‹ Québec en 1900 [microforme]Chapitre 2 sur 3 · ER OS CS RE · texte numérisé non relu

ER OS CS RE

Mais je me trompe. La rue Champlain, dans son état actuel, ne peut désormais subsister longtemps.

Elle est condamnée par le Québec nouveau qui va sans hésiter réclamer tout l’espace disponible,et sa démolition décrétée assurément dans le programme des reconstructions futures, qui n’a pas encore été formulé, mais qui est au fond de bien des esprits, ne tardera probablement pas à suivre d'assez près celle de l’illustre break-neck.

Messieurs, je crois que je ne surprendrai ni ne blesserai personne en disant que nous sommes en retardsur la plupart des villes du continent pour une foule de choses. Mais tout. cela va se corriger maintenant que nous paraissons nous être réveillés tout de bon et que nous avons le cœur à sortir du marasme. D'une réforme, d’un prog &*: nous allons passer à un autre progrès, avec autant de prestisse que nous avons mis de lenteur à nous décider, et c’est pour cela qu’il va suffire de quelques années seulement pour transformer Québec du tout au tout, puisqu'il y a une foule de choses ou à supprimer, ou à améliorer, ou à transformer ou à créer, qui sont toutes mûres à la fois pour ces améliorations ou ces créations,

Ainsi, par exemple, nous n’avons à Québec pour ainsi dire aucune espèce d'industries, en dehors de celle du cuir. Nous n’avons aucune fabrique de pelles, ni de haches, ni de fourches, ni d'outils quelconques en fer pour les ouvriers, tandis qu’à Montréal on trouve les industries les plus diverses en grand nombre. On y trouve des fabriques de peintures,

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de miroirs, de cadres, de moulures, de glaces énormes en verre dépoli, de clous, d'outils et d'instruments de toutes les variétés pour les ouvriers et les cultivateurs. Nous faisons venir tous ces objets-là de Montréal, comme si c'était d'un pays étranger, et pendant ce temps-là nos banques regorgent de capitaux improductifs. Il y a jusqu’à quatorze millions de dépôts, qui sommeillent dans les banques réunies de la capitale. A la Caisse d'Economie seule, ily en a, m’a-t-on dit, quatre millions! Que dites vous de ces chiffres ? Quatorze millions de dollars immédiatement disponibles, qu’on laisse inactifs dans une ville et dans une vaste section de la province où tout est à créer,où l’on pourrait,entre autres choses, faires des merveilles pour l’agriculture, pour le commerce, pour l’industrie, pour la lutte contre le climat, pour l’amélioration et la multiplication des communications, pour la fondation d’écoles spéciales, dont l’absence est une cause d’infériorité désastreuse pour nos nationaux ; où l’on pourrait encore établir des bains publics, construire des maisons spacieuses, dont chaque étage suffirait à loger une famille à l’aise, convenablement et même presque luxueusement, des maisons pourvues de toutes les commodités et facilités modernes, installées et aménagées infiniment mieux que le sont les maisons ordinaires, louées à un seul particulier, et que, pour cette raison, les propriétaires n’osent pas doter des excellentes améliorations, introduites dans toutes les maisons de rapport” depuis une vingtaine d'années.

Comment, messieurs ! Dans une ville entourée d’eau comme Québec, il n’existe pas un seul bain flottant ! Allons-

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nous être obligés d'aller prendre ju.qu’à des bains à Montréal par hasard ? Nous n’avons pas non plus de bain turc : mais, en revanche, il est vrai, nous avons trois où quatre buanderies Chinoises.

Eh ! Mais tout, tout est à faire ici, et nous avons quatorze millions, empilés les uns sur les autres dans les banques, qui sont là à se regarder probablement, car que faire dans les banques à moins que l’on ne se regarde, quand on a l’insigne honneur d’être parmi les capitaux ? Il y aune foule de spéculations assurément avantageuses à tenter, sur une échelle ou petite, ou moyenne ou grande, à discrétion, et nous n’en tentons aucune, parce que nous ‘avons encore la chair, les os et l’âme pétris de cette douce et aimable inertie que nous ont transmise nos pères, sans nous rendre compte que nous vivons dans un temps bien différent du leur, dans un temps qui a bien d’autres exigences, bien d’autres nécessités, et que la concurrence vertigineuse du travail dans tous les pays, dans toutes les villes du monde, ne nous permet plus de fumer du matin au soir notre bon tabac canadien, satisfaits de retirer nos petits dividendes et n’ayant nulle autre préoccupation que d'ajouter encore quelques billets à la pile de ceux qui gisent dans les coffres des banques, ct dont la seule pensée nous fait fondre l’âme.

Bien différent des rarticuliers qui thésaurisent, notre Conseil de Ville ne sait même pas où prendre de l'argent pour les plus modestes ct les plus pressantes améliorations

que l’on réclame depuis des années déjà. Connaissez-vous rien au monde de plus maigre et de plus défoncé que le trésor municipal de Québec? On dirait un habitué de Joe Beef, avant d’avoir pris du Gold Cure.

Néanmoins, malgré sa pénurie légendaire et incurable, j'allais dire systématique, car il est impossible qu’il n’y ait pas un peu de parti pris dans une pauvreté si bien entretenue, notre Conseil de Ville va nous faire construire cette année trois postes de pompiers, mais il n’est encore nullement question de donner aux citoyens de l’eau potable. On ne fait aucune différence entre l’eau pour éteindre les incendies et l’eau pour boire. La première des conditions, la condition essentielle pour l’hygiène d’une ville, c’est un approvisionnement constant de bonne eau potable, mais nous n'avons pas les moyens, paraît-il, de nous prémunir contre les maladies infectieuses de toute nature qui résultent de la contamination de l’eau... Alors, n’en parlons plus.

Si nous sommes condamnés à boire une eau qu’il faudrait filtrer trois fois avant de l’avaler, en revanche nous allons avoir un nouveau jardin public, sur l’emplacement de l’ancien palais législatif.

A la suite d’instances qui ont duré un temps incalculable, nous sommes parvenus à obtenir du gouvernement fédéral l’usage de ce terrain, pour une période de vingt et un ans, moyennant un prix très modeste. Le gouvernement fédéral ne veut pas spéculer avec nous, mais il tient à ne pas nous laisser oublier que nous sommes sous sa dépendance, et le gouvernement militaire est intervenu, de son côté, dans

cette transaction, se réservant un certain nombre de pieds le long de la bordure extérieure du terrain, pour y ériger des défenses, des redoutes ou des batteries, lorsque nous serons en guerre avec les Patagons.

Voilà vingt ans qu’on parle d’un escalier au bout dela rue Hébert et d'un autre dans la côte à Coton, afin d’épargner aux piétons le long détour qu’ils y sont obligés de faire. La question, pour le moment, est d'avoir encore vingt ans devant soi pour pouvoir en parler plus à son aise.

On prétend qu’une amélioration certaine, pour cette année même, sera le percement de la rue Saint-Paul, en ligne droite, à l'endroit où elle fait l'énorme coude que vous connaissez : ce sera dans le but de la rattacher directement à la rue Saint-André, Celle-ci, au lieu de se diriger vers la ville, comme la circulation et les communications du commerce l’exigent, court aboutir au quai du Gaz, où elle n’a pas affaire du tout. On se propose donc de faire là une rectification indispensable,

L'année dernière, on avait commencé à parler beaucoup d’un tramway électrique élevé, et on le donnait même comme sur le point d’être construit, Evidemment, cela allait trop vite. Aussi a-t-on entendu aussitôt s'élever de tous côtés les protestations d’une foule de citoyens effarouchés,

Comme on pouvait s’y attendre, la chose fut arrêtée net.

Alors, on se rabattit sur un tramway électrique, au ras de terre. Ah! Là, c'était encore pis. “ Nos rues étaient trop étroites! Mille accidents allaient survenir! La circulation deviendrait impossible ”...... Enfin, bref, on lâcha le tramway abaissé comme on avait lâché le tramway élevé, mais on garda scrupuleusement les rues étroites.

Maintenant, ia question revient un peu, très discrètement, très doucettement sur le tapis, et même deux camps se sont formés au sujet du tramway élevé.

Deux camps, c’est rien que pour commencer !.......….

Les uns voudraient que la Cité réservât un vaste terrain pour en faire un parc, entre les chemins Sainte-Foye et Saint-Louis, ou sur la rivière Saint-Charles ; les autres voudraient prolonger le tramway jusqu’à la chute Montmorency et faire le pare à cet endroit.

Que ce soit ici ou que ce soit là, il semble qu’on est d'accord au moins sur la création d’un pare, de même qu’on l’est sur la situation des points de repère essentiels de la ligne, qui seraient établis aux débarcadères des “steamboats,/? aux stations de chemins de fer et à lJ’hôtel Château-

Frontenac.

Les gens de Saint-Roch, qui sont toujours en avant des autres, qui représentent l’élément jeune, actif, libéral et aventureux de la population québecquoise, ont aussi de leur côté des projets grandioses.

Ils voudraient raser le côté gauche de la rue du Palais,

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déblayer et débarrasser tout le terrain depuis là jusqu’à la rue Saint-Roch, en ne retenant debout que les restes du château Bigot,faire disparaître les marchés à foin et à bestiaux qui s’y trouvent, très incongrûment, en présence de ruines historiques, et les remplacer par un parc élégant, artistiquement aménagé, où la population de cet immense faubourg trouverait le dimanche un bel endroit de promenade et de récréation.

Assurément,la réalisation de ce projet donnerait à l’étranger qui arrive à Québec par le chemin de fer du Pacifique, et qui y arrivera bientôt par celui du Grand Nord, une autre idée de notre ville que celle qu’il ne peut manquer d’avoir, en apercevant, dès sa descente du train, cet entourage de cours de bois, ces misérables constructions et ces ignobles enclos qui s'offrent à sa vue. Il n’est que juste que la population de Saint-Roch ait aussi son parc, et nul endroit n'offre une situation plus favorable à cet objet que le large terrain du Palais.

Allons encore plus loin. On parle aussi d'ouvrir une route en ligne droite du pont Dorchester à Charlesbourg, et de doter cette route d’un service régulier de tramways plusieurs fois parjour. Ajoutez qu’au bout de la ligne, il y aurait aussi un parc et que les promeneurs ou touristes y trouveraient des voitures de cochers qui les conduiraient dans toutes les directions, soit à Lorette, soit au lac Saint-Charles, soit au lac Beauport, à leur choix. D'un autre côté, on relicrait cette route au village Stadacona par une route nouvelie, tracée autant que possible le long de la rivière Saint- Charles, et bordée d’un large trottoir, de façon à en faire une

promenade privilégiée, le dimanche, pour le grand nombre de personnes qui, tout en voulant respirer l’air libre en dehors de la ville, ne peuvent aller au loin, à la campagne.

Et maintenant, Messieurs, il faut conclure.

Vous avez vu, dans le cours du dernier demi-siècle, sortir du néant des villes qui ont aujourd’hui des centaines de mille âmes et qui sont devenues les siéges d'industries qui alimentent le monde entier. Ce développement inouï, cette croissance phénoménale, elles les doivent à la nature, à leur situation géographique jusque là comme inaperçue, à des circonstances se déplaçant ou prenant une importance soudaine, mais surtout aux hommes qui ont voulu et qui ont su tirer parti de cette situation et de ces circonstances.

I n’est pas dit que l’enfantement de pareils prodiges ait épuisé l'avenir et que, désormais, l’immense sein de la jeune et féconde Amérique sera incapable de semblables gestations. Eh! Mais c’est à peine si l'énorme tronçon de ce continent, qui s’étend entre le 45e et le 50e degré de latitude nord, et du Pacifique à l'Atlantique, est ouvert à l’investigation et à l’activité humaines. Ses ressources merveilleuses, inépuisables, sont à peine connues, beaucoup d’entre elles encore inexploitées. Il ne pourra donner sa mésure pleine et entière que lorsque toutes ses industries auront été développées et lorsque tout le Nord-Ouest, mis en culture, sera devenu le grenier de la vieille Europe, lasse de produire, et. de ce continent nouveau, demeure de deux

cent cinquante millions d'hommes, l'Afrique, veux-je dire, que la civilisation ne vient que d'entamer et doit l’occupation européenne, s'étendant et s’affermissant de plus en plus, va faire un marché nouveau où pourront s'écouler, pendant des siècles encore, les produits agricoles de l'Ouest canadien, ceux des champs et des forêts de l'Est,

Il faudra bien donner à cette production nouvelle, qui n'aura pour ainsi dire pas de limites, des entrepôts nouveaux. Il faudra lui donner des ports pour recevoir et expédier ce qu’elle leur apportera sans cesse. Déjà le port de Montréal est engorgé, incapable de contenir davantage. La Compagnie du Pacifique a des trains de grains sans nombre qui attendent de pouvoir se débarrasser de leur chargement. Elle est venue ici chercher un nouveau débouché et elle construit un élévateur qui n’est que le premier d’une demidouzaine d’autres qui vont suivre.

Les lignes de chemins de fer existantes vont devenir insuffisantes pour le transport de produits capables d’alimenter trois continents. C’est pour cela qu'outre la nouvelle ligne de Parry Sound et du Grand-Nord, celle dun Labrador va devenir d’une nécessité pressante ; les besoins du commerce l’exigeront, et l’on verra se farmer, entre l'Ouest et le rivage septentrional de l'Atlantique, une série de grands entrepôts, rendus indispensables, qui auront chacun leur part du commerce d'expédition.

Alors, on verra Québec prendre décidément et définitivement la place que la nature et le développement illimité de la production de l'Ouest lui cormmandent de prendre. Le

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