DEUX CIMETIÈRES PROTESTANTS
pas ? Le peuple des morts n'est pas le néant ; il existe, il vit, non seulement dans la mémoire des hommes, mais dans un autre monde.
Je Tai visité deux fois, en décembre et en juillet. La première fois, c'était au soir d'une journée de tempête. J'étais allé faire une course en voiture, sur le chemin Saint-Louis, jusqu'à la route qui conduit à Sainte- Foye ; et je m'en revenais, vers les cinq heures après-midi, blotti sous ma fourrure couverte de neige, lorsqu'il me prit fantaisie d'entrer au cimetière, en passant. La tempête venait de finir et la nuit tombait déjà — une nuit froide de décembre, qui donne aux choses les formes les plus fantastiques.
Les grands arbres résineux étaient surchargés de flocons de neige et ressemblaient à des géants enveloppés de linceuls ; mais tous n'avaient pas des formes humaines. Ici, c'étaient des monstres, des fossiles antédiluviens, des êtres de rêve, appartenant à une faune inconnue. Là, c'étaient des moines en soutanes blanches et en cagoules brunes, des Frères de la Miséricorde, ayant des trous noirs à la place des yeux. Plus loin, c'était une procession de nonnes portant sur leurs têtes des voiles immaculés, et gravissant les monticules lentement.
Au moindre souffle, tous ces êtres s'agitaient et secouaient leur linceul de neige, comme des morts qui ressuscitent. Et tous ces nuages de poudre blanche tombaient lentement, comme un voile, sur les tombeaux.
Mais bientôt le ciel s'éclaircit et un croissant de lune apparut, filtrant à travers les arbres et répandant sur toutes choses une teinte mélancolique et des nimbes de lumière. Le calme le plus absolu envahit toute la nature. Plus un souffle de vent, plus un mouvement dans les arbres, plus un cri d'oiseau ou de bête fauve, plus un bruit dans la ville des morts ; c'était le silence profond et éternel du sépulcre, et sous leur drap mortuaire de neige les tertres ressemblaient à des catafalques d'enfants. Au loin, dans le froid sec de la nuit, des fumées blanches montaient des toits, droites comme des flèches d'encens ; et dans les espaces infinis il me semblait entendre les harmonieux mouvements des mondes.
C'était lugubre, effrayant, mais d'une grandeur et d'une beauté inoubliables.
3i6 LA VILLE DES MORTS
Sept mois après, en juillet, je me retrouvais au même endroit; mais quel contraste étonnant il m'offrit alors ! Il était devenu vraiment Timage de la vie, riant, fleuri, parfumé, plein d'une sève qui montait et circulait partout comme un torrent de vie.
Le soleil inondait tout de ses rayons, et faisait reluire les marbres blancs et les granits rouges. Les feuillages verts ombrageaient les tombes fraîchement remuées, et les fleurs embaumaient Tatmosphère.
Je parcourus les allées tantôt ombreuses et tantôt ensoleillées, lisant des noms en nombre suffisant pour composer tout un directoire, plus considérable que celui de la ville des vivants!
Plusieurs tombeaux m'arrêtèrent quelques instants, surtout ceux des hommes que j'avais bien connus jadis, et dont quelquesuns avaient été mes prédécesseurs dans la magistrature, ou mes collègues
Sur un énorme sarcophage de pierres grises, mesurant au moins quinze pieds carrés, et recouvert de larges blocs de granit rouge je lus ces deux noms : H. Black et Okill Stuart, Tous deux m'avaient précédé sur le banc de la cour de vice-amirauté, et j'avais bien souvent lu et admiré leurs savantes dissertations sur des questions de droit maritime.
Plus loin, je lus cet autre nom : William Collis Meredith, qui fut pendant dix-huit ans juge en chef de la cour supérieure, et pendant trente-cinq ans dans la magistrature. Né en 1812, en Irlande, mort à Québec, en 1894, Sur le marbre de son tombeau on a gravé ces lignes, qui sont un éloge bien modeste et bien incomplet de ce grand homme : "A lofty idéal of citity and tliouglitful considération for otiiers marked ail his aéïs and made bright liis daily ivalk throngh life.^^
Ailleurs, un autre nom attira mon attention : c'était celui d'un avocat très éminent, et qui était le père de mon collègue, l'honorable juge Andrews.
Et que d'autres dont je coudoie tous les jours les enfants et les petits-enfants ! Il serait bien difficile de mentionner une famille anglaise dans Québec, dont le nom ne soit pas inscrit sur quelque tombe du cimetière de Mount Hermon.
Scènes de la vie humaine
Lévis
-E superbe promontoire où s'élève la ville de Lévis, a porté ce nom longtemps avant que la ville fût fondée. Dès 1629, Champlain raconte que les vaisseaux de Kertk ont fait leur apparition "derrière le cap de Lévy." D'où lui vient ce nom ? M. J.-E. Roy, qui a été le maire de Lévis, et qui, à proprement parler, est son historien, démontre qu'il fut ainsi nommé en l'honneur de Henri de Lévy, duc de Ventadour, vice-roi de la Nouvelle-France en 1625. Ce nom fut étendu plus tard à tout le littoral qu'on a appelé la pointe de Lévy.
Quant à la ville aétuelle, son nom, qui s'écrit "Lévis," lui vient du plus illustre homme de guerre de notre histoire, le héros de la seconde bataille des plaines d'Abraham.
Les paroisses qui l'entourent, et la ville elle-même, font partie de l'ancienne seigneurie de Lauzon, concédée, en 1636, à Jean de Lauzon, qui avait été l'intendant de la Compagnie de la Nouvelle-France.
M. J.-E. Roy a commencé une histoire volumineuse et fort
intéressante de toute la seigneurie de Lauzon. Deux volumes ont
déjà paru, et l'on dit qu'il reste encore deux volumes à paraître.
Nous empruntons à cet ouvrage plusieurs des renseignements
historiques que nous allons relater.
Le premier colon de Lévis se nommait Guillaume Couture, et il s'y fixa en 1647. Il fut un grand voyageur, et coureur des bois, avant de s'établir définitivement à la pointe de Lévy. Chose remarquable, c'est un de ses descendants, de la cinquième génération, M. George Couture, qui a été le collaborateur
le plus aélif et le plus généreux de M" Déziel, dans la fondation de Lévis. Car cette ville est de création récente, et c'est son curé, M" Déziel, que l'on peut considérer comme son principal fondateur. C'est en 1843 que ce prêtre dévoué, alors curé de Saint-Pierre-les-Becquets, fut nommé à la cure de Saint-Joseph de Lévis. Deux ans après, commença l'agitation qui réclamait la division de la paroisse, et cette agitation dura plusieurs années. Des requêtes, des contestations et même des procès ne manquèrent pas. Enfin, en 1850, au mois d'avril, l'éreâion de la paroisse fut ordonnée, et l'église fut bâtie. Dans cette même année, la
compagnie du Grand-Tronc commença à construire son chemin de fer. Dès l'année suivante, entraîné dans le mouvement de progrès religieux, intelleéluel et matériel qui paraissait animer la population de Lévis, M. Déziel fonda le collège.
Cette institution fut d'abord confiée à la direction des Frères. Puis, en 1860, les Frères cédèrent leur place au séminaire de Québec. Enfin, en 1874, le collège de Lévis est devenu indépendant, et les études classiques entrèrent dans le programme de 1876. Jusque-là, le cours de ce collège avait été exclusivement commercial.
Il s'est alors affilié à l'université Laval, et il a si bien prospéré
depuis, qu'il a fallu Tagrandir, et qu'il donne aujourd'hui Tinstruélion à plus de quatre cents élèves.
Pendant ce temps-là, d'autres institutions naissaient. L'hospice Saint-Michel, pour les prêtres malades ou infirmes, fut établi sous la direélion des Sœurs de la Charité.
En 1864, les mêmes religieuses fondèrent un couvent pour l'éducation des jeunes filles.
C'est en 1861 que Lévis fut érigé en ville, et il comptait alors près de sept mille habitants.
L'hôpital du Cœur-Agonisant-de-Jésus et l'hospice Saint- Joseph-de-la-Délivrance ont complété le progrès de cette ville au point de vue des institutions, et en 1881 sa population s'élevait à 10,691 âmes.
Voici comment M. J.-E. Roy décrivait alors sa ville natale :
** Elle s'élève comme un amphithéâtre à trois gradins, creusés dans le roc et le tuf. Au premier plan se détachent les formes imposantes de trois édifices : un collège, un couvent, un hospice. On dirait des principaux personnages d'un tableau. Au milieu de ce panorama perce la flèche de Notre-Dame, surmontée d'une croix. Elle domine tout ce radieux speélacle pour montrer que c'est l'Église, qui a présidé à sa création. A gauche, à droite sur les terrains vagues se commencent des habitations nouvelles, qui bientôt iront rejoindre les avant-postes de Lauzon et de Saint- David. La fille tend les bras d'un côté à la mère, de l'autre à l'enfant. Un jour viendra peut-être où elles ne formeront plus qu'une même famille."
Depuis lors, Lévis a continué de grandir, et son industrie s'est développée. Les villages de Bienville et de Saint-David se sont accrus ; et quand ces différents groupes, épars sur la côte pittoresque de Lévis, depuis Saint-Joseph jusqu'à Saint- Romuald, se seront réunis pour ne former qu'une seule ville, l'on pourra dire que Lévis est le Brooklyn de Québec, si toutefois il est permis de comparer Québec à New -York.
Mais ce qui est bien permis, et qui est un bel éloge pour Lévis, c'est de le comparer à Québec.
Comme Québec, Lévis est très pittoresque, très élevé, bâti
en amphithéâtre au bord de l'incomparable fleuve Saint-Laurent. Comme Québec, il est riche en points de vue splendides, en perspe<^ives ravissantes, en horizons sans bornes. Comme Québec, il a ses forteresses, qui ne sont pas moins formidables peut-être que notre citadelle.
Lévis est une des beautés de Québec, et Québec est l'incomparable beauté de Lévis. Je veux dire que nous, Québecquois, considérons Lévis comme l'un de nos plus pittoresques points de vue, et que les Lévisiens ont l'inappréciable avantage de voir Québec bien, mieux que nous.
Il leur est même permis de penser que c'est pour le plaisir de leurs yeux que la cité de Champlain élève dans les airs la pyramide toujours grandissante de ses tours, de ses clochers et de ses coupoles. Ils peuvent s'imaginer que chaque soir, Québec illumine en leur honneur, et se fait pléiade d'étoiles, dans l'azur assombri du septentrion, pour les éblouir et les charmer.
Mais ce plaisir que nous leur donnons, ils nous le rendent. Et ce qui fait qu'on ne se lasse pas, à Québec, d'admirer le splendide panorama de Lévis, c'est l'infinie variété de ses colorations. A chaque heure du jour, les couleurs et les nuances de ses paysages changent et se renouvellent, tantôt brillantes et tantôt ombreuses ou voilées, nageant le matin dans une buée diaphane, et s'embrasant à l'heure du soleil couchant.
Pour les Lévisiens, c'est le matin que Québec s'étale dans les magnificences du midi. Mais pour nous, Québecquois, c'est vers le coucher du soleil que Lévis revêt une nature méridionale, se baigne dans des flots de lumière et rayonne des feux de ses rubis et de ses flèches d'or.
Notre-Danie de I..évi!
La jeune ville a, comme Québec, ses quais, son port, ses anses, et une ligne de boutiques, d'usines et de maisons qui s'étend sur ses rivages : c'est sa basse ville. Mais la ville haute est la plus importante, et elle est perchée sur une chaînie de promontoires coupés à pic, ressemblant à des bastions reliés par des courtines colossales.
Sur ces fortifications naturelles, à l'aspeét rude et formidable, elle s'échelonne gracieuse, légère et colorée dans la verdure de ses bosquets. Ses sommets sont ombragés de grands bois, et ils dominent si bien tous les alentours qu'on y a élevé trois forts qui pourraient devenir terribles, mais dont on ne devra faire usage que le plus tard possible. On en devine les formes vagues et les profils menaçants à travers les hautes futaies.
Les grands édifices sont peu nombreux, mais, grâce au piédestal monumental sur lequel ils sont dressés, ils paraissent être d'une rare élévation, et ils se dessinent admirablement sur l'azur du ciel.
Le vrai monument de Lévis est son collège. Il est très vaste, solidement bâti en belle pierre grise, sur une colline rocheuse, et il domine tout le paysage environnant, qui est d'une idéale beauté.
Son extrémité ouest se relie à une chapelle, ou plutôt à une église, d'architeélure romane, qui est une œuvre d'art.
Elle a trois nefs, séparées par deux rangées de colonnes, qui font le tour du chœur et de l'autel. Ses voûtes sont le vrai cintre roman, et celle du milieu est très élevée, magnifiquement éclairée dans les hauteurs par un second étage de fenêtres.
Pas de profusion nulle part, ni dans les ornements ni
Saint-Josepli de Lévis.
dans les couleurs. C'est simple, naturel, solide, élégant et lumineux. On y respire librement ; on y admire sans étude, ni fatigue, et les yeux se reposent agréablement sur ce fond blanc et or, qui donne aux détails du style un aspe(5l calme et distingué. La façade de l'édifice est suffisamment ouvragée et ornée, percée de baies élégantes et larges, et couronnée d'arêtes et de flèches qui lui donnent de l'élancement. Dressée au sommet de la falaise, elle commande une vue splendide sur le fleuve, et elle regarde le séminaire de Québec dont elle se souvient.
C'est que le collège de Lévis a été pendant plusieurs années sous la direétion du séminaire de Québec, et est resté affilié à l'université Laval.
A côté du collège s'élève un autre joli édifice, qui est l'Hôtel- Dieu du Cœur-Agonisant-de-Jésus. Fondé il y a huit ans, dans des conditions plus que modestes, il est déjà florissant et s'est considérablement agrandi. C'est qu'il répondait à un besoin pressant de la ville qui se développe, et qu'il a déjà produit un bien incalculable.
Il est voué aux mêmes œuvres que l'Hôtel-Dieu de Québec, et dirigé par des religieuses du même ordre. Mais il en est indépendant.
L'église paroissiale de Lévis est au centre de la ville, et lui fait une couronne de son haut clocher.
Elle est de vastes proportions, solidement construite en pierre
brune, longue de plus de deux cents pieds et large de soixante-seize.
Le portail est simple, sévère, mais conforme aux règles de l'art.
Voici comment M.
J.-E. Roy décrit Tintérieur, dans son intéressante biographie de M''' Déziel :
"Les grandes lignes
de l'intérieur de l'église sont bien proportionnées. La grande voûte centrale retombe sur une colonnade ionienne qui entoure la nef et se prolonge dans le chœur. Les voûtes latérales, appuyées sur des culots, supportent deux grandes arcades qui longent les parois de l'édifice, comme les tribunes d'un amphithéâtre. Au fond de l'abside, terminé en rondpoint, s'élève le I maître-autel, dont I la forme est em- jAi 1
pruntée à Saint- ^|m^^J^|A|^^^ i
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QUin sous leOUel Hospice Saint-Joseph de la Délivrance. Lévis.
on voit une statue de l'Immaculée Conception. Autour de la statue, un cartouche demi-circulaire porte sur verroterie bleue l'inscription : Rcgùia sine labe conccpta.^^
Pour compléter cette description, il faut ajouter qu'à son retour d'Europe, en 1866, M"' Déziel a enrichi cette église des ornements qui y manquaient, en y installant des peintures qu'il avait fait exécuter à Rome.
Ce ne sont que des copies des œuvres des grands maîtres ; mais elles n'en sont pas moins une riche décoration pour cette église, qui possède en outre un chemin de croix en peinture, copié sur celui de Van Dyck, au Vatican.
Chose curieuse, cette église est bâtie à l'endroit même où les soldats de Wolfe avaient fait des retranchements et dressé une batterie en 1759. L'église s'est emparée de ce plateau historique, et elle s'appelle Notre-Dame de la Viéloire ! "Par une coïncidence providentielle," dit M. Roy, " au lieu même où furent lancées les bombes qui avaient réduit en cendres la petite église de Notre-Dame des Victoires, devait s'élever, un siècle plus tard, une église qui porterait elle-même le nom de Notre-Dame de la Victoire."
Lévis possède un autre grand édifice que tout le monde admire du haut de la terrasse DuiFerin : c'est l'hospice Saint- Joseph de la Délivrance. Cette constru<5tion monumentale est
due à la munificence de feu George Couture, auquel toutes les autres fiandations de Lévis doivent en partie leur existence ; et c'est son frère, M.
Ed. Couture, qui y fait faire aujourd'hui des additions considérables.
Après cette brève description de la ville de Lévis, il convient peut-être de noter quelques événements de l'histoire de Saint-Joseph de Lévis, la paroisse qui a engendré la ville.
Cette paroisse, qui regarde aussi notre ville, a souvent partagé le sort de Québec, surtout pendant la guerre, et elle en a toujours été la première viélime. Car elle occupait un poste avancé et n'était pas fortifiée. En 1690, les troupes de Phipps firent une descente à Saint-Joseph de Lévis. Mais elles furent repoussées par les habitants de l'endroit, qui se montrèrent pleins de courage et de patriotisme.
Les premiers engagements entre les troupes de Wolfe et les Canadiens, en 1759, ont été livrés sur ses hauteurs, et le premier sang versé alors pour la patrie a dû être celui de ses enfants. C'est principalement à Saint-Joseph de Lévis que le brigadier Monckton, à la tête des rangers et de deux autres régiments, rencontra de la résistance, au commencement des hostilités. Bientôt, cependant, ils s'emparèrent de l'église et s'y installèrent. C'était à la fin de juin 1759. En septembre suivant, l'église avait été
transformée en hôpital, et c'est là que furent dirigés un grand nombre des blessés, après la bataille des plaines d'Abraham.
A l'endroit où s'élève aujourd'hui l'église Notre-Dame, les Anglais, une fois maîtres des hauteurs, avaient dressé leurs batteries, et c'est de là qu'ils bombardèrent Québec avec le plus de succès.
Au commencement de l'hiver de 1760, Murray, maître de Québec, envoya un détachement de ses troupes prendre position dans l'église et le presbytère de Saint-Joseph.
C'est cinq ans après, en 1775, que Murray devint l'acquéreur de la seigneurie de Lauzon, qui ne contenait alors que trois paroisses :
Saint-Joseph, Saint- Henri et Saint-Nicolas. Le vendeur, Etienne Charest, avait fait comme bien d'autres seigneurs de ce tempslà, il avait liquidé ses biens et il était retourné en France, où il mourut en
La ville même de Lévis, qui ne compte pas encore cinquante ans d'existence, peut encore être rangée au nombre des peuples heureux qui n'ont pas d'histoire.
Les archives ne contiennent en conséquence le récit d'aucun événement très important.
L'un des plus intéressants peut-être à noter, et qui est consigné dans ses registres, est la visite que lui fit le marquis de Lévis, le 18 juin 1895.
Les circonstances, on le comprend, étaient des plus solennelles, et marquaient une date dans les annales de la petite ville qui porte un nom si illustre, et qui avait l'honneur de recevoir pour la première fois les nobles représentants de ce grand nom.
chapelle du Sacré-Cœur et coin des cours de récréation du couvent de Jésus-Marie, à Saint-Joseph cle Lévis.
Aussi la démonstration prit-elle des proportions grandioses, et l'enthousiasme fut général et irrépressible.
La fête commença le 17 juin par une illumination de la ville, que les Québecquois surtout purent admirer du haut de la terrasse Dufferin. Nous empruntons au journal de Lévis, le Quotidieu, la description de ce speélacle :
^' Lévis en feu.... mais en feu de joie ! voilà la phrase qui peint le plus fidèlement possible le tableau brossé aux vives couleurs qu'offrait Lévis hier soir, tableau enchanteur, et que des milliers d'yeux, braqués de partout, sur la Terrasse, sur les Remparts, sur la cime du cap à Lévis, ont admiré à l'envi.
^^ Lévis, perché pour ainsi dire sur la falaise en amphithéâtre, commande une vue splendide en plein jour ; mais, quand par une belle nuit d'été, dans une occasion comme celle d'hier soir, on la voit tout à coup jaillir comme par enchantement du milieu de l'obscurité profonde qui l'enveloppait, pour apparaître brillante et étincelante des feux les plus vifs et des couleurs les plus variées, un cri d'admiration s'échappe de toutes les poitrines, et on ne peut qu'admirer le speélacle incomparable qui s'offre à notre vue.
i *' C'est ce qui est arrivé hier soir, lorsqu'au signal donné par deux fusées-bombes, la ville tranquille et joyeuse apparut tout à coup vive et lumineuse aux yeux étonnés des milliers de spectateurs.
" Le marquis de Lévis et sa suite, en l'honneur de qui se faisait cette fête de nuit, avant-cour rière d'autres démonstrations qui les attendent, ont dû sentir leur cœur tressaillir en admirant du haut de la Terrasse la coquette ville de Lévis, parée de ses habits de fête, et toute vivante et lumineuse au milieu de l'obscurité, ville dont le nom leur rappelle de si beaux souvenirs de famille.
" Les principaux édifices publics étaient resplendissants de lumière. On admirait surtout : le collège, l'hospice, le presbytère, le couvent, l'hôtel de ville, la bâtisse des ouvriers, la gare de rintercolonial, la manufaélure de chaussures King, les usines Carrier, Laine et C^
^' De temps à autre, le feu de Bengale teignait de rouge, de vert, de bleu, les maisons, les arbres à Tépais feuillage. C'était une vraie féerie.
^' Et les feux de la Saint-Jean ! Ils étaient nombreux, disséminés çà et là sur la falaise, de Saint-Joseph de Lévis à Saint- David, jetant leur lueur blafarde et se reflétant dans les eaux tranquilles du Saint-Laurent qu'ils rayaient de rouge, de bleu et de vert.
*' Est-il besoin de dire que nos places publiques, nos principales rues, étaient remplies d'une foule animée?"
Le lendemain, 18 juin, était le jour fixé pour la visite, et elle fut accompagnée de circonstances qui méritent d'être consignées dans les annales de Lévis.
Les distingués visiteurs étaient le marquis et la marquise de Lévis, le marquis de Nicolay, l'arrière-petit-fils du héros de Sainte- Foye, et la marquise de Nicolay, la comtesse d'Hinnisdal, nièce du marquis de Lévis, le comte et là comtesse d'Hunolstein, fille du marquis de Lévis de Mirepoix.
Le bateau qui les portait de Québec à Lévis, était tout pavoisé, et plusieurs citoyens éminents de cette dernière ville les accompagnaient.
Toute la population de Lévis était sur pied pour les recevoir et les acclamer. Les principaux citoyens, le maire en tête, s'étaient rendus au débarcadère pour leur souhaiter la bienvenue.
De beaux équipages les transportèrent à travers les rues principales, décorées et ornées d'inscriptions et d'oriflammes, jusqu'à l'hôtel de ville, où cinq à six mille personnes les attendaient. Le speélacle était immense et inoubliable.
M. Isidore Belleau, avocat et maire de la ville, lut alors à l'illustre visiteur une adresse toute vibrante de sentiments élevés, qui doit trouver ici sa place :
'^Monsieur le Marquis,
''Les citoyens de Lévis sont réunis autour de vous pour vous souhaiter la bienvenue et vous offrir le plus cordial et le plus sympathique accueil.
** Votre arrivée dans cette vieille province de Québec a été le sujet, vous l'avez constaté déjà, d'universelles réjouissances, mais nulle part elle n'a été accueillie avec ce sentiment de joie et de bonheur que vous pouvez lire sur toutes les figures qui vous entourent.
*^En nous consacrant les prémices de votre séjour ici, vous faites à notre jeune ville un grand honneur; cette préférence nous flatte et nous touche.
** Pourquoi n'avouerions-nous pas de suite que nous avons réclamé comme un droit le privilège de votre première visite? Vous êtes fier de votre nom. Vous le trouvez ici honoré, porté avec orgueil, associé aux destinées d'une ville jeune encore et modeste dans ses proportions, mais animée de l'ambition de jouer un rôle sur ce coin de terre française.
*^Vous êtes fier de votre nom. Tout ici autour de vous le rappelle. Nulle part ailleurs, votre regard avide n'embrassera mieux dans tout son ensemble le théâtre des luttes héroïques qui, tout en illustrant la valeur française, ont couvert de gloire et immortalisé sur ce continent le beau nom de Lévis.
**En face, le promontoire de Québec, dernier boulevard de la France en Amérique ; à l'ouest, les plaines d'Abraham, Sillery ; à l'est, l'île d'Orléans, la Pointe-Lévis. Ici même, l'armée ennemie, dissimulant ses mouvements en tenant fixé sur ces hauteurs l'œil attentif et inquiet du chevalier de Lévis.
''Quelles réminiscences, monsieur le marquis!
''Lorsque vos yeux auront contemplé à loisir ce grandiose speélacle, et que votre âme se sera bien imprégnée de ces souvenirs, vous pourrez aller, à deux pas d'ici, vous agenouiller aux pieds de Notre-Dame de Lévis, devant cette madone, image fidèle, reproduite sous vos yeux et par vos soins, de celle qui, depuis six siècles, à l'abbaye de La Roche, veille sur le tombeau de vos ancêtres. C'est là, aux pieds de cette vierge miraculeuse, que nos cœurs ont pour la première fois rencontré le vôtre.
"En confiant ce dépôt sacré à la piété des fidèles de Lévis, vous n'avez demandé qu'une chose : c'est que, dans leurs prières, ils n'oublient pas la France.
** Tout nous a attendris dans ce gracieux envoi : et le souvenir pieux qui Ta inspiré, et le message touchant qui raccompagnait.
'^ Nous avons reconnu là le cœur catholique et français de cette vieille noblesse qui, en 1760, portait si fièrement la croix et Tépée : fleur de chrétiens et de héros pour qui le drapeau blanc était un double symbole, et qui, enveloppés dans ses plis glorieux, mouraient sur ces rives lointaines en tournant leurs regards vers la France, et en recommandant leur âme à Dieu.
** Ainsi mourut Montcalm. Ainsi vécut Lévis.
^* Et pendant que Tillustre marquis, expirant le crucifix sur les lèvres, après sa journée désastreuse des Plaines d'Abraham, emportait au ciel Taéle de foi d'un peuple agonisant, le noble chevalier, son compagnon de gloire, que la mort et la défaite avaient respeélé, allait porter en France son serment d'amour.
** Ce précieux message, monsieur le marquis, a été recueilli dans votre famille. Il s'y est transmis de génération en génération, et, parvenu jusqu'à vous, il a inspiré sans doute cet intérêt touchant que toute votre famille porte au Canada français, et qui se traduit par de si délicates attentions.
*' La France a gardé la dépouille du héros de Carillon et de Sainte-Foye. Mais, en nous remettant les manuscrits contenant ses mémoires, le père du noble marquis qui vous accompagne nous a rendu son cœur.
** C'est le précieux héritage que cette province française pouvait attendre du petit-fils du chevalier de Lévis.
^' Soyez donc les bienvenus parmi nous.
*^ Lévis ouvre grandes devant vous ses portes.
** Fils tous ensemble d'une même mère, la France, nous vous accueillons comme des frères, unis avec nous dans le culte de ses traditions et de sa gloire.
^* Veuillez, monsieur le marquis, transmettre à M'"* la marquise et aux visiteurs distingués qui vous accompagnent, l'expression de ces sentiments avec l'hommage de notre respeél."
A cette adresse écrite avec le cœur, comme le disait un des auditeurs, M. le marquis de Lévis a répondu comme suit :
** Monsieur le maire,
**Je vous remercie de Taccueil que vous voulez bien me faire en ce jour qui marquera dans mon existence. J'en remercie par votre intermédiaire tous ceux qui sont accourus en si grand nombre pour nous souhaiter la bienvenue, et dont vous êtes le digne interprète. Je suis, de mon côté, celui de mes parents qui m'accompagnent, de ma femme et de sa jeune nièce, M*'^ d'Hinnisdal.
'^Je le suis en particulier du marquis et de la marquise de Nicolay, dont la grand' mère, née Lévis, était la propre petite-fille du chevalier de Lévis ; je le suis de la fille aînée de mon frère, le député, et de son mari le comte d'Hunolstein. Tous, reconnaissants comme moi, me chargent de vous dire merci du fond de leur cœur ému. Nous le disions déjà, hier au soir, en contemplant cette magnifique illumination qui se reflétait si merveilleusement dans les eaux du Saint-Laurent, et par laquelle vous fêtiez si aimablement notre arrivée.
^'J'ai passé ma soirée dans la contemplation de ce speélacle, un des plus splendides qui se soient déroulés à mes yeux.
^*J'y étajs au milieu d'une foule amie, et j'étais partagé entre l'admiration et la reconnaissance.
*'Je suis fier de mon nom en le voyant porté par votre belle cité. Il est un trait d'union entre le passé et le présent. Il vous redit de glorieux souvenirs.
'' Il me rappelle cette maxime qu'écrivait le fils du héros de Sainte-Foye : Noblesse oblige. Il me rattache à vous par des liens qui me rendent vôtre. Les bouleversements et les révolutions n'ont pu vous faire oublier votre origine ni me faire méconnaître la mienne. Vous avez voulu mettre votre ville sous la proteélion de la Mère du Christ, vous avez désiré que la Vierge à qui mes aïeux ont élevé, il y a plus de six cents ans, une chapelle où dorment leurs cendres, celles des premiers maréchaux de la foi, où reposent celles de mon père, où je viendrai moi-même un jour attendre la résurreélion dernière, fût votre patronne.
*^Vous Tavez placée sur vos autels, j'ai eu le bonheur de travailler à établir ce lien entre nous. Je vous remercie, monsieur le curé, de m'avoir confié cette chère mission. Elle me convenait, vous Tavez compris. Nous nous agenouillerons ensemble aux pieds de cette image vénérée. Nous prierons pour vous, pour le Canada, pour la France et aussi pour la gracieuse souveraine sous le sceptre de laquelle vous avez gardé vos libertés, vos vertus, vos traditions, et vous vous développez avec une prodigieuse fécondité.
** Nous prierons aujourd'hui les uns à côté des autres, et lorsque plus tard l'Océan, sur les flots duquel nous avons été portés vers vous, se sera de nouveau interposé entre nous, nous ne serons plus séparés, puisque la même pensée et la même prière nous rapprocheront, et que plus que jamais nous serons frères, enfants de la même mère, Notre-Dame de Lé vis."
Après les acclamations prolongées qui accueillirent ce discours, on entra dans la salle du conseil, où M. le marquis de Lévis prit place à la droite du maire.
Le conseil était au complet, et les résolutions suivantes furent alors adoptées à l'unanimité :
'^ Il est proposé par M. le conseiller Ed. Couture, appuyé par MM. les conseillers Hamel et Laine,
^^ Et résolu :
**Que ce conseil salue avec bonheur et une sincère émotion l'arrivée à Lévis de M. le marquis et M""* la marquise de Lévis, de M. le marquis et M™"" la marquise de Nicolay, de M. le comte et M""" la comtesse d'Hunolstein, et de M"^ la comtesse d'Hinnisdal.
'* Qu'en acclamant ces hôtes distingués, au moment où ils franchissent pour, la première fois le seuil de la ville de Lévis, ce conseil désire leur souhaiter la plus cordiale bienvenue.
*' Il est proposé par M. le conseiller Carrier, appuyé par MM. les conseillers Lamontagne et Lacerte,
** Et résolu :
** Le conseil de la ville de Lévis, voulant rendre hommage au souvenir qu'évoquent les noms de Henri de Lévy, duc de Ventadour,
vice-roi de la Nouvelle-France, et du chevalier de Lévis, général des armées du roi, et s'inspirant dans cet a<5te officiel de l'autorisation que lui en a gracieusement accordée M. le marquis Gaston de Lévis, ici présent, statue et ordonne ce qui suit ;
" Règlement pour changer le sceau officiel de la ville de Lévis :
*' I. Le sceau de la ville de Lévis est par le présent changé, et dans celui qui devra le remplacer à l'avenir, figureront l'écusson et la devise de la famille de Lévis, comme suit :
" D'or à trois chevrons de sable sommée d'une couronne murale avec, sur banderoUe déployée, la devise : Dieu ayde au second chrestien Lévis.
" II. Un dessin des armes ci-dessus, portant la signature de Son Honneur le Maire et celle du secrétaire-trésorier, sera déposé au bureau du conseil, pour faire partie de ses archives, et un autre sera suspendu dans la salle des délibérations à l'endroit le plus apparent.
"III. Le présent règlement sera publié et promulgué sans délai.
" Il est proposé par M. le conseiller Robitaille, appuyé par MM. les conseillers Beaulieu et Louis Couture,
' Et résolu :
" Que, pour marquer son appréciation de sa visite à M le marquis de Lévis, à M. le marquis de Nicolay et à M. le comte d'Hunolstein, et de l'intérêt qu'ils portent à notre ville, ce conseil leur confère les droits et le titre de citoyen de Lévis et leur odlroie les franchises de la ville."
— Fcesque d'Bdonard Ben(<cmBaD.
Québec au XX' Siècle.
1^ tâche achève; et j'ai le regret de n'avoir pas pu la mieux remplir en y consacrant plus de temps et plus d'étude. Toutefois, si insuffisante qu'elle soit à célébrer dignement la cité de Champlain, mon œuvre contribuera, j'espère, à la faire mieux connaître, apprécier et aimer.
Faire admirer et aimer Québec, tel est le but de ce livre. Mais c'est moins la ville elle-même que ce qu'elle représente que je veux qu'on aime. Le Canada est notre patrie à tous, et nous devons l'aimer tout entier. Mais la nation canadienne se compose de deux races, et c'est Québec qui représente particulièrement la race française. Au point de vue des idées et des sentiments, il semble que notre province est pour nous une patrie à part, dont Québec n'est pas seulement le centre et la capitale, mais l'âme et le cœur.
Comme je le disais dans mon introdu(5lion, Québec est "la nationalité française faite monument;" et c'est à raison de ce caradtère représentatif que nous devons l'aimer.
Aussi me suis-je appliqué tout particulièrement dans ce livre à célébrer ceux des ancêtres qui ont le plus aimé la Nouvelle-France, et le plus travaillé à défendre et assurer son existence.
Et maintenant, mon cher lecteur, si j'ai pu réussir à vous intéresser au sort de notre belle capitale et à son passé, vous devez naturellement vous demander quel sera son avenir. C'est une curiosité légitime, quand on rencontre un homme, et surtout une race, de lui poser cette question: "Où allez-vous? Quo vadisf" Mais qui sera jamais prophète dans son pays, quand Jésus- Christ lui-même ne l'a pas été ? Je suis donc absolument incapable
de répondre à votre question, et si notre avenir est riche d'espérances, il n'en est pas moins inconnaissable.
Le lien fédéral qui unit les provinces britanniques de l'Amérique du Nord durera-t-il encore bien des années? Le lien colonial lui-même, si fort aujourd'hui, ne sera-t-il pas brisé pendant ce XX' siècle qui va commencer? Et, s'il est brisé, que deviendront les provinces de la Confédération ? Entreront-elles dans la grande république américaine ? Formeront-elles une autre fédération d'états unis? Ou bien, se constitueront-elles en autant de petites républiques séparées?
guébec vu du Palais de h< législati
Toutes ces hypothèses sont possibles, quoique les unes soient plus vraisemblables que les autres ; mais nul ne sait en vérité ce que l'avenir nous réserve, ni quel sera le sort définitif de cette race française dont Québec est le boulevard.
Sans nous préoccuper outre mesure de ces grands et obscurs problèmes, soyons convaincus cependant que la Providence nous y réserve un rôle à part, et préparons-nous à le remplir. Ayons confiance dans nos destinées, et ne négligeons rien de ce qui pourra les faire grandes et glorieuses.
Avec le siècle qui va naître, Québec nous semble entrer dans une ère de progrès matériel incontestable. Depuis quelques années déjà, il grandit et s'embellit remarquablement, et tous ses projets d'avenir sont certainement réalisables.
J'y crois fermement, pour ma part, et je vais essayer de décrire le Québec de demain, c'est-à-dire celui que les touristes plus nombreux que jamais viendront admirer, quand le XX' siècle n'aura pas encore parcouru la moitié de sa course.
A cette époque, on v arri\ plus nombreuses qii'aujourd'hu
Le Grand-Nord aura pris des développements considérables. Il étendra ses ramifications au loin dans la grande chaîne des Laurentides, et il transportera à Que bec par milliers nos opulents voisins de l'Ouest américain, et leurs ricl produits.
Le chemin de fer Québec & Lac-Huron, de construélion plus récente, lui fera concurrence; mais l'énorme trafic de l'Ouest américain suffira à alimenter ces deux grandes artères.
Plus récent sans doute et moins achalandé, mais important véhicule d'un commerce dif férent, le chemin de fer de la Baie
a par des voies
LEi^'
LKMOVNi; — par Philippe Hébert.
crHudsoii. relié à celui du Lac-Saint-Jean, mettra Québec en communication avec l'extrême Nord et ses richesses inexploitées.
Le Grand -Tronc, l'Intercolo-
nial et le Québec Central auront
alors prolongé leurs voies ferrées
jusque dans notre ville, grâce au
pont qui va bientôt relier
les deux rives du fleuve ;
et ils y auront construit,
avec les autres compagnies
de chemins de fer, une
" Grande Station-Union "
[Grand Union Station).
De grands paquebots, courant vingt-cinq nœuds à l'heure, relieront Québec à Liverpool par une navigation de cinq jours, déposeront sur nos quais les visiteurs et les é migrants de la vieille Europe.
Ainsi, non seulement notre grand fleuve n 'arrêtera plus alors à notre porte les voyageurs et les produits étrangers ; mais il formera, avec l'Océan, la voie de communication la plus courte entre le vieux monde et le nouveau.
Et l'hiver même n'interrompra pas ces communications ; car on aura compris alors que la navigation d'hiver sur le Saint- Laurent peut être facilement rendue praticable. Des hommes entreprenants en auront pris l'initiative, dans les conditions requises pour en assurer le succès, et chaque semaine on verra
IROQUOIS GIHTTANT LES COLONS, par Philippe Hébert.
arriver à Québec, au milieu des glaces flottantes, de grands vaisseaux chargés de voyageurs des deux mondes.
De nouveaux quais, de spacieux bassins accessibles aux grands bateaux de transport, et de nombreux élévateurs borderont le fleuve. Le mouvement du port sera considérable, et les allées et venues des grands steamers avec leurs cheminées multicolores présenteront un coup d'oeil fort animé.
Le pont gigantesque de Québec ne gênera jamais leurs mouvements, car il s'élèvera à cent cinquante pieds au-dessus des hautes marées, et sa grande travée centrale mesurera dix-huit cents pieds d'un centre à l'autre de ses piliers géants. Sa longueur totale entre les culées sera de trois mille trois cent vingt pieds ; et les cantilevers — ces leviers merveilleux de l'industrie moderne — dresseront leurs cimes à près de quatre cents pieds au-dessus du fleuve.
Ce colossal ouvrage sera l'une des merveilles du XX* siècle.
Cependant Québec n'aura pas seulement progressé au point de vue commercial, industriel et maritime. Il se sera si bien développé du côté artistique et monumental qu'on l'estimera la plus belle ville du continent américain.
Aujourd'hui le touriste qui arrive à Québec, venant de la mer, est désappointé de ne pas apercevoir au sommet du promontoire une tour colossale ou un donjon dominant toutes les fortifications et la ville. La citadelle paraît enfoncée dans la verdure des glacis, et n'offre rien de saillant, d'imposant ou de formidable, dans son attitude de lion couché.
Il conviendrait que le lion britannique eût une tête, sous la forme d'un donjon, comme celui qui domine la Tamise au château de Windsor, et que cette tête se dressât au sommet de la forteresse, pour inspeéler l'horizon, dans la direélion de la mer et des frontières.
Dès le commencement du XX*" siècle, cette lacune sera comblée, et le projet de lord Dufferin sera réalisé. Un château s'y dressera, flanqué d'une haute tour crénelée, formant un couronnement à la forteresse, et servant de résidence d'été à nos vice-rois.
Un autre embellissement déjà projeté, et qui sera bientôt un fait accompli, sera le parc des Buttes-à-Neveu, que l'on devrait
appeler le parc Montcalm, Il est peu de villes au monde qui possèdent un terrain plus propre à faire un parc, plus à proximité de la population, et en même temps plus pittoresque et plus joli.
La nature y a fait elle-même la plupart des travaux requis pour des places publiques de ce genre. Elle y a formé de vastes bassins qui deviendront d'admirables pièces d'eau, coupées par des îlots et traversées par des ponts. Elle y a élevé des collines aux ondulations gracieuses, coupé des coteaux à pic, creusé des ravines où Teau descendra en cascades bruyantes.
Elle y a fait sourdre des sources, semé des rochers, tendu des tapis de gazon, et tracé, au milieu des accidents du terrain, des chemins qui montent et descendent graduellement, qui tournent, se détournent, se croisent et forment des sinuosités pleines d'agréments.
Il suffira presque d'y introduire l'eau et d'y planter des arbres, pour en faire un parc ; et si l'on songe que ce parc aura pour cadre à l'est les hautes murailles de la citadelle, à l'ouest les deux tours Martello qui en seront les bornes, au nord les belles résidences de la Grande- Allée, et au sud notre grand fleuve roulant ses vagues profondes à près de quatre cents pieds plus bas, on admettra qu'il ne manquera pas de points de vue pittoresques.
Enfin, quand le touriste aura contemplé ses paysages variés et respiré l'air pur de ses hauteurs, il pourra, loin de la poussière et des bruits de la rue, revenir à l'incomparable terrasse Dufferin, par la nouvelle galerie aérienne, accrochée au flanc du cap Diamant.
De nouveaux monuments orneront alors cette belle promenade. Jacques Cartier, Frontenac, Iberville, Montcalm, Lévis, Laval, Plessis y auront leurs statues, tandis que celles des jésuites martyrs et de quelques-uns de nos intendants seront érigées autour de notre hôtel de ville.
Notre bureau de poste aura subi des transformations importantes et sera devenu l'un des plus beaux monuments de Québec.
Le pâté de maisons disparates qui s'élève en face aujourd'hui aura été démoli et remplacé par un talus de gazon, émaillé de bosquets en fleurs. La façade aéluelle de notre hôtel des postes pourra jouir ainsi d'un point de vue idéal.
Mais la façade principale de l'édifice agrandi se trouvera alors
LAMBERT CLOSSE ET LA CHIENNE PILOTE EN EMBUSCADE, par Philippe Hébert.
du côté opposé, et elle lui aura mérité le nom de Palais des postes, Pour faire contraste avec Farchiteélure moyen âge du château Frontenac, on en aura fait un monument de Tart grec, et la nouvelle façade, ainsi que le pignon qui regarde le fleuve, présenteront le même aspeél que les beaux temples de T ancienne Grèce,
Sur un soubassement composé de dix marches se dressera un superbe portique double, formé de deux rangées de colonnes d'ordre dorique ; et sur les hauts chapiteaux sculptés s'étendra un entablement massif couronné d'un fronton. Quel coup d'œil majestueux et plein de grâce cette belle colonnade offrira aux habitués de la terrasse ! Et, pendant T hiver, quel promenoir élégant, spacieux et ensoleillé formera le portique, à l'abri de la pluie et de la neige !
Un autre grand projet sera à l'étude vers l'époque plus ou moins lointaine dont nous parlons. Dans le joli petit parc Frontenac, qui occupe l'emplacement de l'ancien parlement, il sera alors question de bâtir un Panthéon, plus petit que celui de Paris, mais sur le même plan. Des galeries de sculpture et de peinture et un musée historique y seraient installés; et l'art y perpétuerait la mémoire de nos grands hommes, sous les formes variées de ses manifestations.
En même temps, des artistes, aux conceptions hardies, proposeront de construire un pont élégant, qui mettrait la terrasse et le portique du palais des postes en communication avec la galerie supérieure du Panthéon, et qui serait appuyé sur une double rangée de grandes colonnes cannelées, imitée des Propylées, qui étaient le vestibule des fortifications d'Athènes. Ce serait la plus belle de nos portes fortifiées.
Mais que d'autres embellissements imprévus viendront, pendant le XX^ siècle, faire ressortir et multiplier les beautés naturelles de Québec ! C'est alors qu'il réalisera vraiment la seconde partie de sa devise : Inditstriâ rrescit
Si belle et si agréable à habiter sera notre ville en ce temps-là, que l'on dira d'elle ce que Lysippe disait d'Athènes : '^ Qui ne désire pas la voir est stupide ; qui la voit sans s'y plaire est plus stupide encore ; mais le comble de la stupidité est de la voir, de s'y plaire, et de la quitter ! "
Qu'ils sont loin les jours où Québec luttait contre la barbarie, au nom de la civilisation ! Et quel courage il fallut à nos pères pour soutenir cette lutte héroïque pendant tant d'années, avec les faibles ressources que la France leur envoyait !
Les nombreuses tribus sauvages qui peuplaient alors ce pays, repoussèrent presque toutes. opiniâtrement les bienfaits de la civilisation ; et c'est pourquoi il fallut bien leur faire une guerre sans merci.
L'Iroquois surtout fut un ennemi cruel, courageux et fort, qui résista longtemps; et ce furent nos coureurs des bois qui engagèrent plus particulièrement avec lui une lutte corps à corps, et qui finirent par en triompher.
Quand on lit aujourd'hui le récit des exploits homériques de Lemoyne d'Iberville et de ses frères, de Hertel, de Lambert Closse et de tant d'autres, on est parfois tenté de leur reprocher une cruauté indigne de héros chrétiens. SANS MERCI — par Philippe Hébert.
Mais il ne faut pas oublier que leurs ennemis étaient féroces, et confondaient l'inhumanité avec la force et la bravoure. Les bons traitements leur paraissaient des signes de faiblesse et de lâcheté ; et nos ancêtres croyaient qu'il fallait, pour les intimider,
se montrer aussi cruels qu'euxmêmes.
Il faut tenir compte aussi des mœurs guerrières de l'époque, et se souvenir que l'un des commandements du code de la chevalerie disait : " Tu feras aux infidèles une guerre sans trêve et sans merci."
Or les sauvages étaient des infidèles, et comme ils traitaient nos ancêtres avec la dernière cruauté, ceux-ci usaient à leur égard de sanglantes représailles.
Même entre
SANS MERCI — par Philippe Hébert, FraUCalS Ct Au-
glais, ces transgressions du droit international chrétien étaient alors fréquentes, et des deux côtés on invoquait, pour se justifier, la nécessité d'inspirer la terreur aux Indiens, qui étaient alternativement les alliés des uns et des autres.
Que ces temps sont loin ! Mais que d'années il a fallu pour
calmer le ressentiment que ces luttes terribles avaient créé entre les deux races !
Pendant le XX' siècle les deux éléments fraterniseront de plus en plus. A Québec du moins, les Anglais se souviendront des faits historiques suivants, que l'on oublie souvent ailleurs :
1° Que nous sommes les aînés de la famille canadienne, les premiers occupants du sol, et que l'Angleterre a coutume de respeéler les droits d'aînesse ;
2° Qu'il y a eu deux batailles des plaines d' Abraham, et que la dernière fut une vi(5toire pour nous;
3° Que nous avons, en 1776, sauvé la puissance anglaise en Amérique, en repoussant à la fois les offres alléchantes et les attaques de nos voisins, les Américains ;
SANS MERCI — par Philippe Hébert.
4° Que nous l'avons défendue et sauvée de nouveau, peut-être, en 1813;
5" Que nous sommes une minorité dans la Puissance, mais une majorité dans la Province, que les majorités, plutôt que les minorités, peuvent toujours faire des concessions sans danger, puisqu'elles peuvent aisément les reprendre ; et que nous leur donnons, sous ce rapport, de beaux exemples à suivre.
Voilà ce que tout le monde comprend à Québec, dès l'aurore du XX' siècle, et rien n'y trouble plus l'union nécessaire entre les deux races, qui n'en gardent pas moins leurs traits caraéléristiques.
L'ancienne rivalité entre Québec et Montréal a également pris fin.
Ce ne fut jamais l'amour qui les brouilla, comme il fit jadis pour Argos et Troie ; et s'il arriva jamais que quelque Hélène y ait changé de ville, et même de mari, cette faute grave n'alluma jamais la guerre entre Québec et Montréal.
La cause de mésintelligence
entre les deux cités ressembla Edifice de la Banque nationale, dans
plutôt à celle qui divisa Rome et Carthage. C'était une rivalité de puissance et surtout de commerce maritime.
Carthage avait un beau port de mer, creusé par la nature ; et Rome avait le Tibre, limoneux et vaseux, mais qu'elle creusait sans cesse pour y faire naviguer ses vaisseaux. En ces temps reculés, c'était une cause suffisante de guerre, et Rome décréta son fameux Deknda est Carthago,
Montréal n'a jamais eu cette prétention de vouloir détruire Québec, et si jamais Québec a eu quelque mauvaise intention à regard de Montréal, il n'a jamais rêvé de Iç mettre à sac, mais seulement à sec.
Dans la première décade du XX* siècle, Taccord parfait règne : les deux villes se prêtent un mutuel concours, et chacune a pris au soleil et sur le bord des eaux la place qui lui appartient. Le trafic de T Ouest suffit à les alimenter toutes deux, et si les plus grands navires favorisent Québec, Montréal accapare encore les moins grands.
Mais une autre rivalité a surgi entre les deux grands centres, et, loin de nuire à leurs progrès, elle y contribue ; car elle est exclusivement littéraire et artistique.
Voilà Témulation la plus noble, la plus généreuse, et, j'ajoute, la plus nécessaire à notre vie nationale ; et l'ambition de Québec n'est pas d'égaler Montréal, ni Toronto, au point de vue matériel, mais de ne pas se laisser dépasser dans le mouvement intelleéluel, et de représenter dignement la race française en Amérique.
Et maintenant, ô ma ville bien-aimée, je te livre cette œuvre consacrée à ta gloire. Sois reconnaissante pour l'effort tenté, et indulgente pour l'ouvrier.
Elle a trompé mon attente, comme elle trompera la tienne. Mais j'y ai mis toute mon âme et tout le travail que mes rares loisirs m'ont permis.
Je l'ai commencée avec enthousiasme, et il me semblait, en la faisant, qu'elle n'était pas sans éclat. Mais tout ce qui me paraissait brillant hier, est pâle et terne aujourd'hui. Hélas ! je n'étais pas de taille à te célébrer dignement, et je ne te connaissais pas assez.
Vainement je t'ai étudiée dans les œuvres multiples de nos historiens ; vainement Garneau, Ferland, Faillon, Casgrain, Suite, LeMoine, Gagnon, Dionne, Roy, Têtu, Turcotte, et bien d'autres, m'ont ouvert le trésor de leur érudition et m'ont permis d'y puiser, ta grandeur a échappé à mon étreinte, et ma vue n'a pu embrasser qu'une partie de tes beautés.
N'importe, je ne regrette pas d'avoir essayé de mesurer ta grandeur, et il me semble que l'effort seul m'a grandi. On en appréciera au moins l'intention généreuse. J'ai voulu que mes compatriotes ne soient pas de ceux dont l'Ecclésiaste a dit: "Ils n'ont pas voulu se souvenir des choses du passé, et ils ont disparu comme s'ils n'avaient jamais existé."