‹ Que devons-nous à l'Angleterre? La défense nationale, la révolution impérialiste, le tribut à l'EmpireChapitre 5 sur 80 · L.-P. PELLETIER · texte numérisé non relu

L.-P. PELLETIER

" N. B. — Publish as wired first part, as far as the word " conse- " quently " and from word " consequently " to the end as commentaries, " the whole without my signature, the whole as coming from regular cor- "respondent" (1).

Les deux journaux utilisèrent ce précieux renseignement dans des termes à peu près identiques.

M. Borden à Londres

La session terminée, M. Borden alla s'enquérir à Londres de la situation de l'Empire et de l'état actuel du " péril allemand ". M. Pelletier et deux autres de ses collègues accompagnaient le premier-ministre. Leurs négociations et leurs entrevues avec les ministres britanniques et les experts de l'Amirauté sont restées secrètes. Cette enquête s'est-elle bornée à la situation navale de l'Empire; ou a-t-elle porté sur tout le problème des relations étrangères de la Grande-Bretagne et sur les dangers de guerre qui en résultaient? L'heure était grave; le gouvernement britannique jouait son va-tout: il s'efforçait d'opérer un rapprochement vers l'Allemagne, tout en maintenant sa demi-alliance avec la France et son entente plus imprécise encore avec la Russie. Ces négociations avaient échoué: sir Edward Grey l'a révélé récemment (2). Le "péril allemand " était donc réel et formidable — non pas sur mer, où les constructeurs de dreadnoughts et les politiciens à leur dévotion l'ont si faus-

(1) Le texte et la traduction de cette dépêche ont paru dans le Devoir du 6 juin 1913.

(2) Dans une lettre au Times, commentée dans le Devoir du 27 août 1915.

sèment placé, afin d'accroître leurs monstrueux bénéfices ; mais sur terre, aux frontières de la Belgique et de la France, où il s'est révélé dans toute son horreur deux ans plus tard.

Que les politiciens du Canada, tenus par l'abrutissante sujétion coloniale en dehors des grandes affaires du monde, n'aient pas vu le danger où il était et se soient laissé berner par les spéculateurs éhontés qui avaient tout intérêt à leur faire parer un péril imaginaire, on se l'explique sans peine. Mais les gouvernants de l'Empire, les autorités militaires de la Grande-Bretagne, tout incompétentes qu'elles sont à maints égards, ne partageaient pas ces illusions. Ont-ils — je répète la question

— dessillé les yeux de M. Borden et de ses collègues? Si oui, comment se fait-il que nos ministres — qui affirment, eux, l'obligation du Canada de secourir la mère patrie — n'aient rapporté de Londres d'autre mesure de secours qu'un projet de contribution absolument inutile pour aider l'Angleterre à faire face au véritable danger? Si, au contraire, les autorités impériales ne leur ont rien révélé de la véritable situation et se sont bornées à leur faire prendre l'engagement d'alimenter la caisse des constructeurs de dreadnoughts — et, par ricochet, celle des Krupp — que penser de cette attitude des maîtres de l'Empire envers l'aînée des " nations-soeurs "? Serait-ce que les impérialistes de Londres et ceux d'Ottawa sont tombés d'accord pour juger qu'il était imprudent de laisser voir aux Canadiens toutes les conséquences de leurs desseins? Le principe de l'alliance impériale, ou plutôt de l'asservissement des colonies, était déjà posé sur le terrain de la défense navale. Si l'on réussissait à nouer l'accord sous la forme d'une simple contribution d'argent,

— facile à faire accepter aux gogos du Canada à un moment où les apparences d'une prospérité trompeuse leur faisaient croire à la richesse illimitée du pays, — il n'y aurait aucune difficulté, sous le coup de l'émotion violente causée par le déchaînement d'un conflit européen, à les entraîner dans la participation à toutes les opérations de guerre. Il semble bien que ce fut là le programme arrêté.

Le "péril allemand" ressuscite — L* Amirauté demande des dreadnoughts

Quoi qu'il en soit, M. Borden et ses collègues reviennent au Canada avec un regain de " péril allemand " imaginaire et apparemment sans aucune notion du véritable danger. Ils orientent leur politique en conséquence. Avant de formuler leur proposition, ils prennent soin de se couvrir de l'opinion des autorités impériales. Ils se font préparer un mémoire de l'Amirauté sur "les exigences de la défense navale" (1).

La substance de cette note n'est qu'une comparaison entre la flotte anglaise et la flotte allemande. Cette comparaison porte presque exclusivement sur les vaisseaux de gros calibre, du type dreadnought et superdreadnought. Elle ne tient à peu près aucun compte des autres unités de combat et des multiples données du problème si complexe de la guerre

(1) Mémorandum on Naval Defence Requirements prepared by the Admiralty for the Government of Canada. Cette pièce fut transmise au gouverneur-général le 25 octobre 1912.— Cd 6513.

navale moderne. C'est la reprise, for colonial consomption, de la thèse de M. McKenna, cause de la panique de 1909.

Cette thèse, elle ne peut plus se soutenir en Angleterre. Aux arguments méthodiques de sir William White, exclusivement basés sur des faits précis et des données scientifiques, est venue s'ajouter la furibonde dénonciation de lord Charles BERESFORD. Dans son ouvrage, " The Betrayal", publié à Londres en février 1912, il a qualifié "d'illusoire" " la politique des dreadnoughts ". Il a formellement déclaré qu'elle avait été " lancée dans le public grâce à un système organisé de réclame dans les journaux " (p. 60) "La réclame excessive et vulgaire prodiguée autour de ce vaisseau de valeur problématique (expérimental vessel) n'était nullement justifiée" (p. 63). La multiplication de ces immenses navires, sans la construction d'un nombre proportionnel de docks capables de les abriter et de vaisseaux plus légers et plus rapides nécessaires pour compléter les escadres, constitue une " trahison de la confiance publique" (betrayal of the public trust) (p. 53). Il accuse formellement les lords de l'Amirauté d'encourager l'espionnage et la délation dans le personnel supérieur de la marine et de détruire toute discipline (21-33). Il les accuse également de concussion et de favoritisme, il leur reproche de garder à deux compagnies alliées le monopole de la fabrication des pièces d'armature. Les fonctionnaires supérieurs de l'Amirauté ont été accusés; et rien n'a été fait, soit pour les justifier ou pour les punir (121-122). Il dénonce l'étranglement de l'enquête instituée pour dévoiler les intrigues de M. Mulliner (121) (1).

Il accroche et démolit en passant la politique des flottes coloniales, inaugurée par le Canada et l'Australie (p. 157-160). Ce réquisitoire condamne avec une égale force la politique des deux partis canadiens. Il n'est pas étonnant qu'aucun de leurs journaux n'en ait soufflé mot.

L'on a objecté que lord Charles Beresford est un pessimiste, toujours mécontent. Je n'ai pas qualité pour apprécier la valeur de son opinion sur les questions techniques. Tout ce que je sais, c'est que le vieil amiral est généralement considéré comme l'une des plus hautes autorités navales de l'Empire britannique et, par conséquent, du monde. Du reste, son opinion sur la valeur des dreadnoughts et de la politique recommandée par M. Churchill à M. Borden a été corroborée de plusieurs façons.

Sur la valeur même des dreadnoughts, sir Percy SCOTT a porté un jugement encore plus sévère que le sien, dans une lettre qu'il adressait au Times, en juin 1914. Cet autre expert, tenu pour la plus haute autorité de l'Empire en tout ce qui touche à l'artillerie maritime, a affirmé péremptoirement que la valeur effective des dreadnoughts et, généralement, des grosses unités de combat, est déjà chose du passé (2).

(1)) Voir page 192.

(2) J'étais à Londres à ce moment. Voulant en avoir le coeur net, j'allai quérir l'avis d'un autre officier supérieur de la flotte, adversaire acharné de lord Charles Beresford, depuis nombre d'années. Très particulièrement recommandé, j'avais le droit de lui poser la quest'on: "Que pensez-vous de l'opinion exprimée par sir Percy Scott?" La réponse fut également nette et franche. J'en retranche tout ce qui pourra!t établir l'identité de mon interlocuteur. Je n'en retiens que cette déclaration décisive: "Scott a raison; mais nous n'avons aucun intérêt à laisser connaître la vérité. Nous construisons 85% des gros vaisseaux de guerre des nations étrangères, à l'exclusion de l'Allemagne. Nous n'avons aucun intérêt à laisser ralentir cette industrie très profitable. Du reste, si nos

Le trust des dreadooughts

Cette corroboration des opinions de sir William White et de lord Charles Beresford n'était pas connue, il est vrai, lorsque M. Borden proposa, en décembre 1912, sa contribution " d'urgence ", basée sur le mémoire de l'Amirauté. Mais ce qui était bien connu, c'était la révélation des motifs de ceux qui avaient tout intérêt à pousser à la construction de ces énormes machines de guerre. J'en ai dit un mot en relatant l'origine de la panique de 1909. Durant ces trois années, plusieurs faits révélateurs avaient percé le voile du silence, soigneusement tendu sur les relations de l'Amirauté anglaise et des grands constructeurs de navires. La Compagnie Thames Iron Works, qui avait construit le Thunderer, s'était vue soudainement refuser tout autre contrat de l'Amirauté. Elle dut fermer ses portes, liquider sa situation et jeter sur le pavé des milliers d'ouvriers et leurs familles. Furieux, le directeur général, M. Arnold HILLS, après de vaines et multiples démarches auprès des autorités, en appela au tribunal suprême de l'opinion publique. Il déchira une partie du voile que sir William White et lord Charles Beresford avaient discrètement soulevé. Il accusa virtuellement l'Amirauté d'avoir exclu sa compagnie de la liste des rares constructeurs favorisés, pour le seul motif qu'elle ne faisait point partie du trust. De quelles compagnies se composait ce trust? Pour l'Angleterre: Chs. Cammell & Co. (plus tard Cammell Laird & Co.), John Brown & Co., Armstrong Whitworth & Co., Gentleman, Métal Merchants, Vickers-iMaxim (plus tard, Beardmore & Co. y entrèrent); pour l'Italie: les aciéries de Terni; pour la France : Schneider & Cie (Le Creusot) et les aciéries de Châtillon et de Saint- Chamond; pour l'Allemagne: les aciéries Dillingen et, naturellement, Krupp. Ce trust s'était formé en 1902. Afin de dépister l'opinion européenne, il avait acheté ou plutôt organisé toute l'entreprise de la société américaine Harvey Continental Steel Company, dont l'existence et les pouvoirs corporatifs avaient pris naissance dans le New-Jersey, ce paradis des trusts, comme le Colorado est le refuge des divorcés. Puis la compagnie Harvey avait obtenu des Krupp l'usage exclusif des brevets mondiaux obtenus par cette puissante maison pour la fabrication de l'acier nickelé et chromé. La base de l'organisation une fois complétée, il ne s'agissait plus que de faire adopter par toutes les grandes nations un type de vaisseau et un programme de construction navale qui utiliseraient sur la plus vaste échelle possible ce procédé de fabrication. Il a été établi, en Angleterre, à la suite des révélations de M. Arnold Hills, que, sur le coût total d'un vaisseau du type dreadnought ou super-dreadnought, — soit environ $11,000,000 (y compris l'armature et les canons) — il entrait pour plus de §6,000,000 d'acier fabriqué selon les procédés Krupp. Sur la marge des profits réalisés par le trust, les opinions ont

dreadnoughts sont inutiles ou à peu près, ceux des autres nations le sont également; et comme nous avons une énorme supériorité dans tous les autres types de vaisseaux, nous avons tout intérêt à ce que les autres nations restent dans l'erreur. Cette erreur, il est vrai, nous la pratiquons comme elles. Mais nous sommes beaucoup mieux pourvus des antidotes qui en atténuent les conséquences". Comme bien l'on pense, cette conversation n'a pas avivé mes remords d'avoir dénoncé et combattu la politique de salut national inaugurée par M. Borden en 1912.

varié. Des experts l'ont fixée à $3,600,000 net. Je n'ai vu aucun calcul inférieur à $1,600,000, soit près de 30%.

On conçoit facilement qu'avec des profits aussi considérables, prélevés sur toutes les nations maritimes du monde, le trust n'a pas eu de peine à trouver de multiples alliés dans les gouvernements, les parlements et la presse de tous les pays, ni à prodiguer cette " réclame vulgaire et excessive " qui indignait lord Charles Beresford. Il a eu encore moins de difficultés à faire accepter ce programme en Angleterre, où les grandes compagnies de construction possédaient collectivement la plus grosse tranche d'actions du trust, où elles comptent parmi leurs actionnaires un nombre considérable des hommes les plus influents dans l'Eglise et dans l'Etat, où enfin la construction des vaisseaux de guerre et des canons de marine, ainsi que les multiples industries connexes, donnent du travail à des millions d'ouvriers (1).

Au moment où M. Borden et ses collègues allaient prendre langue en Angleterre, les opérations du trust étaient sérieusement menacées. L'opinion publique commençait à s'émouvoir des dénonciations d'hommes aussi considérables que lord Charles Beresford et des révélations de M. Arnold Hills, étouffées par les autorités mais répandues par la presse radicale et socialiste. Il était donc prudent de s'assurer d'un nouveau champ d'exploitation. Voilà, je crois, la principale sinon la seule explication des conseils donnés par l'Amirauté à M. Borden, dans cette note dont voici le paragraphe final:

" 10. — The Prime Minister of the Dominion having enquired in what " form any immédiate aid that Canada might give would be most ef- " fective, ive hâve no hésitation in answering, after a prolonged consi- " deration of ail the circumstances, that it is désirable that such aid " should include the provision of a certain number of the largest and " strongest ships of war which science can build or money supply " (2).

Contribution et Représentation des Colonies

Muni de cette pièce et comptant à bon droit que la jobarderie coloniale ne s'arrêterait pas à scruter les motifs de l'Amirauté anglaise, M. Borden convoqua les Chambres. A l'ouverture de la session, le 25 novembre 1912, le discours du Trône annonçait en ces termes les projets du ministère:

" Durant l'été dernier, quatre membres du gouvernement sont entrés " en pourparlers à Londres avec le gouvernement de Sa Majesté sur la " question de la défense navale. Il s'en est suivi d'importantes délibé- " rations et l'on a fait connaître un état de choses qui, dans l'opinion

(1) Sur les éléments et les péripéties de cette formidable conspiration, on consultera avec avantage l'ouvrage de H. N. RRÂILSFORD: The War of Steel and Gold; et les brochures suivantes: J. T. Walton NEVVBOLD, The War Trust Exposed; P. W. \V., Ar moments and Patriotiam; G. H. PERRIS, The War Traders; aussi, un ouvrage publié en Canada par Christopher WEST: Canada and Sea Power, Toronto, 1913.

(2) Cd 6513, page 6.

Sir Charles TUPPER semble avoir prévu longtemps d'avance l'extraordinaire atUtudc de l'Amirauté et les motifs qui l'ont inspirée. Dans sa lettre à M. Borden, du 20 novembre 1909 (citée dans la note (1), page 218), il écrivait:

" I cannot understand the demand for dreadnoughts in the face of the fact that the " Admiralty and British Government hâve determined that it wai not the beat mode of " maintaining the «ecurity of the Empire. . ."

" de mes conseillers, exige impérieusement que l'effectif des forces na- " vales de l'Empire soit renforcé sans délai. Mes conseillers sont per- " suadés qu'il est du devoir du Canada d'offrir, dans les circonstances " actuelles, une aide raisonnable et nécessaire à cette fin. Un projet de "loi vous sera présenté, conformément à cette décision" (1).

Le 5 décembre, M. BORDEN dépose son projet de loi (bill No 21) " pour augmenter les forces navales de l'Empire ". Avant d'en préciser les détails, il indique le lien indissoluble qui rattache le problème de la défense de l'Empire aux principes essentiels de la constitution britannique :

" La responsabilité de la défense de l'Empire sur les hautes mers. . . " entraîne nécessairement avec elle la responsabilité de guider la poli- " tique étrangère " (688).

Il eût été plus exact de renverser la proposition et de dire: L'autorité exclusive sur la politique étrangère entraîne l'obligation de défendre tous les pays d'Empire.

Il prend à son compte la prétention des impérialistes anglais, énoncée dès 1902 par M. Chamberlain : " Ce fardeau est si onéreux que le " jour est arrivé où l'existence de l'Empire sera en danger si les jeunes " et puissantes colonies ne s'unissent pas à la mère patrie pour protéger "la paix et l'héritage de tous" (688). Mais alors, ajoute-t-il immédiatement: "quand la Grande-Bretagne cesse d'assumer la responsabilité "exclusive de la défense en haute mer, elle ne peut plus assumer la " responsabilité et la direction exclusive de la politique étrangère, liée " intimement, constamment et dans ses parties vitales avec cette défense " à laquelle les colonies participent. On a prétendu autrefois, et même " récemment, que la Grande-Bretagne ne peut partager avec les colonies " la responsabilité de la politique étrangère. A mon humble avis, le " maintien de cette attitude ne pourrait avoir qu'un résultat, et des "plus désastreux" (2).

C'est la riposte tardive à la déclaration de M. Asquith : " That authority cannot be shared ".

" Pendant mon récent voyage en Angleterre, j'ai exposé dans plu- " sieurs circonstances publiques le principe que les grandes colonies " autonomes, en prenant part à la défense de l'Empire sur les hautes " mers, ont nécessairement, par le fait, droit à partager aussi la responsabilité de sa politique étrangère (3).

" De toutes les déclarations que j'ai faites, c'est celle qui a été ac- " cueillie avec le plus de chaleur et le plus d'enthousiasme, et il est •' satisfaisant d'apprendre qu'aujourd'hui non seulement les ministres de " Sa Majesté, mais aussi les chefs du parti politique opposé, en Angle- " terre, ont explicitement accepté ce principe et déclaré qu'il fallait

(1) Débats de la Chambre des Communes, 1912-13, (version française) col. 2. Les autres citations sont également extraites de la version française des Débats. Le chiffre de la colonne est indiqué après chaque citation.

(2) Je traduis ce passage du texte anglais: Debates Honse of Gommons. 1912-13, Col. 676-7. La version française (col. 688-9) est tout à fait insuffisante. Elle met au conditionnel ce que M. Borden affirme comme un fait accompli. C'est le cas de dire: 'traduttore traditore*.

(3) C'est dans l'un de ces discours que M. Borden avait prononcé ces fières paroles: "Canada will never consent to be a mère adjunct of the Empire".

" chercher sans délai les moyens d'arriver constitutionnellement à ce "but" (689).

Nous verrons dans un instant comment les ministres britanniques ont rabattu l'enthousiasme optimiste de M. Borden.

Plaidoyer d'urgence

Le premier-ministre lit en entier et fait consigner dans le compte rendu des débats parlementaires la note de l'Amirauté ; et il annonce que le gouvernement va demander à la Chambre l'autorisation d'accorder " à Sa Majesté le Roi de la Grande-Bretagne et de l'Irlande et des Dominions d'outremer " " le coût global " de trois vaisseaux de guerre, " qui, une fois lancés, figureront parmi les plus puissants du monde ". Ce coût "atteindra approximativement $35,000,000" (700).

De l'abrogation de la loi navale, il ne souffle mot; de la consultation populaire réclamée par M. Monk, pas davantage. — C'est la violation complète de sa promesse de l'année précédente. — Il tente de justifier cette volte-face : " Nous ne nous engageons nullement à l'établissement d'un système de contributions régulières et périodiques" (699). Cette contribution " d'urgence " n'a d'autre objet que d'aider l'Angleterre à faire face au péril imminent qui la menace. Il ressuscite tous les vieux arguments des impérialistes sur les sacrifices énormes accomplis par l'Angleterre pour la protection des colonies. Il revient à la représentation des colonies dans le gouvernement de l'Empire: "J'ai reçu l'assu- " rance du gouvernement de Sa Majesté qu'en attendant la solution " définitive de la question. . . il consentirait avec plaisir à la présence à "Londres d'un ministre canadien pendant toute ou partie de l'an- " née " (705). Ce ministre aurait le droit d'assister aux séances du Comité de la Défense Impériale. C'est là, pour l'instant, la somme totale des pouvoirs que les colonies exerceront dans les hautes sphères de la politique impériale.

Le 9 décembre, le premier ministre dépose le texte de la résolution qui accompagne le projet de Loi:

" (a) Que, à même le fonds du revenu consolidé du Canada, il soit " loisible de verser une somme n'excédant pas trente-cinq millions de " dollars dans le but d'augmenter immédiatement les forces navales " effectives de l'Empire;

" (b) Que la dite somme sera utilisée sous la direction du Gouver- " neur en conseil pour les fins de la construction et l'équipement de " cuirassés d'escadre ou de croiseurs cuirassés, du type le plus moderne " et le plus puissant;

" (c) Que les dits navires, une fois construits et équipés, seront " placés par le Gouverneur en conseil à la disposition de Sa Majesté pour "la défense commune de l'Empire;

" (d) Que la dite somme sera versée et utilisée, et les dits navires " construits et mis à la disposition de Sa Majesté, en conformité des con- " ditions et conventions consenties et conclues entre le Gouverneur en "conseil et le gouvernement de Sa Majesté" (810-1).

M. Laurier approuve la contribution d'urgence et veut construire deux escadres

Le 12, le débat s'engage sur la deuxième lecture de cette résolution. Le leader de l'opposition, M. LAURIER, donne la réplique au premier ministre. Cette fois, il vogue en pleines eaux impérialistes. Il félicite les ministres d'avoir échappé à l'influence des conservateurs de la province de Québec, qui avaient naguère l'audace de " proclamer partout que le Canada ne doit rien à l'Angleterre " (1044).

Il a évidemment oublié la parole historique de celui qui fut longtemps son bras droit et son principal lieutenant, sir Richard CART- WRIGHT: "Le Canada ne doit à l'Angleterre que le pardon chrétien du mal qu'elle lui a fait ". Il a également oublié ses propres dithyrambes en faveur de l'indépendance du Canada: "Y a-t-il un Canadien qui ne " serait pas enchanté de voir le jour où l'on pourrait se débarrasser des 'services de la diplomatie anglaise?" (1).

" Si les circonstances étaient critiques ", s'écrie-t-il aujourd'hui, " si "l'Angleterre était en danger — non, je ne dirai pas cela; mais si elle " était aux prises avec une ou deux des grandes puissances d'Europe — " mon très honorable ami pourrait venir nous demander, non pas $35,- '" 000,000, mais deux, trois ou quatre fois cette somme. Nous mettrions " toutes les ressources du Canada à la disposition de l'Angleterre et il "n'y aura pas une seule voix discordante" (1048).

Il ne croit plus au péril, ni sur terre ni sur mer: "L'Angleterre ne court aucun danger, ni imminent ni lointain" (1044) (2).

Tout de même, il reproche au ministère de n'en pas faire assez : " Vous voulez bien fournir des amiraux, des commodores, des capitaines, " des officiers de tout grade, des panaches, des plumes, des galons d'or; '" mais vous laissez à l'Angleterre le soin de fournir le nerf essentiel de

" ces navires C'est une politique hybride, c'est un croisement entre

" le jingoïsme et le nationalisme. A moins que je ne me trompe sur l'es-

" prit du peuple canadien il insistera pour que la contribution

" du Canada à l'Angleterre soit une contribution en argent et en hommes "à la fois, ainsi que le stipulait notre résolution de 1909" (1050-51).

Il s'applique à justifier longuement la politique qu'il avait proposée en 1910; puis, sans trop se commettre, il discute la question de la représentation coloniale. Il termine en proposant la motion suivante:

" Que tous les mots après le mot " QUE " soient retranchés et rem- " placés par les suivants : — " cette Chambre ne croit pas devoir donner " son concours à ladite résolution, et ordonne de la renvoyer au comité " avec instruction de la modifier de la manière suivante, savoir : de " retrancher tous les mots après l'alinéa (a) et de leur substituer les " suivants :

*' Le mémoire, préparé par le Bureau de l'Amirauté, sur la situation " navale générale de l'Empire et communiqué à cette Chambre par le

(1) Débats de 1892, page 1172, cité par M. Borden le 3 février 1910.

(2) A méditer par les orateurs et les journalistes libéraux qui font volontiers un crime aux nationalistes d'avoir nié le "péril allemand." Du reste, je me suis déjà expliqué là-dessus, pages 213 et 214.

" très honorable premier ministre le 5 décembre, fait voir que plusieurs " des plus importants pouvoirs étrangers ont adopté un programme dé- " fini pour augmenter rapidement leurs forces navales.

" Que cette décision a forcé le Royaume-Uni à concentrer ses forces " navales dans son voisinage immédiat, entraînant par là le retrait de ses " navires des possessions éloignées de l'Empire.

" Que ce retrait implique pour le Canada la nécessité d'inaugurer " immédiatement et activement un programme permanent de défense " navale.

" Que toute mesure tendant à accorder l'aide du Canada à ïa défense " navale de l'Empire qui ne comprendrait pas un système permanent de u participation, au moyen de navires possédés, équipés et entretenus par " le Canada et ne pourvoierait pas à leur construction aussitôt que pos- " sible en Canada, ne serait pas une expression adéquate ou satisfaisante " des aspirations du peuple canadien au sujet de la défense navale, et ne " représenterait pas la part légitime que devrait assumer le Canada dans " le maintien des forces navales de l'Empire.

" Que cette Chambre regrette d'apprendre que le Gouvernement a " l'intention d'ajourner indéfiniment l'adoption par le Canada d'une " politique navale permanente.

"Que cette Chambre est d'opinion que des mesures devraient être " prises au cours de la présente session pour mettre en vigueur d'une ma- " nière active et prompte la politique navale permanente comprise dans " la loi du service de la Marine de 1910, adoptée en conformité de la " résolution approuvée unanimement par cette Chambre en mars 1909.

" Que cette Chambre croit de plus, qu'augmenter la puissance et la " mobilité de la marine impériale par l'adjonction de deux escadres " fournies par le Canada sous le régime de la susdite loi et qui seraient " stationnées sur les côtes canadiennes des océans Atlantique et Pacifi- " que, respectivement, plutôt que de recourir à une contribution soit " d'argent, soit de navires, est une mesure de beaucoup la plus propre à " venir au secours de la défense navale impériale, et, pour employer " l'expression contenue dans le mémoire de l'Amirauté, à " redonner " une plus grande élasticité de mouvement aux escadres britanniques " sur toutes les mers, et contribuer directement davantage à la sécurité " des Dominions " ; et que, le gouvernement canadien devrait prendre " des mesures propres à la réalisation la plus prochaine possible de cet "objet". (1058-59) (1).

Etourdis par la prolixité de ce texte " hybride ", — c'est le cas de le dire — la plupart des gens qui le lirent dans les journaux, le lendemain, ne firent pas attention à un fait important: c'est que la proposition de M. Laurier laissait intact le premier paragraphe de la résolution ministérielle. En d'autres termes, le leader du parti libéral consentait à voter " une somme n'excédant pas $35,000,000 dans le but d'augmenter immédiatement les forces navales effectives de l'Empire ". Puis il suggérait d'appliquer cette contribution à compte du coût de la construction de deux escadres — canadiennes en temps de paix, impériales en temps de guerre. C'était beaucoup plus que ce qu'il avait si durement refusé

(1) On trouvera le texte anglais de cette motion à la pièce justificative 71.

à lord Tweedmouth en 1907. Le Canada, affirmait-il alors, ne peut rien faire, rien accorder: ni contribution, ni escadre (1).

Commune inspiration des deux politiques

Le débat interminable qui s'engagea sur la résolution et le projet de loi n'apporta guère d'arguments nouveaux (2).

Ce qu'on vient de lire des déclarations des deux chefs suffit à marquer la tonalité des esprits et l'inspiration directrice des deux partis. A travers les attitudes, les défis et les ripostes, les attaques et les contreattaques, les accusations réciproques d'incivisme, de déloyalisme même, ou de servilité à l'égard de l'Angleterre, un fait primordial se dégage: les deux partis rivalisent d'ardeur pour servir l'Angleterre. C'est à qui reniera le plus complètement la tradition nationale établie par Cartier, Macdonald, Dorion, Sandfield McDonald et tous les hommes d'Etat canadiens qui ont eu à débattre et à appliquer le principe des relations établies entre la Grande-Bretagne et le Canada.

Au Sénat, il est vrai, la majorité libérale, sous l'inspiration de M. Laurier qui veut racheter ou confesser ses fugues impérialistes à la Chambre, rejette le projet de loi et demande l'appel au peuple; mais il n'en est pas moins vrai que, dans l'ensemble, le parti libéral resté lié tout autant que le parti conservateur " au principe absolument faux de la contribution des colonies à la défense générale de l'Empire ". C'est ainsi que s'exprimait, en 1903, M. Rodolphe LEMIEUX, devenu l'un des plus ardents prosélytes de cette fausse religion.

Il n'y a pas lieu de discuter ici le mérite respectif des deux politiques. La contribution si faussement appelée " d'urgence " est assurément une forme plus brutale et plus dégradante du tribut à l'Empire. Mais par cela même, elle suggère et, de fait, elle a suscité une réaction salutaire contre l'inspiration fausse qui l'a dictée. La politique libérale voile davantage sa pensée directrice et son objet ultime. Elle ménage l'amour-propre enfantin des coloniaux; elle éveille des cupidités d'intérêt: établissement de chantiers maritimes et d'industries nouvelles, emploi de main-d'oeuvre canadienne, nouvelles carrières ouvertes, etc., etc. D'autre part, si elle se réalisait dans la mesure suggérée par M. Laurier, en décembre 1912, elle alourdirait le fardeau économique du pays d'un poids infiniment plus onéreux que la forme de tribut suggérée par M. Borden. Elle implanterait davantage en Canada le chancre rongeur du militarisme économique. Il deviendrait aussi difficile pour le Canada que pour les nations de l'Europe de s'en débarrasser.

Fausseté du prétexte d'urgence — Démission de M. Monk

Il resterait à discuter l'argument invoqué par M. Borden pour justifier sa rupture de l'engagement qu'il avait pris, en 1910, de consulter le peuple. Cet engagement, il l'avait ratifié à la session suivante. La contribution d'urgence ne constitue pas une politique permanente, af-

(1) Voir ci-dessus, pages 175 à 179.

(2) On trouvera le texte des diverses propositions à la pièce justificative 71.

firme-t-il en 1912. Cet argument est spécieux, mais il ne tient pas debout. Si, dans l'esprit de M. Borden, la contribution d'urgence n'est qu'un fait accidentel, nullement lié à la prétendue obligation d'aider la Grande-Bretagne, pourquoi le ministère ne s'est-il pas borné à faire inscrire au budget cette somme de §35,000,000? Pourquoi en a-t-il fait l'objet d'une législation spéciale " à l'effet d'accroître les forces navales de l'Empire "? Du reste, le point en dispute, le principe nouveau sur l'application duquel il avait promis de consulter le peuple canadien, c'était le devoir du Canada d'aider l'Angleterre dans un danger étranger au Canada, quels que soient le degré, la localisation ou l'urgence du péril.

Ce devoir, M. Monk, M. Nantel, M. Pelletier et tous les députés conservateurs élus sous l'étiquette autonomiste, l'avaient nié et s'étaient engagés solennellement à combattre tout ministère qui tenterait d'en imposer la reconnaissance sous une forme quelconque avant d'avoir obtenu l'assentiment du peuple.

C'est ainsi que M. MONK le comprit. C'est parce que, " mu par un haut sentiment d'honneur" (1), il voulut rester fidèle à ses engagements qu'il quitta le ministère lorsque le premier ministre refusa de soumettre au peuple la mesure qu'il avait décidé de présenter au parlement. Le premier ministre et ses collègues sont allés jusqu'à prétendre que le danger était tellement imminent qu'ils n'avaient pas le temps de différer de six ou huit semaines l'exécution de cette mesure, afin de consulter le corps électoral. Est-il nécessaire de démontrer la futilité de ce prétexte et d'établir que toutes les circonstances ultérieures et les actes des ministres eux-mêmes ont prouvé qu'ils n'en croyaient pas le premier mot?

Si M. Borden et ses collègues — ceux surtout qui l'avaient accompagné à Londres, en juillet 1912 — étaient persuadés de l'urgence de voler au secours de la mère patrie, pourquoi ont-ils attendu plus de quatre mois pour réunir les Chambres, et trois semaines de plus pour déposer le projet de résolution qui formait la base essentielle de leur mesure d'urgence?

Même si l'on va jusqu'à supposer qu'ils croyaient à la nécessité d'ajouter trois vaisseaux d'une efficacité douteuse à la flotte la plus puissante de l'univers, comment pouvaient-ils croire que le lancement de ces navires en 1915 contribuerait à écarter un péril qui devait sûrement éclater à très brève échéance?

Si leur confiance et leur naïveté allaient jusque là, pourquoi ont-ils laissé traîner la discussion parlementaire près de six mois? Pourquoi n'ont-ils pas adopté, dès le début de la session, les mesures énergiques qu'ils ont prises pour mettre fin à la discussion? Bespect des libertés parlementaires, dira-t-on? Mais le respect d'un engagement solennel pris envers toute la population du Canada valait bien celui des libertés du parlement. Si l'urgence était telle et le devoir d'y parer si impérieux que trois des ministres de Sa Majesté se crussent justifiables de violer leur parole d'honneur, et tout le ministère et tout le parti conservateur de manquer à leurs engagements, il eût été cent fois plus légitime d'im-

(1) Le mot est de M. BORDEN* lui-même, lorsqu'il expliqua à la Chambre les motifs «le In démission de son collègue.

poser à l'opposition libérale, trois mois plus tôt, le bâillon qu'on lui mit trois mois plus tard.

Mais la preuve la plus patente de la mauvaise foi des ministres, c'est leur attitude après le rejet de la mesure au Sénat. La majorité du Sénat leur avait offert exactement ce que M. Monk demandait six mois plus tôt: consulter le peuple avant de donner ces $35,000,000 à la Grande- Bretagne. En octobre 1912, l'urgence du péril était telle, prétendaient les ministres, qu'ils n'avaient pas le temps de convoquer les électeurs dans une consultation plébiscitaire qui aurait pu être terminée en novembre ou décembre. Après le rejet de la mesure, ce péril, si élastique et si commode, était devenu tellement problématique et lointain que le ministère laissa passer tout le reste de l'année 1913, toute la session suivante, et se rendit jusqu'à la guerre sans avoir tenté de renouveler sa démarche et de prendre les moyens à sa portée pour mettre à exécution la politique qu'il avait proposée dix-huit mois auparavant, en invoquant la nécessité d'aider immédiatement l'Angleterre à parer à un danger imminent et certain.

Dure rebuffade de M. Harcourt à M. Borden

J'ai réussi à démontrer, je crois, ce que j'affirmais en tête de ce chapitre: la politique navale des deux partis émane du même principe et tend à la même fin : faire participer le Canada à la défense générale de l'Empire. Cette politique, M. Laurier et M. Borden ont tenté, à tour de rôle, de l'imposer et de faire assumer au pays une part des charges impériales, avant qu'il ne partage les responsabilités et les pouvoirs du gouvernement de l'Empire. C'est l'exacte situation que M. Borden décrivait comme " intolérable ", dans son discours du 24 novembre 1910.

Nous avons vu que, pour justifier son projet de contribution, il avait été jusqu'à affirmer, le 5 décembre 1912, que les hommes d'Etat britanniques avaient fait un accueil favorable à ses réclamations et qu'ils étaient prêts à reconnaître aux colonies, en fait comme en théorie, l'exercice du droit de représentation. Un résumé de ce discours fut immédiatement câblé à Londres. Les ministres britanniques, avec la loyauté qui corrige, dans une large mesure, leur arrogance et leur morgue impériale, ne voulurent pas laisser M. Borden, et généralement le peuple des colonies autonomes, sous la fausse impression de ce discours.

Le 10 décembre 1912, cinq jours après les déclarations de M. Borden, le ministre des Colonies, M. HABCOUBT, envoie aux gouverneurs des possessions autonomes une dépêche qu'on trouvera tout entière reproduite à la fin de ce volume (1). J'en traduis ce passage :

"Nous lui avons fait observer [à M. Borden] que le Comité de la "Défense Impériale est un corps purement consultatif (advisory). Ce " n'est pas et ce ne peut être, en aucune circonstance, un corps qui ait " l'autorité de déterminer la politique (deciding on policy) : ceci est et " doit rester la prérogative exclusive du cabinet britannique, sujette à "l'approbation de la Chambre des Communes [du Royaume-Uni]. Néan-

(1) Pièce justificative 72.

" moins les ministres britanniques ont donné à M. Borden l'assurance " que tout ministre colonial résidant à Londres aurait toujours libre " accès auprès du premier ministre, du ministre des Affaires étrangères " et du ministre des Colonies pour en obtenir des renseignements (for " information) sur tous les problèmes de la politique impériale."

Il transcrit un passage d'un discours qu'il a prononcé récemment pour expliquer l'attitude du gouvernement impérial à cet égard :

" J'accueillerais avec plaisir, avait-il déclaré, une représentation " plus constante des ministres des colonies au Comité de la Défense Im- " périale; nous serions tous heureux si un ou plusieurs membres des " cabinets coloniaux pouvaient venir chaque année à Londres. La porte " de la camaraderie et de l'amitié leur est toujours ouverte " — à condition qu'ils n'aient rien à décider, sauf pour obéir aux injonctions de leurs aînés, les ministres impériaux — " et nous n'avons pas besoin des " formalités d'une Conférence impériale pour entretenir la confiance " impériale ".

A cette citation, M. Harcourt apporte ce bref commentaire :

" Ces paroles traduisent fidèlement les vues et les intentions du gouvernement de Sa Majesté". Il a même la jolie audace d'ajouter: "Il " semble que M. Borden, dans son discours sur la première lecture du " bill naval du Canada [la contribution d'urgence], accepte les proposi- '• tions que nous avions faites."

Le soufflet est rude. Le premier ministre le subit sans broncher. Le 17 janvier 1913, il communique à la Chambre, sans un mot de commentaire, le texte de la dépêche du ministre des Colonies. Est-ce donc à cela que se réduit toute la représentation des colonies dans les Conseils de l'Empire? Est-ce l'accomplissement des garanties offertes par les autorités impériales au premier ministre du Canada pour justifier le paiement du tribut à l'Empire?

Ce que signifie la présence des ministres coloniaux dans le Comité de la Défense Impériale, l'insignifiance du rôle tout passif qu'ils y jouent, la dépêche de M. Harcourt suffit à l'indiquer. Du reste, cette conquête coloniale n'a pas même l'attrait de la nouveauté. Dès 1903, on Ta vu, sir Frederick Borden a siégé dans la Commission de la Défense. Il a reçu, comme M. iBorden et M. Pelletier, les renseignements et la direction que les ministres britanniques ont bien voulu leur donner. En 1909 et en 1911, les délégués des colonies ont également pénétré dans ce sanctuaire de l'Empire afin de s'illuminer des reflets de la gloire impériale. Mais dans aucune de ces circonstances, ils n'ont exercé la moindre action sur la politique impériale (1).

(1) La représentation tout illusoire des colonies au Comité de la Défense Impériale n'est pas le seul attrape-nigauds auquel les impérialistes canadiens se sont laissé prendre. Ils ont fait grand état de l'admission de M. Borden à une réunion du cabinet britannique. Ils voyaient déjà le premier ministre du Canada à la tête de l'Empire. Les journaux impérialistes de Londres ont pris soin d'entretenir cette puérile et vaine illusion. La formule banale — -a new epoch in the Government of the Empire — a revu le jour pour la centième fo's. Les uns ignoraient et les autres ont feint d'oublier que, dès 1897, sir Wilfrid Laurier et les premiers ministres des autres colonies autonomes avaient eu le même honneur. Le correspondant du Globe (de Toronto), à Londres, télégraphiait à ce sujet, le 23 juin 1897: "L'entrée du premier ministre au Conseil Privé est considérée comme une sorte de reconnaissance du droit des colonies d'être représentées dans les conseils de l'Empire". On voit que le fait n'est pas nouveau. Dans ces deux occasions, la "représentation" des colonies au Conseil Privé s'est bornée à une simple visite aux ministres

Telle était donc, en 1912, la situation politique du Canada dans l'Empire, quand M. Borden et ses collègues adjuraient le parlement canadien de verser dans le trésor impérial une somme considérable de deniers publics, dont l'emploi et la direction devaient échapper totalement à leur autorité et à leur contrôle. Cette situation n'avait pas varié, en août 1914, quand le parlement tout entier décida de précipiter le Canada dans " le tourbillon du militarisme européen ", de lui imposer, pour le bénéfice de l'Angleterre, un effort militaire infiniment plus considérable que tout ce qu'elle avait fait en un siècle et demi pour la défense du Canada, et d'accumuler sur les épaules du peuple canadien, pour les seules fins de cette guerre entreprise par l'Angleterre sans le concours des colonies, une dette plus onéreuse que tout ce que le Canada avait dépensé depuis la naissance de la Confédération pour mettre en valeur son patrimoine national.

N'est-ce pas le paroxysme de la situation " intolérable " dénoncée par M. Borden en 1910?

Le Canada et la Guerre

Le Canada était-il tenu de participer à la guerre européenne?

Comme possession britannique, non. En exécution d'un devoir, d'une obligation morale ou légale, résultant de sa condition coloniale, non. S'il avait envisagé la situation sous cet angle unique, le Canada avait le droit, il avait même le devoir de s'abstenir de toute participation active à la guerre.

Mais "comme nation, comme communauté humaine, le Canada pouvait-il rester indifférent au conflit européen?" Je ne le crois pas. "Lié à l'Angleterre et à la France par mille attaches ethniques, sociales, intellectuelles, économiques, le Canada a un intérêt vital à la conservation de l'Angleterre et de la France, au maintien de leur prestige, de leur puissance, de leur action mondiale." (1)

Si le gouvernement avait proposé au parlement d'intervenir dans la guerre comme nation autonome de l'Empire, pour la seule défense des intérêts supérieurs du Canada, l'accord réel des opinions sincères aurait pu se faire et soutenir l'action de l'Etat. Pour obtenir ce résultat, il

britannique. S'il en est résulté quelque chose, ce n'est qu'un accroissement de l'influence dominatrice des maîtres de l'Empire sur leurs domestiques coloniaux.

Les ministres canadiens qui traitèrent d'égal à égal avec les ministres britanniques, en 18C5, occupèrent une situation autrement honorable et indépendante que celle des délégués coloniaux admis au Conseil Privé ou à l'Impérial Defence Committee.

(1) Ces paroles sont extraites à peu près textuellement d'un article publié dans le Devoir du 8 septembre — celui-là même qui m'a valu tant d'injures de la presse impérialiste. Mon opinion là-dessus n'a pas varié an fond. Mais je la corrige aujourd'hui en ajoutant: — pourvu que la puissance et l'action mondiale de la France et de l'Angleterre restent contenues dans de justes bornes et ne deviennent pas, à leur tour, une menace pour la paix et l'équilibre du monde. Du côté de la France, ce danger n'est guère à redouter. La France contemporaine semble avoir renoncé aux visées impérialistes de Napoléon. Pour l'Angleterre, déjà maltresse d'un sixième des terres du globe et tout infectée du virus de l'impérialisme, c'est différent. Sans parler des conséquences générales pour les autres pays, tout ce qui se passe au Canada depuis le début de la guerre démontre qu'une victoire écrasante de l'Angleterre serait aussi dangereuse pour nous que le triomphe de l'Allemagne pour l'Europe. L'arrogante brutalité des anglicisateurs canadiens, plus acharnés que les Allemands à la destruction de toute civilisation française et catholique et, par conséquent, destructeurs du pacte fédéral, y trouverait un regain de force et d'ardeur. C'est par là surtout que l'impérialisme anglo-saxon menace l'équilibre des races et la liberté religieuse au Canada. (Voir page 64).

aurait fallu déclarer sans équivoque que le Canada intervenait de son plein gré, parce que ses intérêts étaient, dans une large mesure, liés à ceux de l'Angleterre et de la France; mais qu'en toute occasion où les intérêts du Canada seraient opposés à ceux de la France ou de l'Angleterre, le gouvernement canadien n'hésiterait nullement à séparer la cause du Canada de celle de ces pays — quitte à répondre, comme Macdonald, Langevin, Tupper et Campbell, aux partisans de la servilité coloniale : " Tant pis pour les intérêts britanniques ".

Si l'on objecte que ce langage n'aurait guère cadré avec la logique du régime colonial, il est facile de répondre que la logique absolue et étroite, arme usuelle et commode des théoriciens, n'est pas la seule règle de gouvernement. En pays britannique surtout, elle doit souvent céder le pas aux exigences du patriotisme et du sentiment, aux nécessités supérieures du moment.

Si l'on prétend que cette attitude aurait équivalu à une déclaration d'indépendance, je me borne à répliquer qu'elle eût été absolument conforme à la tradition nationale, à l'ordre établi en 1867 par l'accord volontaire des autorités impériales et canadiennes. En quoi cette attitude eût-elle différé de celle de sir John MACDONALD, lorsqu'il définissait le pacte fédéral comme un traité " d'alliance permanente " entre la Grande- Bretagne et le Canada, laissant à la Confédération canadienne toute liberté de contracter des alliances avec les nations étrangères? (1)

Cette politique, loin de constituer une innovation, aurait marqué un retour décisif à la tradition nationale, une réaction salutaire contre la révolution dangereuse qui emporte les colonies autonomes depuis quinze ans. Elle aurait pu opérer, je le répète, l'accord moral des opinions. Ainsi motivée, la participation du Canada à la guerre eût accordé en fait une satisfaction suffisante aux impérialistes raisonnables. L'affirmation péremptoire du droit absolu du Canada d'accorder ou de refuser son concours à l'Angleterre eût contenté la plupart des nationalistes.

Naturellement, cette politique aurait entraîné, comme corollaire essentiel, le devoir de déterminer le mode et le degré de participation du Canada selon les exigences de sa situation économique et de sa défense territoriale.

Au lieu de cet accord national, pour l'accomplissement du devoir national et la défense des intérêts nationaux, les chefs de faction et leurs complices de la presse ont préféré ce qu'ils appellent la " trêve des partis ". Cette fausse trêve n'est que l'hypocrite complicité des politiciens, aveuglés, séduits ou vendus, pour assurer le triomphe de l'impérialisme anglo-saxon. L'amour de la France, l'évocation des gloires et des souffrances de la Belgique, ne sont que des prétextes habilement invoqués pour entraîner les Canadiens-français à servir l'Angleterre et à reconnaître, en fait, l'obligation, qu'ils ont toujours niée, de participer à toutes les guerres de l'Angleterre et non plus seulement à la défense du territoire canadien. La guerre que le Canada fait aujourd'hui à l'Alle-

(1) Voir page 03.

magne, il devra être prêt à la poursuivre demain contre la France (1) ou contre tout autre pays que l'Angleterre jugera utile ou nécessaire de combattre, pour l'accomplissement de ses desseins ou la sauvegarde de ses intérêts. Telle est la conséquence logique et inévitable de l'attitude prise par le gouvernement, par les deux partis, et par toute la presse conservatrice, libérale ou soi-disant indépendante, qui s'évertue à prouver que le Canada a l'obligation légale ou morale de participer à la guerre actuelle. comme dépendance de l'Empire britannique.

L'impérialisme anglais à son apogée

En ceci, d'ailleurs, je le reconnais volontiers, les deux partis sont bien dans la logique de l'impérialisme anglo-saxon. Leur attitude actuelle est l'exacte contre-partie de la tradition nationale, de l'attitude de Cartier, de Macdonald, de Dorion, de Sandfield McDonald. Mais elle est absolument conforme aux desseins des maîtres de l'Empire, tels qu'ils se sont affirmés avec une audace croissante depuis trente ans, depuis la guerre d'Afrique surtout.

" Ce que nous désirons ", disait lord SALISBURY en 1887," c'est que tous les pays d'Empire " s'apprêtent à nous " fournir non seulement de l'argent mais aussi des hommes."

Pourquoi, demandait M. CHAMBERLAIN, en 1897, " les troupes coloniales n'iraient-elles pas, de temps à autre, combattre côte à côte avec leurs compagnons anglais? "

" J'ai la ferme conviction ", affirmait M. BRODRICK en 1902, " qu'en cas de danger " les troupes coloniales " pourraient être mises en ligne avec nos troupes régulières contre une armée européenne."

" Dans un danger suprême ", disait M. HALDANE en 1907, " les forces de défense locale pourraient se porter en nombre pour défendre plus que leurs propres frontières "; et il esquissait les grandes lignes du plan destiné à assurer la " coopération effective " de toutes les armées de l'Empire " dans une grande guerre ".

J'ai prouvé à satiété, je pense, que les gouvernants du Canada, après avoir repoussé toutes les avances des maîtres de l'Empire, ont peu à peu lâché pied et accepté l'une après l'autre chacune de leurs suggestions.

En vérité, j'aurais pu présenter cette étude comme un monument à la gloire des hommes d'Etat anglais, comme un témoignage éclatant de leur force persévérante et de l'admirable continuité de leur politique. Elle témoignage également de la servilité des politiciens du Canada et de leur faiblesse versatile.

La participation du Canada à la guerre actuelle marque le triomphe et l'apogée de l'impérialisme anglais.

Les principes posés par les Pères de la Confédération sont renversés. Toute la tradition nationale est révolutionnée.

Ce n'est plus " le Canada avant tout ". C'est " l'Empire par-dessus tout! " Vaterland ùber ailes!

(1) Le sentiment des Anglo-Canadiens à cet égard s'est manifesté clairement à la réunion du Théâtre Russell, à Ottawa, en décembre 1914. La bande des forcenés patriotes, conduite et soutenue par des officiers, des soldats et des fonctionnaires publics, a sifflé et conspué le chant national de la France avec la même ardeur qu'elle mettait à couvrir ma voix "déloyale".

" Notre devoir est de consulter nos propres intérêts ", déclarait, en 1863, M. POPE, futur ministre conservateur. "5'i7 est de notre intérêt d'aller aussi loin que l'Angleterre le désire, allons-y; mais surtout, n'allons pas au delà de ce que nous considérons que nos propres intérêts exigent."

" Si l'Angleterre était en danger, si même elle était simplement aux prises avec une ou deux des grandes puissances de l'Europe ", affirme M. LAURIER, en 1912, " nous mettrions toutes les ressources du Canada à la disposition de l'Angleterre."

"Nous mettrons le Canada en banqueroute pour sauver l'Empire", vocifère M. MEIGHEN (1). Et les deux partis se vouent à l'exécution de ce programme patriotique.

Il n'est plus question de consacrer les ressources et l'effort possible du Canada à la défense de son territoire, seule partie de l'Empire dont les Canadiens sont responsables. Au contraire, on dépouille le Canada de tous ses moyens de défense, ou le réduit à l'impuissance totale, pour le cas où il serait attaqué.

La conscription au Canada

Ce délire ira-t-il jusqu'à l'établissement de la conscription au Canada?

Il en sera de cela comme de tout le reste, selon ce que décideront les ministres britanniques. Le jour où le régime de la conscription, partielle ou totale, sera établi en Angleterre, les maîtres de l'Empire n'auront aucune peine à l'introduire au Canada. L'opération sera d'autant plus facile que le mécanisme légal existe déjà. Il n'y aura pas même besoin d'une loi nouvelle ni de l'autorisation du parlement. La loi de la milice, je l'ai démontré, contient tous les dispositifs qui permettent au gouvernement d'enrôler de force " tous les habitants mâles du Canada, âgés de dix-huit et plus, et de moins de soixante ans ". De plus, elle autorise le gouvernement à envoyer " la milice ou toute partie de la milice", servir à l'étranger, "pour la défense du Canada" (art. 69). Cette seule restriction était déjà singulièrement affaiblie par les déclarations compromettantes de sir Wilfrid LAURIER, en 1899, et de sir Frederick BORDEN, en 1904. L'attitude actuelle des politiciens des deux partis, des chefs d'opinion les plus autorisés, de la plupart des journaux, l'a rendue absolument illusoire. Les uns et les autres ont proclamé à l'envi que c'est le devoir absolu du Canada — devoir moral, disent-ils tous, devoir légal, ajoutent quelques-uns — de participer à cette guerre. Il y va du salut, de l'existence même du Canada, affirment-ils. "La première ligne de défense du Canada est à la frontière des Flandres ", s'écrie le ministre des Postes, M. CASGRAIN. " L'Allemagne ne fait la guerre que pour s'emparer du Canada ", vont jusqu'à dire les plus exaltés ou les plus imbéciles.

Tous ceux qui partagent et soutiennent ces opinions ne peuvent s'objecter à ce que la milice canadienne soit envoyée en France " pour la

(1) Discours nu Canadian Club de Winnipcg, en novembre 1914.

défense du Canada ", ni à ce que les cadres de la milice soient remplis conformément à la loi.

La plupart des partisans de l'intervention du Canada dans la guerre ont reconnu, hautement ou tacitement, le droit des autorités impériales de requérir les secours armés du Canada, de disposer à leur gré des troupes coloniales. Ils reconnaissent aux ministres britanniques le pouvoir absolu de déterminer les conditions et l'étendue de la participation des colonies autonomes à la guerre. Le jour où les autorités impériales déclareront que le salut de l'Empire exige cent mille, deux cent mille, cinq cent mille Canadiens de plus, de quel droit les ministres canadiens, qui ont juré de "mettre le Canada en banqueroute pour sauver l'Empire", se refuseraientils, si l'enrôlement volontaire ne suffisait pas, à prendre les moyens que la loi leur offre pour donner à l'Angleterre le nombre de soldats qu'elle réclamera? Quel argument M. Laurier pourra-t-il opposer à cette mesure extrême, lui qui a donné sa parole qu'en cas de conflit de l'Angleterre " avec une ou deux des grandes puissances de l'Europe ", même s'il n'y avait pas de danger, " nous mettrions toutes les ressources du Canada à la disposition de l'Angleterre? "

Quant à tous ceux qui ont posé en principe que le salut du Canada est lié au sort des armes anglaises, quelle sera leur attitude le jour où les gouvernants anglais ou leurs représentants viendront leur dire : " De votre propre aveu, le salut du Canada est lié au sort de nos armes. Or le succès de nos armes exige deux cent mille Canadiens de plus. L'enrôlement volontaire n'y suffit pas. Nous sollicitons maintenant votre appui moral afin de faire exécuter les lois qui permettent au gouvernement canadien d'assurer le salut de l'Angleterre et, partant, celui du Canada "?

Sacrifices sans compensations

Lorsque cette dernière manoeuvre sera accomplie, — et même s'il s'en tient à son effort actuel — le Canada aura pris à sa charge, en moins de trois ans, une part plus lourde du fardeau impérial qu'il n'a portée en un siècle et demi. Dans une seule guerre, il aura contribué à la défense de l'Angleterre beaucoup plus généreusement que l'Angleterre n'a contribué, depuis la conquête, à la défense du Canada. Simple dépendance de l'Empire, il aura assumé la plus lourde des responsabilités nationales, avant même d'exercer les pouvoirs et le libre arbitre d'une nation. Pays d'Amérique, séparé des rivalités et des conflits de l'Europe par mille lieues d'océan, il aura plongé jusqu'au fond de l'abîme du militarisme européen.

Et quelle sera la compensation de cette effroyable saignée? Je ne veux pas revenir ici sur les avantages politiques de " l'association impériale", toujours entrevus, jamais réalisés. Quelle compensation de fait le Canada recevra-t-il de ses sacrifices au dieu de l'Empire?

Il ne pourra pas, comme PAfrique-Sud, l'Australie et la Nouvelle Zélande, se tailler des domaines dans les dépouilles de l'Allemagne coloniale. Et d'ailleurs, il n'en aurait que faire.

Privé des capitaux anglais engloutis dans la guerre, endetté à mort au profit de l'Angleterre, il devra attendre des capitaux américains la res-

tauration de sa vie industrielle. Il court risque d'y perdre son indépendance économique, et peut-être ses libertés nationales.

Mais, s'écrient les impérialistes, il pourra, à l'occasion, lorsqu'il sera lui-même en péril, compter sur les secours prompts et efficaces de la mère patrie et des autres pays britanniques. Désormais, entre toutes les " nations soeurs ", c'est à la vie, à la mort!

Cette espérance est illusoire. Les autres colonies sont absorbées par les" exigences de leur situation particulière. L'Angleterre elle-même n'a jamais voulu, elle pourra, moins que jamais, se mettre en mesure de défendre le Canada contre ses seuls agresseurs possibles: les Etats-Unis et le Japon. Le souci de conserver la neutralité sinon l'amitié des Etats- Unis lui a toujours fait sacrifier les intérêts du Canada aux exigences légitimes ou injustifiables de nos redoutables voisins. Rien n'indique qu'il en sera autrement à l'avenir. La seule préoccupation de maintenir son autorité chancelante dans l'Empire des Indes empêchera l'Angleterre de prendre des mesures efficaces pour protéger le Canada. C'est cette préoccupation qui l'a conduite à faire du Japon la nation prépondérante de l'Asie, la seule puissance maritime qui puisse, pour l'instant, menacer sérieusement les pays australasiens et, à un moindre degré, le Canada occidental.

Si les impérialistes canadiens qui parlent tant de l'Empire, des gloires de l'Empire, de l'avantage que le Canada trouve dans son association avec l'Empire, se donnaient la peine d'étudier les éléments primordiaux de la situation impériale, ils ne tarderaient pas à se convaincre que l'Angle- * terre est prête à sacrifier toutes ses colonies autonomes pour assurer sa possession de l'Inde.

Il n'y a pas, du reste, à s'étonner, encore moins à s'indigner, de cette détermination. La possession des Indes offre à l'Angleterre un intérêt infiniment supérieur à celui qu'elle trouve dans la conservation de ses colonies blanches. Le gouvernement de cet immense empire, fait de multiples nations, peuplé de plus de trois cents millions d'habitants, est le chef-d'oeuvre de la politique coloniale de l'Angleterre. Elle y a contracté des obligations qui surpassent sans comparaison possible toutes celles que lui impose la protection du Canada, de l'Australie, de la Nouvelle Zélande et de l'Afrique Sud (1).

S'indigner de cet " égoïsme " nécessaire des Anglais serait aussi puéril et injuste qu'il est grotesque d'attendre de l'Angleterre, pour le salut du Canada, une compensation adéquate des sacrifices que nous faisons aujourd'hui pour le salut de l'Empire.

Les colonies autonomes ont grandi et prospéré, selon la parole si juste de BURKE, grâce à " l'heureuse négligence " de l'Angleterre. C'est ce que les Canadiens d'autrefois savaient comprendre. C'est malheureusement ce que les politiciens d'aujourd'hui ne comprennent pas.

Reste la flotte britannique. Sans doute, sa suprématie écrasante existe encore: la guerre actuelle l'a amplement démontré, justifiant ainsi

(1) Deux tles plus hauts fonctionnaires du gouvernement britannique m'ont exposé, l'an dernier, d'une façon absolument concluante, ce point de vue des autorités impériales.

l'opposition constante que les nationalistes canadiens ont faite à la politique navale des deux partis.

Mais, sans discuter la possibilité de l'affaiblissement relatif de cette flotte, — sans insister de nouveau sur la détermination des autorités britanniques d'employer les forces navales de la Grande-Bretagne à la protection de son territoire et de son commerce, avant de s'occuper des colonies,— il reste un fait constant et indéniable; c'est que la flotte anglaise est impuissante à protéger le Canada contre le seul agresseur qui puisse s'emparer du territoire canadien et le conquérir: les Etats-Unis. (1)

Il y a donc toute chance pour que les sacrifices du Canada à la cause de l'Angleterre se terminent comme les marchés avec le diable, dans les légendes du moyen-âge: la nation canadienne aura vendu son âme et le salut de ses enfants; il ne lui restera entre les mains que des feuilles sèches.

Puissent nos descendants réparer les erreurs de la génération actuelle et ramener le Canada dans la voie salutaire de ses traditions nationales!

(1) Je n'ai jamais été si fortement frappé qu'à Londres, l'an dernier, des réalités de cette situation. J'eus l'occasion tout exceptionnelle d'en causer à fond, à quelques jours d'intervalle, avec les deux hommes les plus compétents peut-être de la flotte britannique. Adversaires acharnés, divisés sur toutes les questions techniques, leurs avis concordaient absolument sur un point: le Canada ne peut attendre de secours efficace de la flotte anglaise pour la protection de son territoire. Quant au commerce canadien en haute mer, tous les Anglais avertis considèrent avec raison qu'il fait partie du commerce de l'Angleterre et que c'est en conséquence le devoir et l'intérêt de l'Angleterre de le protéger.

L'un de mes éminents interlocuteurs alla jusqu'à dire qu'il est absurde pour le Canada de s'aventurer dans une poliUque quelconque de défense militaire et navale, s'en s'assurer, au préalable, le bon vouloir des Etats-Unis et leur protection efficace en cas d'attaque de l'extérieur.

Ce n'était pas la première fois qu'il m'était donné de constater à quel point les esprits dirigeants, en Angleterre, acceptent volontiers, pour le Canada, les conséquences de la doctrine Monroe. Il n'y a que les domestiques coloniaux, si serviles en toute chose, qui se prennent d'indignation à la pensée que le Canada peut avoir besoin de s'entendre avec son seul voisin.

Le plus éminent des diplomates anglais, sir Edward GREY, n'a-t-il pas proclamé, le 23 mai 1911, en présence de Sir Wilfrid Laurier, que la politique anglaise "est en plein accord avec cette doctrine"? Le lendemain, l'un des organes les plus autorisés du parti unioniste, le Spectator, écrivait que le ministre des Affaires étrangères "avait exprimé le sentiment universel des Anglais" à ce sujet.

En 1903, lord Charles BERESFORD déclarait publiquement, à New- York : "La doc- " trine Monroe a pris naissance en Angleterre, et l'Angleterre l'a toujours appuyée. " L'Angleterre a un intérêt presque égal à celui des Etats-Unis au maintien de la doctrine " Monroe. Si j'étais Américain, je me battrais pour la doctrine Monroe. Anglais, je l'ap- " pnie, comme font la plupart des Anglais." (Cette déclaration a été publiée dans le Herald, de Montréal, le 5 février 1903. On la retrouvera, avec commentaires, dans le Devoir du 9 août 1913.

A un déjeuner du Canadian Club d'Ottawa, Sir Frederick BORDEN, alors ministre de la Milice dans le cabinet Laurier, disait de la doctr'ne Monroe: "Behind that doctrine " are the guns and warships of the United States and the whole power of 80 000 000 soûls. " Surely that doctrine, if it meins anything. means that Canada is safe from foreign " aggression. IT MEANS THAT NEITHER GERMANY NOR RUSSIA. NOR ANY FOREIGN "POWER, WOULD FOR ONE MOMENT. WHETHER ENGLAND WERE STRONG OR " WEAK, BE PERMITTED BY THE UNITED STATES TO PLACE A HOSTILE FOOT IN "THIS COUNTRY."

Je n'ai pas vérif-'é la date de cette déclaration; mais M. FOSTER l'a citée à la Chambre, le 10 février 1910. "Does my hon. friend still hold to that?" demanda-t-il au ministre. "I am very much of that opinion", riposta sir Frederick sans aucune hésitation.

Sur les tenants et aboutissants de la doctrine Monroe. on lira avec fruits l'un des Kingdom Papers de M. EWART : "The Canning Policy, sometimes called the Monroe Doctrine."

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