ACTE IV, SCÈNE XL
AMÉLIE
Votre silence est encore plus injurieux que vos paroles. Expliquez-vous. Que vous a-t-on dit?
On ne m'a rien dit.
AMÉLIE
Si, si, parlez. Ce ton sec et tranchant me glace. Votre regard est celui d'un juge.
HERMANN
Vous devez bien comprendre, ma chère Amélie, que je suis médiocrement satisfait de ce que j'ai entendu tout à l'heure.
AMÉLIE
Encore une fois qu'y pouvais-je faire? [S' asseyant à gauche.) Cela m'impatiente à la fin! J'ai reçu ce monsieur pour ne pas vous désobliger; je l'ai trouvé très-ridicule. J'ai découvert, depuis, que c'est un homme sans délicatesse. Le seul regret que je puisse vous témoigner, c'est que vous ayez de semblables amis.
HERMANN
Fort bien. C'est moi sans doute qui lui ai dicté la galante déclaration qu'il vous a faite. Je suis charmé de l'apprendre.
(Il s'assied à droite, et, jouant toujours avec le couteau à papier, il en frappe à petits coups le vase qui est sur la table.)
AMELIE, allant près de lui.
Ne soyez pas méchant, Hermann. Cela vous arrive maintenant presque tous les jours.
HERMANN
A l'avenir je serai très-bon.
(Il frappe plus fort sur le vase.) AMÉLIE.
Prenez garde, ce couteau est de fer, vous allez casser mon vase.
HERMANN, jetant le couteau.
C'est juste. Le dernier souvenir de lord Nelvil ! (// fait quelques
pas, puis remonte pour examiner le vase.) Je l'avaismal vu l'autre jour, à la campagne, ce vase. Comment donc ! Il est superbe.
AMÉLIE
Ce n'est point pour cela que j'y tiens. Lord Nelvil me le donna la veille de son départ; un mois après j'apprenais sa mort. J'ai défendu à mes gens d'y toucher, il n'y a que vous et Blondeau qui ayez ce privilège.
HERMANN
Privilège dont je suis fier! Il m'est donc permis de tenir ce vase dans mes mains ?
(Il le prend avec précaution.) AMELIE.
Oui, sans doute.
HERMANN
Et si je le laissais tomber?
AMÉLIE
J'en serais au désespoir. (Il lâche le vase qui se brise.) Ah!
HERMANN, avec colère.
Savez-vous qu'on ose dire que ce lord a été votre amant, et que c'est pour cela que je dois me battre avec Thérigny, dès qu'il sera guéri de sa blessure?
AMELIE, effrayée.
Hermann!
Savez-vous que, depuis quinze jours , il n'est point un seul homme qui, en me parlant de vous, n'ait eu le sourire aux lèvres ?
AMÉLIE
Vous oubliez...
HERMANN
Savez-vous que, s'il fallait punir tous ceux qui vous insultent, je me battrais avec tous mes amis?