Un conflit peut s'élever entre la France et les Etats-Unis. L'An- " gleterre, liée à la France par son alliance offensive et défensive, s'y " trouverait entraînée. Le Canada devra-t-il alors porter le poids de "cette guerre?"
Cette loi, déclare M. CHRISTIE, " affirme le principe de l'impôt "sans la représentation (taxation without représentation), de la taxe " imposée pour soutenir des guerres sur lesquelles nous n'exerçons au- " cune autorité délibérative. Elle assujettit le peuple du Canada à l'obli- " gation de soutenir la Grande-Bretagne dans toutes ses disputes avec les "Etats-Unis, sans qu'il ait voix délibérative dans leur règlement ou le " drpit d'être consulté."
M. RHODES approuve le projet, pourvu qu'il se limite à la protection de la province. "Il combattra en comité l'article qui donne au gou- " vernement le droit d'expédier la milice en dehors de la province."
Opposition des Canadiens-français
Les premières et les principales objections furent exprimées par des Anglo-Canadiens. Il ne faudrait pas croire toutefois que les députés canadiens-français restèrent silencieux. On ne pensait pas encore, en ce temps-là, que les Canadiens-français n'ont pas le droit de s'exprimer en toute liberté sur toute question et particulièrement sur celles qui touchent aux relations du Canada et de l'Angleterre.
Le leader du parti libéral bas-canadien, M. DORION, affirme hardiment qu'il est temps, pour les Canadiens, d'avoir une opinion nationale, " une opinion qui place les intérêts du Canada avant ceux de l'Angle- " terre lorsqu'il y a conflit " entre ces deux catégories d'intérêts. " Envi- " sageant la question de ce point de vue, il ne voit aucune nécessité à la " dépense de deniers " qu'entraînera l'adoption du projet de loi.
M. PAPIN " ne désire pas que les Canadiens prennent les armes " pour rompre le lien qui les unit à la mère-patrie; mais il n'est pas dis- " posé à combattre pour maintenir ce lien ni à se battre contre les Amé- " ricains, si l'Angleterre entraîne les Canadiens dans une guerre où ils " n'auraient aucun intérêt immédiat."
M. LORANGER, conservateur qui se séparera de son parti en 1862 sur la même question, appuie le projet de loi parce qu'il y voit " l'inté-
" rêt de la colonie et non celui de la Grande-Bretagne Le régime
" colonial — régime d'infériorité pour le Canada — ne peut durer long- " temps. La destinée manifeste du pays, c'est l'indépendance."
M. LABERGE, libéral, riposte que " si le pays doit être un jour indé- " pendant de la domination anglaise, quel crime y a-t-il à voir dans " l'annexion aux Etats-Unis plus d'éléments de grandeur, de liberté et de
" puissance que dans un état de complet isolement? Que le .pays
" devienne indépendant, et aucun autre député ne sera plus empressé " que lui à appuyer le projet de loi ou même une mesure d'une portée " beaucoup plus étendue pour assurer la défense du pays. Le point " principal qu'il ne faut pas perdre de vue, c'est de décider si une na-
" tion assujettie doit maintenir une armée pour prendre part à des guer- " res qu'il n'est pas en son pouvoir de provoquer ou d'éviter. L'histoire " prouve que le Canada n'a jusqu'ici combattu que pour l'Angleterre. Son "territoire a été le champ de bataille de l'Angleterre; mais c'est l'Angle- **• terre qui a recueilli tous les profits."
M. TURCOTTE relance tous ses collègues. Comme M. Laberge, il trouve " absurde que le Canada soit appelé à supporter les frais d'une " guerre dans laquelle il n'aura aucun intérêt." Mais il appuie la mesure parce qu'il y voit un moyen pour la colonie de tenir tête à la métropole. " Croit-on que l'Angleterre osera dicter ses conditions aux Canadiens " quand ils auront les armes à la main? Non! L'Angleterre devra alors " leur dire en toute sincérité : Gouvernez-vous vous-mêmes."
Le ministère et ses partisans les plus fidèles s'empressent de rassurer les adversaires de la mesure. Ils leur donnent l'assurance que le gouvernement canadien, d'accord avec les autorités impériales, n'a d'autre objet que d'assurer la protection de la colonie.
Le solliciteur général SMITH déclare que le pouvoir d'envoyer des régiments de milice en dehors de la province existait dans la loi précédente et que c'est par un pur accident qu'on a omis d'insérer dans le projet de loi les restrictions antérieures. Elles seront réintroduites avant son adoption définitive.
M. HINCKS, futur ministre des Finances dans le gouvernement de la Confédération, affirme que le gouvernement impérial n'a nullement l'intention de s'affranchir des obligations qui découlent de son autorité suprême. Il indique .que la mesure n'a d'autre objet que de permettre au peuple canadien de défendre ses propres intérêts.
Sir Allan MacNAB déclare qu'il serait " honteux pour les Canadiens " de laisser à la mère-patrie tout le fardeau de la défense de la province, " au cas où la guerre éclaterait entre la Grande-Bretagne et les Etats- " Unis."
Le colonel RANKIN, qui, comme M. Loranger, votera contre la loi de 1862, accorde son appui à la mesure parce qu'il y voit la promesse de la séparation du Canada et de l'Angleterre.
M. John A. MACDONALD, procureur général du Haut-Canada, résume la question avec le bon sens et la clarté dont il donnera, par la suite, tant de preuves dans la conduite des affaires publiques. Le Canada, dit-il, " peut se reposer sur l'engagement pris par la Grande-Bre- " tagne d'employer toutes les forces de l'Empire britannique à la défense " de la province, au cas où celle-ci serait attaquée par une puissance " étrangère. Mais afin de permettre à la Grande-Bretagne de tenir cet " engagement, il est nécessaire de créer dans la colonie un organisme " qui permette au gouvernement impérial d'armer la milice du Canada.
" Tout ce que ce projet de loi autorise, c'est qu'en prévision
" du cas où la province, dépendance de l'Empire britannique, serait " engagée dans une guerre, elle doit avoir des régiments prêts à recevoir " des armes de la Grande-Bretagne et à combattre pour la défense de la " province. Cette force volontaire est également nécessaire pour répri- " mer toute insurrection intérieure ou repousser des incursions de ma- " raudeurs étrangers."
Qu'on retienne bien ces paroles. Elles définissent l'interprétation donnée par le futur premier ndnistre de la Confédération canadienne au contrat solennel conclu entre les autorités impériales et le gouvernement canadien. Ce contrat, nous entendrons bientôt le même homme d'Etat l'invoquer et le définir de nouveau, en termes équivalents, en 1862, au cours des débats sur un nouveau projet de loi de milice, et vingt-et-un ans plus tard, en 1883, lorsque le parlement fédéral opérera la refonte de ces lois.
Le bill de 1855 fut enfin voté. Conformément à l'engagement pris par le solliciteur général, l'article 66 décrétait que —
" La milice ainsi appelée pourra être dirigée vers toute partie de la " province ou toute place hors de la province mais contiguë à icelle, où " l'ennemi pourra se trouver et d'où l'on pourra craindre une attaque "contre cette province." (1)
Première entente entre l'Angleterre et le Canada — Transfert des Ordnance Lands
Le gouvernement et la Législature du Canada avaient à peine exécuté leur part du traité proposé par les autorités impériales que cellesci s'appliquèrent à en presser l'exécution et à en resserrer les termes.
Le 13 avril 1855, sir George GREY envoie à sir Edmund Head, successeur d£ lord Elgin, une importante dépêche dans laquelle il reprend à nouveau toute la question. (2)
" Le gouvernement de Sa Majesté, écrit-il, a étudié longuement la " nécessité d'établir une entente bien définie avec le gouvernement du " Canada au sujet des mesures réciproques à prendre pour la défense " militaire de la province et des arrangements subsidiaires que nécessite " cette défense
" Le gouvernement de Sa Majesté ne se propose d'apporter aucun " changement au principe des relations maintenant établies entre ce " pays [la Grande-Bretagne] et la province, en ce qui concerne sa dé- "fense militaire. Le gouvernement impérial demeure obligé comme " auparavant de fournir et d'entretenir les forces militaires nécessaires " à la défense du Canada, comme à celle de toutes les autres possessions u de Sa Majesté, au cas où la colonie serait menacée par une armée " étrangère. Il se propose également de maintenir les forces stationnées " aujourd'hui en Canada, ou toutes celles qui pourront être strictement " requises pour l'occupation militaire des quelques postes de première " importance, afin d'en faire le noyau des forces de défense de la pro- " vince.
" Mais au-delà, le gouvernement s'en rapporte au loyalisme et à " l'esprit militaire du peuple de la province. Il sait parfaitement que " dans l'éventualité, heureusement lointaine aujourd'hui, d'une invasion " du Canada par une armée étrangère, l'appui le plus précieux que pour- " raient recevoir les troupes envoyées d'ici pour renforcer la colonie, " serart celui que leur assureraient le courage et les cadres d'une milice " que la province, grâce à sa nombreuse population, peut maintenant
(1) Pièce justificative 14.
(1) Pièce justificative 16.
— la —
" organiser. Le gouvernement est également persuadé que si la " tranquillité intérieure de la colonie était menacée, la province elle- " même pourrait le plus avantageusement fournir les forces nécessaires "pour le maintien de l'ordre — forces civiles et, au besoin, forces mi- " Maires."
C'est l'application exacte des principes posés par lord Grey en 1851 et par lord Elgin en 1854.
Le ministre aborde ensuite la question des terrains possédés au Canada par le gouvernement impérial pour les besoins de la défense, les Ordnance Lands. Il propose de céder ces domaines au gouvernement canadien à certaines conditions. Ces conditions avaient déjà fait l'objet de discussions et de correspondances entre les deux gouvernements. Parmi ces terres, il s'en trouvait un certain nombre jugées inutiles aux besoins de la défense. Le ministre suggère de les vendre.
" Si votre gouvernement, ajoute-t-il, juge à propos d'employer les " fonds provenant de cette vente aux besoins de la défense intérieure, " ainsi qu'il a déjà été suggéré, le gouvernement de Sa Majesté verrait " cet emploi de fonds avec beaucoup de satisfaction. Il ne désire pas " toutefois l'imposer comme une condition de l'abandon de ces terres."
Le transfert des Ordnance Lands s'opéra à peu près dans les conditions suggérées par le gouvernement britannique.
La fin de la guerre de Crimée et le rapatriement des troupes anglaises au Royaume-Uni n'apportèrent aucune modification à la politique impériale ni au traité conclu entre la métropole et la colonie. Le 5 février 1855, le ministère Palmerston avait remplacé le cabinet Aberdeen. Lord Palmerston, rompant avec la tradition libérale, inaugurait, dans ses relations avec les puissances étrangères, la politique agressive à laquelle on peut faire remonter l'origine du nouvel impérialisme britannique qui triomphe aujourd'hui. Néanmoins, le père du jingoïsme libéral anglais ne songeait nullement à faire partager aux colonies la responsabilité de ses poussées provocatrices.
Après une série de brefs intermèdes, M. Henry LABOUGHERE était devenu secrétaire d'Etat pour les Colonies. Le 2 mai 1856, il envoie à sir Edmund Head une longue dépêche dans laquelle il reprend à son tour « tout le problème de la défense coloniale et des charges respectives de ia métropole et de la colonie.
Après avoir fait part au gouverneur de l'intention des autorités impériales de renvoyer au Canada quelques-uns des régiments qui ont fait la campagne de Crimée, il s'empresse d'expliquer que cette démarche ne doit pas être interprétée comme un abandon partiel de la politique inaugurée en 1851, ni comme une modification de l'entente conclue entre les deux gouvernements.
"La dépêche de lord Grey à lord Elgin, en date du 14 mars 1851, " écrit-il, a défini les principes que le gouvernement de Sa Majesté a " alors adoptés comme base de sa politique coloniale envisagée du point " de vue militaire. Tout en réservant à la mère-patrie le devoir de main- " tenir des garnisons dans les forteresses de première importance, telles " que Québec, le gouvernement a sollicité la coopération de la province " dans l'adoption des mesures auxiliaires de défense. L'énergie avec
" laquelle la milice de la province s'organise en ce moment nous justifie " de maintenir cette politique en toute confiance; et c'est ce que nous " faisons.
"La politique du gouvernement de Sa Majesté reste la même: nous " désirons nous appuyer principalement sur le courage loyal et éprouvé "des sujets canadiens de Sa Majesté pour repousser toute attaque hos- " tile, si malheureusement cette éventualité devait se produire; mais en " ce cas, le gouvernement de Sa Majesté ne manquerait pas de donner à "la province l'entier secours de toutes les forces de l'Empire britan- " nique." (1)
La situation est, on le voit, parfaitement définie, les obligations réciproques nettement établies sur des bases équitables, conformes aux principes de la constitution britannique et aux simples règles de justice. La métropole conserve les obligations qui résultent de sa souveraineté impériale; la colonie assume celles qui correspondent à son autonomie interne et à la mesure de ses intérêts.
Révolte des Cipaycs — Réorganisation de l'armée impériale
A quelques mois de là éclatait aux Indes la révolte des Cipayes. Ce fut le plus grand péril de l'Angleterre impériale au XIXe siècle. Il menaça la puissance anglaise au coeur même de son véritable empire, d'où elle a tiré le plus de puissance, de richesse et de prestige, et pour la conservation duquel elle sacrifierait encore aujourd'hui toutes ses colonies dites ' autonomes '.
Les autorités britanniques, trop longtemps sourdes aux avertissements des hommes clairvoyants qui avaient vu venir la tempête, firent face au péril avec hésitation d'abord, puis avec cette patiente ténacité qui a toujours marqué l'action des gouvernants et du peuple de la Grande-Bretagne. Pas un instant, au cours de cette crise formidable, les gouvernants du Canada et des autres colonies autonomes ne songèrent à modifier la base de la politique inaugurée en 1851 et à offrir le secours des colonies à la métropole.
La guerre de Crimée avait révélé aux experts les faiblesses de l'armée anglaise, couvertes aux yeux de la masse par la valeur stratégique de l'armée française. La lenteur de la répression de la Grande Mutinerie, la peine incroyable que l'armée anglaise, livrée à ses seules ressources, eut à vaincre les bandes indisciplinées des Indous en révolte, déchirèrent le voile des illusions. Le parlement mit à l'étude la réforme de l'armée. Une commission impériale, composée de MM. Godley, Hamilton et Elliott, fut chargée d'étudier la question particulière de la défense des colonies et de rechercher par quel mode l'efficacité de cette défense pourrait être maintenue et même accrue tout en soulageant le budget de la métropole.
Deux des commissaires, GODLEY et HAMILTON, font rapport le 24 janvier 1860 (2). Ils acceptent les principes posés par le général PEEL, ministre de la Guerre dans le cabinet Derby;
(1) Pièc; justificative 17.
(2) Pièce justificative 1«.
" 1. — L'Angleterre doit aider ses colonies contre toute agression de " la part des nations étrangères; mais en aucun cas, sauf pour celles de " ses colonies qui sont de simples postes de garnison qu'il faut garder "pour les besoins de l'Empire, la mère-patrie ne doit assumer l'entière " responsabilité de cette défense. Au contraire, elle doit poser comme " condition de son aide que la colonie fournisse sa quote part en main- " tenant à ses frais une force locale *ou, si les circonstances s'y opposent, "en payant une partie des dépenses de la garnison impériale;
" 2. — iLe budget militaire nécessaire à la police interne doit être " défrayé à l'aide de fonds locaux. Il n'y a aucune raison d'établir à "cet égard aucune distinction entre une colonie et une nation indépen- " dante. iLe maintien de la paix et de l'ordre intérieurs relève à juste "titre des autorités locales; d'abord parce qu'il dépend de leur propre " législation et de leur manière de gouverner; et ensuite parce que la " population locale y est principalement, sinon exclusivement, intéres- " sée."
Partant de ce double principe, les deux commissaires font observer que, jusqu'à une époque récente, aucune des colonies, sauf le Canada, n'a organisé de milice ni contribué aux frais de sa propre défense. " En " octroyant à nos colonies ", ajoutent-ils, " le don du self-government " politique, nous leur avons apporté l'un des éléments les plus importants de l'éducation nationale; mais l'habitude de la défense du terri- " toire {self^defence) constitue une partie non moins knportante de la "formation d'un peuple libre; et les habitants des colonies ne l'acquer- " ront jamais si nous assumons la tâche exclusive de les défendre."
Plus loin, ils reconnaissent " l'entière obligation qui incombe à la " Grande-Bretagne d'aider ses colonies à se défendre contre l'étranger"; mais ils maintiennent en même temps que l'Angleterre " accomplit ce "devoir lorsqu'elle donne ou offre ce concours à des conditions équita- " blés et libérales, et qu'elle n'est nullement tenue de décharger les colo- " nies de l'entière responsabilité de leur propre défense."
Ils posent également en principe que la flotte anglaise est l'arme principale que la Grande-Bretagne doit tenir à la disposition de toutes les colonies pour assurer leur protection; mais que la défense intérieure de chacune des possessions britanniques doit être organisée selon sa situation particulière. "L'invasion du Canada par toute autre puissance que par les Américains n'est pas même concevable." En conséquence, la défense du Canada doit être préparée en vue de cette seule éventualité. (1)
Ils abordent ensuite la solution pratique du problème, c'est-à-dire les mesures de défense que les colonies doivent adopter et la part de sacrifices qu'il leur faut encourir. Ils écartent sans hésitation l'argument de "l'intérêt commun" de la métropole et des colonies:
" Si l'Angleterre devait se considérer tenue de contribuer à la dé- " fense de ses colonies pour le seul intérêt qu'elle y trouve, on pourrait " répondre avec autant d'équité que l'obligation est réciproque et que " les colonies, ayant un intérêt considérable à maintenir la sécurité de
(1) Nous retrouverons la même doctrine à trente-six ans de distance, dans un mémoire du Colonial Defence Committee : pièce justificative 57.
"l'Angleterre, devraient contribuer automatiquement et habituellement " à la défense de Londres et de Portsmouth. Mais le terrain sur lequel " nous nous plaçons pour soutenir que l'Angleterre est tenue de contri- " buer à la défense de ses colonies, c'est que le gouvernement impérial " a le contrôle de la paix et de la guerre et qu'il est conséquemment tenu " en honneur et en devoir de protéger ses colonies contre les conséqucn- " ces de sa propre politique."
En conclusion, ils proposent de classer les colonies en deux catégories distinctes: celles dont la /défense intéresse plus particulièrement l'Angleterre, qui les garde comme postes militaires ou stations navales; et celles dont les habitants ont un intérêt primordial à protéger leurs biens et leurs territoires. Ils suggèrent d'exempter les premières de toute contribution et d'abandonner aux autres la responsabilité et le fardeau de leur propre défense — sous réserve de l'obligation de la métropole de leur venir en aide lorsqu'elles seront attaquées par une puissance étrangère. Cette obligation, répètent-ils, comme s'ils craignaient que les autorités impériales n'en soient pas suffisamment convaincues, "résulte " à nos yeux des relations particulières qui existent entre la mère-patrie "et les colonies et qui attribuent à celle-là l'autorité exclusive sur les " causes de paix et de guerre."
C'est, on le constate sans peine, la doctrine posée par lord Elgin en 1854. C'est aussi celle que les nationalistes canadiens ont opposée sans relâche aux entreprises des impérialistes, depuis la guerre d'Afrique jusqu'à la guerre actuelle; c'est le principe essentiellement britannique qu'ils ont invoqué contre la construction d'une flotte "canadienne en temps de paix, impériale en temps de guerre", et contre le vote d'une contribution à la marine impériale. C'est le même principe qu'ils opposent à la doctrine révolutionnaire, anti-britannique, de l'obligation morale ou légale du Canada de contribuer à la guerre que l'Angleterre a déclarée de son seul chef à l'Allemagne.
Le troisième commissaire, M. ELLIOTT, d'accord avec ses collègues sur tous les principes de gouvernement constitutionnel et de défense militaire, s'en sépare sur les conclusions (1). Il juge que ses collègues ne tiennent pas assez compte de l'intérêt primordial de la métropole à la conservation de ses possessions; il trouve injuste d'attribuer à toutes les colonies ■ autonomes ' une égale responsabilité et des charges uniformes, même pour leur propre défense.
En quelques paragraphes admirablement condensés, il peint la situation particulière de chacune des grandes dépendances autonomes. Il groupe les diverses colonies de la couronne selon leur position stratégique. Comme à ses collègues, le problème de la défense du Canada et des autres provinces anglaises de l'Amérique du Nord lui semble dominé tout entier par le voisinage des Etats-Unis. Cette situation impose à ces colonies des charges hors de toute proportion avec leurs ressources en hommes et en argent. Il rappelle les principes posés par lord Grey en 1851, par le duc de Newcastle et par sir George Grey en 1854, et rend témoignage au zèle que le gouvernement du Canada a déployé
(1) Pièce justificative 19.
pour répondre au désir des autorités impériales et accomplir sa part du traité.
Il en conclut qu'on ne saurait établir de règle uniforme pour toutes les colonies et que les provinces de l'Amérique du Nord en particulier méritent de recevoir une aide plus considérable de la métropole.
Aucun des trois commissaires ne songe à suggérer qu'une seule des colonies doit fournir un seul fantassin ni payer un seul denier pour la défense générale de l'Empire et la protection particulière du Royaume- Uni.
Ces deux rapports furent soumis à une commission parlementaire qui en délibéra longtemps (1).
L'un des membres les plus importants de la commission, lord STANLEY, tenta de faire prévaloir les vues exprimées par M. Elliott et d'établir une distinction entre les diverses colonies, selon les exigences de leur situation particulière. M. ADDERLEY se rallia aux conclusions de la majorité des commissaires. Il posa en principe:
" Que toute partie de l'Empire qui possède un gouvernement repré- '' sentatif doit pourvoir aux besoins de sa propre défense;
" Que la mère-patrie est tenue de soutenir ses colonies dans toutes " les guerres, et particulièrement dans celles qui sont les conséquences "de sa propre politique;
" Et qu'elle peut espérer en retour la coopération de ses colonies, " particulièrement dans les guerres qui les concernent."
Le président, M. Arthur MILLS, tenta de réconcilier les deux opinions tout en inclinant plutôt vers celles du commissaire Elliott et de lord Stanley. Il proposa de partager les colonies en deux groupes; de laisser à la Grande-Bretagne la charge exclusive de la défense des postes militaires, et d'abandonner aux autres colonies la plus large part de la responsabilité et du coût de leur défense contre les dangers " qui ne résultent pas de la politique impériale."
La majorité du comité repoussa cette distinction. Elle maintint cependant la classification en deux groupes. Elle recommanda que la charge de la défense des colonies militaires fût laissée à la mère-patrie.
" Quant aux dépendances proprement appelées colonies, auxquelles " se rattachent exclusivement les recommandations qui suivent sur l'orga- " nisation et le coût de la défense coloniale, l'application pratique de " ces recommandations, quant au temps et au lieu, doit nécessairement être " laissée à la discrétion du gouvernement de Sa Majesté, qui devra tenir " compte des ressources locales de chaque dépendance, des dangers " d'attaque extérieure auxquels elle est exposée, et aussi des exigences " générales de l'Empire. Cette réserve formulée, il semble à cette com- " mission que la responsabilité et le coût de la défense militaire de ces " dépendances doivent retomber principalement sur elles-mêmes."
La commission juge inopportun d'entrer en négociations avec chacune des colonies en particulier. Elle recommande l'application générale des principes posés en 1851 par lord Grey. Enfin, elle conclut à la nécessité de la concentration des troupes impériales dans le Royaume-
(1) Sessional Papers, 1862, No 17, 2ième partie. On trouvera des extraits du Rapport de la Commission à la pièce justificative 20.
Uni, la suprématie navale de l'Angleterre restant le moyen suprême de défense pour toutes les possessions de l'Empire. Ce rapport fut adopte le 11 juillet 1861.
Guerre de Sécession -Menaces de rupture avec les Etats-Unis
La révolte des Cipayes était à peine réprimée que la guerre de Sécession éclatait aux Etats-Unis. Les sympathies non déguisées de l'aristocratie anglaise pour les Sudistes, les nombreuses pirateries exercées par le corsaire anglais Alabama sur le commerce américain, et surtout la saisie des délégués des Etats Confédérés, Mason et Sewell, opérée violemment par le commandant d'un vaisseau de guerre américain à bord du paquebot anglais le Trent, faillirent à plusieurs reprises mettre l'Angleterre en conflit avec les Etats-Unis. Si la guerre avait éclaté, c'est le Canada qui aurait subi le choc des armées américaines. Comme en 1774 et en 1812, il aurait payé chèrement l'honneur d'appartenir à l'Empire britannique: il aurait versé son sang et subi de lourdes pertes matérielles pour soutenir un conflit qu'il n'avait "nullement provoqué" (1) puisqu'il résultait exclusivement de l'attitude et de la politique de l'Angleterre. C'était donc le temps ou jamais pour les autorités impériales de remplir l'engagement qu'elles avaient pris en 1851 et renouvelé à maintes reprises, "d'employer toutes les forces de l'Empire britannique à la défense de la province" (2). C'était bien l'occasion d'appliquer le principe posé, en 1860, par les commissaires impériaux : — " le gouvernement impérial a le contrôle de la paix et de la " guerre, et il est conséquemment tenu en honneur et en devoir de pro- " léger ses colonies contre les conséquences de sa propre politique."
Les ministres britanniques se préoccupèrent davantage de tirer parti du danger qui menaçait le Canada pour accélérer l'organisation de la milice et alourdir le poids des responsabilités et des charges de la colonie. A la demande d'armes et de munitions formulée par le gouvernement canadien, le duc de NEWCASTLE, rentré au ministère des Colonies, acquiesça avec peu d'empressement. Il prit soin de spécifier que ces armes n'étaient que prêtées et que les Canadiens devraient les rendre en bonne condition. Les ministres canadiens ayant fait observer qu'ils étaient dans une ignorance totale des intentions du gouvernement impérial à l'endroit des Etats-Unis, Sn Grâce ne daigna pas les éclairer (3).
Commission parlementaire canadienne Projet de loi de 1862
Le gouvernement canadien n'en resta pas moins fidèle à l'engagement pris en 1854. Au témoignage des commissaires britanniques, on Ta vu, le Canada était la seule colonie qui eut jusque-là fait des efforts sérieux et efficaces pour organiser sa milice et la défense de son terri-
(1) Lord Elgin, dans sa dépêche du 18 décembre 1854.
(2) Sir John Macdonald, dans son discours sur la loi de la Milice de 1855.
(3) On trouvera la plupart drs dépêches échangées à ce sujet dans les archives du parlement canadien : "Sessional Paper»", 18fi2, No 17, et 1863, No 15. Les plus importantes sont reproduites à la suite de cette étude, comme pièces justificatives.
loire. Le ministère Cartier-Macdonald, qui avait pris les rênes du pouvoir en 1858, répondit loyalement aux voeux exprimés par le parlement impérial en 1861 et aux exigences de la situation créée par la tension des rapports entre l'Angleterre et les Etats-Unis. Sur l'avis de lord HERBERT, ministre de la guerre, communiqué à Sir Edmund Head le 4 juillet 1801 (1), une commission spéciale fut chargée de —
" 1. — préparer un projet de réorganisation du département de " l'adjudant général de milice;
" 2. — rechercher le meilleur moyen de réorganiser la milice et de "mettre la défense de la province sur une base efficace et économique;
" 3. — préparer un ou plusieurs projets de loi sur ces divers sujets, " lesquels projets devront être soumis à la prochaine session du parle- " ment."
tLes membres de cette commission étaient MM. CARTIER, MAC- DONALD, GALT, MacNAB et TACHE, représentant le ministère, et les colonels LYSONS, T.-E. CAMPBELL et CAMERON. Ils présentèrent leur rapport au gouverneur, le 15 mars 1862. (2)
Dès le début, ils prennent soin d'indiquer les conditions particulières de la province et d'ouvrir Tes yeux des autorités impériales sur les dangers qui en résultent pour ses habitants:
" En formulant nos recommandations sur le meilleur moyen de " réorganiser la milice du Canada, nous avons pris pour base de nos " études les faits suivants dont l'évidence s'impose d'elle-même à tous " ceux qui connaissent la situation et les conditions particulières de la M province.
" 1. — Le Canada présente une frontière de plus de mille milles " d'étendue, ouverte à toute attaque par terre ou par eau;
" 2. — Il possède une population qui dépasse à peine 2,500,000 " âmes — moins que la population de Londres — éparpillée en petits "groupes d'inégale importance sur toute l'étendue du territoire;
" 3. — Le pays voisin est puissant; il contient une population énor- " méraent supérieure en nombre à celle du Canada; il possède des res- " sources immenses et de multiples voies de communication de premier " ordre, tant par terre que par eau, lesquelles partent du centre de la " république et rayonnent sur la plupart des points les plus vulnérables "de la frontière de la province;
" 4. — Le revenu d'un pays dépendant dans une large mesure du " chiffre de sa population, l'étendue de frontières que cette province est " appelée à défendre est nécessairement hors de proportion avec son " revenu."
Cette description ne s'applique-t-elle pas exactement à la situation actuelle du Canada? Nos jingos et nos parvenus parlent avec beaucoup de fracas et d'emphase de la croissance inouïe du Canada, en population et en richesses. Ils le représentent comme une nation puissante et redoutable, tenue en honneur de voler au secours de la "pauvre" Angleterre chancelante. Sans contester les progrès accomplis depuis un demisiècle, n'est-il pas rigoureusement exact d'affirmer que l'infériorité re-
(1) "Sesgional Papers", 1862, No 17, 4ème partie.
(2) Pièce justificative 21.
lative du Canada vis-à-vis de la Grande-Bretagne, en population, en richesses et en moyens d'action militaire, est plus grande encore en 1915 qu'en 1862? A l'un de nos politiciens vantards, qui parlait avec force hyperboles de la croissance mirobolante du Canada, M. SAMUEL, alors membre du cabinet britannique, faisait observer tranquillement que, depuis cinquante ans, la population du Royaume-Uni s'est accrue d'un chiffre supérieur à la population totale actuelle du Canada. La disproportion relative de la richesse des deux pays — trésor public et fortunes privées — est encore plus considérable aujourd'hui qu'elle ne l'était alors.
Quant à l'écrasante supériorité des Etats-Unis, à l'impossibilité pour le Canada actuel de défendre, non seulement contre les Américains, mais peut-être à brève échéance contre le Japon ou l'Allemagne, une frontière quatre fois plus étendue que celle de 1862 et aussi totalement dépourvue de moyens de défense, nul homme doué de raison n'osera contester que la situation est plus désavantageuse encore qu'en 1862.
Tout ce qui est changé, c'est la base de la politique adoptée par les gouvernants canadiens pour résoudre le problème de la défense nationale. On juge aujourd'hui que la meilleure manière de défendre le Canada, c'est de l'affaiblir davantage et de sacrifier le plus d'hommes et d'argent possible pour soutenir, à mille lieues de distance, une guerre que le Canada n'a "nullement provoquée", dans laquelle il n'a aucun intérêt immédiat et dont les causes et le règlement futur échappent totalement à l'action de son gouvernement. Les hommes de 1862 jugeaient et agissaient autrement. Fidèles au principe posé dès 1851, ils basèrent toute leur politique sur les besoins de la "défense de la province", ils décidèrent de recommander au parlement de porter le chiffre de la milice active à 50,000 hommes et celui de la réserve à un chiffre égal. Ceci entraînait l'achat de 100,000 fusils. Sur l'emploi de la milice en temps de guerre, ils suggérèrent, il est vrai, un texte beaucoup plus élastique que celui de 1855 (1); mais l'objet restait le même: la défense de la province.
Défaite du ministère Cartier Macdonald
On pourrait croire que les menaces de guerre avec les Etats-Unis auraient dû faciliter l'adoption du projet de loi et du budget de la défense. Ce fut le contraire qui arriva. Les Canadiens de cette époque, anglais comme français, n'avaient pas été empoisonnés par le virus impérialiste. Ils envisageaient tout autrement que les politiciens d'aujourd'hui le principe des relations entre la métropole et la colonie. Outrés de l'indifférence que l'Angleterre manifestait pour le sort du Canada, ils rejetèrent le projet et renversèrent le cabinet Cartier-Macdonald. On trouvera à la suite de cette étude de copieux extraits des débats parlementaires (2). J'ose en recommander la lecture attentive. On y puisera de lumineux enseignements singulièrement applicables à la situation actuelle. Je me borne ici à en signaler les traits les plus saillants.
(1) Pièce justificative 22.
(2) Pièce justificative 23.
Le projet fut déposé par l'honorable J.-A. MACDONALD, procureur général du Haut-Canada. En proposant la deuxième lecture du bill, il rappelle le contrat intervenu en 1854 entre le gouvernement du Royaume-Uni et celui de la province. Par ce traité, " le gouvernement impé- " rial s'est solennellement engagé à employer toutes les forces de J'Em- " pire à protéger le Canada contre toute agression de l'extérieur." Il a abandonné les Ordnance Lands à la province " à condition que nous " pourvoyions dans une certaine mesure à la défense de la province." Il rappelle ensuite la correspondance échangée en 1854 entre les deux gouvernements à l'occasion de la retraite des troupes impériales stationnées au Canada. " Le gouvernement impérial, dit-il, informa la Lé-
" gislature et le peuple du Canada qu'à l'avenir le Canada
"devra attendre de sa seule énergie le maintien de l'ordre intérieur et " la résistance aux attaques soudaines ou inattendues de bandes de ma- " raudeurs ou de flibustiers; et en retour de l'accomplissement de ce " devoir par la province, le gouvernement impérial a fort libéralement " abandonné au gouvernement provincial les terres mises en réserve " pour les fins de la défense militaire."
Le projet de loi actuel, comme la loi de 1855, " pourvoit à l'exécu- " tion de l'engagement pris envers le gouvernement impérial." Cet engagement se borne " à la défense de notre pays Nous devons
" autant que possible éviter de compliquer l'étude de cette mesure par
" des considérations sur ce que l'Angleterre fera pour nous En cas
" de guerre avec les Etats-Unis, l'Angleterre consentira sans aucun " doute à dépenser son dernier denier et son dernier homme pour notre " défense. C'est son devoir d'en agir ainsi; nous recevrons l'appui de " toutes ses forces; cependant nous avons le devoir évident d'organiser " une armée considérable et effective, dont l'objet sera de combattre " sur notre propre territoire, pour nos propres possessions, nos propres " privilèges et nos propres libertés."
C'est la déclaration la plus nettement nationaliste qui ait été faite, avant ou depuis l'établissement de la Confédération.
L'honorable Thomas LORANGER, ancien secrétaire provincial dans le ministère Macdonald-Cartier, fut l'un des premiers conservateurs qui se prononcèrent contre le projet de loi. Le principal motif de son opposition, c'est que le Canada ne possède aucune responsabilité souveraine. " Il est parfaitement compris, dit-il, que le Canada laissé à lui-même ne " ferait pas la guerre ou ne serait pas entraîné dans la guerre. Si le pays " entre en conflit avec une puissance étrangère, ce sera la conséquence " des querelles de l'Angleterre avec cette Puissance."
M. GALT appuie la mesure. Il n'y met pas d'enthousiasme. Il s'oppose à ce que le gouvernement paye le coût des armes à feu : " la dé- " pense qu'entraînera l'achat de 100,000 fusils est trop forte pour la " province et doit retomber à la charge du gouvernement impérial. " Ceci n'est que raisonnable. Si la sécurité du Canada est mise en dan- " ger à cause d'un conflit avec les Etats-Unis, ce sera la conséquence de
" la politique impériale et non celle de la politique coloniale Si le
" territoire canadien est transformé en champ de bataille, ce sera la " conséquence de la politique impériale; Formant partie de l'Em-
" pire, nous devons être prêts à partager ses dangers autant que sa pros- " périté. Si la mère-patrie était attaquée, ce serait notre devoir et notre " volonté de ne pas rester les bras croisés. D'autre part, nous avons Je " droit d'attendre de Ja mère-patrie, à l'heure du danger, l'appui et le " secours qui nous sont dûs et ne nous ont jamais fait défaut."
iM. ROSE, tout en appuyant la mesure, considère que la politique ministérieLle pose tout le problème des relations de la métropole et de la colonie. Il fait un bref historique des dépêches échangées entre les deux gouvernements. 11 signale le mouvement d'opinion favorable, en Angleterre, à l'abandon des colonies. Il ne croit pas au succès définitif de cette opinion. Il indique les dangers qui résultent de la situation particulière du Canada et les sacrifices considérables que Ja province a déjà faits pour aider la mère-patrie à le défendre. "Le Canada, dit-il, " a protégé ses pêcheries; et en pourvoyant aux moyens d'assurer sa paix " intérieure et la sécurité de ses propres frontières, il a fidèlement ac- ' compli sa part du traité conclu avec la mère-patrie."
M. LANGEVIN, futur successeur de Cartier, vient à Ja rescousse du ministère. " Si le Canada, dit-il, devient un pays indépendant — et " tout indique que telle est sa destinée — il est nécessaire que, même " sans tenir compte des menaces de l'heure actuelle, nous nous prépa- •' rions graduellement à faire face aux exigences qui se présenteront " alors."
C'est la répétition de l'argument qu'invoquaient, en 1855, M. Rankin et 'M. Loranger.
Rien n'y fit. Le ministère fut défait et le parti libéral appelé au pouvoir sous Ja direction de MM. John SandfieJd McDonald et Victor Sicotte.
Les ultraJoyalistes poussèrent des hurlements de dépit. Ils voyaient dans l'échec du projet de loi et du budget de la défense le prodrome de la chute de J'Empire. Telles de leurs lamentations rappellent à s'y méprendre les pronostics lugubres qui ont suivi le rejet par le Sénat de ia contribution de $35,000,000 à la flotte impériale, proposée par le ministère Borden en 1912. Alors comme aujourd'hui, les autorités impériales prirent les choses plus froidement que les jingos de la colonie. Le gouverneur, lord MONCK, communiqua aux autorités impériales le résultat des délibérations de Ja Chambre. Sa dépêche, en date du 10 juin 1862, contient ce passage intéressant:
"Je ne discute pas le droit du parlement provincial d'agir comme " il l'a fait et de pourvoir, à mon avis, avec trop de parcimonie à la dé- *' fense de son territoire. Je suis même prêt à reconnaître que les évé- " nements prouveront peut-être qu'en adoptant cette attitude, les repréu sentants du peuple de cette province ont fait preuve d'un jugement " plu» sûr que s'ils avaient adopté une autre ligne de conduite." (1)
Ministère McDonald-Sicotte
Le cabinet McDonald-Sicotte prit le pouvoir le 24 mai 1862. Le surlendemain, M. J.-A. MACDONALD pressa les représentants du minis-
(1) Pièce Justificative 24.
tère de donner à la Chambre un aperçu du programme des nouveaux ministres. Il en profita pour définir de nouveau l'attitude de son parti et la base des mesures de défense que le ministère défait avait proposées:
"Nous voulions que le Canada aide à l'accomplissement de l'enga- " gement pris par la nation britannique de mettre la totalité des forces " de l'Empire à notre disposition en cas d'invasion étrangère; mais que " devons-nous penser d'hommes qui ne veulent pas même étudier le " principe d'une loi dont l'objet est de les mettre en mesure de combat- " tre pour leur propre liberté, leur propre territoire, leur propre patrie?
" C'est maintenant l'heure de l'organisation [de la défense de la
"piovince] et celui-là sera traître au meilleur intérêt du pays qui refu- " serait de démontrer par ses arguments et par son vote, et par tous les " moyens à sa disposition, la nécessité de nous armer sans délai pour "défendre notre pays et nos personnes."
En l'absence des ministres, tenus par les usages britanniques à la réélection, c'est M. Loranger et le colonel Rankin, dont l'opposition au projet de loi a contribué à la défaite du ministère conservateur, qui communiquent à la Chambre les intentions des nouveaux ministres:.
M. LORANGER est bref: "Le gouvernement, déclare-t-il, va pren- " dre, sous l'autorité des lois existantes, des mesures propres à assurer
"Ja défense militaire du pays Je ne puis concevoir qu'aucun
" désappointement puisse se manifester en Angleterre, puisque cette
"mesure n'était pas exigée par l'Angleterre Ceux qui ont voté
" contre le bill ne sont pas déloyaux; ils sont aussi Joyaux que leurs " ancêtres; mais ils veulent une loi de la milice en harmonie avec la vo- " lonté et les ressources du pays."
Le colonel RANKIN, vieil officier loyaliste — il a pris une part active à la répression de l'insurrection de 1837, — fait précéder sa déclaration ministérielle d'une charge à fond de train contre la politique du gouvernement impérial:
" Nous ne pouvons être en guerre qu'à cause de la politique impé- " riale. Nous n'avons pas le pouvoir de déclarer la guerre. Aucun co"- " flit armé ne peut surgir d'aucune dispute entre Je gouvernement des " Etats-Unis et le gouvernement de la province. Par contre, nous som- " mes exposés, à toute heure, à voir notre pays envahi et dévasté d'une " extrémité à l'autre par les armées de nos puissants voisins, en consé- " quence de quelque cause analogue à l'attaque outrageante contre le " Trent. Si la guerre avait surgi de ce malheureux incident, nous, les " Canadiens, mettant de côté toute considération égoïste, poussés par " notre attachement généreux à ce drapeau, emblème de tant de souve- " nirs glorieux, nous aurions pris les armes, comme un seul homme, " pour soutenir la cause et l'honneur de l'Angleterre. Mais après la " guerre, quand chaque ville et chaque vilJage de notre pays auraient " été réduits en cendres et rasés jusqu'au sol, on nous aurait remerciés "de notre loyauté; puis l'on nous aurait permis de reconstruire nos " foyers et de réparer de notre mieux les brèches faites à nos fortunes " dilapidées. On nous aurait laissé Ja consolation de penser qu'après * avoir porté tout le poids d'une guerre qui n'aurait eu rien de commun
rr-26 —
" avec nos intérêts, après avoir largement versé notre sang et sacrifié " nos vies, nous aurions gagné le droit de continuer à nous appeler bri- " tanniques. J'ai la prétention de ne le céder à personne dans mon atta- " chement aux institutions britanniques et ma réelle loyauté à la Cou- " ronne; mais la loyauté est une chose et la servilité une autre. Malheu- " reusement, dans ce pays, on confond souvent la seconde qualité avec " la première."
Que dirait-il du dévergondage de servilisme qui inonde le pays depuis quinze ans, depuis un an surtout?
Cet homme de bon sens rappelle les jours sombres de 1837. Il a lui-même reçu des autorités britanniques l'ordre de dévaster les campagnes canadiennes et de châtier sans distinction innocents et coupables. A quelques années de là, il a vu avec stupeur les mêmes autorités approuver et sanctionner une loi qui indemnisait les coupables comme les innocents des pertes qu'ils avaient subies. " L'expérience du passé, ** ajoute-t-il, devrait nous servir de leçon pour l'avenir. Nous ne de- " vrions jamais oublier que comme Canadiens et comme colo- " niaux, nous ne pouvons être entraînés dans aucune guerre " avec aucune puissance étrangère. Ce ne peut être que comme sujets " britanniques et pour la défense des droits britanniques. Et si ja- " mais une nation ennemie envahit notre territoire pour des causes " qui échappent aux autorités de la province, nous avons le droit d'être M protégés comme toute partie de l'Angleterre elle-même. Si là n'est pas ** la condition du lien qui nous unit à la mère-patrie, je déclare que le " plus tôt ce lien sera rompu, le mieux ce sera pour tout le monde."
Il lit ensuite à la Chambre et fait consigner dans le compte rendu des débats une dépêche, en date du 3 mai 1841, de lord John RUSSELL, alors ministre des Colonies dans le cabinet Melbourne, adressée à lord Sydenham, premier gouverneur des Canadas-Unis.
Cette dépêche indique que la politique formulée dix ans plus tard par lord Grey sous la direction de lord John Russell, devenu premier ministre, avait déjà commencé à prendre corps (1).
Le colonel RANKIN ajoute: "Parler de mettre le Canada en état " de défense contre la puissance américaine est aussi absurde que de
"demander à la souris de défier l'éléphant Les Etats-Unis
"n'entretiennent aucune animosité contre nous comme Canadiens; s'ils " éprouvent quelque sentiment de cette nature, ce n'est pas contre nous-
" mêmes, mais contre le lien qui nous unit à la Grande-Bretagne
" Néanmoins, nous avons des devoirs et des responsabilités et nous de- " vons y faire face dans un esprit de véritable loyauté et patriotis-
" me Je suis autorisé par le ministère à déclarer qu'une légis-
" lation sera présentée afin de réorganiser là milice d'une manière plus
"efficace et plus pratique que la loi actuelle ne le permet Tout
" en soutenant que nous n'avons rien à craindre du gouvernement des " Etats-Unis, je reconnais, néanmoins, que nous pouvons être exposés, " dans un avenir prochain, à l'attaque de bandes de maraudeurs en ré- " volte contre les lois de leur pays et contre celles de toutes les nations."
(1) Pièce justificative 6.
— C'était la prévision des incursions féniennes. — " C'est notre devoir " manifeste, comme Canadiens, de nous prémunir contre ce danger. "' C'est notre devoir indiscutable de maintenir une force armée dont " l'objet sera non seulement de maintenir l'autorité civile sur notre " propre territoire mais de résister à tonte attaque injuste, d'où qu'elle " vienne."
La neutralité du Canada
L'un des nouveaux ministres était Thomas d'Arcy McGEE. Comme tous ses collègues, il dut faire renouveler son mandat parlementaire. Dans son manifeste, il traita, avec l'ampleur de vues qui le caractérisait, le problème des relations impériales. Il proclama hardiment la doctrine de la neutralité du Canada.
" Je suis fermement convaincu, disait-il, que le lien qui nous rat- " tache à la mère-patrie doit nous rester cher et que ce sentiment ne " doit céder le pas qu'à l'amour de nos propres institutions. Après * notre devoir envers l'Angleterre vient celui de cultiver notre entente " cordiale avec les Etats-Unis." — Ces paroles étaient prononcées au moment où l'Angleterre et les Etats-Unis étaient encore sur le point d'en venir aux prises. — " M'inspirant de ces maximes comme de celles qui " doivent nous guider d'un côté comme de l'autre, je persiste à croire "qu'il faut faire attribuer au Canada un status international qui le pré- " serve mieux que toute force armée et qui mette son territoire à l'abri " de guerres sanglantes, résultant de querelles qu'elle ne peut ni provo-
" quer ni éviter un arrangement analogue à celui qui a établi la
" neutralité de la Grèce en 1831 et la neutralité de la Belgique en 1839 " (acclamations). Avec un arrangement de cette nature, notre milice " suffirait amplement à la défense intérieure, et la Grande-Bretagne se- " rait honorablement déchargée des ennuis et de la dépense que lui " cause l'entretien de ses garnisons au Canada."
Cette audacieuse déclaration de neutralité ne scandalisa personne. Les électeurs de Montréal-Ouest l'acclamèrent; le gouverneur-général accepta comme l'un de ses conseillers le rebelle qui l'avait prononcée (1) ; et quatre ans plus tard, Macdonald et Cartier tendaient la main à d'Arcy McGee qui devenait comme eux l'un des pères de la Confédération canadienne.
Les Canadiens de cette époque, on le voit, avaient une conception nette et fière de leurs droits et de leurs devoirs nationaux. Ils exerçaient sans contrainte et sans hypocrisie toutes leurs libertés de sujets britanniques et de citoyens du Canada. Us n'hésitaient nullement à parler de neutralité, d'indépendance ou d'annexion. Et personne, en Angleterre, ne songeait à les taxer de trahison ou d'incivisme. Seule, une petite bande d'ultra-loyalistes coloniaux tenait le langage insensé et servile qui est devenu de nos jours le leit-motiv de tous nos politiciens et de la plupart de nos journalistes.
Sur l'obligation de la Grande-Bretagne de soutenir seule le fardeau de la défense générale de l'Empire, tous — John-A. Macdonald et Do-
(1) Ce discours parut si important qu'on jugea à propos d'en reproduire le compterendu à la suite du procès verbal des débats parlementaires de 1862. Pièce justificative 23.
rion, Sandfield McDonald et Cartier, Galt et Langevin — étaient d'accord. Ils ne différaient que sur le degré de responsabilité que la colonie devait prendre dans l'organisation de sa propre défense. Celui qui Oût alors prétendu que le Canada, privé de toute autorité sur la politique impériale, doit participer activement aux guerres de l'Angleterre en dehors du territoire canadien, eût été à juste titre tenu pour mauvais patriote et conspué comme ennemi de son pays.
Correspondance de 1862 — Fière attitude des ministres canadiens
Avant de faire proroger la session qui avait vu la chute du cabinet conservateur, le nouveau ministère fit voter quelques amendements à la loi -de la Milice.
Durant les vacances parlementaires, il s'échangea entre les autorités impériales et le gouvernement canadien une correspondance qu'on trouvera tout entière reproduite à la suite de cette étude (1). Ces pièces méritent une étude attentive. Elles offrent un intérêt tout actuel. Elles jettent un jour lumineux et décisif sur la nature et la portée des droits et des obligations réciproques de la métropole et de la colonie.
Le 21 août 1862, le duc de NEWCASTLE communique à lord Monck l'impression produite en Angleterre par le rejet du projet de loi de la milice; et il suggère les mesures à prendre pour tirer le meilleur parti de Ja situation et assurer la défense de la province.
Il ne cache pas son désappointement de l'échec subi par le cabinet Cartier-Macdonald. "Il est indéniable que le rejet du bill a produit une impression désavantageuse sur l'esprit du peuple anglais."
" J'ai confiance, ajoute-t-il, que l'esprit général de ces délibéra- " tions" — au parlement britannique sur le rejet du projet de loi de la milice canadienne — " ne donnera pas lieu à une fausse interprétation. "Je pense avec une égale confiance que l'on ne commettra pas l'erreur " de voir dans la présente dépêche la moindre trace de méfiance à l'en- " droit des Canadiens ni une modification des vues Que le gouvernement " de Sa Majesté a fréquemment exprimées sur les relations qui doivent
"exister entre l'Angleterre et la colonie Le gouvernement de Sa
" Majesté ne conclut pas du rejet de cette mesure que le gouvernement " ou le peuple du Canada répugnent à faire le nécessaire pour assurer " leur propre défense; mais il regrette qu'en ce moment ils se soient " exposés à une fausse interprétation de leurs motifs et de leurs inten- " tions, non seulement en Angleterre, mais aux Etats-Unis.
" Le gouvernement de Sa Majesté n'a ni le droit ni Je désir d'inter- " venir dans la politique des partis au Canada; et il n'exprimerait au- " cun souci du récent changement de ministère, si ce changement n'était " pas lié à un événement qui semble suggérer des doutes sur le patrio- " tisme du peuple canadien."
Il signale le danger toujours possible, quoique improbable, d'une attaque des Etats-Unis; et il ajoute:
(1) Pièces justificatives 24 à 28.
"De plus, l'importance croissante de la colonie et son attachement " à ses libres institutions augmentent chaque jour pour elle la nécessité "de posséder Jes moyens efficaces de défense sans lesquels la liberté "d'aucune institution n'est assurée.... C'est l'opinion des meilleures " autorités militaires qu'aucun corps de troupes que l'Angleterre pour- " rait envoyer ne serait en état, sans l'aide efficace des Canadiens, d'as- " surer la sécurité du Canada. Non seulement est-il impossible d'envoyer un nombre suffisant de troupes; mais fût-il possible de quadru- " pler le nombre de celles qui se trouvent aujourd'hui dans les posses- " sions britanniques de l'Amérique du Nord, elles ne suffiraient pas à " couvrir toute la frontière. Un pays de cette nature doit trouver son "principal appui dans sa propre population. . .
" Ce n'est donc pas la mauvaise vo'lonté du gouvernement de Sa " Majesté ni son impuissance à fournir un nombre suffisant de troupes, "dont je veux vous persuader; mais l'inutilité de ces troupes, si elles " ne sont pas appuyées par une force adéquate de milice."
Nous retrouverons cette note dans le rapport du colonel Jervois, en 1865 (1).
Ces déclarations remarquables par leur nette franchise s'imposent à la réflexion de ceux qui prétendent sans cesse que la protection de l'Angleterre a toujours assuré et assure encore la sécurité du Canada. La situation n'a pas changé depuis un demi-siècle; ou plutôt tout indique que l'Angleterre serait plus impuissante aujourd'hui qu'en 1862 à protéger le Canada contre les Etats-Unis.
Le ministre entre ensuite dans le détail des mesures qu'il soumet à l'étude du gouvernement canadien pour renforcer les forces de défense de la colonie. Il suggère la coopération des diverses provinces — Canada, Nouveau-Brunswick et Nouvelle-Ecosse — afin de donner à ces mesures une cohésion efficace. Retenons cette pensée: ce fut l'un des motifs principaux qui poussèrent les hommes d'Etat anglais à favoriser la fédération des provinces. Nous en retrouverons la preuve plus loin.
Mais dans l'ordre des principes constitutionnels, le passage le plus original de cette dépêche est celui où le ministre des Colonies suggère au gouvernement canadien de soustraire le budget de la défense aux fluctuations des majorités parlementaires:
" Quelles que soient les autres mesures qui pourront être prises "pour améliorer l'organisation de la milice, il paraît d'importance " essentielle au gouvernement de Sa Majesté que la direction de cette " milice et l'appropriation des deniers destinés à son entretien soient " soustraites à l'action perturbatrice des luttes politiques ordinaires. A " moins que cela ne soit fait, il ne peut y avoir aucune assurance que, "dans le choix des officiers et dans d'autres matières d'un caractère " purement militaire, l'on n'ait d'autre objet que l'efficacité de la milice. " Si ma démarche ne devait pas être considérée comme une ingérence " abusive dans les privilèges des représentants du peuple, j'inclinerais " à suggérer que le budget de la milice, ou du moins une proportion dé- " terminée de ce budget, fût défrayée à même les fonds consolidés du " Canada ou votés pour une période de trois ou cinq années."
(1) Pièce justificative 31.
En dépit do la formule courtoise et prudente, cette suggestion fit bondir les ministres canadiens. Néanmoins ils prirent tout Je temps nécessaire pour répondre au ministre des Colonies. Us ne le firent que deux mois plus tard, le 28 octobre 1862. Afin de donner un caractère plus solennel à leur protestation, ils en firent l'objet d'un RAPPORT officiel du CONSEIL EXECUTIF. Dans ce document d'une haute importance, ils discutent point par point chacune des mesures suggérées par le duc de Newcastle. Us expliquent d'abord les causes et des motifs qui ont entraîné le rejet du projet de loi proposé par leurs prédécesseurs:
** Le rejet de cette mesure par la majorité de l'Assemblée législative " n'a pas été la résultante de combinaisons de partis, mais de la con- " viction bien arrêtée que le principe de la loi ne répondait pas aux be- " soins du moment, que ses dispositifs principaux étaient nuisibles à la ? province et que Jes ressources financières applicables aux fins mili- ** taires ne suffiraient pas à couvrir la dépense qu'aurait entraînée l'ap- "plication de la loi."
Us donnent ensuite de longues et précises explications sur les mesures qu'ils ont adoptées pour renforcer la milice et organiser Ja défense du territoire; et ils ajoutent:
" Les conseillers de Votre Excellence " — ils s'adressent naturellement au gouverneur, leur intermédiaire constitutionnel auprès du gouvernement impérial — " se sont donc efforcés d'adopter la politique " qu'ils jugent la plus conforme aux conditions de la province et aux " moeurs de ses habitants. C'est en toute confiance qu'ils présentent le " résultat de leurs efforts et les mesures qu'ils sont prêts à mettre à exé- " cution afin de prouver leur détermination de remplir leur devoir en " tout ce qui concerne la défense de la province."
Le duc avait suggéré d'enrôler et d'entraîner une force de 50,000 hommes. Cette proposition, répondent les ministres canadiens, n'est pas nouvelle. C'est précisément le projet que leurs prédécesseurs avaient formé et que la Législature a rejeté. " Les conseillers de Votre " Excellence ne peuvent lui cacher que dans leur opinion la province " est opposée au maintien d'une force armée qui perturberait gravement " l'industrie et entamerait les ressources de la province dans une mesure " qui ne serait justifiable qu'en temps de danger imminent ou de guerre " déclarée.
" Le peuple canadien ne faisant rien pour amener une rupture avec " les Etats-Unis et n'ayant aucune connaissance de l'intention que le " gouvernement de Sa Majesté peut avoir de poursuivre une politique " d'où résulterait une calamité si effroyable, refuse de s'imposer des far- " deaux extraordinaires. Les Canadiens considèrent que si la guerre " éclate, aucune de leurs actions n'en sera la cause; ils n'inclinent nul- " lement à faire aucune démarche qui semblerait prévoir et peut-être " provoquer un état de choses qui serait désastreux pour chacun des in- " térêts de la province. C'est en se plaçant sur ce terrain que les repré- '' sentants du peuple canadien, réunis en parlement, ont rejeté la propo- " sition d'organiser une force de 50,000 hommes ou même d'engager la "province à fournir une force beaucoup moins considérable "
" Les conseillers de Votre Excellence croient qu'aucun ministère * qui tenterait de mettre à exécution le projet suggéré par Sa Grâce [le *duc de Newcastle] ne pourrait continuer d'exister."
Ils ne se bornent pas à invoquer le principe constitutionnel posé par les autorités impériales elles-mêmes — l'irresponsabilité de la colonie dans les questions de paix et de guerre, — ni à se dérober derrière les répugnances du peuple; ils objectent avec une égale force les nombreuses et lourdes exigences économiques de la province et la nécessité d'y pourvoir à J'aide de capitaux étrangers.
" Ils maintiennent qu'ils conserveront la confiance des capitalistes " européens en proportionnant avec prudence les dépenses de la pro- " vince à ses revenus, plutôt qu'en se lançant dans des entreprises ha- " sardeuses (schemes), quelque louables qu'elles soient en elles-mêmes,
"qui dépassent les ressources possibles du peuple canadien Us
" persistent à croire qu'ils sont et doivent rester les meilleurs juges de " l'effort possible du crédit de la province. Ils sont prêts, à certaines " conditions, à charger ce crédit des dettes qu'entraînera la construc- " tion du chemin de fer Intercolonial " — entreprise alors jugée en Angleterre comme au Canada d'intérêt impérial; — "mais ils ne sont pas " prêts à se lancer dans des dépenses extravagantes pour établir un " régime militaire qui répugne au peuple canadien, qui dépasse, hors de " toute proportion, les ressources du Canada et que n'exige aucune des " circonstances jusqu'ici connues au Canada."
Autonomie des Parlements coloniaux
Mais celle des suggestions du duc de Newcastle qui suscite la protestation la plus énergique des ministres canadiens et leur affirmation péremptoire des droits et des privilèges constitutionnels de la Législature, c'est celle qui a trait au budget de la défense.
" Sa Grâce est évidemment persuadée que cette proposition revêt " l'aspect d'une ingérence dans les privilèges des représentants du peu- " pie; et il est certain que toute mesure susceptible d'une telle interpré- " tation ne sera jamais et ne devrait jamais être même examinée (enter- " tained) par un peuple qui a hérité des libertés garanties par la cons- " titution britannique. Le parlement impérial se réserve avec un soin " jaloux le choix des moyens propres à maintenir les forces militaires "et navales de l'Empire. Il vote son budget chaque année; et le plus " puissant des ministres n'a encore osé suggérer à la Chambre des "Communes d'abandonner pour cinq ans son autorité et son contrôle. "Si 'l'action perturbatrice des luttes politiques ordinaires' est une rai- " son suffisante pour enlever au parlement la direction ultime des pré- " paratifs militaires, cette raison est, à tous les points de vue, aussi vala- " ble en Angleterre qu'au Canada. Ce que la Chambre des Communes " refuserait de considérer en toute circonstance même périlleuse, il " n'est pas probable que la Législature du Canada s'y prête davantage. "Quels que soient les maux inhérents aux institutions représentatives, "le peuple d'une province britannique ne peut oublier qu'ils sont insi- " gnifiants si on les compare à ceux qui sont inséparables du pouvoir " arbitraire. Les libertés populaires ne sont en sûreté que lorsque J'ac-
" tion du peuple contient et guide la politique de ceux qui sont investis " du pouvoir de gouverner le pays. Le peuple n'est à l'abri du despo- " tisme militaire, exercé par un gouvernement corrompu, que lorsqu'il " porte en ses mains le pouvoir de contrôler te budget nécessaire au " maintien de l'organisme militaire."
Ils abordent ensuite la seconde proposition du ministre des Colonies: une entente commune des diverses provinces britanniques de l'Amérique du Nord dont l'objet serait de fortifier et de coordonner leurs ressources militaires et leurs moyens de défense.
" Les détails de cette union, objectent-ils, 'émaneraient du secrétaire d'Etat': son fonctionnement échapperait entièrement à Pauto- " rite des diverses législatures locales. Les conseillers de Votre Excel- " lence n'hésitent nullement à exprimer l'opinion qu'une alliance de
"cette nature ne saurait être même considérée à l'heure actuelle
" Il ne peut y avoir d'union intercoloniale d'aucune nature tant qu'il " n'existera pas de meilleures voies de communication entre les pro- " vinces. En supposant que cette union se consomme plus tard, il est " également certain que les provinces ne contribueront jamais à un sys- " tème coûteux de défense à moins qu'il ne soit sujet à leur propre auto- " rite. Parlant pour le Canada, les conseillers de Votre Excellence sont " convaincus que cette province persistera à réclamer le droit exclusif " de déterminer la dépense des deniers publics.
" Les conseillers de Votre Excellence abordent maintenant le principe général qui sert de base à l'argumentation de Sa Grâce: le droit " au self-government -emtraîne l'obligation corrélative de pourvoir à la "défense du territoire. Dans l'abstrait, cette proposition est indiscutable; mais elle n'est indiscutable que pour les gouvernements des " Etats souverains. On ne saurait dire qu'elle s'applique an même degré " entre une colonie et sa métropole. Les colonies britanniques sont for- " cées de subir toutes les conséquences des conflits qui résultent de la " politique poursuivie par le gouvernement de Sa Majesté dans l'intérêt " général de l'Empire. Il ne suffit pas qu'une colonie, pourvue du " self-government, veille à la préservation de la paix et de l'ordre inté- " rieurs. Il ne suffit pas qu'une colonie soit forcée de subir toutes les " conséquences d'une ligne d'action dont le point de départ échappe " aux délibérations de ses propres législateurs et dont ils sont totale- " ment impuissants à déterminer la direction et la fin. On prétend que ' le lien colonial entraîne une responsabilité additionnelle. La colonie " sera non seulement le théâtre d'hostilités désastreuses : elle devra " fournir sa quotc part des forces impériales et sa contribution des dé- " penses nécessaires à leur entretien."
Cette prétention nouvelle, les ministres canadiens la combattent avec énergie. Des archives du gouvernement impérial, ils tirent la preuve que la situation du Canada est unique dans l'Empire. Aucun effort, aucun sacrifice, que les Canadiens pourraient faire ne suffiraient à les protéger contre une agression de leurs puissants voisins. " Jus- " qu'ici, ils ont, dans une certaine mesure, trouvé leur sécurité dans le "fait qu'ils ne peuvent concevoir aucune circonstance où ils seront eux- " mêmes les provocateurs d'une guerre avec les Etats-Unis. Si le Ca-
" nada devenait cependant le théâtre d'une guerre résultant de la poli- 44 tique impériale, les Canadiens, tout en unissant leurs efforts pour dé- " fendre leur territoire, n'en seraient pas moins obligés de compter "principalement sur les ressources de l'Empire pour assurer leur pro- ** tection; et c'est leur opinion qu'en ce cas, ils auraient le droit de comp- " ter sur toutes les forces de l'Empire pour les aider dans leur résis- 44 tance.''
Us rappellent les sacrifices que les Canadiens ont faits dans le passé, comme 'sujets de Sa Majesté'. Us insistent de nouveau sur le fait qu'aucune autre partie de l'Empire n'est aussi exposée que le Canada à l'invasion étrangère:
" En cas de guerre avec les Etats-Unis, aucune combinaison proba- " ble des troupes régulières et de la milice ne sauverait notre territoire "de l'invasion; aucune victoire, telle que la confiance la plus optimiste "puisse l'espérer, n'empêcherait les régions les plus florissantes de la " province d'être transformées en champs de bataille. Notre commerce " et notre industrie seraient paralysés. Nos plus riches régions agri- " coles seraient dévastées; nos villes et nos villages détruits; nos foyers, " heureux en temps de paix, verraient la guerre leur apporter la misère; " — et tout ceci serait le résultat d'événements dont la cause initiale ne " pourrait en aucune manière être attribuée au Canada.
" Les conseillers de Votre Excellence rappellent ces conditions "particulières de la colonie afin de démontrer l'injustice des exigences " basées sur ce que l'on prétend être l'égoïsme et la négligence du Cana- " da. Us se bornent à signaler des conséquences qu'il serait criminel " de cacher et des dangers dont il serait insensé de contester l'exis- " tence."
Us réitèrent leur détermination de poursuivre la ligne de conduite qu'ils ont adoptée; et ils concluent avec la même franchise et la même fermeté :
" Leur souci est de faire tout ce qui doit être fait, et de le faire de " manière à mériter l'approbation de la province. Us ont le droit d'exi- " ger que leurs efforts soient jugés selon le tempérament du pays et à la "lumière des faits qui les ont inspirés. Us ont confiance que le temps " justifiera victorieusement la sagacité de leurs mesures et le loyalisme " du peuple canadien; et ils seront heureux d'apprendre que ses efforts " reçoivent l'approbation du gouvernement de Sa Majesté. Mais que cet " espoir se réalise ou non, il leur suffit de savoir que leurs actes sont " conformes aux désirs et aux intérêts du peuple canadien. C'est le peu- " pie du Canada qui leur a confié la responsabilité du pouvoir qu'ils " détiennent actuellement; ils sont tenus en toute circonstance de res- " pecter sa volonté."
Tel est le langage fier et digne que les hommes d'Etat canadiens savaient alors faire entendre aux maîtres de l'Empire. Nous verrons dans un instant que les chefs du parti conservateui , Macdonald, Cartier, Campbell, ne parlaient pas autrement et comprenaient de la même manière que leurs adversaires leurs responsabilités de chefs d'Etat. Les uns et les autres avaient une conception nette et juste des droits et des obligations réciproques de la métropole et de la colonie.
Le gouverneur général, lord MONCK, n'éprouva aucun scrupule à transmettre ce langage énergique au ministre des Colonies. Tout en regrettant, du point de vue des intérêts impériaux, le ralentissement des préparatifs de guerre, il ne pouvait s'empêcher, — nous l'avons vu par sa dépêche du 10 juin 1862, — de juger que ses nouveaux ministres n'avaient pas tout à fait tort. Il accompagne leur mémoire du 28 octobre d'une dépêche, en date du 30, dans laquelle, loin de blâmer l'attitude et le langage de ses ministres, il semble plutôt incliner dans leur sens:
" Je n'entrerai pas ", écrit-il au duc de Newcastle, " dans la discus- " sion de théories abstraites sur les relations qui doivent exister entre " l'Angleterre et ses colonies au sujet de la défense coloniale. Les termes "mêmes de la dépêche de Votre Grâce [du 21 août 1862] Indiquent " qu'elle est purement suggestive et ne prétend nullement faire acte " d'autorité en déterminant la proportion des contributions respectives " que la mère-patrie et la colonie doivent faire pour cet objet. L'admis- " sion faite par le gouvernement de la colonie que tout ce qu'il entre- " prendra dans ce sens sera d'une nature défensive prouve que s'il existe " une divergence de vues entre Votre Grâce et le Conseil Exécutif du " Canada, ce n'est qu'une question de degré et non de principe."
" Mon devoir, ajoute-t-il, est de m' appliquer plutôt à tirer parti des " propositions pratiques suggérées par mes aviseurs." Il approuve les unes et condamne les autres comme inefficaces, mais sans songer aucunement à faire prévaloir ses avis.
Il informe le ministre qu'il a consulté le lieutenant-gouverneur du Nouveau-Brunswick et celui de la Nouvelle-Ecosse sur le projet d'une entente commune entre les trois provinces et que leurs réponses corroborent l'opinion des ministres canadiens. " Je ne crois pas moi-même, " conclut-il, que le projet agréerait soit aux Canadiens, soit aux habi- " tants des provinces inférieures."
Les autorités impériales baissent pavillon
Cette dure rebuffade ne semble pas avoir indigné ni scandalisé les autorités impériales. Dans sa réponse, en date du 20 décembre 1862, le duc de NEWCASTLE exprime son regret de l'opposition faite par le gouvernement canadien aux diverses mesures qu'il a suggérées. Il atteste que ses conseils étaient inspirés par le seul désir d'aider la colonie à protéger ses propres libertés; et il termine par ces considérations intéressantes:
" Loin de moi le désir (qui semble impliqué dans le rapport de vos " ministres) de restreindre l'autorité du parlement canadien sur ses "propres affaires. D'autre part, la somme des efforts que l'Angleterre "pourrait faire avec quelque avantage dépend forcément, dans une "large mesure, de la manière dont cette autorité s'exerce, c'est-à-dire "de la disposition du gouvernement et du peuple de la province à pro- " téger la colonie. Ma dépêche [du 21 août] suggère que les Canadiens "eux-mêmes, et non le parlement impérial, légifèrent sur la milice: il " est donc difficile de comprendre que le Conseil Exécutif [du Canada] " puisse justifier une telle crainte de voir entraver ses libertés.
" Ces considérations démontrent que les doctrines générales énon- " cées dans le rapport s'appliquent peu aux conditions particulières et " actuelles du Canada et qu'elles n'opposent qu'une faible argumentation " aux démarches que j'ai suggérées. Néanmoins, je n'ai nul désir de "presser l'adoption de ces mesures; car c'est sur vos ministres et sur " le parlement du Canada que doit retomber la responsabilité de l'adop- "tion de mesures efficaces pour coopérer avec la mère-patrie dans ses " efforts pour assurer la protection de la province.
" Le rapport insiste longuement sur le fait que le gouvernement et * le parlement de l'Empire déterminent la politique étrangère dont dé- " pendent la paix 2t la guerre, et que le Canada n'exerce aucune auto- ** rite sur les relations de l'Empire avec les puissances étrangères. " D'accord avec votre Conseil Exécutif, je vois en cela une condition "d'importance capitale: elle touche à la base même des relations [ac- " tuelles ou possibles] entre la mère-patrie et ses colonies au sujet de la " défense militaire et navale. Le Canada peut assurément se voir entraîné " dans des guerres impériales où il n'aura aucun intérêt immédiat. Vos " ministres reviennent à plusieurs reprises sur ce point. Néanmoins, " ils ne peuvent manquer de considérer que le Canada a tout de même " un intérêt manifeste, en toute circonstance, à contribuer au main- " tien de la puissance de l'Empire dont il forme une partie si impor- " tante et qui se rattache si essentiellement au maintien de sa propre " indépendance et de sa situation importante dans le monde.
" La guerre avec le Canada veut dire la guerre avec l'Angleterre, — " non seulement en Canada mais sur toute mer et sur toute terre, où " qu'elle soit située, où se trouve la nation qui l'attaque. La sécurité du " Canada dépend principalement de la connaissance qu'a le monde en- " tier du fait que le Canada fait partie de l'Empire britannique. Il ne "résulte pas de ce fait que le Royaume-Uni peut consentir ou suffire à " maintenir à ses frais au Canada un nombre illimité de troupes, même " en temps de guerre, et encore moins en temps de paix; et il reste in- " dubitable que la défense du territoire canadien doit dépendre princi- " paiement du peuple canadien lui-même."
Hommes d'Etat d'autrefois et politiciens d'aujourd'hui
Cette correspondance est, je le répète, d'une importance capitale. Elle détermine et circonscrit l'application des principes énoncés depuis la dépêche initiale de lord Grey, écrite en 1851. Durant cette courte période de douze années, la Grande-Bretagne et le Canada se sont trouvés en présence de toutes les éventualités qui peuvent entraîner l'exécution de cette politque et la contribution respective de la métropole et de la colonie à la défense générale de l'Empire et à la protection particulière du Canada: guerre de l'Angleterre totalement étrangère au Canada — celle de Crimée; crise intérieure formidable aux Indes; danger imminent d'une guerre avec les Etats-Unis — la seule qui puisse menacer sérieusement le Canada. Toutes ces péripéties diverses, loin d'altérer les principes et l'application de la politique formulée par lord Grey et acceptée par le cabinet MacNab-Taché, les affermissent davantage. Anglais, — torys ou whigs, — et Canadiens, — conservateurs ou libéraux, —
sont tous d'accord pour reconnaître et affirmer que l'Angleterre, seule responsable de la politique étrangère d'où découlent la paix et la guerre, doit seule pourvoir à la défense générale de l'Empire, et que le Canada, autonome chez lui mais inexistant comme nation souveraine et responsable, n'a d'autre obligation que celle d'aider la métropole à défendre son territoire colonial. Selon la juste parole de lord Monck, ils ne diffèrent "que sur le degré et non sur le principe."
Que l'on rapproche ces déclarations remarquables des paroles prononcées depuis quelques années par nos hommes publics, et l'on constatera sans peine la révolution profonde et radicale que le mouvement impérialiste a opérée dans nos relations avec la métropole. "La guerre avec le Canada, c'est la guerre avec l'Angleterre", dit le duc de Newcastle; et il en conclut qu'en fait comme en droit, la Grande-dBretagne doit protéger le Canada contre toute attaque extérieure, nécessairement suscitée par la politique étrangère du gouvernement impérial. Tout ce qu'il attend des colonies, c'est qu'elles prennent les mesures nécessaires pour aider la métropole à protéger leurs territoires respectifs, seules parties de l'Empire où les gouvernements coloniaux exercent leur autorité, où le peuple des colonies jouit de ses privilèges et de son autonomie.
A un demi-siècle de là, le premier ministre du Canada, sir Wilfrid LAURIER, retourne Ja proposition: "Quand l'Angleterre est en guerre, s'écrie-t-il, le Canada est en guerre". Il en déduit que le Canada doit assumer toutes "les responsabilités d'une nation", et, d'accord avec son collègue, M. FIBLDING, il impose au parlement de la colonie la création d'une flotte, " canadienne en temps de paix mais impériale en temps de guerre ", destinée à soutenir l'Angleterre dans tous ses conflits "justes ou injustes" (1). Les ministres canadiens concluent avec les autorités impériales une entente qui met, en temps de guerre, les forces navales du Canada à la disposition d'un exécutif dont la politique et les actes échappent totalement au contrôle et au vote du peuple canadien. Leurs successeurs, les ministres conservateurs, portent aux principes posés il y a un demi-siècle un coup plus direct et plus décisif encore: ils font voter une contribution à la flotte impériale sur laquelle le gouvernement du Canada n'exerce aucune autorité quelconque. Puis, la guerre européenne survenant, les deux partis se donnent la main pour saper à la base les principes unanimement reconnus en 1851, en 1854 et en 1862 comme les seuls conformes à la constitution britannique et à la nature des relations établies entre la métropole et les colonies. Ils proclament l'obligation du Canada de participer à une guerre qui lui est totalement étrangère; ils lèvent une armée plus nombreuse que celle de Wellington à Waterloo; ils en font porter toute la charge par le Canada et ils en abandonnent le commandement et l'usage absolus aux autorités impériales!
Il n'y a qu'une chose qui ne soit pas changée, qui reste absolument en 1915 ce qu'elle était en 1862 : c'est l'impuissance «totale, c'est l'entière irresponsabilité des colonies en matière de politique étrangère; c'est la raison même qui faisait reconnaître, il y a cinquante ans, aux
(1) Débats sur la Loi navale, 1909-10 — pièce justificative 70.
hommes d'Etat anglais et canadiens de tous les partis, qu'il est contraire aux traditions et aux principes essentiels de la constitution britannique d'appeler les colonies à toute autre contribution militaire qu'à celles qui ont pour objet immédiat et exclusif de pourvoir à la protection de leur territoire.
Loi de la Milice, 1863
Après avoir nettement défini la situation et fait reconnaître à Londres la légitimité de leur vigoureuse défense des droits de la colonie, M. Sandfield McDonald et ses collègues s'appliquèrent loyalement à la réorganisation des forces de défense de la province. A la session de 1863, ils opérèrent la refonte complète de la loi de la milice (1). Les modifications principales touchaient à l'organisation et à la classification des forces. Comme dans toutes les lois précédentes, il était statué que la milice se composerait de tous les habitants mâles de la province de 18 à 60 ans (Art. 2) ; mais on établissait la distinction entre les hommes non mariés, appelés les premiers, et les chefs de familles appelés en second lieu (Art. 3).
L'article 33, qui définissait les limites territoriales dans lesquelles la milice pouvait être appelée en service actif "dans la province ou en dehors de la province", n'était que la reproduction de l'Article LXVI de la loi de 1855, avec une légère modification qui en précisait davantage le sens. La loi précédente disait: "La milice ainsi appelée " pourra être dirigée vers toute partie de la province ou toute place " hors de la province mais contiguë à icelle, où l'ennemi pourra (may " be) se trouver et d'où l'on pourra craindre une attaque contre cette " province (may be apprehended) ." Le nouveau texte disait : " where " the enemy is, and from which an attack on this province is appre- " hended ", — " où l'ennemi se trouve et d'où l'on appréhende une attaque contre cette province." On ne voulait pas laisser place à des suppositions arbitraires.
Les débats ne suscitèrent aucune expression d'opinion nouvelle ou particulièrment remarquable (2). Les conservateurs, amortis par leur insuccès de l'année précédente, n'attaquèrent pas à fond le projet de loi ni la politique du nouveau ministère. Toute la Chambre acquiesça, expressément ou tacitement, au principe de la défense exclusive de la province. Notons en passant cette parole de M. J.-H. POPE, Anglais conservateur, père du bouillant Rufus Pope qui faisait, l'an dernier, au Sénat, un tel étalage de loyalisme:
"Notre devoir est par-dessus tout de consulter nos propres intérêts " (écoutez, écoutez). Nous ne pouvons attendre de qui que ce soit " d'autre appui qu'un appui intéressé (écoutez, écoutez)" — c'est de l'Angleterre qu'il parle. — " S'il est de notre intérêt d'aller aussi loin "que l'Angleterre le désire, allons-y; mais surtout, n'allons pas au-delà " de ce que nous considérons que nos propres besoins exigent."
(1) Pièce justificative 29.
(2) Pièce justificative 30.
A ceux qui pressent le gouvernement de hâter et d'accroître les préparatifs de guerre, M. McDONALD, député de Toronto, réplique qu'à son avis, " en cas de nécessité, les Canadiens se lèveraient en force con- " sidérable et que, pour défendre leurs foyers, ils se battraient comme " des héros. Mais l'on ne saurait trouver de meilleur moyen de provo- " quer une guerre que d'en parler tant et de faire connaître notre fai- " blesse. Du reste, aucune guerre ne pourrait éclater à cause du Canada; "et si un conflit surgissait des difficultés de la mère-patrie avec les " Etats-Unis, ce serait l'affaire et le devoir de l'Angleterre de nous dè- " fendre. Oui, et elle y emploierait toutes ses ressources en hommes et * en argent."
Aucun cri de protestation, aucune accusation de déloyauté ou de trahison ne s'éleva contre cette déclaration, toute nationaliste, du représentant de la cité sainte du loyalisme.
Préliminaires de la Confédération
Le Canada traversait alors la période de crise politique d'où émergea la Confédération. Les Haut-Canadiens, qui avaient trouvé très juste l'égalité de représentation des deux provinces tant que le chiffre de leur population était resté inférieur à celui du Bas-Canada, réclamaient avec une fureur croissante la représentation basée sur le chiffre de la population. Les ministères tombaient les uns après les autres. Le cabinet McDonald-Dorion, qui avait remplacé, avec une nuance plus accentuée de libéralisme, la combinaison McDonald-Sicotte, fut forcé de résigner en mars 1864. Les conservateurs reprirent le pouvoir sous la direction de MM. Taché et John-A. Macdonald. Défaits presque dès l'ouverture de la session, ils firent alliance avec George Brown et les clear grits du Haut-Canada. C'est ce ministère de coalition qui fit aboutir le projet de fédération de toutes les provinces britanniques de l'Amérique du Nord.
Il n'entre pas dans le cadre de cette étude de discuter les principes et la portée générale de cette évolution constitutionnelle et politique, sauf pour ce qui a trait à la défense militaire du pays.
A la faveur des démêlés du Haut et du Bas-Canada, le projet suggéré par le duc de Newcastle en 1862 — l'union des provinces pour leur défense commune — se réalisa beaucoup plus tôt peut-être que ne l'avaient espéré les hommes d'Etat anglais. Cependant, — et c'est ce qu'il importe de signaler, — les Pères de la Confédération n'apportèrent aucun changement à la base des relations établies à ce sujet entre la métropole et la colonie. Ils maintinrent intacts les principes posés en 1854 et les déclarations subséquentes qui en avaient précisé la définition et la portée. La fédération des provinces augmenta assurément leurs responsabilités et leurs charges en tout ce qui touche à l'organisation militaire; et elle diminua d'autant le fardeau de la Grande-Bretagne. Mais ces responsabilités et ces charges nouvelles n'avaient d'autre objet que la défense du territoire de la Confédération. Elles n'impliquaient, ni directement ni indirectement, la moindre obligation, la plus lointaine promesse de participer à la défense générale de l'Empire et d'apporter à la Grande-Bretagne d'autre coopération que la jonction des
milices canadiennes aux troupes impériales pour défendre le territoire du Canada. Les débats qui précédèrent au parlement canadien, en 1865, la ratification du pacte constitutionnel signé à Québec, en 1864, ne laissent aucun doute à cet égard (1).
Macdonald, Cartier, Brown, Campbell, Langevin, tous membres du gouvernement canadien et délégués à la Conférence de Québec, insistèrent sur l'importance, sur la nécessité même, d'unir toutes les possessions anglaises du continent afin d'accroître leurs forces de défense contre les Etats-Unis. Ils représentèrent qu'en se fédérant, les provinces seraient en meilleure posture pour exiger du gouvernement impérial l'exécution de l'engagement qu'il avait pris de consacrer "toutes les ressources de l'Empire à défendre les colonies contre toute agression extérieure."
C'est sur ce terrain que CARTIER se place tout d'abord : " Nous " avons des devoirs à remplir envers l'Angleterre. Afin de nous assurer " l'exercice de sa puissance pour notre protection, nous devons nous " aider nous-mêmes. Sans la confédération, nous ne pourrions accom- " plir ce devoir d'une manière satisfaisante et efficace.... Lorsque " nous aurons organisé une bonne force de défense et que nous nous " serons unis pour notre protection mutuelle, l'Angleterre nous enverra " généreusement des hommes et de l'argent pour notre défense."
Le principal motif que les ministres opposent aux libéraux qui demandent de soumettre la mesure à l'approbation du peuple, c'est qu'il n'y a pas une minute à perdre pour conclure avec l'Angleterre les arrangements nécessaires à la défense du pays. A quatre reprises, au cours des débats, sir John MACDONALD revient sur cet aspect de la question. Il annonce que le gouvernement va envoyer en Angleterre des délégués chargés de traiter avec les autorités impériales. Il se porte garant " que ** l'Angleterre, en justice pour le Canada, va s'engager à consacrer à " notre défense ses dernières ressources en hommes et en argent." — "Les deux questions, la fédération et la défense, doivent être discutées " simultanément. Nous devons saisir l'occasion de faire définir exacte- " ment la situation des possessions anglaises de l'Amérique du Nord et " de connaître à quel degré elles peuvent compter sur le gouvernement " impérial, soit dans l'ordre politique, ou sur la question de la défense."
La défaite du ministère Tilley, au Nouveau-Brunswick, vint jeter un froid sur l'ardeur des partisans canadiens de l'union des provinces. Les adversaires de la mesure sommèrent les ministres d'ajourner le projet. C'est peut-être à ce moment de leur carrière que Cartier et Macdonald déployèrent le plus d'énergie et donnèrent les preuves les plus éclatantes de leur habileté comme tacticiens parlementaires. Us refusèrent péremptoirement d'ajourner la discussion. Ils réitérèrent leur détermination d'aller conférer avec les autorités impériales, dès la session terminée. Et la raison principale qu'ils donnèrent de leur persistance fut précisément la nécessité urgente d'organiser la défense nationale.
Les principaux adversaires de la fédération, Dorion, Sandfield Mc- Donald, Holton, Huntington, prirent à peu près la même attitude qu'en
(1) "Debates on Confédération of B. N. A. Provinces". Les citations qui suivent sont traduites de la version anglaise, pages 55, 665 et 703.
1862. Ils s'opposaient à ce que le Canada assumât des responsabilités trop considérables, même pour sa propre défense.
Aucun des protagonistes de la Confédération, aucun de ses adversaires, ne suggéra, même de la façon la plus lointaine ou la plus indirecte, que le Canada pût être appelé à faire la moindre contribution, en hommes ou en argent, à la défense de l'Empire en dehors du territoire canadien. Tous professaient le nationalisme intégral. Us étaient d'accord sur le principe des relations qui doivent exister entre la métropole ft la colonie; ils ne différaient, selon le mot de lord Monck, que "sur le degré" d'application.
Déclarations de Cartier à Londres
Dès que la session fut prorogée, le gouvernement délégua en Angleterre MM. John-A. MACDONALD, CARTIER, BROWN et GALT — c'étaient les chefs virtuels du cabinet de coalition — afin d'arrêter avec Jes autorités impériales les bases de la future confédération et les données des principaux problèmes qu'elle aurait à résoudre dès sa naissance: l'organisation de sa défense militaire, ses relations commerciales avec les Etats-Unis et l'acquisition des Territoires du Nord-Ouest. Le champ d'action des délégués fut défini par un arrêté ministériel (1). Le paragraphe qui touchait à la défense était rédigé en ces termes:
" L'entente nécessaire pour assurer la défense du Canada en cas de " guerre avec les Etats-Unis et la proportion des contributions respec- " tives de la Grande-Bretagne et du Canada à cet égard."
A Londres, CARTIER saisit la première occasion favorable de définir l'attitude du gouvernement canadien sur cette question vitale. Cette occasion se présenta le 2G avril 1865, à un banquet des Fishmongers dont il fut l'hôte d'honneur.
Ce projet de fédération, dit-il, "nous en désirons l'adoption, non seule- " ment pour accroître notre prospérité et notre force, mais encore pour "être mieux en état de participer à la défense de l'Empire britannique. " Nous concevons très bien qu'en cas d'invasion, nous ne pouvons résister "à l'ennemi sans le secours des armées de l'Angleterre; mais avec l'union " de toutes les provinces, nous promettons de prendre part à la défense " de notre pays dans toute la mesure de nos forces. . . Nous avons J'in- " tention de déclarer au gouvernement impérial que nous sommes prêts " à faire notre devoir, même seuls, pour la défense du pays; mais nous "lui représenterons, en même temps, que si la confédération se réali- " sait, nous serions dans une meilleure situation pour aider la Grande- " Bretagne, dans le cas — j'espère qu'il n'arrivera jamais — d'une guerre " entre l'Angleterre et les Etats-Unis.
" Je saisis cette occasion de faire remarquer qu'en nous engageant " à fournir notre part pour la défense, nous nous chargerons d'une dé-
" pense considérable Nous savons en Canada que nous ne pou-
" vons pas être cause d'une guerre. La guerre ne pourra jamais prove- " nir que de la volonté des autorités impériales. Nous savons aussi que " notre pays est vulnérable; mais nous souffrirons cependant, s'il le
(1) P1è« justificative 33.
" fallait, qu'il serve de champ de bataille pour venger l'honneur de "l'Angleterre." (1)
«Cette déclaration donne la mesure et la portée exactes de l'arrangement conclu entre la Grande-Bretagne et la Confédération canadienne sur ce point vital qui avait fait, depuis quinze ans surtout, l'objet de si nombreuses discussions. C'était le couronnement de l'oeuvre poursuivie par les autorités de la métropole et de la colonie; c'était le triomphe de l'accord loyalement recherché par lord Grey et le duc de Newcastle d'une part, et par John~A. Macdonald, Cartier et Sandfield McDonald de l'autre.
Cette déclaration, aucun homme d'Etat canadien n'était plus autorisé que Cartier à la faire. Il était non seulement l'un des membres de la délégation chargée d'arrêter les termes de l'entente entre la métropole et la colonie; il était surtout le principal auteur du pacte fédéral. Au témoignage de sir John-A. Macdonald corroboré par sir Charles Tupper, sans Cartier la Confédération n'aurait pu se faire. Il avait été l'intermédiaire entre Macdonald et Brown. Il avait amené Macdonald à renoncer à son projet d'union législative des provinces et à accepter le principe fédératif. Il parlait donc à la fois comme mandataire de l'une des parties contractantes et avec l'autorité du gouvernement appelé à représenter l'ensemble des pays fédérés.
Impuissance de l'Angleterre à protéger le Canada
Durant l'année qui avait précédé la venue des délégués canadiens à Londres, le War Office avait chargé un officier anglais, le lieutenantcolonel JERVOIS, d'aller étudier sur place l'état des défenses des colonies d'Amérique et la valeur effective de la milice canadienne. Poursuivant leur objet constant, les autorités impériales voulaient, avant de retirer leurs dernières troupes stationnées aux colonies, décider ce qui devait être fait des postes militaires et des fortifications qu'elles se proposaient d'abandonner aux soins et à la charge des provinces. Le colonel Jervois présenta son rapport en janvier 1865 (2). Il note le mauvais effet moral produit au Canada par le retrait des troupes impériales; puis il ajoute:
" Quels que soient les arrangements qu'il serait possible de faire " pour organiser la milice du Canada, il n'y a guère lieu d'espérer que " les forces qui pourraient être mises sur pied au début des hostilités "fussent en état de faire face à l'ennemi en rase campagne. Des tra- " vaux de défense sont donc nécessaires pour permettre à des forces " relativement restreintes de tenir les points sur lesquels les attaques " principales seraient dirigées. Le danger le plus grave se pré- " senterait au début de la guerre ; et ce n'est, à mon avis, " qu'en profitant de l'avantage des fortifications que nous pouvons em- " pêcher nos troupes d'être écrasées dès la première attaque et gagner 1» " temps nécessaire pour tirer parti de la milice comme force de dé- " fense. Il semble que la question qui se présente est celle-ci : faut-il
(1) Cette citation a été empruntée au recueil des "Discours de Sir Georges Cartier",. publié par Joseph Tassé, en 1893, pages 450-1.
(2) Pièce justificative 31. Le colonel Jervois devint plus tard gouverneur de la Nouvelle-Zélande. Il occupait ce poste en 1887.
" dès maintenant retirer les troupes anglaises du Canada, afin de leur " éviter le risque d'une défaite, ou adopter les mesures nécessaires pour
"les rendre utiles à la défense de la province? C'est une illusion
" de supposer que ces forces peuvent être de la moindre utilité à la '* défense du pays si leur faiblesse relative en nombre n'est pas com- " pensée par des fortifications. Même aidées par toute la milice qu'il " serait possible aujourd'hui d'enrôler, elles seraient obligées, en cas de " guerre, de retraiter devant les forces supérieures qui les attaque- '* raient; et ce serait une heureuse chance si elles réussissaient à s'em- " barquer à Québec et à gagner l'océan avant d'avoir subi une sérieuse "défaite. Si, d'autre part, les travaux présentement recommandés "étaient construits, les points vitaux du pays pourraient être défendus "et l'armée régulière deviendrait le noyau et le point d'appui autour " duquel les Canadiens pourraient se rallier afin de repousser l'agression et conserver le lien qui les unit à la mère-patrie et que leur " loyauté, leur propre intérêt et leur amour de la vraie liberté leur font " désirer de maintenir."
Je livre cette opinion d'expert à la réflexion de ceux qui prétendent que la puissance anglaise assure au Canada une protection invincible.
L'avis du colonel Jervois ne détourna pas les ministres britanniques de leur dessein bien arrêté de retirer les troupes impériales de la colonie et d'abandonner au gouvernement canadien les fortifications et les travaux de défense. C'est dans cet esprit qu'ils accueillirent les propositions des délégués canadiens réunis à Londres, au printemps de 1865.
Le Traité de 1865
Les négociations durèrent plusieurs semaines. Elles prirent la forme d'un véritable congrès dans lequel la Grande-Bretagne était représentée par le duc de Somerset, premier lord de l'Amirauté, le comte de Grey et de Ripon, ministre de la Guerre, M. Gladstone, chancelier de l'Echiquier, et M. Cardwell, ministre des Colonies. A leur retour au Canada, MAC- DONALD, CARTIER, BROWN et GALT, rendirent compte de leur mission au gouverneur-général, lord Monck. Leur rapport est daté de Québec, le 12 juillet 1865 (1).
La première et la principale question traitée a été celle de la défense. Les représentants du Canada ont interprété les récentes démarches du gouvernement britannique comme l'expression du désir que "le Canada assume des obligations militaires plus onéreuses qu'il ne l'a fait jusqu'ici." Il n'a été question, du reste, que de mesures de défense. Les représentants du Canada ont déclaré qu'ils étaient prêts "à soumettre à l'approba- " tion du parlement [canadien] toute mesure juste et raisonnable". Mais pour "obtenir le cordial assentiment du parlement et du peuple à toute " modification importante des relations militaires entre la mère-patrie et " la colonie, une explication mutuelle et complète s'impose afin d'arriver " à une entente claire entre les deux pays sur la contribution que chacun " doit faire à la défense [de la province] ". Un règlement définitif de cette importante question doit être réservé à la décision du gouvernement et
de la législature de la future confédération. "Le gouvernement de Sa Majesté est tombé d'accord avec nous sur ces points."
Les ministres anglais "ont pressé la construction immédiate de tra- " vaux permanents de défense à Québec et à Montréal — le coût des pre- " miers devant être défrayé par le trésor impérial et celui des seconds par "le Canada." C'étaient les travaux recommandés par le colonel Jervois pour assurer la retraite des troupes anglaises, en cas de guerre avec les Etats-Unis. Les ministres canadiens, préoccupés devantage de protéger la colonie, ont déclaré qu'ils "ne croient pas de leur devoir de proposer " au parlement de voter la construction de travaux de défense à Montréal, " tant que la défense du Haut-Canada, sur terre et sur les Grands Lacs, "restera dépourvue." Il ne pourrait être question d'un plan général de travaux de défense tant que la fédération des provinces ne sera pas accomplie. Ils ont donc pressé les autorités impériales de mettre toute leur influence à vaincre l'opposition des Provinces Maritimes au projet d'union.
Du reste, ils ont discuté à fond le problème de la défense et la solution que la confédération canadienne est appelée à lui donner. Bs n'ont pas caché la mauvaise impression produite au Canada par les déclarations réitérées des partisans de l'abandon des colonies, en Angleterre. Afin de détruire cette impression, les autorités impériales leur ont communiqué un plan général et confidentiel de défense qui indique clairement la détermination du gouvernement britannique d'assurer " la sécu- " rite de notre pays, aussi longtemps que le coeur des Canadiens restera " fermement attaché au drapeau britannique et que l'Angleterre exercera " sa puissance pour nous défendre."
" Au nom du Canada, nous avons exprimé le désir que ce projet "de défense... serve de base à l'arrangement; et qu'une discussion " franche et complète établisse la part respective de dépenses qui devra " être attribuée à l'Echiquier impérial et au trésor provincial. Nous " avons exprimé le désir ardent des Canadiens de perpétuer les heureu- ** ses relations qui les unissent à la Grande-Bretagne, et leur entier con- " sentement à apporter à la défense de l'Empire, selon leurs moyens ■' d'action, leur pleine contribution en hommes et en argent. Mais nous " avons démontré que si par malheur une guerre éclatait entre l'Angle- '* terre et les Etats-Unîs, ce ne pourrait être qu'une guerre impériale, "suscitée par des causes affectant l'Empire; que notre pays seul serait "exposé aux horreurs d'une invasion; et qu'en conséquence, notre si- " tuation précaire, loin de nous imposer des fardeaux extraordinaires, " devrait au contraire nous valoir, de la part du gouvernement impérial, " un traitement particulièrement généreux." En dépit de ses progrès constants, le Canada possède un immense territoire, très peu peuplé ; les difficultés d'établissement de ses colons sont nombreuses et considérables; sa situation économique est encore précaire; les déclarations faites en Angleterre sur l'impossibilité de défendre le pays ont créé une impression déprimante. " Tout en reconnaissant la nécessité et en " affirmant notre détermination de préparer un plan de défense propre "à rétablir chez nous et à l'étranger la confiance dans notre avenir, " nous avons démontré que c'est dans l'accroissement aussi rapide que " possible de notre population et dans la mise en valeur de nos propres
" ressources que l'on trouvera à la longue la meilleure base de défense " pour les possessions britanniques en Amérique."
Macdonald, Cartier et leurs collègues sont tellement pénétres de cette vérité élémentaire qu'ils ont tenté d'induire les autorités impériales à aider le Canada à compléter ses voies de communication et à coloniser les Territoires du Nord-Ouest. Ces mesures, disent-ils, "assureraient la sécurité permanente [du pays], avec plus de rapidité, de "certitude et d'économie, que tout autre moyen... Elles allégeraient "le fardeau additionnel que le peuple du Canada s'apprête à assumer " dans un moment de dépression."
Ne croirait-on pas entendre, quarante ans d'avance, l'argument principal et constant des nationalistes contre les entreprises impérialistes des libéraux et des conservateurs canadiens, lesquelles n'ont abouti qu'à diminuer les forces de défense du Canada, sans augmenter notablement la puissance militaire de la Grande-Bretagne?
" Tous ces points ont donné lieu à une discussion prolongée. Il en " est résulté que si le Canada entreprend les travaux de défense de "Montréal et de l'Ouest et consent à consacrer à l'entraînement de la " milice, jusqu'à ce que l'Union des provinces soit conclue, une somme "au moins égale à celle dépensée jusqu'ici chaque année, le gouverne- " ment de Sa Majesté complétera les fortifications de Québec, armera " tous les travaux de défense, garantira l'emprunt de la somme néces- " saire à la construction des travaux laissés à la charge du Canada, et "en cas de guerre, consacrera toutes les ressources de l'Empire à la " défense de chacune des parties du Canada."
Il a été convenu que les travaux de fortification ne seront entrepris que par le gouvernement de la Confédération. Le reste de l'arrangement est valable pour la seule province du Canada.
" M. Cardwell, disent en concluant les ministres canadiens, a consi- " gné les résultats de nos délibérations avec le comité du gouvernement " de Sa Majesté dans une dépêche adressée à Votre Excellence. Ce docu- " ment, en date du 17 juin 1865, est déjà entre les mains de Votre Excel- " lence. Il renferme un exact énoncé du résultat de la conférence."
La dépêche de M. CARDWELL (1), beaucoup moins étendue que le rapport des ministres canadiens, est plus précise sur certains points du traité conclu au sujet de la défense. Elle établit aussi clairement qu'il n'a été question que de l'éventualité d'une guerre avec les Etats-Unis et de la défense de la province. Le gouvernement impérial s'est engagé à réparer les fortifications de Québec à condition que le gouvernement canadien se charge des fortifications de Montréal.
" De leur côté, les ministres canadiens ont exprimé sans réserve le " désir du Canada de consacrer toutes ses ressources, en hommes et en " argent, au maintien du lien qui l'unit à la mère-patrie, et leur entière " conviction que le parlement canadien est tout disposé à manifester " cette détermination sous la forme la plus tangible. Ils ont déclaré " qu'ils avaient porté le budget de la milice de $300,000 à $1,000,000 et
(1) Pièce justificative 34.
" qu'ils s'engageraient à entraîner cette milice à la satisfaction du secré- " taire d'Etat pour la Guerre, pourvu que la dépense ne dépasse pas, " chaque année, tant que la question de la Confédération restera pen- " dante, la somme mentionnée en dernier lieu....
Sur ce point, " le gouvernement de Sa Majesté a considéré qu'il "devait accepter l'assurance donnée par les ministres canadiens, au " nom du Canada, que cette province est prête à employer toutes ses " ressources, en hommes et en argent, pour maintenir le lien qui l'unit " à la mère-patrie; et en retour nous leur avons assuré que le gouverne- " ment impérial reconnaît sans réserve son obligation réciproque de " consacrer à la défense de chacun des pays de l'Empire toutes les res- " sources dont il peut disposer."
Le 24 juin, Cardwell transmet aux lieutenants-gouverneurs du Nouveau-Brunswick, de la Nouvelle-Ecosse et de l'Ile du Prince-Edouard, et au gouverneur de Terreneuve, la correspondance qu'il a échangée avec le gouverneur du Canada (1). Cette correspondance renferme la dépêche du 17 juin que je viens d'analyser. Fidèle à l'engagement qu'il a pris avec les délégués du Canada, le ministre des Colonies presse vivement les gouvernants des Provinces Maritimes d'acquiescer au projet de fédération afin d'assurer à l'ensemble des possessions anglaises de l'Amérique du Nord les avantages du traité qui vient d'être conclu au sujet de leur défense commune. Cette démarche contribua puissamment à vaincre, au Nouveau-Brunswick surtout, les répugnances très accentuées qui s'étaient manifestées contre le projet d'union.
Qui donc a osé prétendre qu'il n'existait aucune preuve d'une entente quelconque entre le Canada et .la Grande-Bretagne sur leurs obligations réciproques au sujet de la défense de l'Empire?
Non seulement un traité formel et précis a-t-il été conclu; mais ce traité a servi de base au pacte fédéral et à la constitution qui en a résulté.
Nous allons voir maintenant que le gouvernement canadien, après comme avant la mise en vigueur de la nouvelle constitution, n'a pas cessé un instant, jusqu'aux jours de la guerre sud-africaine, d'interpréter et d'appliquer ce traité selon les termes dont Cartier s'était servi à Londres pour définir l'objet et la portée du pacte fédéral et de l'entente conclue entre la Grande-Bretagne et le Canada. Cette entente, du reste, n'était que le prolongement et l'ampliation des arrangements conclus en 1854 et en 1862.
Incursions des Féniens — Application de l'Entente de 1865
L'occasion se présenta bientôt d'en faire l'épreuve et l'application. Dès l'année suivante, les Féniens réfugiés aux Etats-Unis commencèrent leurs campagnes de guérillas. Durant cinq années, ils firent plusieurs incursions de maraude sur divers points de la frontière canadienne. C'était bien l'un des cas prévus, en 1862, par sir John-A. Macdonald et le colonel Rankin. Bien que Je gouvernement américain fermât complaisamment les yeux sur les agissements, des maraudeurs, il n'y avait pas guerre déclarée entre les Etats-Unis et l'Angleterre. Le Canada seul
(1) Pièce justificative 35.
était attaqué et ses forces de milice suffisaient amplement à repousser les agresseurs. Cependant, le gouvernement canadien, invoquant le fait que ces attaques étaient la conséquence de la politique poursuivie par l'Angleterre en Irlande, fit appel au secours de la Grande-Bretagne: il réclama des troupes anglaises et des armes pour la milice canadienne. Le gouvernement britannique n'accorda qu'une partie de cette demande, et il y mit beaucoup de lenteur et d'hésitation. Il consentit à prêter des armes au gouvernement canadien et à prolonger le séjour au Canada des garnisons anglaises dont il avait décrété le rappel. Dès que le danger sembla éloigné, les ministres britanniques, avec cette ténacité et cet esprit de suite qui caractérisent la politique anglaise, revinrent à leur point de départ. Ils décidèrent de rapatrier la plupart des régiments anglais et de ne laisser en garnison au Canada que 5,000 hommes dans le Québec et l'Ontario, 2,000 à la Nouvelle-Ecosse et 1,650 au Nouveau-Brunswick.
Le 25 janvier 1869, CARDWELL devenu ministre de la Guerre dans le premier cabinet Gladstone, communique à son collègue, lord Granville, ministre des Colonies, la décision du War Office (1). Il réitère l'engagement pris par le cabinet Palmerston, en 1865, de garantir l'emprunt que le Canada devra faire pour réparer les fortifications. " Ce projet "de loi est encore à l'étude; mais cette promesse a été donnée avec la " la présomption que le gouvernement de la colonie ferait de plus grands " efforts pour la défense militaire du Dominion et pour alléger davan- " tage les obligations pécuniaires du gouvernement impérial."
Il rappelle la dépêche de lord Grey, de 1851; il en cite même la partie essentielle. Il fait aussi mention des dépêches du duc de Newcastle; et il ajoute:
" Des circonstances tout à fait exceptionnelles ont empêché, ces " années dernières, l'application de ces principes aux provinces anglaises de l'Amérique du Nord; mais, à mon avis, ces circonstances " n'existent plus et je ne connais aucun motif qui suffise à nous empê- " cher de revenir à la politique énoncée dans les dépêches que je viens " de mentionner.
"Le gouvernement de la nouvelle Confédération a fait preuve de " son ardent désir d'activer l'organisation de ses forces de défense. "Ceci mérite notre encouragement; et conséquemment [le gouverne- " ment canadien] a profité de l'aide de quelques-uns des régiments de " Sa Majesté pour entraîner les officiers et les soldats de sa milice volon- " taire. Les réductions que je propose maintenant n'interrompront " point cette coopération."
Le gouvernement britannique réclamait aussi la remise des armes qu'il avait prêtées aux Canadiens. Toujours pratique, il stipulait même aue celles de ces armes qui avaient été perdues ou endommagées seraient remplacées aux frais de la colonie. Il présenta son compte pour £847, 13s., 3%d. Ces trois-quarts de denier (un sou et demi) en disent long!
(1) Pièce justificative 40. La principale partie de ce document fut transmise par lord Granville à sir John Young, le 14 avril 1869.
A quelque temps de là, sir Georges CARTIER et l'un de ses collègues, M. Wm McDOUGALL, étaient de nouveau délégués à Londres pour discuter ces questions avec les autorités impériales.
Dans une lettre, en date du 23 mars 1869 (1), adressée à sir Frederick Rogers, sous-secrétaire d'Etat pour les Colonies, ils insistent sur ïa nécessité de ne pas dégarnir les postes militaires de la colonie. Ils ont raison, disent-ils, de redouter de nouvelles attaques des Féniens. Ils protestent contre la réclamation de £847, 13s., 3%d. Les pertes et les dommages subis sont la conséquence de l'usage que les troupes canadiennes ont fait de ces armes pour repousser les Féniens.
A leur retour au Canada, ils font rapport de leur mission à sir John Young, successeur de lord Monck. (2)
Dans l'intervalle, Jord GRANVILLE a écrit au gouverneur une longue dépêche en date du 14 avril 1869 (3). Il se réfère à la dépêche de M. Cardwell, du 17 juin 1865, et à d'autres pièces échangées entre les deux gouvernements.
Il ne croit pas au renouvellement des attaques des Féniens. Du reste, "si les Canadiens souffrent de cet état de choses, ce n'est pas, "dit-il, autant à cause du lien qui les unit à la Grande-Bretagne que " d'un accident malheureux mais, espère-t-il, passager de leur situation " géographique."
Je me demande comment lord Granville aurait pu changer la "situation géographique" du Canada. Les diplomates les plus habiles ont parfois de singulières idées.
Il annonce que Je gouvernement impérial a décidé de laisser 2,000 hommes à Halifax, forteresse impériale, et de réduire à 4,000 hommes le nombre total des troupes anglaises dans l'Ontario, le Québec et le Nouveau-Brunswick. "Mais ceci doit être considéré comme un arrangement temporaire. J'incline à concourir dans les vues de M. "Cardwell et à juger qu'il sera bientôt inutile de maintenir dans ces " provinces d'autres forces britanniques que celles qui sont nécessaires " pour l'entraînement de la milice et le maintien des écoles militaires."
Après avoir pris connaissance de ces pièces, le Conseil Exécutif du Canada, dans un Rapport Officiel en date du 11 juin 1869, approuve sans réserve les conclusions de ses délégués, MM. Cartier et McDougall, et blâme la décision du gouvernement impérial (4).
Les prévisions des ministres canadiens au sujet des attaques de frontières se réalisèrent. Les Féniens renouvelèrent leurs agressions durant l'été de 1869, et encore en 1870. Sir Georges CARTIER ne manqua pas de faire sentir au gouverneur et, par son entremise, aux autorités impériales que les ministres canadiens avaient jugé la situation mieux que les Anglais. Dans un mémoire présenté au gouverneur, le 4 novembre 1869, il proteste de nouveau contre le retrait des troupes et des armes impériales et réclame encore plus de fusils et de munitions (5).
(1) "Sesaional Papers", 1869, No 60, page 8.
(2) id. id. page 2.
(3) Pièce justificative 41.
(4) "Seuional Papers", 1869, No 60, page 1.
(5) - 1871, No 46, page 13.
Lord GRANVILLE répond, le 12 février 1870 (1), que le gouvernement britannique consent en partie à la demande de M. Cartier, pourvu que le Canada s'engage à rendre les armes ou à les payer. Il maintient la détermination prise à l'égard des troupes.
Cartier réplique à lord Granville par un nouveau mémoire en date du 19 mai 1870 (2). Il réitère les objections du gouvernement au retrait des troupes impériales.
"Aussi longtemps que l'agitation fénicnne subsistera, le gouverne- " ment canadien considère que cette association étant organisée non " contre le Canada mais contre le gouvernement impérial, il doit rester " au Canada un nombre suffisant des troupes de Sa Majesté pour l'aider "à repousser toute invasion de ces bandes de pirates (laivless body)."
Le 23 juin, lord GRANVILLE exprime son regret du renouvellement des attaques "inexcusables" des Féniens. Il transmet aux Canadiens "les sympathies de la reine et du peuple" du Royaume-Uni; mais il annonce que " le gouvernement de Sa Majesté ne peut accepter la proposition de laisser une garnison impériale en permanence à Québec; " néanmoins il consent à en différer le retrait jusqu'au retour des trou- " pes envoyées au Nord-Ouest" pour pacifier les Métis en révolte (3). Ceci nous rappelle que le gouvernement canadien avait alors deux problèmes de défense et de pacification à résoudre.
Réclamations du Canada — Mission et rapport de Sir Alexander Campbell
Les attaques des Féniens prirent fin en 1870. Macdonald et Cartier ne se tenaient pas pour satisfaits des maigres secours qu'ils avaient obtenus, avec tant de peine, du gouvernement impérial. Ils trouvaient juste que le Canada fût indemnisé des pertes matérielles que son gouvernement et un grand nombre de ses habitants avaient subies. Cette compensation, ils voulaient que le gouvernement britannique la réclamât des Etats-Unis où qu'il la payât lui-même au Canada. Ils chargèrent l'un de leurs collègues, sir Alexander Campbell, d'aller faire valoir ces réclamations auprès des autorités impériales.
Le séjour du délégué du gouvernement canadien à Londres se prolongea par suite de la mort de lord Clarendon, ministre des Affaires étrangères. Lord Granville lui ayant succédé, le ministère des Colonies échut A lord Kimberley qui en prit charge le 1er juillet 1870. C'est à cet homme d'Etat, moins remarquable que Grey ou Granville, mais plus au diapason, peut-être, de l'opinion des classes dirigeantes de son époque, en Angleterre, que le ministre canadien présenta les vues de son gouvernement. Il s'acquitta fort bien de sa tâche. Dans une dépêche en date du 27 juillet 1870, lord KIMBERLEY rend témoignage à l'habileté et à la modération dont il a fait preuve au cours de sa mission et de ses entrevues (4).
(1) Pièce justificative 42.
(2) Pièce justificative 43.
A son retour au Canada, M. CAMPBELL rend compte de sa mission à ses collègues. Son rapport, en date du 10 septembre 1870, est adressé au gouverneur-général, sir John Young (1).
Il a rappelé les attaques répétées des Féniens depuis 1866 et les réclamations déjà présentées au gouvernement impérial par MM. Cartier et McDougall. Pour la seule année 1866, les pertes subies s'élevaient à plusieurs millions. Ceci ne comprend pas les dépenses faites par l'Etat pour équiper et tenir en campagne une troupe de milice dont le nombre a varié de 6,000 à 12,000 hommes, " ce qui équivaudrait pour l'Angle- " terre à 60,000 et 120,000 hommes." Les Féniens, dit-il, " étaient des " citoyens américains; et un grand nombre n'étaient pas même d'ori- " gine irlandaise. Ils ont été enrôlés, armés et disciplinés dans les gran- " des villes de la République américaine, sous les ordres d'un Exécutif " et d'un Congrès féniens qui assumaient les prétentions d'un gouverne- " ment. Parfois même, ils manoeuvraient avec des corps de milice, sous "le commandement d'officiers qui, selon la croyance commune, rele- " vaient du gouvernement des Etats-Unis."
Il a déclaré que le gouvernement canadien croit " pouvoir appuyer " d'une preuve très forte une réclamation d'indemnité adressée aux M Etats-Unis. MM. Cartier et McDougall ont déjà demandé que cette ré- " clamation fût présentée pour les pertes subies en 1866; et nous con- " sidérons que nous avons droit à une indemnité supplémentaire pour "couvrir toutes les dépenses encourues depuis. S'il est impossible " d'obtenir cette indemnité des Etats-Unis, nous pensons que l'Empire " doit supporter ces pertes en commun avec le Canada. Nous n'avons "pas créé les difficultés qui ont donné naissance au mouvement fénien. " Elles proviennent des torts réels ou imaginaires que l'Empire a infli- " gés dans le passé à l'Irlande. Ce ne sont donc pas nos propres batailles " que nous avons livrées, mais celles de l'Empire. Comme pays d'Em- " pire, nous sommes tout disposés à supporter notre part de ces difficultés et de toutes celles où le pays peut se trouver engagé; mais il " n'est pas juste qu'on nous laisse subir seuls les pertes et les conséquen- " ces qui résultent de l'action politique du gouvernement impérial. J'ai " insisté fortement sur l'obligation qu'a l'Empire tout entier de porter, " pour le passé et pour l'avenir, au cas où les attaques des Féniens se " renouvelleraient, le fardeau de la résistance, — le Canada ne devant " en assumer que sa part proportionnelle comme pays d'Empire. Lord " Kimberley a émis l'avis que les Canadiens de la génération actuelle " sont aussi responsables des prétendus griefs de l'Irlande que leurs " co-sujets de la même génération qui habitent la Grande-Bretagne. " Même si l'on admet cette prétention, ai-je répondu en y insistant, tous " [les sujets britanniques] et non les seuls Canadiens devraient subir les "pertes et toutes les conséquences qui résultent de la politique suivie " dans le passé à l'égard de l'Irlande."
Lord Kimberley a répondu par la promesse usuelle: il s'est engagé à soumettre cette réclamation à la "prompte considération de ses collègues".
(1) Pièce justificative 50.
M. Campbell aborde ensuite la question toujours débattue du retrait des troupes impériales de la colonie. Il a rappelé à lord Kimberley qu'au cours des négociations qui ont précédé la fédération des provinces, cette matière a fait l'objet d'une entente particulière entre les autorités de la métropole et celles des colonies. "Il a été convenu de toutes " parts que cette question relève à la fois de la politique de l'Empire et " de celle des colonies. Le Canada s'est cru assuré que s'il mettait le "projet à exécution, il bénéficierait de l'appui moral et matériel de "l'Empire. Nous avons assumé notre tâche; et, jusqu'ici, nous l'avons " exécutée avec succès; mais elle nous a coûté des sacrifices considé- " râbles et, selon toute probabilité, ces sacrifices seront ininterrompus. " Il existe au Canada un sentiment croissant de méfiance à l'endroit du " gouvernement impérial et de sa disposition à nous donner l'appui " auquel nous croyons avoir droit." Les Canadiens croient que les gouvernants et les hommes publics du Royaume-Uni " méconnaissent les " efforts qu'ils ont faits pour maintenir le lien qui les unit à la mère- " patrie. ..."
Lord Kimberley a protesté contre ces soupçons et cette méfiance, nullement justifiés, à son avis. "Le gouvernement [britannique], a-t-il " dit, ne veut entraver en rien la liberté et l'avenir du Canada; mais " aussi longtemps que la colonie voudra rester unie à l'Empire, FEm- " pire sera tenu de maintenir cette union contre toute attaque de l'exté- " rieur; et il le fera; mais c'est le devoir du Canada de se protéger " lui-même en tout ce qui concerne ses affaires intérieures."
La base de l'entente est, on le voit, définie de nouveau selon les principes posés dès 1851.
" Je répliquai, ajoute M. Campbell, que depuis nombre d'années " nous avons maintenu la paix intérieure du pays; mais, à nos yeux, "les invasions féniennes ne constituent pas une perturbation interne: " elles procèdent de causes impériales; le gouvernement impérial doit " nous protéger contre leurs conséquences et nous indemniser des dé- " penses qu'elles entraînent. Je représentai avec insistance que le main- " tien d'une garnison à Québec dissiperait les appréhensions générales " au Canada. L'importance de cette demande ne tient pas au nombre " de soldats qui pourraient être gardés là, mais à leur présence même " qui serait un symbole de la souveraineté de l'Empire. ..."
Lord Kimberley a répondu " que cette question avait été étudiée à "fond et à maintes reprises; que la décision arrêtée ne serait probablement pas modifiée; mais que mes représentations seraient prises " en considération."
Sir Alexander Campbell a traité ensuite la question des pêcheries maritimes. Depuis l'expiration, en 1866, du traité de réciprocité de 1854, les autorités canadiennes, sur les instances du gouvernement impérial avaient continué à laisser les pêcheurs américains s'approvisionner largement dans les eaux territoriales du Canada. Le gouvernement de la Confédération avait décidé de mettre fin à ce régime de tolérance et de reprendre ses droits de possession exclusive. C'est cette détermination que M. Campbell était chargé de communiquer à lord Kimberley. Il lui a représenté que "par déférence pour l'opinion des
" autorités impériales, nous [les ministres coloniaux] avions proposé "en 1865 le système des licences; et nous en avons favorisé l'applica- ** tion par tous les moyens possibles, — sacrifiant ainsi nos intérêts im- " médiats afin de ne faire courir aucun risque à la paix de l'Empire. " Nous avons jusqu'ici maintenu ce régime en vigueur. Mais nous som- " mes convaincus qu'il ne peut produire de résultats avantageux...."
" La politique de conciliation a subi un plein essai, et nous avons " cessé d'espérer des Américains la moindre concession en retour. " Nous pensons que la seule conduite à suivre maintenant est de de- " mander au gouvernement impérial de nous remettre dans l'exercice "des droits dont nous avons joui sans interruption avant le traité de " réciprocité. Je lui dis que j'avais instruction de présenter cette de- " mande au gouvernement."
Lord Kimberley a reconnu la légitimité intrinsèque de cette demande et promis de la soumettre à ses collègues "à une date prochaine". Il a laissé entendre cependant qu'il serait peut-être possible de conclure un autre arrangement avec les Américains.
Sacrifice des droits du Canada — Traité de Washington
Quel fut le résultat des délibérations du cabinet britannique? La seule concession faite au Canada fut de laisser une garnison à Québec durant l'hiver suivant. Mais le ministre des Colonies prit soin de spécifier que cette concession temporaire ne modifiait en rien la politique définitivement adoptée au sujet de la défense des colonies, c'est-à-dire la détermination du gouvernement impérial d'abandonner aux colonies les responsabilités et le fardeau de leur propre défense. Sur les deux autres points, de beaucoup les plus importants — la compensation des dommages causés par les Féniens et le droit exclusif des Canadiens de faire la pêche dans leurs eaux territoriales — le Canada n'obtint aucune satisfaction. Le gouvernement britannique ne présenta aucune réclamation à Washington; il n'accorda lui-même aucune compensation aux Canadiens. Ceux-ci durent se contenter des "sympathies de la reine et du peuple anglais", si généreusement offertes par lord Granville.
Les maîtres de l'Empire firent mieux. L'année suivante, donnant suite aux intentions esquissées par lord Kimberley, ils négocièrent un traité avec le gouvernement américain. Afin d'apaiser l'ire de leurs cousins d'Amérique, sortis victorieux de leur longue et effroyable guerre civile, et de leur faire oublier les déprédations de YAlabama et l'appui moral accordé aux Sudistes par l'opinion anglaise, ils leur abandonnèrent pour dix ans, moyennant une compensation pécuniaire déterminée par arbitrage, le droit de pénétrer dans les eaux canadiennes et d'y faire concurrence aux pêcheurs du Canada, sujets bien-aimés de Sa Majesté britannique.
Sir John-A. MACDONALD, premier ministre du Canada, était l'un des plénipotentiaires désignés par le gouvernement britannique pour négocier le traité. Le cabinet de Londres avait pris soin de spécifier que les représentants de la Grande-Bretagne et du Canada devaient discuter concurremment la question des pêcheries canadiennes, la réclamation des Etats-Unis pour compensation des dommages et des déprédations
commises par VAlabama, et la frontière maritime du détroit de San Juan, depuis longtemps en dispute entre l'Angleterre et les Etats-Unis. L'objet de cette stipulation était manifeste: c'était de faire payer par le Canada le prix du marché imposé par les Etats-Unis à la Grande-Bretagne. D'indemnité au Canada pour les déprédations des Féniens, il ne fut nullement question.
Sir John fut tellement indigné de cette ruse et de l'égoïsme des représentants de l'Angleterre et des ministres britanniques qu'il faillit faire échouer les négociations en refusant de signer le traité. Cartier et ses autres collègues l'y poussaient ouvertement. Il ne se décida à passer sous les fourches caudines que sur la menace à peine déguisée de l'abandon total de la colonie par les autorités impériales (1).
Ainsi se termina ce premier épisode de l'existence semi-nationale de la Confédération canadienne. Entraînés dans des combats de frontière et des préparatifs de guerre pour résister à des attaques qui résultaient de la politique impériale, menacés d'un conflit sanglant avec une nation puissante qui aurait ravagé leur pays pour venger ses griefs contre l'Angleterre, les Canadiens se saignèrent à blanc et payèrent de leurs deniers et d'une partie de leurs droits nationaux le prix que l'Angleterre jugea à propos de mettre au rétablissement de ses bonnes relations avec la puissante République américaine. Les prévisions du colonel Rankin étaient dépassées.
Ce sacrifice des droits du Canada au profit de l'Angleterre souleva une vive indignation dans la colonie. L'un des collègues les plus influents de sir John et l'orateur le plus puissant peut-être que Je Canada anglais ait produit, Joseph HOWE, exprima le mécontentement général dans un discours qu'il prononça à Ottawa, le 27 février 1872. Ce fut le dernier de sa carrière.
"Je ne désire pas anticiper, dit-il, la discussion ample et complète * que susciteront au parlement les efforts diplomatiques que l'Angle- " terre a faits pour acheter sa propre paix en sacrifiant nos intérêts, et "la comédie d'erreurs où elle s'est aventurée (blundered). Le moment " approche rapidement où Canadiens et Anglais devront régler leurs " espoirs et leurs obligations futures par une entente claire et distincte. " Si la politique impériale doit couvrir tout le terrain de cette entente " sur la foi de laquelle nos pères ont colonisé et développé ce pays, que "ce soit affaire réglée; et nous saurons ce que nous devons faire. Mais " si les ombres, les nuages et les ténèbres doivent continuer à couvrir " notre avenir, si trente millions de sujets britanniques se proposent de " charger leurs comptoirs rapaces (hoard their rascal counters) dans "leurs deux petites îles, — de ramasser autour d'eux les troupes et les " vaisseaux de guerre de l'Empire, et de laisser quatre millions d'autres " sujets britanniques faire face à une nation de quarante millions et " défendre une frontière de trois mille milles, — alors sachons comprendre "leurs desseins et orienter en conséquence la politique de l'avenir. " Aucun cabinet britannique n'a encore osé formuler cette pensée. Des " journaux importants nous ont déclaré que notre présence dans l'Em-
(1) Sur cet épisode, on consultera avec fruit la correspondance de sir John Macdonald: "Memoirs of the Rt. Honourable Sir John-Alexander MACDONALD", by Joseph POPE, — Ottawa, 1894 — tome II.
'* pire est une source de dangers et que le moment de la séparation appro- " che, s'il n'est pas déjà arrivé. De nobles pairs et de savants députés " anglais nous ont dit en ricanant que nous pouvons nous en aller dès "que nous y serons disposés. Jusqu'ici, ni la Couronne ni le parle- * ment, ni le peuple anglais, n'ont délibérément avoué cette politique " de démembrement. Mais la tendance de la pensée et de la législa- " tion de l'Angleterre fortifie chaque jour la conviction que telle est " la pente générale. Nous devons attendre de nouveaux développe- " ments, non sans anxiété pour l'avenir, mais avec une ferme confiance " dans la bonté de la Providence et dans notre propre aptitude à diri- " ger la politique du Canada de manière à assurer par nos propres res- " sources sa sécurité, au cas où les Anglais, oublieux du passé, répudieraient leurs obligations nationales." (1)
Cette sortie vigoureuse eut un profond retentissement. Les ultraloyalistes, et au moins l'un de ses collègues, sir Francis Hincks, demandèrent la tête de M. Howe. Le premier ministre résista. Il se borna à faire donner au grand orateur quelques explications qui dégageaient la responsabilité du cabinet. Il y a tout lieu de croire qu'au fond sir John ne fut pas fâché de cette dure rebuffade et de cette demi-menace aux hommes d'Etat britanniques, qui l'avaient tourné et retourné sur la claie à Washington.
On voit comment les Pères de la Confédération, les hommes d'Etat les plus conservateurs de l'époque, savaient parler aux maîtres de l'Empire et revendiquer les droits de leur pays, même quand ils étaient impuissants à les protéger totalement.
Du reste, cette tendance de la politique impériale, qui indignait Cartier, Macdonald et Howe, n'était pas nouvelle. Déjà, en diverses circonstances, l'Angleterre avait abandonné aux Etats-Unis une portion notable du territoire canadien. Par le même traité de 1871, elle leur livra en outre la libre navigation du Saint-Laurent. Cette politique s'est prolongée jusqu'à nos jours. En 1899, sir Charles TUPPER pouvait dire en toute vérité, à la Chambre des Communes du Canada: "Depuis "1868,... jusqu'à l'heure actuelle, j'ai été frappé très fortement du re- " fus (unwillingness) du gouvernement de Sa Majesté de permettre à " quelque circonstance que ce soit de menacer l'Angleterre d'un conflit " avec les Etats-Unis." (2) Cette préoccupation s'est manifestée à nos dépens dans l'abrogation du traité de Nicaragua et l'abandon des prétentions du Canada aux frontières de l'Alaska (3). Elle s'affirme aujourd'hui sous une forme intense par la maîtrise virtuelle que le gouvernement britannique abandonne à la haute banque et à l'industrie américaines sur les contrats de fournitures militaires de la Grande-Bretagne.
(1) "Speeches and Public Lettcrs ot JOSEPH HOWE", edited by J. A. Chisholm, Halifax, 1909, tome II, page 640.
(2) "Debates House of Commons" — 22 juillet 1899 — col. 8158-9.
(3) Le lecteur qui voudra se renseigner davantage sur cette question lira avec intérêt les déclarations de sir Wilfrid LAURIER à la Chambre des Communes, le 23 octobre 1903; aussi les articles de M. MILLS, ministre de la Justice, dans l'Empire Review de novembre et décembre 1891 ; et l'intéresant ouvrage de M. HODGINS : "British and American Diplomacy affecting Canada" — Toronto, 1900.
Si jamais le Canada est absorbé par les Etats-Unis, l'Angleterre pourra en remercier d'abord ses diplomates et ses gouvernants, puis les anglicisateurs canadiens, et enfin les impérialistes qui nous ont jetés violemment en dehors de la voie traditionnelle et sûre que Cartier et Macdonald avaient tracée à la Confédération.
La Confédération — Principes constitutionnels
Je n'ai pas voulu interrompre l'analyse des faits et des pièces qui se rattachent aux incursions féniennes. Revenons un peu en arrière. Quelle forme l'entente conclue en 1865 entre le gouvernement impérial et les futurs chefs de la Confédération prit-elle dans la Constitution et dans la loi de la Milice? Quelle interprétation les gouvernants et les législateurs de la Confédération ont-ils donnée au traité et à la loi? Quelle application en ont-ils faite durant les trente premières années du nouveau régime?
Pour bien comprendre cette phase décisive de l'histoire du Canada, il ne faut pas perdre de vue que les constitutions coloniales écrites ne renferment qu'une partie du droit public des habitants des colonies. •Les principes fondamentaux de la constitution britannique, non écrits, s'appliquent aux colonies avec la même ampleur, la même autorité qu'au Royaume-Uni.
Or, le premier et le plus essentiel de ces principes, c'est le droit au gouvernement représentatif. Depuis les temps obscurs des Witanageniois, le droit aux institutions représentatives, au self-government, est inhérent à la qualité de sujet britannique. Il appartient en puissance à tout sujet, né, conquis ou naturalisé, du Roi d'Angleterre, — qu'il habite le Royaume-Uni ou le Canada, l'Australie, l'Inde ou l'Afrique-Sud. Dès qu'un groupe de sujets britanniques, habitant un pays quelconque de l'Empire britannique, est en état de faire fonctionner des institutions analogues à celles du Royaume-Uni, il y a droit; et le parlement impérial est tenu de voter la formule légale, le statut, qui concrétise ce droit et en permet l'exercice. Une fois cette constitution votéet le parlement impérial, tout en conservant le pouvoir de l'abroger ou de la modifier, n'a pas le droit de le faire sans le consentement de la colonie intéressée — pas plus que le parlement du Canada ou celui de l'Australie n'ont le droit d'imposer leur volonté et leurs lois aux habitants du Royaume- Uni (1).
(1) L'une des théories les plus absurdes qui ont vu le jour à la faveur de la démence causée par la guerre, c'est que les constitutions coloniales sont octroyées par le Roi en personne et qu'il peut à son gré les modifier ou les abroger. Jamais le roi d'Angleterre, même au temps des Stuarts, n'a tenté d'exercer cette prérogative absolue. Depuis deux siècles, les constitutions coloniales sont votées par le parlement impérial, selon la teneur des voeux formulés par les habitants des colonies. C'est de cette manière que la Constitution canadienne a été votée.
En 1900, lorsque le parlement britannique vota la Constitution de l'Australie, Chamberlain voulut faire modifier certains dispositifs du projet préparé par les délégués des colonies fédérées. Les Australiens déclarèrent tranquillement que si le parlement impérial refusait la charte du Commonwealth d'Australie, telle que les Australiens l'avaient formulée, le parlement australien proclamerait la République d'Australie. Chamberlain baissa pavillon prestement.
En 1902, lord HALDANE, futur Haut Chancelier, écrivait : — "The trnth ia, that "more and more, we are nearing the stage at which it will be realized that the Impérial "Parliament in its relations to the self-governing Dominions of the Crown can be, and "ought to be, ONLY A TRUSTEE of ita powers. It is legally omnipotent, but in the "reality of practice IT IS BUT AN INSTRUMENT FOR GIVING EFFECT TO THE "SENSE OF THE PART OF THE EMPIRE WHICH CALLS FOR ITS INTERFERENCE."
"THE CONSTITUTION OF THE EMPIRE", — reproduit dans la Canadian Law
Review, novembre 1902.
Nos journalistes à grandes doctrines auraient décidément besoin d'un cours élémentaire d'histoire d'Angleterre et de droit constitutionnel.
Le second principe fondamental du droit public anglais, corollaire du premier, c'est celui que j'ai rappelé au début de cette étude : no taxation without représentation. Aucun groupe de sujets du roi ne peut être assujetti au paiement d'impôts — impôt du sang ou impôt d'argent — à moins que ces impôts n'aient été votés par un corps délibérant où siègent ses représentants élus. C'était même là l'unique privilège des Witans, des anciens du peuple, dans les antiques assemblées qui sont devenues peu à peu le parlement souverain de la Grande-Bretagne.
Que l'on juge ces principes "dangereux", subversifs de l'autorité royale et propres à conduire les peuples à la démagogie, fort bien. Mais enfin, ce ne sont pas les Canadiens, encore moins les nationalistes, qui les ont inventés. C'est le souverain et le parlement d'Angleterre qui en ont fait la base du droit public de l'Empire. Ce sont les fondateurs de la constitution canadienne qui en ont réclamé la pleine reconnaissance et l'entière exécution. Ceux qui, sous prétexte de préserver l'autorité royale des empiétements de la démocratie et du parlementarisme, attaquent aujourd'hui ces assises fondamentales des institutions britanniques et canadiennes sont véritablement des révolutionnaires, contempteurs de l'autorité royale, laquelle repose, en terre britannique, sur les principes mêmes qu'ils s'efforcent de détruire ou d'amoindrir (1).
A l'époque où la Confédération prit naissance, l'inviolabilité de ces principes était universellement admise en Angleterre et au Canada. C'est ce qui explique pourquoi les auteurs de la Constitution canadienne ne songèrent pas à les transcrire dans le texte de la loi : cela aurait semblé aussi absurde que de mettre dans la constitution que les Canadiens auraient droit aux privilèges de la Grande Charte. Ils ne prévoyaient pas qu'en moins d'un demi-siècle, le délire impérialiste aurait obscurci les intelligences au point de leur faire perdre la notion des vérités les plus élémentaires de l'histoire et de la constitution britannique. C'est ce qui explique également pourquoi le texte de la Constitution canadienne renferme si peu d'articles qui déterminent les obligations militaires du Canada. En réalité, il n'y en a que deux: l'article 15 et le septième alinéa de l'article 91 (2). L'article 15 stipule que —
" A la Reine continuera d'être et est par le présent attribué le com- " mandement en chef des milices de terre et de mer et de toutes les "forces militaires et navales en Canada."
C'est la reconnaissance de l'autorité souveraine de la Couronne. Ici, comme en Angleterre, cette autorité ne s'exerce que par l'entremise du cabinet canadien, responsable au parlement du Canada. Les ministres canadiens sont les conseillers du roi au même titre que les membres
fl) Cette thèse des casuistes, ennemis de la démocratie et du parlementarisme, est d'autant plus grotesque qu'ils la prêchent à l'appui de l'obligation "morale" des Canadiens de prendre part à la guerre européenne, comme sujets du Roi d'Angleterre, tandis que leurs copains, les politiciens impérialisants, clament sans relâche, d'un bout à l'autre du pays, que les Canadiens ont l'impérieux devoir de verser leur sang pour l'Angleterre afin de faire triompher "les principes de la démocratie et du parlementarisme". Cette cynique inconséquence démontre à quel point la frénésie impérialiste a troublé les cerveaux et fait table rase des lois les plus élémentaires de la logique et de la probité.
(2) Pièce justificative 37.
du cabinet britannique. Dans leur sphère d'action, ils exercent les mêmes privilèges, ils sont soumis aux mêmes règles constitutionnelles (1).
(L'article 15 veut donc dire que le gouvernement canadien, responsable au parlement du Canada, commande, au nom du roi et sous son autorité, les «troupes de terre et de mer du Canada.
L'article 91 énumère les pouvoirs exclusifs de législation attribués au parlement fédéral. Cette juridiction comprend (paragraphe 7) "la milice, le service militaire et le service naval, et la défense du pays." Sous l'empire de la nouvelle constitution, la Joi de la milice s'intitule: "Loi de la Milice et de la Défense"; le ministère de la Milice s'appelle "le ministère de la Milice et de la Défense." Cette mention particulière de '7a défense" n'indique-t-elle pas que, dans l'esprit des législateurs, le service militaire et naval n'a d'autre objet que la défense du pays? C'est ce qui ressort clairement des paroles et des actes des hommes d'Etat canadiens qui avaient rédigé la constitution et qui l'ont appliquée les premiers.
Nous avons vu comment Cartier, Macdonald, Brown, Galt et Campbell interprétèrent la portée du traité de 1865 lorsqu'il fallut repousser les attaques des Féniens. Nous allons retrouver la même pensée dans l'exécution des mesures générales qu'ils adoptèrent pour assurer la sécurité du territoire.
(1) Sir John MACDONALD a exprimé cette pensée très nettement lors des débats sur les Résolutions de la Conférence de Québec :
"With us the Sovereign, or in this conntry, the représentative of the Sovereign, "CAN ACT ONLY ON THE ADVICE OF HIS MINISTERS, those ministers being reapon- "sible to the people throngh Parliament." — (Uebates on Confédération, 1865, page 33).
Sur l'autonomie du parlement canadien, il a été non moins catégorique :
"We Btand. with regard to the people of Canada, PRECISELY IN THE SAME POSI- TION AS THE HOUSE OF COMMUNS IN ENGLAND stands with regard to the people "of England." — (Id.. page 1007).
Sur l'autorité du Roi et du gouverneur, voir aussi l'opinion de sir S. HUGHES, aujourd'hui ministre de la Milice, et celle de sir Charles FITZPATRICK, alors ministre de la Justice, aujourd'hui Juge en Chef du Canada: pièce justificative 67.
La nouvelle école tbéologico-impérialistc qui a entrepris, au nom du "droit naturel", de ressusciter la doctrine du bon plaisir royal, a eu la naïve audace de soutenir que le roi a toujours le droit et le pouvoir d'appeler les Canadiens à combattre dans toute partie de l'Empire ou du monde. Ils ont poussé leur théorie jusqu'au point d'affirmer sans rire que le roi peut exercer ce pouvoir par l'entremise du gouverneur général. Or, le premier étudiant en droit constitutionnel sait que le gouverneur général n'est pas nommé par le roi et qu'il ne reçoit du roi aucune autorité, aucune direction. 11 est nommé par le cabinet britannique. Il exerce ses fonctions impériales sous l'autorité exclusive du ministère des Colonies. Il reçoit toutes ses instructions du secrétaire d'Etat pour les Colonies. Quant à ses prérogatives de chef de l'exécutif canadien, elles sont limitées de la même manière et par les mêmes principes constitutionnels que ceux auxquels le roi d'Angleterre est soumis par la constitution, la coutume et son serment royal, et dont il ne songerait pas un instant à s'écarter. Reconnaître au gouverneur général le droit de commander fa milice canadienne, indépendamment des ministres et du parlement canadiens, équivaudrait donc, d'une part, à faire le gouverneur plus puissant que le roi lui-même et, de l'autre, à mettre la vie et les biens des Canadiens à la discrétion du ministre des Colonies, c'est-à-dire d'un simple politicien anglais, responsable non au roi, mais au parlement britannique. Ainsi, sous prétexte de préserver la souveraineté royale des empiétements de la démocratie et du parlementarisme, les casuistes impérialistes aboutissent, sur ce point comme sur le précédent, à saper la base même du pouvoir royal et à tomber dans la pire des inconséquences démocratiques et parlementaires : tout ce qu'ils enlèveraient à l'autorité du parlement et du peuple canadiens, ils en feraient profiter non le roi, mais le parlement et le peuple d'Angleterre.
On voit que ces doctrinaires sont aussi illogiques que tous les autres révolutionnaires.
Le résultat de cette doctrine insensée serait de ramener le Canada à des jours pires que ceux de Craig, de Colborne et de Sydenham. Ces tyranneaux du régime oligarchique n'ont jamais songé à forcer ou même à induire les Canadiens à fournir un seul régiment, à dépenser un seul denier, même pour les besoins de la défense du pays, sans le consentement des représentants du peuple.
Par bonheur pour le Canada et pour l'Empire, le roi d'Angleterre et les hommes d'Etat britanniques, même les plus impérialistes, n'ont pas encore atteint le degré d'insanité des jingos du Canada.
Loi de la Milice, 1868
Dès la première année de la Confédération, le gouvernement canadien se mit en mesure d'exécuter sa part des arrangements conclus avec les autorités impériales au sujet de la défense du pays. Avec l'énergie qui le caractérisait, Cartier avait choisi dans le nouveau ministère le portefeuille de la Milice. Il se croyait, avec raison, seul capable de vaincre les répugnances des Canadiens-français contre toute augmentation des charges militaires.
A la session de 1868, le ministère présente à la Chambre une nouvelle loi de la milice (1), dont l'objet principal est de permettre au gouvernement d'organiser une force disciplinée de 40,000 hommes et une réserve active de 100,000 hommes. Comme dans toutes les lois antérieures à la Confédération, il est décrété que la milice se compose "de tous les habitants mâles du Canada, âgés de 18 ans et plus et de moins de 60 ans", divisés en quatre classes, selon leur âge et leur état de famille.
L'article 6 établit la distinction entre la milice active et la milice de réserve. "La milice active comprend la milice volontaire, la milice régulière et la milice navale." Il est expressément stipulé que "la " milice navale se composera des marins, matelots et personnes ordinai- " rement employés sur les embarcations à voile ou à vapeur, naviguant " dans les eaux de la Puissance."
On voit que Macdonald et Cartier ne songeaient nullement à une flotte de guerre "canadienne en temps de paix mais impériale en temps de guerre".
Les dispositifs qui permettent au gouvernement de remplir les cadres de la milice par le tirage au sort, au cas où l'enrôlement volontaire ne serait pas suffisant, sont analogues à ceux des lois précédentes.
La modification la plus radicale dans les termes est celle qui touche à l'emploi de la milice. C'est l'article 61 :
"Sa Majesté pourra appeler, en tout ou en partie, la milice au ser- " vice actif, dans ou hors la Puissance, lorsque la chose sera en aucun " temps jugée à propos, en conséquence de guerre, invasion ou insur- " rection, ou d'appréhension d'aucun de ces dangers; et les miliciens " ainsi appelés au service actif, continueront de servir pendant au " moins une année à compter de la date à laquelle ils auront été appe- " lés au service actif s'ils y sont tenus, ou pour toute période plus con- " sidérable que Sa Majesté pourra fixer."
La restriction des lois de 1855 et de 1863 — qui limitait les expéditions de la milice aux territoires "contigus à la province" — est supprimée. C'était une imprudence. Nous verrons les impérialistes en tirer parti en 1899, lors de l'expédition d'Afrique, et en 1904, alors que le parlement entreprendra la réfection de la loi de la milice.
Mais si la forme était changée, le fond restait le même. Cartier et ses co-législateurs de 1868 ne songèrent, pas un instant qu'il pût être question, pour le Canada, de participer à toute autre guerre qu'à celles qui menaceraient directement la sécurité de son territoire. Le compte
(1) Pièce justificative 38.
rendu des délibérations parlementaires le démontre à l'évidence. (1) La seule éventualité prévue, c'est celle d'une guerre avec les Etats-Unis. Comme en 1862, les seules divergences d'opinion portent sur le degré de la participation du Canada à sa propre défense. D'ailleurs, les débats furent beaucoup moins vifs qu'en 1862, les déclarations moins solennelles et moins retentissantes. Durant ce court espace de temps, les principes et les termes de l'entente entre la métropole et la colonie s'étaient affermis et précisés. Les attaques des Féniens avaient donné l'occasion aux autorités des deux pays d'en faire l'application.
En présentant le projet de loi, CARTIER déclare que si cette mesure avait été en vigueur depuis trois ans, "les forces de défense nécessaires " à la protection du pays auraient coûté moins cher. Tout en espérant " que ces incursions ne se répéteront pas, il juge nécessaire de se pré- " parer à y résister, le pays étant fermement déterminé à rester britan- " nique."
M. DORION blâme, modérément du reste, les dispositfs qui autorisent le gouvernement à s'arroger le pouvoir d'enrôler les miliciens de force. Cette critique sonne étrangement sur les lèvres de l'un des ministres qui avaient fait voter la loi de 1863, absolument analogue à cet égard au bill présenté par Cartier. Il juge que le danger réel ou fictif d'une guerre avec les Etats-Unis ne justifie pas le gouvernement d'imposer une charge aussi lourde au Canada: "le conflit, s'il doit jamais se " produire, sera décidé sur les mers et non derrière aucun rempart "canadien."
Cette opinion peut paraître singulière, mais elle est juste. M. Dorion veut dire évidemment que l'occupation du territoire canadien par les armées américaines ne suffirait pas à déterminer l'issue ultime d'une guerre entre l'Angleterre et les Etats-Unis, et que seule la puissance de sa flotte pourrait permettre à l'Angleterre de dicter ses conditions aux Américains.
M. MACKENZIE, futur premier-ministre libéral, fait observer avec raison qu'il est "impossible d'envisager le problème de la défense du " pays sans tenir compte de la proximité des Etats-Unis et de la pro- " habilité d'une action agressive de leur part." Il déplore le langage et l'attitude des politiciens américains [ou canadiens] " qui n'hésiteraient "pas à précipiter un conflit entre les deux pays s'ils pouvaient par là " servir leurs intérêts personnels. La politique de la Grande-Bretagne, "à son avis, a été parfois trop conciliante à l'endroit des Etats-Unis; " mais l'Angleterre est une grande puissance, elle peut se permettre d'aller "très loin dans la voie de la conciliation... et, somme toute, cette " politique assure la paix. II ne s'objecte pas à ce que le gouverne- " ment impose au Canada une dépense équitable (fair) pour les besoins " de la défense. Mais il n'y a pas de comparaison possible entre la " capacité de la Grande-Bretagne et celle du Canada de payer un impôt " de guerre."
Il rappelle les sacrifices que le Canada s'est imposés pour la construction de ses canaux et de ses chemins de fer, "qui ont fourni au gou-
(1) Pièce justificative 39.
** vernement impérial des facilités de transport pour leurs troupes et " leurs munitions de guerre. Le Rapport du colonel Jervois et tous les " documents de cette nature n'ont qu'un objet : celui de faciliter la fuite " des troupes anglaises en cas de désastre."
Et dire que le parlement canadien a érigé un monument à ce "traître" qui osait mettre en doute, dans un langage si brutal, la résolution de la mère-patrie de protéger ses colons canadiens!
Cartier avait annoncé la détermination du gouvernement d'employer à la réparation des forteresses et des travaux de défense la somme dont le gouvernement impérial avait promis de cautionner l'emprunt.
M. Mackenzie "ne peut accorder son consentement à un tel détour- " nement de fonds (mis-appropriation of funds) . Si des fortifications " sont d'une utilité quelconque, elles doivent être érigées pour la pro- " tection des habitants du pays."
Sur ce point, la pensée de M. MacKenzie l'emporta. Le gouvernement abandonna son projet et ne réclama jamais le cautionnement du gouvernement impérial.
Le leader de l'opposition libérale condamne, comme M. Dorion, le principe de la conscription. "Il croit que l'enrôlement volontaire doit " être favorisé au lieu d'être entravé comme le bill le propose. Il est " pi et à appuyer le gouvernement dans la préparation d'un projet de " loi qui pourvoirait aux besoins de la défense du pays par l'applica- " tion du volontariat qui a donné satisfaction jusqu'ici."
Cartier avait également annoncé l'organisation d'écoles militaires destinées à former un état-major et des officiers compétents. Ces officiers pourraient compléter leur formation en prenant du service temporaire dans les armées étrangères. Il avait rappelé les exploits des zouaves pontificaux canadiens.
L'un des députés libéraux les plus en vue, M. JONES, s'éleva vigoureusement contre cette idée: "Nous n'avons, dit-il, ni hommes ni argent "à perdre pour fournir des soldats à aucune puissance quelconque. On "doit encourager les Canadiens à demeurer dans leur propre pays afin " d'aider à défendre le territoire canadien en cas de danger et à maintenir la puissance britannique sur ce continent (applaudissements)."
M. PARKER croit que "le problème de la défense doit être réglé par "traité entre le Canada et la mère-patrie;" — c'était fait; mais les termes de l'arrangement conclu en 1865 n'étaient pas encore publics, et ce député ignorait évidemment la correspondance échangée depuis 1851 — "et s'il était connu que l'Angleterre nous défendrait, comme elle est " tenue de le faire, cette seule connaissance ferait plus pour repousser " toute agression que l'entraînement d'une milice de 100,000 hommes. " Si les forces qu'on se propose d'organiser sont destinées à venir en " aide à l'autorité civile et à repousser des incursions comme celle de " 1866, ces préparatifs sont beaucoup trop considérables et coûteux. "Si l'on se propose de défendre le pays contre la puissance américaine, " ils sont tout à fait insuffisants et ne peuvent être regardés que comme " une folie monstrueuse."
Plus heureux qu'en 1862, le gouvernement fit voter sa mesure. Pas •in des ministres, du reste, n'apporta la moindre contradiction aux principes posés par M. MacKenzie.
Au Sénat, l'un des chefs libéraux, M. SANBORN, fit cette déclaration intéressante. "Nous devons envisager cette question comme Cana- " diens; car nous ne pouvons ignorer le fait que nous serons, un jour " ou l'autre, abandonnés à nos seules ressources. Durant la période " qui a précédé la Confédération, plusieurs membres du parlement du " Canada nous ont fréquemment assurés que nous nous préparions une " nationalité et que la fédération des provinces était le premier pas dans " la voie qui nous mènerait à l'état de nation. La tendance entière des " hommes d'Etat britanniques nous impose la conviction que la responsabilité de notre croissance ou de notre décroissance — selon l'intel- " ligence que nous déploierons — dépend de nous-mêmes. C'est donc " notre devoir de ne regarder que le Canada, et le Canada seul. Nous " avons ici une patrie, une nationalité, deux choses dont nous avons " raison d'être fiers. Nous avons également raison d'être fiers du pays " auquel nous sommes attachés et du gouvernement qui étend sa pro- " tection sur nous; mais nous devons aussi avoir l'orgueil du Canada. "En envisageant cette question [de la défense], nous ne devons pas " seulement nous placer au point de vue de l'Empire et tenir compte " des intérêts de l'Empire: nous devons l'envisager à la lumière de nos " propres intérêts."
Ce n'est pas pour l'avantage du Canada que l'Angleterre y garde une armée, fort réduite du reste : " c'est pour le maintien de la puis- " sanec anglaise sur ce continent et en vue des intérêts de l'Empire et " non de ceux du Canada. Supposons qu'une guerre éclate entre les "Etats-Unis et la Grande-Bretagne: ce ne sera pas pour venger un grief "quelconque du Canada; et cependant la conséquence sera la dévasta- " tion des régions les plus belles et les plus productives de notre pays. " Ne devons-nous donc pas définir résolument notre situation toute par- " ticulière et démontrer [aux hommes d'Etat britanniques] les condi- " tions qui nous seraient faites en cas de guerre?"
Au Sénat comme à la Chambre des Communes, les ministres affirment que le projet de loi n'a d'autre objet que de mettre le Canada en état de pourvoir à .sa propre défense (1).
Application de la Loi — Cartier et la défense navale
iLa loi votée, Cartier s'applique sans délai à en assurer l'exécution. Mais il ne s'écarte pas un seul instant des bases de l'entente conclue avec le gouvernement britannique. Il ne cesse de protester contre le retrait des troupes impériales. Il refuse de rembourser le prix des armes prêtées par l'Angleterre et endommagées ou perdues au cours des campagnes contre les Fénicns.
En analysant les rapports et les pièces officielles de cette période, j'ai noté l'approbation donnée, le 11 juin 1869, par le Conseil Exécutif du Canada aux démarches de MM. Cartier et McDougall à Londres.
(1) Le biographe Je. plus récent de Cartier, M. John BOYD, a pu écrire, en toute vérité: " Cartier'a policy on defence wu in its essence a troJy national policy " (p. 290).
Dans une délibération antérieure, en date du 13 mars 1868, le gouvernement canadien avait également protesté contre la diminution des forces de défense navale sur le Saint-Laurent et les Grands Lacs (1).
Dans sa dépêche du 14 avril 1869, lord GRANV1LLE fait observer au gouverneur que les traités avec les Etats-Unis déterminent Je nombre des vaisseaux de guerre que l'Angleterre peut placer dans les eaux intérieures du Canada. Il ajoute que, tout en observant ces restrictions conventionnelles, le gouvernement canadien peut toujours se prévaloir des dispositifs du Colonial Naval Defence Act, voté en 1865, pour autoriser les colonies à organiser une réserve navale et même à équiper des vaisseaux de guerre qui feraient partie de la flotte impériale (2).
Mais comme cette loi ne laissait aux gouvernements des colonies aucune autorité sur ces forces de défense navale, le gouvernement canadien ne s'en prévalut jamais. Macdonald et Cartier étaient aussi convaincus que leurs prédécesseurs de 1862 que les Canadiens ne contribueraient à aucun système de défense, militaire ou navale, "à moins qu'il ne soit sujet à leur propre autorité ".
On en trouve la preuve patente dans une lettre officielle de M. FUTVOYE, sous-ministre de la Milice et de la Défense, au secrétaire militaire du gouverneur sir John Young. Cette lettre, en date du 3 juin 1870, a été manifestement écrite sous la diotée de Cartier (3).
Au nom du ministre, M. Futvoye réitère la demande précise et formelle du maintien en permanence d'une garnison impériale à Québec et d'une partie des troupes impériales que le gouvernement britannique a décidé de retirer des diverses provinces de la Confédération. Il ajoute:
"Le général Lindsay [commandant des forces impériales au Cana- " da] fait allusion, dans sa lettre du 27 mai, à l'organisation d'une force " navale pour la défense navale du pays (4). A ce sujet, le ministre de " la Milice et de la Défense [sir Georges CARTIER] réfère le général "Lindsay à la dépêche du 17 juin 1865 [de M. Cardwell] mentionnée " dans le rapport ci-joint et dans laquelle il est déclaré, entre autres " choses, qu'il va de soi (as a mat ter of course) qu'en cas de guerre, ce " sera le devoir du gouvernement imDérial d'entreprendre la défense " navale du pays."
Cette lettre fut transmise aux autorités impériales. Elles y répondirent par l'entremise de sir Edward LUGARD, sous-ministre de la Guerre, dans une lettre, en date du 24 septembre 1870, adressée au général Lindsay (5) :
"M. Cardwell fait observer que le major Futvoye.... interprète la " dépêche du secrétaire d'Etat pour les Colonies, en date du 17 juin 1865 " (6), comme si elle comportait l'assurance qu'en cas de guerre le gou- * vernement impérial entreprendrait la défense navale du Dominion.
(1) "Seasional Paper»", 1868, No 63, p. 20-21.
(2) Pièce justificaUve 41. •
(3) Pièce justificaUve 45.
(4) Pièce justificative 44.
(5) Pièce justificative 47.
(6) Pièce justificaUve 34. Cette dépêche était de Cardwell lui-même, alors ministre des Colonies, permuté à la Guerre en 1869.
" Quelles que soient les obligations auxquelles le gouvernement impérial "a souscrites dans cette dépêche, ce n'était pas son intention d'exoné- " rer le gouvernement du Dominion de toute responsabilité partielle "qu'il pourrait exercer pour sa propre défense navale, soit par l'appli- " cation des dispositifs du Colonial Defence Act ou par tout autre mode. " Au contraire, toutes les assurances que le gouvernement impérial a " données dans cette dépêche, ont été données, comme sir George Car- " tier le fait observer dans son mémoire du 19 mai (1), "sur l'assurance " réciproque donnée par les ministres canadiens alors à Londres que le " Canada est prêt à consacrer toutes ses ressources, en hommes et en " argent, au maintien du lien qui l'unit à la mère-patrie."
La divergence de vues est, sur ce point, manifeste. Cartier considère avec raison que la défense navale, en cas de guerre, ne peut être, comme les opérations d'une armée de terre, restreinte au territoire du Canada, mais qu'elle participe de sa nature à la défense générale de l'Empire. C'était encore, en 1910, l'avis de l'honorable M. DOHERTY, aujourd'hui ministre de la Justice, lorsqu'il combattait la loi navale préparée par le ministère Laurier (2).
Cartier et ses collègues ne daignèrent pas même répondre à la nouvelle interprétation donnée par M. Cardwell à l'entente conclue en 1865. Du reste, Cardwell n'a nullement parlé de la participation du Canada à la défense navale de l'Empire. Il n'attend de la colonie qu'une contribution "partielle à sa propre défense navale". Et à cela même Cartier se refuse. On voit à quel point M. Laurier et ses partisans faussaient l'histoire lorsqu'ils affirmaient, en 1910 et en 1911, que leur loi navale n'est que la continuation, le complément naturel de la Loi Cartier.
Nous verrons plus loin que les hommes d'Etat canadiens n'avaient pas changé d'avis en 1883 et que jamais, avant 1909, ils ne songèrent à la création d'une flotte "canadienne en temps de paix et impériale en temps de guerre".
Cartier refuse d'organiser des troupes pour le service
de l'Empire
Dans une dépêche en date du 12 février 1870 (3) adressée à sir John Young, lord GRANVILLE avait suggéré la formation d'un régiment canadien recruté au début parmi les officiers et les soldats anglais stationnés au Canada, mais dont le temps de service serait expiré ou qui obtiendraient du War Office la permission de permuter. Ce régknent aurait eu ses quartiers généraux en Angleterre où les nouvelles recrues seraient allées compléter leur entraînement militaire.
Ce projet avait la haute approbation du général LINDSAY, commandant des troupes anglaises au Canada. D s'en explique longuement dans une lettre qu'il écrit au gouverneur général Je 27 mai 1870. Il y voit pour le Canada l'embryon "d'un régime militaire affilié à celui de la mère-patrie" et d'un "lien militaire qui serait mutuellement avantageux" (4).
(1) Pièce justificative 43.
(2) Pièce Justificative 70.
(3) Pièce justificative 42.
(4) Pièce JustificaUve 44.
Dans un mémoire subséquent, en date du 26 juillet de la même année, il y revient mais pour constater que ses desseins ne rencontrent pas l'approbation de Cartier et de ses collègues (1).
Ce projet marque l'origine de Ja politique qui finira par triompher en 1909, quand, à la faveur de la propagande impérialiste, les hommes d'Etat anglais auront usé la résistance des coloniaux.
Cartier répond au ministre des Colonies par le mémoire du 19 mai 1870, dont j'ai déjà cité un extrait (2).
Il rejette péremptoirement le projet suggéré par lord Granville pour la formation d'un régiment mi-impérial, mi-canadien : " Le soussigné n'est pas prêt à recommander l'adoption de ce projet." Et il termine en rappelant les autorités impériales au respect de leurs engagements:
" Le gouvernement canadien note avec une grande satisfaction la "déclaration contenue dans la dépêche du 12 février, affirmant que les " arrangements proposés ne s'appliqueraient qu'en temps de paix et " n'indiquent nullement l'intention de modifier ou de restreindre nos " obligations mutuelles en cas de guerre étrangère. Le gouvernement ac- " cueille avec joie la réitération de l'assurance donnée dans la dépêche "du 17 juin 1865 [de Cardwell] par laquelle le gouvernement impérial " a reconnu sans réserve l'obligation qui lui incombe de défendre cha- " cun des pays de l'Empire, avec toutes les ressources dont il peut dis- " poser, en considération de l'assurance réciproque donnée par les mi- " nistres canadiens, alors à Londres, que le Canada est prêt à consacrer " toutes ses ressources en hommes et en argent au maintien du lien qui " l'unit à la mère-patrie."
C'est cette déclaration que le ministre de la Guerre, Cardwell, a cherché à retourner contre Cartier au sujet de la défense navale. Quoi qu'il en soit de cette divergence sur un point particulier de l'application, le principe du contrat n'a pas varié: il reste entendu que chaque colonie pourvoit de son mieux à la défense de son propre territoire et que Je gouvernement impérial conserve seul la responsabilité et Ja charge totales de la défense généraJe de l'Empire.
Mentionnons pour mémoire un autre rapport de Cartier, en date du 27 octobre 1870 (3). On y trouve la preuve additionnelle que, dans leur forme concrète, toutes les obligations du Canada se résumaient à dépenser chaque année un million de dollars pour l'entretien de Ja milice. " Ceci, ajoute-t-il, doit être, dans l'opinion du soussigné, consi- " déré comme une garantie suffisante pour l'avenir."
Un témoin de l'époque, encore vivant, attaché depuis cinquante ans à tout ce qui touche à l'organisation de Ja milice et de la défense du pays, m'assurait récemment que jamais Cartier et ses collègues ne voulurent consentir à prendre d'autre engagement que celui-là, et qu'à maintes reprises, dans leurs conversations avec les représentants du gouvernement impérial, ils exprimèrent très nettement leur détermination irrévocable de n'obliger le Canada qu'à la défense de son propre territoire, tout en tenant le gouvernement britannique lié à son engage-
(1) "Sesaional Papers", 1871, No 46, page 52.
(2) Page 50. Pièce justificative 43.
(3) "Session*! Papers", 1871, No 46, page 110.
ment d'aider la colonie à repousser toute attaque résultant de la politique impériale et des relations de la Grande-Bretagne avec les puissances étrangères.
Loi de 1883 — Sir Adolphe Car on et la défense navale
Franchissons maintenant *:ïc période de quinze ans. Les années qui suivirent la fédération des provinces furent consacrées aux oeuvres nationales. L'ère des grandes luttes constitutionnelles était close. Les Canadiens avaient fait reconnaître leur droit d'administrer <à leur guise leur patrimoine national. Absorbés par l'énorme effort qu'exigeaient l'organisation et le développement matériels du pays, les Anglo-Canadiens semblaient avoir renoncé à leurs séculaires tentatives d'assimiler ou de dominer les Canadiens-français. La suppression brutale des écoles catholiques du Nouveau-Brunswick fut, durant cette période, le seul sursaut du vieux sectarisme anti-catholique et anti-français. La patiente ténacité des Acadiens ne tarda pas à déjouer les calculs de leurs persécuteurs. Cette tentative n'était du reste que le prodrome de la prochaine croisade de Panglo-saxonisme intransigeant, inaugurée par Dalton McCarthy, en 1886, et triomphante aujourd'hui dans l'Ontario, après avoir réussi à démolir l'oeuvre féconde de Cartier, de Macdonald et de Blake dans le Manitoba et les Territoires du Nord-Ouest. Mais ces questions n'entrent pas dans le cadre de cette étude; — bien qu'il serait facile de retracer le lien qui rattache le mouvement anglicisateur et anti-catholique à la propagande impérialiste et anti-nationale qui a déterminé une révolution complète dans la base des relations entre la Grande-Bretagne et le Canada en matière d'organisation et de défense militaires.
A l'époque où nous reprenons le cours de cette analyse, cette base était encore intacte. Cartier était disparu; mais son frère d'armes, Macdonald, gouvernait encore le pays. Il était resté loyalement fidèle aux doctrines qu'il avait préconisées ou acceptées et dans lesquelles le pays tout entier avait trouvé l'expression la plus complète des aspirations nationales. Les libéraux, ses adversaires, sous la direction de M. Blake et l'influence croissante de M. Laurier, se bornaient à lui reprocher, de temps à autre, ce qu'ils appelaient son excès de loyalisme.
En 1883, le ministère conservateur proposa une nouvelle refonte de la loi de la milice (1). Le ministre de la Milice et de la Défense était alors M. CARON. En présentant son projet de loi, qui ne différait sur aucun point essentiel de la loi de 1868, il fit un exposé minutieux et intéressant des besoins de la défense nationale, ainsi qu'un résumé historique de l'application des lois de la milice depuis la naissance de la Confédération.
"Au temps de Sir Georges Cartier, dit-il, comme aujourd'hui, nous " n'avions heureusement besoin d'aucune force militaire dans un but " d'agression, ni pour aucun autre objet que ceux d'assurer la sécurité " des personnes, de protéger la propriété et de nous défendre contre " toute attaque qui pût, comme dans le passé, nous donner l'occasion de " combattre et de repousser les bandes désorganisées ou mal organisées
(1) Pièces jusUficativos 51 et 52.
" qui franchiraient la frontière, comme celles qui tentèrent de le faire " sans succès en 1865. En dehors de là, il est indispensable à toute " nation, ainsi que sir Georges Cartier l'affirmait, d'avoir une base quel- " conque d'organisation qui permette en tout temps au gouvernement " de faire respecter les lois et de réprimer les désordres intérieurs."
C'était bien l'esprit et l'intention des Pères de la Confédération. De contribution aux guerres de l'Empire, de coopération quelconque entre la milice canadienne et l'armée impériale en dehors du Canada et pour toute autre fin que la défense immédiate du Canada, il ne fut nullement question au cours des débats.
M. Caron insiste fortement sur le caractère national de la milice et de son organisation. Il se glorifie devoir peu à peu remplacé la plupart des officiers anglais par des officiers canadiens; et personne ne se scandalise. Il dit que la politique du ministère l'a conduit à acheter la plupart des fournitures de la milice au Canada plutôt qu'en Angleterre. Ceci non plus ne scandalise personne. Même, M. VAIL, ancien ministre de la Milice dans le cabinet MacKenzie, reproche à son successeur d'avoir acheté en Angleterre, récemment encore, pour $53,000 valant d'uniformes: "Est-ce là, s'écrie-t-il, le Canada aux Canadiens?"
De nos jours, les libéraux reprochent à leurs adversaires de n'en pas faire assez pour l'Angleterre. Si l'on mesure le chemin parcouru par les successeurs de Cartier et de Macdonald dans la voie qui a abouti à l'assujettissement des intérêts du Canada à ceux de l'Angleterre, ce reproche marque suffisamment l'emprise du colonialisme abject sur les deux partis, depuis 1883.
M. IVES, député conservateur de Sherbrooke, tout en appuyant la mesure, exprime des vues identiques à celles de M. Parker en 1868. Le but que le ministère se propose, dit-il, "peut être de créer, d'entraîner " et de commander une force qui suffirait à protéger notre territoire "contre l'envahisseur étranger; ou peut-être a-t-il un double objet: " réprimer les insurrections intérieures et, en cas de besoin, repousser " l'invasion étrangère. Le temps est arrivé, à mon avis, où le ministre " de la Guerre devrait être en état de déclarer à la Chambre si son " seul objet est d'avoir une force armée pour faire respecter les lois 'du Canada et nous protéger contre les insurrections ou les émeutes " à l'intérieur ; ou s'il se propose davantage, c'est-à-dire de créer, d'en- " traîner et de commander une armée territoriale qui suffise à repous- " ser l'envahisseur, ou du moins à tenter tout ce qu'il nous est possible " de faire dans cette direction."
Plusieurs députés critiquent assez âprement le projet de loi et, d'une façon générale, les dépenses consacrées à la milice. A la fin du débat, M. CARON répond à toutes ces critiques : " Nous devons avoir " un organisme militaire quelconque, — pas dans un but d'agression, " loin de là ; mais un organisme qui permette à tout gouverne- "ment à qui seront confiées les destinées du pays de faire respecter " les lois, de protéger la propriété et de repousser toute attaque qui u peut être dirigée contre nous... Ce n'est pas une armée permanence dont nous avons besoin; et les honorables députés qui parlent
" d'organiser une armée permanente se méprennent entièrement sur la " portée du projet de loi. Par bonheur, sur ce continent, nous n'avons " pas besoin d'armée permanente, mais d'un simple organisme — appe- " lez-le militaire ou donnez-lui tout autre qualificatif que vous voulez — " dont l'objet est de fortifier l'autorité civile, de faire exécuter les lois, " de prévenir les troubles intérieurs et de repousser, comme nous l'a- " vons fait dans le passé, toute attaque qui puisse être dirigée contre " nous par des maraudeurs mal intentionnés. ... La prudence la plus " élémentaire nous commande d'organiser une force qui non-seulement " fera honneur au pays, mais qui puisse être utilisée . . . pour nous " protéger nous-mêmes contre les désordres intérieurs ou pour résis- " ter à toute attaque de l'extérieur."
A quelques jours de là, lorsque le projet de loi fut soumis à l'épreuve du comité, M. Caron eut l'occasion de dire un mot de la défense navale. Un article du bill autorisait le gouvernement à organiser une force de torpilleurs (torpédo corps). Il proposa de remplacer ces mots par "corps of submarine miners". Un député libéral, M. ROSS, de Middlesex, demanda au ministre de justifier l'utilité de la création de cette nouvelle force.
"M. CARON: — L'honorable député sait trop bien quand et pour- " quoi les torpilleurs sont nécessaires pour qu'aucune explication de " ma part puisse l'éclairer davantage.
"M. ROSS: — Rien moins que la menace d'une invasion, je présu- "meî
" M. CARON : — Evidemment. L'honorable député connaît les con- ** ditions géographiques particulières de notre pays, l'immense étendue "de nos frontières maritimes et le nombre de ports que nous devons "protéger. Le mode de défense le moins coûteux pour protéger les cô- " tes est l'organisation d'un corps de torpilleurs destinés à cette fin " (for that purpose)."
Voilà qui suffit à prouver que, pour la défense navale comme pour l'organisation de la milice de terre, les auteurs de la loi de 1868 et de celle de 1883 ne songeaient nullement à organiser une flotte destinée à coopérer avec la flotte impériale dans les guerres de l'Empire. On sait quel abus les auteurs de la loi de 1910 ont fait des termes de la loi de la milice préparée par Cartier afin de justifier l'abandon des principes posés en 1851, en 1854 et en 1865, et la rupture de l'entente conclue avec les autorités impériales.
Le leader de l'Opposition, M. MACKENZIE, ancien premier ministre, donna un loyal appui au ministère.
" Je n'ignore nullement, dit-il, que c'est le devoir de tout député " d'appuyer le ministère dans tout effort qu'il peut faire pour amélio- " ier les forces de défense du pays. Ce n'est qu'à regret, en vérité, que "je combattrais les propositions du ministère à ce sujet ; et je ne le "ferais que si j'étais parfaitement convaincu que ces propositions " sont condamnables. Il est généralement admis, depuis des années, que " tout ce qu'il nous faut comme force de milice, c'est la base d'organi- " sation (nucleous) dont nous aurions besoin au cas où des troubles se " produiraient à la frontière, comme autrefois, ou encore si la mère-
" patrie se trouvait par malheur plongée dans une guerre à laquelle " nous serions forcés de prendre part."
Le vieux leader libéral, dont personne n'a jamais attaqué ni soupçonné le loyalisme, n'était pas arrivé au degré d'exaltation et d'immoralité impérialistes qu'avaient atteint les libéraux, en 1910, lorsqu'ils applaudissaient à outrance ces paroles de M. FIELDING, premier lieutenant de sir Wilfrid Laurier: C'est le devoir du Canada de prendre part "à toutes les guerres, justes ou injustes, de l'Angleterre."
Maintien de l'Entente de 1865
Sir John MACDONALD accepta généreusement la main loyale que lui tendait son vieil adversaire. Il en profita pour définir de nouveau, en quelques mots, les obligations du Canada:
" J'ai toujours trouvé chez l'honorable député (M. MaoKenzie) la " même fidélité au principe que tout pays digne de ce nom doit avoir " une force suffisante pour se protéger lui-même, pour maintenir l'or- " dre et pour affirmer sa position comme nation (as a country)."
Le colonel O'BRIEN ayant rappelé assez vaguement les engagements pris en 1865, sir John précisa:
" J'étais l'un de ceux que le gouvernement délégua alors en Angleterre. Son ancien leader et ami intime [de M. MacKenzie], M. Brown, "mon collègue, nous accompagnait. Il fut alors entendu que les quatre " provinces [les deux Canadas, le 'Nouveau-Brunswick et la Nouvelle- " Ecosse] ne dépenseraient pas moins d'un million de dollars par an- 14 née pour maintenir la milice comme force auxiliaire, dans ces quatre "provinces. Eh bien! nous n'avons pas dépensé cette somme chaque " année. Certaines années, nous avons dépensé $800,000, d'autres années "moins, d'autres années un peu plus; mais en réalité, nous n'avons ja- " mais rempli complètement l'engagement pris envers le gouvernement " de Sa Majesté en Angleterre, lorsqu'il nous abandonna toutes ses forti- " fications et tous ses domaines militaires (Ordnance Lands) en Cana- " da."
C'est, à treize ans de distance, la confirmation exacte des déclarations de Cartier consignées dans son mémoire du 27 octobre 1870.
On objectera peut-être que le témoignage de sir John établit surtout que le Canada n'a pas rempli son engagement. Il faut d'abord tenir compte des exigences de la situation parlementaire. Sir John s'efforçait de désarmer ceux qui reprochaient au gouvernement de surcharger le budget de la imilice. Il est permis de ■croire que si les autorités impériales avaient invoqué ses paroles pour en faire la base d'une réclamation contre le Canada ou le prétexte d'une modification de l'entente, sir John n'eut pas hésité, comme Cartier et lui-même l'avaient fait en 1870, à plaider compensation et à leur opposer les dépenses faites et les pertes subies par le Canada durant les incursions des Féniens et la première insurrection des Métis. Ce plaidoyer, il enverra sir Alexander Campbell le faire à Londres, en 1887. Et puis, ce n'était là, si l'on peut dire, qu'une question de comptabilité qui n'affectait en rien le principe de l'entente.
Au Sénat, c'est précisément sir Alexander CAMPBELL, minis-
tre de la Justice, qui présente et explique le projet de loi. Comme son collègue, le ministre de la Milice, il se place au seul point de vue des besoins de la défense du territoire. Il fait allusion aux menaces de guerre qui ont failli mettre l'Angleterre et la Russie en conflit l'année précédente. Il indique qu'en pareille occurrence, le Canada pourrait être appelé à défendre les côtes de la Colombie britannique.
Le leader libéral à la Chambre Haute, M. SCOTT, ancien secrétaire d'Etat dans le cabinet MacKenzie et futur collègue de sir Wilfrid Laurier, combat nettement la mesure.
"La meilleure protection de notre pays, dit-il, c'est la reconaissance " des droits des autres nations. Il n'y a qu'une nation qui puisse jamais
"perturber la paix de ce continent Notre intérêt, notre politique,
" nos inclinations naturelles nous commandent d'entretenir les meilleu- "•res relations possibles avec la seule puissance susceptible de devenir " le moindrement agressive. Aucune puissance ne peut nous causer d'en- " nui à l'est; aucune à l'ouest ; — si ce n'est la force navale de quelque "pays momentanément en guerre avec l'Angleterre; et en ce cas, la ré- " sistance devra venir de la flotte britannique, la seule force qui puisse " nous protéger avec succès contre les attaques de cette nature. Par " bonheur pour noas, nous faisons encore partie de la nation qui maintient sa suprématie sur l'océan. La Grande Bretagne domine les mers au- "jourd'hui aussi effectivement qu'il y a cinquante ans. Ce sont donc "les vaisseaux britanniques qui repousseront les agressions étrangères, " et non les bras ou les canons des Canadiens.
" Sir Alex. CAMPBELL : — Nous devons néanmoins faire notre part.
"M. SCOTT: — Notre part consistera de matières bien différentes de " celles qui servent à la composition de ces corps de milice. L'Angleterre " s'est déjà trouvée dans l'embarras au cours des années dernières. Nous "lui avons offert de l'aide à maintes reprises (1), mais cette aide n'a été " acceptée qu'en une seule occasion. Elle a été acceptée sous la forme d'or " canadien, que nous avons envoyé pour aider au soin des blessés de la "guerre de Crimée. Quant à notre armée joujou (toy army), je pense "qu'il est absolument illusoire d'en attendre le moindre secours au cas " d'une invasion par une puissance étrangère."
Ces déclarations fort peu loyalistes suscitèrent de multiples protestations. Cependant, pas un seul des contradicteurs de M. Scott n'alla au delà des termes de l'entente de 1865. L'un d'eux, M. BOTSFORD, donna l'occasion à sir Alex. Campbell de réitérer l'opinion du ministère sur la base et la portée de cette entente:
"M. BOTSFORD: — Quel a été le langage du gouvernement bri-
" tannique lors de l'union des provinces? N'a-t-il pas déclaré en termes *' précis : Vous devez dépenser tant pour votre milice et vous préparer à " vous défendre vous-mêmes, avant que nous ne soyons disposés à dépen- " ser les revenus de la Grande-Bretagne pour secourir un peuple trop lâ- " che pour se défendre lui-même. Si j'ai bonne mémoire, notre gouverne- " ment s'est engagé à dépenser une somme déterminée pour la milice.
(1) M. Scott voulait sans doute parler d'offres individuelles et non d'offres du gouvernement.
Sir Alex. CAMPBELL :— Oui.
"M. READ: — Si je comprends bien la situation, la Grande-
" Bretagne s'attend à ce que nous l'aidions dans notre propre défense, " et, en retour, nous avons l'appui de toutes les forces de terre et de " mer de la Grande-Bretagne, et de ses ressources financières égale-, "ment. . . Tout ce que l'on attend de nous, c'est ce que tout peuple doit " être préparé à faire : défendre notre propre patrie et nos foyers."
Le ministère n'apporta pas l'ombre d'une contradiction ou d'un correctif à cette définition claire et péremptoire de l'entente de 1865.
Guerre du Soudan — Le gouvernement refuse d'y coopérer
L'occasion fut bientôt donnée à sir John Macdonald et à ses collègues de prouver qu'ils restaient fidèles au principe de cette entente et qu'en dépit de la modification apportée en 1868 aux termes de la loi de la Milice, ils n'avaient jamais cessé de considérer que la milice canadienne ne devait servir qu'à la défense du Canada et que la constitution ne leur permettait pas d'engager la responsabilité et le crédit du Canada dans les guerres de l'Angleterre étrangères aux intérêts immédiats du pays.
Après une courte période de paix et de réformes intérieures, l'Angleterre avait repris sa politique traditionnelle d'expansion et de conquêtes. La guerre de l'Afghanistan et la résistance des Zoulous lui avaient fourni un prétexte commode pour reculer les frontières des Indes et agrandir démesurément ses possessions d'Afrique.
Le raid du général Gordon au Soudan, plus ou moins avoué par le cabinet britannique, anéantit en quelques semaines les efforts éphémères de Gladstone et des libéraux anglais pour assurer la paix de l'Angleterre dans le respect des droits des autres nations. La résistance un moment triomphante du Mahdi et le massacre de Gordon et de ses troupes à Khartoum fouettèrent l'orgueil britannique et ravivèrent le vieil instinct de conquête jusqu'aux confins les plus éloignés de l'Empire. Pour la première fois dans l'histoire de l'Empire colonial de la Grande-. Bretagne, des offres de secours armé vinrent de la plupart des colonies, dites 'autonomes'. C'était le présage de l'évolution dont la guerre sudafricaine devait marquer la phase décisive et la guerre actuelle le couronnement. Nous verrons, par la suite, quel parti les impérialistes an-, glais ont tiré de cette première effervescence des colonies. Pour l'instant, je me borne à rappeler l'accueil que le gouvernement canadien fit à ce mouvement et l'attitude particulière de sir John Macdonald. On en trouve la trace dans les archives impériales. (1)
Dès te mois de novembre 1884, le marquis de LANSDOWNE, alors gouverneur-général du Canada, avait transmis à lord Derby, successeur de lord Kimberley au ministère des Colonies, une proposition du général LAURIE. Cet officier, tantôt député au parlement du Canada et tantôt membre de la Chambre des communes d'Angleterre, offrait de lever un régiment canadien pour l'expédition du Soudan. Le ministère
(1) Pièce justificative 53.
libéra], qui avait longtemps hésité à prendre à son compte l'acte de brigandage du général Gordon, déclina la proposition.
Le 7 février 1885, — lendemain du jour où le désastre de Khartoum est connu, — le général Laurie renouvelle son offre. Le 9, sir Charles TUPPER, Haut Commissaire du Canada à Londres, transmet au Colonial Office une proposition analogue du colonel WILLIAMS, député canadien, qui offre ses services et ceux de son régiment, le 46e East Durham.
Le 10, lord LANSDOWNE, télégraphie à lord DERBY que les offres de service affluent à Rideau Hall. Le ministre des Colonies demande immédiatement si "le gouvernement du Canada approuve et recommande ces propositions" — "whether they are sanctioned and recommended by Dominion Government".
Le gouverneur répond, le 12 février, que "le gouvernement est prêt " à approuver le recrutement au Canada pour service en Egypte ou ail- " leurs. Ces forces devront être enrôlées spécialement sous l'autorité de "l'Impérial Army Discipline Act et tirées de divers bataillons locaux " . . .la dépense devant être tout entière supportée par l'Echiquier Jmpé- " rial."
Le même jour, le gouvernement de la Nouvelle Galles du Sud — c'était avant la fédération des colonies australiennes — offre au gouvernement britannique les services de deux batteries de campagne et d'un bataillon d'infanterie. Il s'engage à défrayer toutes les dépenses de cette expédition, y compris la solde et l'entretien des troupes, jusqu'à la fin de l'expédition.
La différence des deux propositions sautait aux yeux. Elle n'échappa point à l'attention des ministres britanniques. Ils saisirent immédiatement tout le parti que l'Angleterre pourrait tirer de la politique inaugurée par la colonie australienne.
Dès le 14 février, le War Office accepte les propositions de la Nouvelle Galles, en spécifiant que "les forces devront être placées sous l'autorité absolue de l'officier commandant" les troupes anglaises. Le 16, le War Office explique au ministère des Colonies pourquoi le ministre de la Guerre, le marquis de HARTINGTON, futur duc de Devonshire, a décidé d'accepter la proposition de la Nouvelle Galles et de repousser celle du Canada. Il faudra beaucoup de temps, dit-il, pour enrôler et organiser les troupes volontaires offertes par le général Laurie et le colonel Williams; tandis que les troupes expédiées par "le gouvernement de la Nouvelle Galles du Sud" constituent "une force organisée, complètement équipée et prête pour le service immédiat." Le ministre espère que "le gouvernement du Dominion appréciera entièrement la différence des deux propositions." Au cas où les autorités impériales se décideraient plus tard à accepter les propositions venues du Canada, lord Hartington désirerait avoir des renseignements précis sur les conditions dans lesquelles les troupes canadiennes seraient engagées et mises à la disposition de l'Angleterre.
Le 19, lord DERBY transmet à lord Lansdowne un résumé télégraphique de la décision du War Office. Le lendemain, il décline péremptoirement les offres du général Laurie et du colonel Williams. Il rejette également les propositions venues de l'Australie méridionale et des colo-
nies de Victoria et de Queensland, toutes identiques à celles du Canada. Le 14 avril, il repousse les offres de service des Straits Settlements.
Dans l'intervalle, le ministre des Colonies a cherché à entraîner le Canada dans la voie ouverte par la Nouvelle Galles du Sud. Le 24 février, il écrit à lord Lansdowne: "Le Canada, grâce aux sentiments " amicaux de son puissant voisin et à son propre éloignement des com- "plications du vieux monde, n'a pas eu jusqu'ici, et n'aura probable- "ment jamais, l'occasion d'utiliser ses ressources militaires; néanmoins, "je sais fort bien que les diverses provinces de la Confédération pour- " raient lever rapidement des forces considérables et les mettre joyeusement à la disposition de la reine, en toutes circonstances, pour le " service d'outre-mer. Plusieurs mille hommes ont reçu un bon entraî- " nement. D'excellentes mesures ont été prises pour la préparation de "leurs officiers; et le gouvernement de Sa Majesté est convaincu que les " offres courageuses qu'il a reçues [du Canada] et qui ont causé tant de "satisfaction ici ne représentent qu'une faible proportion des secours "que le peuple du Canada offrirait avec empressement si la nécessité "s'en présentait." Il sera peut-être possible d'accepter dans quelques mois les services d'une brigade canadienne.
Sir John MACDONALD fit la sourde oreille et n'envoya même pas les renseignements demandés par lord Hartington, le 16 février. Il s'en tînt aux conditions qu'il avait lui-même posées le 10 février. Il était prêt à laisser les Canadiens, sujets britanniques, s'enrôler volontairement, comme soldats de l'Angleterre, sous l'opération d'une loi impériale, pourvu que l'Angleterre portât seule la responsabilité et le coût total de cette expédition. Quant à mettre la milice canadienne au service de l'Angleterre et à utiliser la loi de la milice du Canada pour enrôler des troupes impériales, aux frais du Canada, il s'y refusa absolument. N'est-ce pas la preuve la plus éclatante que le changement apporté, en 1868, dans les termes de la loi de la Milice, relativement au service des troupes canadiennes en dehors du territoire canadien, n'avait nullement modifié l'esprit et la portée de la loi, et que l'entente conclue en 1865 restait intacte?
Conférence coloniale de 1887 — Précieux témoignage de Sir Alexander Campbell
A deux ans de là, la première conférence coloniale, tenue à Londres, en avril 1887, fournissait à l'un des témoins de l'époque l'occasion de définir de nouveau les termes de l'entente de 1865. Sur l'inspiration et les résultats de ce premier Congrès de l'Empire, nous reviendrons dans la seconde partie. Pour l'instant, je me borne à signaler les déclarations très importantes de sir Alexander CAMPBELL, l'ancien ministre de 1870, devenu lieutenant-gouverneur de l'Ontario. Il représentait lé Canada à la Conférence.
A la séance du 22 avril, M. Campbell fit un excellent exposé de la situation du Canada, de son organisation militaire et des arrangements conclus, en 1865, avec l'Angleterre, pour assurer la protection de son
territoire. On me pardonnera, j'espère, de citer de longs extraits de ce discours (1).
"Jusqu'en 1867, le Canada, chacun le sait, se composait de colonies " distinctes. Le Canada proprement dit, l'ancien Canada, qui comprenait les provinces actuelles de Québec et d'Ontario, était de beaucoup " la plus importante de ces colonies. Sa population était plus considé- " rable que celle de toutes les autres prises ensemble. En conséquence, "les responsabilités de la nouvelle situation qui se préparait retom- " baient sur le gouvernement canadien (dont je faisais alors partie) " plutôt que sur les gouvernements des petites provinces : Nouveau- " Brunswick, Nouvelle-Ecosse, Ile du Prince-Edouard. Il nous parut " donc très désirable d'envoyer en Angleterre une députation chargée " de conférer avec les autorités britanniques afin de déterminer exacte- " ment ce que l'on attendait de nous pour la défense, et ce que nous de- " vrions soumettre aux autres colonies avec lesquelles nous étions en "pourparlers au sujet de la fédération. Une entrevue eut lieu ici" entre " les membres délégués du gouvernement canadien, — dont sir John "Macdonald, actuellement premier ministre, — et, je crois, les chefs " du War Office, le premier ministre [britannique] et le secrétaire d'Etat " pour les Colonies. Voici le résultat de cette entrevue : — le gouverne- " ment impérial, qui nous avait déjà notifié son intention de retirer de " la colonie les troupes de Sa Majesté, affirma sa détermination de " poursuivre cet objet jusqu'à son exécution finale. Le gouvernement " britannique convint alors de se charger de la défense navale du Cana- " da, et les autorités canadiennes se chargèrent de la défense territoriale " de la colonie. C'EST SUR CETTE BASE QUE LA CONFEDERATION "DE TOUTES LES PROVINCES FUT COMPLETEE: les troupes de Sa " Majesté devaient être retirées (le retrait était déjà commencé) ; et le " gouvernement local ne se chargeait que de la défense du territoire.
"iLe gouvernement de Sa Majesté eut l'obligeance de procéder gra- • duellement, de manière à nous créer le moins d'embarras possible dans "la colonie. La garnison d'Halifax est aujourd'hui, au Canada, le seul " corps de troupes à la solde de Sa Majesté. Cette garnison est mainte- " nue dans l'intérêt de l'Empire, plutôt pour assurer la sécurité de "l'escadre nord-américaine et de ses dépôts de ravitaillement que pour "toute autre raison; — en tout cas, elle n'a rien à faire avec la défense "du Canada; et en dehors de là, la Couronne ne dépense absolument " rien au Canada. Ainsi, depuis longtemps déjà, le Canada a déchargé " la Grande-Bretagne et son peuple de tout fardeau.
" Ce n'est pas seulement avec bonne volonté, c'est même avec bonheur, puis-je dire, que nous nous sommes efforcés de porter fidèlement "les responsabilités que nous avions assumées au sujet de la défense " territoriale. Malheureusement, nos ressources n'ont pas toujours été " à la mesure de nos bonnes dispositions. Néanmoins, nous n'avons pas "trop mal fait. Nous avons maintenu un nombre convenable de forces "de milice passablement entraînées, — pas assez entraînées, sans doute: " nous avons encore beaucoup de difficultés à vaincre à ce sujet, —
(1) Pièce justificative 54.
" mais enfin, des milices entraînées et prêtes à servir. Nous avons dé- " pensé beaucoup d'argent pour la défense militaire du pays.
"A l'époque dont j'ai parlé [1865] ou peu de temps après, les autorités britanniques pensèrent très sagement qu'il était désirable de " déterminer la somme que nous dépenserions chaque année pour la " défense territoriale du Canada. Cette somme fut fixée à un million
* de dollars, soit £200,000." — C'est la confirmation exacte des déclarations de Cartier, en 1870, et de celles de Macdonald et de Campbell luimême, en 1883.
"Nous nous sommes engagés à dépenser ce montant chaque année " pour la défense territoriale du pays; et je désire démontrer à mes com- " patriotes des autres colonies, et aussi au gouvernement impérial, que " nous avons dépensé ce montant, et davantage, pour la défense territoriale du pays.
" Avant de quitter le Canada, je me suis procuré le dernier rapport " du ministère de la Milice et de la Défense, — ministère établi à la suite " de la conférence dont je viens de parler et après que nous eussions "entrepris d'établir la Confédération sur l'engagement que nous avions " pris de maintenir la défense du territoire. Le premier pas dans cette
* voie fut rétablissement du ministère de la Milice et de la Défense. Les " autres colonies en ont fait autant, je crois. Nous pensions que la pre- " mière mesure à prendre était de préparer l'organisation [de la défen- " se] : nous avons donc établi ce ministère et entrepris de consacrer au " moins $1,000,000 [par année] à la défense militaire du pays.
" Le PRESIDENT [sir Henry HOLLAND, ministre des Colonies] :— "Ceci comprend la milice?
"Sir AJexander CAMPBELL: — Oui, ceci comprend la milice; principalement la milice. J'ai ici un état de compte officiel du ministère " qui démontre que céda a été fait; et je le répète à mes collègues des " diverses colonies, et à vous, sir Henry : nous l'avons fait non seule- " ment volontiers mais avec joie; nous étions très heureux de le faire. " Nous avions arrêté cette stipulation avec les autorités [britanniques] ; " et nous voulions l'exécuter.
" La Confédération fut complétée en 1867. Il y eut ensuite pas mal " de correspondance, de difficultés et de retards ; en sorte que nous " n'avons commencé qu'en 1872 à dépenser la somme fixée par le contrat.
"Je devrais rappeler aussi que le gouvernement de Sa Majesté nous "avait offert fort généreusement ses Ordnance Lands du Canada. Ces "terrains étaient d'une étendue et d'une valeur 'considérables. Je n'ai " aucun doute qu'ils avaient coûté à la Couronne beaucoup plus que le " prix qu'on aurait pu en obtenir " au moment de l'arrangement de 1865. Il explique alors que le gouvernement canadien disposa de plusieurs de ces terrains pour un prix — $100,000 au maximum — très inférieur à leur valeur originelle et insignifiant en comparaison des charges assumées par la colonie; et il reprend:
"Avec ces terrains, nous entreprimes de pourvoir à la défense du "pays, avec l'entente que nous dépenserions au moins un million de "dollars par année."
Le Canada a rempli ses obligations
Il donne ensuite les chiffres suivants, représentant le budget annuel de la milice et de la défense:
La somme totale, répartie sur les vingt années écoulées depuis 1865, dépasse le montant convenu et détruit l'impression erronée qu'auraient pu causer les déclarations faites par sir John MAGDONALD, en 1883, au cours du débat sur la loi de la Milice. Le premier ministre n'avait évidemment pas réuni tous les chiffres du budget; et surtout, la dépense additionnelle occasionnée, en 1885 et en 1886, par l'insurrection du Nord-Ouest, n'était pas encore venue combler le déficit des premières années. A l'heure où il parlait, sir Alexander Campbell pouvait dire en toute vérité: "NOUS AVONS DONC PLEINEMENT REMPLI LES OBLIGATIONS AUXQUELLES NOUS NOUS ETIONS ENGAGES."
A ces chiffrés, qui représentent le budget proprement dit de la milice et de la défense, il ajoute le coût de l'entretien de la police à cheval du Nord-Ouest. Pour les dix années terminées le 1er juillet 1886, ce budget additionnel s'est élevé à $4,906,231.08.
11 fait aussi mention de l'établissement du Collège Militaire Royal de Kingston et de la fondation de neuf autres écoles militaires. Il rappelle les efforts et les sacrifices énormes accomplis par le Canada pour repousser les attaques des Féniens; puis il aborde l'aspect impérial du problème de la défense du Canada.
" J'avais à coeur, dit-il, de faire connaître à la Conférence les pré- " paratifs faits au Canada pour assurer la protection du territoire. J'ai " exposé les préparatifs militaires. Nous avons également fait, vous le " savez tous, ce que nous pourrions appeler les autres préparatifs. Nous "avons construit le. chemin de fer du Pacifique Canadien; ce qui re- " présente une dépense énorme. Grâce à cette voie ferrée et au chemin
"de fer Intercolonial, nous avons établi des communications pos-
" sibles de Londres à l'extrémité nord-ouest du pays, sur l'Océan Pacifi- " que. Nous avons réduit à deux semaines la durée de ce trajet. Le
" gouvernement de Sa Majesté pourrait aujourd'hui expédier, en douze " ou quatorze jours, de Londres à Esquimau, des renforts de troupes et " de munitions. La construction d'une voie ferrée qui renforce à ce "point la puissance effective du gouvernement de Sa Majesté, constitue " assurément une contribution considérable à la défense du pays. (Ecoutez! écoutez!). Peu de choses profitent davantage à la défense d'un "pays que la facilité des voies de communication. (Ecoutez! écoutez!). "Tout cela nous l'avons fait sans réclamer le moindre secours pécu- " niaire de la Couronne. Elle n'a rien donné au Canada pour la cons- " traction du chemin de fer du Pacifique Canadien. Nous aurions pu, en " toute équité, dire au gouvernement de Sa Majesté : ' Voici une entre- " prise considérable, d'une grande utilité pour l'Empire : vous devriez " y contribuer '. Mais nous n'en avons rien dit. La compagnie du che- " min de fer du Pacifique Canadien a construit la voie avec un subside " du gouvernement canadien: $25,000,000 en argent et vingt-cinq mil- " lions d'acres de terre. De plus, le gouvernement a construit ou doit " construire 627 milles de voie ferrée. Ceci coûtera encore de nombreux
"millions de dollars Ces contributions accroissent la richesse
" du pays, ses ressources agricoles et industrielles de toutes sortes, et " augmentent de toute manière sa force de résistance. Ce sont aussi des " contributions à la richesse et à la force de résistance de l'Empire; et " le Canada les a faites sans aucune mesquinerie. Tous ces efforts, îles "Canadiens les ont faits volontiers, sans tirer en arrière: ils démontrent "la volonté du Canada de prendre et de maintenir avec joie l'attitude " qui s'impose au sujet de la défense territoriale."
C'est exactement l'argumentation que sir Charles TUPPER reprendra, en 1891, en 1892 et en 1893, contre les tentatives faites par les impérialistes pour induire le Canada à contribuer au soutien de la flotte et de l'armée impériales.
Il est intéressant de noter ici que M. STANHOPE, ministre de la Guerre, présent à la séance, ratifia entièrement l'opinion de M. Campbell sur la valeur inappréciable, pour la défense de l'Empire, de la construction du Pacifique Canadien.
Un " cadeau " de la mère-patrie
M. CAMPBELL n'oublie pas la question navale:
"Le problème de la défense navale intéresse particulièrement les " délégués des autres colonies. Pour nous, nous avions établi dès le "début une entente avec le gouvernement [britannique], qui s'était " chargé de la défense navale. Ce n'était pas alors une obligation très " onéreuse pour lui : je ne crois pas qu'elle le soit davantage aujourd'hui. " Pour les besoins de l'Empire, autant que pour les autres exigences, les " autorités britanniques maintiennent l'escadre nord-américaine ; et " tant que cette escadre reste à nos portes, le Canada n'a besoin d'aucune "autre défense navale. Depuis que le gouvernement de Sa Majesté " a souscrit à cet arrangement, la colonie de la Colombie Britannique est "entrée dans la Confédération. Il y a donc aujourd'hui une côte cana- " dienne sur l'océan Pacifique. Cette côte est protégée actuellement par " l'escadre du Pacifique Nord, qui fait escale une fois par année à Es-
" quimau, où elle stationne plus ou moins en permanence, comme l'esca- " dre nord-américaine est presque toujours en mouillage à Halifax.
" Bien qu'il n'existât aucune entente à ce sujet, ou plutôt qu'il y eût " entente contraire, nous étions disposés, il y a quelques années, à ouvrir " une école navale à Halifax. Nous en avons fait l'essai. Lord Lorne, " alors gouverneur-général, demanda une frégate à l'Amirauté. Les " autorités de l'Amirauté nous envoyèrent une vieille frégate. Je ne dis " pas ' vieille ' par mépris, mais en toute vérité. Cette frégate s'appelait
"le Charybde Nous envoyâmes en Angleterre le capitaine Scott,
"officier de la Marine Royale, en service au Canada, avec instruction "d'examiner ce vaisseau et de d'amener chez nous. C'était en septem- " bre ou en octobre. Arrivé en Angleterre, cet officier nous fit rapport " que le vaisseau était en fort mauvais état et qu'il ne serait pas prudent " de lui faire traverser la mer. Il nous conseilla de ne pas le faire venir " à l'automne, ajoutant qu'il pourrait le ramener en juillet on en août de " l'année suivante, mais qu'il faudrait un équipage de cent 'trente-six " hommes, ce qui nous coûterait très cher. Néanmoins, comme nous " avions demandé ce navire, un refus nous aurait paru entaché d'ingra- " titude ou de manque de courtoisie. Nous le fîmes donc venir et mouil- " 1er à Saint-Jean du Nouveau^Brunswick. Nous envoyâmes à bord des " officiers et des marins, et ids constatèrent qu'il était impossible d'en "faire quoi que ce soit. C'était une grande et vieille frégate, d'ancien " modèle; ses chaudières étaient ravagées; elle ne pouvait tenir la mer; " en un mot, elle ne pouvait marcher ni à la vapeur ni à la voile. Il " était donc inutile d'en tirer le moindre parti. Cette expérience dé- " couragea complètement nos efforts."
Cette description pittoresque, faite en présence des plus hautes autorités de tous les pays britanniques, coupa court à toute suggestion de faire contribuer de Canada à la défense navale de l'Empire. M. Laurier et les protagonistes de la loi navale, M. Borden et les partisans de la contribution d'urgence auraient dû relire cette page savoureuse avant de nous entraîner dans les aventures impérialistes, au nom de la reconnaissance que le Canada doit à l'Angleterre pour les immenses services qu'elle lui a rendus.
On ne me reprochera pas, j'espère, d'avoir cité trop longuement ce discours de sir Alexander Campbedl. Il est d'une importance capitale. Celui qui l'a prononcé était, je le répète, l'un des témoins vivants, et l'un des mieux renseignés, du traité de 1865. Ce traité, il en relate l'origine et les données avec une remarquable précision. A quinze ans de distance, il réitère et confirme l'affirmation formelle de CARTIER, " qu'en cas de guerre, ce sera le devoir du gouvernement impérial d'entreprendre la défense navale du pays" (1). Cette affirmation, on s'en souvient, Cardwell l'avait contredite. Cartier et ses collègues avaient rejeté l'interprétation du ministre anglais. Campbell revient à la charge: à trois reprises, en présence des ministres britanniques, il affirme catégoriquement que, par le traité de 1865, le gouvernement britannique s'est " chargé de la défense navale du Canada " et que " le gouvernement
tive
(1) Dans la lettre du major FUTVOYE, en date du 3 juin 1870. — Pièce Justifica-
local ne se chargeait que de la défense du territoire" canadien. IL affirme avec une égale assurance que ce contrat fut la base même de la Confédération. Et personne ne contredit cette double assertion.
Les colonies australasiennes et la défense navale
Ce n'est pas seulement au Canada que le droit public des colonies 'autonomes' de la Grande-Bretagne, en matière de guerre et de défense nationale, s'était affermi avec le développement et l'application des principes du gouvernement responsable. La démarche de la Nouvelle Galles du Sud, lors de l'expédition du Soudan, était une innovation. En Australasie, comme au Canada, les obligations réciproques de la métropole et des colonies avaient fait l'objet de maintes discussions entre les autorités impériales et coloniales; elles s'étaient enfin fixées sur les mêmes bases qu'au Canada. On a vu, du reste, que les principes posés par lord Grey, par le duc de Newcastle, par la commission parlementaire de 1860-61, s'appliquaient à toutes les colonies jouissant du self-govemment. En Australie et à la Nouvelle Zélande, la défense nationale posait avant tout un problème de défense navale ; ce qui explique, peut-être, pourquoi les gouvernants de la Nouvelle Galles ne se rendirent pas compte de la grave portée de leur démarche de 1885, L'organisation d'une armée de terre n'avait jamais été pour eux le problème essentiel qu'il était et qu'il est resté pour le Canada.
Les théoriciens de l'impérialisme, qui dédaignent les faits, et nos politiciens opportunistes, aussi dénués de doctrine que de connaissance précise des réalités de l'Empire, ne tiennent nul compte des différences essentielles qui résultent des conditions géographiques des diverses colonies. Ils l'ont prouvé lorsqu'ils ont si absurdement invoqué l'exemple de l'Australie et celui de la Nouvelle Zélande à l'appui de leurs projets insensés de flotte "canadienne en temps de paix, impériale en temps de guerre", et de contribution du Canada au budget de la marine anglaise.
Les hommes d'Etat du siècle dernier étaient à la fois plus éclairés et plus pratiques. Ils organisèrent la défense navale des colonies australasiennes selon les mêmes principes qui les avaient guidés dans l'établissement de la milice et de la défense territoriale du Canada. Après maints pourparlers, ils établirent une entente basée sur l'obligation réciproque de la Grande Bretagne de pourvoir seule à la défense navale de tous les pays d'empire et des colonies d'aider l'Angleterre à protéger leur côtes et leurs ports de mer. C'est, on s'en souvient, le principe posé par Cardwell, dans la dépêche de sir Edward Lugard au général Lindsay, en date du 24 septembre 1870. L'équité de cette politique, justement contestée par Cartier lorsque l'Angleterre voulait l'appliquer à un pays continental comme le Canada, était indéniable pour des pays maritimes comme l'Australie, la Nouvelle Zélande et la Tasmanie, exposés aux attaques de toutes les flottes de l'univers. Contrairement à ce que prétendent nos navalo-maniaques, les colonies australasiennes n'ont jamais payé tribut à l'Angleterre pour l'entretien de la flotte impériale: elles ne défrayaient même qu'une partie du coût de la défense de leurs
ports et de leurs côtes; et le traité interdisait à l'Angleterre de faire sortir des eaux territoriales de ces colonies les vaisseaux et les équipages destinés à cette défense. C'était exactement l'application du principe qu'invoquaient Cartier, Macdonald et Campbell, lorsqu'ils exigeaient que l'Angleterre laissât des troupes impériales au Canada pour aider les Canadiens à protéger leur territoire contre les attaques possibles des ennemis de l'Angleterre.
Une étude approfondie de la situation des colonies australiennes, de leurs démêlés avec la métropole et des modifications successives apportées à leurs arrangements relatifs à la défense navale, nous entraînerait trop loin (1). Je me borne à signaler ce fait caractéristique qu'on retrouve à chaque étape de l'Empire britannique: à compter du jour où la première entente fut conclue, les hommes d'Etat anglais mirent toute leur patiente ténacité à diminuer graduellement la part de responsabilité assumée par l'Angleterre et à alourdir d'autant le fardeau des colonies.
"Colonial Defence Committee" Mémoire de 1896
Pour mieux atteindre ce but, le parlement britannique a constitué une commission permanente, mi-parlementaire mi-technique, chargée d'étudier les problèmes divers qui se rattachent à la défense navale et militaire des possessions de la Grande-Bretagne. Comme toutes les institutions britanniques, cette commission, établie sans cadres précis, sans constitution ni règles définies, a pris graduellement une importance considérable. Désignée d'abord sous le titre de Colonial Defence Committee, elle est devenue l'Impérial Defence Committee, instrument fort précieux entre les mains du cabinet britannique, pour l'exécution de sa politique et l'exercice indirect de sa domination sur les colonies. On y laisse, à l'occasion, pénétrer les politiciens des "nations d'outre-mer", sous prétexte de les consulter: en réalité, c'est là que les maîtres de l'Empire imposent leurs volontés, sous une forme toute courtoise, à leurs domestiques coloniaux auxquels ils ont soin de laisser la douce illusion de penser qu'ils avisent les ministres de Sa Majesté.
L'un des premiers soins de cette commission fut de préparer, au profit de l'Angleterre, la révision de l'arrangement conclu entre la métropole et ses colonies australasiennes, au sujet de leur défense navale. Après vingt ans d'efforts, elle obtint un plein succès et réussit à mettre sur le dos des Australasiens les obligations que l'Angleterre avait assumées.
Comme bien l'on pense, la commission ne borna pas son travail à ce seul objet. Avec la même inlassable ténacité, elle s'appliqua à opérer une transformation identique dans les obligations réciproques de l'Angleterre et de toutes ses autres possessions 'autonomes'. Dans la seconde partie de cette étude, nous retracerons sa marche progressive et le succès définitif et général de ses efforts. Pour l'instant, bornons-
(1) Le lecteur qui désirerait approfondir le sujet trouverait une foule de renseignements intéressants dans les Account» and Paper* du parlement impérial, et particulièrement dans les comptes-rendus des diverses Conférences Coloniales ou Impériales, de 1RH7 * 1911.
nous à recueillir les témoignages que ce corps, essentiellement impérialiste, a été forcé d'apporter à la nature réelle des ententes pré-existantes entre l'Angleterre et ses colonies. Ces témoignages ont été donnés avec la loyale franchise qui caractérise les Anglais, lorsqu'ils sont sûrs du résultat et qu'ils ne sont pas forcés, pour la protection de leurs intérêts, de déguiser la vérité.
En 1896, le Colonial Defence Commïttee fit préparer par son secrétaire, le colonel NATHAN, un mémoire sur les principes généraux et les faits concrets qui doivent gouverner toute l'organisation de la défense de l'Empire britannique. Ce mémoire fut transmis à tous les gouvernements coloniaux en août 1897. A Ottawa, il est resté enfoui dans les paperasses du secrétariat d'Etat jusqu'en janvier 1912, alors que M. MONK, ministre des Travaux Publics dans le cabinet Borden, le fit communiquer à la chambre des Communes et consigner dans les archives publiques du parlement canadien, qui a du reste négligé de le faire imprimer et publier.
Ce document, d'une importance capitale, se recommande à l'étude attentive de tous ceux qui veulent s'éclairer sur la nature et la portée des problèmes si complexes qui se rattachent à la défense de l'Empire. Si nos politiciens des deux partis et la multitude de leurs suiveurs l'avaient lu et médité, ils auraient épargné au pays la plupart des insanités qu'ils ont débitées depuis cinq ans et surtout les graves erreurs qu'ils ont commises et dont les conséquences pèsent si lourdement aujourd'hui sur le peuple du Canada.
On trouvera, à la suite de cette étude, le texte intégral de toute la partie substantielle de ce mémoire (1). Je me borne ici à en résumer les données principales qui sont d'application tout actuelle.
La commission commence par énoncer "les principes qui l'ont " guidée et la guident encore dans les recommandations qu'elle fait aux " divers ministères d'Etat relativement à la défense des colonies." Voici le premier de ces principes:
" Nous assumons que le maintien de la suprématie maritime cons- " titue la base de la défense de l'Empire contre toute attaque par mer. " C'est là le facteur essentiel qui doit déterminer toute la politique dé- " fensive de l'Empire : l'Amirauté le reconnaît pleinement, elle qui a " accepté la responsabilité de protéger toutes les terres britanniques en " dehors du Royaume contre les invasions d'outremer."
N'est-ce pas la répétition presque exacte de l'interprétation donnée par Cartier, le 3 juin 1870, à l'entente de 1865?
" Afin d'accomplir cette lourde tâche, l'Amirauté réclame le pou- " voir absolu de disposer de ses forces de la manière qu'elle juge la plus " propre à assurer la victoire. Elle s'objecte à ce qu'on limite l'action " possible d'une partie quelconque de ces forces à la défense immédiate " d'endroits qu'elle considère plus faciles à protéger efficacement par " des opérations à distance."
(1) Pièce justificative 57.
Cette observation visait principalement les restrictions alors imposées par les colonies australiennes à l'emploi des forces navales destinées à leur défense.
La commission explique ensuite que l'Amirauté doit se charger de l'entretien des stations navales dont elle a besoin pour ravitailler sa flotte ou qui constituent les points stratégiques de la défense navale de l'Empire. Quant aux autres ports coloniaux qui peuvent être exposés aux attaques de l'ennemi, mais dont l'importance commerciale profite surtout aux colonies, "il a été décidé que c'est le devoir des colonies de pourvoir à leur protection adéquate." N'est-ce pas l'application rigoureuse des principes posés dès 1851 par lord Grey, relativement au maintien des places fortes de l'Amérique du Nord, et réitérés par tous ses successeurs, jusqu'au jour où ils réussirent à faire assumer par le Canada l'entière responsabilité de la défense de son territoire? (1)
•Le comité est d'avis que la protection de ces ports doit être généralement assurée par des travaux d'art permanents, capables de résister à l'attaque de croiseurs ennemis, et surtout par l'entraînement de forces de milice suffisantes pour repousser les troupes d'invasion que l'ennemi pourrait chercher à débarquer. C'est la politique que les nationalistes ont toujours favorisée à rencontre du projet de flottes imagine par les libéraux et de l'abjecte contribution de $35,000,000 suggérée par les conservateurs.
Comme la commission parlementaire de 1860-61, le Colonial Defence Committee accepte comme une vérité incontestable "qu'un sys- " tème de défense pour tout l'empire colonial doit tenir un compte entier "des conditions spéciales des diverses colonies... La défense du "Canada, avec sa longue frontière continentale, exige manifestement " d'être traitée sur une base différente de celle qui s'applique à la petite " île de Sainte-Hélène." De là l'absurdité et le danger d'un système uniforme de défense ou d'efforts spasmodiques ou locaux qui "entra- " vent l'exécution d'un plan d'ensemble de défense." Les bruyants protagonistes de la Loi Laurier et ceux de la contribution Borden ne réfléchissaient guère à l'évidente vérité de cette proposition, lorsqu'ils allaient partout criant, les uns: "Adoptons la politique de l'Australie!" et les autres : 'ILe riche Canada ne peut-il faire ce qu'a fait la petite Nouvelle-Zélande?"
En conclusion, tout en ouvrant la porte aux contributions volontaires des colonies à la défense générale de l'Empire, les membres du Defence Committee décident à l'unanimité que "le développement de " leurs vastes territoires en temps de paix et la protection efficace de " ces territoires en temps de guerre, constituent indubitablement la meil- " leure contribution que les colonies puissent offrir à la défense de " l'Empire."
(1) (La version secrète de ce mémoire renferme un paragraphe intéressant. Les autorités impériales y expriment l'opinion que l'objet principal de la flotte anglaise n'est Pas de protéger les ports et le commerce des colonies, mais les ports et le commerce de Angleterre. Un autre passage également supprimé établit une comparaison entre le Canada et l'Inde et suggère que l'attention du gouvernement canadien doit surtout se porter sur le problème de la défense territoriale du pnvs.
On comprend facilement que les politiciens qui décidèrent l'expédition d'Afrique, l'adoption de la loi navale et le vote de la contribution de $35,000,000, n'aient pas été pressés de faire connaître aux Canadiens cette expression d'opinion des autorités impériales: elle condamne trop manifestement toutes les entreprises impérialistes de nos gouvernants, depuis 1890.
L'opinion du War Office en 1902
A la conférence Impériale de 1902, le War Office, à la demande du Comité de la Défense, soumit un rapport également préparé par l'un de ses meilleurs techniciens, le colonel ALTHAM, aujourd'hui major-général. Ce document porte la date du 25 novembre 1901. (1)
Dès le préambule, M. Altham reconnaît "qu'avant la guerre sud afri- " caine, dans l'élaboration de tout plan d'ensemble pour la défense de " l'Empire, il était admis que les responsabilités militaires des grandes " colonies autonomes se limitaient à la défense locale et que le fardeau 14 de la protection de tous les pays d'Empire par des renforts de troupes " destinées à repousser les attaques de l'ennemi, devait retomber tout " entier sur l'armée régulière [britannique] . On « pu exprimer à l'occasion quelque pieux espoir qu'en cas de danger les colonies pour- " raient se rallier autour de la mère-patrie; mais aucun arrangement " définitif n'avait été fait; on n'avait même commencé aucune démarche " pour s'enquérir de la possibilité de ces secours ni de leur force éven- " tuelle. On ne se rendait même pas compte de la nécessité [de cette " coopération] et l'on doutait de sa possibilité.
"L'expérience de la guerre sud-africaine a néanmoins démontré deux "faits importants : — (a) que l'armée régulière telle qu'organisée avant " la guerre constituait par elle-même une force insuffisante pour les be- " soins militaires de l'Empire; (b) que les colonies autonomes sont con- " sentantes et aptes à nous aider à combler quelques-unes des lacunes de " notre puissance militaire, telles que la guerre les a révélées."
Ce loyal aveu mérite d'être souligné. Il démontre, premièrement, que l'Angleterre, en étendant démesurément les limites de son empire colonial, n'a pas tenu compte des charges et des responsabilités nouvelles que cette expansion lui imposait. C'est l'avertissement solennel que lord Rosebery donnait à ses compatriotes lorsqu'il abandonnait, en 1893, la direction des affaires publiques. Durant cet intervalle de dix ans, le mouvement impérialiste, stimulé par la guerre d'Afrique, a fait concevoir aux Anglais, toujours pratiques, l'espoir que leurs cousins d'outre-mer, ces coloniaux naguère si méprisés, pourraient leur devenir fort utiles en payant les frais considérablement accrus de l'expansion impériale. C'est ce sentiment que le colonel Altham, interprète du War Office, du ministre de la Guerre et du cabinet britannique tout entier exprime avec la franche simplicité du soldat.
Mais le témoignage le plus précieux de l'officier britannique, c'est celui qu'il apporte à la thèse que je fais en ce moment : c'est que jusqu'à l'époque de la guerre d'Afrique, "il était admis que les responsabilités
(1) "Colonial Conférence. 1W2". Cd. 1299 (parlement Impérial) — page 47.
militaires des grandes colonies autonomes se limitaient à la défense locale," et que le fardeau de la défense générale de l'Empire retombait tout entier sur la Grande-Bretagne. Avons-nous jamais prétendu autre chose quand nous avons accusé libéraux et conservateurs, à tour de rôle, de violer l'esprit de la constitution et les traditions établies, lorsqu'ils entraînaient le Canada à participer, sous une forme ou sous une autre, à la défense générale de l'Empire et aux guerres de l'Angleterre étrangères au Canada?
Le colonel Altham étudie ensuite les conditions particulières des forces de défense de chaque colonie. Il a fait cette étude en vue de faciliter la coopération des forces coloniales avec l'armée impériale. La politique de l'Angleterre ne se borne plus, comme aux jours de lord Grey et de sir Allan MacNab, de Kimberley et de Cartier, à induire les colonies à pourvoir aux exigences de leur défense. La guerre impériale du Sud africain a éveillé de nouveaux espoirs: il faut stimuler et systématiser la participation des colonies aux guerres de l'Empire. C'est dans cet esprit que le délégué du War Office présente ses conclusions à la Conférence impériale; et cependant la force des réalités est telle qu'il ne peut s'empêcher de fournir lui-même la réfutation de la thèse impérialiste.
"En cas de guerre avec les Etats-Unis, dit-il, le salut du Canada dé- " pendrait tout entier de la milice canadienne jusqu'au moment où des " renforts arriveraient d'Angleterre. On peut donc conclure que la con- " tribution la plus efficace que le Canada puisse apporter à la défense de " l'Empire, c'est de faire de sa propre milice une force efficace". — N'oublions pas qu'à cette date, l'on est encore persuadé, en Angleterre comme au Canada, que la milice canadienne n'existe que pour la défense du territoire canadien. — "Il est plus important de presser fortement les " ministres canadiens de prendre cette précaution rationnelle que de leur "demander de maintenir des régiments pour le service général de l'Em- " pire."
Il rend témoignage à la valeur des soldats canadiens qui ont combattu en Afrique; il admet que pour des "raisons politiques" il peut être à propos d'encourager le mouvement de coopération; mais cette concession faite aux desseins des politiciens impérialistes, il ajoute avec sa compétence et sa probité de soldat:
" La position stratégique du Canada est telle qu'il serait injudicieux " (unwise) d'enlever un contingent considérable de ses forces de défen- " se, à moins que ces forces ne soient augmentées à l'avenir. Je suggère " donc que si un régiment canadien est organisé pour le service impé- " rial, on s'en tienne, pour l'instant, à une brigade de division d'artille- " rie de campagne et à une brigade d'infanterie."
La preuve est-elle faite ?
Est-il nécessaire d'ajouter de nouveaux témoignages à ceux que j'ai accumulés pour démontrer que la participation des colonies aux guerres de l'Angleterre est contraire aux traditions britanniques les mieux établies? que la seule obligation des colonies autonomes est d'aider l'An-
gleterre, dans la mesure de leurs forces, à défendre leurs territoires respectifs, seules parties de l'Empire sur lesquelles leurs gouvernements exercent leur autorité politique? que la situation géographique du Canada lui impose un fardeau beaucoup plus lourd que celui des autres colonies et des risques particuliers qui tiennent au voisinage immédiat des Etats-Unis? et que, par conséquent, le Canada doit hésiter plus que toute autre possession britannique à assumer des responsabilités additionnelles auxquelles ne l'obligent ni sa constitution ni ses intérêts immédiats?
Ainje apporté une preuve suffisante à l'appui de l'affirmation que j'ai faite dès le début de la guerre actuelle: que la participation du Canada aux guerres de l'Empire est contraire à l'esprit de la constitution britannique, de la constitution canadienne et des lois de la milice issues de ces deux sources de législation? Ai-je assez clairement démontré que la Grande-Bretagne et le Canada ont déterminé par traité, — par un "contrat solennel", disait le principal stipulateur canadien, sir John Macdonald, — la nature et l'étendue de leurs obligations réciproques? que par ce traité, la Grande-Bretagne a reconnu qu'elle est seule tenue de pourvoir à la défense de l'Empire et de protéger ses colonies contre les conséquences de sa politique étrangère; et que le Canada n'est tenu qu'à pourvoir aux besoins de sa propre défense? que ce traité n'a jamais été abrogé ni modifié, eut que les principes constitutionnels et les faits concrets qui en avaient déterminé les conditions subsistent aujourd'hui dans toute leur intégrité?
Si, aux textes et aux déclarations des hommes d'Etat du passé, il faut ajouter le témoignage des politiciens contemporains, oracles de la plupart des Canadiens, qui n'obéissent qu'à la voix des chefs de parti, la preuve est non moins facile à faire.
Guerre d'Afrique — *'Pas de précédent**
La guerre sud-africaine, nous l'établirons dans la seconde partie de cette étude, fournit aux impérialistes la première occasion de rompre l'entente et de violer la tradition constitutionnelle. Mais l'on trouve dans cette violation même et sur les lèvres de ceux qui l'ont commise, l'aveu de leur culpabilité et la preuve de la thèse que je soutiens.
Dès que la guerre, ourdie de longue main par Cecil Rhodes et sir Alfred Milner, parut inévitable, CHAMBERLAIN, alors ministre des Colonies et complice des conspirateurs, suscita savamment les offres de contribution des colonies autonomes: c'était reconnaître implicitement que les colonies n'étaient pas obligées de venir en aide à la métropole (1).
Le gouvernement canadien fit d'abord mine de résister. Sir Wilfrid LAURIER fit paraître, dans le Globe du 4 octobre 1899, une déclaration qu'il avait lui-même dictée dans son cabinet, à Ottawa (2). En voici les passages décisifs:
" Suivant mon interprétation de la loi de la milice, — et je puis dire " que j'ai quelque peu étudié ce point récemment — nos volontaires sont " enrôlés pour servir à ta défense du Dominion. Us forment des trou-
(1) Pièce justificative 58.
(2) Pièce justificative 59.
" pes canadiennes destinées à combattre pour la défense du Canada. . . . "Le Canada n'est pas menacé; et bien que nous puissions désirer enu voyer des troupes, je ne vois pas comment nous pouvons le faire. Et " d'ailleurs, comment pourrions-nous le faire sans que le parlement " vôtat les deniers nécessaires? Nous ne pourrions rien faire. En d'au- " très termes, il nous faudrait convoquer le parlement . . . Noos n'avons "pas offert de régiments canadiens aux autorités impériales. Le mi- " nistère de la Milice a transmis au gouvernement impérial des offres par- " Meulières de services; et la réponse du War Office, que le Globe a pu- " bliée samedi, établit l'attitude des autorités à ce sujet." — Le War Office avait décliné ces "offres particulières": ce qu'on voulait, c'était la participation officielle du Canada — "Quant à la question d'offrir un.régi- " ment au nom du Canada, le cabinet ne l'a pas discutée, à cause des rai- " sons que je vous ai indiquées et que comprendront, je crois, tous ceux "qui comprennent les lois constitutionnelles qui déterminent cette que*- " tion."
L'attitude de sir Wilfrid Laurier est, on le voit, absolument identique à celle de sir John Macdonald au moment de la guerre du Soudan. Mais cette fois, le premier ministre motive nettement l'abstention du Canada: les "lois constitutionnelles" n'autorisent pas le Canada à participer à une guerre qui ne menace pas le territoire canadien; et les troupes enrôlées sous l'autorité de la loi de la Milice, même après la modification subie en 1868, sont exclusivement "destinées à combattre pour la défense du Canada."
Ce témoignage est-il assez concluant?
Les jingos renouvelèrent leur assaut. Le leader de l'Opposition, sir Charles TUPPER, donnant le démenti aux traditions de son parti et à ses propres déclarations passées — nous les retrouverons plus loin — somma le ministère de céder à la clameur des impérialistes. Sir Wilfrid Laurier et ses collègues prirent peur et lâchèrent pied. Le 13 octobre, ils décrétèrent l'enrôlement d'un contingent spécial et son expédition en Afrique. Sans même convoquer les Chambres, ils violaient sciemment les principes et les "lois constitutionnelles" que le premier ministre avait déclarés intangibles dix jours auparavant. C'était un véritable coup d'Etat, le plus grave et le plus violent depuis l'établissement du gouvernement responsable au Canada. Cette prodigieuse volte face, exécutée sous l'empire de la peur et d'un cupide attachement aux jouissances du pouvoir, ne se fit pas sans quelque résistance de la part de plusieurs des ministres. Le chef de cette résistance était M. TARTE, ministre des Travaux Publics. Dans les colonnes du journal de ses fils, la Patrie, il couvrait de sarcasmes les impérialistes, les torys et les jingos qui poussaient à l'intervention. (1) Dans le ministère, il luttait vaillamment contre la panique qui s'était emparé du premier ministre et d'une partie de ses collègues. Cette lutte, interne et externe, il la poursuivit même après que le ministère eut obéi à la pression de ses adversaires. Du reste, tous les membres du cabinet étaient d'accord pour reconnaître que cette intervention s'écartait violemment des traditions
(1) Pièce justificative 60.
et de la pratique établies depuis l'origine de la Confédération. Dans l'arrêté ministériel qui décrète l'enrôlement et l'expédition des troupes, ils prennent soin de marquer leur détermination, fort puérile d'ailleurs, de réserver les principes qu'ils violent.
"En présence, disent-ils, du désir manifeste d'un grand nombre de " Canadiens qui sont prêts à s'enrôler à ces conditions, le premier mi- " nistre est d'opinion que le gouvernement du Canada peut entreprendre, "sans hésiter et sans convoquer le parlement, de dépenser les deniers "nécessaires à l'équipement et au transport de ces volontaires, attendu " surtout que cette dépense, dans les circonstances actuelles, ne peut être " considérée comme un abandon des principes bien connus du gouverne- " ment constitutionnel et des coutumes coloniales, ni être interprétée " comme un précédent pour l'avenir."
Ainsi, au témoignage officiel du Conseil Exécutif du Canada, sanctionné par le gouverneur général, représentant du roi, les "principes bien connus du gouvernement constitutionnel" et les "coutumes coloniales" excluent l'obligation du Canada de participer à une guerre de l'Angleterre, représentée par les impérialistes et par le ministre des Colonies comme intimement liée au salut de l'Empire. Cédant à la clameur populaire, ou à ce qui en a l'apparence, le ministère n'utilise pas le mécanisme des lois existantes: il a recours à des mesures extraordinaires; et afin d'en préciser davantage le caractère exceptionnel, il prend soin d'ajouter que ces mesures ne doivent pas "être interprétées comme un précédent pour l'avenir." Pour qui connaît, même superficiellement, la terminologie technique et les traditions des gouvernements, en pays britanniques, ces affirmations et ce langage indiquent péremptoirement que le représentant du roi et ses ministres n'entretenaient aucun doute sur la nature des lois constitutionnelles et des traditions coloniales, et que, dans leur esprit, elles excluaient totalement l'obligation du Canada de participer aux guerres de l'Angleterre.
Ce décret fut communiqué officiellement aux autorités impériales, qui en accusèrent réception avec reconnaissance, sans opposer la plus légère contradition à la réserve de principes formulée par le gouvernement canadien (1). C'était l'acquiescement tacite à ces principes. Du reste, Chamberlain lui-même n'a jamais déguisé son opinion que les colonies autonomes sont entièrement libres d'accorder ou de refuser leur concours à l'Angleterre. Sur ce point, tous les hommes d'Etat britanniques, tous les auteurs de droit constitutionnel, tous les gens un tant soit peu renseignés, sont d'accord.
Loi de la Milice, 1904
Même après la guerre d'Afrique, les ministres et le parlement canadiens ont réitéré, à plusieurs reprises, l'affirmation des "principes de gouvernement constitutionnel" et des "coutumes coloniales" réservés en
(1) On trouvera le texte du décret et la réponse du ministre des Colonies à la fin de là correspondance transcrite comme pièce justificative 58.
La première fois, ce fut à la Conférence de 1902. Nous le verrons dans la deuxième partie de cette étude. La seconde, ce fut à l'occasion de la refonte de la loi de la (Milice, en 1904. Le mouvement impérialiste, refroidi par les échecs et les humiliations de la guerre d'Afrique et par la retraite de M. Chamberlain, subissait un temps d'arrêt. Les ministres canadiens, fidèles à leur opportunisme, se prêtaient volontiers à la réation. Ils venaient de démettre lord Dundonald de son commandement de la milice canadienne. Le ministre de la Milice, sir Frederick BORDEN, qui n'avait obéi qu'à contrecoeur à la pression des impérialistes, en profita pour apporter quelques modifications à la loi de la Milice. Les deux principales touchaient au commandement des troupes et à l'emploi de la milice. Il fit abroger le dispositif qui obligeait le gouvernement à confier le commandement de la milice à un officier britannique; et il rétablit partiellement la restriction contenue dans les lois antérieures à la Confédération relativement à l'usage de l'armée canadienne en temps de guerre (1).
Cette restriction est contenue dans l'article 69 de la loi actuelle:
"Le gouverneur en conseil peut mettre la milice, ou toute partie de "la milice, en service actif partout dans le Canada et en dehors du Ca- " nada, pour la défense de ce dernier, en quelque temps que ce soit où " il paraît à propos de le faire à raison de circonstances critiques."
Il fit aussi introduire dans la loi l'article 71:
"Lorsque le gouverneur en conseil met la milice, ou quelque partie " de la milice, en activité de service, si le parlement n'est pas alors en " session par suite d'un ajournement ou d'une prorogation à une date qui " ne doit pas arriver avant dix jours, il est lancé une proclamation convoquant les chambres dans le délai de quinze jours; et le parlement, en "conséquence, se réunit et siège le jour fixé par cette proclamation, et " continue à siéger et à agir comme s'il avait été ajourné ou prorogé au " jour en dernier lieu mentionné."
En dépit des lourdeurs et des incorrections de la traduction officielle, ces dispositifs sont clairs. Ils marquent l'intention du gouvernement de se prémunir contre les tentations et les assauts auxquels il avait cédé en 1899.
Le rétablissement du texte qui restreint l'emploi de la milice aux opérations nécessaires à la défense du territoire canadien souleva de vives protestations de la part des impérialistes. La conspiration qui avait déterminé l'expédition d'Afrique avait porté ses fruits. Plusieurs députés torys attaquèrent violemment le ministre et s'efforcèrent de lui faire supprimer les mots "pour la défense du Canada." Sir Frederick Borden tint bon. Il eut même le courage et la loyauté de reconnaître que le changement apporté en 1868, dans la forme de la loi, n'en avait pas modifié l'esprit et la portée. Il poussa la franchise jusqu'au point d'admettre qu'en 1899, le ministère s'était mis hors la loi.
Relisons quelques-unes de ces déclarations (2) :
"M. MACLEAN : Je demande au ministre s'il n'est pas exact que " sous l'autorité de l'article antérieur de la loi, la milice du Canada pou-
(1) Pièce jusUficative 66.
(8) Pièce Justi/icaUve 67.
" vait servir à la défense de l'Empire et être expédiée en dehors du pays " pour cet objet : le texte nouveau l'interdit strictement.
"Sir Frederick BORDEN : Non. Je suis avisé, et je l'ai été de même " au temps de la crise sud-africaine, que la loi actuelle ne nous permet " pas de le faire.
"M. Sam HUGHES : De faire quoi?
"Sir Frederick BORDEN : Nous ne pouvions pas envoyer la milice " servir en Afrique : la loi ne nous le permettait pas. Nous changeons la " loi afin de nous conformer à l'opinion — et nous partageons cette opi- " nion — qui détermine l'emploi de la milice de la mère-patrie et de cha- " cune des colonies de l'Empire, où vous constaterez que le même dispo- " sitif est en vigueur."
Ces déclarations sont faites le 12 juillet, au cours de l'étude du projet de loi en comité général de la Chambre. La discussion est reprise le premier août. Les attaques se renouvellent plus nombreuses et plus violentes. Le ministre ne cède point. En réponse aux ultra-loyalistes, —Sam HUGHES, Billy MACLEAN, l'inimitable GOURLEY, le Dr SPROU- LE, pontife de l'orangisme, — qui invoquent, avec force tirades enflammées, le précédent de l'expédition d'Afrique, sir Frederick réplique:
" Les troupes que nous avons envoyées en Afrique n'ont pas été ex- " pédiées sous l'autorité de la loi de la Milice. Ces troupes étaient volon- " taires, elles ont été expédiées en vertu d'un arrangement spécial. La " même chose pourrait se répéter en toute occasion. Ce ne serait certaine- " ment pas en vertu de la loi de la Milice, soit telle qu'elle existait ou telle " que nous proposons de la modifier, car il n'y a pas de différence essen-
" tielle [entre les deux] La loi que nous proposons est essentieUe-
" ment la même à cet égard que la loi précédente; l'objet [du change- " ment] étant de traduire fidèlement la véritable intention [du législa-
" teur] L'idée fondamentale d'une force de milice a toujours été
"la défense du territoire (home defence), et telle elle subsiste aujour- " d'hui. Dans chacun des pays de l'Empire britannique, sans exception, " on trouvera le même principe que celui qui est contenu dans le projet " de loi soumis à la Chambre : l'emploi de la milice de chaque pays particulier de l'Empire britannique, y compris les Iles Britanniques elles- " mêmes, se limite au pays particulier de l'Empire où elle se recrute."
Le leader de l'Opposition, M. R. L. BORDEN, demande au ministre pourquoi il tient à faire modifier le texte de la loi. Voici la réponse:
" Ces mots 'pour la défense du Canada' sont introduits afin d'établir " sans ambiguïté que la milice ne peut être appelée à servir en dehors du " territoire pour d'autre objet que celui de la défense du Canada." U est impossible d'être plus catégorique.
Les jingos ne désarment pas.
"M. GOURLEY: Pourquoi ne pas laisser subsister l'ancien texte?
"Sir Frederick BORDEN: L'honorable député ne prétendra pas " assurément que sous la loi actuelle le gouvernement pourrait envoyer " un corps de milice à l'étranger.
"M. GOURLEY : Je n'en ai pas le moindre doute: vous pourriez " l'envoyer n'importe où.
" Sir Frederick BORDEN: Je suis prêt à tenir tête à tous {corne to " close quarters) sur ce point; je suis prêt à affirmer qu'à mon avis il " n'est pas -dans l'intérêt de la milice qu'un dispositif de cette nature " soit adopté.
" M. GOURLEY : Mais tout Canadien veut y aller.
" Sir Frederick BORDEN : Je ne pense pas que l'honorable député " lui-même songerait sérieusement à proposer que le gouvernement ait "le pouvoir d'ordonner à la milice d'aller en service à mille milles du " Canada.
** M. GOURLEY : Pourquoi pas? Pourquoi sommes-nous ici?
" Sir Frederick BORDEN : C'est à l'honorable député à s'expliquer " là-dessus. Je ne crois pas qu'aucun homme réfléchi, tenant compte
" des conditions de notre jeune pays, proposerait sérieusement de
" voter une loi qui donnerait au gouvernement le pouvoir de comman- " der à la milice d'aller servir dans des pays lointains.
" M. BARKER : C'est l'ancienne loi.
"Sir Frederick BORDEN : Ce n'est pas l'ancienne loi. J'ai pris la "peine d'étudier les statuts de l'ancienne province du Canada et des "autres provinces de la Confédération; et j'ai constaté que pas une seule "de ces lois ne contient un article qui autorise l'emploi de la milice en " dehors de la province."
Le leader conservateur, M. R. L. BORDEN, vient à la rescousse de ses amis et réclame à son tour le maintien de l'ancien texte. Il invoque l'exemple des autres colonies de l'Empire.
Le ministre le suit sur ce terrain et lui prouve, texte en mains, que les lois de la Nouvelle-Zélande et de l'Australie sont encore plus restrictives que celle qu'il propose lui-même. A l'un des principaux députés conservateurs, M. Barker, impérialiste ardent, sir Frederick riposte par cette déclaration toute nationaliste:
"L'honorable député désire-t-il que le Canada entre dans la voie "dangereuse qui le conduira à prendre part aux guerres étrangères ? " Est-ce là la politique de l'honorable député? Je crois qu'i7 est suffisant " pour nous de nous occuper de nos propres affaires; à mon humble avis, " nous servirons d'autant mieux l'Empire que nous nous fortifierons chez " nous en nous préparant à défendre notre propre territoire."
La victoire resta au ministre: le texte fut adopté sans même que l'Opposition osât provoquer un vote. Et la loi de la Milice est encore aujourd'hui ce qu'elle était en 1904.
J'étais député à cette époque: j'assistai à toutes ces délibérations ; et je puis attester que les fermes déclarations du ministre de la Milice obtinrent l'approbation unanime du parti libéral et de la très grande majorité du parti conservateur. En faut-il davantage pour expliquer pourquoi je me sens si peu ému quand tous les politiciens qui ont applaudi ces paroles, et toute leur valetaille de presse et de tribune, me couvrent aujourd'hui d'opprobres, et d'injures parce que je persiste à croire et à dire que le Canada doit "s'occuper d'abord de ses propres affaires", qu'il aurait dû éviter "la voie dangereuse qui l'a conduit à prendre part aux guerres étrangères", et que la meilleure manière d'aider l'Empire,
" c'est de nous fortifier chez nous en nous préparant à défendre notre "propre territoire?'*
Loi Navale, 1910
Voyons maintenant les déclarations de principes que les chefs des deux partis ont faites au cours des débats qui ont précédé l'adoption de la loi navale (1).
Dans le débat sur l'adresse, à l'ouverture de la session où la loi fut votée, le premier ministre, sir Wilfrid LAURIER, déclare: "Ai-je be- " soin de dire à mon honorable collègue " — il s'adresse à M. Monk — " que, soit que nous ayons une flotte ou non, nous ne perdrons pas notre " droit au self-government ? Si nous avons la flotte, cette flotte n'ira en " guerre que si le parlement du Canada, où siège l'honorable député, décide de l'y envoyer... S'il nous faut maintenant organiser une force "navale, c'est à cause de notre croissance comme nation: il nous faut " porter le fardeau qui est le prix de notre existence comme nation (of " being a nation)."
Plus loin, il parle avec grandiloquence des devoirs des Canadiens comme sujets britanniques; mais toujours sous réserve de leur liberté d'action législative (2).
Le leader de l'Opposition, M. BORDEN, commença par soutenir la thèse de la solidarité impériale; mais éclairé par le résultat de l'élection de Drummond-Arthabaska, il eut un moment de lucidité et se ressouvint des principes constitutionnels que son parti avait soutenus pendant un demi-siècle. A la session qui suivit l'adoption de la loi navale, dans le débat sur l'adresse, il prononça les paroles suivantes qui condamnaient d'avance toutes les entreprises impérialistes des deux partis, toute contribution du Canada à la défense générale de l'Empire, tant que le gouvernement britannique restera seul maître de la politique étrangère de l'Empire :
"Si le Canada et les autres colonies autonomes [Dominions] de "l'Empire doivent prendre part, comme nations de cet Empire, à la "défense générale de l'Empire, n'aurons-nous, comme citoyens de ce "pays, aucune voix délibérative quelconque dans les conseils de l'Em- " pire suit les problèmes de paix ou de guerre qui affectent tout l'Em- " pire? A mon avis, cette situation ne serait pas tolérable. Je ne crois pas '"que le peuple du Canada s'y soumettrait un seul instant."
M. Borden a constaté, depuis, que le peuple du Canada et lui-même ont l'échiné infiniment plus souple qu'il ne le pensait en 1910. Il n'est que juste d'ajouter que, depuis son accession au pouvoir, M. Borden n'a perdu aucune occasion, en Angleterre surtout, d'affirmer que sur ce point son opinion n'a pas varié, en théorie. Cette doctrine, on ne l'a pas oublié, c'est celle que lord Elgin énonçait dès 1851. Nous en avons retracé l'expression dans la plupart des dépêches et des pièces officielles
(1) Pièce justificative 70.
(2) C'est à peu près la thèse de "l'obligation morale" que soutiendra plus tard, au bénéfice du parti tory, l'Action Sociale, de Québec Ce Journal en est rendu a affirmer l'obligation "légale" des Canadiens de se battre pour l'Angleterre. Cela dépasse Sam Hughes et l'Orange SentineJ.
échangées entre les autorités des deux pays au cours de la période où le droit public des colonies, en tout ce qui touche à leur organisation militaire et à la défense de l'Empire, a trouvé son plein développement.
Cette même doctrine, M. DOHERTY, aujourd'hui ministre de la Justice, l'avait affirmée et précisée, <à la session précédente, dans le discours qu'il avait prononcé contre la deuxième lecture du projet de loi navale:
"L'aspect dominant de cette mesure. . . ., c'est qu'elle nous entraîne " nécessairement dans l'inévitable participation à des guerres qui peu- " vent résulter de la politique étrangère de la métropole; et cette politi- " que nous la subissons d'une manière absolue; car la mère-patrie gou- " verne exclusivement — et dans les conditions actuelles, cela est abso- " lument équitable — les relations étrangères qui affectent non seulement " ses intérêts mais ceux de toutes ses colonies. . . La direction d'une force " navale est l'une des fonctions du pouvoir qui dirige la politique " étrangère. . . qu'une flotte est appelée à appuyer. De là il s'ensuit, à " mon avis, qu'en toute justice, avant d'entreprendre de participer à la " défense navale de l'Empire, la condition préalable serait que nous de- " vrions obtenir une réelle voix délibérative dans la détermination et la " gouverne des relations étrangères de l'Empire. . . Je veux m'expliquer "clairement: la découverte d'un moyen par lequel nous pourrons avoir "une voix délibérative, une réelle voix délibérative, dans la direction " de la politique étrangère de l'Empire, est une condition essentielle qui "doit précéder tout ce qui peut nous entraîner dans {précèdent to our " cmbarking upon) toute politique permanente de participation au main- " tien des forces navales de l'Empire. Cette condition est essentielle et "doit précéder toute politique de participation si notre autonomie.... " doit être conservée."
M. Doherty n'envisageait alors que la participation des flottes du Canada aux guerres de l'Empire: — il n'était nullement question, à cette heure, de la coopération des armées; — mais la doctrine qu'il a posée s'applique avec une égale force à toute forme de contribution du Canada et des autres colonies autonomes aux guerres de la métropole; et M. Doherty serait le dernier à prétendre le contraire.
Tant que les autorités impériales n'auront pas concédé au Canada la "condition préalable et essentielle" que stipulait le jurisconsulte le plus éminent du parti conservateur et du parlement actuel, il doit être légitime de soutenir, en 1914 et en 1915, ce que M. Doherty pensait apparemment et affirmait sans ambages en 1910: que le Canada n'a nulle obligation morale de participer aux guerres de l'Angleterre; et même, que pour rester fidèle aux principes de la constitution britannique et à ses propres traditions, le Canada devrait refuser sa participation à toute guerre qui ne menace pas directement son territoire.
Qu'on ne vienne pas prétendre que la soudaineté et la grandeur du cataclysme déchaîné en Europe, que les horreurs de la conquête allemande et le salut de "la démocratie mise en péril", ont modifié ou abrogé cette doctrine. Quels que soient les motifs que l'on puisse invoquer auprès des nations, grandes ou petites, mais souveraines maîtresses de leurs destinées et de leur action politique, pour les entraîner dans la
lutte contre la domination allemande et au secours de la "civilisation" moscovite, aucun de ces arguments ne justifie la participation du Canada, comme possession de la Grande-Bretagne, à une guerre où l'Angleterre est entrée de son seul chef et de son plein gré, sans songer un seul instant à demander l'avis des "nations soeurs."
La guerre, loin de détruire la force de la doctrine invariablement soutenue par tous les hommes d'Etat canadiens, depuis Cartier et les deux Macdonald jusqu'à Laurier, Borden et Doherty, n'a fait qu'en démontrer la valeur et la logique; tout comme la participation du Canada à cette guerre, avant l'exécution de la condition "préalable et essentielle" posée par M. Doherty, a plongé le Canada au plus profond de cette situation "intolérable" que M. Borden prévoyait et dénonçait en 1910.
Retraçons maintenant les circonstances et les manoeuvres qui ont permis aux impérialistes d'opérer cette révolution et d'emtraîner le Canada dans une voie si radicalement contraire à ses traditions nationales et aux principes reconnus de la constitution britannique.
Cartier, Macdonald et V indépendance du Canada
Dans les pages qui précèdent, nous avons retracé pas à pas la marche ascendante des colonies dans la voie qui devait les conduire à la pleine jouissance de leur autonomie. Que l'objet ultime des Pères de la Confédération ait été de faire du Canada une nation, dans toute la force du mot, il n'est guère possible d'en douter. On a vu la trace de cette pensée dans plusieurs de leurs déclarations que j'ai citées. Si j'avais voulu sortir du cadre de cette étude, exclusivement consacrée à l'autonomie militaire du Canada, il m'aurait été facile d'en multiplier les preuve*.
Le plus britannique des Canadiens de cette époque, sir John MACDONALD, — celui-là même qui disait: ''Sujet britannique je suis né, sujet britannique je mourrai", — voulait faire de la Confédération le "Royaume du Canada". Cartier obéissait à la même pensée quand il faisait traduire, fort inexactement du reste, "Dominion of Canada" par "Puissance du Canada". Ces hommes d'Etat avaient une haute conception des éléments nécessaires à la formation morale d'un peuple qui a le respect de soi-même. Ils voulaient assurer à la Confédération canadienne, dans l'Empire britannique, une situation en tout égale à celle du Royaume-Uni. Dans leur pensée, le gouvernement et le parlement canadiens étaient appelés à exercer, au Canada, sous la souveraineté nominale de la couronne d'Angleterre, les mêmes droits, la même juridiction, la même autorité que le gouvernement et le parlement britanniques exercent dans le Royaume-Uni. Macdonald voyait dans le lien colonial une "alliance permanente" entre deux nations égales. Il prévoyait même le jour prochain où le Canada contracterait librement des alliances avec les nations étrangères (1). C'est absolument la conception que M. EWART a reprise de nos jours dans son remarquable ouvrage The Kingdom of Canada et dans ses Kingdom Papers. Le scandale que ces publications ont causé au Canada démontre à quel point nous avons perdu le sentiment de la dignité nationale et rétrogradé dans la voie féconde que Macdonald, Cartier, Howe et McGee avaient tracée.
Les hommes d'Etat et les chefs d'opinion les plus éclairés de la Grande-Bretagne, contemporains des Pères de la Confédération, favorisaient les nobles aspirations des Canadiens. Quelques-uns appelaient même le jour où les colonies se sépareraient définitivement de la métropole.
(1) "And when... we become a nation of eight or nine millions of inhabitants, onr " alliance will be worthy of being sougrht by the créât nations of the earth. (Hear, hear.) " I am proud to believe that onr désire for a permanent alliance will be reciprocated in " Enrfand." ("Dèbates on Confédération, 1865" — page 43, deuxième colonne).
C'était là l'opinion courante dans les sphères moins élevées et dans la masse du peuple des Iles Britanniques. Cette opinion se manifestait souvent dans des termes peu flatteurs pour les Colonials; ceux-ci ripostaient par des diatribes n m ères contre l'arrogance et le mépris des Impériaux: on en a vu un exemple dans la philippique de Joseph Howe sur l'égoïsme des Anglais et leurs "comptoirs rapaces". De l'aveu des esprits les plus avertis, la rupture définitive était imminente: le moindre incident, la plus légère bévue des autorités impériales, auraient suffi à la déterminer (1).
Pour le plus grand bien ou le plus grand mal du Canada, ses gouvernants, Macdonald surtout, s'appliquèrent en toute occasion à prévenir la rupture et à réagir contre les courants d'opinion qui y conduisaient, en Angleterre et au Canada. Ce travail de réaction fut particulièrement marqué et fructueux au moment des négociations qui aboutirent au traité de Washington, en 1871. On peut dire en toute certitude qu'en cette occurrence sir John Macdonald conserva le Canada i» l'Angleterre, en dépit de la politique du gouvernement britannique et des voeux à peine déguisés de quelques-uns de ses membres et de ses fonctionnaires supérieurs.
Exploitation des Colonies
Dès que les hommes d'Etat anglais eurent constaté qu'ils ne pouvaient se débarrasser des colonies autonomes, et particulièrement de celle de ces colonies, le Canada, dont la présence dans l'Empire leur causait le plus de soucis, ils s'appliquèrent à trouver la solution du problème nouveau qui se posait devant eux. Dans l'esprit positif de ces Anglo-Saxons, ce problème prenait cette forme toute simple: Quel avantage pouvons-nous tirer des colonies autonomes? Quelles charges nouvelles pouvons-nous leur imposer? (2).
Cette pensée se retrouve à la base de la politique coloniale de toutes les nations. L'établissement et l'exploitation des colonies au profit de la métropole, c'est et ce fut à toute époque la politique de l'Angleterre, tout autant que celle de l'Espagne ou de la France. Ce qui différencie radicalement la politique coloniale de la Grande-Bretagne de celle des autres nations, c'est qu'elle s'appuie sur le concours libre et volontaire des colons eux-mêmes.
La marque la plus frappante de l'aptitude — et, pour les plus éminents d'entre eux, j'oserais dire le génie — des hommes d'Etat britan-
(1) Lord BLACHFORD. sous secrétaire d'Etat aux Colonies, de 1860 à 1871, écrivait on 1885: "I had always believed — and the belief ha» ao confirmée and Consolidated itself, " that I can hardly réalise the possibility of anyone seriously thinkintr the contrary — " that the deatiny of our colonie* ia independence; and that in thia point of view the " fonction of the Colonial Office ia to secure that our connection, while it laata, «hall be an " profitable to both parties, and our séparation when it cornes, as amicable as possible."
Ces paroles sont reproduites à la page 302 du troisième tome de l'Histoire Constitutionnelle de l'Angleterre, de MAY, édition de 1912. L'auteur de ce volume, Francis HOL- LAND, digne continuateur de l'oeuvre de May, fait observer que lord Blachford "a exercé une influence prépondérante (paramonnt) sur la politique coloniale" de l'Angleterre. Ces paroles, n joute- 1- il, "doivent être prises comme l'expression de l'opinion générale de» hommes de son temps".
(2) M. HOLLAND signale cette évolution. A son avis, le gouvernement britannique fit bon accueil au projet de fédération des provinces de l'Amérique du Nord, parce qu'il y voyait le moyen d'accroître les forces de résistance de l'Angleterre contre une attaque possible des Etats-Unis (p. 298 de l'ouvrage précité).
niques à gouverner un empire aussi incohérent que celui de la Grande- Bretagne, c'est la patiente ténacité qu'ils ont mise à faire accepter par les habitants des colonies anglaises des responsabilités et des chargea plus onéreuses que celles que la France ou l'Espagne ont réussi à imposer à leurs colons par l'exercice du pouvoir arbitraire et la domination des armes. Pour y arriver, ils se sont servis de celle même des institutions britanniques qui semblait devoir produire un résultat tout opposé : le self-government.
A partir du jour où les autorités impériales se furent enfin décidées à reconnaître aux colonies, en fait comme en théorie, le droit de se gouverner elles-mêmes sans autre obligation militaire que celle de pourvoir à l'ordre intérieur de leurs territoires respectifs et à la sécurité de leurs frontières, elles ne songèrent plus à revenir sur leurs pas et à mettre des entraves directes à la liberté d'action des colonies, non plus qu'à leur imposer des charges impériales par l'action immédiate du parlement ou du pouvoir exécutif du Royaume-Uni. La perte des colonies américaines leur avait donné une leçon toujours présente à leur esprit. Du reste, la politique qui avait provoqué le démembrement de l'Empire était trop contraire à toute la tradition britannique, trop opposée aux principes reconnus de la constitution anglaise, même aux jours du pouvoir arbitraire des Tudors et des Stuarts, pour avoir jamais chance d'être reprise.
Dans un moment d'épanchement, DISRAELI exprima un jour le regret que l'Angleterre eût concédé tant de libertés à ses colonies (1). Dans un mouvement d'impatience en face des lenteurs de la réalisation de son rêve impérialiste, CHAMBERLAIN a manifesté la même pensée. Mais Disraeli était un sémite et Chamberlain le moins traditionnel des hommes d'Etat anglais, "the first British politician of the Yankee type", a dit de lui, avec tant de justesse, GLADSTONE, qui avait eu toute occasion de l'étudier à fond, comme ami et comme adversaire; et cependant, Disraeli et Chamberlain eux-mêmes n'auraient jamais songé à reprendre, par l'action arbitraire de la force impériale, la moindre parcelle des droits et des privilèges reconnus aux colonies.
Le but vers lequel s'orienta graduellement toute la politique coloniale des hommes d'Etat anglais de la seconde moitié du dernier siècle, ' ce fut d'amener le gouvernement et le peuple des colonies à assumer d'eux-mêmes une part croissante des charges impériales dont ils s'étaient affranchis. Dans cette fameuse dépêche du 14 mars 1851, où Cardwell et Granville voyaient à bon droit la définition la plus exacte des principes qui doivent déterminer les relations de la métropole et des colonies, lord GREY disait: "En adoptant ce principe", — l'abandon aux colonies du soin de leur défense territoriale, — "le gouvernement de Sa Majesté ne ferait que revenir à l'ancienne politique coloniale de la Grande-Bretagne"; et afin de préciser sa pensée, il rappelait qu'avant la révolution, les colonies anglo-américaines portaient le poids principal de leur défense et des guerres coloniales (2).
(1) Discours au CrysUl Palace. 24 juin 1872, cité par Holland, pages 293-4.
(2) Pièce justificative 9.
Prodromes de la Révolution impérialiste
Si l'Angleterre s'en était tenue là, si elle avait loyalement accepté les conséquences du "contrat solennel" qu'elle avait conclu en 1854 avec Pancienne province du Canada et renouvelé en 1865 avec les fondateurs de la Confédération, l'accord se serait facilement maintenu et l'unité morale de l'Empire britannique serait infiniment mieux assurée qu'elle ne l'est aujourd'hui.
Le gouvernement britannique, je l'ai rappelé dans la première partie de cette étude, avait conclu une entente similaire avec les colonies australasiennes.
Pour atteindre leur but et amener toutes les colonies à prendre une part des charges Impériales, les hommes d'Etat anglais avaient donc de sérieux obstacles à réduire. Il leur fallait non seulement renverser un principe bien établi et conforme aux traditions les plus anciennes de !a race, mais de plus rompre toute une série d'accords conclus à la suite de longs et multiples pourparlers.
C'est à cette tâche immense et difficile que s'attachèrent les précurseurs et les protagonistes du nouvel impérialisme britannique. Fidèles à la coutume séculaire qui fait la force et l'élasticité de la politique anglaise, les gouvernants laissèrent le mouvement naître et grandir en dehors de l'action parlementaire. Du reste, la majorité des hommes publics, dans le parti libéral surtout, répugnaient trop à la nouvelle doctrine pour qu'il fût possible d'en faire au début l'un des articles du programme d'un parti. Le néo-impérialisme anglais a suivi la même route que le Cobdenisme et la doctrine manchestérienne, dont il est la contrepartie. Promulgué par quelques personnalités isolées, repoussé ou dédaigné au début par les deux partis, il a réussi à s'introduire dans une faction du parti tory-unioniste, puis il a envahi peu à peu toute la politique anglaise et finalement conquis les colonies. Il règne aujourd'hui en maître, dans tout l'Empire, sous sa forme la plus brutale et la plus opposée à la liberté d'action des colonies comme à leurs véritables intérêts. Il n'a fallu qu'une vingtaine d'années pour détruire l'oeuvre d'un siècle et amener les possessions autonomes, les "nations soeurs" de la Grande- Bretagne, k prendre sur leurs épaules un fardeau infiniment plus onéreux que celui que Georges III, North et Grenville avaient tenté d'imposer aux treize colonies anglo-américaines.
Par une singulière ironie des choses, c'est un homme d'Etat libéral, radical même, sir Charles DILKE, qui peut être regardé comme l'initiateur du mouvement impérialiste contemporain. Ses ouvrages, "Greater Britain, publié en 1867, et "Problems of Greater Britain", en 1890, révélèrent à ses contemporains les possibilités de l'Empire britannique. La consolidation difficile de la domination anglaise aux Indes ; l'extension des frontières de cet immense empire, capable à lui seul d'absorber le génie et l'effort d'une nation puissante ; la pénétration insidieuse en Egypte; la conquête de vastes régions africaines: — toutes ces entreprises avaient accru formidablement, en quelques années, le poids des responsabilités impériales de l'Angleterre. Ces conquêtes, ces annexions, l'Angleterre les avait faites sans consul-
ter la volonté ou les intérêts du Canada et des autres colonies autonomes. Cet accroissement de puissance impériale et de richesses, ces nouveaux domaines, ces nouvelles sphères d'influence, l'Angleterre les avait achetés ou conquis pour le seul avantage de ses capitalistes, de ses industriels et de ses négociants. C'était donc besogne difficile que d'arriver à faire croire aux Canadiens et aux Australiens qu'ils ont la moindre obligation morale ou l'intérêt le plus lointain à aider l'Angleterre à porter le fardeau de cette expansion et à en subir les conséquences, dont la principale est de soutenir le choc des armées et des flottes du reste de l'univers. Car c'est, nul n'en peut douter, l'expansion monstrueuse de l'Empire britannique et la prétention de la Grande-Bretagne de dominer les mers afin de conserver ses multiples possessions, qui constituent le principal obstacle à la paix du monde et l'une des causes profondes du conflit qui ravage l'Europe en ce moment.
Ligue de la Fédération Impériale — Sir Charles Tupper
et M. Tarte
Comment amener les colonies autonomes à se prendre les doigts dans ce formidable et mortel engrenage? Les premiers apôtres du nouvel évangile impérialiste se rendaient bien compte de la grandeur et des difficultés de leur tâche. Afin d'amener les barbares des colonies à verser leur sang et leur or pour assurer à l'Angleterre la possession de son empire, ils résolurent de séduire leurs chefs par l'appât des honneurs impériaux et le partage de la souveraineté impériale.
Ils fondèrent, en 1884, VImperial Fédération Lcague, dont le programme comportait toute la réorganisation politique, militaire et économique de l'Empire. Afin d'assurer à l'Angleterre le concours des colonies dans les guerres qu'elle serait forcée de subir ou qu'elle voudrait provoquer, ils suggérèrent de faire place aux coloniaux dans les conseils de l'Empire et de les appeler à prendre leur part de la direction des intérêts généraux de l'Empire, sources et conséquences à la fois de sa politique étrangère et de ses préparatifs de guerre sur terre et sur mer. Afin de donner à l'association une base et un intérêt pécuniaires, — condition essentielle de toute entreprise anglaise, — ils proposèrent d'unir tous les pays d'Empire par une union douanière, un zollverein, dont le double objet serait d'assurer à l'Empire reconstitué des revenus impériaux, destinés au soutien de la diplomatie, de la flotte et de l'armée impériales, et de stimuler la production et l'échange inter-impérial des produits des divers pays de l'Empire par l'exclusion proportionnelle et grandissante des produits étrangers.
Les esprits dirigeants de la Ligue commencèrent par mettre en relief la partie de leur programme qui devait séduire davantage les habitants des colonies: la fédération politique, qui les appelait au partage de la souveraineté impériale, et, surtout, l'union douanière qui aurait répondu — du moins les impérialistes le croyaient — à leurs besoins économiques et au régime protecteur que la plupart des colonies autonomes avaient adopté.
Cette partie du programme lui valut tout d'abord des adhésions retentissantes aux colonies. L'une des plus enthousiastes fut celle de sir Charles Tupper, haut-commissaire du Canada à Londres. C'est dans le même esprit que M. Tarte, futur lieutenant de M. Laurier et ministre des Travaux Publics dans le cabinet libéral de 1896, entra dans les rangs de la Ligue (1).
Mais dès que les chefs du mouvement commencèrent à dévoiler toute leur pensée et à parler de la fédération militaire, complément de la fédération politique et économique, dès qu'ils abordèrent le chapitre des contributions des colonies autonomes à la défense générale «de l'Empire, le désaccord éclata.
Dans un article remarquable, publié par le Nineteenth Century, en octobre 1891, sir Charles TUPPER attaqua avec sa vigueur coutumière l'idée de faire contribuer les colonies à la défense générale de l'Empire. En avril 1892, il revint à la charge dans la même revue, l'une des plus répandues dans l'Empire. L'année suivante, il profita de son passage au Canada pour traiter cette question de nouveau. Dans un discours qu'il prononça à Winnipeg, le 21 septembre 1893, il s'appliqua à détruire de fond en comble l'argumentation des protagonistes de l'impérialisme militaire. Toute sa thèse peut se résumer en quelques propositions: Le Canada n'est pas un fardeau pour la métropole; par la construction et l'établissement de ses voies de communication intérieures, par le peuplement de son territoire et l'accroissement de sa production agricole, il apporte à la défense militaire de l'Empire et de l'Angleterre elle-même une contribution beaucoup plus efficace que ne pourraient l'être une flotte et une armée coloniales mises au service de la mère-patrie. Ces projets de contribution, il les qualifie de "politique fallacieuse et erronée, propre à détruire l'unité de l'Empire et non à la consolider" (2).
Cette résistance énergique força les chefs de la Ligue à modifier leurs tactiques. Ils se remirent à faire miroiter aux yeux des coloniaux les honneurs du partage de la souveraineté impériale et les avantages de l'union économique. Ce fut alors d'Angleterre même que les objections s'élevèrent. Les Anglais voulaient bien accepter les secours militaires des colonies; ils consentaient volontiers à se décharger, aux dépens des bloated colonials, d'une partie de leur budget de la flotte et de l'armée; mais ils n'entendaient pas se départir de leur autorité impériale, ni même la partager, ni renoncer à leur régime fiscal qui leur permet de trafiquer avec toutes les nations du monde, dont ils sont devenus les convoyeurs, les agents de commerce et, dans une large mesure, les banquiers et les agents de change.
Les pontifes de l'impérialisme s'aperçurent de l'erreur qu'ils avaient commise en exposant leur doctrine dans son entier et en posant toutes les données d'un problème dont la solution proposée violentait trop
(1) Je tiens de M. Tarte lui-môme que lorsqu'il se fit inscrire comme membre de la Ligue de la Fédération Impériale, il ne visait qu'à l'union douanière des pays d'empire. II repoussait avec autant de force que les nationalistes d'aujourd'hui tout projet de contribution des colonies à la défense générale de l'Empire et aux guerres impériales de l'Angleterre. Son attitude au moment de la guerre d'Afrique l'a prouvé.
profondement les traditions communes et les intérêts contraires des divers pays de l'Empire. Loin de se décourager, ils résolurent de poursuivre leur objet par des méthodes plus conformes aux habitudes et au tempérament des peuples anglo-saxons. Ils abandonnèrent le titre de Impérial Fédération League — trop suggestif d'une révolution politique et d'une formule concrète de gouvernement — et prirent, en 1894, celui plus ample et plus commode de British Empire League. Us bornèrent momentanément leur action à la propagande lente mais insidieuse des idées, des arguments et des constatations de faits les plus propres à faire naître, dans l'esprit des Britanniques et des Coloniaux, les notions et les désirs qui les conduiraient invinciblement au but suprême : la contribution des colonies aux guerres de l'Angleterre.
Colonial Defence Committee- Premiers indices de révolution impérialiste
Tout en poursuivant, en dehors des sphères officielles, leur propagande et leurs évolutions savantes, les impérialistes ne négligeaient aucune occasion de faire pénétrer leurs idées au Parlement.
Le précédent créé par la Nouvelle Galles du Sud avait, je l'ai noté, éveillé l'attention des autorités impériales. C'est à la suite immédiate de l'expédition du Soudan qu'elles constituèrent définitivement le Colonial Defence Committee. Ce bureau reprit et coordonna les travaux des diverses commissions parlementaires qui avaient eu charge d'étudier le problème de la défense impériale, à la suite de la Commission de 1861, dont j'ai analysé le rapport.
Dès 1881 et 1882, l'une de ces commissions, présidée par le comte de CARNARVON (1), avait présenté à la Reine trois rapports dont ia conclusion renfermait ces paroles suggestives:
" Il n'est pas encore possible de définir avec précision les condi- " tions qui permettraient de déterminer le partage porportionnel du far- " deau [de la défense] entre la mère-patrie et ses colonies; et bien que "le principe [de ce partage] puisse- être fixé dans un avenir prochain, " la proportion relative des sommes versées devra nécessairement varier " de temps à autre. L'entretien de la Marine Royale est jusqu'ici resté "à la charge du trésor impérial; et, quelles que soient les espérances " de l'avenir, i7 doit en être ainsi pour le présent. Il en est de même, " dans une large mesure, de la charge des postes qu'il est essentiel de " maintenir, de fortifier et de garnir de troupes afin de permettre aux " vaisseaux de Votre Majesté de tenir les mers. D'autre part, nous " croyons qu'en général, les colonies devraient se charger de la défense " locale de leurs ports de commerce et contribuer à la protection des " stations navales dont dépend si largement la sécurité de leurs territoi- " res et de leur commerce. Les colonies australiennes ont déjà accepté "ce principe et , prennent en ce moment des mesures efficaces pour " assurer la défense de leurs principaux ports de mer.
(1) Ancien ministre des Colonies. C'est lui qui avait fait voter, à la Chambre des Lords, l'Acte de l'Amérique Britannique du Nord. De copieux extraits des trois rapports de cette Commission sont contenus dans le volume des documents soumis à la Conférence coloniale de 1887: C 5091-1, section VII-D, (p. 295-338 du volume). Le passage cité se trouve à la fin du troisième rapport, p. 338.
" Les relations de la Grande-Bretagne et de ses colonies, en ce qui " concerne la défense générale de l'Empire, doivent se modifier avec le " temps. Selon toute probabilité humaine, la richesse et la population " des colonies vont croître plus rapidement, toute proportion gardée, "que celles de !a Grande-Bretagne; et leur capacité d'assumer une part "équitable de la défense de l'Empire va aller en augmentant constam- " ment. Nous apprécions pleinement l'immense et croissante valeur des " colonies pour l'Empire; et nous prisons leur loyalisme et leur patrio- " tisme autant que nous les respectons. Rien n'indique qu'elles se refu- " seront à assumer une part aussi considérable du fardeau de l'Empire " que leurs forces leur permettront de porter. Les communications "libres et constantes qui sont entretenues avec les gouvernements res- " ponsables des colonies sur toutes les matières d'intérêt commun con- " tribueront puissamment à maintenir une notion d'association et de "dépendance mutuelle, et à renforcer tes liens d'amitié qui unissent la " mère-patrie et son empire colonial."
On voit déjà l'évolution qui se dessine. Ces rapports dormirent assez longtemps sous la poussière des archives du parlement. La participation des colonies à l'expédition du Soudan fit entrevoir aux ministres britanniques la possibilité de hâter la réalisation des espérances de lord Carnarvon et de ses collègues. En 1887, l'Empire célébrait le cinquantième anniversaire du couronnement de la Reine Victoria. Les torys étaient alors au pouvoir, sous la direction de lord Salisbury. Ils décidèrent de profiter de cette occasion unique pour réunir en Congrès de l'Empire les représentants des grandes possessions autonomes, de quelques principautés de l'Inde et même de plusieurs colonies de la Couronne. Ce fut la première Conférence coloniale.
Première Conférence Coloniale, 1887
L'invitation aux gouvernements des colonies autonomes est contenue dans une dépêche, en date du 25 novembre 1886, de M. Edward STANHOPE, alors ministre des Colonies. J'en extrais les passages suivants qui indiquent nettement le but que se proposaient les autorités impériales (1).
" 3. — De l'avis du gouvernement de Sa Majesté, la question qui est à " la fois urgente et susceptible d'une étude fructueuse, à l'heure actuelle, "est celle de l'organisation de la défense militaire. L'action patrioti- " que des colonies qui ont offert des régiments pour prendre part à la " campagne d'Egypte a fait une impression profonde et durable sur "l'opinion publique: c'est le premier résultat pratique d'un travail très " consciencieux poursuivi ces années dernières. Mais en conséquence "d'une situation inévitable (a necessitg cf the case), les mesures prises "dans chaque colonie, tant pour l'organisation des forces locales que " pour la construction de travaux locaux de défense, ne sont pas encore "comprises ni appréciées dans leur pleine mesure, dans les autres pays "de l'Empire. La Commission Royale, présidée par le comte de Car-
(1) "Proceedlnr» of the Colonial Conférence"— 1887, Vol. I :— C. 5091. Les citation» qui suivent portent l'indication des pages de ce volume. Les documents soumis aux délibérations de cette Conférence forment un volume à part: C. 5091-1.
'* narvon, a fait une étude attentive et complète de tout le problème de " la défense de l'Empire. Ce travail a conduit à l'exécution, dans diver- " ses parties de l'Empire, de travaux de défense étendus et importants; " et la cordiale coopération que les colonies ont offerte au gouvernement " de Sa Majesté pour l'exécution de cette politique marque leur désir " d'arrêter, autant qu'il est possible de le faire maintenant, une base d'ac- " tion commune. Cette oeuvre se poursuit activement avec l'aide d'une " commission permanente qui s'occupe sans relâche des questions rela- " tives à la défense des colonies.
" 5. — Une autre question, qui ne le cède en importance qu'à ce "grand problème [de la défense], se rattache tout particulièrement aux " intérêts de l'Empire en temps de paix. 'Le développement des rela- " tions commerciales et sociales [des pays de l'Empire] par le dévelop- " pement de nos communications postales et télégraphiques pourrait, " avec beaucoup d'avantages, faire l'objet des délibérations de la confé- " renée projetée
"6. — Deux sujets principaux d'étude ont été suggérés. Il n'est fc pas impossible toutefois .que, de l'avis général des gouvernements des " colonies, d'autres questions importantes pourraient être, en toute con- " venance et utilité, mises à l'étude. Mais je déplorerais, à l'heure ac- " tuelle, la discussion de tout sujet se rattachant à ce qui est générale- " ment désigné sous la rubrique ' Fédération politique '. Aucune expres- M sion favorable à une orientation de cette nature ne s'est encore ma- " nifestée aux colonies; et le gouvernement de Sa Majesté est d'avis " qu'il n'y aurait aucun avantage à recueillir d'une discussion irrégulière '" (informai) de ce problème très complexe, avant que les gouverne- " ments intéressés n'en aient accepté la base. Si l'on soumettait à " l'épreuve d'un examen complet (formai) une question qui n'est pas " encore assez mûre pour appeler une décision pratique, on pourrait " même nuire au succès uitime d'un système plus élaboré d'action com- "mune." — (p. VII- VIII).
C'est le premier symptôme de la tendance qui aboutira au triomphe du véritable impérialisme anglais: faire partager aux colonies les fardeaux de l'Empire, garder à la Grande-Bretagne l'autorité exclusive et la direction suprême.
La Conférence s'ouvrit le 4 avril 1887 sous la présidence de sir Henry HQLLAND, secrétaire d'Etat pour les colonies (1).
Impérialisme allemand et Impérialisme anglais
Le premier ministre, îe marquis de SALISBUB.Y, vint souhaiter la bienvenue aux délégués des marches de l'Empire. Son discours contient quelques passages intéressants:
"Les décisions de cette Conférence ne seront peut-être pas, pour "l'instant, d'une importance vitale.... Mais nous comprenons tous "que cette réunion est le commencement d'un état de choses dont les "résultats à venir seront considérables. (Ecoutez! écoutez!) Elle sera
(1) Il avait remplacé, en janvier 1897, M. Stanhope, permuté au ministère de la Guerre.
" la mère de nombreuses générations; et, à une époque lointaine, quelque " Conseil de l'Empire se remémorera l'assemblée réunie dans cette " Chambre et y verra la source de toute sa grandeur et de toute son "action bienfaisante (Applaudissements).
" J'ai iu dans les journaux — je ne sais si c'est exact — que
"quelques-unes des colonies les plus importantes avaient télégraphié à " leurs représentants [pour leur enjoindre] de ne prendre aucune part à " l'élaboration d'aucun projet de fédération impériale. S'il en est ainsi, " ces colonies, à mon avis, ne sont que sages. Cette question dépend de
"l'avenir, plutôt que du présent Nous ne pouvons imiter l'empire
" d'Allemagne et gouverner toutes nos affaires impériales d'un seul point
"central; et j'ignore si nous pourrons jamais le faire; mais il
" y a d'autres questions qui sont moins lontaines. Avant que l'Empire " Germanique soit constitué comme il l'est aujourd'hui, il avait deux "formes d'union; et toutes deux pourraient, je pense, s'appliquer à un " empire comme le nôtre, bien qu'elles ne soient pas toutes deux, peut- " être, susceptibles d'une application immédiate. Il y avait ie zollverein, "l'union douanière; et le kriegsuerein, l'union pour la guerre (for mi- " litary purposes). Nous devons pour l'instant, je le crains, reléguer "dans le domaine lointain et nuageux de notre tâche et hors de sa "sphère pratique, tout espoir d'établir une union douanière entre les " diverses parties de l'Empire. Je ne pense pas que cette union soit, de "sa nature, impossible; je ne pense pas que le seul fait de notre sépara- " tion par l'océan la rende impossible. L'Irlande est réunie à l'Angleterre par une union douanière: ceci démontre qu'il n'y a pas d'im- " possibilité [absolue à cette union] ; mais la détermination prise ici, il " y a quarante ans, au sujet de notre politique fiscale, écarte entièrement " toute possibilité [d'accord immédiat] ; et l'on ne saurait y songer avant " le jour où, d'une part ou de l'autre, prévaudront des notions très diffé- " rentes de celles qui prévalent aujourd'hui relativement à la politique " douanière. J'écarte donc ce sujet et je me borne à appeler votre atten- " tion sur le kriegsuerein, c'est-à-dire sur l'union pour la défense mutu- " elle : c'est, je crois, la véritable question et la plus importante que vous "serez appelés à étudier (Applaudissements), c'est la question qui se " pose maintenant devant vous. Evidemment, il est inutile de faire ob- " server que la défense de l'Empire exige l'effort de quelqu'un — effort de " la mère patrie, effort des colonies. Nos intérêts sont communs; et c'est " principalement dans le but de nous concerter sur la direction qu'il faut " donner à nos communs efforts afin d'en obtenir les résultats les plus " salutaires et les plus efficaces, pour les besoins de la défense, qu'il est " si nécessaire d'entretenir des communications et des consultations
"constantes entre les divers pays de l'Empire Je crois avoir
" observé l'impression tendancieuse que la défense des colonies " devrait relever exclusivement du gouvernement impérial, parce " que tout péril que les coloniaux peuvent courir serait le résultat " exclusif de l'action et de la politique impériales. Je ne songe " pas à contester qu'en fait l'expansion de l'Empire peut, de temps " à autre, mettre en péril certains des pays qui le composent, en " raison d'intérêts qui ne sont pas les leurs, en d'autres termes,
"en raison des intérêts d'autres pays de l'Empire Je ne erois pas
" qu'aussi longtemps que l'Empire se tiendra uni, les colonies courent le " moindre risque d'être entraînées dans une guerre quelconque. La po- " litique de l'Empire est essentiellement pacifique; elle l'a été depuis "un grand nombre d'années; et le danger d'une guerre résultant de la " politique de la mère-patrie n'est pas, à mes yeux, le motif qui devrait " induire les colonies à mettre leur défense sur un pied d'efficacité." — (p. 5 et 6).
Il s'efforce ensuite de démontrer que les colonies ont un intérêt croissant à organiser leurs moyens de défense et à compter sur leur appui mutuel et sur ceiui de l'Angleterre. iLeur développement matériel éveille la cupidité des nations étrangères. La rapidité des communications les met à la portée des flottes et des armées de l'Europe.
" Réunissez tous ces faits, et vous constaterez que les colonies ont " un intérêt immédiat et très réel à conserver la protection que le lien " impérial leur apporte, et qu'elles y trouvent le motif de s'unir à nous " pour assurer l'efficacité de la défense de l'Empire. Ce motif n'est pas " purement idéal (sentimental) ; il ne s'inspire pas seulement de l'atta- " chement des colonies à la enère-patrie : il repose sur les bases les plus " solides et les plus raisonnables de l'intérêt et de la sécurité [de cha- " cune des colonies]. (Ecoutez! écoutezl)
" Ne croyez pas que ce projet de défense impériale est un
" simple prétexte que nous invoquons pour alléger notre fardeau, ou " qu'il résulte d'un sentiment d'indolence ou d'égoïsme. Ce que nous " désirons, c'est que tous les pays de l'Empire jouissent d'une égale sécu- " rite, qu'ils soient également prospères, également glorieux; et pour " atteindre cet objet, nous désirons que tous assument une part équitable "et légitime de ia tâche dont tous devraient s'enorgueillir. (Applaudis- " sements). [Cette tâche] ne consiste pas seulement à fournir de l'argent M mais aussi à fournir des hommes. J'espère que l'expérience du passé " nous permet de prévoir qu'avec le progrès dés temps, un nombre "croissant de ceux qui ont vu le jour aux colonies prendront une part " personnelle à la défense de l'Empire dans chacune de ses parties et " s'enrôleront en nombre plus considérable que par le passé sous l'éten- " dard de la Reine" (Applaudissements) — (p. 6 et 7).
Ce discours, excellent par la forme, est remarquable à plus d'un titre. Il démontre la communauté d'inspiration de l'impérialisme anglais et de l'impérialisme allemand. Avec la franchise qui fait la noblesse des hommes d'Etat britanniques de la grande tradition, lord Salisbury exprime nettement la pensée de ses compatriotes: prêts à accepter l'appui des colonies, et même à le solliciter, ils n'entendent nullement compenser les sacrifices des "nations-soeurs" par la concession d'avantages commerciaux ou le partage de la souveraineté impériale.
Lord Salisbury et ses contemporains savaient au moins corriger ce monstrueux égoïsme en restreignant les exigences de l'Angleterre et les contributions des colonies aux stricts besoins de la défense. Lord Salisbury était sincère lorsqu'il affirmait que la politique de l'Angleterre était "pacifique": toute sa carrière l'a prouvé. Nous verrons bientôt que les vrais impérialistes ont professé et pratiqué le même égoïsme
anglais' sous une forme plus brutale et plus contraire encore aux intérêts des colonies. Ils ont révolutionné la politique extérieure de l'Empire: de "pacifique" qu'elle était, ils l'ont faite essentiellement agressive et spoliatrice; et ils ont exploité la jobarderie des coloniaux, non plus pour assurer la défense de l'Empire, mais à l'appui de leurs provocations et au profit de leurs conquêtes. Pas plus que lord Salisbury, sauf Chamberlain, ils n'ont offert aux colonies de compensations dans l'ordre politique ou commercial.
L'impérialisme militaire au premier plan
Le président de la Conférence, sir Henry HOLLAND, ministre des Colonies, fait ensuite un long exposé, très précis, de toutes les questions que les délégués peuvent être appelés à discuter. A ceux qui veulent étudier à fond les conditions générales de l'Empire britannique et la nature particulière de chacun des principaux éléments qui le composent, ce discours offre plus d'un point intéressant. Mais il n'ajoute rien aux principes généraux posés par lord Salisbury. Sur le problème de la Défense, le ministre fait observer que son prédécesseur, M. Stanhope, " était justifiable de dire que cette question est à la fois urgente et digne "d'une étude fructueuse. Pour ma part, ajoute-t-il, je considère que " cette conférence n'aura pas failli à son objet si elle ne fait rien autre " chose que de placer la défense militaire et navale sur une base solide " — (P. 9).
Il relate succinctement les travaux poursuivis par les diverses commissions parlementaires qui se sont occupées de ce problème depuis une dizaine d'années, et particulièrement celle présidée par lord Carnarvon, dont les trois rapports sont annexés au dossier de la Conférence (Vol. II, p. 299-338). "En se basant sur ces données, ajoute-t-il, " le gouvernement impérial a invité certaines colonies où les intérêts " impériaux et les intérêts coloniaux se confondent, à partager le coût " des mesures nécessaires de défense " (p. 11). Plusieurs de ces colonies, Hong-Kong, Singapour, Maurice et Ceylan ont répondu à l'appel. Il indique ensuite l'objet du Colonial Defence Commitlee, définitivement constitué en permanence, deux ans auparavant. Ses attributions sont encore modestes: il se borne à recueillir des renseignements et à les communiquer aux divers départements de l'administration britannique, qui ont charge, directement ou indirectement, de la défense de l'Empire (1).
La plupart des séances de la Conférence furent consacrées à la défense navale des colonies australasiennes et aux communications télégraphiques entre toutes les possessions britanniques. Il en résulta, entre le gouvernement britannique et les représentants des diverses colonies australiennes, non encore fédérées, l'accord dont j'ai indiqué la substance précédemment.
C'est à l'une de ces séances, le 22 avril, que sir Alexander CAMP- BELL relata les conditions de l'accord conclu, en 1865, entre la Grande- Bretagne et le Canada (p. 271-276) — (2).
(Il I.o discours de sir Henry Holland est reproduit en entier au volume II du rapport de la Conférence, C 5001-1, avec une série de tableaux comparatifs des travaux de dtTi'ii.so exécutés dans chacune des colonies (p. 7 à 22).
(2) Voir pages 71 à 78, et pièce Justificative 54.
Le Congrès se termina le 9 mai. Au moment de la clôture, le doyen des coloniaux, sir Samuel GRIFFITH, délégué du Queensland, fit quelques observations intéressantes sur les suites probables de cette réunion:
"Je considère que cette Conférence comprend ce que l'on pourrait " appeler les éléments rudimentaires d'un parlement. L'une des carac- " téristiques de nos institutions britanniques, c'est que celles de ces ins- " titutions qui ont le mieux démontré leur durabilité sont celles qui sont " sorties d'autres institutions d'un caractère rudimentaire à leur début. ** (Ecoutez! écoutez!) Il est impossible de prédire aujourd'hui quelle for- " me les futures conférences devront prendre ou par quel mode leurs con- " clusions pourront recevoir un jour une sanction ultérieure; mais nous " pouvons prévoir, je pense, que cette sorte de conseil indéterminé " (informai) de l'Empire se développera jusqu'au point où il deviendra " un corps législatif, ou du moins un corps consultatif et peut-être, un "ijour, un corps législatif dont nous ne pouvons préciser dès maintenant " les conditions; et que des réunions comme celle-ci seront avant long- " temps reconnues comme une partie du mécanisme général du gouver- " nement de l'Empire (Ecoutez! écoutez!) " (p. 561).
Le président ratifia cette espérance (p. 562).
Il est à noter qu'à cette première conférence, aucun voeu, aucune résolution concrète ne furent votés.
Dans une dépêche en date du 23 juillet 1887, sir Henry HOLLAND communique aux gouverneurs des diverses colonies les résultats de la Conférence:
" Le sujet de l'organisation de la défense coloniale vient le premier " par ordre d'importance : c'est la position que lui avait assignée mon " prédécesseur, M. Stanhope, aujourd'hui secrétaire d'Etat pour la guerre.
" Il ne peut y avoir de doute que le moment était arrivé où une déii- " bération mutuelle sur ce sujet important s'imposait. On n'avait peut- -être pas assez compris, dans ce pays-ci [la Grande-Bretagne], les "efforts considérables qu'un grand nombre des colonies ont faits pour " assurer la défense locale; et de toute façon, il était opportun d'étudier " à fond cette question vitale. Je crois que la Conférence, en permettant "un échange de renseignements, a produit le plus grand bien; et j'ai " confiance qu'elle déterminera la consolidation des abondantes ressour- " ces militaires de l'Empire pour les besoins de la défense " (p. IX) .
Il relate ensuite les diverses mesures projetées pour la défense mutuelle de plusieurs colonies et les termes de l'arrangement conclu avec les possessions australiennes:
" D'autres matières d'un caractère général, se rattachant à ce sujet " de la défense coloniale, ont été mises sur le tapis ; par exem- " pie, l'engagement, dans les armées coloniales, à des conditions plus " favorables, d'officiers impériaux en retraite ou en activité de service, " et l'emploi des forces coloniales en dehors des limites de la colonie "particulière à laquelle elles appartiennent" (p. X).
Ce dernier projet n'avait été qu'effleuré. L'idée de centralisation impérialiste n'était pas encore mûre.
Le reste de la dépêche est consacré principalement aux questions de commerce et de communications télégraphiques et postales.
La seconde Conférence coloniale se tint à Ottawa, en 1894. Elle avait été convoquée par le gouvernement canadien, sur les instances de sir Sandford Fleming, pour délibérer sur la question particulière du câble trans-Pacifique. Elle se consacra tout entière à cette question, qui ne se rattache qu'indirectement au sujet de cette étude (1).
Dans l'intervalle, l'école impérialiste avait continué sa propagande, avec des alternatives de succès et de contradictions.
Joseph Chamberlain
Il avait jusque-là manqué au mouvement un véritable chef, un homme de pensée et d'action, capable à la fois d'embrasser les conceptions hardies des rénovateurs de l'Empire et de les transporter dans le domaine de l'action politique et des faits accomplis. Ce chef nécessaire se révéla dans Joseph CHAMBERLAIN.. C'est une personnalité et une carrière remarquables que celles de cet homme, modeste industriel, dont les aspirations et la politique triomphent aujourd'hui dans tout l'Em' pire britannique. Entré dans la vie publique comme partisan et ouvrier actif des réformes sociales et économiques les plus radicales, les plus exclusives de toute forme d'impérialisme politique, économique ou militaire, il devait aboutir à donner à l'impérialisme britannique l'orientation et la poussée qui ont assuré son triomphe — triomphe probablement éphémère, mais écrasant à l'heure actuelle.
Séparé de Gladstone par la question du Home Unie, auquel il avait commencé par adhérer sans réserve, il ne se borna pas à faire bande à part, comme John Bright ou sir Léonard Courtney (aujourd'hui lord Courtney of Penwith) ; il se joignit à lord Hartington, futur duc de Devonshire, et aux derniers tenants de l'arislocratie whig, qui ne pouvaient plus faire cause commune avec le libéralisme généreux de Gladstone. Ce groupe disparate, formé des deux factions les plus opposées du parti libéral, fit avec les torys une alliance d'où sortit le parti conservateur-unioniste. Que cette fusion ait pu s'opérer, et surtout qu'elle ait duré, on ne le comprend que si l'on a une connaissance approfondie de la politique anglaise, où la logique et la fidélité aux doctrines et aux principes fixes jouent un rôle tout à fait secondaire. Ce qui est plus étonnant encore, c'est que le principal facteur de cette combinaison fut l'homme même qui, par son caractère et ses antécédents, semblait le plus éloigné des deux groupes qu'avait rapprochés la haine commune des libertés de l'Irlande. Sans doute, Chamberlain sacrifia au succès de l'alliance unioniste et à son propre avancement la plupart de ses idées sociales et de ses principes économiques. Mais ce qui démontre la force de l'homme, c'est d'abord qu'il fit accepter son apostasie à ses farouches adhérents, les socialistes de Birmingham ; c'est surtout qu'il réussit à imposer à ses collègues torys et whigs, et finalement à tout l'Empire, le principal article de son nouveau credo impérialiste — la participation des colonies aux guerres de l'Empire, — même après que le parti unioniste l'eut virtuellement rejeté de ses rangs
(1) \jc compte-rendu des délibérations de cette Conférence et le rapport de son président, le comte de JERSEY, sont contenus dans un livre bleu impérial: C. 7553. Deux dépêchai additionnelles du mnrquis de R1PON, alors ministre des Colonies, ont été publiées à part: C. 7824.
et qu'il eut repoussé les autres articles de son programme : la réorganisation politique et l'union économique de l'Empire. L'idée maîtresse de Chamberlain triomphe aujourd'hui, après la défaite de l'homme qui l'a lancée, défaite bientôt suivie de sa retraite et de sa mort; et elle triomphe surtout par le concours aveugle et enthousiaste des coloniaux, qui avaient été les premiers et les plus violents à la combattre.
Retraçons à grands traits la voie que cet homme remarquable, hors cadre dans l'histoire d'Angleterre, a suivie pour atteindre son but, et les jalons principaux dont il a marqué la route où il a réussi à entraîner le Canada et les autres possessions autonomes de la Grande-Bretagne.
L'alliance tory-unioniste fut définitivement scellée en 1895. Le marquis de Salisbury appela dans son ministère les chefs de la faction détachée du parti libéral; le duc de Devonshire fut nommé président du conseil (1), et M. Chamberlain, secrétaire d'Etat pour les Colonies. L'ancien champion du radicalisme avancé n'était pas homme à suivre docilement les traditions établies depuis un demi-siècle dans le ministère des Colonies. Il commença par tenter une incursion dans le domaine de la politique étrangère. Il essaya de faire revivre les formules provocatrices de lord Palmerston; il lança un jour contre la Russie un défi retentissant, bientôt suivi d'injures et de diatribes contre la France. Il suggéra un rapprochement entre la Grande-Bretagne, les Etats-Unis et l'Allemagne, afin d'assurer, sur les influences latines et slaves, le triomphe des idéaux communs du teutonisme anglais, américain et allemand. Cette idée a laissé en Angleterre des traces plus profondes qu'on ne le croit. En dépit des apparences de l'heure actuelle, on peut être assuré qu'elle renaîtra et prendra corps. Rien ne se perd en Angleterre; rien surtout de ce qui répond au tempérament et aux instincts de la race. Mais pour l'heure, la prudente résistance de lord Salisbury et des conservateurs traditionnels mit un frein au bernhardisme d'avant la lettre, dont un très grand nombre d'Anglais et de coloniaux sont les disciples de fait, en dépit des injures qu'ils prodiguent, de ce temps-ci, au prophète allemand du dieu de la force (2).
Forcé de se cantonner dans les attributions de son ministère, estimé jusque-là d'importance secondaire, M. Chamberlain s'appliqua immédiatement à en faire l'un des plus importants du pouvoir exécutif de la Grande-Bretagne. Il conçut dès lors la pensée d'utiliser les colonies dans la poursuite des projets de conquête et d'expansion brutale qu'il rêvait pour l'Angleterre. Il résolut de créer aux pays d'outremer un jingoïsme impérial qui lui servirait de stimulant et de levier pour vaincre les résistances des Anglais plus soucieux que lui des dangers de cette politique agressive et des exigences de la justice et de la morale internationales. Il pensait avec raison que s'il réussissait à faire entrevoir à ses compatriotes la perspective de renforts considérables de troupes de terre et de mer, recrutées aux colonies sans qu'il en coûtât à la Grande-Bretagne, il viendrait plus facilement à bout des
(1) En Angleterre comme au Canada, la présidence du Conseil n'est pas nécessairement occupée par le premier ministre.
(2) Dans son Message à la Nation, lord ROBERTS enjoignait à ses compatriotes de n'accueillir les enseignements de Bernhardi "qu'avec nn sentiment de respect."
calculs de la prudence et des scrupules de la morale. Pour atteindre ce but, il lui fallait d'abord conquérir la confiance des coloniaux. Il s'y mit résolument; et le succès ne tarda pas à couronner ses efforts. Il devint bientôt l'oracle des gouvernants des colonies, même quand il suscitait leur contradiction. Déjà, en 1888, il avait, comme plénipotentiaire du gouvernement britannique, négocié, avec sir Charles Tupper, un traité de réciprocité entre le Canada et les Etats-Unis. Ce traité échoua au Sénat américain. Mais M. Chamberlain en avait profité pour venir au Canada et manifester aux Canadiens un intérêt auquel ne les avaient pas habitués les hommes d'Etat britanniques, tous plus ou moins dédaigneux des Colonials.
Jubilé de la Reine Conférence de 1897
Placé à la tête de l'adminislration coloniale, Chamberlain ne négligea aucune occasion de prendre contact avec des hommes publics et les chefs d'opinion des "nations soeurs" — c'est lui qui a inventé cette amusante appellation, destinée à entretenir les illusions vaniteuses des coloniaux. Les fêtes grandioses qui marquèrent le soixantième anniversaire du couronnement de la reine Victoria lui donnèrent l'avantage exceptionnel de réunir sous sa main les premiers ministres et les nombreux délégués des colonies autonomes. Il les entoura de prévenances. Il les combla d'honneurs. Il fit même semblant de les consulter. De son rêve de grandeur impériale, il leur dévoila tout ce qui était propre à séduire leur vanité et même les aspirations les plus nobles et les plus légitimes des habitants des colonies.
Il ne borna pas ses efforts à une action personnelle sur chacun des délégués coloniaux. Lorsqu'il les jugea suffisamment éblouis par le spectacle des pompes impériales et préparés à accepter les principes de sa doctrine et les actes de ' dévotion impériale ' qu'elle suggère, il les réunit en Congrès de l'Empire (1). Une fois qu'il les eut bien assouplis, il leur révéla la pensée directrice et les tendances générales du nouvel évangile.
..."Quelque forte que soit l'union des sentiments, et tout impos- " sible qu'il serait d'établir des relations quelconques sans l'existence " de cette union, nous sentons tous, je crois, qu'il serait désirable d'en "tirer profit et de resserrer davantage les liens qui nous rattachent les " uns aux autres. Je puis affirmer qu'ici, au moins, l'idée d'une fédé- " ration flotte dans l'atmosphère... Il est très vrai que notre constitu- " tion et les vôtres ont toutes passé par une croissance très lente et " qu'elles sont d'autant plus fortes qu'elles se sont affermies par degrés. "Peut-être en doit-il être ainsi de la Fédération Impériale: si elle doit u s'accomplir un jour ce ne sera mie par une marche graduelle et après "l'écoulement d'une longue période...
" Il semble que des procédés plus efficaces de consultation mu- " tuelle entre les colonies autonomes et la mère-patrie sont devenues
(1) "Proceeding;* of a Conférence between the Sécréta ry of State for the Colonie* and the Premier* of the Self Governinit Colonies at the Colonial Office, Ix>ndon, .lune and July 1897" — (',. 8596. Ce rapport ne contient que les discours des ministres britanniques et un résumé très sommaire des décisions arrêtées. Les chiffres qui suivent chacune des citations se réfèrent aux pages de ce document.
"nécessaires; et il me vient souvent à l'esprit — j'en fais aujourd'hui •' une simple suggestion personnelle — qu'il serait possible de créer un " grand Conseil de l'Empire où les colonies délégueraient des représen- " tants plénipotentiaires — non pas de simples délégués, incapables " de parler au nom des colonies sans soumettre leur attitude à leurs gou- " vernements respectifs, — mais des représentants qui, par leur position ** dans les colonies mêmes, par leur caractère officiel et leur connais- " sance intime de l'opinion coloniale, pussent donner des conseils pré- " cieux et vraiment efficaces sur tous les sujets qu'on leur soumet- " trait. . . Il en pourrait surgir peu à peu ce Conseil Fédéral que nous de- " vons toujours considérer comme l'idéal ultime. . . . Mais évidemment, " avec le privilège d'administration et de direction, viendront aussi " les obligations et les responsabilités. // s'ensuivra lui mode quelcon- " que de contribution pour couvrir les dépenses nécessaires aux intérêts communs que nous posséderons. Ceci, dis-je, se prouve par soi- -même; mais c'est un point qu'il ne faut pas perdre de vue, même dès M le début de la considération du sujet" (p. 5 et 6).
Le ministre des Colonies traite ensuite très longuement du problème de la défense de l'Empire. Il fait une comparaison, fallacieuse du reste, entre les dépenses respectives encourues par la métropole et les colonies pour le soutien des forces de terre et de mer ; puis il aborde la question épineuse des contributions coloniales à la défense générale de l'Empire.
" Nous considérons encore les colonies comme des enfants,
"mais des enfants qui vont atteindre rapidement la maturité; et
" poser dès le début ce principe de l'appui mutuel et d'un patriotisme " vraiment impérial, est une grande oeuvre dont nos hommes d'Etat " coloniaux ont raison d'être fiers.
" Je serais très heureux d'entendre l'opinion des Premiers Ministres " au sujet de la contribution, quelle qu'elle soit, que les colonies seraient "disposées à offrir pour sanctionner ce principe au point de vue de la " défense navale de l'Empire. Quant à la défense territoriale de l'Em- " pire, je suis forcé d'avouer que nous sommes encore en arrière, bien "qu'un grand progrès se soit accompli ces années dernières.... Je " rappellerai aux Premiers^Ministres réunis que si la guerre éclate, elle "sera soudaine: ce ne sera pas le temps des préparatifs. Par consé- " quent, il est de la plus haute importance qu'ayant tous un intérêt com- " mun, nous préparions d'avance un projet de défense commune contre "tout ennemi possible ou au moins probable; et ces projets de défense "devraient nous être soumis
"L'échange mutuel de troupes entre les groupes divers est une "question très importante; mais cette importance serait grandement " accrue si cet échange mutuel s'opérait entre toutes les forces de l'Em- " pire, — entre les forces que vous possédez dans les diverses colonies " et les armées dont vous avez vu quelque chose ici depuis que vous " avez abordé les rives de la mère-patrie. . . '. . Si vous possédez, comme " le Canada, à Kingston, une école militaire importante, nous pourrons " offrir, à l'occasion, aux cadets de cette école, des brevets dans l'armée " britannique.
" Tout d'abord, l'idée de faire venir ici un régiment de ce genre "serait seulement d'atteindre ce but [instruction et manoeuvres], sans " l'engager dans des opérations militaires. Néanmoins, il me semble " possible que si le désir de ces volontaires les portait à partager les " dangers et les gloires de l'armée britannique et à prendre leur part " des expéditions où l'armée anglaise pourrait s'engager, je ne vois pas " pourquoi ces troupes coloniales n'iraient pas, de temps à autre, com- " battre côte à côte avec leurs compagnons anglais " (p. 8 et 9).
C'est la reprise du projet suggéré en 1870 par Cardwell et Gran ville et rejeté péremptoirement par Macdonald et Cartier.
Défense navale— Impérialisme agressif
Sur la question de la défense navale, les représentants des colonies furent gratifiés d'une conférence de M. GOSCHEN, Premier Lord de l'Amirauté. Son plaidoyer s'adressait surtout aux colonies australiennes, dont la sécurité territoriale, je l'ai indiqué précédemment, dépend dans une large mesure des forces de défense navale.
M. Chamberlain s'était appliqué à dénaturer fort habilement le caractère réel de l'entente conclue précédemment entre la Grande-Bretagne et les colonies des antipodes. A ce qui était en réalité la coopération de l'Angleterre et des pays australasiens à la défense immédiate du territoire de ces colonies, il avait donné figure de contribution des colonies à la défense navale de l'Empire. C'est l'origine de la légende qui servira plus tard d'argument et d'exemple aux partisans de la contribution du Canada à Ja flotte britannique. M. Goschen eut garde de détruire cette trame savante.
" Je reconnais, dit-il, la valeur du principe qui sert de base à la " contribution navale que les colonies se sont imposée il y a quelques '* années, et je considère que ce serait une démarche rétrograde et vrai- " ment malheureuse si l'on tranchait les liens qui furent alors établis. " Sir Gordon SPRIGG [premier ministre du Cap] nous a communiqué " une proposition très, gracieuse du Cap indiquant le développement de " ce système."
'La Colonie du Cap, en effet, fit peu après cadeau d'un vaisseau de guerre à l'Amirauté britannique. Elle en fut récompensée, en 1899 et en 1900, en voyant sa constitution violée, ses campagnes ravagées et plusieurs de ses habitants pendus, parce qu'elle se refusait à voir d'un bon oeil l'Angleterre s'emparer par la ruse et par la violence des républiques du Transvaal et de l'Orange.
" Nous serions très heureux, ajoutait M. Goschen, d'entrer en négociations avec le Canada, sinon sur la même base, à cause de la diffé- " rence des situations, mais sur une base différente."
Il en profitait, du reste, pour ouvrir la voie qui devait conduire les colonies australiennes au point où elles refusaient alors de se rendre.
" Notre politique, disait-il en terminant son discours, doit être " agressive ; elle vise à courir sus à l'ennemi. En ce qui concerne " l'Australie, cette politique pourrait avoir pour objet d'attaquer celles " des possessions des pays en guerre avec nous qui peuvent se trouver " dans la zone australienne, ou de rechercher leurs vaisseaux partout
" où ils pourraient se trouver dans la sphère d'opération de l'escadre " australienne."
N'est-ce pas l'esquisse du programme qui sera exécuté, dix-sept ans plus tard, contre les colonies et les navires de commerce de l'Allemagne?
" De là notre demande pour une marine libre. De là le devoir des " colonies autant que celui de la mère-patrie de pourvoir à la défense " de leurs côtes. Je ne dis pas que nous ne préférerions pas des con- " tributions libres de toute restriction; mais je ne les exige pas; et, " d'accord avec la politique actuelle du bureau de l'Amirauté, je suis "prêt à m'en tenir à l'accord existant" (p. 16 et 17).
On voit que les choses avaient marché, depuis 1887.
Attitude des Coloniaux
Les gouvernants des colonies ne répondirent pas à ces invites déjà pressantes par un acquiescement positif ni même par une expression d'opinion oficielle. L'arrangement conclu en 1887 entre la Grande-Bretagne et les colonies australasiennes, dont j'ai relaté l'origine dans la première partie de cette étude, resta intact. Personne ne se risqua à mordre à l'amorce jetée par M. Chamberlain pour faire reconnaître le principe de l'échange des troupes impériales et coloniales, en vue de leur coopération en temps de guerre. Liés par la tradition et par l'opinion encore courante aux colonies, les membres du congrès ne consentirent à se prononcer que sur les seuls problèmes de réorganisation constitutionnelle et économique, que M. Chamberlain, interprète et écho des chefs du mouvement impérialiste, avait posés comme corollaires de l'impérialisme militaire. Ils adoptèrent à l'unanimité les voeux suivants:
Sur les relations commerciales:
1. — "Les premiers-ministres des colonies autonomes recomman- " dent fortement, et à l'unanimité, la dénonciation, à la plus brève " échéance possible, de tout traité existant qui entrave les relations de " la Grande-Bretagne et de ses colonies.
2. — " Dans l'espoir d'activer les relations commerciales entre " la mère-patrie et les colonies, les Premiers-Ministres se chargent de " conférer avec leurs collègues afin de s'assurer si l'on pourrait attein- " dre le but proposé en établissant aux colonies un tarif différentiel en "faveur des produits du Royaume-Uni."
Sur les relations politiques:
1. — " Les Premiers-Ministres ici réunis sont d'opinion que les rela- " tions politiques qui existent entre le Royaume-Uni et les colonies " autonomes sont généralement satisfaisantes dans leurs conditions " actuelles.
2. — " Ils sont aussi d'opinion qu'il est désirable, dès qu'il sera pos- " sible d'y arriver et partout où la question s'impose, de grouper dans " une union fédérale les colonies possédant l'unité géographique.
3. — " Sous le régime actuel, les Premiers-Ministres sont d'opinion " qu'il est désirable que les représentants des colonies et de la Grande- " Bretagne se réunissent en conférences périodiques pour discuter les "questions d'intérêt commun" (p. 14 .et 15).
Il n'entre pas dans le corps de cette étude de faire l'historique des modifications apportées depuis vingt-cinq ans à la base constitutionnelle et économique de l'Empire. Mais il me semble nécessaire à la pleine intelligence du sujet que je traite de marquer ici ce trait caractéristique, qui met si bien en relief la force irrésistible de la politique anglaise, toute faite de constance et de ténacité, de patients efforts et d'actes posés, et la puérile vanité des politiciens des colonies, qui croient avoir tout gagné quand ils ont consigné dans une formule leurs désirs ou leurs vaines protestations de parvenus gonflés d'orgueil. Le chef de l'impérialisme présente loyalement aux colonies les trois axiomes fondamentaux de sa doctrine: la fédération politique, l'union commerciale et la coopération militaire. Ils acceptent en principe les deux premiers et rejettent le troisième. Au bout d'un quart de siècle, la réorganisation économique qu'ils ont appelée de leurs voeux est encore lettre morte; l'évolution constitutionnelle, qui devait leur donner voix au chapitre dans le gouvernement de l'Empire, n'a fait qu'accroître la prépondérance politique du gouvernement impérial; et la coopération militaire, qu'ils avaient repoussée, s'affirme par des actes plus graves de la part des colonies, par des sacrifices infiniment plus étendus que ceux qu'espérait Chamberlain lui-même. Ces sacrifices, jugés autrefois contraires aux principes de la constitution britannique et aux intérêts vitaux des colonies, les coloniaux les consentent, au seul profit de la Grande-Bretagne, avant même d'avoir reçu la moindre parcelle de cette autorité souveraine et de cette association économique que le père de l'impérialisme jugeait nécessaires pour justifier les colonies de consentir au principe de la contribution militaire. Je disais, il y a un instant, que la mort et la défaite de Chamberlain n'ont pas arrêté la marche triomphante de son idée. En vérité, le triomphe dépasse tout ce qu'il avait conçu.
Déclarations compromettantes de sir Wiifrid Laurier
Il ne faudrait pas croire, d'ailleurs, que les tentatives insidieuses du pontife de l'Impérialisme furent absolument stériles dans cette première rencontre avec ses néophytes coloniaux. Si les premiers-ministres des "nations soeurs" ne se commirent point par une déclaration officielle et positive, favorable à l'impérialisme militaire, leurs discours et leurs déclarations extérieures portent la trace de l'impression produite dans leur esprit par les arguments de M. Chamberlain et surtout peut-être par les flatteries et les faveurs dont il les combla. De ces expressions d'opinions, je me borne à citer quelques-unes de celles du plus éminent, par sa personne et par l'importance de la colonie qu'il représentait, de ces délégués coloniaux, M. LAURIER, devenu à cette occasion Sir Wiifrid Laurier.
"Le temps viendra", disait-il à Edimbourg, le 14 juin 1897, "où " les relations actuelles des colonies et de la mère-patrie ne seront plus " satisfaisantes et devront alors se briser ou devenir plus intimes. La " réponse est à l'Angleterre, à l'Ecosse et à l'Irlande — car les colonies " sont prêtes à soutenir la mère-patrie tant que la mère-patrie restera " attachée aux colonies."
. "L'intention des colonies à l'heure actuelle", déclare-t-il le lendemain, à Glasgow, " n'est pas de marcher à reculons, mais d'aller de "l'avant jusqu'à ce qu'elles obtiennent leur part entière de l'Empire- " Uni — de l'Empire britannique."
Trois jours plus tard, au banquet de YImperial Institute, il s'écrie dans un élan de délire impérial: "Vienne le jour où l'Angleterre sera "en danger: Que les trompettes sonnent! Que les feux s'allument sur "les collines! et dans toutes les parties des colonies, bien que nous ne " puissions pas faire beaucoup peut-être, ce que nous pourrons faire, " nous le ferons pour aider l'Angleterre."
Toute la presse anglaise interpréta ces paroles comme une promesse du Premier-Ministre du Canada de venir en aide à la Grande- Bretagne dans tout conflit où elle serait engagée; et M. Laurier ne donna aucun démenti à cette interprétation.
Au banquet du National Libéral Club, le 3 juillet, sir Wilfrid Laurier, levant le voile de l'avenir, offre cette vision aux générations nouvelles:
"Je ne crois pas au Parlement de l'Humanité, mais je crois au parlement de la Plus-Grande-Bretagne; et le jour le plus glorieux de ma " vie — je ne puis espérer de vivre assez longtemps pour voir ce jour, "mais quelques-uns de ceux qui vivent aujourd'hui au Canada pourront " le contempler — serait celui où je verrais un Canadien d'origine fran- " çaise appuyant le principe de la liberté dans ce Parlement de la Plus- " Grande-Bretagne."
Le 5 juillet, dans une conférence faite en présence des membres du "Parti colonial", sorte de club parlementaire: "Sir Wilfrid Laurier... " exprima l'opinion que le temps viendrait où les grandes colonies au- " tonomes devraient être représentées directement, soit au Parlement " Impérial, soit dans un grand Conseil national ou un corps législatif " fédéral, représentant efficacement l'Empire envisagé comme un tout " organisé."
Le 8 juillet, au banquet de la Compagnie des Cordeliers, il reprend son idée: "Lorsque nous aurons [au Canada] atteint le point culmi- " nant de notre maturité, rien moins que la représentation impériale ne " pourra nous satisfaire."
Le 18 juillet, au banquet de la Chambre de commerce anglaise, à Paris, il revient sur ce sujet : " Il est permis d'espérer que la solution " du problème se trouvera dans un rapprochement vers la mère-patrie; " et si ce rapprochement implique la représentation impériale, ce sera " un jour glorieux que celui qui verra te Canada représenté au Parlement "fédéral [de l'Empire] par un fils de la race française."
Les gazettiers libéraux qui me traitent parfois d'impérialiste parce que je réclame la représentation au parlement impérial comme conséquence et correctif de la participation du Canada aux guerres de l'Angleterre, feraient bien de relire et de méditer ces paroles. Elles prouvent que leur pontife et leur oracle demandait la représentation impériale, la rêvait même comme l'idéal de sa vie, et promettait en même temps le concours des colonies dans tous les dangers de l'Angleterre.
Mais la déclaration la plus formelle que le chef du parti libéral et du gouvernement canadien ait faite, à cette heure de griserie impériale, sur la contribution du Canada aux guerres de l'Empire, c'est celle du 4 juillet, au banquet du Canada Club à Londres:
" On a parlé en termes très bienveillants des soldats canadiens qui " viennent de faire un court séjour en Angleterre. Puisse se réaliser "notre espoir que le fléau de la guerre disparaisse de ce monde! Mais " si jamais J'Empire britannique est frappé du malheur de la guerre, " contre n'importe quelle nation, je suis convaincu que les soldats canadiens sauront se faire valoir" (1).
On est déjà loin, n'est-ce pas? des déclarations de Cartier, à Londres, en 1865. Il n'est plus question d'organiser la défense du Canada contre les Etats-Unis seulement, ou contre ceux des ennemis de l'Angleterre qui pourront attaquer le Canada; c'est déjà la quasi promesse du concours des soldats canadiens dans toutes les guerres, agressives ou défensives, "justes ou injustes", de l'Empire britannique.
M. Chamberlain, n'en doutons pas, prit bonne note de ces paroles engageantes. Elles prouvaient qu'il n'avait perdu ni son temps ni ses faveurs. Les honneurs, les flatteries, les médailles qu'il avait semés sur la route des chefs de tribus coloniales portaient déjà leurs fruits. Il n'y avait qu'à attendre l'occasion propice 'de faire traduire en actes tangibles les nouveaux "sentiments impériaux" que ses habiles manoeuvres avaient fait naître.
Cette occasion se présenta deux ans plus tard avec la guerre sudafricaine. Tout indique que le puissant et peu scrupuleux ministre des Colonies provoqua ce conflit afin de forcer la main des gouvernants des "nations soeurs" et hâter l'éclosion de son rêve: la coopération des colonies dans les conquêtes spoliatrices de l'Angleterre.
Impérialisme en action — Conquête de V Afrique-Sud
Ce n'est pas ici l'occasion de refaire l'histoire des conquêtes anglaises en Afrique et des causes lointaines et multiples qui aboutirent à l'annexion violente et injustifiable des petites républiques hollandaises. Je me borne à retracer les jalons de la route poursuivie par les impérialistes anglais pour dépouiller les Boers de leur indépendance et entraîner les colonies dans cette oeuvre de spoliation. Cette revue rétrospective est nécessaire: les manoeuvres qui ont précédé la guerre d'Afrique illustrent parfaitement les procédés de l'école impérialiste; et la guerre elle-même a fourni à la propagande poursuivie depuis vingt ans par les chefs de l'école l'appoint énorme des faits accomplis.
En 1852, l'Angleterre avait reconnu aux Hollandais émigrés de la Colonie du Cap au nord de la rivière Vaal le "droit d'administrer leurs ♦propres affaires et de se gouverner sans aucune intervention de la part du gouvernement de Sa Majesté." C'est l'origine du Transvaal, devenu, en 1858, la République Sud-Africaine. En 1854, sir George Clerk reconnaissait, au nom de Sa Majesté Britannique, l'Etat Libre d'Orange. Au cours des vingt années qui suivirent, l'Angleterre conclut avec
(1) Toutes ces citations sont extraites et traduites du Times et consignées dans les pièces justificatives de ma brochure: "Grande-Bretagne et Canada", Montréal, 1902.
les Boers plusieurs conventions et traités, dont la plupart avaient pour objet de déterminer les frontières communes des Républiques hollandaises et des possessions anglaises. En 1877, à la suite d'une querelle survenue entre les Boers et les indigènes, le gouverneur du Cap, sir Theophilus Shepstone, fit main-basse sur le Transvaal, sans plus de façon, et l'annexa à la Colonie du Cap (1). Les Boers, vaincus mais non soumis, s'apprêtèrent à reconquérir leur indépendance. En 1881, après une longue et patiente préparation, ils prirent Jes armes et battirent les troupes anglaises dans deux rencontres successives, à Laing's Nek et à Majuba. Les impérialistes et les jingos réclamèrent à grands cris la revanche de l'Angleterre et le châtiment rigoureux de ces paysans qui avaient l'audace de ne pas vouloir devenir britanniques. Gladstone avait repris le pouvoir, l'année précédente. Il eut le rare courage et la loyauté de réparer l'iniquité commise par ses prédécesseurs: il rendit au Transvaal son autonomie intérieure, tout en réservant à l'Angleterre une certaine suzeraineté, assez mal définie du reste. Trois ans plus tard, en 1884, il compléta son oeuvre de justice. Il libéra la République sud-africaine de toutes ses entraves, sauf une, qui interdisait aux Boers de conclure des alliances étrangères sans Je consentement de la Grande-Bretagne.
Naturellement, les patriotes anglais rugirent. Pour la première fois dans l'histoire de l'Empire britannique, un ministre anglais osait faire mentir l'axiome national: "What we hâve we hold", auquel les expansionnistes commençaient à ajouter cette rallonge ultra-prussienne: "and what we don't hâve we take". Gladstone tint fermement tête à l'orage. Il répliqua noblement que l'Angleterre était assez puissante pour être juste; Shepstone avait affirmé à tort, en 1877, que les Boers désiraient l'annexion de leur pays à l'Empire; la suite des événements avait démontré la fausseté de cette prétention; c'était le devoir du gouvernement britannique de réparer son erreur et de rendre aux Boers l'indépendance dont ils avaient été injustement dépouillés.
C'est une noble page dans l'histoire de la Grande-Bretagne; mais il faut bien avouer qu'elle valut à celui qui l'a écrite l'opprobre et la malédiction d'un grand nombre de ses compatriotes. Les deux actes qui ont le plus nui à Gladstone et aux vrais libéraux dans l'esprit des Anglais, ce sont deux mesures de justice et de liberté: le rétablissement des droits violés de la République Sud-Africaine et la tentative de mettre fin à l'odieuse tyrannie qui pesait sur l'Irlande depuis plus de trois siècles. Ceci suffit à indiquer les tendances véritables de l'impérialisme britannique et sa parfaite similitude de fond avec l'impérialisme allemand ou russe.
L'homme qui avait organisé la révolte des classes populaires anglaises contre le Home Rule était tout désigné pour ameuter les préjugés, l'orgueil et la cupidité de la race contre la "honteuse capitulation"
(1) L'un des prétextes invoqués par Shepstone pour justifier cette spoliation, c'est que la toute-puissance anglaise devait protéger les chefs de tribus contre les exactions des Boers. Quant il eut accompli son dessein et dépouillé les Boers de leur souveraineté, il exigea des chefs zoulous, pour le compte de Sa Majesté Britannique, le paiement du tribut qu'avait réclamé le gouvernement du Transvaal. Ce seul trait suffit à marquer le caractère hypocrite de l'impérialisme anglais.
de Gladstone au Transvaal: c'est ainsi que les impérialistes et les jingos désignaient l'acte de justice du m grand homme d'Etat chrétien ", qui eut plus d'une fois l'honneur d'être en butte aux sarcasmes et à la colère des adorateurs de la force brutale (1).
La volte-face de Chamberlain sur la question sud-africaine fut aussi complète que son évolution sur le Home finie. Minisire libéral dans le cabinet qui avait consenti la Convention de 1881, il avait posé résolument cette question aux adversaires de Gladstone: "Pouvons-nous, je vous le demande, persister dans l'annexion de ce pays ipar la force, sans nous entendre accuser, je ne dirai pas de démence nationale, mais de crime national?" (2) Ce crime, c'est lui qui devait en assurer la perpétration, vingt ans plus tard ; il s'y prépara par une longue trame, savamment ourdie. Il fut puissamment secondé dans ses desseins par Cecil RHODES. Il est même difficile de dire lequel des deux inspira et dirigea l'autre.
Cecil Rhodes — Le raid de Jameson
C'est encore une figure étonnante que celle de ce forban de génie, digne émule de Warren Hastings et de Bob Clive. Parti tout jeune au Sud-tAfricain pour refaire une santé débile, il entra au service d'une compagnie minière. De simple commis, il monta rapidement l'échelle du succès et devint bientôt l'homme le plus puissant de l'Afrique Australe. Unissant la politique aux affaires, il utilisa merveilleusement ces deux moyens d'action pour agrandir et consolider la puissance anglaise autant que sa fortune et sa situation personnelles. La découverte des mines d'or du Rand et des diamants de Kimberley favorisa singulièrement ses desseins. Une foule de chercheurs d'or et de pierres précieuses, d'agioteurs et d'aventuriers de toutes sortes s'abattit sur les pays boers comme une nuée de corbeaux. Le Transvaal fut envahi par une population hétérogène et nomade dont le nombre total dépassa bientôt celui des Roers, fondateurs du pays. Cette situation imposa au gouvernement de la République la nécessité de prendre des mesures énergiques pour préserver l'ordre, mettre un frein aux cupidités trop voraces et assurer la liberté du travail. Obligé d'augmenter considérablement son budget, il frappa d'impôts, fort modérés du reste, les riches produits des mines.
Naturellement, ces mesures déplurent aux forbans étrangers, qui auraient voulu accaparer sans bourse déliée les richesses du pays et s'enrichir sans frein ni loi.
Cecil Rhodes était alors au faîte des honneurs politiques. Premier ministre de la Colonie du Cap, il avait eu le talent, tout comme Clive aux Indes, de conquérir la confiance et l'affection des
(1) C'est lord SALISBURY qui a fait de Gladstone, nu moment de sa mort, ce magnifique éloge, si rarement mérité par les hommes d'Etat du XIXe siècle. Par contre, les impérialistes anglais de la nouvelle école partagent entièrement l'avis de BISMARCK, qui se moquait du sentimentalisme du grand orateur: "Le professeur Gladstone", disait-il, — professeur de morale et d'idéalisme à une époque où la force prime le droit, où le succès légitime tout.
(2)) Cité par Goldwin SMITH dans sa brochure : "Devant le Tribunal de l'Histoire", traduite par Henri Bourassa, Montréal, 1903 (p. 19).
habitants du pays. Cette situation exceptionnelle lui permit, en 1895, sans éveiller les soupçons, de fomenter sous main et même de subventionner le raid du Dr Jameson, dont l'objet était de joindre les mécontents du Rand, de renverser le gouvernement de la République et d'annexer son territoire aux possessions anglaises, pour la plus grande gloire de l'Empire et le profit des actionnaires des mines d'or et de diamant. Les conspirateurs avaient compté sans la vigilante énergie du vieux Kruger et des vétérans de Laing's Nek et de Majuba. Jameson et ses brigands furent faits prisonniers et la révolte réprimée en quelques jours. Kruger se montra magnanime. Aucune peine de mort ne fut prononcée ou exécutée. Le gouvernement du Transvaal poussa même la mansuétude jusqu'à remettre aux autorités britanniques Jameson et ses complices, qui s'en tirèrent avec une punition insignifiante. Quel contraste avec le supplice de Riel, infiniment moins coupable que Jameson, et les répressions cruelles que les représentants de l'Angleterre ont infligées, à tant de reprises, aux chefs boers du Cap, du Transvaal et de l'Orange! La justice britannique établit parfois de singulières distinctions entre les châtiments qu'elle inflige, selon que les coupables ont violé à l'avantage ou au détriment de l'Empire les lois et l'ordre public.
Détail important à rappeler : le tribunal qui condamna Jameson Jui appliqua les lois anglaises destinées à réprimer les entreprises à main armée contre les pays étrangers. C'était la reconnaissance juridique de la souveraineté et de l'indépendance de la République Sud-Africaine.
Le parlement britannique ordonna une enquête, afin d'établir les causes lointaines de cet audacieux coup de main et les menées sourdes qui l'avaient préparé. Le ministre des Colonies — c'était Chamberlain
— employa toutes ses ressources à faire échouer l'enquête; il y réussit. Il dut cependant laisser jeter Rhodes à la mer: la colère était trop vive au Caip; mais il eut l'audace de déclarer en plein parlement que M. Rhodes n'avait nullement failli à l'honneur (1). Ce certificat d'honneur, il le décernait à l'homme que la commission d'enquête venait de déclarer coupable "d'avoir subventionné, organisé et encouragé une insurrection armée contre le gouvernement de la République Sud-Africaine",
— "d'avoir manqué gravement aux devoirs de ses fonctions officielles",
— "d'avoir trompé le Haut Commissaire représentant le gouvernement impérial." (2)
Quel fut le châtiment de ces crimes dont l'un au moins est punissable de mort dans le code de la plupart des nations? Celui de nos boodlers parlementaires ou municipaux: Rhodes perdit son portefeuille. Ce châtiment platonique, ce ne fut pas, du reste, la justice anglaise qui le lui infligea, mais la colère des habitants du Cap. Des tribunaux anglais, il ne reçut pas même un mandat d'amener; et la reine d'Angletererre lui conserva son titre de Conseiller privé. Quelques années plus tard, le pirate Jameson était décoré par le Roi et devenait le chef du parti loyaliste du Cap. C'était logique.
(1) A la Chambre des Communes britanniques, le 26 juillet 1897.
(2) Cité par Goldwin SMITH dans la même brochure, pages 28 et 29.
Chamberlain, Rhodes et Cie
Chamberlain et Rhodes restèrent amis et alliés. Ils se remirent aussitôt et sans relâche à la poursuite, un instant interrompue par la mésaventure de Jameson, de leur objet suprême: "peindre l'Afrique en rouge du Cap au Caire" et associer à cette vaste entreprise les "nations d'outremer" afin de les faire entrer dans la voie des contributions impériales.
Au partage de la domination universelle, ils conviaient la grande république américaine, fille de l'Angleterre, et l'Allemagne impériale, digne à leurs yeux de se joindre à la noble famille anglo-saxonne pour faire régner par toute la terre le culte de Thor, le dieu robuste des Teutons, si longtemps gêné dans son règne de force brutale par la mièvrerie gallo-latine.
Et comme ils étaient tous deux "hommes d'affaires" et politiciens fort pratiques, ils prirent des moyens très humains pour faire aboutir leur rêve.
L'indulgence et la faveur scandaleuses dont Rhodes et son docile instrument Jameson avaient été l'objet de la part des autorités et du peuple de la Grande-Rretagne, avaient excité les méfiances des Roers de l'Orange et du Transvaal.
Rs avaient compris avec raison que, derrière les émeutiers et les chercheurs d'or, se dressaient la cupidité et la soif de conquête de l'Angleterre impérialiste. Ils se préparèrent froidement à ce combat du nain et du géant : Naboth prétendait garder sa vigne. Les deux républiques se lièrent par un traité d'alliance défensive. Naturellement, ces préparatifs entraînaient un accroissement de budget et d'impôts que le gouvernement du Transvaal préleva sur les revenus grandissants des mines. C'était juste, puisque les propriétaires et les profiteurs de ces mines étaient virtuellement responsables de la situation qui imposait à l'Etat ces mesures de précaution. Soufflés par les agents secrets de Chamberlain et de Rhodes, les Uitlanders élevèrent alors une prétention exorbitante: celle d'obtenir à leur convenance des lettres de naturalisation et le droit de vote, afin de s'emparer du gouvernement et du pays lui-même. Ils rédigèrent et firent circuler maintes pétitions exposant leurs griefs réels ou imaginaires. Un puissant mouvement de presse, préparé par Cecil Rhodes et stimulé par Chamberlain, porta l'écho de ces plaintes hypocrites et intéressées aux quatre coins de l'Empire britannique; puis, quand les conspirateurs crurent l'opinion anglaise suffisamment empoisonnée, ils lancèrent un appel éperdu à la justice et à la protection de l'Angleterre, protectrice des opprimés... qui servent ses desseins.
Un seul trait suffit à faire apprécier à leur juste valeur les mobiles, les tendances et les procédés de cette vaste conspiration. Tous ces appels, toutes ces pétitions étaient censément faits au nom et dans l'intérêt des masses laborieuses, qui réclamaient, disait-on, le droit de vote el une législation plus conforme aux principes de la civilisation et de la liberté britanniques. Or, le groupe le plus nombreux de sujets britanniques était celui des mineurs venus de la Cornouailles. Au nombre de plusieurs milliers, ils signèrent une contre-pétition adressée aux auto-
rites britanniques. Dans ce document, ils représentaient que les lois du Transvaal étaient plus favorables aux ouvriers que celles de l'Angleterre; que la plupart des Uitlanders, ne songeant nullement à prendre racine au pays, ne pouvaient prétendre à la naturalisation et au droit de suffrage; qu'ils réclamaient le droit de vote dans des conditions où l'Angleterre elle-même le refusait au prolétariat des Iles Britanniques ; et que leur objet ultime était de renverser le gouvernement boer afin d'administrer le pays, non pas dans l'intérêt des ouvriers et du peuple, mais des propriétaires de mines et des agioteurs.
L'armée des journaux à la solde de Rhodes et de ses complices fit, sur cette démarche significative, le silence le plus complet. Il n'en fut rien communiqué à la presse d'Angleterre et des colonies. Je doute même que cette pétition ait été produite au parlement britannique.
Lorsqu'il crut la situation suffisamment préparée, Chamberlain prit ouvertement en mains la cause des Uitlanders. Il chargea le gouverneur du Cap, sir Alfred MILNER, de signifier à Kruger les exigences de l'Angleterre. Kruger, tout en protestant de son droit de gouverner le pays selon sa constitution et le voeu de ses habitants, consentit à entrer en pourparlers avec le représentant de la Grande-Bretagne. Ce fut la conférence de Bloemifontein, au cours de laquelle le vieux Boer fit preuve d'un grand esprit de conciliation: il alla jusqu'à offrir de constituer une chambre spéciale dans laquelle les Uitlanders seraient représentés avant même d'avoir obtenu leurs lettres de naturalisation. A mesure qu'il cédait, le délégué britannique ajoutait "de nouvelles exigences et des prétentions plus exorbitantes. Il eut même l'audace de vouloir dicter la nature et la quotité des impôts au chef d'un pays dont la Grande-Bretagne, par son gouvernement, son parlement et ses tribunaux, avait reconnu et proclamé l'indépendance absolue, du moins en tout ce qui touchait à son gouvernement intérieur. C'est à cette pression tyrannique, à cette audacieuse tentative d'usurpation, que Chamberlain osa plus tard donner figure de démarche conciliatrice.
La conspiration aux colonies
Tout en poursuivant ces manoeuvres qui ne pouvaient qu'aboutir à la guerre, la junte des forbans impérialistes mettait tout en oeuvre pour s'assurer la coopération des "nations-soeurs". Dans chacune des colonies autonomes, Cecil Rhodes envoya un délégué, accrédité par Chamberlain et chargé d'éveiller les sympathies des coloniaux pour les "souffrances" et les "griefs intolérables" des pauvres Uitlanders.
Le missionnaire envoyé au Canada fut un nommé ALLEN, personnage interlope aux gages de la puissante Compagnie à Charte dont Rhodes était le maître. Le Star, de Montréal, qui était entré dans le mouvement, fit son assiette dans l'opinion publique. Accueilli à bras ouverts à Rideau Hall, il eut ses grandes et ses petites entrées dans les coulisses du parlement. Il eut bientôt décidé le premier ministre, sir Wilfrid LAURIER, et le leader de l'opposition, sir Charles TUPPER, à se mettre d'accord et à soumettre à la Chambre le voeu que voici:
" Cette Chambre a vu avec peine les complications qui ont surgi " dans la république du Transvaal, dont Sa Majesté est la suzeraine, par
"suite du refus d'aeeorder aux sujets de Sa Majesté, actuellement établis " dans ce pays, une participation égale dans son gouvernement.
" Cette Chambre a vu avec une plus grande peine encore que l'état " de choses qui y existe a dégénéré en une oppression intolérable et a " produit une excitation considérable et dangereuse parmi diverses " classes des sujets de Sa Majesté dans ses possessions sud-africaines.
" Cette Chambre, représentant un pays qui a pleinement réussi, en '" concédant des droits politiques égaux aux divers éléments de sa popu- " lation, à faire disparaître les causes -d'antagonisme et à faire accepter " avec satisfaction par tous son système actuel de gouvernement, désire " exprimer sa sympathie pour les efforts tentés par les autorités impé- " riales en vue d'obtenir en faveur des sujets de Sa Majesté établis dans " le Transvaal la même mesure de justice et de reconnaissance politique u qui sera nécessaire pour assurer la pleine jouissance de libertés et "de droits égaux" (1).
Cette proposition, inscrite subrepticement au feuilleton, fut votée à l'unanimité, un lundi matin, quelques jours avant la prorogation des Chambres et en l'absence des trois-quarts des députés. Pas un seul de ceux qui la votèrent ne l'avait lue. 'Le Premier Ministre lui-même l'avait acceptée toute cuite des mains de l'agent de Rhodes et de Chamberlain, sans se rendre compte de la gravité de l'acte qu'il posait. En un tour de main, il faisait décréter par la Chambre des Communes l'existence de la suzeraineté de l'Angleterre au Transvaal, — c'était une violation flagrante de la vérité des faits, — et il liait le parlement canadien aux manoeuvres tortueuses poursuivies par Chamberlain sous le faux prétexte de faire rendre "justice" aux forbans du Rand et d'assurer à une bande d'agioteurs cosmopolites, en pays étranger, des "droits" politiques que le gouvernement canadien n'aurait jamais consenti, dans des circonstances analogues, à reconnaître aux mineurs du Yukon.
Des expressions d'opinion identiques furent obtenues des autres colonies par des moyens semblables. Inutile de dire que ces voeux ne furent jamais transmis à Pretoria. Ils furent interceptés au Colonial Office. Une fois muni de ces bons à payer des gogos des "nationssoeurs", Chamberlain poussa vivement sa pointe. Se souvenant sans doute des procédés de Bismarck, son idole et son modèle, il joua habilement sur les mots. Il entremêla les réponses à demi conciliantes et les provocations irritantes, de manière à pousser Kruger à la guerre, tout en se ménageant à lui-même une façade pacifique. Les Boers ne pouvaient plus hésiter: le temps et la distance étaient leurs seuls alliés contre les forces et les ressources immenses de l'Empire britannique. Ils prirent les devants; ce qui permit à Chamberlain, quelques jours plus tard, d'affirmer au parlement et au peuple de la Grande-Bretagne que le Transvaal était le provocateur et que lui, Chamberlain, avait cherché jusqu'au bout à éviter le conflit et à régler la difficulté par la conciliation (2).
(1) "Débats de la Chambre des Communes". 1899, (version française) col. 9002. Comme la plupart des députés du Québec, j'étais absent le jour où cette mot;on fut votée.
(2) I.es mémoires du général BUTLER, malheureusement écourtés, ont révélé une parUc des intrigues nouées par Chamberlain et Milner pour provoquer Kruger à la guerre. Ce loyal soldat, alors commandant de la milice de la Colonie du Cap, fut rappelé en Angleterre parce qu'il refusail de se prêter à ces manigances criminelles, et qu'il avait prévu trop clairement les désa: très humiliants de la guerre d'Afrique.
Il mit la même astuce, la même audace d'exécution à susciter et à utiliser les offres de secours des colonies autonomes, dans cette guerre où le Royaume-Uni, avec ses 40,000,000 d'habitants, ses richesses colossales, sa flotte, la plus puissante du monde, et ses armées, mal organisées il est vrai, entreprenait de vaincre la résistance de deux petits peuples dont la population totale, depuis le vieillard centenaire jusqu'à l'enfant à la mamelle, n'égalait pas la moitié de la population actuelle de la ville de Montréal.
Dès que la guerre parut inévitable, des offres individuelles de secours armé surgirent du Canada et de quelques-unes des colonies australiennes; mais céda ne faisait pas l'affaire de Chamberlain: ce qu'il voulait, c'étaient des offres officielles de contribution par les gouvernements. Il n'avait pas oublié le précédent établi, en 1885, par da Nouvelle Galles du Suid. Il s'agissait maintenant d'en faire la règle de toutes les colonies autonomes. Il avait fait la langue aux gouverneursgénéraux, aux commandants de milices et à leurs affidés de la presse impérialiste. Au Canada, la campagne fut menée par le Star, sous 'la direction occulte de lord Minto et du général Hutton. Le Star lança sa fameuse consultation des maires de toutes les municipalités canadiennes. Il publia à grand fracas les réponses favorables à l'intervention du Canada et jeta au panier les réponses défavorables ou douteuses (1).
Par le jeu facile des fausses nouvelles et des dépêches truquées, on affirmait au Canada que les colonies austrailasiennes, qui n'étaient pas encore fédérées, étaient unanimes à intervenir; et en Australie, on forçait la main des gouvernements en disant que le Canada prenait le devant dans cette croisade impérialiste.
La résistance des colonies fut d'abord assez vive.
Au parlement de la Nouvelle-Galles, un député, anglais de naissance, eut la crânerie de s'écrier : "Lorsque mon pays combattra pour une cause juste, je l'applaudirai; mais cette guerre est la plus inique que la Grande-Bretagne ait jamais entreprise, et j'espère que l'Angleterre sera vaincue."
Au parlement de Victoria, un député, anglais lui aussi, accusa l'Angleterre d'entreprendre la guerre "pour faire donner aux Uitlanders des droits politiques qu'elle refuse à ses propres sujets." C'était rigoureusement exact.
Dans l'Australie Méridionale, l'un des députés déclara "qu'il prendrait plus volontiers les armes pour soutenir les Boers que pour aider aux rapaces Uitlanders." Le projet de loi autorisant le gouvernement à aider l'Angleterre ne passa qu'à une faible majorité de six voix à l'Assemblée législative; au Conseil législatif, ce fut le vote prépondérant du président qui sauva le ministère et la contribution.
Au Queensland, la situation était plus intéressante pour nous, parce qu'elle se rapprochait davantage de celle du Canada. Le gouvernement de cette petite colonie avait été le premier à offrir; dès le 11 juillet, des troupes aux autorités impériales. Mais lorsque le parlement se réunit, au commencement d'octobre, pour délibérer sur la situation, l'opposition proposa un vote de censure contre le ministère et reçut l'appui de plu-
(1) Je tiens ce détail topique de l'un des employés de la rédaction du Star.
sieurs des membres de la majorité. Le gouvernement se réchappa à grand'peinc (1).
Premières résistances de M. Laurier - Campagne nationaliste de M. Tarte
Naturellement, les agents de Rhodes et de Chamberlain eurent bon soin de ne rien laisser transpirer par le télégraphe de ces divergences d'opinion. Ils transmettaient chaque jour, en Angleterre et au Canada, des récits mirobolants de l'enthousiasme et de l'unanimité du peuple des antipodes en faveur de l'intervention des colonies. Au Canada le gouvernement commença aussi par résister. J'ai rappelé, dans 3a première partie de ce travail, l'opinion de sir Wilfrid Laurier, publiée dans le Globe, de Toronto, le 4 octobre 1899 (2). Cette opinion n'avait pas été donnée au hasard: le premier ministre en avait dicté lui-même, dans son cabinet, les termes précis, et ce, après mûre délibération avec ses collègues.
Cette déclaration renfermait du reste un passage fort compromettant pour l'avenir.
"A mon avis, disait le premier ministre, il est clair qu'il peut se " présenter des cas où [les troupes canadiennes] pourraient être en- " voyées pour combattre à l'étranger. Supposons, par exemple, que " l'Espagne déclare la guerre à la Grande-Bretagne. L'Espagne possède " ou possédait une flotte. Cette flotte pourrait appareiller pour venir " attaquer le Canada, comme partie de l'Empire. L'attaque est parfois <; le meilleur mode de défense. En ce cas, les troupes canadiennes pour- " raient être expédiées en Espagne. Il est tout-à-fait certain qu'elles " pourraient légalement être envoyées dans la Péninsule Ibérique. Le "cas de la République sud-africaine n'est pas analogue. ..."
C'était ouvrir la porte aux pires aventures impérialistes. M. Laurier a toujours eu le talent de se garder des issues dans toutes les directions. Mais, pour l'heure, il s'en tenait à la non-intervention.
A tous ceux, partisans ou adversaires de l'intervention, qui lui signalaient les dangers de la campagne menée par le Star sous la direction du gouverneur, — les uns pour l'engager à y céder et les autres à y résister par une contrencampagne, — il répondait invariablement: "E ne peut être question d'envoyer des soldats canadiens en Afrique: ce serait une folie criminelle." Ces paroles, M. Laurier les a dites en ma présence, le 2 octobre; et pour me convaincre de sa détermination, il me renvoya à l'interview que le Globe devait publier, et publia, en effet, le 4 octobre. Il venait de la dicter au correspondant de ce journal à Ottawa. C'est même Tunique fois où j'ai vu M. Laurier céder à un mouvement d'impatience et laisser échapper une parole vive. J'insistais sur la nécessité de mener dans la presse ministérielle anglaise une campagne parallèle à celle que M. Tarte conduisait vigoureusement dans la Patrie, qui était à cette heure l'organe des nationalistes, avant même
(1) Ces détails et plusieurs autres ont été recueillis dans les journaux d'Australie arrivés ù Ottawa longtemps après le dénouement de la comédie. Je les ai communiqués à la Chambre des Communes le 13 mars 1900.
(2) Pièce justificative 59.
que la doctrine nationaliste n'eût pris corps (1). "Si vous ne créez un contre-courant dans la presse anglaise, lui disais-je, vous serez forcément entraîné." — "Mais vous perdez la tête, mon cher Henri! Comment pouvez-vous croire que je commettrais la folie de me laisser entraîner au point d'envoyer des soldats en Afrique?"
Le lendemain, le premier ministre partait pour Chicago où il était inivité à prendre part à une cérémonie quelconque, l'inauguration d'un bureau de poste, si je ne me trompe. Durant son ahsence, les choses marchèrent dru. Entre deux verres de scotch, le général Hutton se vantait de pulvériser le ministère. Sur les entrefaites, arriva une dépêche de Chamberlain, acceptant les offres généreuses et spontanées
que le Canada n'avait pas faites (2).
Cette dépêche n'était du reste que la copie exacte de celles que le ministère des Colonies avait adressées à tous les gouverneurs des "nations soeurs", — à celles qui n'avaient rien offert comme aux autres. Cette manoeuvre audacieuse marquait à merveille la connaissance profonde qu'avait Chamberlain des politiciens coloniaux de la nouvelle génération. A Macdonald ou à Cartier, à Howe ou à McGee, il n'aurait jamais osé lancé un tel défi : s'il eût risqué, la riposte ne se serait pas fait attendre. Mais la propagande impérialiste avait déjà porté ses fruits dans l'opinion. Les chefs des tribus d'outremer n'avaient pas perdu le souvenir des bonnes grâces et des honneurs dont M. Chamberlain les avait comblés deux ans auparavant. Pour ceux des ministres coloniaux qui n'avaient pas encore fait d'offres, relever l'insolence du procédé, c'était dire qu'ils n'offriraient aucune contribution; c'était s'exposer aux injures des jingos et de la presse soudoyée par Rhodes ; c'était courir au-devant des accusations de "déloyauté" envers l'Empire. Pour M. Laurier, en particulier, c'était le démenti à ses belles envolées oratoires de 1897. Chamberlain, Rhodes et Milner avaient "allumé les feux sur les collines" d'Afrique, toute la presse jingoe "sonnait la trompette" et appelait les fils de l'Empire à la croisade contre l'Infidèle. Comment M. Laurier pouvait-il refuser d'honorer sa promesse et de "faire ce qu'il pouvait pour aider l'Angleterre?"
Volte face de M. Laurier — Ma démission
A son retour de Chicago, le premier ministre trouva son cabinet en plein désarroi. La majorité de ses collègues, pris de panique, tout en condamnant l'intervention, trouvaient qu'il n'était plus possible de résister à la clameur populaire. Seul, M. Tarte, — et peut-être, mais à un moindre degré, MM. Fisher, Paterson, Blair et Sifton, — opinaient pour ia résistance. Tous les ministres tombèrent finalement d'accord pour consentir à l'intervention dans les termes indiqués au décret du 13 octobre que j'ai cité précédemment (3).
(1) Pièce justificative 60. Il est assez amusant de rappeler que les jingos forcenés allèrent briser les carreaux de la Patrie et lui faire un chahut en tout semblable à celui dont ils ont gratifié le Devoir cette année. Les fils Tarte sont plus soigneux de leur mobilier que ne l'était leur père.
(2) Pièce justificative 58— dépêche No 18.
(3) Pièce justificative 58 — dépêche No 93. Le décret porte la date du 14 octobre, jour où il fut contresigné par le gouverneur; mais c'est bien le 13 qu'il fut rédigé et adopté par le Conseil des ministres.
Une copie de ce décret fut envoyée au ministre des Colonies. CHAMBERLAIN, à qui sa magnifique impertinence avait déjà si bien réussi, riposta par une dépêche où il remercie particulièrement les Canadiens et les autres coloniaux de cette manifestation de "leur désir de partager les risques et les fardeaux de l'Empire." Il y voit " non seulement la "(preuve de l'inaltérable fidélité du Dominion et de son adhésion à la "politique poursuivie dans l'Afrique-Sud par le gouvernement de Sa " Majesté, mais aussi l'expression de ce sentiment croissant d'unité et " de solidarité des pays d'Empire, qui a caractérisé, depuis quelques an- " nées, les relations de la mère patrie et des colonies" (1). Il était impossible de mieux marquer la signification véritable et le caractère permanent de la politique inaugurée par le Canada. Le puissant ministre des Colonies, comme un simple kaiser, déchirait le "chiffon de papier" sur lequel les ministres canadiens avaient inscrit si soigneusement leur puérile réserve des "principes bien connus du gouvernement constitutionnel et des pratiques coloniales." La "no précèdent clause" était remplacée par l'affirmation du nouvel impérialisme, et la contribution des colonies aux guerres de l'Empire devenait la coutume qui serait dorénavant suivie.
Lord Minto et le général Hutton célébrèrent leur triomphe par des expressions d'opinion identiques à celles de leur chef. Le ministre de la Milice, M. Frederick Borden, — un anti-impérialiste pourtant, mais sujet aux emballetments oratoires, — déclara, quelques jours après la volte-face du cabinet, que cet envoi de troupes inaugurait une politique nouvelle.
Malgré mon désir de tenir ma personne, mes paroles et mes actes aussi complètement que possible en dehors de cette revue rétrospective d'un chapitre intéressant de notre histoire, il me faut bien rappeler ici mon attitude et mes déclarations, puisqu'elles marquèrent le point de départ du mouvement nationaliste.
Durant la courte période où le ministère subissait l'assaut des partisans de l'intervention, M. Laurier et M. Tarte m'avaient fait l'honneur ■de m'appeler à Ottawa à plusieurs reprises. De ces entrevues, de ces conversations, je n'ai rappelé ici que celle du 2 octobre. Un de ces jours, je ferai peut-être le récit complet des péripéties, grandes et petites, de cette crise qui marque l'un des points tournants de notre histoire.
L'acte du gouvernement me paraissait d'une extrême gravité. Depuis l'adoption du voeu du 31 juillet, j'avais réfléchi aux conséquences d'une capitulation devant les exigences et les intrigues de Chamberlain. J'avais résolu de m'opposer de toutes mes forces à l'intervention du Canada dans la guerre; et j'en avais loyalement prévenu le premier ministre, dès le 2 août. Cette intervention ne pouvait être, à mes yeux, que le prélude et le signal d'une politique nouvelle, extrêmement dangereuse pour le pays et contraire aux principes les mieux établis de la constitution et aux traditions constantes de notre histoire. Dans la "no précèdent clause", je ne pouvais voir qu'une barrière illusoire
(1) Pièce justificative 58 — dépêche No 95.
opposée à la pression impérialiste, et plus exactement encore un fauxfuyant du ministère pour excuser sa volte-face.
Après plusieurs jours de réflexion et de consultation avec M. Tarte, je résoilus de donner ma démission et de me présenter de nouveau dans le comté de Labelle, afin de donner à mes électeurs l'occasion de se prononcer sur le principe de la contribution, en dehors de toute autre discussion politique. Je motivai ma démission dans une lettre publique adressée au premier ministre et publiée dans la Patrie du 20 octobre (1). Le texte du décret du cabinet n'était pas encore connu au moment où j'écrivais cette lettre; mais M. Tarte m'en avait indiqué la teneur.
Après avoir cité le passage de l'interview du 3 octobre dans lequel M. Laurier affirmait que le gouvernement n'avait pas le droit d'envoyer des troupes en Afrique sans le consentement du parlement, j'ajoutais:
"L'arrêté ministériel qui décrète l'enrôlement et l'expédition de " nos troupes réserve, paraît-il, l'avenir et empêche cette action d'être " considérée comme un précédent.
" Le précédent, Monsieur le ministre, c'est le fait accompli.
" Le principe en jeu est l'axiome par excellence du libéralisme an- " glais, c'est la base même du régime parlementaire : No taxation with- " ont représentation. Et l'impôt du sang constitue la forme la plus lourde " des contributions publiques.
" Il s'agit de savoir si le Canada est prêt à renoncer à ses prérogatives de colonie constitutionnelle, à sa liberté parlementaire, au pacte " conclu avec la métropole après soixante-quinze ans de luttes — et à " retourner à l'état primitif de colonie de la Couronne.
" Il s'agit de décider si le peuple canadien sera appelé à prendre "part à toutes les guerres de l'Empire sans que les portes du cabinet et " du parlement impériaux lui soient ouvertes, sans même que ses repré- " sentants et son gouvernement soient consultés sur l'opportunité de ces "luttes sanglantes.
" Je ne consentirai jamais à appuyer cette politique rétrograde."
La Patrie fit bon accueil à mon attitude. Dans un article publié le 21 octobre, M. Tarte approuva sans réserve ma définition de principe. Afin de sauver la face du ministère, il insistait sur le " non précédent": " Nous disons hautement et fermement que le départ des volontaires, " dans les circonstances et dans les conditions où il se fait, n'est point "et ne sera point un précédent" (2).
Je convoquai une série de réunions publiques dans ma circonscription électorale. Dès la première de ces réunions, tenue à Papineauville, le 22 octobre, je posai la question sur le terrain constitutionnel et je fis entrevoir les conséquences de la politique dangereuse inaugurée par le gouvernement:
" Si aujourd'hui, disais-je, Ton demande 500 soldats au Canada pour " aller combattre contre une nation de 300,000 âmes, que sera-ce quand " l'Angleterre aura à lutter contre un peuplé puissant?
(1) Pièce justificative 61. Cette lettre a été écrite et envoyée au premier ministre entre le 15 et le 20 octobre.
(2) Pièce justificative 60.
" La voyez-vous aux prises avec la Russie? Alors l'on fera lever " des milliers de Canadiens qu'on arrachera à nos paisibles campagnes " et aux douceurs de la vie domestique pour les envoyer dans les steppes " glaciales de la Sibérie.
" Que serait-ce encore si la mère-patrie allait porter la guerre en * Allemagne?
" A ce compte, nos fils devront s'attendre à partir au premier signal " pour les quatre coins du globe sans profit pour eux-mêmes ni pour la " patrie qui a tant besoin de leurs bras et de leur intelligence pour pros- "pérer et grandir" (1).
Retour à la Chambre — Naissance du mouvement nationaliste
Réélu sans opposition, en janvier 1900, je rentrai à la Chambre aux bras de M. Tarte et de M. Monet, député de Laprairie-Napierville. Le ministre des Travaux Publics m'avait lui-même fort obligeamment offert d'être mon parrain. Il tenait à faire savoir à ses collègues et à tout le monde que s'il avait cédé devant l'orage il était tout disposé à favoriser l'opposition au courant impérialiste. Cet incident fit scandale. Les torys crurent y voir la preuve que ma démission avait été concertée avec le ministère. Il n'en était rien; mais l'attitude du ministre des Travaux Publics favorisait ces soupçons. Nul doute que cette attitude s'écartait singulièrement des règles de l'étiquette parlementaire; mais comme je ne demandais pas mieux que de compromettre le ministère et de lui donner toutes les occasions de réagir contre le courant qui l'avait entraîné, j'encourageais très volontiers les ministres dans toutes les manifestations qu'ils étaient disposés à faire pour exprimer leur adhésion à mes idées.
Au risque de fortifier la légende d'une conspiration avec les ministres, je repris mon siège à droite du président et je m'abstins de toute attaque inutile contre le ministère. Du reste, je n'avais pas d'autre alternative. Je reprochais à M. Laurier et à ses collègues d'avoir cédé à la pression de Chamberlain et des impérialistes. Sir Charles Tupper et les torys leur faisaient un crime de n'avoir pas fait davantage pour l'Empire. Il n'y avait donc rien à attendre de l'opposition conservatrice.
Ma principale préoccupation était d'obtenir de la Chambre une ratification de la no précèdent clause et de faire donner un démenti aux déductions compromettantes que Chamberlain avait tirées de la décision du gouvernement de participer à la guerre. Je rédigeai la proposition suivante:
" Cette Chambre insiste sur le principe de la souveraineté et " de l'indépendance du parlement comme étant la base des institutions "britanniques et la sauvegarde des libertés civiles et politiques des ci- " toyens britanniques, et refuse, en conséquence, de considérer l'action " du gouvernement au sujet de la guerre de l'Afrique du Sud comme un " précédent qui doive engager ce pays dans toute action à venir.
"Cette Chambre déclare, de plus, qu'elle s'oppose à tout chan- " gement dans les relations politiques et militaires qui existent actuelle-
(1) Ce texte est emprunte au compte rendu de la Patrie du 23 octobre.
" ment entre Je Canada et la Grande-Bretagne à moins que tel change- " ment ne soit décrété par la volonté souveraine du parlement et "sanctionné par le peuple du Canada" (1).
Je commençai par soumettre ce voeu au premier ministre, en lui suggérant de le faire proposer par un député moins compromis et moins compromettant que moi, un Anglo-Canadien de préférence. Je lui déclarai même que je ne tenais nullement au texte précis, pourvu que le . principe fut clairement exprimé.
iM. Laurier fut vivement tenté d'accepter cette proposition. Il en délibéra longuement avec ses collègues. Au bout de huit jours, il me rendit mon texte en me disant que le cabinet se considérait suffisamment couvert par la réserve contenue dans l'arrêté ministériel du 14 octobre. Du reste, il ne chercha nullement à combattre ma détermination de saisir la Chambre de la question (2).
C'est ce que je fis, le 13 mars 1900. J'appuyai ma proposition d'un discours dont certains passages ne manquent pas d'intérêt aujourd'hui. Après avoir disposé de quelques-uns des motifs d'ordre secondaire invoqués par la presse et les députés ministériels pour justifier l'expédition des troupes canadiennes en Afrique, j'abordai le principal et le plus constant de leurs arguments : ' La participation des colonies à la guerre est une manifestation précieuse de l'unité de l'Empire et un avertissement aux ennemis possible de l'Angleterre.'
" Cette leçon, disais-je, est susceptible d'un double résultat. Elle a " donné à cette guerre une portée qui n'est point dépourvue de dangers ■ pour le prestige de l'empire futur. Vous pouvez donner à cette leçon " la signification qui vous plaît; mais Je monde à qui vous la donnez " peut l'interpréter à sa guise. Le résultat final de cette guerre n'est •'point douteux; mais ses débuts ont été lents et pénibles; et ce monde " que vous défiez se réjouit à la pensée que les deux petites républiques " boers ont tenu en échec pendant quatre mois ' le plus vaste empire " qui ait été '.
"Mais quelles que soient les conséquences de cette leçon pour l'An- " gleterre dans ses relations avec les autres puissances, sa portée actuelle " au Canada est une accusation directe contre notre gouvernement qui " n'a point convoqué les Chambres. Si nos ministres voulaient réelle- " ment donner une leçon et un avertissement, ils désiraient sans doute " que la leçon fût fructueuse et l'avertissement sérieux. Quelle est la " conséquence? Si nous envoyons deux mille hommes et si nous dépen- " sons deux millions pour combattre deux peuples dont la population " totale s'élève à deux cent cinquante mille âmes, combien d'hommes " armerons-nous et combien de millions dépenserons-nous pour com- " battre une puissance de premier ordre ou une coalition internationale?
(1) "Débats de la Chambre des Communes", 1900 (version française) col. 1829. Les extraits qui suivent sont également empruntés à cette version, col. 1791-1812. Le discours avait été prononcé en anglais; mais la traduction officielle est assez fidèle.
(2) Il poussa même l'obligeance Jusqu'à me suggérer de proposer ce voeu comme amendement à la motion du ministre des Finances, "que la Chambre se forme en comité des subsides". Cela excluait tout sous-amendement. Je suivis ce conseil, ce qui permit au premier ministre de prétexter, pour demander à la majorité ministérielle de repousser ma proposition, la procédure même qu'il m'avait suggérée. C'était un habile coup de Jarnac. J'aime mieux l'avoir subi que porté.
" Et c'est, n'en doutons pas, aux grandes puissances et aux coalitions " éventuelles qu'on adresse cette leçon et cet avertissement. Si nous " avons jugé à propos de prendre part à l'enseignement, il doit s'en- " suivre que nous sommes prêts à participer à l'action lorsque le temps " sera venu d'appliquer la leçon. Alors, c'est le point de départ d'une " politique nouvelle qui nous donne de sérieux aperçus sur l'avenir de " notre pays. Ces aperçus peuvent être glorieux pour ceux qui ont soif " des honneurs militaires. Ils peuvent inspirer aux rhéteurs de belles " périodes sonores et des stances lyriques aux rimailleurs. Mais on pré- " pare par là une sombre destinée aux classes agricoles et travaillantes " de notre pays. On les menace du fardeau insupportable qui écrase " les paysans et les ouvriers d'Europe. C'est ce fardeau que les " Little " Englanders " et les " Petits Canadiens " avaient épargné jusqu'ici à " l'Angleterre et au Canada.
" On ne saurait s'étonner que le gouvernement ait hésité à nous " ouvrir les portes de ce noir inconnu. Mais n'aurait-il pas été à propos "d'hésiter davantage et de faire connaître au peuple le résultat possible " de cet avenir incertain avant de nous y pousser par un simple décret " de cabinet?
" On m'opposera, sans doute, la clause du décret déclarant que cette ,; action n'est pas un précédent. J'avoue volontiers que cette clause est " tout ce que je puis approuver dans la conduite du gouvernement. Mais " je crains que ce soit un obstacle bien fragile à mettre en travers du " courant de militarisme tapageur qui entraîne en ce moment toutes les " possessions britanniques. C'est cette crainte que j'exprimais dans ma "lettre au premier ministre, lorsque je disais: "Le précédent, mon- " sieur, c'est le fait accompli "."
Lord Minto et la Constitution
Je notais ensuite l'interprétation donnée par M. Chamberlain et par la presse anglaise à la décision du gouvernement. Puis je citais les déclarations du gouverneur général, lord MINTO, rapportées par les journaux dans ces termes:
"Le peuple du Canada ne désire point s'attacher à des arguties sur la responsabilité coloniale. Tout ce qu'il a fait, c'est d'insister pour que ces offres loyales soient manifestes et il se réjouit au fond du coeur que ces offres aient été acceptées de bonne grâce."
"Ce régiment est la première offrande que le Canada fait à la grande cause impériale. C'est une nouvelle orientation et l'avenir est possible de grandes choses. La manifestation actuelle d'une union impériale est plus expressive qu'une constitution écrite ne saurait l'être. L'envoi de ces troupes peut faire surgir la question de la Fédération impériale; il n'y a pas lieu pour lui de discuter cette question. Il s'est toujours opposé aux constitutions écrites. Il préfère s'appuyer sur les sentiments du coeur."
Et j'ajoutais:
"Si le Gouverneur a voulu dire, en déclarant qu'il s'opposait aux " constitutions écrites, que la Grande-Bretagne se passait facilement de " constitution écrite, je suis d'accord avec lui. Mais dans notre pays,
" nous avons une constitution écrite. Et cette constitution n'est pas " seulement la forme légale de notre gouvernement; c'est [aussi] un " contrat solennel et sacré, conclu entre les diverses provinces de l'Amé- " rique Britannique du Nord. Ce contrat fut préparé avec grand soin " et beaucoup de sollicitude par les meilleurs hommes de ces provinces. " Ces hommes ne partageaient pas les mêmes croyances religieuses; ils " étaient nés de races différentes; ils appartenaient à des groupes poli- " tiques divisés entre eux. Ils unirent leurs efforts et leur bonne volon- " té, pour rédiger ce traité afin de mettre un frein à des rivalités dange- " reuses et d'offrir à l'univers le spectacle glorieux et réconfortant d'une " grande nation, libre et une, fidèle à la Couronne d'Angleterre. Les " corps représentatifs de chacune des parties contractantes acceptèrent "cette charte; le parlement de la Grande-Bretagne la ratifia; le sceau " royal y fut apposé.
" Comme toutes les oeuvres humaines, celle-ci n'est point parfaite. ** Elle peut subir des réformes et de nouvelles dispositions. Mais tant " qu'elle reste, elle reste ce qu'elle est, ayant droit au respect de tous les " citoyens,* grands et petits, riches et pauvres — de ceux qui ont mission " de la faire exécuter comme de ceux qui doivent s'y soumettre. L'in- " terpréter à la lettre peut être de "l'argutie coloniale"; la manipuler " sans respect peut devenir un crime contre la nation. Et lorsqu'il fau- " dra la modifier, ce ne sera point par correspondance entre Downing "Street et Bideau Hall — cette époque est finie dès longtemps — mais "par l'action libre et indépendante du parlement canadien et du parle- " ment anglais, soumise à l'approbation du peuple du Canada."
A l'excuse que le ministère avait cédé aux voeux du peuple, j'opposais cette réserve:
" Il est vrai que, sous un régime démocratique, nous sommes les "serviteurs du peuple; mais le devoir nous incombe aussi de rensei- " gner et d'instruire le peuple; et c'est là ce qui fait la différence entre " une saine démocratie et une démagogie sans principes. Et si j'accuse "le gouvernement, ce n'est pas tant d'avoir cédé de guerre lasse devant " ce qu'il appelle l'opinion publique, mais parce qu'il a négligé d'éclai- " rer cette opinion par ses organes et ses partisans."
Je m'attaquais ensuite à la fausseté de l'affirmation, maintes fois faite dans la presse impérialiste, que les offres de secours de toutes les colonies avaient été spontanées. A l'aide de renseignements précis venus d'Angleterre et d'Australie, je retraçais la trame des intrigues de Chamberlain; et je poursuivais:
" Je crois avoir démontré sans conteste combien fausse est la lé- " gende de cet enthousiasme délirant qu'on attribue à toutes les autres " colonies
" Je crois avoir réussi également à faire voir de quelle façon extra- " ordinaire le secrétaire colonial a mené toute cette affaire, et avec quel " zèle l'ont appuyé les représentants du gouvernement anglais dans cha- " cune des colonies. Si nous connaissions la correspondance secrète " échangée entre Downing Street et les gouverneurs de toutes les colo- " nies, nous y verrions d'étranges choses. Mais nous en connaissons " assez pour nous permettre de dire que M. Chamberlain a profité de
" l'explosion de patriotisme qui s'est produite dans toutes les parties de " l'Empire, pour activer la réussite d'un projet depuis longtemps cares- "sé: la participation du Canada aux guerres de l'Empire; ou, en d'au- " très termes, la fédération militaire de la Grande-Bretagne et de ses
"colonies Sans égard à cet article de l'arrêté ministériel, qui
" veut que leur action ne soit pas considérée comme un précédent, le " premier ministre a avoué que cette voie venait d'être ouverte et que " l'air ambiant nous forçait, en quelque sorte, à y entrer. Il a, d'ailleurs, " ajouté que le Canada doit garder son indépendance d'action et le droit " d'apprécier chacun des conflits qui pourront surgir.
" J'applaudis ces paroles, et je sais qu'en les prononçant, l'honorable " ministre est sincère. Du reste, elles sont conformes aux doctrines " qu'il a prêchées toute sa vie.
" Mais comment va-t-il résister à l'influence de Downing Street? Il " était aussi sincère lorsque, le 3 octobre, il déclarait qu'il ne prendrait "aucune part à cette guerre; et dix jours après, son gouvernement dé- " cidait d'y participer. Et puis, les gouvernements changent; si celui- " ci n'a pas été capable de résistance, un autre le sera-t-il davantage?"
Dangers de l'Impérialisme
J'abordais ensuite le problème général des relations de la "Grande- Bretagne avec ses colonies autonomes. Au plaidoyer des impérialistes, j'opposais les arguments si vigoureusement énoncés, en 1893, par sir Charles Tupper, dans son discours de Winnipeg. Et j'ajoutais:
"Je reconnais volontiers les différences d'époque et de circonstances. " En 1893, sir Charles Tupper cherchait à sauvegarder les intérêts du " Canada à Londres; en 1900, il est le chef d'un parti désemparé, il " mendie des votes au Canada.
" Il doit m'être permis, cependant, de partager l'avis du Haut-Com- " missaire sans que le leader conservateur me dénonce comme rebelle " français.
"Aux arguments convaincants de l'honorable baronet, j'en ajoute "un qui n'est, en somme, que le développement de sa théorie. Que le " nouveau mouvement réussisse; que l'action actuelle constitue un pré- " cèdent — nous nous trouverons peut-être un jour en face d'une situa- " tion singulière. Supposons la Grande-Bretagne en guerre avec une "puissance de premier ordre: la France, l'Allemagne ou la Bussie; nous " expédions dix mille, vingt mille, cinquante mille hommes, équipés et " armés; pendant que ces soldats marchent sur Paris, Berlin ou Saint- "Pétersbourg — route peut-être aussi longue que celle qui conduit à "Pretoria — un conflit s'élève entre les Etats-Unis et l'Angleterre; la guerre est déclarée: Je le demande aux impérialistes les plus féroces. -^rop
" qn^TrijMPTI rirait il du (Trop^nn infflflis flans l'Amérigiip (\n Nord?
' Je ne le nie point, le nouveau mouvement me semble une attaque " aiguë de mégalomanie complètement étrangère à toutes les traditions " britanniques. Qu'est-ce qui a fait l'Angleterre ce qu'elle est? Qu'est-ce " qui lui a attaché toutes ses grandes colonies, sinon une politique de "paix, d'industrie, de commerce, de décentralisation complète, mili- " taire et civile, une politique où elle laissait à chaque colonie le droit
* et le pouvoir de développer ses propres ressources suivant sa situation "particulière?
"Oh! mais les temps changent! Oui, les temps changent et les hom- "mes aussi, d'après ce que je puis voir. Mais les transformations, na- " tionales ou individuelles, doivent s'opérer lentement, par degrés, et " surtout d'une façon rigoureusement conforme au tempérament de l'in- " dividu ou de la nation.
" Pour ma part, j'ai encore foi dans les hommes et dans la politique " qui ont fait de l'Angleterre la terre classique de la paix et de la liberté. "Ces hommes occuperont un rang plus élevé dans les annales de l'his- " toire que les dominateurs bruyants et ambitieux qui veulent faire par- " ticiper l'Angleterre aux rapines territoriales auxquelles se livrent les 1* autres nations!
"Au Canada, j'ai encore foi dans les hommes et dans la politique " qui en ont fait un pays uni sous un régime fédératif.
"Je ne demande pas l'indépendance maintenant, ni d'ici longtemps. " Non pas que l'indépendance ne soit, à mes yeux, la fin la plus légitime " et la plus naturelle qui puisse attirer une colonie. Mais nous ne som- " mes pas encore assez pénétrés du véritable esprit libéral anglais qui " doit inspirer le gouvernement responsable. Et les développements de " la question actuelle me confirment fortement dans cette opinion. Si "je voyais la constitution de mon pays livrée aux mains des éléments " qui composent, aujourd'hui, nos partis politiques, je craindrais qu'ils " n'en fissent " le plus monstrueux jeu de balle qui ait été ".
" On m'a demandé ce que je voulais. La réponse est courte et di- " recte. Je veux qu'on respecte la constitution de mon pays telle qu'elle "est, et je dis à ceux qui n'en sont point satisfaits: Si vous voulez la "modifier, dites franchement ce que vous voulez. Ne venez pas au mi- "lieu d'une tempête populaire chercher à mettre le feu au temple.
"M. Chamberlain et ses disciples fanatiques et ses apôtres incons- " cients nous conduisent à une révolution constitutionnelle dont personne ne peut prévoir les conséquences.
"Je l'ai déclaré ailleurs et je le répète ici: mes objections à tout "changement dans nos relations avec la Grande-Bretagne ne sont ni " aveugles ni déraisonnables. Je ne demande qu'à me laisser convain- " cre. Mais [j'insiste] sur un point : nous devons savoir exactement où " nous sommes et où l'on nous conduit. Avant qu'une évolution ne " s'opère, on doit établir nettement ce qu'on veut nous faire abandonner "et ce qu'on nous offre en retour. Et le parlement lui-même — et, à "plus forte raison, son comité exécutif — n'a pas le droit d'engager "l'avenir de ce pays sans connaître à fond le sentiment véritable du " peuple.
" Je veux être bien compris sur cette question de la sanction popu- " laire. Je ne veux pas dire par là qu'il suffirait à un parti politique " d'émettre certaines idées vagues sur l'impérialisme et, reprenant le " pouvoir après une discussion générale de notre politique, de préten- " dre que le peuple l'a autorisé à modifier dans ses parties vitales notre " régime constitutionnel et notre état colonial. Qu'on soumette au parlement des propositions claires et nettes; qu'elles soient discutées à
M fond et qu'un plébiscite, dégageant la question de tous les autres débats "politiques, la règle définitivement" (1).
On me pardonnera, j'espère, ces copieuses citations. En reproduisant mes propres déclarations, je n'ai pas cédé au désir, légitime du reste, de prouver que j'avais prévu assez clairement les conséquences ultimes de cette première capitulation du Canada devant les exigences de l'impérialisme anglais. J'ai voulu démontrer surtout que, dès le début, le mouvement de résistance à l'impérialisme s'est inspiré des
(1) On a prétendu que ce mode de consultation populaire est incompatible avec les principes et les traditions du gouvernement britannique. On a ajouté que le peuple est incapable de porter un jugement sûr et équitable sur des mat'ères aussi graves.
Il y aurait beaucoup à dire sur tout cela. Lo'n de moi la pensée que le peuple est infaillible. Une longue pratique du régime parlementaire et électoral m'a éclairé sur la duperie des formules creuses du libéralisme doctrinaire et de la religion démocrat:que. Mais il en est de ceci comme du rég'me parlementaire lui-même. C'est la conquête britannique qui en a doté ou affligé le Canada. Tant que notre const'tution restera ce qu'elle est et qu'on n'aura trouvé rien de mieux à substituer au régime démocratique et représentatif, force nous est de le subir et d'en tirer le meilleur parti possible. On aurait de la peine à prouver que le régime plébiscitaire est moins logique et plus subversif de l'ordre des sociétés que le régime parlementaire. Du moment que l'on admet et que l'on pratique la théorie du gouvernement représentatif, on attribue au peuple le droit de faire et de défaire à sa guise les ministères et les majorités parlementaires, et, par conséquent, le pouvoir facultatif de ratifier ou de désavouer les lois et les mesures administratives. Mais alors, quelle objection sérieuse peut-on opposer au droit du peuple de se prononcer d:rectement sur l'une quelconque de ces mesures?
Tel que pratiqué aujourd'hui, le régime électoral présuppose l'aptitude de la masse populaire, ou du moins de la majorité des électeurs de chaque c'rconscription, à choisir des mandataires consciencieux, intelligents, dévoués à la chose publique et compétents à résoudre tous les problèmes de gouvernement et de législation. Les partisans les plus aveugles du régime parlementaire admettront que les résultats ne répondent pas toujours à cet idéal. Prétendra-t-on que le même corps électoral, pris dans son ensemble, est moins apte à juger l'un quelconque de ces problèmes, dégagé des multiples entraves et des pires inconvénients du régime électoral: l'esprit de parti, la popularité ou l'impopularité personnelle des candidats, les abominables manoeuvres électorales, le conflit constant entre les intérêts généraux de la nation et le souci des intérêts locaux ou secondaires?
A chaque élection, le peuple est appelé à porter un jugement sur l'ensemble de la politique générale et locale, sur chacune des mesures votées au parlement et sur le mérite respectif des candidats et des partis. Qui osera souten'r que le verdict populaire rendu dans de telles conditions est plus équitable et plus intelligent que ne le serait la décision du peuple sur un sujet particul'er?
Affirmer que le régime plébiscitaire est incompatible avec l'esprit des institutions britanniques n'est pas mieux fondé, ni en droit, ni en fa' t. Quel est le principe fondamental du gouvernement britannique? C'est le droit du peuple d'approuver ou de condamner, dans la personne de ses mandataires élus, tout ce qui touche au gouvernement et aux lois de la nat'on. Tout le reste: — universalité ou restriction du suffrage, conditions d'élig'bilité, pouvoirs respectifs de la Chambre haute et de la Chambre basse, responsabilité du gouvernement, partage des pouvoirs entre la Couronne, le ministère et le parlement, ne sont qu'autant de formes partielles de l'application du principe. Ces instituions ou ces usages se sont modifiés maintes fois au cours de Phisto're des peuples britanniques. Ils sont encore aujourd'hui en pleine et constante évolution. Le régime plébiscitaire n'est pas plus nouveau ni plus contraire à l'esprit des institutions britanniques que la responsabilité ministér'elle, systématisée par Robert WALPOLE, ne l'était il y a un siècle et demi. I-e plus traditionnel des hommes d'Etat britann!ques contemporains, M. BALEOUR, ancien premier ministre, héritier d'une véritable dynastie parlementaire fsciitif-llcmcnt anglaise et conservatrice, a proposé la solution, par plébiscite, de la question de la réforme du tarif. Lui ou un autre a suggéré le même moyen d'en finir avec le problème irritant du Home Rule.
La pratique du plébiscite occupe une place de plus en plus grande dans notre administration municipale, qui n'est que l'une des formes concrètes de l'application du principe des institutions britanniques. Pourquoi cette pratique serait-elle plus incompatible avec nos autres institutions représentâmes: assemblées législatives des provinces ou parle, nent fédéral? L'on pourrait même établir que, loin d'aggraver les inconvénients du régime électoral, elle tendrait à en atténuer quelques-uns, et des pires.
Le parlement fédéral a décrété, en 1898, un plébiscite sur la proh'bition de l'alcool Pourquoi serait-il plus contraire à Pcspr't des Institutions britanniques do consulter le peuple sur un changement radical apporté à son état constitutionnel et aux relations de la colonie et de la métropole?
Le projet de constitution de l'Australie fut soumis à un plébiscite, en 1398, dans chacune des colonies Intéressées. I,a Nouvelle Galles n'ayant pas donné le nombre de suffrages approbatifs fixé par la loi qui avait décrété ce plébiscite, une nouvelle consultation fut ordonnée. Ce n'est qu'après ce second plébiscite que le parlement impérial vota la constitution.
principes fondamentaux de la constitution britannique et des traditions canadiennes les plus solidement établies; et que la propagande nationaliste, née de mon opposition à cette première emprise de l'impérialisme, loin d'être une innovation dangereuse et l'expression de théories subversives, n'est que le prolongement de la lutte poursuivie pendant un demi-siècle par Lafontaine, Cartier, Macdonald et tous les Pères de la Confédération. A la lumière des preuves accumulées dans la première partie de cette étude, on ne contestera pas, je pense, que la participation du Canada à la guerre d'Afrique, tout comme sa coopération à la guerre actuelle, s'écartait violemment de l'entente conclue en 1865 et de la base des relations établies entre la Grande-Bretagne et le Canada en matière de guerre et de défense.
Attitude louvoyante de M. Laurier — Élections de 1900
M. Laurier esquiva fort habilement la question de principe. Sa réponse constitue l'un de ses chefs-d'oeuvre oratoires — dans le genre où il excelle: celui d'éluder les difficultés en prenant la tangente et en dérobant sa retraite par une série de feintes habiles. C'est dans ce discours qu'il osa bénir la guerre d'Afrique, fomentée par l'ambition de Chamberlain et de Rhodes et par l'insatiable cupidité des chercheurs d'or du Rand, comme la plus juste des guerres de l'Angleterre (1). Sans répudier la réserve de principe contenue dans l'arrêté ministériel du 14 octobre, il prit un égal soin de n'apporter aucun tempérament aux déclarations subséquentes du gouverneur et du ministre de la Milice, ni le moindre correctif aux déductions de M. Chamberlain.
M. Laurier remporta un succès éclatant. Son discours fut applaudi à outrance par les torys plus encore que par ses propres partisans; et la Chambre tout entière, à l'exception de dix voix, repoussa ma proposition. C'était l'inauguration de la politique louvoyante qui devait aboutir à la Loi navale, à la contribution de $35,000,000 et à la complicité des deux partis dans la renonciation des principes posés par les Pères de la Confédération (2).
La session terminée, j'entamai une campagne de propagande dans la province de Québec. Ces débuts furent modestes. M. Monet, député de Laprairie-Napierville, et M. Angers, député de Charlevoix, qui m'avaient courageusement appuyé de leurs discours et de leurs votes à la Chambre, m'accompagnèrent dans deux ou trois réunions publiques. Ailleurs, j'allai seul. La presse des deux partis faisait systématiquement silence sur le mouvement. La Patrie elle-même, tout en restant sympathique, devenait réticente. Les gros clients d'annonces et les patrons politiques — la Patrie était alors, à Montréal, l'organe français du parti
(1) "Je suis... profondément convaincu, dans ma conscience et dans mon coeur, que jamais guerre plus juste ne fut entreprise par la Grande-Bretagne". Débats de la Chambre des Communes, 1900, (version française) col. 1834.
(2) Le plus averti peut-être des journalistes anglo-canadiens libéraux m'écrivait, l'an dernier, que la participation du Canada à la guerre d'Afrique avait été l'erreur fatale du ministère et des libéraux canadiens. Cette erreur, il l'avait excusée et palliée au moment où elle fut comm'se. Eclairé par les événements ultérieurs, il y voya't maintenant la première brèche à l'autonomie du Canada et la première conquête réelle de l'impérialisme. Il voulait bien ajouter que j'avais vu clair dans la situation. Cette opinion, il me l'ai répétée verbalement.
libéral — avaient forcé M. Tarte à mettre une sourdine à ses sympathies et à ses convictions. La dissolution du parlement vint interrompre cette campagne.
Dans les provinces anglaises, les torys se ruèrent sur M. Laurier et M. Tarte, les accusant de déloyauté et de tiédeur envers l'Empire. Dans la province de Québec, les conservateurs français leur reprochèrent d'avoir sacrifié la paix et les libertés du Canada aux exigences de l'Angleterre. Ce double jeu servit admirablement les desseins et les intérêts du parti libéral et permit à M. Laurier d'accentuer sa pose favorite de l'homme du " juste milieu ", prêt à incliner vers le nationalisme ou à verser dans l'impérialisme, selon les exigences du moment et la direction des courants populaires.
La victoire remportée, les partisans du ministère s'empressèrent d'affirmer que le peuple canadien, les Canadiens-français en particulier, avait approuvé la participation du Canada à la guerre. Je saisis Ja première occasion favorable pour démontrer la fausseté de cette allégation. A l'aide de copieux extraits des discours des ministres et de leurs candidats et des articles de la presse libérale, je prouvai que le ministère avait tout fait pour dérober aux yeux du peuple les conséquences ultimes de son action et désavouer ses tendances impérialistes; et je proposai, appuyé par M. Angers, député de Charlevoix, le voeu suivant:
" Tout en affirmant sans réserve le principe fondamental de ''l'autonomie canadienne et en refusant de reconnaître que l'interven- " tion du Canada dans l'Afrique australe ait pu lier ce pays à une parti- " cipation future dans les guerres et la politique de la Grande-Breta- " gne, —
" Cette Chambre croit que la contribution du Canada, en secours " effectifs et en deniers publics, à la guerre Sud-Africaine, donne au peu- " pie canadien le droit d'exprimer une opinion sur la question en con- " flit.
" Cette Chambre rappelle donc humblement à Sa Majesté le Roi " Edouard VII, que le règne glorieux de son auguste mère, la Reine Vic- " toria, dont la mémoire restera à jamais chère aux Canadiens de toute " origine et de toute croyance religieuse, s'ouvrit au sein de la révolte "et de l'effusion du sang dans cette partie de ses possessions; que la " paix et la prospérité furent rétablies et pour toujours, lorsque les con- "seillers de Sa Majesté comprirent, ainsi que le disait lord Grey dans " ses instructions à lord Elgin, gouverneur du Canada, qu'il n'était " ni " possible ni désirable d'exercer le gouvernement d'aucune des provin- " ces britanniques de l'Amérique du Nord contrairement à l'opinion des "habitants"; que, depuis cette époque, Sa Majesté n'a trouvé dans au- " cune partie de son empire une population plus fidèle, plus dévouée et "plus heureuse que ses sujets canadiens-français.
" Cette Chambre exprime donc l'espoir et le désir que le gouverne- " ment de Sa Majesté s'efforcera de conclure dans l'Afrique du Sud une " paix honorable, assise sur la loi des nations qui garantit l'indépendance " à tous les peuples civilisés et sur les vraies traditions britanniques qui
" respectent toutes les convictions nationales et religieuses et le prin- " cipe de l'autonomie coloniale.
" Cette Chambre déclare de plus qu'il n'est pas nécesaire d'envoyer ** de nouvelles troupes canadiennes dans l'Afrique australe et que l'en- " rôlement de recrues pour le corps de gendarmerie sud-africaine ne " devrait pas être permis au Canada."
Naturellement, la proposition fut rejetée par les deux partis. 11 ne resta même, pour l'appuyer, que MM. Angers et Monet (1).
Réaction nationaliste
Cette première victoire de l'impérialisme fut suivie d'un mouvement de réaction, même dans les provinces anglaises. Aux élections de novembre 1900, les très rares députés anglais, de l'un ou de l'autre parti, accusés de sympathie pour les Boers et d'opposition à la participation du Canada à la guerre, avaient été réélus par des majorités considérablement accrues. Dans la province de Québec, le mot d'ordre était: ^'impérialisme est un mythe, le gouvernement a été forcé de céder à iine explosion de sentiment; mais il asauvé là situation en déclarant que ^expédition des troù"pè"S en~~"A7rique ne constitue pas an précédent'. Conservateurs et libéraux me taxaient volontiers de monomanie parce que je persistais à affirmer qu'à la prochaine occasion favorable, Chamberlain et les chefs de l'impérialisme renouvelleraient leurs efforts, avec des chances de succès considérablement accrues par l'acte posé. On me trouvait non moins excessif quand j'insistais sur la nécessité de faire revivre, par une campagne active et persistante d'éducation publique, le nationalisme intégral qui avait préservé les libertés du Canada avant la Confédération. Afin de me documenter sur les tendances et les méthodes des chefs de l'école impérialiste, je fis, durant l'été de 1901, un séjour assez prolongé en Angleterre. A mon retour au Canada, je résumai mes constatations dans un discours prononcé au Théâtre National Français, le 20 octobre 1901.
" En somme, disais-je, sous des dehors différents et avec d'autres ** moyens d'action, le mouvement impérialiste part du même fond et " tend au même résultat que la lutte entreprise au XVIIIe siècle par le "gouvernement autocratique de Georges III: TAXER LES COLONIES " POUR LA DEFENSE DE L'EMPIRE. Avec cette franchise qui carac- " térise les hommes publics d'Angleterre et qui rend la discussion de la " politique anglaise toujours intéressante et fructueuse, lord Selborne, " sous-secrétaire d'Etat pour les colonies, l'a reconnu publiquement l'an " dernier. La seule différence qu'il y voit, c'est que les ministres de " Georges III eurent la maladresse de vouloir prélever eux-mêmes des " impôts sur les colonies, tandis que les ministres actuels s'efforcent " d'amener les colons à se taxer eux-mêmes au bénéfice de la métropole " (2).
(1) "Débats de la Chambre des Communes", 1901 (version française) col. 1358.
(2) "Grande-Bretagne et Canada", Montréal, 1902 — p. 29. Ces discours de lord Selborne avait été prononcé en juin 1900, au quatrième congrès des Chambres de Commerce de l'Empire. Lord Selborne devint par la suite premier lord de l'Amirauté; nous le retrouverons poursuivant sa propagande impérialiste à la Conférence coloniale de 1902.
Sur l'évolution politique du gouvernement de l'Empire, je disais:
" On parle d'un conseil consultatif, où chaque colonie enverrait un " nombre restreint de représentants. Ces délégués, qu'on pourrait ap- " peler ministres extra-cabinétaires (pardon du néologisme), transmet- " traient les décisions du conseil à leurs gouvernements qui les soumet- " traient à la ratification des parlements coloniaux. Inutile d'insister * sur le danger d'un tel système. En voyant l'influence que les autorités " impériales exercent à distance sur les ministres des colonies, on peut " affirmer que le gouvernement britannique saura maintenir sous le " joug les hommes qu'il aura à sa portée immédiate et sur qui il pourra " faire peser le poids de ses faveurs et de ses séductions. Dans toutes " les questions où les intérêts de la métropole et d'une des colonies seront "en jeu, le cabinet anglais ne manquera jamais de s'assurer une majo- " rite dans le conseil où, d'ailleurs, le Royaume-Uni sera longtemps " représenté par un nombre de délégués supérieur à celui des délégués " coloniaux réunis.
" Il restera bien aux parlements des colonies le pouvoir de refuser " leur sanction. Mais ces décisions devenant des mesures ministérielles, " il faudra que les moeurs politiques changent notablement au Canada " pour que cette garantie soit efficace.
" Ne croyez pas d'ailleurs que ce conseil surgisse tout à coup, cons- " titué par un acte du parlement impérial. Ce n'est pas la méthode an- " glaise. On connaît mieux là-bas l'art de préparer les évolutions cons- " ti tution nelles.
" On va commencer par consulter les premiers ministres coloniaux " qui iront à Londres, l'an prochain, assister au Couronnement du Roi "et assurer Sa Majesté de la fidélité inviolable et de la naïveté robuste " de ses sujets des colonies. Ce ne sera du reste qu'une répétition du " Jubilé.
" Puis, une nouvelle occasion, qu'on fera surgir au besoin, appellera " de nouveau nos représentants au pied du trône. Ces visites ctd limina "finiront par devenir régulières — et dans les intervalles, les agents " coloniaux sont toujours là, trop heureux de jouer le rôle des duègnes " de comédie qui portent les billets doux des amoureux illicites. Enfin " on donnera la sanction constitutionnelle aux faits accomplis.
" C'est de cette manière que toutes les institutions britanniques se "sont établies" (1).
Cette conférence fut publiée en brochure, accompagnée d'une masse de citations et de textes, dont l'ensemble démontrait l'ampleur et la persistance du mouvement impérialiste.
Le véritable impérialisme anglais
Dans Y Avertissement qui précédait cette brochure, je donnais cette définition de l'impérialisme britannique:
" L'impérialisme anglais est un régime d'accaparement et de domi- " nation militaire, né de l'expansion exagérée de la puissance anglaise " et nourri de cet orgueil stupide, brutal et vantard qu'on nomme jin-
(1) "Grande-Bretagne et Canada", p. 35-36.
" goïsme. Il s'exprime volontiers par des formules ronflantes : "Bri- " tannia rule the waves",... "Britons never shall be slaves",... "Trade " folloivs the flag",... "What we hâve we hold",... etc.; à ce dernier " axiome, le Premier-Ministre d'Ontario (1) a ajouté: "and what we don't "hâve, we take", et le bon sens public commence à surajouter: ". . .when " we can".
" Ayant embrassé plus qu'elle ne peut étreindre, entourée d'enne- " mis ou d'indifférents, l'Angleterre de M. Chamberlain a besoin de sol- " dats et de marins pour maintenir les oeuvres de son délire. N'en "tiauvant plus chez elle, elle s'adresse à ses colonies. Sachant qu'elle " ne peut atteindre son but sans détours, elle trompe, endort ou cor- " rompt les gouvernants des colonies et grise de chauvinisme leurs po- " pulations naïves. Elle nous arrache, sous des noms et des uniformes " variés — Carabiniers Royaux, Infanterie à cheval, Strathcona Horse, " Yeomanry — tout ce qu'elle peut de chair à canon; quitte à nous lais- " ser entrevoir quelques bribes de faveurs pour le moment où nous " serons fatigués de jouer ce rôle de dupes.
" En un mot, le véritable impérialisme anglais, c'est la GONTRIBU- "TION DES COLONIES AUX GUERRES DE L'ANGLETERRE — en " hommes et en deniers, en hommes surtout."
Aux sceptiques et aux incrédules, ignorants ou volontaires, qui niaient l'existence de l'impérialisme et ses dangers pour le Canada, je répondais:
" Les gens qui trouvent plus commode d'engraisser que de se pré- " occuper de l'avenir de leur pays, affirment que personne ne songe à " l'impérialisme.
"Que les repus ferment les yeux et les oreilles et refusent de croire "à tout ce qui peut déranger leur digestion, je le conçois. Mais que tant " de braves gens qui n'ont pas d'affaires politiques à soigner se bercent " des mêmes illusions, c'est ce que je comprends moins.
"Deux causes peuvent expliquer cet étrange aveuglement: la pa- " resse intellectuelle qui nous envahit et nous paralyse; puis la force " de l'atavisme latin qui nous domine encore, nous, aux trois-quarts "Normands! Tandis que l'Anglo-Saxon fait, transforme et défait, sans " un bout de parchemin, lois, constitutions, royaumes, empires, — le "latin, logique et légiste, attend des programmes, des pronunciamentos, " des articles, des décrets, des textes numérotés, classés et étiquetés, " avant de croire que son état social subit une évolution.
" Il n'est pas étonnant, d'ailleurs, qu'avec une presse comme la "nôtre, la vérité ait peine à se faire jour. En Angleterre même, où les " grands organes de l'opinion publique constituent en somme la presse "la plus sérieuse et la plus loyale qui soit au monde, on ne fait que " commencer à se rendre compte de l'évolution impérialiste. " Cette " étrange croissance d'un empire nous a pris par surprise ", disait, l'an " dernier, lord Salisbury, impérialiste lui-même, comme Sganarelle était " médecin, malgré lui. Mais ce qu'on sait aujourd'hui, partout ailleurs " que dans la province de Québec, " c'est que cette vague énorme ", sui-
(1) Sir George ROSS, plus tard sénateur.
" vant l'expression du duc de Devonshire, soulève et emporte la Grande- -Bretagne, — à sa perte, murmurent les uns, à sa gloire, clament les " autres."
En dépit de la pénurie de nos ressources et du silence dédaigneux de la grande presse des deux partis, notre modeste propagande commençait à éveiller l'attention publique. M. Laurier, dont le flair politique était rarement en défaut, commençait à croire qu'il y aurait avantage à diriger la politique ministérielle dans la voie du nationalisme renaissant. Les fêtes impériales qui accompagnèrent le couronnement d'Edouard VII, en 1902, lui donnèrent l'occasion d'opérer cette nouvelle courbe.
Comme bien l'on pense, Chamberlain avait résolu de profiter de cette circonstance exceptionnelle pour fortifier la trame impérialiste et amener les gouvernements des colonies à se lier davantage à sa politique de centralisation. Ses complices, en provoquant l'inique guerre d'Afrique et en y entraînant les colonies, avaient créé le fait accompli: il ne restait plus qu'à donner à l'acte posé une formule constitutionnelle et une sanction permanente, et à faire de la participation des colonies aux guerres de l'Angleterre la base du nouveau régime impérial.
Le couronnement aurait dû avoir lieu en 1901. Mais l'heure n'était pas propice aux desseins du puissant ministre des Colonies. Après deux ans d'une lutte opiniâtre, la Grande-Bretagne et les " nations-soeurs " n'étaient pas encore venues à bout de la résistance des paysans boers. L'humiliation de l'Angleterre était complète, le prestige de son armée anéanti, l'incapacité de ses chefs militaires démontrée aux yeux du monde entier. Chamberlain comprit qu'il aurait peine à décider les coloniaux, tout naïfs et vaniteux fussent-ils, à s'associer à la ' grandeur ' et à la ' puissance ' de la Grande-Bretagne. Le Boi se donna fort à propos une entorse assez grave pour permettre d'ajourner les fêtes du couronnement à l'année suivante.
M. Laurier se prépare à la résistance
Le 27 décembre 1901, le ministre des Colonies transmettait aux gouverneurs généraux l'invitation du Boi conviant les premiers ministres des «olonies autonomes à prendre part aux fêtes du couronnement. Le 23 janvier 1902, M. CHAMBEBLAIN télégraphiait à lord Minto que "le " gouvernement de Sa Majesté se propose de profiter de la présence des " premiers ministres au couronnement pour discuter avec eux les rela- " tions politiques de la mère-patrie et des colonies, la défense impériale, " les relations commerciales de l'Empire et d'autres matières d'un inté- " rêt général.
" Si vos ministres désirent soumettre sur ces diverses questions des " propositions concrètes ou des résolutions, ou suggérer tout autre sujet " de discussion, je serais heureux d'en prévenir les autres gouvernements " (1).
Cette fois, l'invite était formelle et directe. Sir Wilfrid LAUBIEB
(t) Le texte de cette dépêche et celui de la réponse sont reproduits à la pièce justificative 62.
riposta du tic au tac. Il dicta à lord Minto la réponse suivante, qui porte la date du 3 février 1902:
" Des diverses questions mentionnées dans votre dépêche du 23 " janvier, la seule, de l'avis de mes ministres, qui laisse entrevoir (gives " promise) d'une discussion utile, est celle des relations commerciales " entre les divers pays de l'Empire. Mes ministres se déclarent entiè- " rement satisfaits, sauf sur quelques points d'importance secondaire, " des relations politiques qui existent aujourd'hui entre la mère patrie " et les grandes colonies autonomes, et particulièrement le Canada. Etant " données les conditions différentes des colonies, ils n'anticipent pas " qu'aucun plan général de défense soit applicable à toutes."
•La riposte était rude. Afin de l'adoucir, on ajoutait que "le repré- " sentant du Canada serait néanmoins prêt à accorder une attention " respectueuse à toute proposition qui pourrait être soumise par le gou- " vernement de Sa Majesté ou par les délégués des autres colonies."
Dix jours après l'envoi de cette dépêche, la session s'ouvrit. Je fis produire la correspondance échangée entre les deux gouvernements. Elle scandalisa fort les ultra impérialistes. Le 15 avril, M. MACLEAN, député de York, interpella le ministère; il s'attacha particulièrement à la question du ' commerce préférentiel '. Le parlement britannique venait d'imposer un droit d'importation sur le blé. Le parti conservateur canadien voulait que le gouvernement en profitât pour réclamer une exemption en faveur des blés coloniaux, comme préliminaire de l'adoption de tarifs de faveur réciproque dans tous les pays de l'Empire
De la réponse de M. LAURIER, je ne détache que les déclarations relatives à la défense impériale:
" Ce serait un véritable suicide pour le pays, dit-il, que de se lancer "dans le gouffre des dépenses où les nations européennes, y compris "l'Angleterre, ont été entraînées par les besoins d'armements formi- " dables. Quelle est la situation respective de la Grande-Bretagne et du " Canada? La Grande-Rretagne est l'une des premières nations de "l'univers, la première peut-être sous plusieurs rapports, le centre du " plus puissant empire de nos jours, du plus grand empire depuis la " chute de l'empire romain. Par là même, elle est obligée de maintenir "une nombreuse armée permanente. La Chambre sait combien la né- " cessité d'entretenir une armée permanente a toujours répugné au peu- "ple anglais, comment celui-ci s'est toujours révolté à cette idée; mais "il a dû se plier aux exigences de la situation et entretenir constam- " ment une armée sur pied. La plus grande partie du budget de l'An- " gleterre est dévorée par les dépenses navales et militaires, et l'hono- " rable député voudrait nous mettre dans une pareille position et nous " faire partager ces dépenses 1 Toute autre est la situation du Canada. " C'est un immense pays ayant une population de cinq millions et un " tiers d'habitants disséminés sur une étendue de 3,000 milles de l'est à "l'ouest. Quels sont les plus lourds articles de son budget? Les travaux " publics, la colonisation, la construction de voies ferrées et le creuse- " ment des ports et de voies de transport. Voilà le champ où doit " s'exercer notre activité, et ce serait un crime de détourner une partie
des deniers nécessaires à l'accomplissement de ces travaux pour ache- " ter des canons, des fusils et des munitions de guerre" (1).
Toute la députation ministérielle acclama cette profession de foi nationaliste. Je puis même affirmer sans exagération que les troisquarts des députés conservateurs l'approuvèrent tacitement.
Le 12 mai, le leader de la gauche, M. BORDEN, ramena la question sur le tapis. Il blâma fort discrètement le ministère d'avoir repoussé l'invite des autorités impériales à discuter le problème de la défense :
" Comme je J'ai déjà dit en cette Chambre et ailleurs, je suis disposé " à affirmer avec autant de vigueur que n'importe qui la nécessité qu'il " y a pour le Canada de gouverner la dépense de ses deniers et de régler " lui-même la question de la défense impériale en ce qui se rapporte au " Canada"
C'est, a quarante ans de distance, la réitération du principe posé par le ministère iMcDonald-Sicotte en réponse aux suggestions du duc de Newcastle (2). M. Borden avait évidemment oublié ces paroles fort sensées lorsqu'il fit voter par la Chambre, en 1912, une contribution de $35,000,000 à la flotte impériale et qu'il décida d'en abandonner l'emploi au gouvernement britannique.
" Mais je ne vois pas, poursuit-il, pourquoi nous ne serions pas dis- " posés à discuter la question dont il s'agit avec les autorités impériales. " Trois avenirs possibles se présentent à ce pays. L'un est l'existence " comme nation indépendante; un autre est l'absorption par nos voi- " sins, l'annexion aux Etats-Unis d'Amérique; le troisième est la conti- " nuation des relations qui existent aujourd'hui entre le Canada et la " mère- patrie. Le troisième est l'état de choses que je voudrais pour " ma part voir devenir permanent; et tant qu'existera le lien qui nous " unit à la mère-patrie, il me semble que nous devons nous occuper de "la question de la défense de ce pays; et en rapport avec cette question, " il n'est aucune raison pour laquelle nous ne discuterions pas, au moins, " avec la mère-patrie, la question de la défense impériale, quand on nous "y invite d'une façon courtoise" (4734-5).
Il ne suggère du reste aucun mode quelconque de contribution à la défense impériale. Tout Je reste de son discours est consacré à Ja question commerciale. Il presse le ministère de profiter de l'imposition, en Angleterre, du droit d'importation sur les blés pour réclamer la " préférence coloniale ". Il reproche à M. Laurier et à ses collègues le traitement de faveur sans réciproque qu'ils accordent aux articles importés d'Angleterre.
On voit qu'à cette heure de réaction, Je " loyal " parti conservateur cherchait à prendre la revanche de son servilisme passé et futur.
La réponse du premier ministre est brève. Il maintient carrément l'attitude qu'il a prise dans la dépêche du 3 février. Il est prêt à discuter toutes les propositions qui seront soumises à la Conférence. Le gouvernement de la Nouvelle-Zélande a donné avis d'une motion favo-
(1) "Débats de la Chambre des Communes", 1902 (version française) col. 2759. Les citat'ons qui suivent sont également tirées de la version française. Le chiffre de la colonne est indiqué après chaque citation. On trouvera le texte anglais à la pièce justificative 63.
(2) Pièce justificative 26.
rable à la réorganisation militaire de l'Empire. L'Australie semble se préparer à prendre la même attitude que le Canada. Cette attitude, M. LAURIER est déterminé à la maintenir jusqu'au bout:
" Cela ne sert absolument à rien, dit-il, au point où nous en sommes "et dans ce parlement du Canada, de chercher à nous tromper nous- ** mêmes sur ce que l'on peut avoir en vue avec ce sujet de la défense " de l'Empire. Si l'on projette tout simplement de discuter quelle part " le Canada devra prendre pour sa propre défense, et dans quelle mesure " nous devrons être prêts à sauvegarder l'intégrité du pays où nous " sommes nés et qui a reçu notre foi, où sont toutes nos espérances et " nos affections, nous serons certainement toujours disposés à discuter " un semblable sujet. Même je ne crois pas qu'il soit le moindrement " nécessaire de nous pousser à aborder une discussion de ce genre, car, " durant cette même session où nous sommes, le gouvernement a donné " sa parole, dans cette Chambre, qu'il serait prêt en tout temps à faire '.' là-dessus son devoir jusqu'au bout, et il a reçu pour cela l'appui una- " nime des deux partis. Mais la politique contemporaine comprend, " tant à l'étranger et en Angleterre qu'au Canada, et même peut-être dans " cette Chambre, une certaine école qui ne désirerait rien tant que de " plonger le Canada dans le gouffre du militarisme qui est maintenant "Je fléau de toute l'Europe. Je ne suis pas en faveur d'une semblable "politique" (4752-3).
Conférence de 1902 — Chamberlain pousse sa pointe
C'est dans ces dispositions que MM. LAURIER, FIELDINC et PA- TERSON partirent pour Londres après la session.
Les pompes du couronnement terminées, CHAMBERLAIN se mit à la besogne. Il fut arrêté que la conférence siégerait à huis clos, " afin " que la discussion soit aussi libre que possible et que les membres puis- " sent exprimer entièrement et franchement les considérations et les " difficultés spéciales qui les affectent." Faut-il supposer que certains des délégués eussent éprouve quelque embarras à parler " franchement " au grand jour? Quoi qu'il en soit, il ne fut publié qu'un rapport sommaire des travaux de la Conférence (1).
Dans son discours d'ouverture (p. 1 à 9), CHAMBERLAIN, après les compliments d'usage, entre résolument dans le vif de la question : " Je " déclare que notre objet ultime est de renforcer les liens qui nous unis- " sent. Cet objet, nous ne pouvons l'atteindre que par trois voies princi- " pales : en premier lieu, par nos relations politiques ; deuxièmement, "par un mode quelconque d'union commerciale; et en troisième lieu, " par l'étude des questions qui se rattachent à la défense de l'Empire."
Sur le chapitre des relations politiques, il se réfère aux résolutions de la Conférence de 1897. Il reconnaît les difficultés qui entourent la solution du problème de la fédération des pays de l'Empire. Néanmoins, la participation des colonies à la guerre sud-africaine a fait mûrir la
(1) "Papers relatinsr to a Conférence between the Secretary of State for the Colonies and the Prime Ministers of self groverning Colonies", June to August 1902 — Cd 1299. La citation ci-dessus se trouve à la page 1. Les citat'ons qui suivent sont également traduites de ce livre bleu. Le chiffre de la page est indiqué après chaque citation.
question. Cette coopération est " la preuve la plus éclatante des résul- " tats d'une union volontaire sans obligations formelles." Elle a créé
en Angleterre "un sentiment d'obligations réciproques" "Ce serait
" une erreur fatale de transformer l'enthousiasme spontané qui s'est " manifesté si vivement dans tout l'Empire en quelque chose qui eût la " nature d'une obligation, obligation qui ne serait peut-être aujourd'hui " assumée qu'avec répugnance ou acceptée simplement pour la forme. . . "Le gouvernement de Sa Majesté accueillerait avec faveur toute démar- " chc qui pourrait être faite dans le but d'amener une union plus définie "et plus intime; mais il croit que ce n'est pas à lui à faire cette démar- " che auprès de vous. Si la demande est faite, et lorsqu'elle sera faite, " elle devra venir des colonies. Si elle vient, elle sera accueillie ici " avec enthousiasme."
M. Chamberlain rappelle cette parole de M. Laurier, prononcée en 1897 : " Si vous voulez notre aide, appelez-nous dans vos conseils." — " Sir Wilfrid Laurier ", dit-il, non sans malice, " a expliqué dans des dis- " cours subséquents qu'il n'avait pas été compris très clairement." La parole était claire, mais elle avait été prononcée aux heures de griserie du jubilé de la Reine. De retour au Canada, M. Laurier avait jugé à propos de s'expliquer. Mais le pontife de l'impérialisme n'entend pas laisser perdre une offre si engageante.
" Nous avons besoin de votre aide, s'écrie-t-il, nous avons besoin de " votre assistance dans l'administration de ce vaste empire qui est le " vôtre comme le nôtre " — avec cette légère différence que l'Angleterre en retire tous les profits et que les " nations soeurs " n'en subissent à peu près que les inconvénients. — " Le Titan fatigué fléchit sous l'orbe "trop vaste de ses responsabilités." (The weary Titan staggers under the too vast orb of its fate).
C'est la phrase fameuse qui a fait le tour des colonies et suscité tant d'absurdes expressions de pitié sur la détresse de la pauvre Angleterre, se sacrifiant au salut de l'Empire. La vérité, comme le faisait si justement observer M. Ewart dans l'un des Kingdom Papers, c'est que si le " Titan fatigué " ploie les genoux, c'est sous le poids de l'empire qu'il a conquis à son bénéfice et des richesses immenses qu'il a amoncelées (1).
" Nous avons porté le fardeau durant maintes années. Il est temps, " croyons-nous, que nos enfants nous aident à le supporter; et dès que " vous nous en ferez la demande soyez assurés que nous nous hâterons " avec joie de vous appeler dans nos conseils. Si vous êtes prêts, à un " moment quelconque, à assumer une part, une part proportionnelle des " fardeaux de l'Empire, nous sommes prêts à nous entendre avec vous " sur toute proposition qui aura pour objet de vous donner une voix " correspondante dans la politique de l'Empire."
C'est, on s'en souvient, le principe d'équité posé par lord Elgin dès
Nous verrons, par les déclarations de M. Asquith et de M. Harcourt, en 1911 et en 1912, quelle sorte de "voix correspondante" les autorités
(1) "Kinrdom Paper*" — No 11, novembre 1912, p. 13 à 22.
impériales sont prêtes à accorder aux "nations-soeurs" dans les conseils de l'Empire.
M. Chamberlain n'a aucune objection de principe contre la représentation des colonies au parlement impérial; mais il croit plus pratique de débuter par la " la création d'un véritable Conseil d'Empire, auquel seraient soumises toutes les questions d'intérêt impérial." Ce Conseil commencerait par être purement consultatif. " Nous sommes tous accoutumés à la lenteur des évolutions que nos diverses constitutions ont subies." Peu à peu, ce Conseil exercerait " des fonctions executives et peut-être aussi des pouvoirs législatifs." En attendant, la conférence pourra se réunir périodiquement et traiter des deux sujets qui exigent l'attention immédiate: la défense de l'Empire et les relations commerciales des pays qui le composent.
C'est bien le programme que j'avais prévu l'année précédente.
Mais si la participation effective des représentants des colonies au gouvernement de l'Empire ne presse pas, leur contribution à sa défense est urgente. L'astucieux ministre dresse un tableau comparatif des dépenses faites par le Royaume-Uni et par chacune des colonies autonomes pour l'entretien de leurs forces respectives de terre et de mer (p. 42). Il passe soigneusement sous silence les sommes énormes que les colonies sont forcées de dépenser chaque année pour peupler leurs territoires incultes et les mettre en valeur, et pour construire leurs immenses voies de transport. Il feint également d'ignorer les contributions indirectes que ces jeunes pays, le Canada en particulier, ont versé à la défense de l'Empire, ainsi que sir Alexander Campbell, en 1887, et sir Charles Tupper, en 1893, l'avaient clairement démontré.
Il ose affirmer que, sans ses colonies, la Grande-Bretagne pourrait réduire considérablement son budget de la guerre. " Tant que les colonies " étaient jeunes et pauvres ", il était " juste et naturel que la mère patrie " se chargeât de la protection de ses enfants. Mais maintenant que les "colonies sont riches et puissantes, qu'elles croissent chaque jour par " sauts et par bonds, leur prospérité matérielle promet de rivaliser avec " celle du Royaume-Uni, et il me semble incompatible avec leur situa- " tion, avec leur dignité nationale, qu'elles laissent la mère patrie porter * la totalité de cette dépense."
Cet argument, absolument faux du reste, atteignait les coloniaux au point le plus sensible de leur épiderme : la vanité du parvenu. Il est devenu le leit motiv de tous nos impérialistes. Et pourtant, l'exacte vérité, c'est que d'Angleterre est infiniment plus riche que toutes ses possessions d'outremer prises collectivement et que si elle perdait le Canada et ses autres colonies, " elle ne pourrait réduire son armée d'un seul soldat, ni sa flotte d'un seul navire. Il lui faudrait même plus de soldats, de marins et de vaisseaux de guerre qu'elle n'en possède aujourd'hui." Cette affirmation si juste de sir Charles Tupper, le témoignage unanime des plus hautes autorités civiles et militaires de la Grande-Bretagne l'a confirmée à maintes reprises. Il fallait toute l'audace du "politicien yankee " qu'était Chamberlain et sa connaissance profonde de l'ignorante crédulité des coloniaux pour baser son appel sur une donnée aussi fallacieuse.
Sur le problème des relations commerciales, il invite la libre et franche expression de toutes les opinions. Le but suprême à atteindre, c'est le commerce libre entre les pays d'empire. Il s'empresse d'admettre qu'il est impossible d'y arriver dans un avenir prochain. Le régime protectionniste de la plupart des colonies s'y oppose. C'est à elles de tracer la voie en accordant un traitement de faveur aux importations anglaises. Le Canada est déjà entré dans cette voie; mais il devra faire beaucoup plus avant d'espérer que le Royaume-Uni réponde à cette avance par des faveurs réciproques: le tarif préférentiel adopté par le Canada en 1897 et considérablement accru en 1900 n'a pas donné les résultats qu'en espéraient les Anglais.
Comme il n'entre pas dans le cadre de cette étude de faire l'historique de cet aspect du problème impérialiste, je rappelle tout de suite que cette méconnaissance de la générosité canadienne dépita singulièrement nos représentants. Ils firent consigner dans le rapport de la Conférence un énorme tableau analytique des importations du Canada, démontrant l'influence du tarif de faveur sur le mouvement du commerce de la colonie (p. 83) ; et ils ripostèrent au déchiquetage que le ministre avait fait de leur oeuvre de prédilection par un mémoire dont la conclusion renferme une menace à peine déguisée :
"Les ministres canadiens désirent faire comprendre qu'ils ont " adopté cette politique avec le ferme espoir et dans l'expectative que "Je principe du commerce préférentiel serait adopté plus généralement " par les colonies et que la mère patrie ferait bientôt l'application du "même principe en exemptant les produits des colonies de tout droit " de douanes. Si, après avoir tenté tous les efforts possibles pour ame- " ner un rajustement de la politique douanière de l'Empire, le gouvernement canadien constate que le principe du commerce préférentiel " n'est pas généralement acceptable aux colonies ou à la mère patrie, " alors le Canada sera libre d'agir comme i! jugera nécessaire de le "faire en présence de ces conditions" (p. 37-38).
Cette menace est restée vaine comme beaucoup d'autres professions de foi. Treize ans plus tard, le parti libéral reprochera au gouvernement conservateur de pécher contre la " dévotion " à l'Empire, parce qu'il osera augmenter les droits de douanes perçus sur les marchandises anglaises, même dans une proportion moindre que l'impôt prélevé sur les importations étrangères, afin de couvrir une partie des frais encourus par le Canada pour participer à la guerre d'Europe.
Défense navale Politique agressive
Naturellement, la première question débattue fut celle de la défense navale. Elle intéressait particulièrement les colonies australiennes, dont les ministres britanniques voulaient accroître les responsabilités afin de décharger d'autant le budget de la métropole.
L'Amirauté avait préparé pour la Conférence un mémoire sur "la "' puissance maritime et les principes qui s'y rattachent." La caractéristique de ce document, c'est l'affirmation que l'Empire britannique doit abandonner i'idée de défense et adopter une attitude hardiment agressive.
" Dans les observations qui précèdent ", — observations générales et nomenclature des éléments concrets de la puissance navale de l'Empire britannique — " le mot défense n'apparaît pas. Il est omis à dessein; car l'objet principal de la flotte britannique n'est pas de défen- " dre quoi que ce soit, mais d'attaquer les flottes de l'ennemi et d'assurer " par leur défaite la protection des possessions britanniques, de la ma- *' rine et du commerce [de l'Angleterre?]. Tel est l'objet ultime.
"L'usage du mot défense serait décevant (misleading) , car ce mot " comporte l'idée d'une chose à défendre, ce qui détournerait l'attention " vers la défense locale au lieu de la concentrer sur la puissance dont "l'attaque est appréhendée" (p. 55).
Il est impossible de marquer plus nettement l'évolution de la politique impériale. Sous l'empire du jingoïsme, l'antique notion que l'Angleterre ne doit songer qu'à Ja défense de ses possessions et de son commerce — notion souvent démentie d'ailleurs par les faits — a fait place à la politique d'agression inaugurée par la spoliation brutale des républiques sud-africaines.
Appelé à développer devant les membres de la Conférence les nouvelles doctrines de l'Amirauté, le ministre responsable, lord SELBORNE. reprend la thèse que M. Goschen avait soutenue à la Conférence de 1897. La tactique des forces navales de l'Empire doit être agressive. La vieiUe notion que ses flottes ont pour objet principal la défense " est tout-è-fait
"hérétique" "Il s'ensuit que si une distribution locale des forces
" de mer est possible et peut-être recommandable en temps de paix, il " doit exister, en temps de guerre, dans tout l'Empire, une autorité uni- " que qui exerce le pouvoir absolu et la seule responsabilité de comman- " der les vaisseaux et de les concentrer sur les points d'où ils peuvent " porter les coups les plus effectifs aux forces de l'ennemi. Tout par- " tage de cette responsabilité, tout amoindrissement de la puissance de " cette autorité centrale, tout risque d'hésitation ou de retard à opérer " la concentration des escadres à l'endroit où elles peuvent exercer " l'action la plus efficace, pourrait entraîner des conséquences désas- " treuses " (p. 15).
Jusqu'ici les colonies australasiennes ont seules contribué à la défense navale de l'Empire. (C'était juste; puisque, ainsi que je l'ai fait observer, la sécurité de leurs territoires dépend nécessairement de leur protection maritime). Mais — comme le Canada avec son tarif de faveur — elles devraient faire davantage; et les autres colonies devraient suivre leur exemple. " Je veux, dit-il, s'il m'est permis de me "servir de cette expression, accroître l'esprit maritime de l'Empire... " Je veux voir toutes les parties de l'Empire contribuer individuelle- " ment à la flotte." Quant à l'escadre australasienne, " elle devra être " disponible pour combattre les ennemis, les agresseurs de l'Empire, " dans toute partie des mers orientales où leurs vaisseaux pourraient se " trouver. Les mêmes principes pourraient s'appliquer à tout autre "groupe de colonies" (p. 15-16).
Cet appel direct et pressant fut suivi d'une série de conversations intimes entre le ministre et les représentants des diverses colonies.
Plus heureux que son prédécesseur, lord Selborne obtint des contributions annuelles de la plupart des colonies:
Terreneuve £ 3,000
Cap 50,000
Natal 35,000 Nouvelle-Zélande (au lieu de £20,000 précédemment) 40,000
Australie (au lieu de £126,000 précédemment) 200,000
Des colonies australiennes, le premier lord de l'Amirauté obtint une concession plus importante encore. Elles renoncèrent à la restriction qui interdisait aux escadres affectées à leur protection de sortir de leurs eaux territoriales. Il fut convenu que ces escadres évolueraient librement dans les eaux de l'Australie, de la Chine et des Indes orientales (p. 24). C'était déjà le principe des zones imposées au Canada en
Les ministres canadiens résistèrent crânement à la contagion de l'exemple. Us n'offrirent rien, ne promirent rien. Nous verrons dans un instant les motifs de leur refus.
Concentration des armées de VEmpire — French et Hutton
ILe problème de la défense territoriale occupa une place plus restreinte dans les délibérations de la Conférence. Les ministres anglais comprenaient qu'il ne fallait pas serrer la vis trop rapidement. L'Amirauté avait gagné un point important; ils savaient que tôt ou tard ils gagneraient tous les autres. C'est cette assurance du succès final, cette ténacité dans l'effort et cette continuité dans l'action qui font la force des hommes d'Etat britanniques en présence des politiciens coloniaux, pour qui les résultats immédiats et la possession actuelle et personnelle du pouvoir constituent la principale sinon l'unique préoccupation.
Le premier ministre de la Nouvelle-Zélande, M. SEDDON, avait consigné au programme une motion suggérant de constituer dans chacun des pays autonomes de i'Empire une force de réserve impériale destinée à servir à l'étranger (p. 27). Le ministre de la Guerre, M. St. John BRODRICK, s'appuya sur cette motion pour esquisser un projet plus avantageux pour l'Angleterre: l'uniformisation des milices coloniales, d'après le modèle anglais, et l'établissement de réserves coloniales pour le service de l'Empire. Comme son collègue de l'Amirauté, il insiste sur la nécessité d'opérer la concentration des forces et l'unité de commandement. Tout en complimentant les régiments coloniaux qui ont servi en Afrique, il déclare assez brutalement " qu'aucun général " habitué à commander des troupes régulières anglaises n'aurait voulu, " dans les conditions où se trouvaient un grand nombre de ces troupes " — volontaires anglais et coloniaux — " les lancer contre des armées "européennes" (p. 29). Il faut parer à ce danger pour l'avenir.
" Nous irions trop loin si nous demandions [aux colonies] une pro- " messe générale d'appui dans un danger qui ne s'est pas encore mani- " festé; mais j'ai la très ferme conviction qu'en cas de danger, si les
" colonies consentaient à venir en aide à la mère patrie, elles seraient " en condition de Je faire en envoyant des troupes, en nombre modéré " peut-être, qui pourraient être mises en ligne avec nos troupes régu- " lières contre une armée européenne." Il n'est pas question pour le moment d'appeler les colonies à participer à une guerre européenne. Mais elles pourraient avoir l'occasion de prêter main-forte à l'Angleterre pour appuyer l'alliance japonaise en Chine, ou pour réprimer une insurrection aux Indes. Il est donc nécessaire de préparer les troupes coloniales en prévision de ces éventualités — (p. 30).
N'est-ce pas déjà la base de l'organisation qui permettra à l'Angleterre d'arracher aux colonies 500,000 soldats pour sa guerre contre l'Allemagne?
A l'appui de leurs demandes, les ministres britanniques soumettent à la Conférence plusieurs mémoires et rapports préparés ou recueillis par le Colonial Defence Committee.
De ces rapports, le premier en date — et peut-être le plus intéressant par sa franchise et sa concision, — c'est celui du général FRENCH, commandant des milices de la Nouvelle Galles du Sud, aujourd'hui généralissime des forces britanniques en France.
" La guerre actuelle en Afrique méridionale ", écrit-il de Sydney, le 8 mai 1900, " a démontré cette vérité de fait: la défense de l'Empire "britannique n'est plus un problème dont la solution entière dépendra " à l'avenir du peuple des Iles Britanniques. Les communautés de lan- " gue anglaise dans tout l'Empire sont disposées à assumer leur part de '' sa défense et à fournir les hommes et peut-être l'argent que réclame " cette défense.
Les communautés de langue anglaise: n'est-ce pas la preuve que l'impérialisme anglais est essentiellement une question de race? Alors, pourquoi faire un crime aux Canadiens-français de leur peu d'enthousiasme pour cette concentration des forces morales et matérielles de l'Empire britannique?
" J'ai douze années d'expérience au Canada et autant en Australie, "presque exclusivement avec les milices coloniales; et je voudrais bien "faire comprendre deux points: 1° il est inutile d'espérer ou de pré- " voir qu'une force considérable de troupes impériales, payées d'après " le tarif de la solde impériale, puisse être recrutée dans ces colonies " pour faire ie service de garnison ou tout autre service en temps de " paix; 2° il est également certain qu'en temps de guerre, on peut y en- " rôler des milliers d'hommes qui s'engageront, pour la durée de la " guerre, moyennant une solde convenable.
" A mon avis, le vrai moyen d'aider la vieille Angleterre à garder son " drapeau flottant sur tous les pays de l'Empire est de former des réser- " ves de guerre aux colonies. Pour cela, il faut tenir compte des condi- " tions particulières de guerre. Ainsi, le Canada, avec ses 75,000 marins " et pêcheurs du littoral de l'Atlantique, devrait fournir à la flotte une " réserve considérable de guerre. Il le ferait probablement si l'Ami- " rauté, au lieu de préparer des règlements rigides applicables à la " Grande-Bretagne, savait comprendre que le temps le plus propice pour
" discipliner ces pêcheurs serait l'époque de l'année où ils ne peuvent "pas exercer leur métier habituel "
Il mentionne ensuite les forces de combat qu'il serait facile d'organiser en Australie; et il conclut:
" Mon expérience acquise par un contact d'un quart de siècle avec " les forces coloniales m'amène à la conclusion irréductible que si un * projet de cette nature est exécutable, il en résultera des avantages réci- " proques pour les colonies et pour l'Angleterre, et le grand Empire où " nous vivons et auquel nous devons tous nos efforts en profitera.
" C'est maintenant qu'il faut agir. Si nous attendons la vague froide " (the cold fit), la progression [du projet] deviendra peut-être impossi- " ble" (p. 62-63).
Un autre rapport non moins intéressant par le fond et par l'inspiration, mais plus diffus, c'est celui du général HUTTON, ancien commandant de la milice canadienne, placé à la tète des forces du nouveau Commonwealth d'Australie. Ce rapport est daté de Melbourne, le 7 avril 1902. Il serait trop long à analyser. Je me borne à indiquer la trace de la pensée qui, depuis la guerre d'Afrique, tend à remplacer, dans l'esprit des autorités politiques et militaires de la Grande-Bretagne, l'ancienne notion de la défense de l'Empire.
"Les principes qui gouvernent la défense ne se limitent pas à une " simple passivité. L'histoire a démontré que la défense la plus sûre et " la plus efficace est une vigoureuse offensive. Ce sont des opérations " militaires poussées contre les armées ennemies et poursuivies en de- " hors du territoire britannique qui ont assuré dans le passé la défense "victorieuse d'une île comme la Grande-Bretagne.... Le même prin-
" cipe s'applique dans une large mesure à la défense de l'Australie "
"On peut donc considérer que deux facteurs devront gouverner " l'organisation et l'administration futures des forces militaires du Com- "monwealth: — (a) la défense du territoire australien; (b) la défense " des intérêts australiens partout où ils peuvent être menacés.
" (b) 'Pour la défense des intérêts de l'Australie, partout où ils " peuvent être menacés ', il est évident que !e premier élément essentiel " est la suprématie maritime garantie par la Marine Royale, et le second, " la possession d'une armée de campagne capable d'entreprendre des " opérations militaires dans toute partie du monde où l'Australie pour- " rait désirer l'employer" — (p. 66).
" Qu'il s'agisse d'opérations de défense ou d'attaque, le succès, dans " les guerres modernes, ne peut être assuré que par une organisation "lente et méthodique en temps de paix. L'histoire et les événements " contemporains prouvent également que des hommes simplement armés, " queîque braves qu'ils soient, tout doués qu'ils puissent être des qualités " du soldat, sont impuissants à vaincre et même à combattre longtemps " une armée perfectionnée en temps de paix par une organisation mé- " thodique, mûrie par une préparation scientifique et pourvue des armes "et des munitions les plus modernes" — (p. 68).
iLes chefs de l'armée anglaise, qui préméditaient ou prévoyaient déjà une guerre avec l'Allemagne, auraient pu faire leur profit de cette observation judicieuse.
Parmi les documents soumis à ia Conférence se trouve le mémoire que le War Office avait fait préparer, l'année précédente, par le colonel ALTHAM, sur "l'organisation des troupes coloniales pour le service impérial". De ce document, en date du 25 novembre 1901, j'ai cité les parties qui confirment la doctrine de l'autonomie militaire des colonies (1). Ainsi que je l'ai noté, cet officier distingué ne peut s'empêcher de signaler le danger qu'il y aurait à méconnaître les exigences de la situation particulière de chaque colonie, du Canada surtout, à cause de son voisinage avec les Etats-Unis. Néanmoins, pour obéir aux instructions qu'il a reçues, il recherche loyalement les méthodes qui permettraient d'utiliser les troupes coloniales dans toute guerre que l'Angleterre voudrait entreprendre.
Comme le général French et le générai Hutton, il juge que cette coopération comporte "deux conditions essentielles": —
" 1. — L'autorité suprême, responsable de la défense de l'Empire, " devrait pouvoir connaître avec certitude l'effectif déterminé des régi- " ments coloniaux utilisables pour les opérations d'attaque ou de défense " dans toute partie du monde, à compter du moment où les flottes de " Sa Majesté seront suffisamment maîtresses des mers pour lui permettre "de transporter ces troupes [d'un continent à l'autre].
" 2. — Ces régiments devront être entraînés et équipés de manière à " être efficaces" — (p. 48).
Il suggère, comme début, l'organisation aux colonies d'un noyau d'armée impériale de 16,500 hommes, ainsi répartis: Australie, 9,000; Nouvelle-Zélande, 4,500; Canada, 3,000. Le nombre attribué à l'Afrique- Sud n'est pas déterminé. Il faut attendre la pacification du pays et la réorganisation de son gouvernement civil — (p. 51-52).
C'est chiffres paraîtront modestes comparés aux enrôlements de la guerre actuelle. C'est le contraste prévu par le général French, entre l'effort possible des colonies en temps de paix et ce que l'Angleterre peut leur arracher sous le coup de l'émotion causée par une guerre soudaine. Quant à l'exiguité du chiffre attribué au Canada: — un tiers du nombre suggéré pour l'Australie, dont la population est très inférieure à celle de la Confédération canadienne, — le général French s'en est expliqué dans la partie de son rapport cité précédemment. Il juge que le voisinage immédiat des Etats-Unis interdit au Canada, dans l'intérêt même de l'Empire, de faire des efforts trop considérables en dehors de son territoire — (p. 51).
Après avoir réuni ces pièces, le Colonial Defence Committee les transmet à la Conférence avec un mémoire qui n'est que le résumé de îa thèse et des prétentions impérialistes. Ce mémoire, en date du 13 juin 1902, est rédigé par son secrétaire, le major CLAUSON. Le rédacteur de cette pièce se base sur le projet de résolution présenté à la Conférence par le premier ministre de la Nouvelle-Zélande. Naturellement, ce projet rencontre toute l'approbation du comité:
(1) Voir pages 81 et 82.
" 2. — Aucune autre puissance européenne que la Grande-Bretagne " n'est en mesure de tirer des secours armés de vastes communautés de " sujets blancs en dehors de l'Europe. L'intervention de forces d'expé- " dition dont les ports australasiens et canadiens constitueraient les "bases [de recrutement et de ravitaillement], pourrait être d'une " grande importance durant les phases initiales d'une guerre. Mais pour "effectuer une combinaison efficace des opérations de ces diverses " forces d'expédition, i7 est essentiel d'assurer la coopération de toutes " ces forces et i'efficacité entière de chacune d'entre elles pour les services qu'on attendrait d'elles — (p. 44).
"4. — Il est parfaitement compris que les arrangements qui auront " pour objet de coaliser l'action militaire de tous les pays de l'Empire " aux périodes de danger grave dépendent nécessairement de la coopè- " ration volontaire des colonies autonomes. Dans une telle éventualité, " il sera essentiel, pour assurer le succès, que les forces militaires de " l'Empire, dirigées contre l'ennemi, soient organisées d'après un plan " unique et général, et que le commandement suprême de ces forces re- " pose sur une autorité unique et centrale" — (p. 45).
C'est, on le voit, la définition anticipée du principe qui s'applique aujourd'hui dans toute son ampleur à l'organisation des forces coloniales mises au service de la Grande-Bretagne dans la guerre actuelle.
"Pour ces motifs, le comité de la défense coloniale espère ferme- " ment que les grandes colonies autonomes seront en mesure de donner " quelque assurance précise sur la force des contingents qu'elles pour- " raient mettre à la disposition du gouvernement de Sa Majesté pour le " service extra colonial, en cas de guerre avec une puissance euro- " péenne " — (. 45).
C'est armé de ces pièces que M. BRODRICK, soutenu par M. Chamberlain, pousse sa pointe.
Le résumé très succinct des délibérations accuse " une grande " divergence de vues. Les représentants du Cap et de Natal étaient dis- " posés à entrer dans les vues de M. Seddon et du ministre de la Guerre, " et à constituer un corps spécial de troupes destinées au service impé- " rial." — Littéralement, "marquées à l'oreille" (ear marked) comme des moutons. — " Les représentants du Canada et de l'Australie exprimèrent l'opinion que la meilleure ligne de conduite à suivre est de s'effor- " cer d'améliorer les méthodes d'entraînement de l'ensemble de leurs " troupes, d'organiser les services auxiliaires et l'équipement nécessaire à " la mobilisation d'une armée de campagne, laissant à chaque colonie, " lorsque la nécessité s'imposera, de déterminer de quelle manière et à "quel degré elle portera secours [à la mère-patrie]. Le sentiment im- " périal croît constamment aux colonies, et leur attitude dans la der- " nière guerre ne permet pas de douter qu'elles s'empresseront d'accor- " der une aide efficace et de faire de leur mieux, selon leurs ressources, " dans toute éventualité.
" L'établissement d'une force spéciale, organisée pour le service " général de l'Empire et pratiquement sous l'autorité absolue du gouvernement impérial, suggère une objection de principe: il constitue-
" rait une dérogation aux pouvoirs autonomes dont jouissent les colo- " nies ; il tendrait à entraver l'amélioration générale de l'entraînement ** et de l'organisation de leurs forces de défense et, conséquemment, leur "aptitude à rendre des services efficaces en cas de besoin" — (p. 32).
Ferme résistance des ministres canadiens
Les MINISTRES CANADIENS ne se bornèrent pas à faire consigner au procès-verbal cette trace de leur opposition. Ils rédigèrent un mémoire particulier, dans lequel ils formulèrent leurs objections aux projets suggérés par lord Selborne et M. Brodrick. De ce document, dont le texte est reproduit tout entier à la fin de ce volume (1), je me borne à transcrire ici, en les traduisant, le premier paragraphe et les conclusions :
"Les ministres canadiens regrettent qu'il leur ait été impossible de " donner ileur assentiment aux projets suggérés par lord Selborne con- " cernant la flotte et par M. St. John Brodrick relativement à l'armée. 4,i^es ministres désirent signaler le fait que leurs objections ne tiennent " pas tant à la dépense qui en résulterait qu'à leur conviction que " l'acceptation de ces projets constituerait une atteinte grave au prin- " cipe de l'autonomie coloniale. Le Canada apprécie hautement la " mesure d'indépendance locale que les autorités impériales lui ont " accordée graduellement. Cette indépendance a produit des résultats "fort avantageux: elle a assuré le progrès matériel du pays; elle a for- " tifié les liens qui l'unissent à la mère patrie. Pour ces motifs, les mi- " nistres canadiens sont forcés de refuser leur assentiment aux propo- " sitions de d'Amirauté et du War Office. Néanmoins, ils ont pleine- " ment conscience du devoir qui s'impose au Canada, à mesure qu'il " progresse en population et en richesses, de faire des sacrifices plus "considérables afin d'organiser la défense nationale (self-defence) , de- ** voir qui incombe à tout pays.
"Jusqu'ici le Canada a restreint son budget aux exigences de la " défense territoriale. Le gouvernement est prêt à s'occuper aussi de "l'aspect naval de la défense. Il se trouve sur les côtes du Canada un " grand nombre d'hommes admirablement aptes à former une réserve "navale; c'est l'espoir des ministres qu'ils pourront élaborer, dans un " avenir prochain, un plan qui permettra d'entraîner ces hommes et de " les rendre capables de servir à la défense en cas de besoin."
C'est ia reprise du projet dont sir Alexander Campbell, à la Conférence de 1887, avait raconté le lamentable échec.
" En conclusion, les ministres répètent que, bien que le gouverne- " ment canadien soit forcé de repousser les mesures suggérées, ils recon- " naissent entièrement le devoir du Canada de pourvoir aux besoins de " la défense en proportion de la croissance, de la population et de la ri- " chesse du pays. Us sont disposés à répartir le budget de la défense " de manière à soulager les contribuables de la mère patrie de quelques- -uns des fardeaux qu'ils portent aujourd'hui. Ils ont le plus vif désir ■ d'exécuter leur plan de défense avec la collaboration des autorités
(1) Pièce justificative 64.
•• impériales et selon les conseils d'officiers impériaux d'expérience, " sans toutefois s'écarter du principe de l'autonomie locale qui a cons- " litué dans le passé un facteur si considérable dans le développement " de l'unité de l'Empire " — (p. 73 et 74).
Avant de clore ses délibérations, la Conférence décide à l'unanimité qu'elle devrait se réunir, " autant que possible, i\ des intervalles ne dé- " passant pas quatre ans, afin de permettre au secrétaire d'Etat pour les " Colonies et aux premiers-ministres des colonies autonomes de discuter "et d'étudier les questions d'intérêt commun à la mère patrie et aux " possessions d'outremer de Sa Majesté " — (p. 34).
*' Commerce préférentiel" Embargo sur les bestiaux canadiens
A la même séance de clôture, la Conférence exprime officiellement ses vues sur les relations commerciales. Elle approuve ** le principe du commerce préférentiel entre le Royaume-Uni et les possessions d'outremer"; elle reconnaît qu'à l'heure actuelle le commerce libre [free trade] entre ces pays est "impraticable". Elle exprime le voeu que toutes les colonies accordent " un traitement de faveur substantielle aux produits naturels et industriels du Royaume-Uni." En retour, "les pre- " miers ministres des colonies pressent respectueusement le gouverne- " ment de Sa Majesté [de reconnaître] l'opportunité d'accorder un trai- " tement de faveur, [à leur entrée] dans le Royaume-Uni, aux produits " naturels et industriels des colonies, par l'exemption ou la réduction " des droits qui sont aujourd'hui imposés ou qui le seront à l'avenir" — (p. 36).
Les délégués du Canada avaient tenté de saisir la Conférence de la question vexatoire de l'embargo sur les bestiaux canadiens importés en Angleterre. Les ministres de l'Empire n'ont pas jugé que cette question "offre un intérêt général suffisant pour être traitée par la Conférence; " des arrangements ont été faits pour qu'elle soit discutée privément "avec le président du bureau de l'Agriculture" — (p. 41).
Inutile d'ajouter que les autorités impériales n'ont absolument rien fait, ni en 1902, ni depuis, pour donner satisfaction au Canada sur ce point.
M. Laurier justifie sa résistance à V impérialisme militaire
A l'ouverture de la session qui suivit la Conférence, M. LAURIER profita du débat sur l'Adresse pour rendre compte des résultats du Congrès de l'Empire. Il maintint et justifia hautement son attitude sur la question militaire . Après une brève analyse de la thèse des impérialistes anglais et des invites aux colonies formulées par lord Seiborne et M. Rrodrick, il ajoutait:
" Dans notre pays même, je ne l'ignore pas, il y a des gens qui, sous " prétexte que le Canada est une partie intégrante de l'Empire, préten- " dent que nous devrions assumer notre part de la dépense colossale " qu'entraîne l'entretien des forces militaires indispensables au main- " tien de la suprématie de l'Angleterre. Ce raisonnement, dont je ne " puis saisir la puissance, impliquerait que la Grande-Bretagne et le " Canada se trouvent sur un pied d'égalité, quand on sait qu'il n'en est
"rien. L'Angleterre a des pouvoirs qui nous manquent; pour n'en " mentionner qu'un seul, elle a celui de conclure des traités, et nous ne "l'avons pas. Les pouvoirs n'étant pas également étendus, les obliga- " fions ne sauraient l'être davantage. Ce raisonnement signifierait que " les intérêts du Canada et de la mère patrie sont en tous points identi- " ques; mais l'expérience est là pour démontrer qu'il n'en est pas ainsi. " Il arrive souvent que ces intérêts sont diamétralement opposés; la " preuve s'en trouve dans le fait que de toutes les nations autonomes qui " composent l'Empire, il n'en est pas deux qui aient adopté la même " politique fiscale. Ce raisonnement ferait encore supposer que la "Grande-Bretagne et le Canada sont dans un même état de développe- " ment; or, M. l'Orateur, nous savons trop bien que notre pays est soumis " à des obligations qu'on ne connaît pas dans la mère patrie. Notre " situation géographique, l'immense étendue de notre pays et le peu de " densité de notre population nous imposent des devoirs, nous créent " des difficultés, nous obligent à faire des travaux qui, en Angleterre, "incombent à l'initiative privée (1)."
La fin de non-recevoir que le premier ministre el ses collègues avaient opposée aux tentatives insidieuses des autorités impériales exaspérait les impérialistes canadiens. D'autre part, le leader de l'Opposition, M. BORDEN, et M. MONK, député de Jacques-Cartier, avaient déploré la nullité des résultats obtenus sur la question du ' commerce préférentiel '. Il n'est peut-être pas sans intérêt de rappeler que je pris la défense du ministère et que j'approuvai entièrement l'attitude du premier ministre sur la question de la défense.
"Cette réunion, disais-je, a dissipé les nuages trompeurs que la " conférence de 1897 et la guerre sud-africaine avaient amoncelés. Les " représentants des colonies ont pu constater que, dans l'esprit de M. " Chamberlain et de ses acolytes, le seul impérialisme réalisable consiste " à mettre à la charge des colonies une partie du budget de l'armée et " de la marine anglaises et à leur offrir en compensation quelques éloges "stériles. De leur côté, les hommes d'Etat de la Grande-Bretagne ont " dû forcément se rendre compte que le Canada et les autres colonies "britanniques avaient traversé cette période, sur laquelle je ne veux "pas revenir, où le sentiment public, soulevé par les discours échevelés " des politiciens, atteignait son plus haut degré d'exaltation. A cette " époque, !e peuple et le parlement d'Angleterre avaient pu croire que " nous étions prêts à laisser amoindrir nos libertés et notre autonomie, " et même le respect que nous devons à notre passé et à notre avenir ; " mais ces illusions se sont évanouies, grâce à l'attitude ferme, discrète "et digne des délégués des colonies et particulièrement des représentants de l'Australie et du Canada" (77).
Cependant, d'accord avec M. Borden, je blâmais les délégués du Canada d'avoir consenti, avec les autres membres de la Conférence, à étendre le voile du secret sur leurs délibérations. Je marquais le contraste entre les lenteurs et les embarras que les autorités impériales met-
(1) "Débats de la Chambre de» Communes", 1903 (version française) col. 56. Le texte anglais de cette déclaration est reproduit à la pièce justificative 65. Les autres citations qui suivent sont également empruntées à la version française. Le chiffre de la colonne est indiqué après chaque citation.
taient en travers de l'union commerciale et politique des pays de l'Empire et l'empressement qu'elles apportaient à suggérer les contributions des colonies " à l'armée et à la marine de !a Grande-Bretagne ". Après avoir cité la principale partie du mémoire du 11 août 1902, dans lequel les délégués canadiens avaient motivé leur opposition aux projets de lord Selborne et de M. Brodrick, j'ajoutais:
" A ceci, aucun Canadien ne saurait trouver à redire. Quant à moi, " aussi longtemps que le ministère restera dans les bornes qu'il s'est " ainsi tracées, je l'appuierai sans réserve."
Mais je ne pouvais me décider à partager l'aveugle confiance des libéraux, des Canadiens-français surtout, qui clamaient plus haut que jamais: 'L'impérialisme est mort; ;Laurier a vaincu Chamberlain.'
" Tout danger n'est pas écarté, disais-je; M. Chamberlain n'est pas " homme à céder à cause d'un premier échec et à renoncer aux projets * qui lui tiennent tant à coeur" (79).
Je signalais le voyage du ministre des Colonies en Afrique-Sud et la persistance de ses appels aux ' nations-soeurs '. Je citais les passages les plus décisifs des mémoires du colonel Altham et du général French. Je dénonçais la propagande de la Ligue Navale Britannique, qui venait de s'impdanter au Canada et d'enrôler plusieurs des ministres. Puis, je résumais les motifs qui inspiraient les impérialistes anglais et leur interdiraient certainement de se laisser rebuter par l'attitude récalcitrante des délégués canadiens à Londres.
" Je pourrais résumer toute cette politique de défense impériale en " m'appuyant sur l'opinion que lord Bosebery exprimait, il y a environ " neuf ans, au sujet du mouvement impérialiste, lorsqu'il abandonna la " direction du parti libéra! et avant qu'il fût devenu lui-même l'un des " prophètes de l'impérialisme. Le gouvernement britannique a triplé " l'étendue de l'Empire et accru énormément le fardeau que la défense " de cet immense territoire impose au peuple de la Grande-Bretagne. " Les grands propriétaires anglais s'obstinent à conserver le régime " agraire le plus arriéré, le plus stupide, de tous les pays civilisés. Les "régions agricoles du royaume se sont dépeuplées, déversant aux colo- " nies la partie la plus robuste et la plus intelligente de leur population; " et le reste se partage entre les artisans de métier et les désoeuvrés qui " remplissent les bouges des grandes cités. Les artisans et les fermiers "ne veulent plus servir à l'armée ni s'engager dans la marine; c'est " donc aux bouges que les autorités militaires doivent demander leurs " recrues; et les politiciens sont effrayés à l'idée d'adopter le régime " de la conscription, le seul possible pour un peuple saisi d'ambition " impériale, assoiffé de conquêtes et d'expansion. Et alors, à cause de " l'indifférence ou de l'incapacité du peuple anglais, à cause de la pusil- " lanimité des politiciens anglais, nous, les pionniers des colonies, nous " qui avons encore tant de sacrifices à accomplir pour faire fructifier " le sol national et contribuer à la gloire véritable de l'Empire, il nous " faudrait expier les fautes de l'Angleterre et nous saigner à blanc pour " exécuter les devoirs que le peuple anglais ne veut pas ou ne peut pas "accomplir" (82).
Je pressais ensuite les ministres canadiens de profiter de la réaction contre l'impérialisme au Canada pour revenir aux saines traditions nationalistes; et je concluais:
" En somme, le résultat de la conférence impériale et l'attitude de "nos délégués me paraissent tout à fait satisfaisants. Cette attitude a "pu déplaire en certains quartiers, mais la très grande majorité du " peuple décidera que nos représentants ont accompli leur devoir d'hom- " mes. d'Etat canadiens et de citoyens britanniques. Nous pouvons dif- " férer d'opinion sur plusieurs aspects du problème impérialiste; la " guerre sud-africaine a pu créer entre nous d'amers dissentiments ; " mais ces jours de discorde sont passés. Ainsi que le disait l'honorable "député de Haldimand (M. Thompson), la paix est faite en Afrique; et " je suis heureux que cette paix se soit conclue sur des bases acceptables. "S'il m'est permis d'exprimer un sentiment tout à fait personnel, je " souhaite ardemment que ia paix règne également au Canada. Quelles " que soient nos théories particulières sur l'impérialisme, nous devrions " tous nous rencontrer sur un terrain commun et nous entendre pour "adopter une seule politique, qui préfère nos intérêts à ceux de toute " autre partie de l'Empire, et même aux intérêts de la Grande-Bretagne (89).
" J'espère que ce sentiment canadien va maintenant dominer les " deux partis, et que le seul but de notre action politique, qu'il s'agisse " de notre organisation constitutionnelle, de notre régime militaire ou " de nos lois économiques, sera de veiller avant tout à !a sauvegarde des "intérêts canadiens" (90).
Ces citations démontrent que mon opposition n'était ni aveugle ni opiniâtre. Depuis la guerre d'Afrique jusqu'à la guerre actuelle, les nationalistes, les vrais, ont soutenu ou combattu l'un et l'autre partis, selon qu'ils sont restés fidèles aux principes du nationalisme ou qu'ils les ont trahis.
Les événements ne tardèrent pas à démontrer que je n'avais pas tort de redouter une nouvelle poussée de l'impérialisme, — ou plutôt, de croire que le mouvement impérialiste tenait à des causes trop profondes et trop générales pour être longtemps ou sérieusement entravé par la résistance, passagère du reste, de M. Laurier et des libéraux canadiens.
Reprise de la propagande impérialiste Congrès des Chambres de Commerce de l'Empire
Dès le mois d'août 1903, les Chambres de Commerce de l'Empire s'assemblaient en congrès à Montréal. C'était la cinquième réunion de ce genre. Naturellement, les propagandistes de l'impérialisme n'avaient eu garde de négliger cette occasion de pousser leurs affaires. Le Congrès n'était censé s'occuper que de questions de finances ou de commerce. Les impérialistes trouvèrent moyen de l'entraîner, dès sa première séance, sur le terrain militaire. Ils eurent l'habileté de faire donner tout d'abord les délégués du Canada et de les compromettre en leur faisant proposer un voeu qui contredisait carrément l'attitude prise par le premier ministre et ses collègues à la Conférence de Londres. Ce
voeu, présenté par M. Geo. E. DRUMMOND, premier vice-président du Board of Trade de Montréal, était formulé dans les termes suivants:
" Ce Congrès pose en principe que c'est le devoir des colonies " autonomes de participer au coût de la défense de l'Empire."
Les représentants de la Chambre de Commerce de Montréal, MM. Damase MASSON et H.-A.-A. BRAULT proposèrent en amendement:
— " Que les «olonies ayant en toute occasion accompli volontaire- " ment leur devoir envers l'Empire, ce Congrès est d'opinion qu'en em- " ployant leurs revenus à développer leurs propres ressources, à accroî- " tre leur population et à pourvoir à leur propre défense, [les colonies] " contribuent librement et de la manière la plus efficace à la puissance " et au prestige de l'Empire.
"Les colonies réclament donc le privilège de réserver leur propre " initiative quant à la nature et au mode de secours qu'elles pourront "consentir à offrir à l'avenir à l'Empire britannique."
La première partie de ce voeu était irréprochable: c'était l'affirmation précise et complète des principes posés par Macdonald, Cartier et Campbell, acceptés depuis quarante ans comme la base du droit public des colonies en cette matière, et réitérés par M. Laurier à Londres, en 1902. Le second alinéa était de trop: il portait la marque du pied de bouc impérialiste et invitait ouvertement à la compromission. Elle ne se fit pas attendre. Le pius ardent et peut-être le plus sincère des impérialistes canadiens, le coîonel DENISON, de Toronto, suggéra de combiner les deux propositions dans la motion suivante:
" Ce Congrès pose en principe" que c'est le devoir des colonies auto- " nomes de participer au coût de la défense de l'Empire; — mais les " colonies réclament le privilège de réserver leur propre initiative quant "à la nature du secours qu'elles consentent à offrir" (1).
Ce texte, on le voit, excluait totalement la proposition principale du voeu de la Chambre de Commerce de Montréal, — celle-là même qui restreignait la responsabilité du Canada à la défense nationale. Il utilisait fort habilement ia proposition secondaire et la subordonnait au principe de l'obligation du Canada " de participer au coût de la défense de l'Empire ".
M. Masson eut la faiblesse d'appuyer la motion Denison, qui fut déclarée adoptée unanimement.
M . Rodolphe Lemieux, nationaliste
La jeune Ligue Nationaliste venait de naître. Elle inaugura son existence éphémère par la convocation d'une réunion publique, au Théâtre National, afin de protester contre l'attitude du Congrès. Elle invita à porter la parole, entre autres, M. Rodolphe Lemieux, député de Gaspé, et M. Chauvin, député de Terrebonne.
M. LEMIEUX, empêché de venir, s'excusa dans une lettre longuement motivée qu'il me remit à Ottawa, avec prière de la lire à la réunion. En voici !e texte:
(1)) "The Fifth Congres* of the Chambers of Commerce of the Empire"— Officiai Report— p. 14, 1!), 22.
"Chambre des Communes, Ottawa, ce 4 août 1903.
" Monsieur Henri Bourassa, " Député de Labelle.
" Mon cher collègue : —
"J'aurais vivement désiré assister à l'assemblée de dimanche soir, " afin de protester avec vous contre la résolution intempestive adoptée " ces jours derniers par le Congrès des Chambres de Commerce. Des 14 raisons d'une nature toute personnelle m'empêchent d'être présent.
" Permettez-moi d'exprimer mon étonnement de ce que les délégués " des Chambres de Commerce du Canada, et de la province de Québec " en particulier, aient cru devoir appuyer une résolution qui affirme "un principe absolument faux, à savoir: l'obligation pour les Colonies " de participer à la défense de l'Empire.
" Inutile de vous dire que les Canadiens ne sauraient être liés par " cette déclaration. — En vertu de quel traité voudrait-on ajouter aux " droits et aux devoirs respectifs de l'Empire et des Colonies? Quel " mandat les délégués de nos Chambres de Commerce ont-ils reçu pour "engager de cette façon l'avenir du pays?
"Le Parlement Canadien a seul le droit d'assumer une tette respon- ' sabilité, et je n'hésite pas à dire que la résolution Drummond n'expri- " me aucunement le voeu de l'opinion calme et réfléchie du peuple u canadien.
" Au contraire, c'est l'attitude si virile prise l'an dernier lors de la " conférence intercoloniale, par !e Premier Ministre du Canada, qui ré- " pond au sentiment populaire.
" Vous vous rappelez avec quel enthousiasme fut accueilli le discours " du Premier Ministre, prononcé le 12 mai 1902, à la Chambre des Com- " munes. Certains esprits exagérés voulaient depuis longtemps que " notre pays se lançât à l'aventure dans toutes les guerres de l'Empire. " Sir Wilfrid Laurier fit une déclaration qui eut beaucoup de retentis- " sèment et qui, à mes yeux, et en dépit de la résolution Drummond, " doit, en autant que èe Canada est concerné, mettre fin pour toujours au "militarisme. — Voici en quels termes s'exprimait le Premier Ministre:
Ici, M. Lemieux cite le passage le plus caractéristique des déclarations de M. Laurier, prononcées à la Chambre, le 12 mai 1902, — celui où le premier ministre professe solennellement sa détermination de ne pas "plonger îe Canada dans le gouffre du militarisme" (1). Couvert par cette parole auguste, le député de Gaspé termine sa lettre par cette adhésion sans réserve aux protestations de la Ligue Nationaliste:
" Voilà, mon cher collègue, les sentiments qui animent les vrais "Canadiens, et il est regrettable que les délégués des Chambres de Com- " merce se soient inspirés ailleurs.
"J'ai l'honneur d'être,
" Votre bien dévoué,