RODOLPHE LEMIEUX
<1) Voir page 141.
Il m'a semblé utile de reproduire cette expression d'opinion de J'un des futurs apôtres de la "dévotion à l'Empire" : elle marque la température exacte, à cette heure, du parti libéral. M. Lemieux n'avait pas encore atteint le degré de courtisanerie où il est arrivé depuis ; mais il était déjà trop soigneux de sa popularité et de ses chances d'avancement pour courir le risque de se mettre mal en point dans l'esprit des chefs de son parti, de M. Laurier en particulier. On peut être assuré qu'avant de me remettre cette lettre, il l'avait soumise à Yapprobatur du premier ministre . Six mois plus tard, il devenait Solliciteur-général. Au même moment, M. BRODEUR entrait dans le cabinet comme ministre du Revenu de l'Intérieur. Il avait été l'un des plus ardents, en 1896, à mener une campagne furibonde contre les tendances militaristes et impérialistes que les libéraux dénonçaient alors chez les chefs du parti conservateur. Cette campagne, il l'avait poursuivie à la tribune et dans les colonnes du Soir, organe éphémère du parti libéral à Montréal, dont le futur collègue de M. Laurier était le directeur de fait. C'est à la même époque que le Soleil, de Québec, dévoilait les projets ténébreux des torys qui, paraît-il, préméditaient déjà d'envoyer "nos enfants en Afrique, d'où ils ne reviendront jamais." "Pourquoi se battre pour l'Angleterre?" demandaient les chefs et les organes du parti libéral (1). Ces prédictions s'étaient réalisées, en 1899, par le fait d'un gouvernement libéral. Mais M. Brodeur, vice-président de la Chambre lors de l'expédition d'Afrique, n'avait joué qu'un rôle passif dans cette première crise impérialiste de son parti. Il entrait donc dans le gouvernement avec tout son bagage de déclarations nationalistes, antibritanniques même, de 1896; et M. Laurier et ses collègues l'acceptaient ainsi — tout comme, en 1914, les ministres conservateurs, piliers de l'Empire, n'ont éprouvé aucun scrupule à recevoir dans leurs bras M. Blondin, qui avait si bien déchiré le drapeau britannique à Drummond-Arthabaska.
Ces menus faits nous éclairent suffisamment sur le degré de sincérité et de constance des politiciens de tout acabit.
Révision de la loi de la Milice — Destitution de lord Dundonald
Durant toute la session de 1904, le parti libéral vogua en pleines eaux nationalistes. C'est à cette session que la loi de la Milice fut revisée et que sir Frederick Borden, ministre de la Milice et de la Défense, fit les déclarations que j'ai relatées dans la première partie de cette étude (2).
C'est en juin de la même année que le ministère destitua lord DUN- DONALD du commandement de la milice canadienne, "pour cause d'insubordination". Les torys firent grand tapage autour de cet incident. Quelques-uns des ministres et des députés libéraux de l'Ontario eurent un moment de frousse. Grâce à l'énergie de M. Fisher, le ministère tint bon. Je me rappelle comme d'hier le ton passionné avec lequel M.
(1) On trouvera à la pièce justificative 56, le texte de ce manifeste anti-militariste et presque antibritannique; aussi, les déclarations de quelques-uns des députés libéraux. Celles de M. BRUNEAU, député de Richelieu, aujourd'hui juge à la Cour Supérieure, sont particulièrement piquantes.
(2) Voir pages 86 à 89— aussi pièce justificative 67.
Fielding, ancien sécessionniste et futur impérialiste ardent, me disait, au beau milieu de la crise provoquée par cet incident: "We must teach those priggish Englishmen how to behave." Aux élections générales, en novembre 1904, le parti conservateur exploita tant et plus, dans les provinces anglaises, la destitution de lord Dundona!d. L'écrasement de ses candidats lui démontra que le sentiment populaire n'était pas au diapason des impérialistes.
C'est à cette même session de 1904 que sir Wilfrid Laurier, profitant de l'explosion de colère causée dans les provinces anglaises par la décision de lord Alverstone en faveur des prétentions américaines aux frontières de i'Alaska, déclara que le moment était venu pour le Canada de réclamer le droit de faire lui-même ses traités internationaux (1). Cette déclaration d'indépendance est restée vaine, comme la menace d'abroger ou de modifier radicalement le tarif de faveur.
En vérité, toutes les apparences semblaient indiquer que l'impérialisme était non seulement en baisse, au Canada, mais en pleine déroute. Les naïfs Canadiens en étaient persuadés. Même des étrangers avertis, comme M. André Siegfried par exemple, s'y laissaient prendre (2). Ils ne tenaient pas compte des causes profondes d'où partait la poussée impérialiste et de la puissance d'action de Chamberlain et de ses principaux acolytes.
Chamberlain et la réforme du tarif— Sa défaite, prélude du triomphe de Vimpérialisme militaire
Rebuté pour l'instant par l'opposition du Canada et de l'Australie à son rêve de coopération militaire des pays de l'Empire, Chamberlain se décida à porter son effort sur l'aile gauche: il entreprit la tâche herculéenne de convertir l'Angleterre au protectionnisme. A rencontre de Macdonaid, de Tupper, de Tilley et des autres créateurs du protectionnisme canadien, en 1876, il n'offrit pas son programme économique comme une mesure de "politique nationale" ', appelée à activer le commerce et l'industrie du Royaume Uni. Il savait trop bien que le commerce libre avait fait pour la Grande-Bretagne, dans les conditions géographiques et économiques où elle se trouve, ce que le régime protecteur a fait pour !a France, l'Allemagne, les Etats-Unis ou le Canada. Il plaça toute la question sur le terrain des intérêts impériaux. Tout en utilisant l'appui des rares partisans du protectionnisme en soi, il présenta l'imposition de droits de douanes sur les articles importés de l'étranger, avec dégrèvement en faveur des possessions britanniques d'outremer, comme une compensation minime à offrir aux colonies en échange de leurs contributions permanentes à la flotte et à l'armée britanniques et de leur participation générale et constante à toutes les les guerres de l'Angleterre.
Il s'efforça d'imposer son programme à ses collègues et au parti unioniste tout entier. 11 se heurta à la résistance irréductible de sir Michael Hicks-Reach, ancien chancelier de l'Echiquier, et des
(1) "Débats de la Chambre des Communes", 1904 (version française col. 74 à 76.
(2) "Le Canada et les deux Races", Paris, Armand Colin, 1906.
libre-échangistes du parti conservateur traditionnel. M. Balfour tenta de sauver la situation en adoptant une attitude flottante entre les Tariff lieformers et les Free Traders. Cette attitude de "juste milieu" lui joua le même tour qu'à sir Wilfrid Laurier, en 1911, sur la loi navale. Les fermes tenants des deux doctrines le lâchèrent. Comme- lord Morley et M. John Burns, en septembre dernier, le duc de Devonshire et les free traders rentrèrent sous leur tente. Chamberlain démissionna également; mais il eut soin, en partant, de conserver un pied dans la place en installant à l'Echiquier son fils, Austen Chamberlain. Puis il se jeta à corps perdu dans la lutte pour la réforme du tarif. Cette lutte, il la poursuivit en flanc du parti unioniste, un peu comme M. Monk et les nationalistes sincères ou fictifs livrèrent bataille ici, aux élections générales do 1911, en marge du parti conservateur.
Cette lutte aboutit, en décembre 1905, à la défaite des deux groupes du parti tory-unioniste. Le ministère Balfour fut renversé et les candidats de Chamberlain écrasés, sauf dans quelques rares régions où la concurrence croissante de l'industrie allemande ou américaine avait donné quelques points d'appui à la propagande protectionniste. Ces victoires isolées du protectionnisme national ne diminuaient en rien )a portée décisive de la déroute du protectionnisme impérial.
Pour le coup, croyait-on généralement, l'impérialisme était bien mort: la doctrine était rejetée d'emblée par le peuple du pays prépondérant de l'Empire, l'armée était anéantie, le chef décapité. Il ne restait plus que quelques "cerveaux brûlés", "rêveurs" et "maniaques" du nationalisme canadien, pour croire à un réveil possible de l'impérialisme. Les "sages" et les "pratiques" n'avaient cependant pas fait attention à une chose: c'est que le peuple anglais, en rejetant de la doctrine impérialiste tout ce qui comportait un sacrifice quelconque de sa part en faveur des colonies, n'avait pas laissé tomber dans l'ornière du chemin ni sur les rochers stériles les arguments de Chamberlain qui tendaient à démontrer l'importance croissante, la nécessité même, dans l'intérêt de l'Angleterre, de la contribution des colonies à la défense générale de l'Empire.
Les Anglais étaient bien décidés à ne rien faire pour les colonies, mais ils n'avaient aucune objection à tout prendre de ce qu'ils pourraient arracher à la jobarderie et à la vanité des coloniaux.
Bien ne se perd en Angleterre — je l'ai déjà rappelé, — rien surtout de ce qui profite à la puissance, à la richesse et à l'esprit de domination du peuple britannique. Les libéraux impérialistes se voyaient débarrassés du bagage encombrant qui avait entraîné la chute de Chamberlain : la réforme du tarif et la reconstruction du gouvernement de l'Empire, c'est-à-dire tout ce qui comportait des compensations et des sacrifices en faveur des colonies; mais ils avaient recueilli avec soin tous les arguments favorables à l'impérialisme militaire et les compromissions, en paroles ou en actes, que Chamberlain avait réussi, durant les dix années de son règne, à arracher à la faiblesse, à la complaisance ou à la vénalité des politiciens des colonies. C'est sur ce terrain rétréci mais infiniment plus profitable pour l'Angleterre qu'ils placèrent désormais la lutte contre les libertés coloniales.
Conférence de 1907
Ce programme s'esquissa dès la quatrième Conférence coloniale, lenue à Londres en 1907.
Si l'on s'était conformé au voeu adopté en 1902, ce quatrième congrès de l'Empire aurait dû se réunir en 1906. Le 20 avril 1905, M. LYT- TELTQN, successeur de M. Chamberlain au ministère des Colonies, écrit une longue dépêche à ce sujet aux gouverneurs des colonies autonomes (1). Il relate succinctement les résultats des trois conférences précédentes: 1887 — 1897 — 1902.
" 11. — L'on observera, ajoute-t-il, que ces conférences ont pris, à " chaque étape, une forme plus définie et un état plus marqué de conti- " nuité. Leur constitution a perdu le caractère vague de la réunion de " 1887. Les conférences se composent maintenant des premiers minis- "tres des colonies autonomes et du secrétaire d'Etat pour les Colonies, " avec l'assistance, lorsque l'objet de la délibération s'y prête avan- " tageusement, d'autres hauts fonctionnaires du Royaume-Uni et des " colonies.
" 12. — De plus, les trois premières conférences s'étaient réunies à " l'occasion de la présence à Londres des représentants des colonies qui " étaient venus prendre part à d'importantes célébrations impériales. "Mais en conformité de la résolution adoptée à la dernière conféren-
" ce, les réunions futures se tiendront à des intervalles déterminés
" et dans le seul but d'adopter des décisions pratiques (for the trans- " action of business). On peut donc dire qu'un Conseil Impérial, chargé v< de délibérer des matières qui concernent également le Royaume-Uni * et les colonies autonomes, a pris naissance par un procédé naturel. " De l'avis du gouvernement de Sa Majesté, il serait peut-être opportun " d'écarter le titre de "Conférences Coloniales", qui rend mal la vérité " des faits, et de désigner ces réunions, à l'avenir, comme des réunions " du "Conseil Impérial". Nous désirons, sans presser les choses, suggé- ■ rer cette modification à l'étude des gouvernants des colonies.
" 15. — Le gouvernement de Sa Majesté doute qu'il soit sage ou " nécessaire de définir plus exactement par un texte quelconque (by " any instrument) le caractère et la constitution de ce Conseil, ou de "tenter de définir ses fonctions. L'histoire des institutions anglo- " saxonnes, telles que !e régime du Parlement ou du Cabinet, semble dé- " montrer qu'il est souvent sage de laisser une institution se développer " selon les circonstances et, pour ainsi dire, de son propre mouvement, " et qu'il est avantageux de ne pas sacrifier l'élasticité de ses forces " d'adaptation à une précision prématurée de sa forme [constitutionnelle] " (p. 3).
Il suggère aux premiers ministres des colonies de préparer d'avance un énoncé succinct des sujets qu'ils se proposent de soumettre à la Conférence.
(1) "Correspondance relatingr to the future organisation of Colonial Conférences" Cd 2785. La page est indiquée après chaque passage cité. Cette correspondance a également été publiée au Canada: "Sessions 1 Paper" No 144, 1907.
"17. — Pour ce qui concerne la défense, ce travail est déjà
fait par VImperial Defence Committee " — c'est l'ancien Colonial Defence Committee, rebaptisé sur les fonts impérialistes — " dans lequel le gou- " vernement de Sa Majesté désire, de temps à autre, la présence des re- " présentants des colonies. La proposition présentement suggérée ne "s'applique donc pas aux questions relatives à la défense, mais à celles "qui ont un caractère civil" — (p. 4).
Il est impossible d'indiquer plus clairement la détermination des autorités impériales de garder la direction absolue de toutes les questions militaires et de ne laisser aux gouvernants des " nations soeurs " que les initiatives sans importance.
" 21. — Le gouvernement de Sa Majesté désire exprimer l'opinion "que s'il avait alors existé [en 1902], une Commission permanente, re- " présentant tous les Etats intéressés, à laquelle la Conférence aurait pu, " dans chaque cas, confier la tâche d'étudier les faits et de faire rapport " sur les méthodes les plus propres à l'application des principes recon- " nus [parla Conférence], l'accélération et l'utilité du travail accompli "parla Conférence en auraient profité considérablement" — (p. 4).
Réticence des Canadiens
La réponse du gouvernement canadien se fit attendre longtemps. Ce n'est que le 17 novembre 1905 que lord GREY, gouverneur-général depuis l'année précédente, transmit au ministre des Colonies le texte de J'arrête ministériel adopté le 13.
S'appuyant sur l'une des observations de M. Lyttelton, — " qu'il est souvent sage de laisser les institutions politiques se développer selon les circonstances et, pour ainsi dire, de leur propre mouvement ", — les ministres canadiens rejettent sa suggestion de transformer la "Conférence Coloniale" en "Conseil Impérial". " Le mot ' Conseil ' dési-
" gne une assemblée plus officielle, possédant un caractère consul-
" tatif et délibératif. Joint au mot "Impérial", il suggère une inslitu- " tion permanente, laquelle, jouissant d'une existence continue, pour- " rait éventuellement venir à être considérée comme un empiétement "sur la pleine mesure d'autonomie législative et administrative dont "toutes les colonies autonomes jouissent aujourd'hui" — (p. 14). Quant à la seconde suggestion du ministre des Colonies, — la constitution d'une Commission permanente attachée à la Conférence, — ils la repoussent également parce qu'elle pourrait " entraver l'action du gouvernement responsable." Des sujets à traiter à la prochaine Conférence, ils ne soufflent mot.
Il est manifeste qu'à cette date M. Laurier et ses collègues étaient sous l'empire de la réaction nationaliste de 1902. Ils n'avaient pas encore cédé à l'influence du nouveau gouverneur, dont nous retracerons bientôt les agissements.
Le cabinet Baîfour était alors au plus vif de la lutte, désastreuse pour lui, engagée autour de la réforme du tarif. Le 29 novembre, M.
Lyttelton suggère d'ajourner la Conférence à 1907. Les ministres canadiens s'empressent d'accepter cet ajournement (1).
En décembre 1905, le ministère Balfour est renversé et les libéraux prennent le pouvoir sous la direction de sir Henry Campbell Bannerman. Le portefeuille des Colonies échoit à lord ELGIN, fils de Pancier* gouverneur du Canada.
Le 22 février 1906, le nouveau ministre écrit aux gouverneurs des; colonies autonomes et propose de réunir la Conférence en mars 1907, Comme son prédécesseur, il demande au gouvernement de chaque colonie d'indiquer d'avance les sujets à débattre. Le 12 mai, il précise la date: 15 avril 1907 (2).
Le 25 septembre 1906, les ministres canadiens n'avaient pas encore envoyé leur programme. A une dépêche pressante de lord Elgin, ils répondent, le lendemain, par l'entremise de lord GREY, qu'ils "ne désirent pas, à cette date, présenter aucun sujet nouveau aux délibérations de la Conférence" (3). Cette réticence contraste notablement avec le programme de l'Australie et celui de la Nouvelle-Zélande, fort chargés, le second surtout, de propositions à tendances impérialistes (4).
Dans l'intervalle, une correspondance assez intéressante s'est échangée entre le ministre des Colonies et le gouvernement canadien. M. Laurier demande que les colonies ne soient pas représentées seulement par leurs premiers ministres mais par ceux de leurs collègues qu'ils jugeront à propos d'amener avec eux à Londres. Lord Elgin n'a pas d'objection à ce que les autres ministres assistent aux délibérations lorsque l'on y traitera de sujets relevant de leur compétence ou de leur ministère particulier; mais il ne veut pas prendre sur lui de modifier la composition de la Conférence. Cette discussion se prolonge jusqu'à l'hiver de 1907. Elle sera définitivement réglée par la Conférence elle-même (5).
D'autre part, les gouvernements des Etats confédérés de l'Australie réclament le droit de se faire représenter au Congrès, indépendamment du gouvernement du Commonwealth. Ils basent leur demande sur le principe fondamental de la constitution australienne qui attribue aux Etats une autonomie beaucoup plus étendue que celle des provinces de la Confédération canadienne. Ils représentent non sans raison que plusieurs des questions qui pourront être soumises à la Conférence relèvent de la juridiction des législatures d'Etat, et qu'en conséquence les délégués du Commonwealth n'ont pas autorité pour les discuter. Le ministre des Colonies se refuse à assumer la responsabilité de cette innovation.
(1) La dépêche de M. Lyttelton est reproduite à la page 15 du document impérial précité — Cd. 2785. La réponse des ministres canadiens, en date du 4 décembre et reçue à Londres le lendemain, est reproduite dans un document subséquent: "Correspondence relatinc to a proposed Colonial Conférence in 1907 — Cd 2975, p. 1. Elle est également contenue dans le "Sessional Paper" canadien No 144, 1907.
(2) Cd. 2975, page 3 et 5; Sessional Paper 144, pages 15 et 17.
(3) Sessional Paper 144, p. 19. Il n'est pas sans intérêt de noter que cette dépêche du Canada, peu encourageante pour les reconstructeurs de l'Empire, ne figure pas au dossier britannique.
(4) "Despatch from the Secretary of State for the Colonies, with enclosores, respeetinr the Agenda of the Colonial Conférence", 1907 — Cd 3337. Cette dépêche est également contenue dans le Sessional Paper, No 144.
(5) "Correspondence relatinr to the Colonial Conférence", 1907— Cd. 3340.
Campbell- Bannerman, dernier tenant du libéralisme gladstonien
Les délégués se réunissent à Londres à la date fixée, le 15 avril 1907, sous la présidence de lord Elgin, secrétaire d'Etat pour les Colonies (1). Le premier ministre, sir Henry CAMPBELL-BANNERMANN, vient souhaiter la bienvenue aux délégués des "grandes communautés autonomes d'outremer". C'est à cette occasion qu'il pose de nouveau, dans un langage clair et précis, le principe que les nationalistes canadiens n'ont cessé d'opposer aux empiétements de l'impérialisme: "Nous ne venons " pas aujourd'hui à votre rencontre en quémandeurs d'argent. Néan- " moins, nous faisons un accueil cordial (cordially recognise) à l'esprit " dans lequel ces contributions ont été versées dans le passé et seront " sans doute consenties à l'avenir. Il est évidemment possible d'exagé- " rer l'importance des besoins des possessions d'outremer comme fac- " teur du budget de nos dépenses; mais quoi qu'il en soit à cet égard, " le coût de la défense navale et la responsabilité de la direction de la "politique étrangère sont liés indissolublement (hang together)." — p. 5.
C'est, l'on s'en souvient, le principe posé par lord Elgin dès 1854, invoqué sans relâche par tous les hommes d'Etat canadiens jusqu'aux jours de la guerre d'Afrique, et accepté sans réserve par les autorités impériales comme la base essentielle du traité de 1865. Campbell-Bannerman est le dernier homme d'Etat anglais qui aura la loyauté et la franchise de reconnaître l'obligation qui résulte au Royaume-Uni de sa souveraineté impériale. La même pensée traditionnelle se manifeste dans son appréciation du rôle des Conférences Impériales et des projets de réorganisation du gouvernement de l'Empire:
" Je n'entreprendrai pas d'énumérer, encore moins de discuter et " de critiquer, les divers projets plus ou moins ambitieux qu'on a mis de " l'avant. Je me borne à faire une observation applicable à toutes ces " propositions. Nous nous appuyons, Messieurs, sur la liberté et Yindè- " pendance: c'est là le facteur essentiel du lien qui unit [tous les pays " de] l'Empire britannique. Liberté d'action pour chaque Etat indivi- " duel, liberté dans les relations mutuelles [de ces pays] et [dans leurs " relations] avec la mère-patrie . Tout ce qui milite contre ce principe " serait entièrement contraire au génie de notre race et à nos idéaux " politiques, et aboutirait tôt ou tard à un désastre " (p. 5 et 6).
Les sauveurs et les reconstructeurs de l'Empire feraient bien de méditer ces sages paroles. Elles s'appliquent à la situation actuelle, et surtout aux conséquences inévitables et prochaines de celte situation, plus encore qu'à l'évolution encore vague qui se dessinait à l'heure où elles ont été prononcées. Campbeîl-Bannerman n'était pas un génie transcendant; mais c'était un homme d'un rare bon sens. On a pu dire de lui qu'il n'a jamais fait un faux pas. C'était un Britannique de la
(1) "Minutes of Proceedings of the Colonial Conférence", 1907 — Cd 3523. Les citations qui suivent sont traduites de ce texte. Le chiffre de la page est indiqué après chaque citat'on. Ce document a été réimprimé à Ottawa : Sesaional Paper No 58, 1908. J'.ii préféré traduire les citations du texte original.
vraie tradition, de celle qui a donné à l'Empire la seule cohésion, l'unique terrain de ralliement et d'entente, qui soient compatibles avec les incohérences naturelles de sa situation géographique, de l'éparpittement des pays qui le composent et de la diversité des races qui l'habitent. Si les sauveurs d'empire ne s'empressent pas de revenir à cette tradition» le "désastre" se produira beaucoup plus tôt qu'on ne le pense.
Réorganisation de la Conférence - Nouveau mécanisme de gouvernement impérial
Le premier soin de la Conférence est d'arrêter son programme d'études et de refaire sa constitution pour l'avenir.
Sir Wilfrid LAURIER réussiit à faire accepter le changement qu'il avait proposé: l'admission de plusieurs représentants de chaque colonie (p. 15-17 et 53-56). Sir Frederick RORDEN, minisire de !a Milice, et M. RRODEUR, ministre de la Marine, sont immédiatement admis à prendre part aux délibérations. Il reste statué que le Royaume-Uni et chacune des colonies n'ont droit qu'à une voix collective dans les décisions prises.
Les représentants de l'Australie sont moins heureux dans leur démarche pour faire admettre à la Conférence les délégués des gouvernements d'Etat. Sir Wilfrid Laurier s'y oppose. Il craint que les provinces canadiennes ne réclament le même privilège. Il peut, à son avis, s'élever des conflits d'opinion entre le gouvernement fédéral et les gouvernements d'Etat. Il y a actuellement une dispute entre le gouvernement de la Confédération et celui de la Colombie Rritanniquc. Il serait dangereux d'ouvrir la porte de la Conférence à ces conflits. La majorité des délégués se rallie à ses vues et rejette la proposition (p. 93-94).
Les représentants de l'Australie réclament également l'entière publicité des délibérations. Sur ce point, M. Laurier prend une attitude équivoque. Il blâme discrètement le ministère des Colonies de n'avoir pas fait publier le compte rendu intégral de la conférence de 1902. Il oublie que le 5 août 1903, il a fait câbler par lord Minto à M. Chamberlain que le gouvernement canadien s'objecte à cette publicité déjà demandée par l'Australie (1). C'est sans doute qu'en 1903, M. Laurier n'est pas encore certain si son attitude nationaliste lui vaudra plus d'applaudissements que d'imprécations au Canada. En 1907, le vent n'est pas à l'impérialisme: M. Laurier suggère qu'un "précis" de chaque séance soit livré quotidiennement à la presse et que le compte rendu complet soit publié plus tard (p. 19-22). Il prononce en passant cette parole significative: "Je ne suis pas si disposé que M. Deakin semble l'être à fournir des renseignements à la presse" (p. 80).
Les Australiens ramènent sur le tapis la création d'un Conseil Impérial (p. 26-48). Cette proposition est écartée d'emblée. L'existence officielle et permanente de la Conférence "Impériale" — et non plus "Coloniale" — est décrétée "dans l'intérêt de VEmpire". Elle se réunira tous les quatre ans. Le premier ministre du Royaume-Uni en est le
(1) "Correspondence relating to the proposée! publication of the Report of the Proceedings of the Colonial Conférence in London, in 1902". — Cd. 1723.
président d'office. En son absence, le secrétaire d'Etat pour les Colonies préside aux délibérations. Le premier ministre de l'Australie, M. DEAKIN, voudrait qu'un représentant des colonies puisse à l'occasion remplir ces fonctions. Lord ELGIN, avec l'appui de M. Laurier, fait écarter cette suggestion dangereuse pour l'autorité impériale (p. 59-61). Entre les sessions régulières du Congrès, des conférences subsidiaires "pourront être convoquées pour délibérer sur des sujets particuliers." Un "secrétariat permanent" de la Conférence est constitué. Les représentants de l'Australie, de la Nouvelle-Zélande et du Cap voudraient que le personnel de ce bureau relève directement du premier ministre du Royaume-Uni, comme président de la Conférence. Lord Elgin, toujours aidé de M. Laurier, réussit encore à écarter cette proposition et à faire décréter que le secrétariat dépendra directement du ministre des Colonies (p. 62-76). Les ministres britanniques tiennent à garder la haute main.
A noter en passant cette boutade du premier ministre de l'Australie:
" Le président (lord ELGIN) :— J'espère qu'il [M. DEAKIN]
" ne croira pas que nous avons le moindre désir de parler en dictateurs " ou d'être incivils ou quoi que ce soit de ce genre dans la correspon- " dance que nous entretenons avec les colonies. "M. DEAKIN:— Trop civils parfois" — (p. 70).
M. Haîdane poursuit l'oeuvre de Chamberlain
Le 20 avril, la Conférence aborde le sujet le plus important, celui de la réorganisation et de la concentration des armées des divers pays de l'Empire. Contrairement à ce qui s'est passé en 1897 et en 1902, ce problème prime la question navale. Le secrétaire d'Etat pour la Guerre, M. HALDANE, futur haut chancelier de l'Empire, alors chéri des Anglais à cause de ses amitiés allemandes, aujourd'hui écarté du ministère pour le même motif, vient exposer les vues du gouvernement et des chefs de l'armée. La guerre sud-africaine a démontré de nouveau la faiblesse de l'armée britannique et son organisation défectueuse. Une commission d'enquête a été nommée en 1904; lord ESHER en était le président; sir John FISHER (aujourd'hui lord Fisher) et sir George CLARKE, les principaux aviseurs. Cette commission a préparé "un projet de réorganisation complète du War Office et de l'armée." Ce projet a été accepté par le ministère unioniste et mis à exécution par le cabinet actuel. Il s'inspire des principes et de l'exemple de la Prusse et de l'Allemagne. Son exécution est confiée à un état-major général. Il tend à l'uniformisation de toutes les forces de l'Empire (p. 94-95). M. HALDANE ajoute :
" Les événements de ces dernières années " — la guerre d'Afrique — " ont démontré que l'Empire pourrait agir comme un tout et que, " dans un danger suprême, les forces locales de défense pourraient se "porter en nombre (pour forth) pour défendre plus que leurs propres "frontières. Mais ceci dépend de l'effort volontaire et non pas d'un "programme rigide. En portant ce sujet à votre connaissance, aujour- " d'hui, notre objet principal est de démontrer fortement l'opportunité " d'organiser ces forces locales des diverses possessions autonomes de
" la Couronne, sinon d'après un programme commun — nous reconnais- " sons que les conditions variables de ces divers pays interdisent un " programme rigide — du moins, avec un objet commun en vue et selon " une conception commune " (p. 96) .
L'Angleterre va transformer sa milice en armée territoriale. Le Canada a une milice qui se rapproche beaucoup de cette armée projetée. Les gouvernants de l'Australie, de la Nouvelle-Zélande et de l'Afrique- Sud se proposent d'organiser des forces identiques. Ii faut organiser
ces armées d'après une "conception commune" "C'est là que vient
l'utilité de l'état-major général" (p. 96).
Chaque colonie pourrait également organiser un état-major local. Des échanges d'officiers pourraient utilement se faire en'«-e ces divers états-majors et celui du Royaume-Uni. " Si cette organisation se com- "plétait et si nous en venions à faire cet échange d'officiers, — ce " qui tendrait à élargir la sphère d'action de l'état-major général selon " les larges conceptions d'un esprit militaire saisi de toutes les données " du problème de la défense de l'Empire dans son ensemble, — nous " aurions fait beaucoup pour obtenir un programme uniforme dans l'or- " ganisation, dans le choix des armes et dans les autres détails d'ordre * militaire. Cette uniformité est presque essentielle s'il doit y avoir une "coopération effective dans une grande guerre" (p. 97).
On voit que la défaite de Chamberlain et du ministère Balfour n'a nullement modifié les visées des autorités impériales dans l'ordre de la guerre. Le projet de M. Haldane, l'un des chefs de l'impérialisme libéral, n'est que le développement de celui qu'esquissait M. BRODRICK, à la Conférence de 1902. C'est la reprise, sur une plus vaste échelle, de l'ancien projet de Cardwell, repoussé par Cartier en 1870. Plus habile dans l'art de ménager les transitions et de séduire les coloniaux, qu'il a bien connus au cours de sa brillante carrière d'avocat, M. Haldane dévoile moins brutalement que ses prédécesseurs l'objet poursuivi par les autorités britanniques: renforcer l'armée anglaise en drainant les colonies, afin de laisser le peuple anglais s'enrichir en paix. A l'appui de sa demande, le ministre de la Guerre soumet aux membres de la Conférence un mémoire de YImperial Defence Committee et quatre rapports distincts préparés par le War Office (1).
Impérial Defence Committee — Représentation illusoire des colonies
Le rapport du Comité, rédigé en mars 1907, est bref. Il se borne à expliquer l'origine et les attributions de ce nouveau mécanisme de l'Empire, qui a absorbé, sans le détruire, l'ancien Colonial Defence Committee créé en 1885.
"Le Comité. est un corps purement consultatif : i7 n'exerce aucun "pouvoir exécutif, ni aucune fonction administrative." (p. 15).
Cette commission ne délibère que des matières qui lui sont soumises par le premier ministre britannique ou l'un des secrétaires d'Etat.
(1) "Papers laid before the Colonial Conférence", 1907 — Cd 3524. Chacune des citations qui suivent sont traduites de ces documents. Le chiffre de la page est indiqué après chaque citation.
Le premier ministre peut y appeler toute personne susceptible de fournir des renseignements utiles.
"Le premier ministre considère qu'il serait peut-être avantageux " de faire comprendre aux représentants des colonies, à la prochaine " Conférence, que le Comité de la Défense Impériale a pour objet de ren- " dre possible la discussion des problèmes qui se rattachent à la dé- " fense générale ou locale. Le gouvernement de toute colonie autonome " devrait donc avoir pleine liberté de soumettre les questions de cette " nature par l'entremise du bureau colonial et d'obtenir du Comité les " conseils qu'il est en état de donner. Si le voeu en est exprimé, tout " représentant d'une colonie qui désirerait un conseil serait officielle- " ment invité (summoned) à siéger comme membre de ce comité durant "la discussion de la question posée" (p. 16).
L'Australie avait préparé une résolution exprimant le désir des colonies de se faire représenter dans cette commission. Aux termes de cette proposition, ce droit de représentation aurait dû être permanent et absolu. Les délégués des colonies auraient pu siéger dans le comité en toute circonstance (Cd. 3523, p. 83). Mais les maîtres de l'Empire veillaient au grain. Le ministre des Colonies fait décapiter la résolution du principe général posé par les Australiens; puis il fait limiter le droit des coloniaux à solliciter les conseils de la commission, par Ventremise du secrétaire d'Etat pour les Colonies, et à siéger "durant la discussion des questions posées", (p. 120). Sir Frederick BORDEN fait observer que cette motion est absolument inutile et que la question a été réglée depuis longtemps, puisqu'il a lui-même assisté à une séance du Comité en décembre 1903.
Avec cette loyauté que j'ai souvent signalée chez les hommes d'Etat anglais de grande envergure, M. HALDANE ne veut pas laisser d'illusion aux coloniaux sur l'importance de cette représentation.
" Je ne crois pas moi-même, dit-il, si je puis m'exprimer ainsi, que * cette résolution soit nécessaire. Chacun est très familier avec la com- " position du Comiité de îa Défense Impériale, qui est un squelette ou "un embryon (skeleton or nucleous body). J'y assiste toujours, mais " je ne suis pas l'un de ses membres réguliers. Ce corps n'a pas de com- " position déterminée. Il consiste seulement dans la réunion des per- " sonnes convoquées. Sans doute, s'il s'élevait une question qui affecte " une colonie en particulier, le représentant de cette colonie y siégerait. " Le premier ministre [britannique] est en réalité l'âme (mainspring) ** du Comité, et il y appelle qui il veut.
"Sir Frederick BORDEN: — Il appelle n'importe qui à sa convenance (whomsoever he likes) ?
"M. HALDANE: — Qui il veut et qui lui convient {whoever he likes and whoever is suitable) " (p. 121).
C'est là ce fameux " droit de représentation des colonies dans les conseils de l'Empire", dont M. Borden, ses collègues et ses partisans feront si grand tapage, en 1912, pour justifier le vote de la contribution à la flotte britannique. On voit que ce prétendu partage de la souveraineté impériale ne date pas d'hier et qu'il ressemble fort à celui dont Jupiter voulait faire apprécier les avantages exceptionnels à l'honnête
Amphytrion. Toute la " consultation " se borne à permettre aux envoyés des tribus coloniales de recevoir, à huis clos, du premier ministre britannique tes renseignements qu'il lui convient de leur donner et les décisions arrêtées à leur sujet par les autorités impériales. Une fois muni de ces renseignements et de ces décisions, le chef sauvage est exclu du Conseil, dûment couvert de louanges et parfois médaillé ; puis les maîtres de l'Empire continuent à délibérer entre eux de la haute politique et des intérêts généraux des " nations soeurs", dont le sort dépend de leurs décisions. Ils ont ainsi toute liberté de subordonner les intérêts de ces nations à ceux du Royaume-Uni.
Bases de l'Impérialisme militaire
Les quatre mémoires de l'Etat-major ne sont pas moins révélateurs de la pensée impériale. Le premier, en date du 14 mars 1907, traite des " conditions stratégiques de l'Empire". Il porte la signature de sir Neville LYTTELTON, chef de l'Etat-major. Il commence par poser "comme principe premier et fondamental" de toute organisation militaire " que la conservation de l'Empire dépend tout d'abord de sa su- " prématie maritime."
"2. — Le second grand principe qui doit gouverner l'organisation " militaire de l'Empire, c'est que chacun des pays qui le composent, " doit, autant que possible, maintenir un nombre suffisant de troupes
" pour assurer sa défense (self defence) Bien que la flotte impé-
" riale soit peut-être en état de protéger les divers pays de l'Empire "contre toute attaque sérieuse par mer, les vaisseaux de Sa Majesté ne " peuvent protéger toutes les possessions britanniques d'une manière " absolue et en toute circonstance contre les attaques d'outremer. Dans "le cas des ports de mer facilement accessibles à des entreprises hos- " tiles et offrant à l'ennemi des points d'attaque suffisamment avanta- " geux, ii faut pourvoir à leur protection par des travaux de défense et " des garnisons locales."
Jusqu'ici c'est la répétition quasi textuelle des principes posés dans le mémoire de 1896 (1). Voyons maintenant comment s'affirme l'idée de coopération esquissée dès 1897 par Chamberlain et accentuée par lord Selborne en 1902:
"3. — Le troisième principe à garder en mémoire.... est celui de "l'appui mutuel à l'heure du danger. Il est évident que dans certaines "circonstances les forces territoriales des divers pays de l'Empire " pourraient être entraînées par des considérations de sécurité et de sen- " timent à s'unir par une action commune dans quelque grand conflit "qui pourrait mettre en danger notre existence nationale. Dans une " telle éventualité, il serait impossible d'exagérer les avantages, en toute " circonstance, d'un système d'organisation militaire qui permette l'assi- " milation immédiate de tous les régiments qui composeront l'armée "impériale" (Cd. 3524, p. 18).
" 5. — L'état-major se rend parfaitement compte des difficultés con- " sidérables qui peuvent empêcher les colonies autonomes — ainsi que
(1) Pièce justificative 57.
"les colonies de la Couronne et les protectorats britanniques — de ga- " rantir à l'Empire tout entier des contingents de troupes, d'un nombre " et d'une composition déterminés, prêts à se porter sur les points vitaux " en cas de danger. Les lois locales qui obligent les citoyens à servir pour " la défense de leur pays limitent presque entièrement cette obligation à " la défense du pays d'empire auquel ces citoyens appartiennent. C'est " ce que l'état-major comprend parfaitement: il se rend très bien compte H qu'en dépit des sentiments de loyalisme et d'affection pour la mère " patrie qu'entretiennent les colonies et qui les rallieront rapidement, à " l'heure du danger, autour du drapeau impérial, il est néanmoins im- " possible, à l'heure actuelle du moins, de connaître d'avance le nombre " exact de troupes [coloniales] qui pourront se joindre à l'armée an- " glaise en temps de guerre. Cependant, l'état-major croit de son devoir " de signaler le fait que l'absence de dispositifs précis pour l'action "commune des diverses forces militaires de l'Empire prive ces armées " de la majeure partie de la puissance d'action qu'elles pourraient exer- " cer autrement à l'heure du péril national" (p. 19).
"7. — L'état-major récemment créé par le Conseil supérieur
" de l'armée est encore à ses débuts. Il comprendra avec le temps, espé- " rons-le, des officiers de tous les pays de l'Empire et opérera l'union " intime de tous ces pays dans l'ordre militaire.
" 8. — Plus il sera possible de rapprocher les diverses forces mili- " taires de l'Empire par l'entraînement, l'éducation et la communauté " de pensée, plus ces forces seront en état de surmonter les difficultés " particulières du problème stratégique qui s'impose à une fédération " de pays éloignés les uns des autres, mais préoccupés de s'aider mu- " tuellement et de coopérer au bien commun à l'heure du danger " (p. 20).
Le général Lyttelton explique ensuite que des mesures ont été prises pour permettre l'échange d'officiers entre l'armée impériale et les milices coloniales et pour ouvrir aux officiers des colonies un accès facile à l'école de Camberley.
" Il serait peut-être à propos d'étudier la possibilité de l'échange " entre les divers pays de l'Empire, de bataillons entiers, d'escadrons ou
"de batteries d'artillerie La progression dans ces matières
" est forcément lente. Il faut surmonter les obstacles qui résultent prin- " cipalement de la diversité des administrations et des difficultés léga- "les; mais chaque pas dans cette direction marque un progrès dans "l'intérêt de la défense impériale" (p. 20).
" 9. — // n'est nullement à craindre qu'aucun pays de VEmpire
" manquera de répondre à l'appel de la mère patrie; mais en même "temps nous voyons nettement les obstacles presque insurmontables — " obstacles plutôt politiques que militaires peut-être — qui font qu'ac- " tuellement nous n'avons aucune garantie que des contingents d'un " nombre et d'une composition déterminés prendront part à une grande " guerre impériale " (p. 21).
En résumé, "l'idéal" de l'état-major, c'est "la reconnaissance des trois principes fondamentaux énumérés au début de ce mémoire."
" 1. — L'obligation qui s'impose à chaque communauté autonome de " pourvoir autant que possible à sa propre protection locale.
" 2. — Le devoir d'arrêter un programme défini d'assistance mutuelle " en cas de danger.
" 3. — La nécessité de maintenir la suprématie maritime qui seule " peut assurer une coopération militaire quelconque."
" En conclusion, il ne paraît guère exagéré de dire que le meilleur " espoir d'un allégement du lourd fardeau des armements tient à Porga- " nisation parfaite des immenses ressources militaires de l'Empire et " à la cordiale coopération des colonies, dont la croissance est cons- " tante, avec la mère patrie. La plus sûre garantie de paix pour l'Empire, c'est la solidarité des pays qui le composent et la ferme détermi- " nation de chacun de ces pays de rester fidèles à l'association dans "chaque crise qui pourra se présenter" (p. 21).
C'est bien là, dans toute son ampleur, l'illusion ou l'imposture impérialiste, empruntée des Romains — si vis pacem para bellum — et de l'Allemagne prussianisée.
A i'égard des colonies, ce programme de guerre marque nettement la révolution que les impérialistes anglais ont décidé de faire subir au droit public des "nations soeurs". En 1854, en 1865, et encore en 1896, la Grande-Bretagne n'attendait des colonies que l'organisation de leur défense nationale. On leur demande maintenant d'ajouter à cette charge, nullement diminuée, une part proportionnelle de la défense générale des immenses territoires conquis par l'Angleterre pour son seul bénéfice et leur coopération dans les guerres impériales qui résultent de la politique et des agissements des seules autorités britanniques.
Mécanisme impérial de guerre
Le second document, qui porte aussi la même date et la même signature, traite de "la possibilité d'uniformiser l'organisation de la guerre dans tout l'Empire." Ce n'est en réalité que l'application, sous une forme concrète et détaillée, des principes posés dans le rapport précédent. La même inspiration se manifeste avec une égale franchise:
" 12. — Comme il est probable que les colonies prendront une part " toujours croissante dans les guerres futures qui affecteront le bien-être " de l'Empire, il nous a semblé opportun de soumettre à l'étude de la " Conférence coloniale le problème de l'assimilation possible du méca-
" nisme de guerre des colonies à celui du Royaume-Uni " (Cd. 3524,
" 16. — On demandera peut-être pourquoi les méthodes d'organisation du Royaume-Uni doivent être adoptées comme le type du méca- " nisme universel de guerre de l'Empire. C'est que, pour nombre d'an- " nées à venir, l'armée expédiée par le Royaume-Uni formera probable- " ment la portion la plus considérable de toutes les forces engagées dans " une campagne impériale. Il est donc plus simple d'organiser d'après "le modèle anglais les forces expédiées par les diverses colonies que " d'organiser l'armée anglaise et les forces des autres colonies d'après "le modèle adopté par l'une quelconque des colonies " (p. 26).
Il est impossible d'avouer plus franchement que l'objectif principal de chaque colonie ne doit plus être la défense de son territoire et l'or-
ganLsation de cette défense selon les conditions particulières du pays, mais la subordination des intérêts coloniaux aux exigences du Royaume- Uni et de son empire. C'est la vieille conception romaine, qui utilisait les barbares de la Gaule et de la Germanie pour la plus grande gloire de l'Empire.
" 18. — Il est à espérer que les représentants des diverses colonies " useront de leur influence, à leur retour chez eux, afin de convaincre "leurs gouvernements respectifs de l'énorme puissance additionnelle " que l'Empire trouverait dans cette uniformité des préparatifs de " guerre. Les services considérables que les colonies ont rendus dans "le passé [en Afrique] démontrent la valeur de l'aide qu'elles sont " prêtes à donner en cas de danger, même sans les avantages d'une orga- * nisation de cette nature. La valeur de ces secours serait considérablement accrue à l'avenir s'ils pouvaient revêtir une forme qui per- " mettrait de les utiliser instantanément, dans leur cadre normal, "lorsqu'on mettrait l'armée en campagne. Toute colonie qui enverrait " un contingent combattre avec les forces du Royaume-Uni et des autres " colonies aurait alors la satisfaclion de savoir que sa coopération atteint " le plus haut degré d'efficacité au point [stratégique] où son utilité "s'imposerait" (p. 26-27).
Le troisième mémoire préparé par le générad NICHOLSON, Quartier-Maître Général, et le général HADDEN, Maître Général de l'Ordonnance, est purement technique. Il traite de l'uniformité des modèles d'armes et de munitions qui devraient être utilisés généralement dans toutes les armées de l'Empire. Naturellement, les colonies devront accepter les modèles anglais (Cd. 3524, p. 28).
Le quatrième mémoire, signé par le général HADDEN seul, est caractéristique. Il démontre l'éternelle vérité du mot de Napoléon: "L'Angleterre est une nation de boutiquiers." Il n'a d'autre objet que de persuader aux gouvernements des colonies qu'ils doivent faire tous leurs achats d'anmes et de munitions par le seul intermédiaire du War Office (p. 30). Pour qui connaît les opérations fructueuses et les opulents pots-de-vin dont certains officiers anglais ont bénéficié en maintes occasions, le motif de cette démarche est facile à comprendre.
Escrime de politiciens : M. Haldane, M. Smartt et sir Frederick Borden
G'est à l'aide de cette documentation fort intéressante et nettement tendancieuse que d'habile ministre de la Guerre, M. Haldane, tend ses pièges aux coloniaux. Sir Frederick BORDEN, au nom du Canada, commence par résister:
" Je dois faire remarquer immédiatement, dit-il, que dans les possessions d'outremer, en Canada au moins, la loi de la Milice ne nous " permet de dépenser de l'argent et de faire des préparatifs que pour la " seule défense du Canada. Le texte même de la Loi limite absolument " notre autorité à cela. Nous ne pouvons mettre notre milice en service "actif pour d'autre objet que la défense du Canada. ..." (Cd. 3523, p. 99).
On voitt combien j'avais raison d'affirmer qu'en faisant modifier, en 1904, les termes de la loi de la Milice, le gouvernement canadien avait voulu se prémunir contre de nouvelles tentatives d'intimidation de !a part des impérialistes anglais et canadiens — précaution fort illusoire, du reste.
Sir Frederick explique qu'il a constitué au Canada un état-major. Il ne veutt pas qu'aucun officier de ce corps se sente partagé entre ses devoirs envers son chef immédiat, le ministre de la Milice et de la Défense du Canada, et les responsabilités nouvelles que le projet de lord
Haldane pourrait lui imposer (p. 100). "Les Canadiens n'ont
"qu'un désir: celui de se préparer par tous les moyens possibles à protéger entièrement leur propre territoire" (p. 101-102). Afin d'adoucir le trait, il rappelle ce que le Canada a fait durant la guerre sud-africaine, "lorsqu'il a paru pour un moment que l'Empire était en danger" (p. 102). Cette garantie morale doit suffire pour l'avenir. Entraîné par cette admission compromettante, qui démontre clairement la conséquence inévitable et ultime du précédent de 1899, il accepte le principe de l'uniformisation posé par M. Haldane. C'est tout ce que voulaient pour l'instant les autorités impériales.
M. SMÀRTT, ministre des Travaux Publics de la Colonie du Cap, veut brusquer les choses. Il demande à la Conférence de décréter l'urgence de l'organisation de régiments impériaux aux colonies. Sir Frederick BORDEN et sir Joseph WARD, premier ministre de la Nouvelle- Zélande, s'y opposent (p. 111-115). M. HALDANE penche de leur côté, tout en laissant entrevoir le succès ultérieur de l'idée du ministre sudafricain : " C'est, dit-il, l'une de ces choses qui appartiennent à un ave-
" nir très prochain — pas très éloigné " (p. 116). Pour l'instant,
ii se borne à demander aux coloniaux d'accepter le principe de l'étatmajor impérial et de l'échange des officiers supérieurs. Sir Frederick BORDEN accepte cela pourvu qu'on reconnaisse en même temps l'utilité des états-majors coloniaux. M. Haldane veut bien accorder cette approbation verbalement; mais il ne démord pas du texte de son projet de résolution. Lord ELGIN, toujours conciliant, suggère que la publication du discours du ministre de la Guerre suffira à marquer la concordance de ses vues avec celles du gouvernement canadien. M. Haldane saisit la balle au bond et se déclare très heureux de livrer ses observations au public de l'Empire. Vient alors le dialogue suivant qui jette une lumière significative sur les procédés des politiciens de tous les pays:
" Le PRESIDENT [lord ELGIN] :— Vous allez reviser [votre dis- " cours] ?
"M. HALDANE: — Je vais le reviser et j'aurai le soin de ne laisser " passer aucune expression qui puisse porter ombrage.
"Sir Frederick BORDEN: — Je prends pour acquis que le principe "est l'établissement d'un état-major impérial?
"M. HALDANE:— C'est cela.
"Sir Frederick BORDEN: — Nous sommes, je pense, tous d'accord " là-dessus; mais une partie de la population que nous représentons est
" très ombrageuse à cet égard. Elle pourrait penser que nous l'avons " liée à quelque chose qui ressemble à une obligation.
"M. HALDANE: — Vous devez observer que l'état-major est un corps " purement consultatif. Vous-même en avez fait autant au Canada: vous " avez, dans la personne du général Lake, un officier très distingué de " notre état-major. Il en serait de même de tout autre officier de l'état- " major que nous vous enverrions si le projet suggéré était accepté. Il " serait votre propre officier, sous votre propre commandement (at your " own disposition).
"Sir Frederick BORDEN: — Précisément; mais nous n'en avons pas " beaucoup parlé.
"M. HALDANE: — Non; vos actes ont été meilleurs que vos paroles. " Vous avez eu le général Lake depuis quelque teirips et vous l'avez utilisé" (p. 117).
L'avis de motion du ministre de la Guerre portait que l'étatmajor doit être organisé "pour le service de l'Empire". Sir Frederick Borden voudrait faire mettre à la place: "pour le service des divers Dominions" (p. 118). M. Laurier, secourable, suggère d'ajourner la discussion. Elle est reprise à trois jours de là. Dans l'intervalle, des conversations intimes ont usé les résistances; et îa résolution préparée par M. Haldane est adoptée unanienement dans ces termes:
"État-major pour le service de V Empire"
" Cette Conférence accueille avec faveur et approuve cordialement ' l'énoncé des principes généraux contenus dans les déclarations du " secrétaire d'Etat pour la Guerre; et sans désirer compromettre aucun "des gouvernements représentés [à la Conférence], elle reconnaît et " affirme l'urgence de développer, pour le service de l'Empire, un état- " major général, [dont des membres seront] choisis parmi les forces de " l'Empire tout entier. [Cet état-major] étudiera la science militaire " dans toutes ses branches, recueillera des renseignements et des con- " naissances militaires et les transmettra aux divers gouvernements, " entreprendra la préparation de plans de défense basés sur un principe " commun, et, sans intervenir en quoi que ce soit dans les questions liées " au commandement et à l'administration, donnera ses avis, à la deman- " de des gouvernements respectifs, sur l'entraînement et l'éducation des " forces militaires de la Couronne dans chacun des pays de l'Empire et " leur organisation pour la guerre" (Cd. 3523, p. V et VI).
C'était un véritable triomphe pour le gouvernement britannique. M. Haldane avait eu raison de dire à M. Smartt: "A mon avis les mots " importent peu. Le point priniepai, c'est que nous sommes tombés oTac- " cord sur un principe général. C'est là ce qui importe réellement. "Nous ne pourrions lier aucun gouvernement ni forcer son action; et "nous ne voudrions pas le faire" (127). Le force des Anglais, je l'ai déjà dit, c'est de savoir attendre.
Défense navale—Saine politique de lord Tweedmouth
Une fois la question des armées de terre réglée, la Conférence s'occupe de défense navale. La discussion est beaucoup pius brève, pour
deux raisons: la guerre d'Afrique a révélé les faiblesses de i'armée anglaise et l'urgence d'y remédier par l'apport des colonies; et puis, le premier lord de l'Amirauté, lord TWEEDMOUTH, n'est pas, comme M. Haldane, un impérialiste. Il appartient, comme le premier ministre, à la vieille école libérale. Il est trop bon Anglais pour refuser ce que les coloniaux auront la naïveté de lui offrir ; mais il est trop loyalement traditionnel pour fausser la doctrine et les faits.
" Nous vous faisons bon accueil, dit-il aux délégués, nous vous de- " mandons de prendre une part importante à la réorganisation plus
" complète de la défense navaie de l'Empire La seule réserve que
"l'Amirauté désire faire, c'est qu'elle réclame la responsabilité de régler " les questions stratégiques nécessairement liées à la défense navale, de " conserver le commandement des forces navales du pays et de " faire la distribution des navires de manière à pouvoir résister " aux attaques et défendre l'Empire tout entier, qu'il s'agisse de nos "propres Iles ou des possessions d'outremer. Nous admettons sans ré- " serve que nous sommes responsables de cette défense. Nous vous de- " mandons de nous aider dans cette défense. Nous vous demandons "toute l'aide que vous pouvez nous donner; mais nous ne venons pas à " vous comme des mendiants. Nous acceptons avec bonheur tout ce que " vous pouvez nous donner; mais, en même temps, si vous n'êtes pas " disposés à nous donner i'aide que nous espérons, nous reconnaissons "notre obligation absolue de défendre de notre mieux les possessions
" du Roi au delà des mers Il n'y a qu'une mer, un seul empire, une
" seule flotte; et si je demande tout d'abord votre secours, je réclame " en second lieu, pour l'Amirauté, l'autorité nécessaire pour gouverner
"sans contrainte cette grande force navale (p. 129). 'Le gouver-
" nement de Sa Majesté reconnaît le désir naturel des colonies autono- " mes de prendre une part plus personnelle dans les mesures nécessaires "à ia défense navale de l'Empire; et pourvu que l'unité de commande- " ment et de direction de la flotte soit maintenue comme condition "essentielle, nous sommes prêts à étudier une modification des accords "actuels afin de rencontrer les vues des diverses colonies" (p. 130).
Cette dernière observation s'adressait surtout aux Australiens, toujours jaloux de leurs droits et réfractaires à l'idée de permettre aux escadres affectées à leur protection de se déplacer au gré de l'Amirauté. Du reste, lord Tweedmouth "reconnaît les différences profondes qui existent entre les conditions" des diverses colonies (p. 131). Il indique succinctement, avec beaucoup de bon sens et de clarté, ies mesures de défense que les colonies pourraient adopter dans le double but de pourvoir, à la protection de leurs propres territoires et d'aider aux mouvements de la flotte impériale sans rien sacrifier de leur autonomie locale et de leur liberté d'action: la construction de docks spacieux et de bassins de radoub; l'établissement de stations de charbonnage et d'approvisionnement, protégées par des travaux de défense; et surtout la création de flottilles de torpilleurs et de sous-marins. Il prédit l'importance énorme du rôle que ce genre de vaisseaux jouera dans la prochaine guerre. Il cite l'exemple de la France et déclare que l'Amirauté anglaise s'apprête à le suivre (p. 130-131).
A l'une des dernières séances de la conférence, le 8 mai, cette question de sous-marins revient sur le tapis:
"Dr. SMARTT [du Cap]: — Je comprends que la proposition
" de l'Amirauté consiste à encourager l'esprit de la défense locale et du " secours local à la flotte (for naval purposes) ; et que la meilleure po- " litique serait la construction de sous-marins; mais je suppose que " l'Amirauté serait également prête à étudier la question des des- " troyers?
" Lord TWEEDMOUTH :— Certainement.
"Dr. SMARTT: — Je présume que le sous-marin est un vaisseau qui " n'emploie qu'un petit nombre d'experts de la plus haute compétence?
"Lord TWEEDMOUTH:— C'est cela.
"Dr. SMARTT: — Ce n'est pas un vaisseau qui va loin en mer, tandis " que par l'établissement d'une flotle de destroyers, vous inculqueriez " immédiatement au peuple l'esprit maritime et l'idée qu'il rend un plus " grand service, parce que ces vaisseaux pourraient aller assez loin en " mer. Ce serait un facteur puissant pour développer l'esprit maritime " dans notre population.
" Lord TWEEDMOUTH : — Je crois que le développement des sous- " marins va devenir tel à l'avenir qu'Us remplaceront presque totalement "les destroyers; ils vont acquérir une portée maritime beaucoup plus " étendue; ils ne seront pas seulement des vaisseaux de défense, mais "essentiellement des vaisseaux d'attaque" — (p. 479).
On voit que l'Amirauté était pour le moins aussi bien inspirée sous la sage direction de lord Tweedmouth qu'elle l'a été depuis, sous l'impulsion de M. McKenna et de M. Winston Churchill. La politique navale que lord Tweedmouth recotnmande aux colonies en 1907, c'est celle que M. MONK s'efforcera en vain de faire accepter par son parti en 1912. Si M. Borden et ses collègues avaient écouté ce sage avis, le problème de la défense navale du Canada et de l'Empire serait plus avancé qu'il ne !'a été par la folle proposition de faire à l'Angleterre multi-milliardaire un cadeau de $35,000,000; et si l'Amirauté britannique avait suivi ses inspirations de 1907, au lieu de tomber dans la folle politique des dreadnoughts, dénoncée par lord Charles BERESFORD comme une "trahison" des intérêts britanniques (1), l'Allemagne n'aurait peut-être pas remporté dans la guerre actuelle les seuls succès maritimes dont elie puisse s'enorgueillir.
Revenons aux délibérations de la Conférence.
M. Laurier et M. Brodeur refusent toute aide à l'Empire
L'unique suggestion directe de lord Tweedmouth au Canada, c'est de faire d'Esquimau et d'Halifax des stations navales de premier ordre. Sir Wilfrid Laurier et ses collègues ne répondent pas à cette modeste invite, — eux qui, à quelques années de là, proposeront au parlement canadien de construire deux escadres complètes, "canadiennes en temps de paix et impériales en temps de guerre", et de
(1) Dans son ouvrage "The Betrayal," publié à Londres, en 1912. On en trouvera quelques citations plus loin.
lancer le pays à corps perdu dans une politique navale outrancière et injustifiable. A cette heure d'extrême réaction, ils ne songent qu'a se méfier du gouvernement britannique.
Comme en 1897 et en 1902, le Comité de la Défense avait préparé un tableau comparatif du budget de guerre des diverses colonies de l'Empire. A la colonne des "Dépenses Navales", le Canada figure pour zéro — "Nil" (Cd. 3524, p. 74). M. BRODEUR, ministre de la Marine, croit avec raison devoir signaler l'injustice de ces comparaisons.
" Notre situation, dit-il, est différente de celle des autres colonies et " doit être envisagée telle qu'elle est." Il rappelle les conventions par lesquelles l'Angleterre a cédé aux Etats-Unis le droit de pêche dans les eaux du Canada. "La situation particulière faite au Canada par ce " traité a induit l'Amirauté britannique à s'occuper de la défense et de "la protection du Canada contre îes empiétements des pêcheurs améri- " cains. Durant plusieurs années, l'Amirauté britannique s'est acquittée " de ce devoir et a protégé notre peuple; mais depuis quelque temps, " depuis 1885 surtout, les autorités britanniques n'ont rien fait à cet " égard. C'est le gouvernement canadien qui a encouru et soldé toutes
" les dépenses qui se rattachent au service de protection des pêcheries
" A certains égards, ceci n'est pas une obligation locale mais impériale, " puisque cette obligation résulte de traités conclus entre la Grande- Bretagne et les Etals-Unis, sans le consentement du Canada" (Cd. 3523, p. 139).
Il relate aussi les dépenses faites par le Canada pour la protection des Grands Lacs et de la côte du Pacifique, ainsi que pour le dressage des cartes hydrographiques des vastes eaux territoriales du pays (p. 140- 141).
Comme pour les armées de terre, la question navale donne lieu à plusieurs entrevues particulières entre ies autorités britanniques et les délégués des diverses colonies. Il en résulte une modification sensible de l'accord conclu avec l'Australie en 1887 et déjà modifié en 1902. Il est décidé que l'Australie consacrera à l'établissement d'une flotte locale le subside annuel de £200,000 qu'elle paie depuis 1902 à l'Amirauté. La restriction relative à l'emploi de cette escadre subsiste. La Nouvelle- Zélande préfère s'en tenir à la politique de contribution mutuelle. Les délégués du Canada se dérobent à tout engagement. A la séance du 8 mai, lord TWEEDMOUTH fait part à la Conférence du résultat des entievues particulières. Il en profile pour faire ses excuses au Canada de la fausse impression créée par le tableau comparatif de l'Amirauté (p. 470).
Le bouillant Docteur SMARTT, du Cap, veut entraîner toutes les colonies dans la voie des contributions à la flotte impériale. M. BRO- DEUR se rebiffe et cite sir Charles TUPPER à l'appui de sa résistance. Il annonce que le gouvernement canadien va acheter un autre croiseur pour la protection des pêcheries du Pacifique. Il remercie lord Tweedmouth d'avoir rendu justice au Canada et il ajoute en conclusion : "Nous serons très heureux de travailler d'accord avec les autorités im- " périales et de prendre les conseils d'un officier impérial, autant que "ceci sera d'accord avec notre autonomie" (p. 481).
Le lendemain, M. SMARTT revient à la charge et fait une proposition concrète:
" Cette Conférence, reconnaissant l'importance des services rendus " par la flotte impériale à la défense de l'Empire et à la protection de " son commerce, et l'importance suprême de continuer à maintenir cette " flotte à son plus haut degré possible d'efficacité, considère qu'il est du " devoir des possessions d'outremer d'apporter au maintien de la flotte " telles contributions que leurs législatures locales pourront déterminer " — ces contributions pouvant prendre la forme d'un subside en argent, " l'établissement d'une force locale de défense navale, ou toute autre "forme, ainsi qu'il pourra être arrêté après consultation avec l'Ami- " rauté et selon les conditions variables de chaque colonie" (p. 541).
Le président, lord ELGIN, s'empresse de dire que son collègue de l'Amirauté n'a pas d'objection à l'adoption de ce voeu, mais qu'il s'en remet entièrement à la décision de la Conférence.
Sir Wilfrid LAURIER combat la proposition avec énergie:
" Je regrette de dire que, dans la mesure où le Canada est en cause, " nous ne pouvons accepter cette proposition. L'attitude que nous avons " prise depuis nombre d'années, c'est que nous avons assez à faire dans " notre pays avant de nous engager par la reconnaissance d'une obligation " générale. Le gouvernement du Canada a faiit beaucoup à cet égard. " Notre action n'a pas été comprise. Mais j'ai été heureux de constater " que le premier lord de l'Amirauté reconnaît que nous avons fait beau- " coup plus qu'il ne le savait. A mon humble avis, il est impossible " d'avoir, en cette matière, une politique uniforme. La disproportion " est trop grande entre la mère-patrie et les colonies, nous avons trop à " faire à d'autres égards. La mère-patrie, ne l'oubliez pas, n'a rien à " dépenser pour ses travaux publics, tandis que dans la plupart des colo- " nies, et certainement au Canada, nous devons nous taxer jusqu'à l'ex- " trême limite pour développer notre pays. Nous ne pourrions donc " accorder cette contribution, ni entreprendre de faire plus que nous ne 14 faisons, à cet égard. Si la proposition est mise aux voix, je serai forcé " d'en voter le rejet.
M. Smartt insiste. M. Laurier réplique sèchement: "J'ai dit tout ce " que j'avais à dire."
Lord Elgin s'empresse de suggérer le retrait de la proposition. M. Smartt demande i'opinion des autres délégués. Le premier ministre de l'Australie, M. DEAKIN, trouve que ce n'est pas la peine de discuter si la proposition ne doit pas être adoptée.
"Sir Wilfrid LAURIER: — Elle peut être adoptée s'il y a une majo- " rite [pour l'appuyer]. Pour ma part, je dois voter contre" (p. 542).
"M. Winston CHURCHILL: — Il n'y a guère avantage à faire voter " la résolution si nous ne pouvons pas être unanimes."
"Sir Wilfrid LAURIER: — Nous, des diverses possessions d'outre- " mer, nous nous sommes efforcés d'être unanimes. Je regrette que " nous ne puissions pas être unanimes sur cette question. Le Dr Smartt " peut faire sa proposition, s'il le juge à propos, ou la retirer. S'il ré- " clame un vote, je devrai voter contre" (p. 543).
Et la proposition tombe à l'eau.
On voit qu'à cette heure, fugitive H est vrai, l'attitude de sir Wilfrid Laurier ne présente aucune ambiguïté. Il rejette toute idée de contribution des colonies, sous une forme quelconque, à la défense navale de l'Empire. Il est absolument opposé à une flotte locale, autant qu'à une contribution en argent. Il déclare nettement que le Canada a fait à cet égard tout ce qu'il doit faire et tout ce qu'il peut faire. Plus tard, nous le verrons bientôt, il cherchera à épiloguer sur ses déclarations de 1902 et à prétendre qu'il avait dès lors laissé entrevoir l'inauguration de sa politique navale de 1909. Pour étayer ce plaidoyer d'occasion, il ira même jusqu'à altérer les textes officiels. Quoi qu'il en soit de ses vagues promesses de 1902, elles sont totalement effacées par son refus formel de 1907; et les motifs de ce refus, ainsi que les conditions du Canada teiles qu'il les résume, subsistent en entier et condamnent sans réserve la construction d'une flotte canadienne, qu'il imposera au parlement en 1910, autant que la contribution à la flotte impériale, proposée par ses adversaires en 1912, et dont il acceptera, du reste, le principe avant de la faire rejeter par la majorité libérale du Sénat.
Les ministres anglais et le "commerce préférentiel"
Avant de clore le chapitre de 5a Conférence de 1907, il n'est pas sans intérêt de noter l'accentuation de la divergence de vues entre les ministres britanniques et les représentants des colonies au sujet des relations commerciales des pays de l'Empire. A la séance du 30 avril, sir Wilfrid LAURIER et M. DEAKIN proposent le renouvellement du voeu adopté en 1902, approuvant " le principe du commerce préférentiel entre le '" Royaume-Uni et des possessions d'outremer " et u pressant respectueu- *' sèment le gouvernement de Sa Majesté [de reconnaître] l'opportunité " d'accorder un traitement de faveur aux produits naturels et industriels " des colonies." Les ministres britanniques, forts de leur victoire écrasante remportée sur Chamberlain et les tarîff reformers, combattent la proposition. Ils déclarent nettement qu'ils ne consentiront jamais, selon la parole brutale de M. ASQUITH, alors chancelier de l'Echiquier, "à traiter différemment les étrangers et les coloniaux" (p. 439).
La discussion dure une semaine et se termine par le vote unanime des coloniaux en faveur de la proposition, avec la seule dissidence des représentants du gouvernement britannique (1).
Inutile d'ajouter que ce voeu des colonies est resté lettre morte. L'opposition des seuls gouvernants anglais a suffi à faire échec aux volontés coalisées des "nations soeurs". Par contre, toutes les tentatives des autorités britanniques pour amener les colonies à assumer de nouvelles charges impériales ont réussi au delà des espérances anglaises et en dépit de la résistance des coloniaux, des Canadiens surtout.
Cette indication est significative. Elle marque la caractéristique, déjà signalée, de l'impérialisme britannique: les Anglais prennent tout ce que les coloniaux leur donnent pour le soutien de leur flotte et de
(1) Le texte des résolutions, avec Indication de la dissidence des ministres anglais, est consigné aux pages VII et VIIl du rapport de la Conférence — Cd 3523. Le compte rendu dts délibérations couvre près de la moitié du volume : de la page 228 à la page 446 ; aussi, pages 509 à 529.
leur armée; ils leur refusent toutes les concessions qui pourraient activer la production industrielle et agricole des colonies et compenser les nouvelles charges impériales qu'elles assument.
Avènement de M. Asquith — Active propagande de lord Grey
Les délibérations de la Conférence de 1907 semblaient avoir porté le coup de grâce aux calculs et aux entreprises des impérialistes. La divergence accentuée des Anglais et des coloniaux sur les questions de commerce, et surtout la résistance, si ferme en apparence, de M. Laurier et de ses collègues aux suggestions de lord Haldane et de M. Smartt, confirmaient les optimistes aveugles dans la conviction que le rêve de Chamberlain était dissipé pour toujours. Et pourtant, il était plus près que jamais de se réaliser.
La mort prématurée de sir Henry Campbe'11-Ban.nerman amena M. ASQUITH à la tête du gouvernement du Royaume-Uni et de l'Empire. En (reconstituant le cabinet, le nouveau leader appela lord Grewe aux Colonies, à la place de lord Elgin permuté à l'administration des Indes, et M. Reginald McKenna à l'Amirauté. M. Haldane resta à la guerre. C'était le triomphe de l'impérialisme libéral. Dès l'époque de !a guerre d'Afrique, l'illustre tacticien parlementaire qui a réussi à coaliser les éléments les plus disparates et à garder le pouvoir plus longtemps que tout autre homme d'Etat anglais depuis lord Liverpool, n'avait nullement marchandé son appui à la politique de concentration des forces militaires de l'Empire. D'autre part, il avait été l'adversaire le plus redoutable de M. Chamberlain sur le terrain de l'impérialisme commercial. Il était tout désigné pour assurer la victoire de l'impérialisme militaire au profit de l'Angleterre et au détriment des colonies.
Au Canada, la nouvelle direction imprimée à la politique impériale fut puissamment secondée par le prosélytisme ardent et habile de lord GREY. Neveu et héritier de l'ancien ministre des Colonies, petit-fils de l'ancien premier ministre réformiste de Guillaume IV, cet homme remarquable avait traversé des circonstances toutes particulières qui avaient greffé sur ses traditions héréditaires la foi la plus ardente dans l'impérialisme de Chamberlain. Gouverneur de la Rhodésie, au lendemain du raid de Jameson, en 1896 et 1897, il était devenu l'ami intime, le disciple préféré de Cecil Rhodes, qui le fit entrer dans le conseil d'administration de la fameuse Compagnie Sud-Africaine. Il occupa ce poste jusqu'à son arrivée au Canada. Il s'était associé si intimement aux vues et aux aspirations du conquérant de l'Afrique-Sud, que celui-ci le choisit comme l'un de ses héritiers et exécuteurs testamentaires. On n'ignore pas que le grand brigand d'Afrique a légué toute sa fortune à quelques amis intimes, en ne leur imposant d'autre condition que de l'employer à leur gré pour la propagande et le triomphe de leurs idées communes.
Le nouveau gouverneur arrivait donc au Canada tout rempli d'un zèle d'apôtre, sans aucuns scrupules, du reste. C'est la caractéristique des grands impérialistes anglais. Ceux qui veulent comprendre leur état d'esprit n'ont qu'à relire le Maître de ta Mer de Melchior de Vogué.
A peine débarqué du navire qui l'avait amené d'Angleterre, le disciple de Gecil Rhodes se mit à l'oeuvre. Dès la première session du parlement, en 1905, il entreprit le siège des chefs et des esprits dirigeants des deux partis, — des Ganadiens-français surtout. Familier, comme tous les grands proconsuls britanniques, avec les problèmes de race, il avait tout de suite compris que les Canadiens-français, sépares de l'Europe depuis iin siècle et demi, n'ayant d'autre patrie que la terre canadienne, répugnaient instinctivement à l'évangile impérialiste, beaucoup plus que les Anglo-Canadiens, dont les nouvelles recrues venant des Iles Britanniques entretiennent ce que l'on pourrait appeler l'esprit d'incertitude nationale: ce tiraillement perpétuel entre le souvenir de la pairie britannique, récemment quittée, et l'acclimatation toute récente eu terre canadienne.
Entamée avec quelque discrétion, restreinte au début aux cercles parlementaires et politiques, cette propagande commençait à sp répandre au dehors, lorsque la défaite du ministère Balfour et l'écrasement de la faction Chamberlain n'interrompirent brutalement (1).
Tant que Gampbell-Bannerman, Morley et les derniers tenants du libéralisme gladstonien gardèrent la haute main, lord Grey se tint coi. Il se contenta de cultiver les influences qu'il avait acquises par ses relations personnelles, fort agréables et très flatteuses pour les sauvages de la colonie. La mort de Campbell-Bannerman et l'accession au pouvoir de M. Asquith et des libéraux impérialistes lui rendirent toute sa liberté d'action. Si l'on publie un jour la correspondance secrète de lord Grey, on trouvera facilement l'origine et la trace de la nouvelle direction qu'il reçut, après la disparition de lord Tweedmouth de l'Amirauté et la permutation de lord Elgin du ministère des Colonies à celui des Indes. Pour Les très rares Canadiens qui ont étudié de près les dessous de la politique impériale au Canada, le changement fut marqué et soudain. Dès les premiers mois de 1908, le disciple de Cecil Rhodes se remit avec une ardeur nouveXe à son travail de propagande. Sûr d'être appuyé à Londres par les hommes en place et de n'être pas dénoncé par les oppositionnistes torys, il jeta hardiment le masque et dédaigna les précautions de surface dont il s'était entouré au début de son séjour au Canada. Sortant de la sphère des politiciens, il entreprit la conversion de tous les hommes susceptibles d'exercer une action quelconque sur l'opinion publique: financiers, propriétaires et rédacteurs de journaux, chefs d'Eglises, directeurs de maisons d'enseignement, cSubistes, etc., etc., — il ne méprisait personne, il coudoyait tout le monde. Il fut le véritable fondateur des Canadian Clubs. Il avait choisi ou favorisé cette appellation afin de mieux déguiser son objet. De ces associations, apparemment fondées pour développer et fortifier le sentiment national, il eut bientôt fait autant de serres chaudes de l'impérialisme le plus exalté.
Le mot d'ordre qu'il donnait à tous, c'est que les Canadiens doivent avoir assez de fierté pour ne pas accepter la protection de l'Angleterre à moins qu'ils ne soient prêts à lui rendre la réciproque en cas de péril
(1) J'ai été personnellement témoin de la stupeur et de la désolation qui régnaient à Rideau Hall, en novembre 1905, à la nouvelle de la déroute des candidats de M. Chamberlain.
impérial. C'est dans cet esprit qu'il encouragea fortement l'organisation des corps de cadets dans tous les collèges et institutions d'enseignement secondaire (1).
Cette propagande active et intelligente a contribué puissamment à déterminer l'évolution profonde, radicale, qui s'est produite dans l'esprit des classes dirigeantes en Canada au sujet des relations de la métropole et de la colonie. A la notion traditionnelle, essentiellement britannique, des droits et des devoirs respectifs de la métropole et des colonies, lord Grey n'a cessé de substituer, dans l'esprit de ses auditeurs éblouis et flattés, la perspective des gloires et des avantages de l'association impériale. Ecartant de la discussion tout ce qui était propre à éveiller les craintes et les susceptibilités des Canadiens, il ne leur laissait apercevoir que les aspects séduisants de son rêve. Aux évêques catholiques, aux directeurs de séminaires, i! allait même jusqu'à peindre (le nouvel empire comme un vaste champ d'apostolat catholique (2). A tous les Canadiens, il faisait entrevoir le jour où le Canada serait le pays prépondérant de la confédération britannique. Je lui ai entendu dire d'un grand sérieux, en présence de quelques coiuboys de l'Ouest, que Winnipeg serait un jour la capitale de l'Empire britannique unifié.
Qu'un tel travail, mené avec tant d'entrain, une conviction si profonde et nu! scrupule de correction constitutionnelle, ait produit des résultats immédiats et considérables, nul ne saurait s'en étonner, de ceux au moins qui ont quelque peu étudié l'histoire du monde et particulièrement celle des colonies britanniques. Le colonial d'origine européenne est redevenu, au contact des rugosités des pays nouveaux, une sorte de primitif. Du sauvage, il a toute la vanité puérile. A l'appât des flatteries et des cadeaux — médailles, décorations ou autres formes de verroteries, — sa méfiance excessive se transforme facilement en une extrême créduBité. Son tempérament de parvenu et son instruction de surface, tout inspirée de la cupidité du mercantilisme et des passions de la petite politique, le rendent fort accessible aux sophismes et aux entreprises des esprits fermes qui veulent l'exploiter. A ses dons naturels de l'intelligence et du caractère, lord Grey joignait son expérience des peuplades indigènes de l' Afrique-Sud. Il en tira un admirable parti pour séduire les Canadiens, surtout les plus huppés, c'est-à-dire les plus corruptibles.
Nul doute que les gouverneurs des autres "nations-soeurs" employèrent les mêmes procédés.
Préparatifs de la guerre "impériale"
Lorsque les ministres britanniques crurent le terrain suffisamment préparé, ils reprirent le travail au point où l'avait laissé la Conférence
(1) Un Jour, lord Grey me pressait vivement d'apporter mon concours à cette oeuvre, sous prétexte d'inculquer aux jeunes Canadiens l'amour de la patrie et la détermination de la défendre ; je lui posai abruptement cette question : "Votre Excellence est-elle prête à déclarer publiquement que le seul objet de cette entreprise est de former des soldats canadiens qui ne se battront que pour la défense du Canada ?" Lord Grey, comme tous les vrais Anglais, eut la loyauté de ne pas chercher à jouer au plus fin.
(2) C'est à peu près la thèse dont Son Eminence le Cardinal Bourne, le duc de Norfolk et quelques catholiques anglais torys se sont faits les champions.
de 1907. Le 15 janvier 1909, le ministre des Colonies, lord GREWE, transmet au gouverneur du Canada un nouveau mémoire du War Office, en date du 7 décembre 1908 (1). Cette pièce porte la signature du général NICHOLSON, qui a remplacé, à la tête de l'Etat-major, le général Lyttelton, auteur du rapport du 14 mars 1907, soumis à la Conférence. Ce mémoire, comme le précédent, a pour objet de compléter l'organisation de l'état-major impérial. La pensée impérialiste s'y manifeste avec une franchise et une netteté croissantes.
" Quelles qu'en soient les causes ", écrit le chef de l'état-major, " il " est certain qu'avec le développement des grandes possessions autono- " mes, il se manifeste chez elles un désir croissant pour des institutions " militaires complètes, efficaces et progressives; et cependant, avec la " croissance de l'idéal impérial, le besoin se fait sentir d'unir davantage "les forces militaires de l'Empire..."
"Dans l'Empire britannique, la défense nationale se divise natu- " rellement en deux catégories: lo. — la défense locale; 2o. — la défense " impériale ..."
" Pour la défense impériale, le premier point à noter c'est que, " selon une maxime cardinale de l'art militaire, nul organisme de dé- " fense ne peut être considéré comme efficace ou complet s'il n'a pas " pour objet l'action offensive. La défense passive produit rarement, " si jamais, des résultats décisifs."
C'est, on le voit, la même théorie que lord Goschen faisait valoir, dès 1897, pour la direction de la flotte et l'action navale.
"La Conférence Impériale a reconnu la nécessité possible de la "concentration des forces impériales pour la défense de l'Empire.... " Il a été démontré à quel degré il serait possible, en te«nps de guerre, "d'associer les forces des divers pays de l'Empire. . . L'idéal à attein- " dre, c'est que toutes les divisions de chaque armée soient en état d'agir "en temps de guerre, comme partie d'un tout. Cet idéal ne peut être " pleinement réalisé que si toutes ses parties sont organisées et entraî- " nées par un seul cerveau; et dans les armées modernes, ce cerveau, " c'est l'état-major général. L'état-major doit donc constituer une entité "pour tout l'Empire; et pour en arriver là, tous ses membres doivent " être uniformément entraînés dans une seule école dirigée par une seule "tête, à l'étude et à la pratique des mêmes principes " (p. 8).
Dans la seconde partie de son étude, le général Nicholson définit la base et les traits principaux qui doivent servir d'armature à l'étatmajor de l'Empire.
" 1. — Le corps central doit avoir ses quartiers généraux à Londres " et opérer directement sous l'autorité du chef de l'état-major impérial" (p. 9).
2. — Des états-majors locaux seront établis dans les diverses colonies, comme " sections de l'état-major de l'Empire" (p. 9). La direction devra toujours venir de l'état-major impérial. Des échanges d'officiers
(1) "Correspondence relatins to the proposed formation of an Impérial General Staff" — Cd 4475. Les citations qui suivent sont extraites et traduites de ce document. Il a été réimprimé au Canada avec la réponse du gouvernement canadien: Sessional Paper No 99, 1909.
seront faits entre l'état-major impérial et les états-majors locaux. Ceuxci tiendront les chefs de l'armée impériale au courant de la situation militaire des colonies, et surtout, ils étudieront " le rôle que devront "jouer les forces locales dans la défense de l'Empire" (p. 10).
" Dans une grande guerre, les officiers d'état-major qui accompa- " gneront les 'troupes seront choisis principalement parmi ceux qui " serviront dans les états-majors locaux des pays d'où viendront les "troupes; mais ceux qui seront attachés à l'état-major du généralissime "seront choisis principalement parmi les officiers dont la compétence "se sera affirmée dans la section centrale de l'état-major impérial" (p. 10).
Si l'on veut connaître la pensée directrice qui a présidé à l'organisation des forces de tous les pays britanniques, utilisées dans la guerre actuelle, l'on n'a qu'à relire attentivement ce court paragraphe. C'est toute la pensée romaine — moins le génie militaire des Romains: — la race impériale commande les légions, les barbares des provinces remplissent les cadres.
La troisième partie du mémoire traite des principes qui doivent présider "au choix et à l'entraînement des officiers de l'état-major impérial " (p. 10). Le général Nicholson reconnaît qu'avec le progrès des temps chaque pays d'empire pourra avoir son école d'état-major; mais en attendant, " il devra être 'accepté en principe que les officiers de Tétât-major impérial devront normalement avoir fait leur stage dans les écoles d'état-major"; c'est-à-dire à Camberley, en Angleterre, ou à Quetta, aux Indes (p. 11).
La quatrième partie traite des moyens d'utiliser, en attendan-t la formation d'un personnel nouveau et complet, les ressources actuelles des armées de l'Empire, afin de créer un état-major impérial (p. 12).
L'officier anglais reconnaît que ces ressources sont aujourd'hui fort limitées; qu'il faudra encore une longue période d'entraînement et de préparation avant de pouvoir doter l'Empire d'un organisme militaire (supérieur. Mais, ajoute-t-il, " il est tellement important de ne pas per- " mettre aux forces militaires de l'Empire de se développer dans det> " directions divergentes et indépendantes, et non selon des principes " communs et approuvés, en tout ce qui regarde l'organisation et l'entraî- " nement, qu'il faut faire dès maintenant une tentative pour organiser " l'état-major général avec les moyens à notre disposition" (p. 13).
En conclusion, le chef d'état-major pose comme points principaux: " lo — toutes les forces de l'Empire doivent être organisées pour la guerre d'après les mêmes principes généraux"; 2o et 3o l'uniformité la plus complète doit présider à l'entraînement des officiers dans tous les pays de l'Empire, au choix des officiers qui passeront par le collège d'étatmajor, aux examens d'entrée et de sortie et aux cours de ces collèges, au choix des officiers qui seront échangés entre l'état-major impérial et les états-majors des colonies (p. 13 et 14).
A ce document d'une haute importance, lord Crewe demande une réponse télégraphique; et afin que les gouvernants des colonies n'aient pas le temps de méditer trop longtemps, il espace savamment l'envoi de sa dépêche et du mémoire du général Nicholson : il l'expédie à la Nou-
veUe-Zélande le 24 décembre 1908; à l'Australie, le 1er janvier 1909; et au Canada le 15 janvier (p. 3).
Le gouvernement canadien lâche pied
Le conseil des ministres canadiens se réunit le 9 février et autorise le gouverneur général à télégraphier au ministre des Colonies : " My Ministers fallu accept the principles set forth in mémorandum by General Staff. Despatch will foUow explaining précise position of Dominion Government" (1).
Les commentaires et les explications sont contenus dans un rapport du ministre de la Milice et de la Défense. Sir Frederick BORDEN cherche à réchapper quelque chose de sa fière attitude d'antan. Il rappelle le mémoire rédigé par les délégués canadiens, à la Conférence de 1902, pour justifier leur opposition aux projets de lord Selborae et de M. Brodrick (2). Il s'efforce de se convaincre et de persuader ses collègues que le War Office reconnaît "le grand principe du contrôle local complet, par les ministres responsables, sur les officiers de chaque section locale de l'état-major impérial." Il réclame pour le ministre de la Miîice le droit de contrôler les communications qui s'échangeront entre le chef de l'état-major canadien et le chef de l'état-major impérial. Mais, ces concessions faites au nationalisme expirant, il exprime " l'avis qu'après " une étude attentive et complète de l'importante question qui lui a été " soumise, le gouvernement de Votre Excellence peut en toute sûreté ad- " hérer aux principes généraux posés dans le mémoire de l'état-major; et " il recommande qu'en conformité de la demande du ministre des Colo- " nies, une dépêche soit envoyée par câble exprimant l'assentiment du " cabinet."
Il suggère lui-même le texte de cette dépêche, que l'on vient de lire. Il s'engage à envoyer quatre officiers canadiens à l'école de Camberley et à faire porter par 3e Canada une part proportionnelle du coût de cet enseignement. Il accepte également le projet d'échange d'officiers entre l'état-major impérial et rétat-major canadien.
Le conseil des ministres approuve sans réserves le rapport du ministre.
C'est la répétition aggravée de la comédie de 1907. Les ministres canadiens invoquent le principe de l'autonomie coloniale; ils en réclament l'application sur un point de détail; puis ils acquiescent d'emblée à tous les "principes généraux" posés par les autorités impériales.
Que l'on compare cette attitude fuyante à la résistance énergique de Sandfield McDonald, en 1862, à l'affirmation rigide, en paroles et en actes, du nationalisme de Macdonald et de Cartier; et l'on se rendra compte de l'immense espace que le Canada a parcouru, en moins d'un demi-siècle, dans la voie révolutionnaire ouverte aux colonies par Chamberlain et ses disciples — parmi lesquels il faut maintenant compter les libéraux impérialistes autant que les torys.
Cette nouvelle poussée de l'impérialisme militaire passa inaperçue au Canada. Lorsque cette correspondance décisive fut communiquée à
(1) Sessional Papers, No 99, 1909, p. 19.
(2) Pièce justificative 64.
la Chambre des Communes, l'attention publique était déjà concentrée sur la question navale.
Le " 'péril allemand", son origine, sa nature
Dès l'ouverture de la session, en janvier 1909, M. FOSTER (1) avait inscrit au feuilleton de la Chambre ce projet de résolution:
" Vu ses ressources abondantes et variées et sa situation géographi- " que, le Canada, obéissant à ce sentiment de fierté nationale et de confiance en soi qui doit animer un peuple fort et progressif, ne devrait " pas tarder plus longtemps à prendre sa juste part des responsabilités "et des dépenses qu'entraîne la protection convenable de ses côtes et de "ses grands ports maritimes" (2).
Cette proposition n'avait rien d'insolite. Elle n'allait pas au-delà des termes du traité de 1865, tel qu'interprété par Cartier et Campbell. Elle n'impliquait aucune participation à la défense navale de l'Empire, ni même à la protection du commerce maritime du Canada, dont l'Angleterre doit, en toute justice, rester responsable tant qu'elle refusera à ses colonies autonomes le pouvoir de légiférer sur la navigation océanique et le commerce en haute mer. Tout au plus pouvait-on s'étonner qu'un impérialiste ardent, comme M. Foster, se fût exclusivement inspiré de la doctrine nationaliste la plus pure. L'explication, c'est que cet " avis de motion " n'était qu'une amorce à l'opinion publique. Inscrit à l'ordre du jour dès le 21 janvier, i! resta en suspens jusqu'au moment où des circonstances favorables permettraient à son auteur de dévoiler toute sa pensée. Cette procédure savante avait évidemment été préparée de concert avec lord Grey; et c'est de Londres que devait partir le signal du déclanchement.
Le 12 mars, le premier Lord de l'Amirauté, M. McKENNA, rend public le budget naval de 1909-10. Ce budget accuse une augmentation considérable de la dépense affectée à la construction de nouveaux vaisseaux de guerre. Le programme annoncé l'année précédente est surchargé de quatre vaisseaux du type dreadnought. Grand émoi en Angleterre. Quatre jours plus tard, le ministre donne un nouveau coup d'éperon à l'opinion publique: il explique à la Chambre que cette accélération subite des préparatifs de guerre lui est imposée par l'attitude de l'Allemagne. L'Amirauté allemande, affirme-t-il, a relancé son propre programme et sera en mesure, dès mars 1912, d'opposer à l'Angleterre un nombre de dreadnoughts et de superdreadnoughts qui suffira à rompre la proportion que l'Amirauté anglaise a toujours jugée nécessaire pour maintenir la suprématie de la flotte britannique. Le premier ministre, M. ASQUITH, confirme ces assertions. Le leader de l'Opposition, M. BALFOUR, jette le cri d'alarme et reproche au ministère de ne pas demander au parlement et aux contribuables du Royaume-Uni des sacrifices plus considérables encore pour parer à ce danger imminent. C'est le signal de la panique, du "péril allemand".
(1) Ancien ministre des Finances, aujourd'hui ministre du Commerce dans le cabinet Borden.
(2) C'est la version française, légèrement modifiée, inscrite aux Procèa Verbaux de In Chambre, le 21 janvier 1909, page 25. On trouvera le texte anglais à la Pièce justificative 69.
La guerre effroyable qui ravage l'Europe a tellement troublé les intelligences et perverti les mémoires, au Canada, qu'il est bon de rappeler ici un fait essentiel: le seul "péril allemand" qu'ont invoqué les protagonistes de la loi navale et de la contribution dite "d'urgence", c'est celui de la supériorité prochaine et certaine de la flotte allemande sur la flotte anglaise; c'est aussi le seul que les nationalistes ont contesté. Cette observation n'a pas pour objet d'établir que les nationalistes voyaient plus clair que les impérialistes. Ces débats rétrospectifs sont puérils. Personne ne peut prétendre au don de prophétie. Les prévisions des plus habiles diplomates sont souvent déroutées. A cette heure, du reste, il était permis de se tromper. Le premier Lord de l'Amirauté, responsable de la sécurité maritime de l'Empire, était censé posséder une connaissance parfaite de la situation et des forces navales des deux pays. Les gouvernants et les hommes publics du Canada, totalement exclus du gouvernement de l'Empire, n'avaient aucun moyen de contrôler l'exactitude des affirmations de M. McKenna. Leur premier mouvement d'alarme était donc tout naturel. Leur culpabilité, c'est d'avoir persisté à affirmer l'existence du péril, quand il fut démontré, nous le verrons dans un instant, qu'il n'existait pas. Leur mauvaise foi, c'est de prétendre aujourd'hui que le "péril allemand" dorot les nationalistes, sur la foi des autorités les plus compétentes d'Angleterre, ont niié l'existence, c'était la menace générale et constante d'une guerre européenne, et non pas le danger particulier annoncé par les impérialistes anglais: la menace à la suprématie maritime de l'Angleterre.
D'ailleurs, ce n'est pas sur ce terrain que la lutte s'est portée. C'est aoi nom des libertés garanties par la Constitution, par la tradition nationale et par les accords conclus avec la métropole, que les nationalistes ont combattu la loi navale, la contribution d'urgence, et la participation obligée du Canada à la guerre actuelle. Le "péril allemand" n'a été que le prétexte invoqué par les politiciens des deux partis pour excuser leur capitulation devant les exigences des impérialistes anglais. Il est resté un simple incident du conflit; et il n'est jamais sorti des limites que lui avaient tracées les lanceurs de la panique de 1909: la défaite possible, probable même, disaient-ils, de la flotte anglaise, si les "nationssoeurs" ne viennent pas au secours de la mère patrie. Qui osera prétendre que la guerre et ce qu'elle a révélé de l'étonnante puissance de l'Allemagne dans tous les autres domaines justifient les pronostics des politiciens qui ont voulu imposer au Canada la construction d'une flotte ou la dépense inutile de $35,000,000 pour "accroître les forces navales de l'Empire"?
Quoi qu'il en soit, les organisateurs de la panique de 1909 — nous verrons plus loin à quel mobile secret ils obéissaient — obtinrent un plein succès: le budget naval de M. McKenna fut voté d'emblée; et, ce qui nous intéresse davantage, le gouvernement et le parlement du Canada se jetèrent tête baissée dans le piège qu'ils avaient évité en 1902 et en 1907.
Voeu du 29 mars 1909 — Accord des deux partis
M. POSTER, qui avait laissé dormir son "avis de motion." phis de deux mois durant sous l'amoncellement des procédures et des paperasses de la session, l'exhibe tout à coup, à la séance du 29 mars — juste assez près et assez loin des déclarations sensationnelles de M. McKenna pour avoir donné Je temps à 5a presse jingoe, pistonnée par lord Grey, de fouetter l'opinion publique et d'apeurer les bons Canadiens avec la perspective toute prochaine de l'apparition d'une flotte allemande dans le golfe Saint-tLaurent. Avant de proposer son voeu, M. Foster prononce un long discours, en partie double. La première partie correspond parfaitement au texte et à l'esprit de sa proposition: elle se borne à démontrer brièvement la nécessité de protéger les ports et les frontières maritimes du Canada. La seconde partie, qui est presque tout îe discours, est tout entière consacrée au développement de l'idée impérialiste: le devoir du Canada de soutenir la Grande-Bretagne; la valeur intrinsèque de la protection britannique; la disparité choquante entre le budget naval du Royaume-Uni et celui du Canada; le désintéressement de l'Angleterre et son amour pour les peuples multiples qu'edle a "adoptés". (Les impérialistes anglais ont de ces trouvailles uniques pour déguiser sous des mots doux les pires actes de spoliation, de conquête et de tyrannie). Tout ce que Macdonald, Cartier, Campbell, Tupper et tant d'autres ont dépeint comme la contribution la plus utile que îe Canada peut donner à l'Empire: — le développement rapide de son territoire et de ses voies de communications, — l'orateur le représente comme une addition nouvelle au fardeau de la mère patrie. En vérité, toute la substance de son discours est la contre-partie de celui que sir Charles Tupper a prononcé à Winnipeg, en 1893. M. Foster va même jusqu'à dire que l'Angleterre a protégé Se Canada contre les attaques des Féniens et les deux rébellions des Métis du Nord-Ouest. Il suffit de comparer cet exposé fantaisiste aux déclarations et aux dépêches des hommes d'Etat contemporains et acteurs de ces événements pour juger à quel point les apôtres de l'impérialisme font fi de la vérité et des faits. Il en conclut que c'est le devoir du Canada — devoir de reconnaissance et devoir d'intérêt — d'aider l'Angleterre à porter le poids de la défense navale de l'Empire. Afin de rassurer les Canadiens peu enclins à la guerre, il a l'audace d'affirmer à deux reprises que, depuis plus de cinquante ains, l'Angleterre n'a pas fait une seule guerre d'agression et de "conquête injuste" et qu'elle "n'en fera point non plus dans l'avenir". Du reste, il le confesse avec une cynique franchise, elle "a plus de territoires qu'il ne lui en faut, et son embarras aujourd'hui est d'administrer les pays étendus qu'elle possède" (1).
Deux modes, à son avis, se présentent naturellement à l'attention du gouvernement pour apporter à l'Angleterre l'aide qu'elle a le droit d'attendre du Canada: la contribution au budget de la flotte britannique, ou l'organisation d'une flotte canadienne. Il se prononce nettement
(1) Version française des Débat* de la Chambre des Communes. 29 mars 1909, cul. 3696. Tout le discours couvre les colonnes 3685 à 3707. Les chiffres indiqués par la suite entre parenthèses sont ceux des colonnes du même volume. Le texte anglais des propositions est reproduit en appendice : pièce JusUficaUvc 69.
pour le second de ces modes. Si l'on se rappelle dès maintenant qu'il votera l'année suivante contre le projet de Soi navale et pour le principe de la contribution, on ne peut guère se défendre de conclure que les inipérialisites exaltés ne sont ni plus logiques ni plus constants que les faux nationalistes. Du reste, il veut évidemment se garder une porte ouverte sur toutes les issues: il termine son discours en déclarant que si le ministère décide d'offrir un drcadnought à la Grande-Bretagne, l'opposition conservatrice l'appuiera.
Cette conclusion était une invite directe au ministère de formuler une proposition concrète. Sir Wilfrid LAURIER ne manque pas de répondre à l'appel. Il y met toute l'habileté sinueuse qui lui est propre. Il commence par nier que le Canada a failli jusqu'ici " à son devoir envers l'Empire"; mais il tombe "d'accord avec" M. Foster pour affirmer " que cette question doit être abordée, non pas au seuil point de vue " du Canada, mais iau point de vue de l'ensemble de l'Empire britanni- " que " (3708). C'est Sa contre-partie exacte du sentiment qu'exprimaient M. Pope en 1863 et M. Sanborn en 1868 (1). Il jette un doute sur les causes premières de la panique: "elle peut avoir pour objectif de la " pairt de quelques-uns de nous engager à renoncer à notre programme "et à contribuer sur-le-champ aux frais du maintien de la marine an- " glaise " (3709). Il s'empresse de démontrer qu'il a toujours été prêt à se laisser entraîner dans cette voie. Il cite une partie du mémoire qu'il a présenté à la Conférence de 1902, en opposition au projet de lord Selborne: celle où les ministres canadiens se déclarent "prêts à étudier l'aspeat naval de la défense " — " prepared to consider the naval side of defence as well" (2).
Il cite également le plaidoyer que lord Tweedmouth a fait -à La Conférence de 1907, en faveur des sous-marins et des torpilleurs (3712-13). Naturellement, il jette un voile opaque sur le refus péremptoire qu'il a opposé aux suggestions de lord Tweedmouth, de M. Haldane et du Dr Smartt. Après avoir ainsi nagé entre toutes les eaux, il " n'hésite pas à "affirmer que si l'on venait à disputer un jour à l'Angleterre la supré- " matie sur les mers, le devoir incomberait à toutes les colonies d'entou- " rer la mère patrie et de constituer autour d'elle un rempart contre "lequel toute attaque serait vaine" (3715). En conclusion, il suggère de substituer au voeu nationaliste de M. Foster une proposition alambiquée et verbeuse. Les trois premiers paragraphes peuvent satisfaire tout le monde. Il y ajoute cette rallonge tout impérialiste:
"La Chambre approuvera cordialement toute dépense nécessaire " destinée à favoriser l'organisation d'un service naval canadien en co- " opération et relation intimes avec la marine impériale, dans le sens "indiqué par l'Amirauté lors de la dernière Conférence Impériale, et en " complet accord avec l'aide [l'idée] que la suprématie navale de la
(1) Pièces jusUficatives 30 et 39.
(2) Le texte français de la citation porte: "le gouvernement canadien est disposé à faire des frais également en vue de l'organisation d'une marine". C'était un faux patent. M. Laurier ne dédaignera pas de l'utiliser, dans la province de Québec, au cours de la campagne sur la loi navale, afin de prouver qu'il s'était engagé, dés 1902, A faire construire une flotte de guerre — ce qu'il avait refusé en 1902 et en 1907.
" Grande-Bretagne est essentielle à la protection effective du commerce, " :m salut de l'Empire et au maintien de la paix universelle.
" La Chambre est fermement convaincue que chaque fois que le " besoin s'en fera sentir, le peuple canadien se montrera prêt et disposé "à faire tous les sacrifices nécessaires pour prêter aux autorités impé- " riales son concours le plus loyal et le p5us cordial en toute mesure "tendant au maintien de l'intégrité et de l'honneur de l'Empire" (3716) (1).
C'est tout le programme impérialiste; c'est l'abandon complet des résistances de 1902 et de 1907.
Cette proposition est déposée au moment de l'ajournement de la Chambre, à six heures. Les augures se rencontrent dans les coulisses. A la reprise de la séance, 5e leader de l'Opposition, M. BORDEN, prend la parole. Il s'etmpresse de nouer l'accord déjà esquissé entre son collègue et le premier ministre. Il est, comme eux, "fermement convaincu que ce qu'il convient de faire, c'est de créer des forces navales canadiennes" (3720). Comme le premier ministre, il est d'avis "que le " parlement canadien doit conserver la libre disposition des sommes " d'argent destinées à des fins militaires, et qu'en nous chargeant de !a " défense de nos côtes, de concert avec les forces impériales, nous nous " rendrions vraiment utiles à la défense de l'Empire et nous accompli- " rions notre devoir à son égard, ainsi qu'à l'égard du Canada" (3721).
Ces déclarations sont catégoriques ; mais M. Borden pense sans doute, comme M. Poster, qu'il est utile d'avoir plus d'une corde à son arc: il suggère au premier ministre d'éliminer de sa proposition la condamnation absolue du principe de la contribution (3722-23). Il conseille quelques autres modifications de détail, dont la principale est d'indiquer la détermination du gouvernement d'agir sans délai (3724).
Le premier ministre fait bon accueil aux suggestions du leader de la gauche. Il modifie sa proposition dans le sens indiqué (1) et il emporte le vote unanime de la Chambre, après quelques vaines et timides réserves d'inspiration nationaliste, dont la plus intéressante est formulée par M. CONGDON, député du Yukon, et la plus catégorique par M. TURCOTTE, député de Nicolet.
La comédie a duré tout juste cinq heures. Mais elle a été préparée de longue main, les rôles savamment distribués, soigneusement appris; et le souffleur n'est pas loin. Le souffleur, c'est lord Grey. En moins de deux années d'efforts patients, il a fait le siège et la conquête du 'champion de l'autonomie canadienne': c'est le titre que les partisans de M. Laurier lui ont décerné à son retour de la Conférence de 1907; c'est le ' panache blanc ' qui a rallié ses troupes, aux élections de 1908. Il le troque prestement contre le plumet impérialiste. Les bons gogos ne s'aperçoivent de rien et continuent de se battre à mort pour le ' défenseur de nos droits et de nos libertés '. On ne saurait vraiment faire un reproche à M. Laurier de n'avoir jamais déguisé le mépris doux et bienveillant que lui inspirent ses "chers compatriotes".
Dès le lendemain, lord GREY s'empresse de transmettre au ministre des Colonies, lord Crewe, la première édition, non revisée, des débat*
(1) Pièce justificative 69.
de la séance (1). Il est tellement glorieux de son triomphe — et il y a de quoi — qu'il n'attend pas une délibération officielle de son conseil, ni même la revise des discours des marionnettes qu'il a si bien fait danser et parler à sa guise.
La panique en Australie
iLa panique n'a pas moins bien marché aux antipodes. Dès le 22 mars, le gouverneur de la Nouvelle-Zélande, lord PLUNKET, transmet au ministère des Colonies la proposition de son premier ministre, sir Joseph WARD: le gouvernement de la Nouvelle-Zélande offre de faire construire et armer à ses frais un dreadnought qui restera la propriété de l'Angleterre (2).
Les gouvernements de Victoria et de la Nouvelle Galles du Sud son* également désireux de contribuer leur quote-part du coût d'un vaisseau de guerre; mais ils considèrent que la contribution devrait être offerte par le parlement du CommonweaSth (p. 3). Après quelques jours de délibérations, le gouverneur général d'Australie, lord DUDLEY, transmet au ministre des Colonies l'énumération détaillée des mesures que son gouvernement suggère pour attribuer à toutes les possessions autonomes (Dominions) de l'Empire une part proportionnelle du " maintien de la suprématie navale permanente de l'Empire" (p. 3, 4 et 5).
Ces Australiens n'y vont pas de main morte. Ils veulent, non seulement assumer du coup un fardeau égal à eelui du Royaume-Uni; mais ils décident que l'Empire britannique devra toujours dominer les mers, c'est-à-dire le monde. Cette arrogante prétention des Anglo-Saxons est la cause principale et permanente des armements formidables qui ont écrasé l'Europe depuis un demi^siècle et l'ont conduite à l'abîme effroyable où elle se débat aujourd'hui. En quoi cette prétention diffère-t-elle des ambitions germaniques?
Fidèles à leur pratique séculaire, les ministres britanniques n'acceptent pas d'emblée les propositions du Canada, de la Nouvelle-Zélande et de l'Australie. Ils se bornent à remercier avec effusion les généreux coloniaux; puis il les convoquent en réunion plénière à Londres (p. 5, 6 et 7). Ils aiment mieux les avoir sous la main, afin de les assouplir à leur guise et de coordonner leurs efforts en les dirigeant vers l'objet le plus propre à répondre aux besoins et aux intérêts de l'Angleterre. L'acceptation des offres n'aurait abouti qu'à ajouter quelques unités à la toute-puissante flotte britannique. Ce que les autorités impériales veulent, c'est de profiter de la panique causée par les affirmations erronées de M. McKenna pour compléter l'oeuvre entamée à la Conférence de 1907 et poursuivie durant toute l'année suivante: — la réorganisation des troupes coloniales en vue d'une grande guerre impériale, et l'adhésion formelle et définitive des gouvernements coloniaux au principe de la concentration de toutes les forces de l'Empire dans toute guerre que l'Angleterre décidera de soutenir ou de provoquer.
(1) Sessional Papers 1909, No 170 (not printed). Cette dépêche est reproduite à la pièce justificative 69.
(2) Cette dépêche est la première des pièces qui précèdent le rapport de la Conférence militaire de 1909 (Cd 4948). Toutes les citations qui suivent sont tirées de ce rapport. La page est indiquée après chaque citation.
La fausseté du prétexte est démontrée avant même que la Conférence ne se réunisse.
Les lanceurs du "péril allemand**
En avril, le Nineteenth Century publie une remarquable étude de sir William WHITE, ancien directeur des constructions navales du gouvernement britannique, sur "la situation maritime" de la Grande-Bretagne. En quelques pages, à l'aide de faits et de chiffres précis, il démolit de fond en comble l'argumentation de M. McKenna, de M. Asquith et de M. Balfour, qu'il n'hésite pas à traiter de "politiciens innocents de toute connaissance technique". Il se moque de leurs prédictions sinistres. Il démontre la supériorité écrasante de la flotte anglaise sur la flotte allemande et l'impossibilité absolue pour l'Allemagne de s'écarter de son programme naval, soit en augmentant le nombre des navires mis en chantier, soit en avançant la date de leur lancement. Il formule de graves doutes sur l'efficacité absolue des dreadnoughts et fait entendre clairement que l'unique mobile des protagonistes de ce type de vaisseau de guerre, c'est l'énorme profit qui en résulte pour les détenteurs des brevets qui couvrent la fabrication des pièces de blindage et d'artillerie dont les dreadnoughts exigent une porportion beaucoup plus considérable que tous les autres vaisseaux. Le monopole de ces brevets appartient à la puissante maison Krupp, d'Allemagne, qui en partage les profits avec les trois ou quatre principales compagnies anglaises de construction maritime. Nous verrons plus tard que les constructeurs français et italiens sont également associés à ce trust monstrueux.
Ce plaidoyer de réfutation, froid comme l'acier des canons blindés, produit une sensation profonde en Angleterre. Quelques politiciens jingos, aussi " innocents de toute connaissance technique " que M. Asquith et M. McKenna, tentent de le réfuter et d'entretenir la panique. Ils obtiennent facilement la collaboration de certains officiers de marine et fonctionnaires de l'Amirauté, moins "innocents", mais pécuniairement intéressés dans la construction des navires de guerre et, par conséquent, dans le maintien de la panique à l'état aigu.
La vérité ne tarde pas néanmoins à prendre le dessus. . . en Angleterre. M. McKenna doit confesser qu'il a trompé le parlement et l'Empire tout entier.
Il est démontré que M. Balfour, pour relancer les ministres et réclamer un plus grand nombre de dreadnoughts, s'est servi des renseignements et des chiffres qui lui ont été fournis par M. MULLINER, directeur de la Coventry Ordnance Company, dont les sept-huitièmes du capital-actions appartiennent à deux des plus grandes compagnies de construction maritime: John Brown & Co. et Cammell Laird & Co. Le même Mulliner a avisé le premier Lord de l'Amirauté. Il a conféré secrètement avec le Conseil des ministres — tout comme un premier ministre colonial. C'est lui qui a fourni les fausses données sur le programme allemand, cause première de la panique (1).
(1) L'amiral Von Tirpitz, ministre allemand de la Marine, avait immédiatement donné le démenti aux statistiques fantaisistes présentées à la Chambre par M. McKenna et M. Balfour. lorsque arriva la "période de danger", en 1912, il fut démontré que lt
Mais aux colonies, comme le faisait observer, un jour, un vieux professeur d'Oxford, le télégraphe ne semble marcher qu'au gré des politiciens et des financiers. Quand le parlement se prorogea, lé 19 mai, la panique avait presque cessé en Angleterre; au Canada, eUe battait encore son plein. Lord Grey remercia les honorables sénateurs et les non moins honorables députés d'avoir consacré le principe de " la reconnaissance des devoirs du Canada " envers l'Empire ; mais il se garda bien de leur dire que le gouvernement impérial s'était payé leur tête. . . . impérialement.
Conférence militaire de 1909 — Les Impérialistes anglais démasquent leurs batteries
iLa Conférence se réunit à Londres le 28 juillet, sous !a présidence alternative du premier ministre, M. Asquith, et du ministre des Colonies, le comte de Grewe. Le Canada y est représenté par sir Frederick BOR- DEN, ministre de la Milice et de la Défense, et M. BRODEUR, ministre de la Marine et des Pêcheries. Le seul mandat qu'ils ont, c'est " de discuter avec l'Amirauté le meilleur moyen de mettre à exécution la résolution" du 29 mars (1). Ce qui ne îes empêche pas de conclure avec le War Office des arrangements précis et définitifs au sujet de l'organisation de l'état-major impérial, en vue de la coopération des trour pes canadiennes dans les guerres de l'Empire.
Cette fois, les délibérations restent secrètes. On ne rend publics qu'un résumé succinct des décisions prises ainsi que les rapports et les pièces techniques qui leur ont servi de base.
La Conférence, apparemment convoquée pour parer au péril naval annoncé par M. McKenna, commence par s'occuper des armées de terre. Ce seul fait suffit à dénoncer le mobile secret des ministres britanniques. La première séance de travail se tient au War Office, le 29 juillet, pour étudier un mémoire du ministre de la Guerre, intitulé: "Projet d'organisation des forces militaires de l'Empire en vue d'assurer leur coopération en cas de guerre" (p. 28).
Ce projet, préparé et rédigé par le général Nicholson, chef de l'Etatmajor impérial, est précédé d'une note de M. HALDANE, ministre de la Guerre. Celui-ci résume en quelques mots l'objet que poursuivent les autorités militaires de 5a Grande-Bretagne: "Le fait d'organiser les " forces locales de telle sorte qu'à l'heure du danger suprême, elles puisministre allemand avait dit la vérité et que le constructeur anglais avait audacieuseraent trompé les ministres et le leader de l'Opposition. Il avait, du reste, gagné son point : dix à douze millions de profits additionnels étaient tombés dans la caisse des compagnies de construction maritime. C'est de la même manière que les fabricants de canons allemands obtinrent un c mtrat plantureux quelques années plus tard : ils ava'ent payé des journaux français pour lancer la fausse nouvelle d'un accroissement subit des effectifs de l'artillerie française. Ces deux incidents, entre des centaines d'autres, dépeignent à m rveille les méthodes des vampires qui s'engraissent de la substance des peuples. Inutile d'ajouter qu'à même leurs énormes profits, ils font la part large aux politiciens et aux journalistes "patriotes".
(1) Dépêche du 5 mai 1909 de lord GREY à lord CREWE: "Correspondence and Papers relating to a Conférence with Représentatives of the Self-Governing- Dominions on the Naval and Military Defence of the Empire", 1909 — Cd 4948, p. 8. Les citations qui suivent sont extraites et traduites de ce document. Le chiffre de la page est indiqué après chaque citation. Le même document a été réimprimé au Canada : "Sesstonal Paper" No 29a, 1910.
"sent se concentrer et agir ensemble comme une seule armée dans toute " partie de l'Empire, me diminue pas mais au contraire tend à accroître " l'efficacité de ces forces pour la défense locale de leurs patries res- "pectives" (p. 32). C'est le renversement du principe et de la pratique observés avant la guerre d'Afrique. Jusque4à, la défense de chaque pays de l'Empire par les forces locales est l'objectif principal. La sécurité du tout dépend de la protection efficace de chacune des parties. L'Angleterre, unique maîtresse de la politique impériale, reste seule responsable de la défense de toutes ses possessions non autonomes. C'est sur cette base que les ententes de 1854 et de 1865 se sont conclues et que la Confédération canadienne s'est faite. La nouvelle tactique, c'est d'assurer tout d'abord la protection de l'ensemble: la sécurité de chacun des pays d'empire devient la considération secondaire. Le motif de cette révolution saute aux yeux. En 1865, les colonies autonomes et l'Empire des Indes forment la majeure partie de l'Empire britannique. L'Angleterre a tout à gagner à induire chacun de ces pays à s'occuper tout d'abord de sa propre défense et à diminuer d'autant le fardeau du Royaume-Uni. En 1909, l'Angleterre a triplé son empire propre, celui qu'elle gouverne de Londres, pour son seul bénéfice. Elle a donc tout intérêt à développer chez les "nations-soeurs" un sentiment de solidarité impériale qui leur fera assumer une part du fardeau qu'impose la protection de cet empire — d'autant plus que tous les profits lui restent et qu'elle n'assume aucune obligation nouveWe pour la défense des colonies autonomes.
C'est sur ce terrain que le général NICHOLSON se place carrément pour indiquer les mesures a prendre afin d'atteindre l'objet désiré.
" 1. — L'Empire britannique, dit-il, couvre plus d'un cinquième " de la surface de la terre; le nombre total des sujets du Roi représente ■ plus d'un cinquième des habitants du globe.
" L'ensemble des forces militaires de l'Empire, comprenant l'armée " des Indes, les troupes des Dominions d'outremer et des garnisons co- " loniales dans le monde entier, s'élève à environ 1,200,000 soldats et
"officiers L'armée des Indes est dans une large mesure localisée
"par des considérations politiques et militaires; l'armée territoriale an- " glaise et les forces des possessions d'outremer ne sont tenues de servir " que dans leurs pays respectifs, bien que, si elles offrent volontairement " de servir à l'étranger en temps de guerre, Sa Majesté peut accepter " leur offre." Les forces militaires de l'Empire sont donc " presque in- " signifiantes lorsqu'on les compare aux vastes armées des puissances " continentales [d'Europe] et du Japon.
"2. — ....Pour produire une armée capable de concentrer promp- " tement toutes ses forces sur le point décisif, il faut, autant que possi- "ble, mettre chacun des corps qui la composent en état de servir, en "temps de guerre, sur tous les terrains d'opération où leurs services " pourraient être requis. Une portion minime des forces militaires de "l'Empire répond aujourd'hui à ces conditions" (p. 32).
L'objet du War Office est précisément d'établir ces conditions.
'Le chef de l'état-major divise son mémoire en trois parties. La première n'est que la répétition du mémoire présenté à la Conférence
ce 1907; elle définit les principes géniaux qui doivent présider à la défense de l'Empire: le maintien de la suprématie maritime, la défense de chaque pays d'empire par les forces locales, " la création d'une force d'expédition prête à se porter sur tout point menacé de l'Empire " (p. 33).
Que l'on compare cette rédaction à celé du général LYTTELTON, du 14 mars 1907; que l'on rapproche ces deux textes des déclarations de M. CHAMBERLAIN, en 1897 (1); et l'on constatera que c'est la même pensée qui s'affirme et se précise.
Le chef de l'état-major reconnaît que, depuis la Conférence de 1907, les colonies autonomes ont fait quelque progrès dans l'organisation de "leurs forces militaires pour la défense locale"; mais elles n'ont encore rien tenté " pour porter assistance aux autres pays de l'Empire en " cas de danger. Le temps est arrivé, semble-t-il, d'étudier cette importante question" (p. 34). Il n'est pas question d'imposer une "obligation définie" à aucune colonie; mais "Jes armées des Dominions pour- " traient être organisées de telle manière que leurs gouvernements fus- " sent prêts, en cas de nécessité, à coopérer entre eux et avec la mère " patrie au degré qui leur paraîtrait utile, non pas en improvisant des "secours hâtifs, mais avec rapidité et certitude" (p. 35).
" 9. — Sous l'autorité des lois actuelles de la Milice et de la Défense " des divers Dominions, les gouvernements n'ont pas le pouvoir d'em- " ployer de forces militaires en dehors de leurs territoires pour soutenir " des intérêts impériaux."
Cette déclaration jette un jour décisif sur les prétentions des impérialistes "Canadiens et des théologiens à leur service. N'est-ce pas la justification éclatante de l'opposition des nationalistes a l'expédition d'Afrique et à la fausse interprétation donuée à la participation du Canada, comme colonie britannique, à la guerre actuelle?
Les milices coloniales, ajoute le général, " sont organisées en vue de " pourvoir avec économie à la défense locale de jeunes nations dont le " développement serait entravé par la dépense plus considérable qu'exi- " ge le maintien d'une armée régulière." Les vrais soldats ont de ces éclairs de franchise qui font contraste avec les duperies des politiciens. Mais le chef de l'état-major impérial pense tout d'abord, naturellement, aux intérêts de l'Empire; aussi s'empresse-t-îl d'exprimer l'espoir "que " les colonies autonomes pourront organiser leurs forces de manière, non "seulement à pourvoir à la défense locale, mais aussi à prendre part, " dans la mesure de leurs ressources et de leur volonté, à la défense de "l'Empire tout entier" (p. 35).
Il indique les tâches particulières qui peuvent être assumées par chaque colonie. L'Australie et la Nouvelle-Zélande pourraient envoyer des troupes aux Indes et dans les diverses garnisons d'Asie. " Le Canada est mieux situé, peut-être, pour accorder un prompt secours en " cas de guerre européenne (nearer home) ou pour prêter main forte à "l'Australie" (p. 35).
En résumé, l'objet de la Conférence doit être de jeter la "base d'un " système pratique qui nous permettra, en cas de nécessité, d'utiliser
(1) Voir pages 110 et 169-170.
" toute la puissance militaire potentielle de l'Empire pour un commun "objet impérial" (p. 36).
La deuxième partie est consacrée aux détails de l'organisation qui devrait être inaugurée par chacun des pays de l'Empire. Tout le plan se rattache à une base commune et dépend de la réponse que les délégués des colonies donneront à cette question que leur pose nettement le chef de l'état- major: "Chacun des pays de l'Empire consent-il à faire " ses préparatifs [militaires] d'après une méthode qui lui permettra, s'il " le désire, de prendre sa part de la défense générale de l'Empire? " (p. 38).
La troisième partie traite du développement de l'état-major impérial. Le général Nirholson fait mention de la correspondance échangée en décembre 1908 — et janvier 1909 — entre le gouvernement impérial et les autorités des colonies. "Les propositions [du gouvernement bri- " tannique] sont maintenant acceptées en principe" (p. 39). 11 ne tient aucun compte des réserves fuyantes de sir Frederick Borden et du gouvernement canadien (1). Le reste de son travail est consacré à l'énumération des mesures que les colonies doivent prendre pour compléter l'organisation de l'état-major et rendre son travail efficace.
Capitulation des Coloniaux — Triomphe de» Impérialistes
A la séance plénière du 29 juillet, les délégués des colonies, y compris ceux du Canada, s'empressent d'exprimer " leur acquiescement général " à la question de fond posée par le chef de l'état-major: " Chacun " des pays de l'Empire consentM à faire ses préparatifs [militaires] " d'après une méthode qui lui permettra, s'il le désire, de prendre sa "part de la défense générale de l'Empire? " (p. 28). Le point principal gagné, l'étude immédiate et la préparation du rapport final sont confiées à un comité composé d'officiers de chacun des pays représentés à la Conférence. Ce comité tient trois séances secrètes sous La présidence du général Nicholson qui en rédige le rapport, en date du 10 août. Toutes ses conclusions sont mises à l'abri du consentement donné par les représentants des colonies au principe général qu'il a posé précédemment. De ces conclusions, il suffit de citer les suivantes:
" 1. — L'établissement de guerre (War establishment) de l'armée ré- " gulière anglaise doit être accepté autant que possible comme la base " de l'organisation des forces coloniales.
"5. — Les officiers qui feront partie des divers états-majors de l'Em- " pire seront, quelle que soit l'armée à laquelle ils appartiennent, et tout " en restant soumis à l'autorité de leurs gouvernements respectifs, mem- " bres d'un seul corps: l'état-major impérial.
" 12. — De l'avis du comité, les recommandations ci-dessus, tout en " permettant aux Dominions de participer à la défense de l'Empire, con- " tribueront également à la sécurité territoriale des colonies et à l'effi- "eacké de leurs forces pour la défense locale" (p. 29-30).
Les ministres anglais ne se contentent pas de " l'acquiescement général " et collectif des délégués. Ils font rédiger par les représentants de chacune des colonies un résumé de leurs opinions particulières et
(1) Dans l'arrêté ministériel du 9 février 1909, voir page 185.
des mesures qu'ils promettent ou se proposent d'adopter pour donner suite aux délibérations de la Conférence.
Les représentants du Canada, coimtne ceux des autres colonies, " acceptent les principes énoncés dans le mémoire de l'étot-major impérial". Cette fois, il n'est plus question des réserves formulées dans le rapport de sir Frederick Borden, du 9 février 1909. Les dernières traces des résistances de 1902 et de 1907 sont disparues. Le reste du document es* généralement conforme au rapport du 9 février. L'engagement du gouvernement canadien de coopérer à l'oeuvre de l'état-major impérial, d'envoyer ses candidats à cet état-major compléter leurs études à Camberley, et de partager les dépenses de cet enseignement, est renouvelé (p. 42).
La question navale est réglée non moins prestement. La discussion s'est faite sur un mémoire de l'Amirauté en date du 20 juillet. M. Mc- Kenna rappelle très brièvement les déclarations qu'il a faites à la Chambre le 16 mars. Naturellement, il ne souffle pas mot des réfutations de sir William White et des autres experts qui ont prouvé la fausseté de ses affirmations. Il relate les offres des colonies. Il réitère Je principe posé par lord Goschen dès 1897: la nécessité d'une seule flotte et d'un commandement unique. Il tient encore compte des divergences de situation et d'intérêt qui séparent les pays d'empire. "Le devoir prin- " cipal de la Conférence, à l'égard de la défense navale, es* donc de dé- " terminer le mode par lequel les gouvernements des Dominions pour- " ront le mieux participer au soutien du fardeau qu'impose la défense " de l'Empire, en tenant compte des diverses conditions politiques et "géographiques" (p. 21).
C'est la reprise accentuée du projet de Cardwell, rejeté par Cartier en 1870.
Il reprend le thème de lord Tweedmouth: l'établissement de flottilles locales de torpilleurs et de sous-marins; mais au lieu de voir dans ces flotilles des moyens de défense pour les colonies, il en fait le noyau et le point de départ d'escadres coloniales complètes destinées à faire partie intégrante de la flotte impériale, — comme le War Office veut transformer les milices coloniales en autant de corps de l'armée impériale. " Les gouvernements coloniaux ont reconnu ", dit-il en terminant, " qu'en temps de guerre les forces navales locales devront être " soumises à l'autorité générale de F Amirauté " (p. 23). Les délégués du Canada acquiescent tacitement à cette proposition qu'ils avaient repoussée avec tant d'éclat en 1902 et en 1907.
Comme pour les armées de terre, la question navale fait l'objet de trois délibérations secrètes et d'un rapport particulier des représentants de chacune des colonies. Les Canadiens objectent que la double frontière océanique du Canada interdit ou rend futile l'organisation d'une escadre complète, telle que suggérée par M. McKenna. Ils proposent de s'en tenir pour l'instant à l'achat ou à la construction de croiseurs et de destroyers qui seront partagés entre les côtes de l'Atlantique et celles du Pacifique (p. 23-24). C'est la base de la loi navale qui sera présentée à la prochaine session. Nous verrons qu'en décembre 1912, sir
Wilfrid LAURIER relancera les suggestions de M. iMcKenna, infiniment plus onéreuses pourtant que celles de lord Tweedmouth qu'il avait rejetées en 1907, et proposera l'organisation de deux escadres complètes.
Sur tout !e reste des délibérations, le voile du secret reste étendu» H n'a jamais été levé. Ce qui a transpiré des décisions prises permet d'affirmer que la Conférence de 1909 marque une étape décisive dans l'évolution rapide que l'Empire britannique a subie depuis la guerre d'Afrique. Le principe de l'asservissement des colonies y est posé définitivement, avec l'acquiescement sans réserve des représentants de toutes les colonies autonomes. Dix années ont suffi aux maîtres de l'Empire pour user la résistance des Canadiens et détruire l'oeuvre séculaire qui avait trouvé son couronnement dans l'accord de 1865, base de la Confédération canadienne. N'est-ce pas une sanglante ironie que l'anéantissement de l'oeuvre nationale de Cartier et de Macdonald soit consommée par les chefs du parti libéral, héritiers politiques des hommes qui reprochaient à Cartier et à Macdonald de subordonner les intérêts du Canada à ceux de l'Empire? Et l'oeuvre de destruction s'achève sous l'égide de celui-là même qui s'écriait à Boston, en 1891: Jamais le Canada ne consentira à faire partie d'une Fédération Impériale, même purement commerciale, parce que ce régime nous entraînerait dans la participation aux guerres de l'Angleterre; de l'homme qui clamait en 1902: " Ce serait un vérita- " ble suicide pour le pays que de se lancer dans le gouffre des dépenses " où les nations européennes, y compris l'Angleterre, ont été entraînées "par les besoins d'armements formidables; ....ce serait un crime de " détourner une partie des deniers nécessaires à l'accomplissement des " travaux utiles au pays pour acheter des canons, des fusils et des rou- " mitions de guerre."
L'importance de la Conférence de 1909 est non moins décisive si l'on tient compte des événements qui se sont déroulés depuis le déchaînement de la guerre européenne. C'est à ce congrès qu'ont été arrêtées toutes les mesures préparatoires à la participation du Canada à cette guerre. C'est à sa suite et en conformité de ses décisions que le général FRENCH est venu faire l'inspection de la milice canadienne, en 1910, et préparer les cadres des corps d'expédition du Canada dans la prochaine guerre européenne.
La question navale a tellement passionné les esprits que l'on a perdu de vue le travail qui s'était fait à Londres en vue de la coopération des armées de terre de l'Empire. Pendant que partis et factions se disputaient autour de la loi navale et de la contribution d'urgence, les autorités impériales et leurs complices canadiens préparaient dans l'ombre l'organisation d'où a résulté, pour le Canada, une dépense qui va dépasser quinze ou vingt fois le chiffre de la " contribution d'urgence " et retarder d'un quart de siècle le progrès du pays. Ces compromissions, ces engagements, qui ont précipité le Canada dans " le gouffre des armements de l'Europe ", M. Laurier et ses collègues les ont consentis sans même réclamer les avantages politiques ou économiques que Chamberlain leur avait offerts dès 1897 et qu'il considérait comme la seule compensation adéquate de la participation des colonies aux guerres de l'Empire.
Lorsque j'ai entrepris ce travail, je voulais démontrer la vérité de quelques propositions essentielles, trop oubliées de nos jours^ Ces propositions, les voici en raccourci :
lo. — Depuis la conquête du Canada jusqu'à la guerre d'Afrique, toute la pensée, tout l'effort de nos hommes d'Etat s'est porté vers un but unique: assurer à la colonie, en matière de défense et d'organisation militaire, la même mesure d'autonomie qu'elle avait conquise dans l'ordre politique.
2o. — Les autorités impériales étaient pleinement entrées dans ces vues et n'avaient jamais, jusqu'aux jours de Chamberlain, exigé ou attendu des colonies autonomes d'autre contribution militaire que la défense de leurs territoires respectifs.
3o. — A partir de la guerre d'Afrique, les impérialistes anglais ont poursuivi un objet constant: celui de substituer à l'ordre de choses établi le principe nouveau et révolutionnaire de la participation des colonies autonomes à toutes les guerres de l'Angleterre et à la défense générale de l'Empire.
4o. — Après de brèves résistances rapidement défaillantes, les gouvernants des colonies, ceux du Canada surtout, ont lâché pied et livré toutes leurs positions aux impérialistes anglais.
'Le lecteur intelligent, loyal et averti, à quelque école ou parti qu'il appartienne, admettra, je pense, que cette démonstration est faite.
Dès 1909, la révolution impérialiste avait complété son cycle. Les autorités impériales s'étaient assuré le concours actif des colonies dans la prochaine guerre mondiale où l'Angleterre déciderait de s'engager. Le principe de cette coopération était posé définitivement et accepté par ceux des hommes d'Etat coloniaux qui l'avaient combattu le plus longtemps et avec le plus d'énergie; toutes les mesures étaient prises pour en assurer l'exécution dès que la guerre éclaterait. Tout ce qui est survenu depuis : — la Loi navale, les arrangements conclus à Londres en 1911, la contribution "d'urgence", et surtout la participation des colonies à la guerre actuelle, ne sont qu'autant de formes diverses de l'application concrète des principes acceptés par les représentants des colonies à la Conférence de 1909.
J'aurais donc pu, à la rigueur, terminer cette étude à la fin du chapitre précédent ; mais les phases successives et rapides du dénouement impérialiste ont donné lieu à des interprétations si contradictoires, à des disputes si aigres et si violentes, qu'il est utile d'en refaire à grands traits l'analyse synthétique et de mettre à nu la trame serrée
qui les rattache à l'unique objet des maîtres de l'Empire : la participation des " nations-soeurs " aux guerres de la Grande-Bretagne. Reprenons le récit à la clôture de la session de 1909.
Pèlerinage de M, Borden à Londres — Son discours à Halifax
Les ministres britanniques comprenaient que, pour atteindre leur but, il ne leur suffisait pas de s'assurer le concours des politiciens et des partis qui détenaient le pouvoir au moment du triomphe de l'idée impérialiste. Pour que le plan impérialiste aboutît à un triomphe complet et permanent, il fallait l'adhésion de tous les partis, de tous les chefs d'opinion, de toutes les autorités sociales ou morales. C'est l'idée qu'exprimait le duc de Newcastle, en 1862, lorsqu'il voulait soustraire le budget de la milice et l'organisation de la défense du Canada à "l'action perturbatrice des luttes politiques ordinaires" (1).
C'est à cette tâche que lord GREY a consacré sa dévorante activité et ses remarquables moyens de séduction. Pour compléter son oeuvre, il se fit accorder une prolongation de pouvoir. Où le duc de Newcastle avait échoué, il obtint un plein succès. Après avoir fait le siège et la conquête de ses ministres et opéré l'accord des deux partis afin d'assurer l'adoption du voeu fatal et décisif du 29 mars 1909, il ne négligea aucune occasion de stimuler l'ardeur impérialiste du parti conservateur. C'était le moyen le plus sûr de tenir M. Laurier et ses collègues fermes dans leurs étriers.
La session de 1909 terminée, le leader de l'opposition alla se faire confirmer en grâce à Londres. Au retour de ce pèlerinage à la Mecque de l'Empire, M. BORDEN prononça à Halifax un discours symptômatique.
Avec une ampleur dont les politiciens canadiens, y compris M. Borden lui-même, ont trop perdu l'habitude, il donne à la question navale sa véritable signification et son entière portée:
"Quelle sera notre situation future dans l'Empire? Formerons-nous * partie de la grande République américaine? C'est ce que M. Goldwin "Smith désire et prédit.
" Répondrons-nous aux aspirations de sir Wilfrid Laurier, qui es- "père et croit que le Canada se détachera de l'Empire britannique " comme un fruit mûr qui tombe de l'arbre?" — Il y a beau temps que le leader libéral a rentré en poche le drapeau de l'indépendance pour arborer les couleurs de l'impérialisme louvoyant; mais cette évocation du passé sert bien la thèse de M. Borden, néophyte de l'impérialisme intégral. — "Ou répondrons-nous à l'idéal de sir John Macdonald, qui " a entrevu et prédit une alliance cordiale et salutaire avec la mère "patrie, — alliance qui ferait du Canada une nation puissante, sou- " mise à l'autorité du souverain et du drapeau britanniques en conser- " vant l'avantage d'être liée au plus grand Empire du monde?
(1) Voir page 29 et pièce justificative 25.
" C'est assurément cet idéal qui se réalise aujourd'hui. Puisse u notre peuple priser de plus en plus les avantages de la nationalité bri- " tannique! " (1)
M. Borden oublie ou feint d'oublier que, dans la pensée nettement exprimée de Macdonald, cette alliance comportait pour le Canada une situation politique en tout égale à celle de la Grande-Bretagne et jnême le droit de contracter librement des alliances étrangères. Il oublie également qu'en 1876, Macdonald, Tupper et tout le parti conservateur, accusés de sacrifier les intérêts britanniques aux exigences de la Politique Nationale, se sont bornés à riposter: " Tant pis pour les intérêts britanniques! "
Il rappelle le voeu acclamé à la Chambre des Communes, le 29 mars. Cette résolution " n'a peut-être pas répondu aux aspirations de " tous les conservateurs ; mais nous avons, à mon avis, l'impérieux " devoir de soustraire, si possible, aux querelles de parti une question " si vitale et d'une portée si considérable, et d'adopter à cet égard la "règle de conduite (standard), qui depuis nombre d'années, gouverne " les deux partis en Angleterre, au sujet des relations étrangères." M. Borden a bien appris sa leçon à Londres. Il méconnaît toutefois deux faits primordiaux: la politique navale du Canada est avant tout une question de régie interne ; de l'aveu de M. Borden lui-même, elle pose à nouveau tout le problème de la constitution de l'Empire; et puis, nombre d'Anglais très avertis considèrent que la virtuelle complicité des chefs de parti, en Angleterre, dans tous les actes de politique étrangère, offre de graves inconvénients et des dangers très sérieux.
" Quelle sanction pratique le ministère va-t-il donner à la poli- " tique énoncée dans la résolution dont je viens de parler? C'est ce qui " nous reste à connaître. En tout cas, un principe directeur doit do- " miner tout le problème de l'organisation de notre défense navale. Il " faut, dans toute la mesure raisonnable du possible, utiliser nos pro- " près ressources, notre propre travail et la compétence technique de " notre population. Ne pouvons-nous pas espérer qu'il en résultera, " pour l'industrie de la construction maritime, un stimulant et un en- " couragement qui lui ont manqué depuis si longtemps? " C'est une invite formelle et directe à l'organisation d'une flotte de guerre, construite et équipée au Canada.
Cette démarche décisive du leader de l'opposition ne laissa pas que d'étonner ses collaborateurs les plus intimes. Au moment de la prorogation de la session de 1909, il avait été convenu entre les chefs du parti conservateur qu'aucun d'eux ne se commettrait sur cette question avant que le ministère n'eût annoncé son programme. Une conférence préalable des chefs devait précéder et déterminer l'attitude du parti. M. Monk, leader reconnu du groupe conservateur du Québec, déjà fort ennuyé de l'adoption du voeu du 29 mars, avait exigé et obtenu cette garantie.
(1) Traduit du compte rendu du Halifax Herald, 15 octobre 1909.
Banquet de Lachine Retentissant discours de M. Monk
M. Borden, par son discours de Halifax, avait rompu l'entente. Délivré de ses liens, M. MONK répondit par son magistral discours de Laehine, l'un des plus forts de sa carrière si honorable et si remplie. Dégageant la question de toutes les mesquines entraves de parti, il la traita à fond. Il en inarqua l'origine, la nature et les multiples conséquences. Il apporta à cette étude ses lumières de professeur de droit constitutionnel, sa profonde connaissance de l'histoire et les fortes convictions nées de sa double origine anglaise et française. Tout ce discours est à relire. Il ne reste pas seulement comme le plaidoyer le plus fort contre la politique navale du cabinet Laurier: il s'applique avec une égale force à toute forme de participation des colonies autonomes aux guerres de l'Empire. Il est nourri de doctrine, d'histoire et de faits précis. Je me borne à en indiquer la substance et les grandes lignes (1).
Comme M. Borden, à Halifax, mais avec infiniment plus de force et de précision, M. Monk démontre que le problème de la défense navale et l'exécution du voeu du 29 mars posent toute la question des relations constitutionnelles de l'Angleterre avec ses possessions autonomes.
" Le projet du gouvernement pour la construction d'une marine " de guerre et notre participation active à la défense de l'Empire consti- " tuent, de l'avis de tous, une orientation toute nouvelle dans la politique "du Canada;"... "J'estime, du reste, que cette question pour nous est " une question canadienne; il nous faut d'abord l'envisager au point "de vue canadien: changer ou modifier ce point de vue, c'est oublier " le devoir qu'il faut rendre à sa patrie."
Il rappelle l'attitude du premier ministre et de ses collègues à la Conférence de 1907. Ce que M. Laurier "veut aujourd'hui, c'est que " le pays adopte intégralement ce qu'alors il trouvait, en tous points, "inacceptable et contraire à nos intérêts..." Ceux "qui ont alors "applaudi et porté aux nues l'attitude de nos représentants... se mor- " fondent aujourd'hui pour étayer et soutenir de toutes leurs forces le " projet qu'en ce temps-là ils chargeaient d'anathèmes.
"L'attitude prise... à la Conférence de 1907 n'a pas été critiquée " ici depuis. Ni au parlement, pendant la longue session qui a suivi " la Conférence, ni dans le pays que je sache, ni aux élections générales de 1908, ai-je entendu... de reproches ou de récriminations sur " ce point. Le pays semblait donc acquiescer aux faits accomplis par " ses délégués."
(1) Le texte de ce discours, prononcé le 8 novembre 1909, parut intégralement le lendemain dans la Gazette et la Patrie, de Montréal, et dans l'Evénement, de Québec. (Le Devoir n'existait pas encore.) Espérons qu'il sera bientôt reproduit en brochure, avec le discours que M. Monk prononça à la Chambre, le 3 février 1910, avant la deuxième lecture du projet de Loi navale. La participation du Canada à la guerre européenne donne un regain d'actualité à ces deux manifestes nationalistes, également remarquables. Plusieurs des arguments qu'ils renferment ont pris une importance singulière depuis que les événements ont justifié les clairvoyantes appréhensions de l'ancien lieutenant de M. Borden.
C'était rappeler à M. Borden que tout le parti conservateur avait tacitement approuvé la résistance de M. Laurier aux entreprises des impérialistes anglais.
"L'impérialisme, ou la doctrine de ceux qui veulent, à tout prix, "changer ou modifier la situation interne de l'Empire britannique, " resserrer les liens qui en unissent les parties, rendre ces parties soli- " daires du tout et tout subordonner à une direction unique, ne man- " que pas de défenseurs actifs et puissants; ils sont sans cesse à l'oeuvre "et disposent de moyens effectifs." L'allusion à lord Grey est transparente. "Ses apôtres sont nombreux, beaucoup sont sincères,... un " grand nombre en font à tort une question de loyalisme et ne veulent " pas tolérer qu'on puisse différer d'opinion avec eux et rester sujet "fidèle au Trône et à la Couronne; il y en a enfin qui ne poursuivent " dans cette campagne que des avantages et surtout des honneurs per- " sonnels."
Impossible de mieux faire le classement des chefs de l'impérialisme et de leurs comparses.
D'un trait rapide, il marque la conséquence inévitable de la révolution qui se poursuit:
" La gloire impérissable de l'Angleterre, c'est d'avoir fondé de "jeunes et vigoureuses nations, et de les avoir dotées d'institutions dé- " mocratiques. Le jour où ces peuples, nourris dans la liberté et l'idée " de la représentation, devront assumer des responsabilités impériales, " ils demanderont infailliblement leur part du contrôle; et la réparti- " tion de ce contrôle semble une difficulté insoluble."
Il fait ensuite l'histoire de la question navale. Il rappelle que l'avis de motion de M. Foster, déposé dès l'ouverture de la session, le 21 janvier 1909, est resté en suspens jusqu'au 29 .mars, alors que la panique, créée par les fallacieuses déclarations de M. McKenna, a fait perdre la tête à la plupart des parlementaires et arraché à la Chambre son adhésion unanime à la proposition considérablement élargie du premier ministre. " On conviendra, je pense, que le moment eût été " mal choisi pour discuter le mérite de l'impérialisme."
Il reproche au ministère de n'avoir pas fait connaître davantage la nature et la portée des résolutions prises à la Conférence tenue à Londres après la session. Puis il aborde et discute, point par point, les divers aspects de la question concrète qui se pose.
Pas de marine de guerre
" 1. — Sommes-nous en état, à l'heure actuelle, de construire une " marine de guerre? "
La dette nationale dépasse $472,000,000. "Il nous faut $200,000,- " 000 pour terminer le Transcontinental, qui devait nous coûter $13,-
"000,000 ou $15,000,000." "Tout le monde admet la nécessité
"immédiate de la construction du canal de la Baie Géorgienne le
"coût estimatif est de $100,000,000." Si te Canada veut rester maître de son commerce maritime, il doit améliorer et outiller ses grands ports nationaux: Montréal, Québec, Halifax, Saint-Jean et deux ports sur l'Océan Pacifique. Des travaux énormes s'imposent également
dans les ports des Grands Lacs, afin de mettre le commerce canadien en état de résister à la concurrence envahissante des ports américains. Ces entreprises urgentes exigeront un débours d'au moins §100,000,000.
" J'en conclus, déclare l'orateur, qu'au point de vue financier, sans " en envisager d'autres, le Canada est dans l'impossibilité aujourd'hui " d'entreprendre la construction d'une marine de guerre.
" 2. — Quel sera le coût de la marine?
" Il ne faudrait pas se faire d'illusion sur le coût d'une .marine de "guerre ni croire qu'en cette matière,.... on peut commencer par la " fin. Avant d'avoir des vaisseaux, le pays doit se pourvoir de bases "navales,.... de cales-sèches et flottantes, d'un outillage moderne de "toutes pièces... Sans ces bases, point de vaisseaux de guerre. Or, "le Canada a deux océans. Il lui faudrait deux flottes et il aurait be- " soin de deux bases... De plus, pas de marine de guerre sans marins. " Le personnel d'une marine de guerre demande une longue et dispen- " dieuse période de formation. Il faut des écoles et un enseignement " technique des plus variés." Si l'on commence par acheter ou construire les vaisseaux , ils seront démodés et hors d'usage avant de pouvoir servir.
" Je place sans crainte de me tromper au chiffre de $150,000,000 " le coût d'une marine de guerre de modestes dimensions, avec les ac- " cessoires qui en sont le complément essentiel. Quant à l'entretien,. . . " je crois que le chiffre de $20,000,000 par an n'est pas trop élevé."
En effet, ces chiffres, comparés au budget naval des autres pays, en tenant compte de la différence des conditions économiques, étaient extrêmement modérés.
" 3. — Le Canada a-t-il besoin d'une marine de guerre?"
Il répond hardiment: Non!
" Les Etats-Unis sont la seule puissance avec laquelle nous pour- " rions avoir des démêlés, des difficultés." En ce cas, " c'est une " armée, non une marine, qui pourrait nous être utile."
C'est la réitération de l'avis exprimé à maintes reprises par les autorités les plus compétentes de la Grande-Bretagne.
" 4. — Le nouveau projet serait-il de quelque secours à la mère jmtric pour le maintien de sa suprématie navale?
"Assurément non... On dit couramment qu'il faut vingt ans pour " faire une armée et le double de ce temps pour une marine. Dans " quarante ans, ou plutôt longtemps avant cette période, le conflit " qu'on dit être imminent sera assurément vidé."
Cette note brève et juste, qui s'applique à la future politique de M. IJorden autant qu'à celle du cabinet Laurier, donne la mesure exacte de l'attitude invariable des nationalistes sur le " péril allemand ". Prétendra-t-on que cette manière d'envisager la situation était moins clairvoyante et moins sûre que celle des sauveurs d'Empire des deux partis?
"La logique comme le bon sens nous disent que pour aider l'An- " gleterre, ce projet est d'une faiblesse qui crève les yeux. Il n'a pu " être accueilli, assurément, par les autorités si compétentes de l'Ami-
" rauté, qu'à titre de simple reconnaissance d'une obligation qui nous " incombe."
" 5. — Cette obligation existe-t-elle?
Pas d'obligation coloniale
M. Monk aborde l'aspect historique et constitutionnel de la question. Il s'étonne de l'ignorance singulière manifestée par les protagonistes de l'impérialisme. Il rappelle à grands traits l'évolution opérée dans le gouvernement des colonies autonomes : " C'est la progression cons- " tante vers l'émancipation la plus entière possible des dépendances, "jusqu'au point de ne laisser enfin que le Trône, la Couronne seule, '• comme trait d'union avec l'Angleterre."
Il cite les paroles que CHAMBERLAIN prononçait à Birmingham, le 21 juin 1897: " The throne is the only constitutional Connecting link between the colonies and ourselves. In ail else thèse great self-governing communities are as independent as we are."
Il cite également plusieurs passages décisifs de VHistoire constitutionnelle de l'Angleterre, d'Erskine MAY. Cet auteur, si justement renommé, après avoir relaté l'établissement du gouvernement responsable aux colonies, ajoute:
" The récognition of this doctrine in England has practically " transferred the suprême authority of the state from the Crown to " Parliament and the people; SO IX THE COLONIES HAS IT WREST- "ED FEOM THE GOVERNOR AND FROM THE PARENT STATE THE "DIRECTION OF COLONIAL AFFAIRS.
" Thus, by rapid strides, hâve the most considérable dependen- " cies of the British Crown advanced through successive stages of poli- " tical liberty, untii AN ANCIENT MONARCHY HAS BECOME THE "PARENT OF DEMOCRATIC REPUBLICS IN ALL PARTS OF THE "GLOBE....
" England ventured to tax her colonies and lost them ; she en- " deavoured to rule them from Downing Street, and provoked disaf- " fection and revolt. At last, she gave freedom, and found national " sympathy and contentment. But in the meantime, her colonial de- " pendencies hâve grown into AFFILIATED STATES. The tie which
" binds them to her is one of sentiment rather than authority In
"short, THEIR DEPENDENCE HAS BECOME LITTLE MORE THAN " NOMINAL, except for purposes of military defence."
Que les impérialistes ne se réjouissent pas trop vite: ces paroles, May les écrivait en 1861, au moment même où la Commission du parlement impérial, dont j'ai analysé le Rapport (1), jetait les bases de l'autonomie militaire des colonies. Prévoyant le succès de cette politique, conséquence naturelle de l'établissement du self-government, May ajoutait:
" Parliament has recently pronounced it to be just that the colonies " which enjoy self-government, should undertake the responsibility and " cost of their own military defence. To carry this policy into effect
(1) Pages 16 à 20 et pièces justificatives 18, 19 et 20.
" must be the ivork of time. But whenever it may be effected, the last " material bond of connection with the colonies will hâve been severed; "and COLONIAL STATES, ACKNOWLEDGING THE HONORARY " SOVEREIGNTY OF ENGLAND, AND FULLY ARMED FOR SELF- "DEFENCE, AS WELL AGAINST HERSELF AS OTHERS, WILL "HAVE GROWN OUT OF THE DEPENDENCIES OF THE BRITISH "EMPIRE" (1).
Les prévisions de May se sont réalisées à la lettre. Le traité de 1865 s'est conclu sur les bases qu'il entrevoyait. Les auteurs de la Constitution de 1867 se sont inspirés des principes qu'il dégageait, dès 1861, de la nouvelle orientation donnée à la politique impériale. Il est donc rigoureusement exact de dire, avec lui, que par ce traité et cette constitution, le Canada " n'est plus une dépendance de l'Empire ". Et M. Monk avait également raison d'ajouter que les colonies autonomes sont, en droit sinon en fait, " des mitions distinctes sur lesquelles le Roi exerce une souveraineté honoraire ".
Ces principes posés, M. Monk relate et analyse quelques-uns des documents qui m'ont guidé dans cette étude. De cette revue rétrospective, il conclut en toute justesse:
"A venir jusqu'à la dernière décade du XIXe siècle, notre obliga- " tion nationale résultant de notre autonomie ou self-government, de " l'aveu commun et comme en vertu d'une entente réciproque, se rèdui- " sait à notre propre défense. Le devoir de défendre les autres parties " de l'Empire, sans aucun droit de participer à leurs actes, faits, traités, " négociations, est donc nouveau. Sur quoi est-il fondé? "
Il écarte en quelques mots les divers arguments qu'on a fait valoir et qu'on invoque encore aujourd'hui à l'appui du faux principe de la participation des colonies autonomes à la défense générale de l'Empire: protection de notre commerce, reconnaissance envers l'Angleterre, sécurité du Canada. Il démontre que tous ces arguments fallacieux ne tendent qu'à un but: entraîner le Canada "dans le congrès
(1)) M. MONK avait emprunté ces extraits et plusieurs autres à la dixième édition de l'ouvrage classique de May. Je les ai vérifiés d'après la nouvelle édition, publiée en 1912, par M. Francis HOLLAND: Londres, Longmans, Green A Co., Vol. II, pages 373-4-5. Le troisième volume, presque tout entier de la composition de M. Holland, renferme un chapitre sur "Les Colonies autonomes après 1860". M. Holland résume en ces termes l'état politique des colonies, après l'accomplissement de l'évolution entrevue par May: "The colonies were no longer regarded as dependencies belonging to England, but as dominions"— dans le sens adopté par Cartier et MacDonald — "owning, in common with England, allegiance to the queen" (p. 310).
L'un des plus savants jurisconsultes de l'Empire, sir Frederick POLLOCK, (cité par M. Fwart, dans son Paper no 1, p. 13)), a écrit:
" Leave the conventions alone and look at the facts, and we find that THE SELF- " GOVERNING COLONIES ARE, IN FACT, SEPARATE KINGDOMS .having the same King " as the parent group, bat CHOOSING to abrogate that part of their fnll autonomy which
"relates to foreign afiTairs " I^es col on1 es ont donc le droit de régler elles-mêmes
leurs relations étrangères— "THE SOVEREIGNTY f britannique] IS A PIGMENT. THE "STATE8 OF THE EMPIRE STAND ON AN EQUAL FOOTING "
In 1911, M. BALFOUR, ancien premier ministre et leader du parti unioniste, déclarait :
" I believe, from a légal point of view, the British Parliament is suprême over the " Parlementa of Canada or Australia, or the Cape or South Africa. BUT, IN FACT, THET
"ARE INDEPENDENT PARLIAMENTS. ABSOLUTELY INDEPENDENT " (Times
1er février 1911— cité par J. S Ewart, Kingdom Papers, no 6, p. 161).
Les théoriciens ignares qui ont entrepris de forger pour les Canadiens de nouvelles chaînes et des obligations imaginaires, auraient dû commencer par consulter les autorités compétentes. Ils auraient peut-être a'nsi évité de fausser l'histoire, la tradition et le droit naturel pour les adapter au gré des impérialistes et des politiciens du jour.
" des nations européennes qui succombent et s'étiolent sous le fardeau " du militarisme."
"Au lieu de songer à nous unir plus étroitement à l'état troublé "et troublant du vieux continent, il nous convient plutôt de nous asso- " cier à la pensée qu'exprimait, l'autre jour, Gabriel Hanotaux." Et il cite une parole de l'homme d'Etat français convoquant les peuples à une action commune dont l'objet serait d'arrêter leur course effroyable vers l'abîme de la guerre où ils sont plongés aujourd'hui.
Il termine par un bref appel au patriotisme et à l'opinion éclairée de tous les Canadiens: "C'est une question nationale dans toute la " force du mot. Elle vous regarde, cette question, dans une même me- " sure, que vous habitiez la province de Québec ou les versants des "Montagnes Rocheuses. Il me semble du devoir de tout citoyen, de " tout homme public surtout, de l'étudier à fond et d'exprimer une " opinion franche, sincère et patriotique, sans égard aux consjdéra- "tions que la politique peut lui suggérer."
Ce manifeste retentissant reçut l'approbation chaleureuse et unanime des autres orateurs qui portèrent la parole en même temps que M. Monk : M. LANDRY, aujourd'hui président du Sénat ; M. Bruno NANTEL, futur collègue de M. Monk dans le cabinet Borden; M. Pbjlémon COUSINEAU, aujourd'hui leader de l'opposition conservatrice à Québec; M. J.-A. DESCARRIES, qui a recueilli le mandat parlementaire de M. Monk — tout en oubliant ses principes ; — et M. Charles-P. BEAUBIEN, Tous les auditeurs acclamèrent cette profession de foi nationaliste. Combien y sont restés fidèles?
M. Laurier et la Loi navale — "Quand l'Angleterre est en guerre, le Canada est en guerre"
La session s'ouvrit le 11 novembre 1909. Le discours du Trône contenait ce paragraphe:
"Deux membres de mon gouvernement ont pris part à la Confé- " renée Impériale convoquée par le gouvernement de Sa Majesté pour " s'occuper de la question de la défense. Après consultation avec " l'Amirauté, un plan a été adopté relativement à l'organisation d'une "marine canadienne, sur les bases de la résolution votée par la Cham- " bre des Communes le 29 mars dernier. Les documents se rapportant "à ce projet vous seront soumis immédiatement, et un projet de loi "relatif à cette affaire sera présenté" (1).
Dans le débat sur l'Adresse, le leader de l'opposition, M. BORDEN, fut très réticent à ce sujet. Il avait été convenu de nouveau entre M. Monk et lui qu'aucun des chefs du parti conservateur n'exprimerait d'opinion avant que le projet de loi n'eût été déposé. Par contre, le premier ministre consacra à cette question la majeure partie de son discours. Il s'appliqua principalement à répondre au manifeste de Lachine. C'était s'écarter notablement des usages parlementaires ;
(1) Débats de la Chambre des Communes. 1909-10 (version française), col. 4. Toutes les citations qui suivent sont également extraites de In version française de ces Débats. Le chiffre de la colonne est indiqué après chaque citation.
mais M. Laurier, avec son sens profond des situations politiques, avait saisi toute la force de ce formidable réquisitoire. Il n'était pas homme à laisser se répandre l'impression profonde créée par la solide argumentation du député de Jacques-Cartier. Aussi s'efforça-t-il de présenter le projet du ministère sous sa forme la plus anodine et de cacher soigneusement le pied de bouc impérialiste.
M. LAURIER ,rappelle en peu de mots l'adoption du voeu du 29 mars et la mission de ses collègues, M. Brodeur et sir Frederick Bor-
den, à Londres. " Nous n'avons pas de secret, dit-il, aucune dé-
'" cision ne peut être prise avant que tous les documents se rapportant "à la Conférence soient communiqués à la Chambre" (41-42). N'empêche que le projet de loi sera déposé et voté sans qu'aucun autre document que le rapport, très incomplet, de la Conférence soit communiqué à la Chambre. Les documents promis par M. Laurier n'ont jamais été livrés au public.
Comme à la session précédente, le premier ministre cherche à rattacher la mesure projetée à son attitude de 1902 (43-44) et passe sons silence son éclatante protestation de 1907.
Puis, il fonce sur le député de Jacques-Cartier. Il lui reproche d'avoir voulu "soulever les préjugés de ses auditeurs", en prétendant que le cotkt de l'entretien dé la flotte s'élèverait à $20,000,000 par année (47-48). L'exécution de ce projet n'entamera en rien l'autonomie du Canada: "Si nous avons une marine, elle ne prendra part à la " guerre que si les membres du parlement canadien, y compris l'hono-
" rable député, le jugent à propos Si nous devons maintenant or-
" ganiser des moyens de défense sur mer, c'est parce que nous prenons " rang parmi les nations, que c'est là un fardeau que nous devons assu- " mer à notre titre de nation" (48). Aux arguments solides de M. Monk, il se contente d'opposer quelques phrases grandiloquentes sur la protection que la puissance de l'Angleterre offre à tous les sujets britanniques.
Ce discours était manifestement destiné à la province de Québec, d'où l'opposition, M. Laurier le savait et le sentait bien, devait venir.
Le 12 janvier 1910, M. Laurier dépose le projet de loi (bill No 95). Cette fois, il donne un demi-tour à gauche: il s'agit d'amadouer l'opinion impérialiste qui a commencé à s'alarmer des tendances "séparatistes" de la législation ministérielle.
" Bien que la marine de guerre doive être soumise à la direction " du gouvernement canadien et plus particulièrement à celle du mi- " nistère de la Marine, cependant, dans une circonstance critique, le " gouverneur en conseil peut mettre sous les ordres de Sa Majesté, pour " servir de concert avec la Marine Royale, l'organisation navale (the " naval service) du Canada ou une partie de celle-ci, et les bâtiments " ou vaisseaux de notre marine de guerre, et tous les officiers ou mem- " bres de l'équipage à bord de ces derniers, ainsi que les fonctionnai- " res et commis de notre organisation navale" (1831) - (1).
(1) C'était l'article 18 du Bill devenu l'article 23 de la Loi:
"23. In case of an emergency the Governor in Conncil may place at the disposai of
" B-br Msjeety, for gênerai service in the Royal Navy, the Naval Service or any part
" thereof . any ships or vessels of the Naval Service, and the officers and seamen
Il lit ensuite l'article 19 (art. 24 de la Loi) qui prescrit la convocation du parlement dans les dix jours qui suivront la décision du ministère. Puis il ajoute:
" La marine de guerre sera soumise aux ordres de Sa Majesté en " cas d'hostilité.
" L'honorable M. FOSTER : — A ce propos, le très honorable pre- " mier ministre veut-il nous citer l'article qui définit l'expression " "circonstance critique" ?
"Sir Wilfrid LAURIER -.—C'est l'article emprunté à la Loi de la "Milice :
"L'expre«t3ion "circonstance critique" signifie guerre, invasion, émeute on insurrec- " tion, réelles ou appréhendées."
" Je le répète, dans une circonstance critique, le gouverneur en " conseil est autorisé à mettre nos forces navales sous les ordres de Sa " Majesté, à la seule condition de convoquer immédiatement les Cham- " bres.
"M. SPROULE: — Par "guerre", doit-on entendre une guerre dans " une partie quelconque de l'Empire ou au Canada seulement?
"Sir Wilfrid LAURIER: — N'importe où. Lorsque la Grande-Bre-
" tagne est en état de guerre, le Canada l'est également; il n'y a pas de
" différence. Si un conflit éclate entre elle et une autre nation, le Ca-
" nada est exposé à une invasion et, par conséquent, en état de guerre "
Il donne ensuite quelques détails sur l'organisation de la flotte projetée. Il en porte le coût total à $11,000,000 (1834) et l'entretien annuel à $3,000,000 (1833).
Au moment où le premier ministre reprend son siège, M. MONK lui pose cette question:
" Ce Bill a-t-il pour objet de mettre à exécution une entente ou " marché intervenu à la conférence des délégués de l'année dernière, " ou y a-t-il quelque partie de ce projet de loi qui change ou tende à "changer d'une façon quelconque les conditions arrêtées à la Confé- " rence?
"Sir Wilfrid LAURIER:— Il n'y a pas eu d'entente définitive " (agreement) à la Conférence, mais la politique proposée par la Con- "férence est celle que nous entendons mettre à exécution" (1835).
Or, ne l'oublions pas, le premier lord de l'Amirauté, M. McKENNA, a déclaré positivement, avec l'assentiment tacite de M. Brodeur et de M. Frederick Borden : " Les gouvernements coloniaux ont reconnu
" serving in such ships or vessels, or any officers or seamen belonging to the Naval Ser- " vice."
"23. En temps critique le Gouverneur en conseil peut mettre la Marne, ou en
"mettre toute partie que ce soit à la disposition de Sa Majesté, pour service général " dans la Marine Royale, ainsi que tous vaisseaux ou .navires de la Marine et tous ma- " rins servant sur ces vaisseaux ou navires ou tous officiers ou marins appartenant à " la Marine."
(1) Voici le texte original, beaucoup plus fort : "Wir everywhere. When Britain " is at war, Canada is at war; there is no distinction. If Great Britain, to which we are " subject, is at war with any nation, Canada becomes liable to invasion, and ao Canada " is at war. — "Debates House of Commons", 1909-10, col. 1735.
" qu'en temps de guerre les forces navales locales devront être soumises "à l'autorité de l'Amirauté" (1).
M. Borden, ultra-impérialiste
Le leader de l'opposition, M. BORDEN, prend immédiatement la parole. Rompant une seconde fois l'entente conclue avec M. Monk, il traite la question à fond et détermine l'attitude de son parti avant d'en avoir conféré avec ses collègues.
Il félicite le premier ministre d'avoir abandonné sa position du 15 novembre et de s'être décidé à reconnaître qu'en temps de guerre la flotte canadienne sera à la disposition de la mère patrie (1836). Il exalte l'importance des services que la flotte anglaise sera appelée à rendre au Canada:
" Supposons qu'un navire d'une grande puissance navale com- " mette un acte d'agression sur nos côtes ou attaque un seul de nos " navires. . . . toute la puissance de la marine anglaise serait au service "du Canada pour venger cette insulte ou redresser ce tort" (1837).
Evidemment, M. Borden n'avait pas lu ce passage secret du mémoire du Colonial Defence Committee, de 1896, où les autorités impériales déclarent positivement que l'objet de la flotte anglaise n'est pas de protéger les côtes et les ports des colonies, mais ceux de la mère patrie et le commerce britannique (2). Et pourtant, ce programme de charité bien ordonnée, l'un des pontifes de l'impérialisme, le duc de DEVONSHIRE, l'avait proclamé, le 3 décembre 1896, à une réunion plénière de la British Empire League ; et il avait ajouté : "Nous avons officiellement communiqué ce plan aux colonies afin " qu'elles puissent agir en conséquence."
Les disciples de l'impérialisme n'ont pas la brutale franchise de leurs maîtres. Cette puérile obstination des coloniaux à déguiser l'objet et la portée véritables des plans impérialistes finira par entraîner des mécomptes et des désaccords sérieux.
M. Borden se défend d'avance contre l'accusation de militarisme. La participation directe du Canada à la défense de l'Empire n'entraînera pas de charges exagérées (1837-38). Il esquisse déjà son attitude au sujet de la représentation des colonies dans le gouvernement de l'Empire:
" Tout d'abord, je ne crois pas qu'à l'avenir la Grande-Bretagne " entreprenne une guerre importante, — à moins d'y être engagée de " vive force par ses rivaux — sans consulter au préalable les grandes "provinces de l'Empire... Ma conviction, c'est que, dorénavant, les " nations autonomes auront leur mot à dire à l'occasion de toute "guerre" (1840).
Il prévoit l'établissement d'un corps représentatif pour tout l'Empire, lequel sera chargé des problèmes de la défense impériale. " Une " fois cette commission ou cette conférence constituée, il n'est pas probable que la Grande-Bretagne voudrait dorénavant s'engager dans
(1) Voir page 197.
(2) Voir note au bas de la page 80.
" une guerre importante sans être assurée d'avance de l'appui et du con- " cours de toutes les grandes nations autonomes constituant l'Empire. "Celles-ci dès lors seraient consultées à l'égard de toute guerre, car je " reconnais bien que si nous devons contribuer en permanence à la dé- " fense de ce grand Empire, il n'est que juste que nous soyons consultés "dans le règlement de ces questions" (1841).
Il reprend la fastidieuse discussion du "péril allemand" qui a motivé l'adoption du voeu du 29 mars. Il refait toute la thèse des lanceurs de panique. Il rappelle que le premier ministre a consenti, à sa demande, à modifier le paragraphe de la résolution qui excluait toute possibilité d'une contribution "d'urgence". Il affirme que " la plus haute autorité " navale de l'Angleterre a déclaré que les navires du type dreadnought " seront les seuls qui compteront dans un avenir très rapproché " (1855).
C'était bien là l'opinion de M. McKenna et des autres "politiciens innocents de toute connaissance technique"; mais cette opinion, on l'a vu, était contredite par les experts. J'en donnerai de nouvelles preuves dans un instant.
Il taquine le premier ministre sur ses variations d'attitude depuis 1896 (1845). Il feint de s'effrayer du déloyalisme de certains Canadiens: "Le seul fait qu'il y a des Canadiens qui se croient tenus en " conscience de s'opposer à la coopération du Canada à la défense de " l'Empire, est alarmant "
" Je ne puis comprendre qu'un homme qui reçoit et accepte la pro- " tection du drapeau anglais, les avantages attachés au titre de citoyen " anglais, la défense de notre littoral, la sécurité de nos rives, les bien- " faits et avantages du service diplomatique et consulaire anglais, dans "le monde entier, puisse concilier tout cela avec le respect de notre " propre dignité, s'il prétend laisser tout le fardeau peser sur les épaules " déjà surchargées des contribuables d'Angleterre. Il est en notre pou- " voir de prendre cette position, si nous le désirons, car les libertés que " nous possédons, [de] droit ou à titre de faveur, sont absolues sous ce " rapport; mais tout en respectant les opinions consciencieuses d'au- " trui, je considère qu'une telle attitude ne serait ni digne ni honorable " (1859).
Telle pourtant avait été l'attitude constante de Macdonald, de Cartier, de Tupper, de tous les conservateurs les plus éminents et même de tous les Canadiens, jusqu'aux jours de Chamberlain. Les Pères de la Confédération et leurs contemporains étaient-ils moins "dignes" ou moins "honorables" que les politiciens d'aujourd'hui?
M. Borden termine son discours en suggérant au gouvernement de ".mettre à la disposition de l'Amirauté l'équivalent en deniers sonnants" du coût d'un dreadnought (1860).
Première dissidence de M. Monk — Assemblée du Monument National
iM. MONK, justement surpris de l'attitude du leader de l'opposition, proteste, avec sa discrétion coutumière, contre la " tournure que le débat a prise. . . J'avais raison, dit-il, de ne pas m'y attendre." C'est une allusion à l'entente conclue précédemment, entre M. Borden et lui, pour ne
pas aborder le mérite de la question avant la deuxième lecture du bill. Il relève avec une dignité un peu dédaigneuse l'accusation de manque " d'honneur et d'amour-propre " portée contre ceux qui n'approuvent pas le principe de la politique nouvelle (18G8-9). Il explique dans quelles conditions le voeu du 29 mars a été voté. ** Viendra-t-on nous dire aujour- " d'hui que, dans ces circonstances, après les discussions interminables " qui eurent lieu lorsque cette panique — plus voulue qu'on ne le croit " généralement — fut causée parmi nous,. . . il n'y a plus lieu de discuter, " que l'incident du 29 mars dernier nous lie, et que nous n'avons pas à " examiner la ligne de conduite que le bill nous trace, mais que nous " devons l'approuver si nous sommes des hommes d'honneur? Je nie " cette assertion et je déclare que le sujet sera discuté à fond, au moins "par moi" (1871-72).
Pour l'instant, il se borne à faire pressentir l'attitude qu'il prendra avant la deuxième lecture du projet de loi. A la prétention que cette mesure " est absolument nécessaire et inévitable", il oppose une dénégation formelle (1873). "Si nous adoptons cette politique, nous devien- " drons responsables conjointement et [solidairement] (1) avec les Iles " Britanniques de toute la politique étrangère de l'Empire ; et, remar- " quons-le bien, sans avoir aucune voix dêlibérative dans l'orientation " de cette politique" (1873). C'est contraire à toute la tradition britannique. On veut réduire les Canadiens au rôle des barbares " que l'on " amenait de la Gaule, de la Germanie et de la Dacie pour les faire entrer " dans les armées romaines et dans l'arène à Rome, mais qui n'étaient "aucunement représentés dans les conseils de la République romaine" (1875).
Malgré les efforts de la presse servile des deux partis, dans la province de Québec surtout, pour aveugler l'opinion publique sur la portée véritable de la mesure, le discours de M. Monk à Lachine et les préliminaires de la discussion parlementaire avaient suffi à éveiller l'attention. Le Devoir venait de commencer à paraître (2). Il donna une large publicité au discours du député de Jacques-Cartier et entama une lutte vigoureuse et soutenue contre le projet de loi.
Un groupe de nationalistes convoqua une grande réunion populaire au Monument National, le 20 janvier, et m'invita à traiter la question. Je m'appliquai à développer et à compléter l'excellent plaidoyer de M. Monk à Lachine (3).
Je me borne ici à reproduire le texte du voeu soumis à l'assemblée, qui l'adopta à l'unanimité:
"Cette assemblée déclare que le parlement n'a pas le droit d'enga- " ger le Canada dans une politique navale entièrement nouvelle sans " avoir au préalable obtenu le consentement du peuple.
" En conséquence, cette assemblée demande à la Chambre des Com- "jnunes et au Sénat de différer l'adoption du projet de loi déposé le 12
(1) Le texte anglais porte "jointly and severally" que le traducteur a faussement rendu par "conjointement et iéparément."
(2) Le premier numéro est du 10 janvier 1910,
(3) Ce discours a été public en brochure sous le titre "Le Projet de Loi Navale".
Imprimerie du Devoir, Montréal, 1910.
"janvier 1910 jusqu'à ce que le peuple ait manifesté sa volonté par un " plébiscite.
" Le président est prié de transmettre ce voeu à Son Excellence le " Gouverneur-Général, au Premier Ministre, au leader de l'opposition et " à M. Monk, député de Jacques-Cartier."
M. Laurier et le "péril allemand"
Le 3 février, le premier ministre propose la deuxième lecture du projet de loi. Inquiet de la résistance qui se manifeste dans le Québec, il pivote de nouveau dans le sens nationaliste. Fidèle à sa tactique habituelle, il se pose comme l'homme du juste milieu. Il partage les opposants en deux catégories: "Ceux qui ne veulent rien du tout" — tel " l'honorable député de Jacques-Cartier " — et " ceux qui estiment que la marine que nous créerons devrait, en cas de guerre, passer automatiquement sous la direction de l'Amirauté" (3122-3). C'est bien là l'>attitude que ses collègues, sir Frederick Borden et M. Brodeur, ont prise à Londres lorsqu'ils ont " reconnu qu'en temps de guerre les forces navales locales devront être soumises à l'autorité générale de l'Amirauté." C'est également l'opinion que M. Fielding exprimera au moment du vote final. M. Laurier, lui, nage entre deux eaux.
Il se lance dans une longue digression sur le développement du gouvernement responsable aux colonies. Il revient s>ur sa parole du 12 janvier: "Lorsque l'Angleterre est en guerre, le Canada est en guerre." II tente de s'expliquer:
"Je n'ai fait qu'énoncer un principe de droit international... Il " ne s'ensuit pas cependant que lorsque l'Angleterre fera la guerre nous "devrons la faire, nous aussi" (3128-29). Il aurait hésité "beaucoup avant de consentir à prendre part à une guerre " du genre de celle de Crimée (3130). Il fait revivre quelques faibles échos de ses protestations de 1902 contre la participation du Canada aux armements de l'Europe. Il ne croit plus «au "péril allemand":
" Quant à moi, je n'appréhende aucun péril pour la Grande-Bretagne "à l'heure qu'il est.... Il est vrai que l'Allemagne est en train de se "créer une marine, mais je ne vois pas la moindre raison de supposer "qu'elle l'organise pour l'attaque..." Le leader de l'opposition "a dit " que si la guerre se déclarait entre l'Angleterre et l'Allemagne, elle " éclaterait d'ici à trois ou quatre ans. . . Quelle raison avons-nous de " supposer que d'ici à trois ou quatre ans nous aurons la guerre avec " l'Allemagne? . . . Nul ne sait exactement ce que pense le gouvernement " allemand; mais tout le monde sait qu'entre l'Angleterre et l'Allemagne " il n'y a pas de cause de guerre. Aussi loin que l'on peut remonter " dans l'histoire moderne, ces deux nations ont toujours été liées d'ami- "tié" (3137-38) - (1).
(1) Le leader lUiéral, on le voit, ne se bornait pas, comme nous, à contester l'existence du "péril allemand" sur mer. Il nia't jusqu'à la possbilité d'une guerre anglo-allemande. Cette confiance optimiste n'avait nullement diminué, deux ans plus tard.
Le 27 août 1912, au déjeuner du Canadian Club, à Ottawa, quelqu'un parla de la menace toujours présente d'un conflit entre l'Angleterre et l'Allemagne. Le leader libéral fit entendre la note ultra-optimiste: "LE PERIL ALLEMAND N'EXISTE PAS!", s'écriait-H.
Le 31, je signalais, dans le Devoir, ce débat contrad'etoire :
" Sir Wilfrid Laurier a cru devoir prendre la contre-partie absolue et affirmer qu'il
" Pourquoi demandons-nous au parlement de créer cette marine? " Tout simplement parce que cela est devenu une nécessité de notre con- " dition et du rang que nous avons atteint comme nation."
Les raisons qu'il apporte à l'appui de cette affirmation sont d'une faiblesse inconcevable: "Le revenu du Canada est aujourd'hui de $100,- 000,000 et sa population dépasse 7,000,000 d'habitants." Ses villes du littoral grandissent et se multiplient. On a découvert " des mines d'or sous le Cercle arctique" (3140). Rien de cela n'explique pourquoi M. Laurier juge nécessaire en 1910 ce qu'il trouvait inutile et condamnable en 1907. Aux arguments accumulés par M. Monk, dans son discours de Lachine, et par moi au Monument National, il n'apporte pas l'ombre d'une réfutation.
Quant au coût d'entretien de la flotte, qu'il estimait, le 12 janvier, à $3,000,000 par année, il le porte maintenant à $4,253,000 (3135). Il s'aventure dans cette galère avec le même insouci des précisions qui a marqué sa mésaventure du Transcontinental.
Rarement, si jamais, chef d'Etat s'est moins préoccupé de justifier, par des arguments plausibles et des données précises, l'adoption d'une mesure d'importance capitale.
M. Borden veut donner deux dreadnoughts à l'Angleterre
Le leader de l'opposition, M. RORDEN, incline à l'impérialisme dans l'exacte mesure où le premier ministre a fléchi vers le nationalisme. H rappelle à M. Laurier ses anciennes fugues en faveur de l'indépendance du Canada. Il s'indigne à la pensée que le Canada puisse jamais rester en paix pendant que le reste de l'Empire se battrait. " Une telle situation est absolument impossible." C'est pourtant la seule situation que le Canada a occupée depuis la Conquête jusqu'à la guerre d'Afrique, sauf pendant la Révolution américaine et la guerre de 1812, alors que le territoire canadien était attaqué. "Tant que le Canada fera partie de
" n'existe aucune menace de guerre. Il a en tort, croyons-nous, de s'avancer ai loin.
" Le danger d'une guerre anglo-allemande noua semble indéniable. Sa principale tour- " ce n'est pas, comme on le prétend, la rivalité économique de l'Allemagne et de la " Grande-Bretagne. C'est la campagne systématique entreprise par les journaux Jaunes, " comme le "Mail", de Londres, et le "Star", de Montréal, complices volontaires ou incons- " cients des capitalistes anglais et allemands, dont la cupidité demande à grands cris de " l'or et du sang.
" C'est de cette manière, — je le rappelais l'autre jour, — qu'une bande de cormorans " américains provoqua la guerre contre l'Espagne, en dépit des résistances du président " MacKinley.
" Si une vaste organisation financière, dont les tentacules s'étendent sur tous les ter- " ritoires de l'Empire, peut provoquer une guerre. Anglais et Allemands seront aux prises " avant longtemps. Des milliers d'êtres humains périront pour le profit et la gloire des "êtres hideux dont le "Star", la "Patrie", le "News", et tous les journaux jingos du Ca- " nada font ai bien l'affaire, en ce moment.
" Et tous les badauds, titrés ou non, qui reviennent chaque semaine tomber dans les " filets que leur tendent les interviewistes du "Star" et des autres feuilles jaunes, jouent " dans les mains des sinistres agioteurs qui poussent i la guerre.
" Mais ce que nous nions et ce que nous persistons à nier, c'est que l'Angleterre ne " soit pas en état de faire face à la situation et de résister victorieusement à l'Allemagne. " Et nous avons, pour nous justifier contre les cris hystériques du "Star" et les faibles "hoquets mal traduits de la "Patrie", la parole des hommes d'Etat et des autorités nava- " les les plus compétents de l'Empire.
" Ce que nous affirmons, ce que nous persistons à affirmer depuis 1899, c'est que le " peuple anglais, seul maître de ses relations internationales, de sa flotte et de son armée, " doit seul porter le poids des guerres qu'il subit comme de celles qu'il provoque on laisse "provoquer par ses spéculateurs et ses jingos.
"Ce que nous prétendons, et ce que M. Laurier prétendait avec nous, avant 1909, c'est " que le Canada doit éviter de te jeter dans le "GOUFFRE DU MILITARISME".
l'Empire, il sera en guerre quand l'Empire le sera" (3148). Il oublie le refus des Canadiens de prendre part aux multiples conflits de l'Angleterre, avant 1899, il oublie surtout la rebuffade de sir John Macdonald au gouvernement impérial, lors de la guerre du Soudan.
Avec plus de vérité, il démontre que le principe appliqué jusqu'en 1899 aux opérations de guerre sur terre ne peut s'étendre aux opérations sur mer :
" Il y a beaucoup de continents sur la terre, mais il n'y a qu'un seul " océan. Cet océan forme une immense route. Cette route est celle du "commerce britannique. C'est la route du commerce du Canada, parce " que la plus grande partie de nos exportations sont destinées à la mer. " C'est la route du monde et particulièrement de l'Empire britannique.
"La mer ne forme qu'un seul tout, et il serait absolument impossi- " blé, en temps de guerre, pour les différentes unités de l'Empire, de "coopérer efficacement, si elles ne sont pas sous un commandement et "une direction uniques" (3150).
Il démontre sans peine qu'à la Conférence de 1909, l'Amirauté anglaise a réclamé cette unité de direction et que les délégués des colonies, y compris ceux du Canada, ont acquiescé à ce désir.
Qu'on se rappelle le refus cassant que Cartier opposait à Cardwell, en 1870, lorsque cet homme d'Etat tentait d'engager le gouvernement canadien à assumer une responsabilité partielle dans la défense navale du Canada; et l'on constatera sans peine à quel point nos politiciens d'aujourd'hui se sont éloignés des principes et des traditions des fondateurs de la Confédération (1).
Les circonstances mêmes que Cartier invoquait pour refuser toute contribution du Canada à sa propre défense navale, M. Borden les allègue pour entraîner le Canada dans toutes les guerres maritimes de l'Angleterre.
Du reste, pas plus que le premier ministre, le leader conservateur ne tente de justifier cette politique nouvelle, sauf en se cramponnant au "péril allemand" et à la panique déchaînée par les déclarations fallacieuses de M. McKenna. Il y revient pour la troisième fois et demande à ses partisans de voter contre le projet de loi. Il motive son opposition dans une motion prolixe dont voici la traduction officielle:
"(Les propositions du Gouvernement ne sont pas en harmonie avec les " recommandations de l'Amirauté, et, en raison de ce qu'elles confèrent au "Gouvernement le pouvoir d'empêcher les forces navales du Canada d'agir " conjointement avec celles de l'empire en temps de guerre, elles ne sont " pas judicieuses et présentent des dangers.
" Aucun projet de cette nature ne peut être accepté sûrement à moins "qu'il n'assure l'unité d'organisation et d'action sans laquelle il ne peut " exister de coopération effective dans les efforts communs pour la défense "de l'empire.
" Tout en rendant nécessaire une dépense considérable pour frais " de construction et de maintien, ledit projet n'apportera à l'empire aucune
(1) Voir pages 60-62 et pièce justificative 45, aussi le discours de sir Alevander CAMPBELL à la Conférence de 1887: pages 71 à 77, pièce justificative 54. On trouvera plus loin l'opinion de sir Charles TUPPER sur la nouvelle politique suggérée par son suc-
" aide immédiate ou efficace et ne produira aucuns résultats adéquats " ou satisfaisants pour le Canada.
■ L'on ne devrait se lier à aucune entreprise d'un caractère per- " manent et qui entraînerait des dépenses fuiures considérables, avant "qu'elle ait été soumise au peuple et en ait reçu l'approbation.
" Entre temps, le meilleur moyen de satisfaire au devoir immédiat " du Canada et de venir en aide aux nécessités imminentes de l'Empire, est " de mettre sans délai à la disposition des autorités impériales, à titre de ■ contribution volontaire et loyale de la part du peuple canadien, une som- " me suffisante pour acheler ou construire deux bâtiments de guerre ou " cuirassés du type Dreadnought le plus moderne, laissant à l'Amirauté " la latitude complète de dépenser cette somme à tels moments et pour "telles fins de défense navale qui, à son avis, pourront le mieux contribuer ** à augmenter la force unie de l'Empire, et à en assurer ainsi la paix et "la sécurité" (3156-7) (1).
M. Monk combat les deux politiques— Le Canada ne "doit" rien à V Angleterre
Un seul homme pouvait aborder la question de haut et la traiter à fond: c'était M. MONK. Il le fit avec une ampleur et une précision dignes de son discours de Lachine.
Déchirant d'un geste la trame puérile des tactiques parlementaires et des hypocrisies de parti, il établit sans peine que la politique du ministère et celle de l'opposition émanent d'un principe unique et tendent au même but : " La création d'une marine locale ou le don de navires et d'argent "ont exactement les mêmes conséquences politiques" (3163).
Fort des révélations partielles du rapport de la Conférence, il démontre que l'objet poursuivi par les autorités impériales — la concentration au bénéfice de l'Angleterre de toutes les forces locales de l'Empire — ne se borne pas aux forces de mer mais vise également les armées de terre. " Il " en résulte clairement qu'avant longtemps, les forces militaires de notre " pays seront absolument à la disposition des autorités impériales en cas " de guerre " (3168).
On admettra, je pense, que le député de Jacques-Cartier avait prévu assez clairement la situation actuelle.
" Quelles vont être les conséquences de l'adoption de cette mesure?
" Que va-t-il arriver si nous assumons comme notre part légitime du
"fardeau [de la défense impériale] de faire plus que défendre nos fron- " tières, devoir auquel les Canadiens n'ont jamais un seul jour cherché à " se soustraire, même lorsqu'ils avaient des griefs très sérieux contre la "métropole?" (3171).
La réponse, il la formule par quelques affirmations précises, appuyées de preuves décisives :
" 1. — 'Nous serons plus étroitement liés par la politique étrangère du " gouvernement anglais, ses alliances offensives et défensives, pour cette " raison que nous nous engageons à appuyer par la force l'action exté- " rieure de l'Empire ".
(1) On trouvera le texte anglais de cette motion à la pièce justificative 70.
" 2. — Si le projet émis par le Congrès de la Défense Impériale est " approuvé par nous, nous serons tenus de prendre part comme belligérants "à tou:es les guerres de l'Empire.
" 3. — Nous devenons solidaires de la Grande-Bretagne à l'égard de ses " engagements envers les nations étrangères " (3171-2).
Il énumère ici les principaux traités et conventions par lesquels la Grande-Bretagne s'est liée envers les nations étrangères en garantissant la neutralité de la Belgique, du Luxembourg et de la Suisse; l'indépendance de la Norvège, de la Suède, de la Grèce, d'e l'Empire ottoman, du Portugal, etc., etc.
J'assistais à la séance de la Chambre lorsque le député de Jacques-Cartier prononça son discours. Je me rappelle encore les commenta'ires de certains députés et journalistes : " Décidément, disaient-ils, Monk dépasse la mesure. Il veut trop prouver. Qui croira que le Canada peut se lier à garantir par une action militaire la neutralité de la Belgique ou de tout autre pays étranger ? " Qu'auraient-ils pensé, si on leur eût alors prédit qu'avant cinq ans, le Canada fournirait à l'Angleterre 250 000 soldats et dépenserait un demi-milliard, non-seulement pour défendre la neutralité de la Belgique, mais pour faire respecter, prétendent les gouvernants britanniques, les conditions du traité de Bucarest ?
•Que cette politique nouvelle constitue une révolution violente et radicale dans la situation des colonies autonomes et le gouvernement de l'Empire, M. Monk n'a pas de peine à le démontrer. Ces preuves il les trouve dans les archives impériales et canadiennes. Il rappelle les déclarations de Cartier et de Macdonald. Il cite la correspondance échangée entre le duc de Newcastle et le ministère Sandfield McDonald. Il emprunte au duc de Devonshire la définition des visées de l'école impérialiste. Il prouve à l'évidence que la politique du ministère et celle de l'opposition ne sont que deux formes différentes de la réalisation de ces projets. Il rappelle le plan rationnel suggéré par lord Tweedmouth à la Conférence de 1907 : la créa/ion de bases navales et de flottilles de torpilleurs et de sous-marins, sous le contrôle et l'autorité absolue des gouvernements des colonies.
"C'était, dit-il, à mon avis, un projet raisonnable maïs aujourd'hui
" nous sommes en présence d'un projet tout à fait différent qui n'a jamais " encore été discuté ni au sein de ce parlement ni devant le peuple. Je puis " donc affirmer sans crainte que c'est là une innovation ; c'est toute une " évolution qu'on a en vue. Et quels sont les initiateurs de ce changement ?
" A mon avis, c'est d abord en grande partie l'oeuvre de la soc'ié.é de la
" Fédération Impériale. . ."
"Ce projet, si on le présente bien au peuple, prouvera qu'il porte dans " ses flancs la ruine de notre droit au gouvernement autonome. J'affirme " en premier lieu, qu'il tend à nous priver de la direction de nos forces mi- " l'italres et navales. Il nous lie aux conséquences de la politique extérieure "du gouvernement de Downing S reet où nous n'avons pas voix au cha-
" pitre Il nous laisse pour ainsi dire avec de vastes pouvoirs d'ordre
" municipal. Si vous enlevez à un pays, à une nation quelconque, le droit " de diriger, du moins comme le font d'ordinaire les nations libres, ses
"relations avec les autres pays, vous le privez d'un droit des plus précieux....»' (3181-2-3).
Cette coopération, le Canada la doit-il à l'Angleterre ? " On nous a " taxés d'ingratitude, nous qui professons les opinions que j'aî exprimées " ici; on nous a appelés des misérables n'obéissant à d'autre sentiment que "celui de l'égoïsme . . . . Notre dette est-elle si grande" envers l'Angleterre ? (3183).
A grands traits, il fait le récît des larges entailles que les gouvernants et les diplomates de la Grande-Bretagne ont pratiquées dans le territoire canadien afin de s'assurer les faveurs des Américains ou de calmer leur courroux. Il rappelle que, si le Canada jouit d'une somme considérable de libertés intérieures, 11 le doit aux efforts persévérants de ses hommes d'Etat bien plus qu'au bon vouloir de l'Angleterre. Il évoque les jours sombres de 1837 et les actes de cruelle tyrannie des fonctionnaires britanniques (3186-7) — (1).
Il adjure les députés de la province de Québec de secouer leur apathie et leur légèreté et, avant de voter le projet de loi, d'en peser sérieusement les conséquences et la portée.
Enfin, il propose de substituer à la motion de M. Borden ce sousamendement :
" Tout en protestant de son inaltérable dévouement à la Couronne bri- " tannique, cette Chambre est d'opinion que le projet de loi qui lui est pré- " sente change les relations du Canada avec l'Empire et devrait en consé- " quence, au préalable, être soumis au peuple canadien pour en obtenir im- "médiatement son opinion par voix de plébiscite" (3189).
C'est la solution que j'avais proposée à l'assemblée du Monument National. Je l'avais même suggérée dès 1900, lorsque j'esquissais les premières lignes du plan de résistance à l'impérialisme (2).
(1) Le 20 novembre 1909, sir Charles TUPPER avait écrit d'Angleterre à M. Borden qu'il approuvait avec enthousiasme la politique préconisée par le voeu du 29 mars, c'està-dire la construction d'une flotte canadienne. L'ancien collègue de Macdonald et de Cartier avait profité de l'occasion pour d'sposer lestement du plaidoyer de "gratitude" dont M. Borden et M. Foster devaient, à quelques semaines de là, faire le fond de leur argumentation. Il rappelait son opposition constante au principe de la contribution des colonies à la flotte britannique, et il ajoutait:
" It was adm'tted that Canada was not only no burden to the mother-country, but " wlthout her harbors and coal mines on the Atlantic and Pacific coasts, Britaln would " require a larger navy. Contrast the progress of Canada, Australia and New Zealand " under impérial management, and since it was rclinquished, and it w'H be seen to whom
" their présent importance is due " (Cette lettre est reproduite toute entière à la fui
du Kingdom Paper no 11 : "Contribution to the BritUh Navy.")
Nous verrons plus loin ce que le vieux leader conservateur pensait du don de dreadnoughts à la flotte anglaise.
Les coloniaux à conscience timorée, qui auraient besoin d'être rassurés sur la nature et l'étendue de la dette de "gratitude" du Canada envers l'Angleterre devraient lire les Kinjjdom Papera de M. EWART, le numéro 10 en particulier: "Difficulties, Danger», Duty", p. 323-328. L'auteur énumère succinctement les vingt-cinq ou trente principaux actes de tyrannie ou d'injustice commis par l'Angleterre au Canada, depuis la Conquête jusqu'à l'abandon des frontières de l'Alaska. Avec sir Richard Cartwright il conclut que les Canadiens ne doivent guère plus à la mère patrie que le pardon du mal qu'ils en ont reçu. Dans la Paper no 12: "Britlsh Protection", M. Ewart compare la situation des colonies à celle d'un troupeau d'autruches qu'un marchand prévoyant entourerait d'une haute muraille, afin de les plumer tout à l'aise. M. Ewart ne juge pas que les autruches soient tenues à une gratitude incommensurable envers celui qui les protégerait dans le seul but de s'enrichir à leurs dépens. (On trouvera à la pièce justificative 73 des extraits du Paper no 10).
(2) Voir page 132.
Le débat sur la deuxième lecture se prolongea jusqu'au 9 mars 1910. La motion de M. Monk reçut l'appui de la plupart des députés conservateurs du Québec et de quelques députés des provinces anglaises. Elle fut rejetée par les votes coalisés des deux partis. M. Monk et les députés conservateurs français votèrent également contre la motion de M. Borden et la deuxième lecture du bill (1).
M.Fielding interprète la Loi : — "La flotte, canadienne en temps de paix, impériale en temps de guêtre"
Du débat sur la troisième lecture, il n'y a à relever que les déclarations de M. FIELDING, ministre des Finances. Le premier ministre, évidemment ennuyé des attaques de la presse jingoe et des accusations constantes de "déloyalisme" et de "séparatisme", voulait, avant de clore le débat, donner un nouveau coup de barre vers l'impérialisme. Le principal lieutenant de M. Laurier s'en chargea. Ancien sécessionniste, il mit toute l'ardeur d'un néophyte à faire profession de foi impérialiste.
Le 19 avril, en comité général de la Chambre, il s'écrie: "Je dé- " clare que chaque fois que la nation anglaise sera en guerre avec une " grande puissance, peu importe que cette guerre soit juste ou injuste, " tant que nous ferons partie de l'Empire britannique, quel que soit le " gouvernement (2) qui sera au pouvoir au Canada, i7 sera de notre de- " voir de prêter main-forte à la mère patrie; et je déclare que le gou- " vernement au pouvoir pendant une telle crise, qu'il soit libéral ou " tory, s'il néglige d'obéir à ce sentiment, sera anéanti et méritera de "l'être" (7862).
Le lendemain, avant la troisième lecture du bill, il prononce un long discours — j'allais dire le dernier monologue de la comédie. — Il s'applique tout d'abord à démontrer que le projet de loi et la politique ministérielle répondent suffisamment aux vues ultimes des autorités impériales. Il rétorque à M. Borden ses déclarations du 29 mars (à la Chambre) et du 14 octobre 1909 (à Halifax), en faveur de la construction d'une flotte canadienne, et il ajoute:
" Nous voulons que chacun de nous et chacun de nos électeurs, lors- " qu'il ira à bord de ces navires canadiens, — canadiens en temps de " paix et impériaux en temps de guerre, — puisse sentir qu'il est un des " propriétaires ..." (7947) .
" Par le Bill que nous proposons, nous aurons une marine cana- " dienne, qui sera canadienne en temps de paix, mais qui, grâce au " moyen que nous nous proposons de prendre, deviendra inévitablement " impériale, lorsque l'Empire aura besoin de l'aide du Canada pour sa " défense. J'accepte la maxime que lorsque l'Empire est en guerre, le " Canada est en guerre. Le Canada n'aura jamais besoin de défense, "excepté lorsque l'Empire lui-même devra en avoir besoin; c'est pbur- " quoi je dis que la marine canadienne, tout en étant en premier lieu
(1) On trouvera à la pièce justificative 70 le texte anglais des propositions et d'assez Intéressantes déclarations de M. DOHERTY et de M. NANTEL, futurs ministres dans le cabinet Borden.
(2) "Gouvernement" doit être pris Ici dans le sens de "ministère."
" pour la défense de nos côtes, n'est après tout qu'une succursale de la " marine impériale en temps de paix, et deviendra partie intégrante de " la Marine Royale lorsque retentira le cri de guerre" (7950).
Il s'efforce de démontrer que le parti libéral peut à bon droit réclamer le mérite de tous les actes positifs d'impérialisme, accomplis au Canada. Il rappelle, pour le conspuer, le refus de sir John Macdonald de faire participer le Canada à la guerre du Soudan. Il tire gloire, pour le ministère et le parti libéral, de la contribution du Canada à l'infâme guerre d'Afrique (7953-62).
Ce discours fut le dernier mot du ministère. C'était aussi le plus sincère; il donnait la portée exacte de la loi; il dévoilait le fond de la pensée de ceux qui l'avaient conçue et imposée à M. Laurier.
La session fut prorogée le 4 mai. Le discours du Trône contenait ce paragraphe:
" La loi créant un service maritime " — définition prudemment mitigée de la flotte de guerre — " qui s'est révélé une nécessité urgente " en présence du développement extraordinaire du Canada, devenu du- " rant ces dernières années une nation au sein de l'Empire britannique, " est le couronnement d'une politique que l'on a toujours eue en vue "depuis les premiers jours de la Confédération" (9299).
Il était impossible d'accumuler en si peu de mots plus de faussetés historiques et constitutionnelles et de dénaturer plus audacieusement l'origine et les motifs de cette mesure révolutionnaire. Il n'est guère probable que lord Grey ait éprouvé le moindre scrupule à prendre la responsabilité officielle de cette duperie: elle servait trop bien les desseins des impérialistes.
Agitation contre la Loi navale
M. Monk, déjà profondément atteint par la crue'.Ie maladie qui devait l'emporter, avait quitté le parlement presque au lendemain du vote sur la deuxième lecture du projet de loi. D'un séjour assez prolongé aux Etats- Unis, il rapporta, avec un regain passager de forces physiques, des renseignements précieux sur le coût d'une flotte de guerre et de l'établissement de bases navales de ce côté-ci de l'océan. Les conservateurs du Québec le pressaient vivement d'entamer une vigoureuse campagne de tribune contre la politique navale du ministère. Quelques-uns étaient sincères; la plupart ne songeaient qu'à exploiter contre le parli libéral la répugnance instinctive des Canadiens-français pour le militarisme et surtout, pour toute mesure tendant à accroître les charges du pays au bénéfice de l'Angleterre. M. Monk dites ait d'instinct les luttes publiques et l'agitation populaire. Profondément dégoûté de la politique, déjà frappé à mort, il hésitait à entreprendre cette lutte ingrate et ardue. D'autre part, ses profondes convictions nationalistes, mûries par l'étude de l'histoire et l'observation des courants contemporains de l'Empire britannique et du monde, le poussaient à tenter cet effort suprême. Il me fit l'honneur de me communiquer ses pensées et ses désirs, et aussi ses hésitations, lesquelles ne tenaient qu'à son défaut d'endurance physique. Il se sentait incapable de poursuivre une campagne, si je n'en assumais la direction effective et la plus large part. Il avait cependant décidé de porter la parole à une
grande assemblée publique, convoquée par ses amis conservateurs, à Saint-Eustache, le dimanche 17 juillet. Il me supplia de l'accompagner et d'y prendre la parole.
Ce fut à mon tour d'éprouver de vives et profondes hésitations — pour d'autres motifs que ceux du dépuié de Jacques-Cartier. Désillusionné depuis plus longtemps que lui sur la valeur morale des politiciens de parti, je n'accorda'is qu une médiocre confiance à la sincérité de >\a plupart des conservateurs qui m'adjuraient de me joindre à M. Monk pour mener la lutte contre l'impérialisme. Cependant, il me paraissait à la fois impolitique et injuste de refuser mon concours à un homme public éminemment honorable, au moment où il se préparait à adhérer publiquement et sans réserve à une doctrine politique que j'avais posée dix ans auparavant et à laquelle j'avais consacré tant d'efforts et de luttes. Ce. te pensée l'emporta sur toute autre considération. Je consentis à accompagner M. iMonk à Saint-Eustache et même à poursuivre avec lui une campagne d'éducation populaire. J'y mis toutefois une condition absolue : combattre avec une égale vigueur la politique impérialiste des deux partis. Ce n'était pas seulement la loi navale, imposée par les 'impérialistes au ministère libéral et par celui-ci au pays, ni le projet de contribution suggéré par M. Borden, qu'il fallait détruire; c'était le principe commun de ces deux politiques: l'impérialisme anglais, c'est-è-dire la participation du Canada, sous une forme quelconque, à la défense générale de l'Empire et aux guerres de la Grande-Bretagne, étrangères au pays. Je représentai à M. Monk l'importance, la nécessité même de définir nettement, dès le début, le caractère et le terrain de la lutte. M. Monk tomba d'accord avec moi sur tous ces points. A sa demande, je rédigeai, séance tenante, la déclaration de principes qui devait être soumise à la réunion de Sainl-Eustache. Nous étions alors au jeudi. M. Monk emporta ce projet de résolutions afin de l'étudier à loisir. Il me le remit le lendemain, sans y avoir apporté aucune modification de fond. Il me déclara qu'il y voyait l'expression exacte et entière de ses propres opinions.
Résolutions de Saint-Eustache
Afin d'éviter toute dispute et toute équivoque, je fis publier cette pièce intégralement, dès le samedi soir, dans le Nationaliste qui porte la date du dimanche, 17 juillet 1910 (1). En voici le texte :
" Nous, citoyens du Canada, fidèles sujets de Sa Majesté le Roi Georges " V, nous déclarons prêts à défendre, au prix de no!re sang, le sol de notre " patrie et les droits de la Couronne britannique au Canada, ainsi que nos "pères l'ont fait en 1776 contre les sujets Anglais de Sa Majesté, en 1812, " contre les armées de la République américaine, et comme nous l'avons fait "en 1885, contre nos propres concitoyens en révolte.
" Mais, confiants dans la grandeur et l'efficacité des principes de décen- " tralisation et d'autonomie, solennellement proclamés et reconnus, depuis "plus d'un demi-siècle, par les autorités de la' Grande-Bretagne et cel!es du " Canada, nous sommes opposés à toute politique nouvelle qui nous entraî-
(1) Elle parut aussi dans le Devoir du lundi, 18 juillet. On voit que le public a été loyalement averti des motifs et de l'objet de la campagne menée sous la direction de M. Monk.
" nerait dans des guerres lointaines, étrangères au Canada, aussi longtemps " surtout que les colonies autonomes de l'Empire ne partageront pas avec " la mère patrie, et sur un pied d'égalité, l'autorité souveraine dont relèvent " l'armée et la flotte impériales, les Iraités de paix et d'alliance, les relations " étrangères, le gouvernement des Indes et des possessions de la Couronne.
"Nous croyons sincèrement que cette politique de concentration et " d'apparente unité impériale, dont la nouvelle loi navale n'est qu'un pre- " mier jalon, produira au sein même de l'Empire, des malentendus, des ri- " valités et des conflits qui mettront en danger la paix et l'union des pays " nombreux et des peuples de toutes races qui, aujourd'hui, sont fiers " d'obéir à la Couronne anglaise.
" N'ayant jamais été pour la Grande-Bretagne et pour l'Empire la " cause d'aucun conflit, nous croyons qu'une politique de paix et de dé- " veloppement moral et matériel est nécessaire au Canada, à sa crois- " sance et à sa cohésion, et, par suite, à la gloire et à la sécurité de l'Em- " pire.
" Citoyens libres d'un pays démocratique, nous réclamons le droit d'ex- " primer hautement notre opinion sur celte question comme sur toute autre "qui affecte le sort et les intérêts du Canada. Nous reconnaissons à la " majorité du peuple canadien le droit de déterminer une orientation nou- " velle dans nos relations avec les autres parties de l'Empire, pourvu qu'elle " le fasse en toute connaissance de cause.
"Mais nous protestons contre toute tentative de soustraire ce grave " problème aux libres délibérations du peuple canadien tout entier et de " chacun des groupes qui le composent.
" Nous désavouons les déclarations faites à Toronto, en décembre der- " nier, par M. Alexandre Taschereau, ministre provincial des Travaux Pu- " blics, qui a prétendu faussement que le peuple de Québec est prêt à accep- " ter aveuglément toute politique de défense navale de l'Empire et nous " blâmons les membres du gouvernement et de la législature de la province " qui ont ratifié ces déclarations par leur vote, le 2 juin dernier.
"Nous blâmons le ministère fédéral et la majorité parlementaire qui " ont imposé au Canada cette nouvelle loi navale, lancé le pays dans le gouf- "fre du militarisme, dénoncé naguère avec tant d'énergie par sir Wilfrid " Laurier, mis en danger la paix du Canada et détourné vers la construc- " Lion d'engins meurtriers et la préparation de guerres sanglantes des mil- " lions destinés au développement de notre agriculture et de nos voies de " transport.
"Nous censurons également l'attitude de M. Borden et des députés de " l'opposition qui, à sa suite, ont réclamé l'adoption d'une politique non " moins néfaste.
" Nou affirmons que le parlement n'avait aucun droit d'engager ainsi " l'avenir du Canada dans une politique qui n'a jamais été soumise au peu- " pie appelé à payer l'impôt du sang et à porter le joug des dépenses militai- " res.
"Nous approuvons sans réserve la conduite courageuse et loyale de "M. Monk et des rares députés fidèles à leur mandat, qui ont démontré les "dangers de cette politique et réclamé pour le peuple du Canada le droit
"d'exprimer sa volonté, avant que ses mandataires ne lui imposent ce "lourd fardeau."
Dès le dimanche matin, la plupart des manifestants avaient lu cette déclaration de principes. Quelques-uns se montrèrent assez ennuyés du court paragraphe censurant "l'attitude de M. Borden et des députés de l'opposition qui, à sa suite, ont réclamé l'adoption d'une politique non moins néfaste " que celle du ministère. Ils firent part de leur mécontentement au député de Jacques-Cartier. D'un mot, M. Monk mit fin à la dispute : " Je considère, dit-il, qu'en tout ceci nous devons agir avec la plus entière franchise." Cette parole est révélatrice : elle dévoile à la fois le caractère de l'homme qui la prononçait et les calculs de ceux qui l'avaient provoquée.
La manifestation obtint un succès considérable. Les résolutions furent lues et acclamées par la foule, après une demande réitérée de partage des voix.
L'assemblée de Saint-Eustache fut suivie d'une série de réunions populaires dans toutes les parties de la province: Saint-Henri, Saint- Hyacinthe, Vaudreuil, Longue-Pointe, Saint-Jean, Saint-Rémi, Farnham, C-rand^ère, etc., etc.
A chacune de ces assemblées, les résolutions de Saint-Eustache furent lues et acclamées. Au nombre des orateurs qui nous accompagnèrent, M. Monk et moi, et qui dénoncèrent comme nous, souvent avec plus de violence que nous, la loi navale, " la politique non moins néfaste de M. Borden " et toute forme de participation à la défense navale de l'Empire, se trouvaient MM. NANTEL, CODERRE, BLONDIN, PATENAUDE, — futurs membres du ministère conservateur qui n'a pas fait abroger la loi navale et qui a fait adopter la politique "non moins néfaste" dénoncée par ces messieurs ; — PAQUET, SEVIGNY, LESPERANCE, RAIN- VILLE, MONDOU, — futurs députés conservateurs ; — COUSINEAU, SAUVE, députés à l'Assemblée législative.
Élection de Drummond- Arthabaska
Cette campagne aboutit à l'élection de Drummond-Arthabaska, dont M. Patenaude, aujourd'hui ministre du Revenu de l'Intérieur, fut le principal organisateur. C'est au cours de cette lutte électorale que M. Blondin, futur vice-président de la Chambre, puis secrétaire d'Etat, arrangea si bien — en plagiant Chapleau, du reste, — le drapeau britannique "troué par les balles des insurgés de 1837 afin d'y laisser passer l'air de la liberté."
M. Armand Lavergne fit la lutte avec la belle vaillance et la loyale franchise qui ont marqué toutes ses attitudes.
L'élection se termina par le triomphe du candidat "autonomiste". C'est la désignation que les conservateurs dissidents avaient adoptée, afin de marquer leur séparation du parti tory, sans se compromettre définitivement avec les nationalistes (1).
(1) Contrairement à ce que l'on a dit et parfois pensé, je n'avais nullement tenté d'imposer l'étiquette nationaliste aux conservateurs dissidents. J'ai toujours cru et je crois encore que le nationalisme est, comme l'impérialisme, une doctrine d'ordre général qui ne doit pas être rétrécie à la mesure d'un parti ou d'une faction. Elle doit rester
Cette victoire, remportée dans une circonscription foncièrement libérale, où le prestige et l'influence personnelle du premier ministre étaient plus marqués que partout ailleurs, fut un coup de foudre révélateur pour tout le monde. Elle démontrait que l'opinion publique était nettement opposée aux tendances impérialistes des deux partis. Nous jugeâmes oportun d'en marquer le caractère et la portée décisive. A une réunion monstre convoquée à Montréal pour célébrer le triomphe du nationalisme sur l'impérialisme, nous fîmes ratifier ce voeu:
" Cette assemblée acclame le résultat de l'élection de Drummond et " Arthabaska comme le triomphe du principe de l'autonomie du Canada. "Cette victoire justifie avec éclat l'attitude de M. Monk, député de Jac- " ques-'Cartier, sur la loi de la marine et celle des députés qui l'ont " appuyé.
" Elle indique que le peuple veut être consulté avant d'être entraîné " dans une politique nouvelle de militarisme impérial.
"Cette assemblée approuve et ratifie le verdict rendu par la cir- " conscription électorale de Drummond et Arthabaska, réitère la volonté " du peuple canadien de défendre les droits de la Couronne britannique " au Canada, se déclare prête à approuver toutes les mesures nécessaires " et efficaces pour assurer la défense du territoire canadien, mais con- " sidère comme contraire au principe de l'autonomie du Canada et à la " réelle unité de l'Empire, toute politique tendant à imposer au Canada, " qui n'a aucune voix dans le gouvernement de l'Empire, une part quel- " conque de ses charges extérieures et de sa défense militaire en dehors " du territoire canadien — la seule partie de l'Empire sur laquelle le " peuple canadien puisse exercer une action politique et constitution- "nelle" (Longs applaudissements) (1).
M. Borden emboîte le pas à M. Monk
A quelques jours de là, le parlement se réunissait de nouveau. M. MONK eut toute occasion d'allonger la série de ses expériences sur la bassesse et la versatilité des politiciens de parti. Six mois auparavant, les pontifes du torysme l'avaient à peu près excommunié. Vainqueur du ministre, il fut accueilli à bras ouverts par les plus impérialistes d'entre les torys. Au cours du débat sur l'Adresse, il proposa Y amendement suivant :
" Cette Chambre regrette que le discours du Trône n'Indique en aucune "manière que le gouvernement ait l'intention de consulter le peuple au " sujet de sa politique navale et de la question générale de la contribution " du Canada aux armements de l'empire "(2).
accessible aux honnêtes gens de tous les partis. Et puis, je n'avais pas une foi aveugle dans la sincérité ou la constance de plusieurs "autonomistes" d'occasion: je ne tenais nullement à les voir arborer notre drapeau jusqu'au jour où ils trouvera'ent commode ou avantageux de le remettre en poche. La suite des événements a prouvé que cette méfiance n'était pas exagérée.
(1) Devoir du 10 novembre 1910.
(2) Débat* de la Chambre des Communes. 1910-11 (version française) col. 141. On trouvera le texte anglais de cette motion et de celle de M. Borden à la pièce justificative 70. Les deux citations qui suivent sont également empruntées à la version française.
Le leader de l'opposition, M. BORDEN, proposa en sous-amendement:
"Nous prions Voire Excellence de croire à l'attachement inaltérable "et au parfait dévouement du peuple du Canada pour la Couronne britan- " nique comme aussi de [à] son désir et de [à] sa volonté de satisfaire "à toutes les justes responsabilités qui incombent à ce pays comme na- ** tion entre celles qui composent l'Empire. Nous désirons cependant M exprimer notre regret de ce que le gracieux discours de Votre Excel- " lence ne donne aucune indication quelconque d'une intention de ses " conseillers de consulter le peuple sur la politique navale du Cana- "da" (238).
Lorsque cette motion eut été rejetée par la majorité libérale accrue des votes de M. Monk et de ses partisans autonomistes, tous les députés conservateurs, à l'exceplion de MM. Fosler et Hughes, emboîtèrent le pas à M. Monk et votèrent sa proposition. C'était prendre l'engagement implicite de soumettre au peuple toute politique de contribution à la défense de l'Empire. M. BORDEN, en motivant son adhésion conditionnelle à la motion de M. Monk, le 24 novembre 1910, s'y était formellement obligé :
" On pourra, avec raison, nous demander ce que nous ferions de cette " grave question si nous étions au pouvoir aujourd'hui. Il me semble que " notre devoir est tout tracé :. . . l'administration se rendra compte et saura " si les circonstances dans lesquelles se trouve en ce moment l'empire sont " graves ou non en ce qui a trait à la défense navale. Si nous étions " au pouvoir, nous nous efforcerions d'obtenir sur cette question une réponse simple et claire, et si celte réponse, basée sur l'assurance du gou- " vernement de la mère patrie et sur le rapport des experts de l'Amirauté, " comportait, comme je le pense, la nécessité d'une action prompte et effec- " tive de la part de ce pays, je demanderais au Parlement de voter l'aide " que les circonstances commanderaient et, faute par le Parlement d'y " consentir, j'en appellerais du Parlement au peuple. Quant à savoir si " le peuple a le droit d'être consulté dès qu'il s'agit d'une politique en- " gageant l'avenir, cela, pour moi, ne fait pas de doute.
" En supposant que le Canada décide de contribuer à la défense
" de l'empire dans son ensemble, doit-il le faire sans que nous ayons voix "dans les conseils impériaux touchant les décisions à prendre pour la paix "ou la guerre dans les diverses parties de l'Empire? Cela ne me paraî- " trait guère juste et je ne pense pas que le peuple canadien y consentirait
"volontiers Voilà des questions qu'il serait bon d'étudier sérieuse-
" ment avant de formuler une politique permanente. Cette politique une " fois bien conçue et clairement expliquée au peuple, le gouverne- " ment (1), quel qu'il soit, devrait appeler la population à se prononcer " pour approuver ou désapprouver le projet et obéir à ses volontés " (237-8).
Comme l'année précédente, on le constate, M. Borden affirme de nouveau que les colonies ont le droit d'être représentées dans le gouvernement de l'Empire avant de participer à sa défense générale. Il se rallie
(1) "Gouvernement" est évidemment employé ici dans le sens de "ministère." Le texte anglais de cette citation est contenu à la pièce justificative 70. Il est plus précis et plus formel que la version française
nettement à l'opinion de M. Monk que le peuple a le droit d'être consulté avant d'être lié à un mode quelconque de contribution. Ses dernières paroles indiquent même que cette consultation doit prendïe la forme plébiscitaire. En effet, comment un ministère pourrait-il " obéir aux volontés " du peuple si sa politique était condamnée dans une élection générale? Il ne lui resterait alors d'autre alternative que la démission, qui exclue nécessairement l'exécution par le ministère défait du verdict populaire.
Ces paroles et ce vote constituent la dernière attitude de M. Borden au parlement, sur cette question, avant la dissolution des Chambres.
Le débat dura plus d'une semaine. Il ne contient aucune expression d'opinion remarquable ou nouvelle sur les divers aspects du problème impérialiste. Il est surtout rempli de récriminations aigres ou violentes au sujet de l'élection de Drummond-Arthabaska.
iL'atïention (fut bientôt détournée de la question navale par la divulgation des termes du traité de réciprocité conclu avec les Etats-Unis. Tout indique que le premier ministre s'était laissé entraîner dans ce guêpier afin d'apporter un dérivatif à l'attention publique. Il espérait conserver ses positions dans le Québec et gagner assez de sièges dans les provinces de l'Est et de l'Ouest pour compenser ses pertes probables dans l'Ontario. Mais cette question et les débats violents et prolongés qu'elle suscita au parlement et dans tout le pays n'entrent pas dans le cadre de cette étude.
Conférence Impériale de 1911
Le 19 mai, la session fut ajournée au 1S juillet, afin de permettre au premier ministre de prendre part aux délibérations de la Conférence Impériale. Ce seul fait marque à quel point les préoccupations impérialistes ont déplacé en peu d'années, dans l'esprit des politiciens du Canada, le souci des intérêts nationaux. Le parlement canadien était alors saisi de deux questions urgentes et d'importance capitale. Et cependant, il en suspend l'étude et en ajourne la solution à deux mois afin de permettre au chef de l'Elat d'aller à Londres traiter de questions dont la solution n'affecte qu'indirectement les intérêts nationaux. Cartier et Macdonald n'auraient jamais oublié à ce point leur rôle de chefs de la nation canadienne. M. Laurier et M. Borden eux-mêmes n'y auraient pas songé dix ans plus tôt (1).
Le premier ministre était accompagné du ministre de la Milice, sir Frederick BOBL>EN, et du ministre de la Marine, M. BBODEUB. C'était la première réunion plénière.. depuis la réorganisation décrétée en 1907. Le premier ministre du Canada en était le doyen : de tous les délégués britanniques ou coloniaux, il était le seul qui eût pris part aux délibérations
(1) Dès la séance d'ouverture de la Conférence, sir Wilfrid Laurier souligne l'importance et la rapidité de cette évolution: "Le plus important des résultats obtenus a été de " substituer au genre de Conférences coloniales éphémères qui s'étaient réunies précé- " demmcnt, un véritable régime impérial de conférences périodiques entre le gouverne- " ment de Sa Majesté dans le Royaume-Uni et les gouvernements de Sa Majesté dans les " possessions d'outremer, pour la discussion des intérêts communs." Impérial Conférence 1911, Cd 5745, p. 24.
des trois Conférences précédentes : 1897, 1902 et 1907 (1). Comme en 1907, il avait refusé de se lier par un programme quelconque. II avait même, cette fois, dans sa réponse à llnvifatlon du ministre des Colonies, poussé la prudence jusqu'à n'exprimer aucune opinion sur le programme des autres gouvernements. Il s'était borné à faire écrire par lord Grey à M. Harcourt (2) que le gouvernement canadien " accueillerait avec plaisir " toute propostion tendant à uniformiser, autant que possible, les lois de " naturalisation des diverses possessions de Sa Majesté " (3).
Cette discrétion faisait contraste avec la longue liste des multiples mesures suggérées par les gouvernements de l'Australie et de la Nouvelle Zélande. Elle était du reste conforme au tempérament et à la tactique usuelle de M. Laurier, qui a fait de l'opportunisme l'inspiration constante et le seul fond de toute sa carrière. Il voulait, comme toujours, rester libre d'évoluer en tous sens, au gré des courants populaires et des exigences du moment.
La Conférence s'ouvrit le 23 mai, sous la présidence de droit du premier ministre du Royaume Uni, M. ASQUITH. L'éminent homme d'Etat accueillit les délégués des colonies par quelques paroles dans sa manière habituelle. Sous l'imprécision voulue des termes et le voile modeste d'un langage sans apprêts, il insinue habilement la pensée des maîtres de l'Empire. L'union impériale doit reposer sur la reconnaissance entière de l'autonomie de chacun des pays d'Empire. "This is, hère at home and throughout the Dominions, the life-blood of our polity. It is the articulus stantis aut cadentis Imperii " (4).
Il écarte d'avance, comme sans y prendre garde, les projets ambitieux des coloniaux sur la réorganisation politique de l'Empire. Il concentre l'attention sur le problème de la défense impériale. Afin de mettre les représentants des Colonies à l'aise, il leur annonce que cette question sera discutée en secret, derrière la porte soigneusement close de l'Impérial Defence Committee. C'est là que les ministres de la Guerre, de la Marine et des Affaires Etrangères dévoileront tous leurs secrets aux délégués des Colonies (p. 23).
Cette tactique était habile. Elle atteignait les coloniaux à deux endroits fort sensibles. La condescendance des dieux de l'Empire flattait leur vanité de parvenus. La promesse du secret apaisait leur crainte de voir l'opinion nationale éveillée par la discussion publique des questions de guerre et d'organisation militaire.
(1) La réunion de 1909 n'était qu'une conférence "subsidiaire": c'est l'expression employée en 1907 pour désigner les réunions convoquées pour un objet particulier, d'exécution immédiate. Comme dans tous les corps délibérants, ces conférences "subsidiaires," qu'on pourrait appeler les commissions executives de la Conférence Impériale, font plus de besogne, quoique avec moins d'éclat, que les assemblées plénières.
(2) Successeur au ministère des Colonies de Lord Crewe, permuté au département des Indes.
(3) Correspondence relatin? to the Impérial Conférence, 1911 — Cd 5513, p. 13 et 14.
(4) Minâtes of Proceedingrs of the Impérial Conférence, 1911 — Cd 5745 — p. 22. Toutes les autres citations qui suivent sont extraites ou traduites de ce rapport. Le chiffre de la page est indiqué après chaque citation. Les pièces soumises à la Conférence forment un autre volume — Cd 5740-1. Le compte rendu des arrangements conclus avec l'Amirauté et le War Office a été publié à part: — Cd 5746-2. Tous ces documents ont été réimprimés au Canada: Sessional Papers 208c et 208d. 1911.
Au premier de ces mobiles, sir Wilfrtd LAURIER était probablement moins accessible que tout autre ; mais le second le hanlait. Il se sentait surveillé, au Canada, de plus près qu'il ne l'avait jamais été, et par les nationalistes, et par les impérialistes. Aussi fut-il le premier à intervenir pour faire écraser dans l'oeuf la proposition des délégués de la Nouvelle Zélande d'ouvrir au public les portes de la salle des délibérations. Les premiers ministres de l'Australie, de l'Afrique Sud et de Terreneuve s'unirent à luî; et la proposition fut écartée d'emblée, au grand contentement de M. Asquith (p. 29-32).
Conseil de l'Empire — M. Laurier, mi- nationaliste, mi- impérialiste
La Conférence se met ensuite à l'étude dti programme suggéré par la Nouvelle Zélande. Le premier article est le projet de constitution d'un " Conseil d'Etat impérial ", chargé " d'aviser le gouvernement impérial sur toutes les questions affectant les intérêts des possessions d'outremer" (p. 46).
A l'appui de cette proposition, le premier ministre de la Nouvelle Zélande, sir Joseph "WARD, prononce un interminable discours qui occupe presque deux séances tout entières. D'un pot-pourri d'idées disparates, de suggestions biscornues et de projets mal conçus, il surnage quelques observations justes :
" Si toutes les possessions d'outremer se mettent en situation de payer " tribut au trésor impérial pour la création et l'entretien d'une flotte im- " périale, elles ont assurément droit à une voix délibérative quelconque " — proportionnée peut-être à leur importance et au chiffre de leur con- " tribution — sur cette question vitale : la paix ou la guerre " (p. 47).
C'est exactement, l'on s'en souvient, l'attitude prise en 1910 par M. Borden et M. Doherty.
" Le moment est arrivé de former une association (partnership) " pour la gouverne des affaires véritablement impériales. La question "qui se pose est celle-ci: sur quelle base placer cette association? Elle " ne peut certainement pas demeurer sur la base des relations actuelles. "Une association ne mériie pas ce nom si elle ne donne pas aux associés " une voix délibérative quelconque sur l'objet le plus vital de l'association" (p. 48).
M. Asquith, dans son discours d'ouverture, avait insisté sur les avantages de l'élasticité imprécise qui caractérise les institutions britanniques. "Je reconnais comme lui ", dit M. Ward, " la pleine justesse de cette obser- " vation. Une constitution rigide ne répond pas au génie de notre peuple ; "mais une constitution rigide est une chose et l'entière absence de tout " régime impérial défini en est une autre " (p. 49).
" Ce que je veux faire comprendre, c'est que si les habitants de la " Nouvelle Zélande doivent assumer une responsabilité dans les matières
" qui touchent à la défense navale de l'Empire tout entier ils ont le
" droit d'être représentés dans un corps quelconque qui aura le pouvoir "de décider quand la Nouvelle Zélande fera la guerre..." (p.. 61).
La justesse de ces principes et de ces propositions est indéniable. M. Ward se donne l'extrême tort de les appuyer d'un projet mal digéré et fort maladroitement présenté. Le texte de sa motion suggère la création» d'un Conseil d'Etat purement consultatif (advisory). Dans son plaidoyer, il réclame et justifie l'établissement d'un véritable parlement de l'Empire. Il en restreint la juridiction, il est vrai, aux seuls pouvoirs de direction liés à la défense navale de l'Empire ; mais au cours de la discussion, il est forcé d'admettre que, pour atteindre son objet, ce " parlement de la défense navale " devra déterminer la politique étrangère et prélever des impôts sur tous les pays autonomes de l'Empire (p. 61-62).
Il ne pouvait mieux prêter le flanc aux bottes redoutables des deux plus habiles tacticiens de la Conférence. M. LAURIER saute sur la question des impôts. En quelques paroles, il démontre que le corps délibérant suggéré par M. Ward se substituerait aux parlements actuels, des colonies dans l'exercice de la plus précieuse et de la plus antique prérogative des communautés britanniques: celle de voter les impôts et d'en déterminer l'emploi (p. 67-68). Cette attitude convenait à merveille à M. Laurier : elle lui permettait de se placer sur le terrain de l'autonomie coloniale pour mieux servir les desseins des impérialistes anglais. C'était faire coup double.
Domination impériale :— "That authority cannot be shared"
M. ASQUITH s'attache, lui, à la question des affaires étrangères. L'orgueil britaninque lui fait même oublier sa prudence habituelle et les précautions sinueuses de sa dialectique d'avocat. D'un mot brutal et hautain, il écrase toutes les prétentions coloniales passées, présentes et futures. Cette parole a été maintes fois cilée ; elle vaut d'être rappelée et gardée en mémoire, dans toute la force et la saveur du texte original :
" What does Sir Joseph Ward's proposai corne to? I might describe " the effect of it without going into détails in a couple of sentences. It " would impair if not altogether destrou the authority of the Govern- " ment of the United Kingdom in such grave matters as the conduct of " foreign policy, the conclusion of treaties, the déclaration and main- " tenance of peace, or the déclaration of war and, indeed, ail those re- " lotions with Foreign Powers, necessarily of the most délicate character, " which are now in the hands of the Impérial Government, subject to its " responsibility to the Impérial Parliament. THAT AUTHORITY CAN- " NOT BE SHARED, and the co-existence side by side with the Cabinet " of the United Kingdom of this proposed body — if does not matter by " what name you call it for the moment — clothed with the functions " and the jurisdiction which Sir Joseph Ward proposed to invest it with, " would, in our judgment, be absolutely fatal to our présent system of " responsible government" (p. 71).
Cette fois, il n'y a pas à s'y méprendre. C'est bien l'antique conception romaine : la race impériale gouverne l'Empire, les barbares des provinces lui fournissent ses légions. Cetie parole décisive révèle toute la pensée anglaise. C'est la vraie réponse, la seule sincère et complète, aux aspirations des impérialistes coloniaux, telles que M. Borden les avait
exprimées l'année précédente. Nous verrons que cette équivoque se manifestera de nouveau en 1912 et qu'elle subsiste aujourd'hui.
Les prétentions coloniales écartées, il ne reste plus qu'à faire accepter aux délégués des " nations soeurs " les mesures propres à accroître les charges impériales qu'ils avaient assumées en 1909. On pourrait croire que la dure rebuffade de M. Asquith a indisposé les premiers ministres des colonies. Tout au contraire, ils n'ont jamais eu l'échiné aussi souple. Chacune des délibérations marque un triomphe pour les ministres britanniques. Ils font écarter toutes celles des propositions des colonies qui pourraient les gêner. Ils font accepter toutes leurs suggestions. Je n'en mentionne qu'une.
Déclaration de Londres — Triomphe de sir Edward Grey
En 1909, le gouvernement britannique a apposé sa signature à la convention internationale désignée sous le nom de Déclaration de Londres. Les Ausiraliens s'en montrent fort indignés. A tort ou à raison, ils croient que les règles nouvelles de droit international, touchant la guerre navale et le commerce maritime, menacent particulièrement leur situation et leurs intérêts. Ils ont fait inscrire au programme de la Conférence un projet de résolution qui comporte une véritable censure du gouvernement britannique. Au moment même où la Conférence se réunit, l'adhésion de la Grande-Bretagne à la Déclaration de Londres fait l'objet d'une dispule violente au parlement et dans tout le Royaume Uni. Plus de deux cents officiers supérieurs de la flotte et la plupart des Chambres de Commerce ont pétitionné au parlement contre la ratification du traité. A quelques jours de là, Ils obtiendront gain de cause à la Chambre des Lords qui déchirera, sans aucun scrupule, la signature du représentant du Roi (1).
Au moment où la Conférence Impériale est saisie de la question, le parlement britannique n'a pas encore rendu sa décision. Il est donc de la plus haute importance, pour les ministres anglais, d'empêcher les représentants des colonies de joindre leurs attaques à celles des dénonciateurs de la convention (2). C'est sir Edward GREY, ministre des Affaires Etrangères, qui se charge de parer le coup. Il le fait avec la merveilleuse habileté qui a marqué toute sa carrière — habileté faite de franchise et de sangfroid autant que de doigté et d'une profonde connaissance des hommes, si rare chez les Anglo-Saxons. Il remporte un triomphe complet. Nonseulement fait-il écarter la motion de censure des Australiens : il réussit à faire voter à l'unanimité une proposition nettement approbative: " The " Conférence, after full considération and debate, approues the rati- " fication of the Déclaration of London" (p. 15 (3). Les délégués de l'Australie se font inscrire comme " abstentionnistes ". Mais, auparavant.
(1) Depuis que hi guerre est commencée, le gouvernement britannique a tantôt invoqué, tantôt répudié, selon ses besoins, les articles de la Déclaration de Londres. La "sainteté des traités", aux yeux des hommes d'Etat anglais, n'est pas un article de consommation nationale. '
(2) Ce seul fait aide à comprendre l'insistance que les ministres britanniques ont toujours mise à demander aux gouvernements des colonies de leur envoyer, longtemps d'avance, le programme qu'!ls se proposent de soumettre à la Conférence Impériale. Ce» maîtres politiques savent que "gouverner c'est prévoir."
(3) Le compte rendu de la discussion couvre les pages 97 à 134.
M. Asquith prend soin de faire déclarer au premier ministre du Commonwealth, M. FISHER, qu'il n'est pas opposé à la motion de sir Edward Grey (p. 134).
Sir Wilfrid LAURIER s'est employé avec un zèle inusité à assurer le succès des voeux du gouvernement britannique. C'est pourlant au cours du même débat qu'il se prononce nettement contre la consultation des colonies en matière de politique étrangère, de crainte, dit-il, de les voir entraînées dans toutes les guerres de l'Angleterre (p. 117). Du reste, après avoir combattu l'idée, il en vote l'expression. Il appuie tacitement une motion formulée par sir Edward Grey lui-même et comportant l'engagement du gouvernement britannique de consulter les colonies avant de négocier les "conventions iniernationales qui pourraient affecter les Dominions" (p. 15 et 132) — (1).
Impérialisme militaire — Portes closes
L'attitude de la Conférence de 1911 sur les problèmes de guerre et de défense est significative. Elle marque nettement les tendances dangereuses de ce nouvel organisme de gouvernement. Tout ce qui touche à la participation des colonies à la défense de l'Empire, sur terre ou sur mer, est totalement éliminé du compte rendu des délibérations. En conformité de la décision prise par les ministres britanniques et acueillie avec tant d'empressement par les délégués des colonies, ce grave problème, le plus important, de l'aveu même de M. Asquith, n'est étudié et discuté qu'à l'abri des portes closes de YImperial Defence Committee. J'analyserai dans un instant la nature et la portée des décisions de cette junte de l'Empire, ou plutôt, de ce qu'elle en a laissé transpirer.
A la séance de clôture, le 20 juin, M. ASQUITH, président de la Conférence et premier ministre de l'Empire — il a bien gagné ce titre d'autorité suprême — résume ainsi les délibérations du comité :
" This is the first time — and this Conférence will be significant in " memory in that respect — when, in Mr. Fisher's happy phrase, the " représentatives of the Dominions hâve been admitted, as it were, into " the interior, into the innermost parts of the Impérial household : what " in the old classical phrase were called the arcana Imperii hâve been " laid bare to you without any kind of réservation or qualification."
Quelle place les représentants des colonies occupent dans la " maison impériale ", quel rôle passif et subordonné ils y jouent, nous le verrons lorsque nous prendrons connaissance de la dépêche de M. Harcourt, expliquant la naiure et l'étendue des pouvoirs du Comité de la Défense (2).
(1) Tout ce qui a été publié de ces intéressantes délibérations porte la trace des services rendus par le premier ministre du Canada aux représentants du gouvernement britannique. M. Laurier éprouvait manifestement le besoin de s'assurer le bon vouloir des autorités impériales afin de combattre les attaques dont le traité de réciprocité et la loi navale étaient l'objet de la part des impérialistes- canadiens.
Sur tous ces points, j'ai donné quelques indications précises dans ma brochure "La Conférence Impériale et le rôle de M. Laurier", Montréal, 1911. J'ai également noté la désinvolture avec laquelle M. BUXTON, secrétaire du Board of Trade (ministre du Commerce), se débarrassa des instances des coloniaux qui tentèrent en vain de faire reconnaître leur droit de légiférer sur le commerce en haute mer des "nations soeurs".
(2) Pièce justificative 72.
" You will mil, I am sure, remember our meeting in the Committee " of Defence, when Sir Edward Grey presented his survey of the foreign " policy of the Empire. That is a thing ivhich will be stamped upon ail '' our recollections, and I do not suppose there is one of us — / speak " for myself, as I am sure you will speak for yourselves — who did not " feel when that exposition of our foreign relations had been concluded " that we realised in a much more intimate and comprehensive sensé " than we had ever done before the international position and its bear. " ings upon the problems of Governement in the différent parts of the " Empire itself. So, again, our discussions conducted also and neces- " sarily under the same veil of confidence in regard to co-operation for " naval and military purposes hâve resulted, 1 think, in a most satisfac- " tory agreement which, while it recognises our common obligations, at " the same time aknowledges with equal clearness that those obligations " must be performed in the différent parts of the Empire in accordance " with the requirements of local opinion and local need and local cir- " cumstances. Those, gentlemen, are matters as to which we cannot " take the world into our confidence; we cannot even take our own fel- " low subjects and our own fellow citizens into our confidence in the " full sensé of the term, but we, who hâve gone into it with the frankness " which such confidential discussions admit of, will agrée that, even if " the Conférence had done no more than that, it would hâve been a land " mark in the development of what I may call our Impérial constitu- " tional history " (p. 440).
M. Laurier se dérobe à la discussion — Dissolution du parlement
M. Laurier et ses collègues reviennent immédiatement au Canada. Le parlement reprend ses séances le 18 juillet. Dès le lendemain, M. MONK interpelle le ministère et demande la production du Rapport de la Conférence. Sir Wilfrid LAURIER réplique qu'il est sous presse (1). A quelques minutes de là, M. RORDEN exhibe un exemplaire du "précis" des délibérations de la Conférence et prouve au premier ministre que ce document a été produit au parlement britannique entre le 20 et le 30 juin. M. Laurier se tire d'affaire en disant que " ce n'est pas un compte rendu complet des délibérations" (10131). Le lendemain, 20 juillet, M. MONK revient à la charge et demande au ministère "quand aura lieu le dépôt" du "précis " ou du rapport complet. M. Laurier réplique que le compte rendu sommaire ne " satisferait pas complètement " le député de Jacques-Cartier. Il produira bientôt le rapport complet (10224). Le 25 juillet, M. Monk, ne voyant rien venir — ni rapport sommaire ni compte rendu complet — se décide à saisir la Chambre de la question. Il commente brièvement les déclarations de M. Asqulth, relatives aux délibérations du Comité de la Défense Impériale, telles que résumées dans le Précis. Il cite les commentaires de quelques journaux ministériels sur ce qui a transpiré des arrangements conclus au sujet de la défense navale de l'Empire. Il propose une motion de censure :
(1) Débats de la Chambre des Communes. 1910-11 (version française) Col. 10128-9.
" Cette Chambre croit qu'on aurait déjà dû soumettre au parlement " un compte rendu complet des délibérations de la Conférence Impériale "de 1911" (10553-10561).
M. Laurier riposte avec quelque vivacité. Il est évidemment piqué du soupçon de dissimulation qui plane sur lui. Il déclare catégoriquement "que le rapport complet des délibérations de cette Conférence sera soumis à tous les parlements représentés à cette réunion ". H néglige de dîre que ce rapport ne contiendra rien des délibérations relatives à la défense navale et militaire. Il rejette sur les " fonctionnaires du bureau colonial la responsabilité du retard" (10562). M. Monk lui demande s'il a télégraphié à Londres à ce sujet. Il avoue que non ; mais il promet de le faire (10564).
M. MACLEAN exhibe un numéro du Times du 15 juillet, annonçant que le compte rendu complet des délibérations a éié publié la veille (10567). Le premier ministre affirme qu'il ne l'a pas encore reçu (10571) — onze jours après qu'il a été distribué à Londres. Le 27, le premier ministre se décide enfin à déposer un exemplaire du procès verbal des délibérations. Il annonce que " cinquante exemplaires sont en route " et il propose que, sur l'ordre de la Chambre, une réimpression en soit faite au Canada. Il communique aussi une courte correspondance échangée avec le ministre des Colonies (1) afin d'obtenir la permission de publier les "résolutions du Comité de la Défense ", lesquelles ne se trouvent pas dans le rapport (10792-3-4). Le 28, à onze heures de l'avant-onidi, il dépose "les résolutions adoptées par le Comité de Défense" (10926). A onze heures du soir, le même jour, la Chambre s'ajourne au lendemain, comme à l'ordinaire. Le lendemain, le parlement est prorogé et dissous, e)t le pays précipité dans la tourmente électorale, avant que les députés aient eu le temps de lire le compte rendu des délibérations de la Conférence et le bref rapport des décisions prises au Comité de la Défense.
Or, le 20 juillet, M. Laurier avait déclaré : " Je désire autant que toute " autre personne que la Chambre discute ma conduite " à la Conférence. . . . "Ce sera pour moi un véritable plaisir d'être en posture de défendre ma "ligne de conduite. . . C'est avec plaisir que je discuterai cette question " avec lui [M. Monk] lorsque nous aurons le compte rendu complet " (10563-4).
On voit de quelle manière M. Laurier entendait prendre son plaisir et laisser " discuter sa ligne de conduite ".
Zones navales — 1 'Bloated Colonials"
Que contenait le rapport des délibérations de Ylmperial Defence Committee? Fort peu de choses; ou plutôt, une indication très incomplète des décisions prises, sans aucune trace de la discussion (2). Ce rapport se divise en deux parties : la première détermine l'a base de l'organi-
(1) Sessional Papers 208a et 208b, 1911.
(2) "Papers laid before the Impérial Conférence: Naval and Mititary Defence" — Cd
5746-2. Les citations qui suivent sont extraites et traduites de ce document. Le chiffre de la page est indiqué après chaque citation. Ces pièces ont été réimprimées au Canada: Sessional Papers 208c (arrangements avec l'Amirauté) et 208d (décisions relatives à Pétat-major et aux armées de terre), 1911.
sation et le rôle des flottes canadienne et australienne. La seconde renferme les dispositions prises pour assurer la coopération des armées de terre et l'organisation des étals-majors.
Afin de rassurer les susceptibilités coloniales, on commence par stipuler que " les flottes (naval services) et les forces navales du Canada et de l'Australie seront sous l'autorité exclusive de leurs gouvernements respectifs " (Art. I, p. 1).
Les esprits superficiels et légers, qui forment leur jugement d'après les tiftres et les premiers mots, se sont accrochés à cette magnifique proclamation de l'autonomie coloniale. Les politiciens et les journalistes libéraux du Québec, intéressés à fortifier cette impression, ont pris prétexte de cette stipulation trompeuse pour exalter le triomphe de M. Laurier sur les entreprises impérialistes. Ils ont négligé, les uns par ignorance ou défaut de réflexion, les autres à dessein, de lire et de comprendre la série des dispositifs qui émasculent l'autorité des colonies sur leurs flottes, au point de la rendre absolument illusoire en temps de guerre.
L'article 2 stipule que " la formation et la discipline des forces na- " vales des Dominions seront généralement conformes à la formation et " à la discipline de la flotte du Royaume-Uni ; et, par arrangement, les " officiers et les marins de ces forces seront échangeables avec ceux qui " sont sous l'autorité de l'Amirauté anglaise."
L'article 4 délimite les bornes des stations navales des deux colonies. "5. — Au cas où le gouvernement du Canada ou celui de l'Australie "désireraient envoyer des vaisseaux dans toute partie de l'Empire britannique en dehors de leurs stations respectives, ils devront en avertir " l'Amirauté britannique."
"7. — Lorsque les vaisseaux des Dominions mouillent à un port étran- " ger, l'officier commandant fait rapport de leurs mouvements au com- " mandant en chef [britannique] de la station ou à l'Amirauté britanni- " que. Aussi longtemps que l'officier commandant le vaisseau d'un Do- " minion fait escale dans un port étranger, il obéit à toutes les instruc- " tions qu'il peut recevoir du gouvernement du Royaume-Uni relative- " ment à l'attitude qu'il doit prendre dans toute situation internationale " qui peut se présenter, — le gouvernement du Dominion en étant infor- " mé (being informed).
"8. — Lorsque l'officier commandant le vaisseau d'un Dominion est " obligé de mouiller dans un port étranger, à cause d'une tempête, d'une " avarie ou d'une nécessité imprévue, sans qu'aucun arrangement préala- " ble ait été fait.. 11 fait rapport au commandant en chef de la station ou à " l'Amirauté de son arrivée et des motifs [qui l'ont forcé de faire escale] ; "et aussi longtemps qu'il stationnera dans ce port étranger, il obéira à "toute instruction qu'il recevra du gouvernement du Royaume-Uni tou- " chant ses relations avec les autorités [du pays] — le gouvernement du "Dominion en étant informé.
" 16. — En temps de guerre, lorsque les autorités d'un Dominion auront " mis leur flotte ou toute partie de cette flotte à la disposition du gouverne- " ment impérial, ces vaisseaux formeront partie intégrante de la flotte " britannique et demeureront sous l'autorité de l'Amirauté anglaise pen- " dant toute la durée de la guerre " (p. 1 et 2).
Ce dernier dispositif est absolument analogue à l'article VI du Colonial Naval Defence Act, voté en 1865. C'est sous l'autorité de cette loi que Granville et Cardwell avaient suggéré à Cartier, en 1869 et en 1870, d'organiser une force de défense navale. Cartier, l'on s'en souvient, s'y était refusé péremptoirement : il tenait les autorités britanniques responsables de toute la défense navale de l'Empire (1). C'est dans ce même dispositif que les libéraux, en 1911, ont prétendu trouver la preuve la plus éclatante des progrès de l'autonomie canadienne. Ils en ont fait honneur à l'habileté énergique déployée par M. Laurier à la Conférence, pour défendre les droits et les intérêts du Canada. Voici ce qu'en pensait le correspondant particulier de la Presse, à Londres, au moment même où le marché se bâclait. Ceilui qui a tracé ces lignes était bien placé pour contrôler ses renseignements et ses déductions :
" Ils [les ministres anglais] prêchent donc l'autonomie des colonies, " admirable principe qui fait pâmer d'aise toutes les colonies. Tout le " monde crie bravo, nous^ en sommes, nous voulons être maîtres chez nous, " etc. La Conférence se trouvant d'accord sur ce principe, ces bons far- " ceurs d'Asquith et de Lloyd-George EN PROFITENT POUR NOUS "METTRE SUR LE DOS LA POLICE D'UNE PARTIE DE L'ATLANTI- "QUE ET DU PACIFIQUE! Comme cela, disent-ils, le principe de l'au- " tonomie des colonies se trouve reconnu d'une manière décisive et " pratique ; nous allons nous retirer de ces zones coloniales et vous en " remettre le soin exclusif. Voilà un acte de haute politique qui ne nuira " pas à l'Angleterre dans l'esprit du Grand Turc ni dans l'esprit du Fils " du Ciel ; il n'y a que ces BEASTLY COLONIALS qui pourraient se " plaindre, et encore, PEUT-ETRE NE S'APERCEVRONT-ILS PAS TOUT " DE SUITE DU CADEAU QUI VIENT DE LEUR ETRE FAIT. Ces bons "Anglais ne veulent pas nous donner de préférence pour nos produits, "mais, sans doute comme compensation, ils nous en donnent une fa- " meuse dans leurs dépenses navales; et la transaction se fait aux cris "d'allégresse: Vive l'autonomie !" (2).
Encore qu'exprimée de façon assez lourde et brutale, cette opinion donne l'exacte portée du marché ; elle marque à merveille l'emprise des ministres anglais sur les politiciens des colonies et l'habileté qu'ils mettent à cacher leurs desseins et à faire croire aux "beastly colonials" qu'en se chargeant à dos, au profit de l'Angleterre, ils se rendent service à euxmêmes et accroissent la somme de leurs libertés.
Il n'y a pas lieu de reprendre ici la discussion violente et prolongée sur l'autorité que le gouvernement aurait exercée, en cas de guerre, sur la flotte soi-disant canadienne. Quoi qu'on puisse dire de la théorie constitutionnelle, la suite des événements a démontré qu'en cas de guerre navale, la pensée exprimée par M. Fielding se serait affirmée sans hésitation et sans réserve: sous un ministère libéral ou un cabinet conservateur, la flotte, canadienne en temps de paix, serait inévitablement devenue impériale; et une fois la guerre commencée, le texte même de l'arrangement conclu à Londres par M. Laurier et ses collègues aurait supprimé, jus-
(1) Voir pages 60 à 62.
(2) Presse du 16 juiu 1911. Ce passage est reproduit dans ma brochure La Conférence Impériale et le rôle de M. Laurier, page 60.
qu'à la fin des hostilités, tout vestige d'autorité coloniale; car le gouvernement britannique est seul maître de décider, pour l'Angleterre et pour le Canada, quand la guerre commence et quand la guerre finit.
Aucun esprit impartial et désintéressé, après avoir pris connaissance de la preuve documentaire accumulée dans cette étude, ne se dérobera à cette conclusion indéniable : l'arrangement de 1911, loin d'accroître l'autonomie du Canada, marquait une emprise nouvelle de l'impérialisme et déterminait les conditions pratiques dans lesquelles s'effectuerait, en cas de guerre, la conjonction des forces navales de l'Australie et du Canada, à l'avantage de l'Angleterre et sous l'aulorité exclusive de l'Amirauté britannique.
États-majors et armées de l'Empire
L'application du même principe aux forces de terre fait l'objet de la deuxième partie du rapport du Comité. La discussion s'est faite le 14 et le 17 juin. Le Canada était représenté par sir Frederick BORDEN, ministre de la Milice, par le général MACKENZIE, chef de l'état-major canadien, et le colonel Sam HUGHES, aujourd'hui ministre de la milice dans le cabinet Borden.
Tous les membres du Comité sont tombés d'accord pour ratifier l'adhésion donnée par la Conférence de 1909 à la proposition alors émise par le général Nieholson : "Chaque pays de l'Empire consent à faire ses préparatifs [militaires] d'après une méthode qui lui permettra, s'il le désire, de prendre sa part de la défense générale de l'Empire" (p. 3 et 4). Tout le reste n'est que l'application de ce principe général.
(Le chef de l'état-major impérial, sir William NICHOLSON, présente un très bref rapport des progrès accomplis en Angleterre. L'état-major impérial a pris pour modèle le grand état-major allemand. Par l'entremise du Colonial Office, il a continué les pourparlers avec les gouvernements des colonies autonomes afin d'assurer l'application de ce système aux colonies. Des arrangements ont été faits afin de permettre un échange régulier entre les officiers supérieurs des divers pays de l'Empire. "Le Canada et la Nouvelle Zélande ont accepté en principe les propositions" de l'état-major impérial (p. 4).
Les représentants du Canada font rapport du travail accompli. Leur état-major est constitué (p. 4 et 5). De nombreux échanges d'officiers ont déjà eu lieu, entre l'Angleterre, le Canada et l'Inde (p. 15 et 16).
Les programmes d'études et d'examens pour les grades supérieurs et pour les services des états-majors canadien et impérial ont été arrêtés conformément aux instructions de l'état-major impérial. Ils ont été mis en vigueur depuis le mois de décembre 1909 (p. 7, 8 et 9).
On a précisé la base et la nature des relations entre l'état-major impérial et les états-majors des colonies (p. 7).
Un inspecteur général des forces d'outremer a été nommé. (C'est à ce titre que le général FRENCH est venu, l'année précédente, passer les milices canadiennes en revue et étudier le régime inauguré au Canada pour permettre et préparer l'expédition des troupes canadiennes sur le théâtre de toute guerre impériale.) Cet officier est toujours à la disposition des gouvernements des colonies (p. 11, 12 et 13).
Les arrangements conclus précédemment pour permettre aux officiers des colonies de suivre les cours de l'école d'état-major de Gamberley sont maintenus. La seule modification apportée à ces arrangements, c'est que les colonies devront verser une contribution plus élevée : £200 par année, pour chaque élève (p. 14).
La machine impérialiste, on le voit, a bien fonctionné. En fait, on peut affirmer que tous les détails du mécanisme nécessaire pour assurer la prompte coopération de toutes les armées de l'Empire sur n'importe quel point du globe ont été définitivement arrêtés dans ces séances secrètes du Comité de la Défense Impériale. Tout était prêt pour la prochaine guerre — sauf l'intelligence et la compétence technique des officiers supérieurs de l'armée britannique, à qui cependant les gouvernants des colonies devaient confier le sort de leurs armées. On a fait grand état du défaut de préparation de l'Angleterre et de ses "nations-soeurs", et de "l'étonnante rapidité" avec laquelle elles ont paré à cette lacune, une fois la guerre déclarée. On a prétendu y voir la preuve que l'Angleterre ne prévoyait pas et ne voulait pas la guerre. La vérité, c'est que la plupart des chefs de l'armée anglaise et des hommes d'Etat britanniques prévoyaient la guerre et que plusieurs la souhaitaient, dès l'affaire d'Agadir ; mais, confiants dans la puissance de la flotte britannique et liés par leurs traditions séculaires, ils espéraient borner l'intervention de l'Angleterre à une action sur mer, qui leur aurait permis de détruire la flotte allemande. C'était là le seul véritable motif du rapprochement de l'Angleterre vers la France et la Russie. Ce qui est également indéniable, c'est que les rares officiers anglais compétents se sentaient impuissants à guérir les vices rédhibitoires de l'armée britannique: le snobisme et l'ignorance des officiers, le défaut d'entraînement des soldats pour les grandes guerres, et la répugnance grandissante du peuple anglais à se laisser imposer le joug du service militaire.
Mais, du point de vue où je me place en ce moment, je crois avoir démontré sans conteste possible que, dès la Conférence de 1911, le gouvernement canadien avait lâché toutes ses positions de résistance de 1902 et de 1907 et qu'il avait donné son plein consentement et son entier concours à toutes les mesures prises pour assurer la participation active du Canada à toute guerre que l'Angleterre jugerait à propos d'entreprendre sur un point quelconque du globe. L'oeuvre de Cartier et de Macdonald était démolie à fond. La révolution impérialiste était consommée. Il ne restait plus qu'à attendre l'événement qui en ferait mesurer toute l'étendue et les conséquences désastreuses pour le Canada.
L'agitation créée autour de la question navale a fait perdre de vue les progrès de l'idée impérialiste en tout ce qui touche aux armées de terre; et le secret dont les délégués canadiens se sont si prudemment entourés à Londres a singulièrement favorisé les desseins des maîtres de l'Empire.
Élections de 1911 — Marine et Réciprocité — Victoire "autonomiste'*
Dès le retour des ministres, la bataille électorale s'engagea. Dans la plupart des circonscriptions anglaises, elle se fit surtout autour du
traité de réciprocité. Là où dominait le vote français, la loi navale fut le principal objet de discussion. Dans ces comtés, tous les candidats oppositionnistes, canadiens-français pour la plupart, se prononcèrent nettement contre la politique navale des deux partis et prirent l'engagement de voter contre tout ministère, conservateur ou libéral, qui refuserait de proposer l'abrogation de la loi navale et de soumettre au peuple toute mesure comportant une contribution à la défense de l'Empire (1).
Tout dévoués qu'ils étaient à l'Empire, les chefs du parti tory ne voulaient pas perdre l'avantage de cette situation complexe. Ils donnèrent ou firent donner instruction à tous leurs partisans d'appuyer les candidats autonomistes. Dans la région de Québec, les conservateurs se mirent aux ordres de M. Armand LAVERGNE et lui confièrent la direction de la lutte. M. Lavergne se plaça carrément sur le terrain nationaliste, ce qui valut aux candidats " autonomistes " des succès plus marqués qu'en toute autre partie de la province. Nulle part, que je sache, un candidat officiel du parti conservateur ne vint faire l'office du tiers larron entre un candidat libéral et un candidat autonomiste. Les bailleurs de fonds du parti tory poussèrent même l'abnégation jusqu'à fournir d'abondantes munitions de guerre à tous ceux qui dénonçaient la " loi scélérate " et la " politique non moins néfaste " du parti tory (2). M. BORDEN lui-même prit grand soin d'éliminer de son manifeste électoral la moindre allusion à ses projets de contribution. Un seul paragraphe de ce volumineux document touche à la question navale et se borne à condamner l'attitude du ministère. Le voici en entier :
" Depuis les dernières élections générales, le Gouvernement a adopté " une politique toute nouvelle au sujet de la marine de guerre qui n'a " aucune importance immédiate. La politique adoptée n'a pas été sou- " mise au peuple pendant cette élection, et elle a tous les caractères d'un " programme qui n'a pas été réfléchi et d'après lequel on a agi avec trop " de précipitation. D'après moi, il est impossible de remplir notre de- " voir convenablement et efficacement envers l'Empire par un semblable " moyen. Je soutiens que le Gouvernement a la prétention de créer une " force navale qui ne nous sera aucunement utile en temps de guerre et " qui, par conséquent, ne rapportera aucun profit ni au Canada ni à " l'Empire. Cette marine coûtera pour la construire, l'équiper et la " maintenir, des sommes énormes. En temps de guerre elle demandera " probablement le sacrifice inutile de milliers de vies utiles et elle n'aéi joutera pas un iota à la force armée de l'Empire. Plus on y pense " plus il devient évident que tout le plan naval du Gouvernement est " une malheureuse étourderic " (3)
(1) Cette seule situution suivit à indiquer l'impossibilité, en certaines occasions, d'obtenir par une élection parlementaire un verdict décisif du peuple sur une question particulière. Des milliers d'électeurs ont voté, eu 1911, pour les candidats libéraux, à cause du traité de réciprocité/ qu'ils approuvaient, tout en condamnant la loi navale. Réciproquement, un grand nombre, qui préféraient la politique navale du ministère à celle de l'opposition, ou qui condamnaient les deux, ont appuyé les candidats conservateurs parce qu'ils ne voyaient d'autre moyen d'empêcher la ratification du traité.
(2) J'ai fait le récit de ces péripéties et de ces évolutions savantes dans une série d'articles intitulés "Le Nationalisme et les Partis" et publiés dans le Devoir, du 14 mai au 0 juin 1913.
(3) Ce texte est emprunté à la piètre traduction publiée dans l'Evénement de Québec, le 16 août 1911.
Si l'on rattache cette brève expression d'opinion aux paroles prononcées par M. Borden, le 24 novembre 1910, et à son adhésion à la motion de M. Monk ' en amendement à l'Adresse ', on ne peut arriver qu'à une conclusion: le parti conservateur tout entier a pris, aux dernières élections générales, le double et formel engagement de faire abroger la loi navale et de soumettre au peuple toute mesure dont l'objet ou la conséquence serait d'entraîner le Canada dans la participation à la défense générale de l'Empire.
Ce fut, du reste, l'attitude du ministère conservateur au lendemain de son écrasante victoire. La seule entrée de M. Monk, de M. Nantel et de M. Pelletier dans le cabinet, en dépit des sourdes menées des conservateurs orthodoxes et du clan impérialiste, suffisait à marquer les intentions du nouveau premier ministre. M. NANTEL n'avait pas cessé un instant, depuis le banquet de Lachine, d'appuyer M. Monk et de dénoncer toute forme de contribution à la défense impériale. M. PELLETIER, il est vrai, n'avait pris aucune part à l'agitation nationaliste de 1910. Mais à l'élection générale, il avait proprement renié le parti conservateur officiel. Il s'était porté candidat comme "disciple d'Armand Lavergne".
Attitude du nouveau ministère — Le "péril allemand*' ajourné
Le parlement se réunit le 15 novembre 1911.
Dans son discours sur l'Adresse, le premier ministre, M. BORDEN, cite le passage de son manifeste électoral que l'on vient de lire. Il réitère sa condamnation de la politique inaugurée par son prédécesseur; et il ajoute :
" Il ne nous reste pas d'autre alternative que de mettre fin au gas- " pillage systématique " — c'est la politique navale qu'il désigne ainsi — " et c'est ce que nous entendons faire. De plus, il faudra revenir sur le "projet tout entier; nous n'y manquerons point. En une affaire aussi " importante et aussi grave, dont les effets se feront à jamais sentir sur " nos relations avec le reste de l'Empire, mieux vaut bien choisir sa voie " qu'agir avec précipitation. La permanence de la coopération entre le " Canada et le reste de l'Empire est une question qui doit être discutée " devant le peuple et sur laquelle celui-ci doit avoir l'occasion de pou- " voir se prononcer. Je dois ajouter que nous nous donnerons la peine, " dans l'intervalle, de nous assurer des conditions auxquelles l'Empire " doit faire face, et que l'on trouvera tous les députés ministériels prêts "à faire leur devoir de représentants du peuple canadien et de citoyens "de ce vaste Empire" (1).
Le " péril allemand " est, pour l'heure, disparu de l'horizon. Du reste, M. Borden en convient. Il pousse même la bonne grâce jusqu'à dire qu'il n'a jamais, au fond, différé d'opinion avec M. Monk.
Ces déclarations furent généralement interprétées, des deux côtés de la Chambre et dans tout le pays, comme l'abandon total de la loi navale et la promesse de consulter le peuple sur toute mesure nouvelle. Nous avons, sur ce point, un témoignage précieux : celui de l'un des
(1) Débat» de la Chambre des Commune» 1911-12, (version française) Col. 60 et 61.
collègues du premier ministre, M. Pelletier, alors ministre des Postes, aujourd'hui juge à la Cour d'Appel. M. BORDEN avait à peine repris son siège que M. Pelletier envoyait à l'Evénement et à la Patrie — l'organe officiel et la feuille de gauche du ministère dans la province de Québec — la dépêche suivante:
" NIGHT LETTERGRAM
" L'Evénement ", " La Patrie ",
Québec. Montréal.
" The Prime-Minister, in his speech on the address to-night, declared " that the naval policy of the late government was bad, that his govern- " ment ivould not continue it, that no more of the Laurier obselete and " useless ships would be built, that the Borden government would con- " sider a better and more sane policy in the interest of Canada and the " Empire, AND IT WOULD BE SUBMITTED TO THE PEUPLE OF THIS " COUNTRY.
" Consequently, it is not necessary to hâve a plébiscite on the Lau- " rier policy. As Mr. Pelletier put it at Loretle, we hâve better than the " plébiscite, since the policy is abondoned without even the necessity of " a plébiscite, AND WE HAVE THE ASSURANCE FROM THE GOVERN- "MENT THAT ANY NEW POLICY WILL BE SUBMITTED TO THE " PEOPLE.