‹ Que dira le monde? Comédie en cinq acts en proseChapitre 98 sur 128 · ACTE V, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE V, SCÈNE I

FÉLICIEN

Je pourrais te répondre : Est-ce qu'on dit ces choses-là aux femmes?

CLAIRE

On dit tout à sa femme. — Et moi qui les ai invités à ma soirée, une femme perdue de réputation, un jeune homme qui se conduit ainsi!

FÉLICIEN

Si tu crois que les autres se conduisent mieux!...

CLAIRE

Plaît-il?

FÉLICIEN

Rien, rien, ne te fâche pas.

CLAIRE

La gaieté de Louise me serre le cœur. J'ai été dix fois sur le point de la détromper, je n'en ai pas eu le courage. Cette madame de Verneuil, moi qui l'aimais tant!

FÉLICIEN

Mais, chère petite*, tu as tort de lui en vouloir, tu ne connais pas le monde. Tu te trompes fort si tu penses que toutes tes autres amies sont irréprochables.

CLAIRE

Quoi! monsieur, ce sont là vos principes?

FELICIEN, à part.

Aïe! j'ai dit une sottise.

CLAIRE

Toutes les femmes se conduisent donc mal, selon vous?

FÉLICIEN

Au contraire, c'est l'exception, la rare exception. (A part.) Diable! n'allons point la gâter.

CLAIRE

C'est bien la dernière fois que je l'invite, par exemple, et je lui ferai sentir ce soir...

FÉLICIEN

Je t'en supplie, Claire, ne va pas trop loin. Madame de Verneuil est une femme charmante comme il y en a tant, qui a eu une faiblesse comme il y en a peu. Elle m'a toujours bien reçu chez elle, et je serais fâché qu'on ne fût point poli pour elle chez moi.

CLAIRE

Je serai polie. Mais ma pauvre sœur qui aime cet Heimann à en perdre la tête, à en mourir! Si elle apprend... Du reste, plus on tarde, plus le mal s'aggrave. C'est pourquoi, n'osant aborder la question moi-même, j'ai fait prier le général de venir un peu avant le bal. Il a lui-même allumé le feu, c'est à lui de l'éteindre-

Pourquoi se presser? Hermann est libre encore, il peut survenir quelque obstacle. Le bruit courait ce matin au cercle que certaines difficultés s'étaient élevées lors de la lecture du contrat et qu'on n'avait pas sigué.

CLAIRE

Vraiment?

FÉLICIEN

Je le crois pourtant trop galant homme pour manquer à ce qu'il doit.

CLAIRE

Quand on a été la maîtresse de quelqu'un, monsieur, on n'est pas digne d'être sa femme.

FÉLICIEN

Ah! c'est-à-dire... {Se reprenant.) Certainement, tu as raison. [A part.) J'oublie toujours qu'un homme marié doit professer des principes sévères devant sa femme.

Page 1