‹ Que devons-nous à l'Angleterre? [microforme]Chapitre 14 sur 120 · DRE CU · texte numérisé non relu

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ports et de leurs côtes; et le traité interdisait à l'Angleterre de faire sortir des eaux territoriales de ces colonies les vaisseaux et les équipages destinés à cette défense. C'était exactement l’application du principe qu’invoquaient Cartier, Macdonald et Campbell, lorsqu'ils exigeaient que l’Angleterre laissât des troupes impériales au Canada pour aider les Canadiens à protéger leur territoire contre les attaques possibles des ennemis de l’Angleterre.

Une étude approfondie de la situation des colonies australasiennes, de leurs démêlés avec la métropole et des modifications successives apportées à leurs arrangements relatifs à la défense navale, nous entrainerait trop loin (1). Je me borne à signaler ce fait caractéristique qu’on retrouve à chaque étape de TÉmpire britannique: à compter du jour où la première entente fut conclue, les hommes d’Etat anglais mirent toute leur patiente ténacité à diminuer graduellement la part de responsabilité assumée par l'Angleterre et à alourdir d’autant le fardeau des colonies.

‘““Colonial Defence Committee”’ -- Mémoire de 1896

Pour mieux atteindre ce but, le parlement britannique a constitué une commission permanente, mi-parlementaire mi-technique, chargée d'étudier les problèmes divers qui se rattachent à la défense navale et militaire des possessions de la Grande-Bretagne. Comme toutes les institutions britanniques, cette commission, établie sans cadres précis, sans Constitution ni règles définies, a pris graduellement une importance considérable. Désignée d’abord sous le titre de Colonial Defence Commiltee, elle est devenue l’Imperial Defence Committee, instrument fort précieux entre les mains du cabinet britannique, pour l'exécution de sa politique et l’exercice indirect de sa domination sur les colonies. On y laisse, à l’occasion, pénétrer es politiciens des “nations d'outre-mer”, sous prétexte de les consulter: en réalité, c’est là que les maîtres de l'Empire imposent leurs volontés, sous une forme toute courtoise, à leurs domestiques coloniaux auxquels ils ont soin de laisser la douce illusion de penser qu'ils avisent les ministres de Sa Majesté.

L'un des premiers soins de cette commission fut de préparer, au profit de l’Angleterre, la révision de l’arrangement conclu entre la métropole et ses colonies australasiennes, au sujet de leur défense navale. Après vingt ans d’efforts, elle obtint un plein succès e réussit à mettre sur le dos des Australasiens les obligations que l'Angleterre avait assumées.

Comme bien l’on pense, la commission ne borna pas son travail à ce seul objet. Avec la même inlassable ténacité, elle s’appliqua à opérer une transformation identique dans les obligations réciproques de l'Angleterre et de toutes ses autres possessions ‘autonomes’. Dans la seconde partie de cette étude, nous retracerons sa marche progressive et le succès définitif et général de ses efforts. Pour l'instant, bornons-

(1) Le lecteur qui désirerait approfondir le sujet trouverait une foule de renseignements intéressants dans les Accounts and Papers du parlement impérial, et perteun- + 7m les comptes-rendus des diverses Conférences Coloniales ou Impériales, de

nous à recueillir les témoignages que ce corps, essentiellement impérialiste, a été forcé d’apporter à la nature réelle des ententes pré-existantes entre l’Angleterre et ses colonies. Ces témoignages ont été donnés avec la loyale franchise qui Caractérise les Anglais, lorsqu'ils sont sûrs du résultat et qu’ils ne sont Pas forcés, pour la protection de leurs intérêts, de déguiser la vérité.

En 1896, le Colonial Defence Committee fit préparer par son secrétaire, le colonel NATHAN, un mémoire sur les principes généraux et les faits concrets qui doivent &ouverner toute l’organisation de la défense de l'Empire britannique. Ce mémoire fut transmis à tous les gouvernements coloniaux en août 1897. A Ottawa, il est resté enfoui dans les paperasses du secrétariat d’Etat jusqu’en janvier 1912, alors que M. MONK, ministre des Travaux Publics dans le cabinet Borden, le fit communiquer à la chambre des Communes et consigner dans les archives

publiques du parlement Canadien, qui a du reste négligé de le faire imprimer et publier,

Ce document, d’une importance capitale, se recommande à l’étude attentive de tous ceux qui veulent s’éclairer sur la nature et la portée des problèmes si complexes qui se rattachent à la défense de l'Empire. Si nos politiciens des deux partis et la multitude de leurs suiveurs l'avaient lu et médité, ils auraient épargné au pays la plupart des insanités qu’ils ont débitées depuis cinq ans et surtout les graves erreurs qu’ils ont commises et dont les conséquences pèsent si Jdourdement aujourd’hui sur le peuple du Canada.

On trouvera, à la suite de cette étude, le texte intégral de toute la partie substantielle de ce mémoire (1). Je me borne ici à en résumer les données principales qui sont d'application tout actuelle.

La commission commence par énoncer “les principes qui l'ont “guidée et la guident encore dans les recommandations qu’elle fait aux “ divers ministères d’Etat relativement à la défense des colonies.” Voici le premier de ces principes:

“Nous assumons que le maintien de la suprématie maritime cons- “titue la base de la défense de l’Empire contre toute at À “C'est là le facteur essentiel qui doit déterminer toute la politique dé- “fensive de l’Empire: l'Amirauté le reconnaît pleinement, elle qui a “accepté la responsabilité de protéger toutes les terres britanniques en “dehors du Royaume contre les invasions d’outremer.”

N'est-ce pas la répétition presque exacte de l'interprétation donnée par Cartier, le 3 juin 1870, à l'entente de 1865?

“Afin d’accomplir cette lourde tâche, l’Amirauté réclame le pou- “voir absolu de disposer de ses forces de la manière qu’elle juge la plus “propre à assurer la victoire. Elle s’objecte à ce qu’on limite l’action “possible d’une partie quelconque de ces forces à la défense immédiate

“d’endroits qu’elle considère plus faciles à protéger efficacement par “des opérations à distance.”

porter sur le problème de la

Cette observation visait principalement les restriction sées par les colonies australasiennes à l'emploi des forces nées à leur défense.

La commission explique ensuite que 1 l'entretien des stations navales dont elle

flotte ou qui constituent les points stratégiques de la défense navale de l'Empire. Quant aux autres ports colonia

ux qui peuvent être exposés aux attaques de l'ennemi, mais dont l'i

importance commerciale profite surtout aux colonics, “il 2 été décidé que c’est le devoir des colonies de Pourvoir à leur protection adéquate.” N'est-ce pas l’application rigou-

reuse des principes posés dès 1851 par lord Grey, relativement au maintien des places fortes de l’Amérique du Nord, et réitérés par tous ses successeurs, jusqu’au jour où ils réussirent à faire assumer par le Canada l'entière responsabilité de la défense de son territoire? (1)

Le comité est d'avis que la protection ralement assurée par des travaux d’a:

ter à l’attaque de croiseurs ennemis, et surtout par l’entraîinement de forces de milice suffisantes pour repousser les troupes d’invasion que lennemi pourrait chercher à débarquer. C’est la politique que les nationalistes ont toujours favorisée à l'encontre du projet de flottes ima-

giné par les libéraux et de l’abjecte contribution de $35,000,000 suggérée par les conservateurs.

s alors imponavales desti-

’Amirauté doit se charger de a besoin pour ravitailler sa

de ces ports doit être géné- ‘t permanents, capables de résis-

le Colonial

ontestable “qu’un sys- ‘“’tème de défense Pour tout l'empire colonial doit tenir un compte entier

“des conditions spéciales des diverses colonies... La défense du “Canada, avec sa longue frontière continentale, exige manifestement “ d’être traitée sur une base différente de celle qui s’applique à la petite “île de Sainte-Hélène.” De là l’absurdité et le danger d’un système uniforme de défense ou d’efforts SpaSmodiques ou locaux qui “entra- “vent l’exécution d’un plan d’ensemh'e de défense.” Les bruyants protagonistes de la Loi Laurier et ceux ue la contribution Borden ne réfléosition, lorsqu'ils

chissaient guère à l’évidente vérité de cette prop “Adop‘ons la politique de l'Australie!”

allaient partout criant, les uns:

et les autres : “Le riche Canada ne peut-il faire ce qu’a fait la petite

Nouvelle-Zélande?”

porte aux contributions volontaires des colonies à la défense générale de l’Empire, les membres du

Defence Committee décident à l'unanimité que “le développement de

protection efficace de constituent indubitablement la meil-

es puissent offrir à la défense de

1) La version secrète de ce mémoire renferme

( un paragraphe intéressant. se torités impériales y expriment l'opinion que l’objet peine tu

ncipal de la flotte anglaise n’est

protéger les ports et le commerce des colonies, mais les

s de ports et le commerce de Fan leterre. Un autre Passage également supprimé établit u Canad e‘Fattenti #

ne Comparaison entre le on du gouvernement canadien doit surtout se

a et l'Inde et suggère qu défense territoriale du pays.

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On comprend facilement que les politiciens qui décidérent l’expédition d'Afrique, l'adoption de la loi navale et le vote de la contribution de 835,000,000, n'aient pas été pressés de faire connaître aux Canadiens cette expression d'opinion des autorités impériales : elle condamne trop

manifestement toutes les entreprises impérialistes de nos gouvernants, depuis 1899.

L'opinion du War Office en 1902

A la conférence Impériale de 1902, le War Office, à la demande du Comité de la Défense, soumit un rapport également préparé par l’un de ses meilleurs techniciens, le colonel ALTHAM, aujourd’hui major-général. Ce document porte la date du 25 novembre 1901. (1)

Dès le préambule, M. Altham reconnait “qu’

“caine, dans l'élaboration de tout plan d’ense “l’Empire, il était ad

“colonies autonomes

“de la protection de

“ destinées à repou

“entier sur l’armée

arrangement mmencé aucune démarche

“L'expérience “faits importants ‘—(a) que l’armée “la guerre constituait par elle-même une f “soins militaires de l’Empire:

‘“sentantes et aptes à nous aide “notre puissance militaire, Ce loyal aveu mérite que l’Angleterre, colonial, n’a pas velles que cette e

ousins Pourraient i:ur devenir it accrus de l'expansion impériale. nel Altham, interprète du War Office, abinet britannique tout entier exprim mplicité du soldat.

&nage le plus précieux de l'officier britannique, c’est

celui qu’il apporte à la thèse que je fais en ce moment: c’est que jusqu’ l’époque de la guerre d'Afrique, “il était admis que les responsabilités

(1) “Colonial Conference, 1902”, Cd. 1299 (parlement impérial) — page 47,

militaires des grandes colonies autonomes se limitaient à la défense locale,” et que le fardeau de la défense générale de l’Empire retombait tout entier sur la Grande-Bretagne. Avons-nous jamais prétendu autre chose quand nous avons accusé libéraux et conservateurs, à tour de rôle, de violer l'esprit de la constitution et les traditions établies, lorsqu'ils entrainaient le Canada à participer, sous une forme ou sous une autre, à la défense générale de l'Empire et aux guerres de l'Angleterre étrangères au Canada?

Le colonel Altham étudie ensuite les conditions particulières, des forces de défense de chaque colonie. Il a fait cette étude en vue de faciliter la coopération des forces coloniales avec l’armée impériale. La politique de l’Angleterre ne se borne plus, comme aux jours de lord Grey cet de sir Allan MacNab, de Kimberley et de Cartier, à induire les colonies à pourvoir aux exigences de leur défense. La guerre impériale du Sud africain a éveillé de nouveaux espoirs: il faut stimuler et systématiser la participation des colonies aux guerres de l’Empire. C’est dass cet esprit que le délégué du War Office présente ses conclusions à la Conférence impériale; et cependant la force des réalités est telle qu’il ne peut s'empêcher de fournir lui-même la réfutation de la thèse impérialiste.

“En cas de guerre avec les Etats-Unis, dit-il, le salut du Canada dé- “pendrait tout entier de la milice canadienne jusqu’au moment où des “renforts arriveraient d'Angleterre. On peut donc conclure que la con- “tribution la plus efficace que le Canada puisse apporter à la défense de “lEmpire, c’est de faire de sa propre milice une force efficace”.—N’oublions pas qu’à cette date, l’on est encore persuadé, en Angleterre comme au Canada, que la milice canadienne n'existe que pour la défense du territoire canadien.—“Il est plus important de presser fortement les “ ministres canadiens de prendre cette précaution rationnelle que de leur “ demander de maintenir des régiments pour le service général de l'Em- «6 pire.”

Il rend témoignage à la valeur des soldats canadiens qui ont combattu en Afrique: il admet que pour des “raisons politiques” il peut être à propos d'encourager le mouvement de coopération; mais cette concession faite aux desseins des politiciens impérialistes, il ajoute avec sa compétence et sa probité de soldat:

“La position stratégique du Canada est telle qu’il serait injudicieux “ (unwise) d’enlever un contingent considérable de ses forces de défen- “se, à moins que ces forces ne soient augmentées à l’avenir. Je suggère “ donc que si un régiment canadien est organisé pour le service impé- “ rial, on s’en tienne, pour l'instant, à une brigade de division d’artille- “rie de campagne et à une brigade d'infanterie.”

La preuve est-elle faite ?

Est-il nécessaire d’ajouter de nouveaux témoignages à ceux que j'ai accumulés pour démontrer que la participation des colonies aux guerres de l’Angleterre est contraire aux traditions britanniques les mieux établies? que la seule obligation des colonies autonomes est d’aider J’An-

FI" Om pp

“is.

gleterre, dans la mesure de leurs forces, à défendre leurs territoires respectifs, seules parties de l'Empire sur lesquelles leurs gouvernements

des Etats-Unis? et que, par conséquent, le Canada doit hésiter plus que toute autre possession britannique à assumer des responsabilités additionnelles auxquelles ne l'obligent ni Sa Constitution ni ses intérêts immédiats?

Ai-je apporté une preuve suffisante à l'appui de l'affirmation que j'ai faite dès le début de la guerre actuelle: que la participation du Canada aux guerres de l’Empire est contraire à l'esprit de la constitution britannique, de la constitution canadienne et des lois de la milice issues de ces deux sources de législation? Ai-je assez clairement démontré que la Grande-Bretagne et le Canada ont déterminé par traité, — par un “contrat solennel”, disait le principal stipulateur Canadien, sir John obligations réciproques? que par ce traité, la Grande-Bretagne a reconnu qu’elle est seule tenue de Pourvoir à la défense de l’Empire et de protéger ses colonies contre les conséquences de sa politique étrangère; et que le Canada n’est tenu qu’à

Si, aux textes et aux déclarations des hommes d’Etat du passé, il faut ajouter le témoignage des politiciens Contemporains, oracles de la plupart des Canadiens, qui n’obéissent qu’à la voix des chefs de parti, la preuve est non moins facile à faire.

Guerre d'Afrique — ‘‘Pas de précédent’

La guerre sud-africaine, nous l’établirons dans la seconde partie de cette étude, fournit aux impérialistes la première occasion de rompre l'entente et de violer la tradition constitutionnelle. Mais l’on trouve dans

ont commise, l’aveu de leur culpabilité et la preuve de la thèse que je soutiens.

ès que la Buerre, ourdie de longue main par Cecil Rhodes et sir

Alfred Milner, parut inévitable, CHAMBERLAIN, alors ministre des Colo-

nies et complice des Conspirateurs, suscita savamment les offres de contribution des colonies autonomes: c'était reconnaître implicitement que les colonies n'étaient pas obligées de venir en aide à la métropole (1).

Le gouvernement Canadien fit d’abord mine de résister, Sir Wil-

“Suivant mon interprétation de la loi de la milice, — et je Puis dire “que j'ai quelque peu étudié ce point récemment — nos volontaires sont “’enrélés pour servir à la défense du Dominion. Ils forment des trou-

1) Pièce ustificative 58, 4 Pièce justificative 59.

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fé

“ pes canadiennes destinées à combattre pour la défense du Canada.... “Le Canada n'est pas menacé; et bien que nous puissions désirer en- “‘voyer des troupes, je ne vois pas comment nous pouvons le faire. Et “ d’ailleurs, comment pourrions-nous le faire sans que le parlement “vôtat les deniers nécessaires? Nous ne pourrions rien faire. En d’'au- “tres termes, il nous faudrait convoquer le parlement... Nous n'avons “pas offert de régiments canadiens aux autorités impériales. Le mi- “ nistère de la Milice a transmis au gouvernement impérial des 5%res par- “ ticulières de services; et la réponse du War Office, que le Globe a. pu- “bliée samedi, établit l'attitude des autorités à ce sujet.”—Le War Office avait décliné ces “offres particulières”: ce qu’on voulait, c'était la participativn officielle du Canada—“Quant à la question d'offrir un régi- “ment au nom du Canada, le cabinet ne l’a pas discutée, à cause des rai- “sons que je vous ai indiquées et que comprendront, je crois, tous ceux “ qui comprennent les lois constitutionnelles qui déterminent cette ques- “tion.”

L’attitude de sir Wilfrid Laurier est, on le voit, absolument identique à celle de sir John Macdonald au moment de la guerre du Soudan. Mais cette fois, le premier ministre motive nettement l’abstention du Canada: les “lois constitutionnelles” n’autorisent pas le Canada à participer à une guerre qui ne menace pas le territoire canadien; et les troupes enrôl‘es sous l’autorité de la loi de la Milice, même après la modification subie en 1868, sont exclusivement “destinées à combattre pour la défense du Canada.”

Ce témoignage est-il assez concluant?

Les jingos renouvelèrent leur assaut. Le leader de l'Opposition, sir Charles TUPPER, donnant le démenti aux traditions de son parti et à ses propres déclarations passées — nous les retrouverons plus loin — somma le ministère de céder à la clameur des impérialistes. Sir Wilfrid Laurier et ses collègues prirent peur et lâchèrent pied. Le 13 octobre, ils décrétèrent l’enrôlement d’un contingent spécial et son expédition en Afrique. Sans même convoquer les Chambres, ils violaient sciemment les principes et les “lois constitutionnelles” que le premier ministre avait déclarés intangibles. dix jours auparavant. C'était un véritable coup d'Etat, le plus grave et le plus violent depuis l’établissement du gouvernement responsable au Canada. Cette prodigieuse volte face, exécutée sous l’empire de la peur et d’un cupide attachement aux jouissances du pouvoir, ne se fit pas sans quelque résistance de Ja part de plusieurs des ministres. Le chef de cette résistance était M. TARTE, ministre des Travaux Publics. Dans les colonnes du journal de ses fils, la Patrie, il couvrait de sarcasmes les impérialistes, les torys et les jingos qui poussaient à l'intervention. (1) Dans le ministère, il luttait vail- Jlamment contre la panique qui s'était emparé du premier ministre et d’une partie de ses collègues. Cette lutte, interne et externe, il la poursuivit même après que le ministère eut obéi à la pression de ses adversaires. Du reste, tous les membres du cabinet étaient d'accord pour reconnaître que cette intervention s’écartait violemment des traditions

(1) Pièce justificative 60.

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et de Ja pratique établies depuis l'origine de la Confédération. Dans l'arrêté ministériel qui décrète l’enrôlement et l'expédition des troupes, ils prennent soin de marquer Jeur détermination, fort puérile d’ai]leurs, de réserver les principes qu’ils violent.

“En présence, disent-ils, du désir Manifeste d'un grand nombre de “ Canadiens qui sont prêts à s'enrôler à ces conditions, le premier mi-

‘nécessaires à l'équipement et au transport de ces volontaires, attendu “ surtout que cette dépense, dans les circonstances actuelles, ne peut être “considérée comme un abandon des principes bien connus du gouverne- “ment constitutionne! et des coutumes coloniales, ni être interprétée “comme un précédent Pour l'avenir.”

Ainsi, au témoignage officiel du Conseil Exécutif du Canada, sanctionné par le Souverneur général, représentant du roi, les “principes bien connus du &ouvernement constitutionnel” et les “coutumes colo-

l'Angleterre, représentée par les impérialistes et Par le ministre des Colonies comme intimement liée au salut de l'Empire. Cédant à la clameur populaire, ou à ce quiena l'apparence, le ministère n'utilise pas le mécanisme des lois existantes: i] a recours à des mesures extraordinaires; et afin d’en préciser davantage le Caractère exceptionnel, il prend soin d’ajouter que ces mesures ne doivent pas “être interprétées comme un précédent pour l'avenir.” Pour qui connaît, même superficielle. ment, la terminologie technique et les traditions des Souvernements, en Pays britanniques, ces affirmations et ce langage indiquent péremptoi-

les, et que, dans leur esprit, elles excluaient totalement l'obligation du Canada de participer aux &uerres de l’Angleterre.

Ce décret fut communiqué officiellement aux autorités impériales, Tui en accusèrent réception avec reconnaissance, sans opposer la plus tégère contradition à la réserve de principes formulée par le gouvernement Canadien (1). C'était l’acquiescement tacite à ces principes. Du reste, Chamberlain lui-même n’a jamais déguisé Son opinion que les colonies autonomes sont entièrement libres d'accorder ou de refuser leur concours à l'Angleterre. Sur ce point, tous les hommes d’Etat britanniques, tous les auteurs de droit Constitutionnel, tous les gens un tant soit peu renseignés, sont d’accord,

Loi de la Milice, 1904

Même après la guerre d'Afrique, les ministres et le parlement canadiens ont réitéré, à plusieurs reprises, l'affirmation des “principes de &ouvernement constitutionnel” et des “coutumes coloniales” réservés en

(1) On trouvera le texte du décret et la réponse du ministre des Colontes

la fi de la Correspondance transcrite comme pièce Justificative 58. LS fn

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La première fois, ce fut à la Conférence de 1902. Nous le verrors dans la deuxième partie de cette étude. La seconde, ce fut à l'occasion de la refonte de la loi de la Milice, en 1904. Le mouvement impérialiste, refroidi par les échecs et les humiliations de la guerre d'Afrique et par la retraite Je M. Chomberlain, subissait un temps d'arrêt. Les ministres canadiens, fidèle: à leur opportunisme, se prêtaient volontiers à la réation. Ils venaient de démettre lord Dundonald de son commandement de la milice canadienne. Le ministre de la Milice, sir Frederick BORDEN, qui n'avait obéi qu'à contrecoeur à la pression des impérialistes, en profita pour apporter quelques modifications à la loi de la Milice. Les deux principales touchaïient au commandement des troupes et à l'emploi de la milice, Il fit abroger le dispositif qui obligeait le gouvernement à confier le commardement de la milice à un officier britannique; et il rétablit partiellement la restriction contenue dans les lois antérieures à la Confédération relativement à l'usage de l’armée canadienne en temps de guerre (1).

Cette restriction est contenue dans l’article 69 de la loi actuelle:

“Le gouverneur en conseil peut mettre la milice, ou toute partie de “la milice, en service actif partout dans le Canada et en dehors du Ca- “ nada, pour la défense de ce dernier, en quelque temps que ce soit où “il parait à propos de le faire à raison de circonstances critiques.”

Il fit aussi introduire dans la loi l’article 71:

“Lorsque le gouverneur en conseil met la milice, ou quelque partie “de la milice, en activité de service, si le parlement n’est pas alors en “ session par suite d’un ajournement ou d'une prorogation à une date qui “ne doit pas arriver avant dix jours, il est lancé une proclamation con- “voquant les chambres dans le délai de quinze jours; et le parlement, en “conséquence, se réunit et siège le jour fixé par cette proclariation, et “continue à siéger et à agir comme s'il avait été ajourné ou prorogé au “jour en dernier lieu mentionné.”

En dépit des lourdeurs et des incorrections de la traduction officielle, ces dispositifs sont clairs. Ils marquent l'intention du gouvernement de se prémunir contre les tentations et les assauts auxquels il avait cédé en 1899.

Le rétablissement du texte qui restreint l'emploi de la milice aux opérations nécessaires à la défense du territoire canadien souleva de vives L.otestations de la part des impérialistes. La conspiration qui avait déterminé l'expédition d'Afrique avait porté ses fruits. Plusieurs députés torys attaquèrent violemment le ministre et s’efforcèrent de lui faire svzorimer les mots “pour la défense du Canada.” Sir Frederick Borden int bon. Il eut même le courage et la loyauté de reconnaître que le ciiangement apporté en 1868, dans la forme de la loi, n’en avait pas modifié l'esprit et la portée. 11 poussa la franchise jusqu’au point d'admettre qu’en 1899, le ministère s’était mis hors la loi.

Relisons quelques-unes de ces déclarations (2):

“M. MACLEAN : Je demande au ministre s’il n’est pas exact que “sous l’autorité de l’article antérieur de la loi, la milice du Canada pou-

D Pièce EL: 68.

2) Pièce justificative 67.

“ vait servir à la défenre de l'Empire et être expédiée en dehors du pays “pour cet objet: le texte nouveau l'interdit strictement.

“Sir Frederick BORDEN : Non. Je suis avisé, et je l'ai été de même “au temps de la crise sud-africaine, “pas de le faire,

“M. Sam HUGHES : De faire quoi?

“Sir Frederick BORDEN : Nous ne pouvions Pas envoyer la milice “servir en Afrique: la loi ne nous le permettait pas. Nous changeons la “loi afin de nous conformer à l'opinion — et nous pa “nion—qui détermine l'emploi de la milice de la mèr “cune des colonies de l'Empire, où vous constaterez “sitif est en vigueur.”

Ces déclarations sont faites Je 12 juillet, au cours de jet de loi en comité général de la Chambre.

le premier août, Les attaques se renouvellent plus nombreuses et plus violentes. Le ministre ne cède point, En réponse aux ultra-Joyalistes, —Sam HUGHES, Billy MACLEAN, l'inimitable GOURLEY, Je Dr SPROU. LE, pontife de l'orangisme,—qui invoquent, avec force tirades enflammées, le précédent de l'expédition d'Afrique, sir Frederick réplique:

“ Les troupes que nous avons envoyées en Afrique n’ont pas été ex- “ pédiées sous l'autorité de la loi de la Milice. Ces troupes étaient volon-

rtu d’un arrangement spécial. La oute occasion. Ce ne serait certaine- “ ment pas en vertu de la loi de la Milice, soit telle qu’elle existait ou telle “ que nous proposons de l» modifier, car il n’y a pas de différence essensise La loi que nous proposons est essentielle “ment la même à cet égard que la loi précédente; l'objet [du change- “ ment] étant de traduire fidèlement la véritable intention [du législateur... -’idée fondamentale d’une force dc milice a toujours été “la défense du territoire (home defence), et telle elle subsiste aujour-

que la loi actuelle ne nous permet

l'étude du pro- La discussion est reprise

“Ces mots ‘pour la défense du Canada’ sont introduits afin d'établir

servir en dehors du territoire pour d'autre objet que celui de la défense du Canada.” TI] est

“M. GOURLEY : Je n’en ai pas le moindre dou

te: vous pourriez “ l'envoyer n'importe où.

“Sir Frederick BORDEN: Je suis prêt à tenir tête à tous (come to “close quarters) sur ce point; je suis prêt à affirmer qu’à mon avis il “n’est pas dans l'intérêt de la milice qu'un dispositif de cette nature ‘“ soit adopté.

“M. GOURLEY : Mais tout Canadien veut y aller.

“ Sir Frederick BORDEN : Je ne pense pas que l’honorable député “lui-même songerait sérieusement à proposer que le gouvernement ait “le pouvoir d’ordonner à la milice d’aller en service à mille milles du “ Canada. .

“M. GOURLEY : Pourquoi pas? Pourquoi sommes-nous ici?

“Sir Frederick BORDEN : C’est. à l'honorable député à s'expliquer “là-dessus. Je ne crois pas qu'aucun homme réfléchi, tenant compte “des conditions de notre jeune Pays,.... proposerait sérieusement de “voter une loi qui donnerait au gouvernement le pouvoir de comman- “der à la milice d'aller servir dans des Pays lointains.

“M. BARKER : C'est l’ancienne loi.

“Sir Frederick BORDEN : Ce n’est pas l'ancienne loi. J'ai pris la “peine d'étudier les statuts de l’ancienne province du Canada et des “autres provinces de la Confédération; et j'ai constaté que pas une seule “de ces lois ne contient un article qui autorise l'emploi de la milice en “ dehors de 1: province.”

Le leader conservateur, M. R. L. BORDEN, vient à la rescousse de ses amis et réclame à son tour le maintien de l’ancien texte. Il invoque l'exemple des autres colonies de l’Empire.

Le ministre le suit sur ce terrain et lui prouve, texte en mains, que les lois de la Nouvelle-Zélande et de l'Australie sont encore plus restrictives que celle qu’il propose lui-même. A l’un des principaux députés conservateurs, M. Barker, impérialiste ardent, sir Frederick riposte par cette déclaration toute nationaliste:

“L’honorable député désire:t-il que le Canada entre dans ia voie “dangereuse qui le conduira à prendre part aux guerres étrangères ? “Est-ce là la politique de l’honorable député? Je crois qu’il est suffisant “ pour nous de nous occuper de nos propres affaires: à mon humble avis, “ nous servirons d'autant mieux l'Empire que nous nous fortifierons chez “nous en nous préparant à défendre notre propre territoire.”

La victoire resta au ministre: le texte fut adopté sans même que l’Opposition osât provoquer un vote. Et la loi de la Milice est encore aujourd'hui ce qu’elle était en 1904.

J'étais député à cette époque: j'assistai à toutes ces délibérations ; et je puis attester que les fermes déclarations du ministre de la Milice obtinrent l’approbation unanime du parti libéral et de la très grande majorité du parti conservateur, En faut-il davantage pour expliquer pourquoi je me sens si peu ému quand tous les politiciens qui ont applaudi ces paroles, et toute leur valetaille de presse et de tribune, me couvrent aujourd’hui d’opprobres et d’injures parce que je persiste à croire et à dire que le Canada doit “s'occuper d’abord de ses propres affaires”, qu’il aurait dû éviter “la voie dangereuse qui l’a conduit à prendre part aux guerres étrangères”, et que la meilleure manière d'aider l’Empire,

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“c'est de nous fortifier chez nous en nous préparant à défendre notre “propre territoire?”

Loi Navale, 1910

Voyons maintenant les déclarations de principes que les chefs des deux partis ont faites au cours des débats qui ont précédé l'adoption de la loi navale (1).

Dans le débat sur l'adresse, à l'ouverture de la session où la loi fut votée, le premier ministre, sir Wilfrid LAURIER, déclare: ‘“ Ai-je be- “soin de dire à mon honorable collègue ” — il s'adresse à M. Monk — “ que, soit que nous ayons une flotte ou non, nous ne perdrons pas notre “ droit au sel-government ? Si nous avons la flotte, cette flotte n’ira en

“ guerre que si le parlement du Canada, où siège l'honorable député, dé-

“eide de l'y envoyer... S'il nous faut maintenant organiser une force “ navale, c’est à cause de notre croissance comte nation: i] nous faut “porter le fardeau qui est le prix de notre existence comme nation (of “being a nation).”

Plus loin, il parle avec grandiloquence des devoirs des Canadiens comme sujets britanniques; mais toujours sous réserve de leur liberté d'action législative (2).

Le leader de l’Opposition, M. BORDEN, commença par soutenir la thèse de la solidarité impériale; mais éclairé par le résultat de l'élection de Drummond-Arthabaska, il eut un moment de lucidité et se ressouvint des principes constitutionnels que Son parti avait soutenus pendant un demi-siècle. A la session qui suivit l’adoption de la loi navale, dans le débat sur l’adresse, il prononça les paroles suivantes qui condamnaient d’avance toutes les entreprises impérialistes des deux partis, toute contribution du Canada à la défense générale de l'Empire, tant que le gouvernement britannique restera seul maître de la politique étrangère de l'Empire :

“Si le Canada et les autres colonies autonomes [Dominions] de “l’Empire doivent prendre part, comme nations de cet Empire, à la “défense générale de l'Empire, n’aurons-nous, comme citoyens de ce “pays, aucune voix délibérative quelconque dans les conseils de l'Em- “pire sur les problèmes de paix ou de guerre qui affectent tout l’Em- “pire? À mon avis, cette situation ne serait pas tolérable. Je ne crois pas “ que le peuple du Canada s’y soumettrait un seul instant.”

M. Borden a constaté, depuis, que le peuple du Canada et lui-même ont l’échine infiniment plus souple qu’il ne le pensait en 1910. 11 n’est que juste d’ajouter que, depuis son accession au pouvoir, M. Borden n’a perdu aucune occasion, en Angleterre surtout, d'affirmer que sur ce point son opinion n’a pas varié, en théorie. Cette doctrine, on ne l’a pas oublié, c’est celle que lord Elgin énonçait dès 1851. Nous en avons retracé l'expression dans la plupart des dépêches et des pièces officielles

" (1) Pièce justificative 70.

(2) C'est à pri le à thèse es c'obtt - À ur à gene ” Le au tory, on Soeci e Qu ournal en es u irmer d ] Î dépasse Sam

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échangées entre les autorités des deux pays au cours de la période où le droit public des colonies, en tout ce qui touche à leur organisation militaire et à la défense de l'Empire, a trouvé son plein développement. Cette même doctrine, M. DOHERTY, aujourd’hui ministre de la Justice, l’avait affirmée et précisée, à la session précédente, dans le discours qu’il avait prononcé contre la deuxième lecture du projet de loi navale: .. “L'aspect dominant de cette mesure...., c’est qu’elle nous entraîne “nécessairement dans l’inévitable participation à des guerres qui peu- “vent résulter de la politique étrangère de la métropole; et cette” politi- “que nous la subissons d’une manière absolue; car la mère-patrie gou- “verne exclusivement — et dans les.conditions actuelles, cela est abso- “ lument équitable — les relations étrangères qui affectent non seulement “ses intérêts mais ceux de toutes ses colonies... La direction d'une force “navale est l’une des fonctions du pouvoir qui dirige la politique “étrangère... qu’une flotte est appelée à appuyer. De Ià il s'ensuit, à “mon avis, qu'en toute justice, avant d'entreprendre de participer à la “ défense navale de l'Empire, la condition préalable serait que nous de- “’vrions obtenir une réelle voix délibérative dans la détermination et la “ gouverne des relations étrangères de l'Empire... Je veux m'expliquer “clairement: la découverte d’un moyen par lequel nous pourrons avoir “une voix délibérative, une réelle voix délibérative, dans la directiou “ de la politique étrangère de l'Empire, est une condition essentielle qui “doit précéder tout ce qui peut nous entraîner dans (precedent to our de 4 € permanente de participation au main- “tien des forces navales de l'Empire. Cette condition est essentielle et “ doit précéder toute politique de participation si notre autonomie..., “ doit être conservée.” M. Doherty n’envisageait alors que la participation des flottes du Canada aux guerres de l'Empire:—i] n’était nullement question, à cette heure, de la Coopération des armées; —mais la doctrine qu’il a posée s’applique avec une égale force à toute forme de contribution du Canada et des autres colonies autonomes aux guerres de la métropole; et M. Doherty serait le dernier à prétendre le contraire.

Tant que les autorités impériales n’auront Pas concédé au Canada la “condition préalable et ielle”

’Angleterre; et même, nstitution britannique et à

Qu'on ne vienne pas prétendre que la soudaineté et la grandeur du cataclysme déchaîné en Europe, que les horreurs de la conquête allemande et le salut de “ja démocratie mise en péril”, ont modifié ou abrogé cette doctrine. Quels que soient les motifs que l’on puisse invoquer auprès des nations, grandes ou petites, mais souveraines maîtresses de leurs destinées et de leur action politique, pour les entraîner dans la

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