‹ Que dira le monde? Comédie en cinq acts en proseChapitre 115 sur 128 · ACTE V, SCÈNE XV · texte numérisé non relu

ACTE V, SCÈNE XV

LE GÉNÉRAL

Et sa sœur était là?

HERMANN

Non, je ne crois pas.

LE GENERAL, lui serrant la main.

Merci.

Merci de quoi ?

LE GÉNÉRAL

C'est que, ce soir, elle est si joyeuse, si confiante, que je veux respecter sa confiance et sa joie. Je lui dirai tout demain.

HERMANN

Mais je ne comprends pas. Quel rapport y a-t-il entre cette jeune fille et mon mariage?

LE GÉNÉRAL

C'est une sottise que j'ai faite. Je te croyais libre et je lui ai monté la tète : à ces jeunes cœurs il suffit d'une étincelle. Ainsi, c'est une malheureuse de plus que tu auras à inscrire dans tes mémoires.

HERMANN

Quoi! cette jeune fille...

LE GÉNÉRAL

Oui, monsieur. Allons, allons, n'y pensons plus, et retournons...

HERMANN

Non, je reste ici.

LE GÉNÉRAL

Cette agitation n'est pas naturelle. Qu'as-tu donc?

HERMANN

Rien, rien. Cette foule, ce bruit me fatiguent. Mon bonheur a besoin de solitude.

142 QUg DIRA LE MOISDE?

LE GENERAL

Ah! tu es donc heureux?

Oh! oui, bienheureux! Tous mes vœux ne sont-ils pas remplis? Je vous le disais, je viens de leur annoncer mon mariage. Ils se sont tous inclinés devant moi. Il ne faut qu'un peu de courage pour leur imposer silence. Et Amélie! si vous aviez vu sa joie ! Qu'elle était belle en me remerciant! Ah! soyez-en sûr, général, si le monde s'acharne contre nous, c'est que toutes les femmes sont jalouses d'elle, c'est que tous les hommes me portent envie!

LE GÉNÉRAL

Tu t'exaltes, tu essaies de t'étourdir. Hermann, veux-tu que je te dise ce qui se passe en toi? Le monde que tu bravais commence à te faire peur. Tu le fuis, donc tu le crains.

HERMANN

Moi, peur du monde? {Riant avec effort,) Àhl ah! ahl voilà qui est plaisant! Ne vous ai-je pas dit mes idées là-dessus?

LE GÉNÉRAL

Oui, mais depuis le monde a pris sa revanche. Mille sots propos se sont glissés dans ton oreille. Madame de Yerneuil est un cœur franc, loyal; je ne lui fais pas l'injure de la soupçonner : au contraire, je l'estime et je la plains. Mais, hors moi, tout le monde l'accuse. On sait qu'elle a été ta maîtresse; on le sait, et on en conclut qu'elle a été celle de beaucoup d'autres. Hermann, je te l'ai dit, mais tu n'as pas voulu nientendre, la femme qu'on épouse ne saurait être trop pure, trop environnée du respect, ou, du moins, du silence du monde.

HERMANN

De grâce, général!...

LE GENERAL

Je savais mieux que toi ce qu'il te fallait. Cette jeune fille si pure, si naïve, qui t'aime... Tu aurais trouvé près d'elle un bonheur calme et honorable. Mais dans le mariage tu n'as vu qu'un plaisir et tu en goûtes déjà toute l'amertume. Tu te dis que ce n'est pas une nouvelle carrière que tu commences en épousant madame de Verneuil, tu te dis que c'est la continuation de ta vie de jeune homme, que c'en est la conséquence, et je dis, moi, que c'en est l'expiation!...

HERMANN

Général, je vous en supplie...

LE GÉNÉRAL

Non, non, je veux être sans pitié; mon affection pour toi me l'ordonne. Il faut que je déroule devant tes yeux l'avenir que tu te prépares. Ce n'est pas aujourd'hui ni demain que les regrets viendront. Tu crois accomplir un devoir en épousant madame de Verneuil, tu te complais dans ton sacrifice. Mais plus tard cette exaltation tombera, les choses t'apparaitront sous leui* véritable jour. Les calomnies que tu as méprisées se feront mieux écouter. Tu les discuteras. Dès lors, plus de repos pour toi! L'amour d'Amélie, son dévouement, sa vertu même n'y pourront rien. Il y aura entre vous, vois-tu, le souvenir d'une faute. La raison est implacable. Elle nous dit parfois de ces choses dont le cœur se révolte. Madame de Verneuil a trompé pour toi son premier mari. Dans chaque homme qui parlera à ta femme tu verras un rival. Elle les évitera, elle fuira le monde. Si le présent t'échappe, tu seras jaloux du passé. L'amour ne résiste point à ces combats. Ton amour passera , et ce qui est affreux, ce que je dois te dire, l'estime ne pourra le remplacer. Ta vie sera désenchantée, tu craindras qu'Amélie ne lise dans ton cœur, tu te cacheras d'elle et de tous, et tu n'oseras même me confier tes tourments, à moi qui te fais entendre aujourd'hui ces dures vérités, parce que je t'aime; à moi qui t'aimerai plus encore, si c'est possible, par ce que tu seras malheureux !

14 i QUE DIRA LE MONDE?

HERMANN, dans un grand trouble.

Assez, assez! je vous en conjure. Éloignez de mes yeux ces funestes clartés. J'aime mieux ne pas voir!...

LE GÉNÉRAL

Hermann, pour madame de Verneuil comme pour toi, réfléchis, attends encore...

HERMANN

Réfléchir! attendre! Que me demandez- vous? Ne voyez-vous donc pas que je souffre? Non, il ne faut pas attendre un instant, il faut m'engager pour la vie! Une fois l'époux d'Amélie, je retrouverai ma tranquillité, j'oublierai, je redeviendrai moi-même.

(Il se laisse tomber sur un fauteuil, à droite.) LE GENERAL, allant à lui.

Allons, allons, Hermann, sois homme...

(Il s'arrête en apercevant Amélie, qui s'avance leutement vers eux. Elle est fort pâle.)

HERMANN, se levant. x

Amélie!...

AMÉLIE

Je puis vous dire à mon tour : j'étais là, j'ai tout entendu. Depuis quelques jours j'avais le pressentiment de ce que je viens d'apprendre. Vos colères, vos reproches m'avaient avertie : je désespérais du bonheur. Cependant, ce soir, j'ai eu encore un éclair de joie, je devrais dire d'orgueil, quand vous avez annoncé notre mariage. C'était plus que je ne méritais.

HERMANN

Amélie, vous êtes à moi, vous m'appartenez...

AMÉLIE

Non, grâce au ciel, je m'appartiens encore. J'ai pu plonger l'œil dans l'avenir que nous nous préparions l'un à l'autre; j'ai pu prévoir que vous vous feriez contre moi des armes de mon

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