‹ Que dira le monde? Comédie en cinq acts en proseChapitre 30 sur 128 · ACTE II, SCÈNE · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE

officier ou soldat. Je n'étais que soldat dans mon ménage, et j'avais une patience 1 Ah! j'ose espérer que les six années que j'ai passées auprès de mon Élise me seront comptées un jour. Elle prétendait que je n'avais pas de poésie dans l'âme. Pas de poésie! Je le crois bien, moi qui déteste les vers. Et elle avait mal aux nerfs, et c'était là qu'elle voulait aller, et demain là bas, et après demain ici. Juge comme c'était régalant avec ma goutte. Tout cela, vois-tu, parce que j'avais cinquante-cinq ans. Elle prétendait que j'aurais dû l'épouser vingt ans plus tôt, quand je ne soupçonnais même pas qu'elle fût au monde. Enfin» le ciel me l'a prise. Je croyais n'avoir plus qu'à jouir en paix de ce que j'avais si légitimement conquis. Ah! bien, oui! Elle fait un testament par lequel elle te laisse tout, et à moi rien.

HERMANN, souriant.

Je vous répète, mon oncle...

LE GÉNÉRAL

Je ne te le reproche pas. Mais va signer chez Robertin, que je n'en. entende plus parler j et, pour le reste, n'attends pas que tu aies cinquante-cinq ans.

HERMANN

Je méditerai vos conseils et votre exemple.

LE GÉNÉRAL

II se moque de moi à présent! On voit bien qu'il n'a plus de ménagements à garder, qu'il ne soigne plus mon héritage.

HERMANN

Pouvez-vous le penser, mon oncle?

LE GÉNÉRAL

Certainement, je le pense. Ma femme n'était ta tante que par alliance, tu n'avais rien à attendre d'elle... Au diable ! n'en parlons plus.

HERMANN

Je regrette que ce qui m'a causé tant de joie vous ait causé

tant de peine; car, je ne vous le cache pas, mon cher oncle, j'ai hérité avec délices.

LE GÉNÉRAL

Vraiment ?

HERMANN

Oui, il ne me manquait que cela pour être heureux ! Vous savez que je fais assez peu de cas de l'argent. Eh 1 bien, depuis un an, mon rêve était de m'enrichir. Le ciel m'a dispensé de cette vilaine besogne, qui nous fait toujours perdre quelque chose de ce qu'il y a en nous de noble et de bon. La fortune est venue à moi toute seule, et je l'ai reçue à bras ouverts. C'est qu'à mon âge, au moment où l'on veut asseoir sa vie, il est si doux d'avoir la liberté, je veux dire la richesse. Une trop grande délicatesse, complice de la pauvreté, fait souvent obstacle au bonheur. On craint de paraître cupide en n'étant qu'amoureux ; on a honte d'avouer un choix qui a l'air d'un calcul. Le riche peut dire : Voilà la femme de mon cœur ! Ah ! tenez, tenez, mon oncle, soyez franc : l'héritage me convenait mieux qu'à vous.

LE GÉNÉRAL

Je ne suis pas de ton avis. Mais, dis-moi, songerais-tu, par hasard, à quelqu'un?

HERMANN, après avoir hésité un instant.

Je vous dirai cela dans quinze jours.

LE GÉNÉRAL

Je sais bien ce qui t'arrête, moi. Une chaîne à rompre, n'est-ce pas. quelque grande dame qui te retient captif? J'en avais une aussi au moment où j'épousai ta tante. Ce n'était pas une grande dame, par exemple! C'était plutôt... J'en ai eu bien des désagréments.— Mais qu'est-ce qu'il y a donc là dehors? On fait un vacarme... (Allant à la fenêtre.) Que de monde sur le boulevard !

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