ACTE IV, SCÈNE VI
AMÉLIE
Je suis surprise que vous ne le sachiez pas.
LE PRINCE
En voici la première nouvelle. Mais, madame, permettez-moi maintenant de me plaindre non plus de lui, mais de vous.
AMÉLIE
De moi ?
LE PRINCE
Oui, madame. Quand je vous ai demandé votre main, vous m'avez répondu que vous ne songiez point à vous remarier, que vous espériez conserver votre indépendance. Ce refus n'a pas détruit l'espoir que j'avais conçu. Je me suis dit qu'un jour vous vous lasseriez de votre liberté (on se lasse de tout), et, au lieu d'étouffer l'amour que vous m'aviez inspiré, je l'ai laissé grandir, se développer, comptant bien vous fléchir avec le temps.
M. de Courtenay m'aimait avant vous.
LE PRINCE
Il s'en cachait donc? Pourquoi se cacher d'un tel amour, d'un amour qui l'honore?
AMÉLIE
Il attendait un héritage pour se déclarer.
LE PRINCE
C'est très-délicat de sa part. Mais une conquête telle que la vôtre vaut bien qu'on la lui dispute.
(Il se lève.) AMELIE , allant vivement à lui.
Y songez-vous? {Riant avec effort.) La fureur des duels est dans l'air. Il faudra bientôt de nouveaux édits, de nouveaux décrets, veux-je dire. Du reste, prince, ces débats sont inutiles : je l'aime.
LE PRINCE
Vous l'aimez, madame? En êtes-vous sûre? Cet amour me semble bien prompt. Il y a deux mois vous étiez encore indifférente,
AMELIE, troublée.
Je l'aime depuis longtemps.
LE PRINCE, à part.
Le doute n'est plus possible. (Haut.) Madame, j'étais au courant de cette histoire. Une circonstance, bien futile en apparence, m'avait tout révélé. J'avais reconnu un jour à la boutonnière de M. Hermann une rose rare détachée d'un bouquet que je vous avais envoyé le matin même. Je n'ai donc parlé que pour mieux affermir ma certitude : pardonnez-moi toute cette diplomatie. Je vous aime toujours, madame, d'un amour profond, sans bornes, et à cet amour se joint maintenant une respectueuse pitié. Excusez-moi encore, je crains que M. de Courtenay ne vous rende pas heureuse.
AMÉLIE
Monsieur î
LE PRINCE
Vous avez une grande franchise de cœur et de caractère, vous vous souciez plus de votre conscience que de l'opinion; M. de Courtenay, au contraire. J'ai lu dernièrement un roman de madame de Staè'l, Delphine. Vous êtes Delphine, et lui Léonce. Je n'ose en dire davantage, mon rôle en tout ceci pourrait paraître odieux. Si, quelque jour, vous renonciez à vos projets, si vous renonciez à cette union, alors... Pour vous j'aurais dit adieu à mon pays, je me serais fixé en France. Si vous vouliez à votre tour quitter Paris pour jamais... Adieu, madame. Je n'importunerai plus M. de Courtenay de ma présence. Je ne vous demande qu'une grâce : quand vous aurez besoin d'un ami, pensez à moi.
AMÉLIE
Je regrette, prince, que vos offres de service soient un outrage