LA RÉVOLUTION IMPÉRIALISTE
Cartier, Macdonald et l’indépendance du Canada
Dans les pages qui précèdent, nous avons retracé pas à pas la marche ascendante des colonies dans la voie qui devait les conduire à la pleine jouissance de leur autonomie, Que l’objet ultime des Pères de la Confédération ait été de faire du Canada une nation, dans toute la force du mot, il n’est guère possible d’en douter.. On a vu la trace de cette pensée dans plusieurs de leurs déclarations que j'ai citées. Si j'avais voulu sortir du cadre de cette étude, exclusivement consacrée à l'autonomie militaire du Canada, il m'aurait été facile d’en multiplier les preuves,
Le plus britannique des Canadiens de cette époque, sir John MACDONALD, — celui-là même qui disait: “Sujet britannique je suis né, sujet britannique je mourrai”’, — voulait faire de la Confédération le “Royaume du Canada”. Cartier obéissait à la même pensée quand il faisait traduire, fort inexactement du reste, “Dominion of Canada” par “Puissance du Canada”, Ces hommes d’Etat avaient une haute conception des éléments nécessaires à la formation morale d’un peuple qui a le respect de soi-même. Ils voulaient assurer à la Confédération canadienne, dans l’Empire britannique, une situation en tout égale à celle du Royaume-Uni. Dans leur pensée, le gouvernement et le parlement canadiens étaient appelés à exercer, au Canada, sous la souveraineté nominale de la couronne d'Angleterre, les mêmes droits, la même juridiction, la même autorité que le gouvernement et le parlement britanniques exercent dans le Royaume-Uni. Macdonald voyait dans le lien colonial une “alliance permanente” entre deux nations égales. Il prévoyait même le
ont causé au Canrda démontre à quel point nous avons perdu le sentiment de la dignité nationale et rétrogradé dans la voie féconde que Macdonald, Cartier, Howe et McGee avaient tracée,
Les hommes d'Etat et les chefs d’opinion les plus éclairés de la Grande-Bretagne, contemporains des Pères de la Confédération, favorisaient les nobles aspirations des Canadiens. Quelques-uns appelaient même le jour où les colonies se sépareraient définitivement de la métropole.
au? “And when... we become a nation of eight or nine millions of inhabitants, our té ance will be worthy of being sought by the great nations of the earth. (Hear, heer.) “1 am proud to believe that our desire for a Permanent alliance will be reciprocated in “ England.” (“Debutes on Confederation, 1865” — Page 43, deuxième colonne).
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C'était là l'opinion Courante dans les sphères moins élevées et dans Ja masse du peuple des Iles Britanniques. Cette opinion se manifestait souvent dans des termes peu flatteurs pour les Colonials; ceux-ci ripostaient par des diatribes amères contre l’arrogance et le mépris des Impériaux: on en a vu un exemple dans la philippique de Joseph Howe sur l’égoïsme des Anglais et leurs “comptoirs rapaces”, De l’aveu des esprits les plus avertis, la rupture définitive était imminente: le moindre incident, la plus légère bévue des autorités impériales, auraient suffi à la déterminer (1).
Pour le plus grand bien ou le plus grand mal du Canada, ses gouvernants, Macdonald surtout, s’appliquèrent en toute occasion à prévenir la rupture et à réagir contre les courants d'opinion qui y conduisaient, en Angleterre et au Canada. Ce travail de réaction fut particulièrement marqué et fructueux au moment des négociations qui aboutirent au traité de Washington, en 1871. On peut dire en toute certitude qu’en cette occurrence sir John Macdonald conserva le Canada à l’Angleterre, en dépit de la politique du gouvernement britannique et
des voeux à peine déguisés de quelques-uns de ses membres et de ses fonctionnaires supérieurs.
Exploitation des Colonies
Dès que les hommes d'Etat anglais eurent constaté qu’ils ne pouvaient se débarrasser des colonies autonomes, et particulièrement de celle de ces colonies, le Canada, dont la présence dans PEmpire leur causait le plus de soucis, ils s’appliquèrent à trouver la solution du probième nouveau qui se posait devant eux. Dans l'esprit positif de ces Anglo-Saxons, ce problème prenait cette forme toute simple: Quel avantage pouvons-nous tirer des colonies autonomes? Quelles charges nouvelles pouvons-nous leur imposer? (2).
Cette pensée se retrouve à la base de la politique coloniale de toutes es nations. L'établissement et l'exploitation des colonies au profit de la métropole, c’est et ce fut à toute époque a politique de Angleterre, tout autant que celle de l'Espagne ou de la France. Ce qui différencie radicale ent la politique coloniale de la Grande-Bretagne de celle des autres nations, c’est qu’elle s’appuie sur le concours libre et volontaire des colons eux-mêmes.
La marque la plus frappante de l’aptitude — et, pour les plus éminents d’entre eux, j'oserais dire le génie — des hommes d’Etat britan-
(1) Lord BLACHIORN, sous secrétaire d'Etat aux Colonies, de 1860 à 1871, écri en 1885: “I had always beiieved—and the belief has s0 confirmed
“that the destiny of our colonies is independ
“ function of the Colonial Office is to
“ profitable to both Parties, and our as amicable as possible” Ces paroles sont reproduites à la page 302 du troisième tom
tionnelle de l'Angleterre, de MAY, édition de 1912. L'auteur de Francis HOL-
, digne continuateur de l'oeuvre de May, fait observer que lord Blachford “a exercé
une influence prépondérante Paramount) sur la politique co oniale” de l’Angleterre. Ces
les, ajoute-t-il, “doivent tre prises comme l'expression de l'opinion générale des ommes de son temps”.
(2) M. HOLLAND signale cette évolution. A son avis, le gouvernement britanni fit Den secneil au projet - # fédération Lu er Aireaas 1 l'Amérique du Nord, parce qu'il Y voyait le moyen ccroître les forces de r stance de Angleterre contre une a possible des Etats-Unis (p. 298 de Pouvrage précité). à
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tion des armes. Pour Y arriver, ils se sont servis de celle même des institutions britanniques qui semblait devoir produire un résultat tout opposé : le self-government.
À partir du jour où les autorités impériales se furent enfin décidées à reconnaître aux colonies, en fait comme en théorie, le droit de se gouverner elles-mêmes sans autre obligation militaire que celle de pourvoir à l’ordre intérieur de leurs territoires respectifs et à la sécurité de leurs frontières, elles ne songèrent plus à revenir sur leurs pas et à mettre des entraves directes à la liberté d’action des colonies, non plus qu’à leur imposer des charges impériales par l’action immédiate du parlement ou du pouvoir exécutif du Royaume-Uni, .La perte des coloaies américaines Jeur avait donné une leçon toujours présente à leur esprit. Du reste, Ja politique qui avait provoqué le démembrement de l'Empire était trop contraire à toute la tradition britannique, trop opposée aux principes reconnus de la constitution anglaise, même aux jours
du pouvoir arbitraire des Tudors et des Stuarts, pour avoir jamais chance d’être reprise.
Dans un moment d’épanchement, DISRAELI exprima un jour le regret que l'Angleterre eût concédé tant de libertés à ses colonies (1). Dans un mouvement d’impatience en face des lenteurs de la réalisation de son rêve impérialiste, CHAMBERLAIN a manifesté la même pensée. Mais Disraëli était un sémite et Chamberlain le moins traditionnel des hommes d'Etat anglais, “the first British politician of the Yankee type”, a dit de lui, avec tant de justesse, GLADSTONE, qui avait eu toute occasion de l’étudier à fond, comme ami et comme adversaire; et cependant, Disraëli et Chamberlain eux-mêmes n’auraient jamais songé à reprendre, par l’action arbitraire de la force impériale, la moindre parcelle des droits et des privilèges reconnus aux colonies.
Le but vers lequel s’orienta graduellement toute la politique coloniale des hommes d'Etat anglais de la seconde moitié du dernier siècle, ce fut d’amener le 8ouvernement et le peuple des colonies à assumer d'eux-mêmes une part croissante des charges impériales dont ils s'étaient affranchis. Dans cette fameuse dépêche du 14 mars 1851, où Cardwell et Granville voyaient à bon droit la définition la plus exacte des principes qui doivent déterminer les relations de la métropole et des colonies, lord GREY disait: “En adoptant ce principe”, — l’abandon aux colonies du soin de leur défense territoriale, — “le gouvernement de Sa Majesté ne ferait que revenir à l’ancienne politique colouiale de la Grande-Bretagne”; et afin de préciser sa pensée, il rappe-
lait qu'avant la révolution, les colonies anglo-américaines portaient le poids principal de leur défense et des guerres coloniales (2).
(1) Discours au Crystal Palace, 24 juin 1872, cité par Holland, pages 2934. (2): Pièce justificative 9.
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