LA DEMISSION DU DEPUTE DE LABELLE
M. Henri Bourassa, élu député de Labelle le 23 juin 1896, a résolu de démissionner. Il nous a prié, hier, de publier la lettre qu'il a adressée à sir Wilfrid Laurier. Nous nous sommes rendus sans hésitation à sa demande. Les hommes qui ont de fortes convictions, et qui ont le courage de les proclamer et de les défendre, même au détriment de leur tranquillité et de leurs intérêts personnels, sont dignes du respect de leurs concitoyens.
Ajoutons qu'ils ne sont pas, à toutes les époques, légion.
M. Bourassa est bien connu de nos lecteurs, de notre parti, et aussi de nos adversaires, — car il leur a livré plus d'une bataille loyale et triomphante. Il jouit d'une considération méritée dans la députation et dans l'opinion publique.
Personne ne songera à mettre en doute la sincérité des motifs qui l'animent.
Il craint que l'action du gouvernement, en payant les frais de voyage et d'accoutrement des volontaires qui s'enrôlent en ce moment pour le Transvaal, n'établisse un précédent dangereux pour la Puissance.
Le Parlement, dit-il, avait le droit absolu d'être consulté en une aussi grave matière.
"La Patrie" est assez jalouse des libertés de notre jeune nation, et asses fière de nos privilèges de citoyens anglais, pour ne pas contester la force de la position constitutionnelle prise par M. Bourassa. Si nous croyions que le précédent redouté par le député de Labelle fût de nature à engager notre avenir, nous tiendrions le langage que nous trouvons dans sa lettre.
Mais outre que les termes de l'arrêté en Conseil constituent une réserve et une affirmation de principes, à la valeur desquelles nous attachons une grande importance, nous sommes en mesure de donner au pays l'assurance, puisée aux sources les plus élevées, que les autorités impériales n'interprètent point de cette façon la décision à laquelle en sont venus sir Wilfrid Laurier et ses collègues.
Nous disons hautement et fermement que le départ des volontaires, dans les circonstances et dans les conditions où il se fait, n'est point et ne sera point un précédent.
Le gouvernement de Sa Majesté — et, nous en sommes sûr, Son Excellence le Gouverneur-Général, qui représente au milieu de nous notre Gracieuse Souveraine, avec une loyauté et une dignité auxquelles nous nous plaisons à rendre hommage — n'ont ni le désir, ni l'intention de nous lier par des procédés détournés et des manoeuvres ourdies dans l'ombre
I-a Grande-Bretagne désire trop ardemment conserver l'affection et la confiance de ses colonies, pour se livrer à des tentatives de ce genre.
M. Bourassa croit qu'en vue des très sérieux intérêts en jeu, il vaut mieux tirer la situation plus au net. Et c'est pour cela qu'il a fait la démarche essentiellement constitutionnelle et britannique qui- l'on sait: il a démissionné.
Il est de nouveau candidat. Il ouvrira demain sa campagne électorale.
Son programme ne laisse place à aucun équivoque.
Il pose en principe :
lo. — Qu'un gouvernement, quel qu'il soit, ne doit pas engager le pays dans la politique nouvelle de prendre part aux guerres extérieures de l'Empire, sans consulter le corps électoral, et le Parlement qui en est l'expression ;
2o. — Que si nous devons entrer dans ces conflits, nous avons le droit d'être préalablement consultés, c'est-à-dire représentés dans les conseils impériaux.
TOUS LES HOMMES ECLAIRES SOUSCRIRONT A CETTE DOCTRINE. ELLE EST LA BASE MEME, LA PIERRE D'ASSISE DES INSTITUTIONS BRITANNIQUES, ET AUSSI LA GARANTIE DE NOS LIBERTES.
Si nous en venions à la conclusion qu'eJle est mise en péril par l'action du gouvernement, nous affirmerions notre dissentiment de la manière la plus publique et la plus persévérante. Mais les réserves faites dans l'arrêté en Conseil, et qui sont d'accord avec la pensée et les assurances des autorités impériales, sont à notre avis suffisantes pour rendre impossible tout malentendu.
Il n'y a pas de précédent créé.
Le gouvernement canadien n'a pas voulu en créer : le gouvernement impérial, soit par Downing Street, soit par Son Excellence le Gouverneur Général, n'a pas voulu non plus en créer. En dépit de cela, il ne nous eût pas déplu — parlons nettement — nous eussions été heureux que le Parlement fût convoqué.
Les hommes qui nous représentent dans le cabinet fédéral, et au patriotisme desquels nous croirons tant qu'il ne nous sera pas démontré qu'ils ont trahi nos intérêts, n'ont pas jugé qu'il fût nécessaire de réunir immédiatement les Chambres.
Çà n'est que partie remise — à courte échéance.
Les polémiques violentes qui se poursuivent, la démission retentissante du député de Labelle, mettent à l'ordre du jour la question de nos relations futures avec l'empire.
Pas d'impôts sans représentation : ce point de vue, qui est l'évangile politique des citoyens britanniques dans le monde entier, ne peut être ignoré ici — pas plus qu'ailleurs.
Les outrages qui ont été prodigués à notre race, à tout ce qui est canadien-français, dans les huit ou dix derniers jours, ne seront point, espérons-le, leçon perdue.
Nous avons appris, une fois de plus, quelle haine féroce on nous porte dans certains éléments de la population de ce pays.
Ce déchaînement n'a peut-être pas été tout à fait étranger à la résolution prise par M. Bourassa.
De la Patrie du 6 novembre 1899: —