‹ Québec en 1730Chapitre 1 sur 9 · DOCTEUR ES LETTRES · texte numérisé non relu

DOCTEUR ES LETTRES

EN VENTE CHEZ dE J. HOPE ET FILS, OTTAWA; THE COPP-CLARK CO., TORONTO BERNARD QUARITCH, LONDRES, ANGLETERRE

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/ Srcrion I, 1899. [8] Mémoires N. R. C.

Η Québec en 1730— Relation de ce qui s'est passé à Québec, en Canada, ville capitale de la Nouvelle-France, à l'occasion de la naïssance de M le Dauphin.

Par M. L'ABBÉ AUGUSTE GosSELIN, docteur ès lettres.

(Lu le 24 mai 1899.)

La vénérable Marie de l’Incarnation nous apprend, dans une de ses lettres, que, lorsque le roi de France eut repris le Canada, des mains de la compagnie des Cent-Associés, en 1663, il exigea de ses sujets canadiens un acte d’allégeance : ‘T1 s’est fait, dit-elle, rendre foi et hommage généralement de tous les habitants du pays, qui ont confessé tenir du roi à cause de son château de Québec!” Ce serment de fidélité fut reçu par M Gaudais-Dupont ou les agents nommés par lui. Gaudas-Dupont était le commissaire chargé de prendre possession, au nom du roi, do toute la Nouvelle-France.’

Je n’ai vu nulle part que cet acte d'allégeance ait été renouvelé dans la suite. pas même après la mort du monarque qui l'avait exigé en 1663 : ni la Régence, ai Louis XV ne paraissent l'avoir réclamé. Seuls les seigneurs avaient à comparaître au château Saint-Louis pour y rendre foi et hommage. Ja loyauté du petit peuple canadien à la couronne de France pouvait-elle être mise er doute ? Il en donnait, de lui-même, tous les jours des marques incontestables. On vit bien quelques particuliers—la mère de l’Incarnation en mentionne un ou deux— * trahir leur pays et se mettre au service de l'Angleterre ; mais c’étaient de rares exceptions, En général tous les cœurs, au Canada comme en France, battaient à l'unisson, et s’harmonisaient dans un délicieux concert d’attachement à la patrie française et au monarque qui l'avait faite si grande et si gloricuse.

Rien de touchant comme le souvenir du Canadien d'autrefois pour sa France bien-aimée. Ce souvenir le suit partout, dans ses courses aventureuses à travers les bois, dans ses expéditions contre les ennemis de la colonie, dans ses travaux domestiques. Afin d'entretenir plus chaudement dans son âme le culte de la patrie absente, et de se faire illusion à lui-même sur son exil, il tâche, à l'exemple des anciens Troyens,t de se créer une petite France, image de l’autre, sur cette plage lointaine et glacée de l'Amérique : ce ruisseau qui coule en murmurant près de sa

1 Lettres de Marie de l'Incarnation, édit. Richaudeau, t. II, p. 267. ? Edits et Ordonnances, t. IL, p. 22.

3 Lettres de Marie de l'Incarnation, t. II, pp. 293, 447. 4 Sollemnes tüm fortè dapes, et tristia dona, Antè Urbem in luco, falsi Simoëntis ad undam, Libabat cineri Andromache, Manesque vocabat Hectoreum ad tumulum.... (Enéide, liv. III.)

demeure, ce vallon plantureux qui s'étend à ses pieds, cette montagne qui ombrage son champ, il leur donne des noms empruntés au pays qu'il a quitté. Bien mieux, c'est quelquefois à son propre foyer, c'est à ses enfants qu'il confie la tâche de perpétuer autour de Jui le souvenir de la patrie absente : témoin le brave Charles LeMoyne, qui, entouré de dix enfants pleins de promesses, tous de futurs héros, leur attribue à chacun le nom de quelque hameau ou canton voisin de Dieppe,' son pays natal, de manière à avoir toujours présente à ses yeux l'image de sa chère Normandie.?

La loyauté des Canadiens pour la France éclate surtout lorsque la flotte du printemps leur apporte des nouvelles d'outremer : ils pleurent, si elles sont attristantes ; ils se réjonissent, si elles sont glorieuses et favorables à la patrie. Nos archives sont à ce sujet des témoins irréfragables : elles nous redisent, souvent avec éloquence, les sentiments de loyauté de nos pères. Que de Te Deum, par exemple, chantés avec enthousiasme, dans nos églises canadiennes, à l’occusion des victoires remportées par la France sur ses ennemis, ou des traités qui couronnèrent le succès de ses longues et laborieuses campagnes! que de démonstrations de joie, que d'actions de grâces pour des événements qui intéressaient de près ou de loin la grandeur de la patrie française |

‘“ Nous avons fait, suivant les ordres de Sa Majesté et les vôtres, un feu de joie pour la naissance du prince des Asturies *; et comme il y avait en ce port un petit bâtiment de La Havane, qui était venu ici chercher des farines, nous nous sommes efforcés de faire connaître aux Espagnols combien nous sommes sensibles à leur joie. Nous avons aussi fait un feu de joie, et fait tirer le canon, et assisté avec le conseil supérieur au Te Deum qui a été chanté dans la cathédrale pour la prise de ZLérida.” *

A la mort de Louis XIV, Mf de Saint-Vallier écrit un de ses plus beaux et plus touchants mandements, pour ordonner des prières en sa faveur, et célébrer la mémoire “ de ce prince, dit-il, dont Dieu avait formé le cœur de ses mains, en le remplissant d’un esprit de religion et de piété pour lui tout extraordinaire, et d'amour pour ses peuples.” ‘

J'ai trouvé dans nos archives une Relation, que je crois tout à fait inédite, des réjouissances qui eurent lieu à Quésec, en 1730, à l’occasion de la naissance du Dauphin, fils aîné° de Louis XV et de Marie Leczinska.?

1 Longueuil, Châteauguay, Bienville, Iberville, Maricourt, Sérigny, etc.

? Faillon, Æistoire de la Colonie française, t. III, p. 350,

3 Arrière-petit-fils de Louis XIV, fils de Philippe, duc d'Anjou, dont l'accession au trône d'Espagne avait été cause de la guerre de succession d’Espagne.

4 Lettre de Vaudreuil au ministre, 5 novembre 1708.—Lérida, ville de la Catalogne, sur la ligne de Saragosse à Barcelone. Le grand Condé, qui avait assiégé cette ville en 1647, avait échoué. Le duc d'Orléans fut plus heureux le 8 avril 1707.

5 Mandements &es Evêques de Québec, t. I, p. 490.

6 L'’aîné des garçons : il y avait eu trois filles avant lui. Le Dauphin était né le 4 septembre 1729.

TIlyavait eu un Te Deum, en 1726, à la cathédrale de Québec, à l’occasion du mariage du roi, et le gouverneur y avait assisté.

[aosseiN] QUÉBEC EN 1720 8

Je l'offre aujourd'hui bien humblement à la Société royale. C'est une brillante mise en scène des sentiments de loyauté qui animaient nos pères à l'égard de la France, et spécialement à l'égard du monarque, qui, trente ans plus tard, paraît avoir fait si facilementson deuil de la perte de notre colonie, lorsqu'il se vit obligé de la céder à l'Angleterre.

En lisant cette Relation, on est forcé de s'écrier : ‘Ah ! comme l'histoire se répète! Mais ces fêtes, ces dîners, ces soirées, nous en étions... Jette illumination, ce feu d'artifice sont d’hier, nous y avons assisté...” C'est que le caractère du peuple canad 1, à Québec surtout, n'a pas changé. Sa loyauté à la couronne britan) iue s'exprime aujourd’hui de la même manière qu’eliese manifestait autr rois à l'égard du roi de France ; elle a changé d'objet, mais pour le fond elle est restée la même, cordiale, enthousiaste, expansive,

Le Dauphin, dont les Québécois célébraient la naissance en 1730, était, dit-on, un prince accompli: à l’âge de seize ans, il se faisait remarquer par son courage intrépide ‘à la fameuse journée de Fontenoy (1745). MX de Pontbriand écrivait de lui en 1753: “Il fait les délices et l'espérance dela France ; elle attend tout de lui, et il peut tout attendre d'elle.” "

Malheureusement il ne monta jamais sur le trône : il mourut en 1765 neuf ans avant son père, le roi Louis XV. Mais il fut le père de trois rois, Louis XVI, Louis XVIII, Charles X, dont les noms gravitent, au firmament de l’histoire de France, autour de ce grand astre qui s'appelle Napoléon I*, dans la zone si tourmentée de Ia Révolution. Que de grands événements, que de souvenirs se rattachent à la fête patriotique dont je donne ici la Relation!

Cette Relation est officielle : elle fut envoyée à la cour par le gouverneur et l’intendant de l'époque. Je la donne ici textuellement, telle qu’elle est, et la ferai suivre de quelques détails sur les principaux personnages qui y sont mentionnés, sur les communautés religieuses, sur l'aspect physique et social, à cette époque, de la capitale de la Nouvelle-France, qui fut le théâtre de cette fête patriotique.

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