ACTE 1, SCÈNE X
AMÉLIE
Vous m'y verrez.
HERMANN
Je vous préviens que je ne m'arrêterai qu'un moment pour vous saluer. Adieu. Je suis d'un déjeuner de garçons, à Paris, chez M. Alexandre Legrand, un jeune homme affligé de plusieurs millions, de beaucoup d'amis et de quelques ridicules. [Allant prendre son chapeau.) Qui vous a donné ces fleurs? Elles n'étaient pas là ce matin.
C'est mon voisin, ce jeune Moldave, le prince Téléski, qui me les a envoyées.
HERMANN
Ah!
AMÉLIE
N'est-ce pas qu'elles sont belles?
HERMANN
Superbes. Mais je vous ferai présent d'un autre vase. Celui-ci est affreux.
AMÉLIE
Affreux! Je le trouve charmant.
HERMANN
Je maintiens qu'il est affreux.
AMÉLIE
Vous ne le voyez pas avec mes yeux, mon ami. C'est un cadeau de ce pauvre lord Nelvil.
HERMANN
Lord Nelvil? Ah! oui, je sais.
AMÉLIE
C'est une relique, et j'y tiens beaucoup, plus qu'à ces fleurs, assurément. Voulez-vous que je vous décore? (Elle détache une
rose du bouquet et la lui met à la boutonnière.) Il faut qu'à mon tour je vous fasse une confidence. M. de Téléski est amoureux de moi, mais amoureux... Il a demandé ma main, il y a six mois. Je vous l'ai caché, Hermann, pour ne pas avoir l'air de provoquer la détermination que vous venez de prendre.
HERMANN
Bah! Vraiment? Ce boyard sentimental? Il déjeune avec nous. {L'embrassant sur le front.) A bientôt.
AMÉLIE
Je vous reconduis.
HERMANN
Y pensez-vous? Que diraient vos gens? Sonnez.
AMELIE, la main sur un des cordons de la cheminée.
Et je ne vous remercie pas, et je ne vous dis pas toute la joie de mon cœur. (Revenant près d' Hermann.) Ah! vous m'avez relevée à mes propres yeux.
HERMANN
On vient !
AMÉLIE
Vous savez jouer la comédie, vous ; moi, je ne puis cacher mon trouble et mon bonheur.
HERMANN
Contenez-vous, de grâce.