MARY MINTO
I le Canada produit jamais un poète épique, et si ce poète écrit une épopée nationale, c'est Québec qui en sera le théâtre ; et ce théâtre idéal, déjà sacré par le sang des héros, le sera de nouveau par le génie de la poésie.
Il semble que l'œuvre soit facile, et qu'elle
est déjà largement ébauchée dans notre histoire.
semble-t-il pas aisé, en effet, de transformer en
dcnii-dieux les géants de nos guerres? Est-il besoin
de les inventer, comme Homère et Virgile ont dû le
faire dans leurs œuvres immortelles? — Non, certes, et
notre poète national trouvera leurs noms et leurs exploits
épiques consignés dans nos archives, inscrits sur la pierre
de nos monuments et de nos édifices, et profondément
gravés dans le cœur du peuple.
L'élément merveilleux ou surnaturel ne lui manquera pas non plus, et il pourra facilement retracer dans son poème le rôle de la Divinité. Dans aucune histoire peut-être, sur nul autre rivage, le doigt de Dieu n'a été plus visible ; et l'incomparable beauté de la nature sur ce sol béni de Québec, oii se sont décidées nos destinées, y rend Dieu plus présent qu'ailleurs. Québec est le résumé de l'épopée nationale des Canadiens-Français. O Québec ! que de grands et touchants souvenirs éveille ton nom seul ! Que de rayons de gloire composent le nimbe lumineux qui couronne ton front ! Que d'ombres chères planent autour de toi et se dessinent avec des proportions grandioses dans les mirages de ton passé, sans que l'esprit fasse aucun effort pour les évoquer.
Québec est pour tous les amants de Tidéal un écrin de pierres précieuses ; dès qu'il est question de faire disparaître une de ces pierres, ses admirateurs se lèvent et s'écrient : '' N'y touchez pas! "
C'est une châsse de reliques historiques, et, dès qu'une main sacrilège s'en approche, on proteste de toutes parts: *X'est une profanation ! "
C'est un musée de peinture dont tous les tableaux sont signés par le divin Artiste, et dans lesquels il semble avoir voulu rivaliser avec tous les paysagistes du monde !
Québec est pour les Canadiens-Français ce qu'est La Mecque pour les musulmans, Jérusalem pour les Juifs, Rome pour les Italiens, Paris pour les Français.
C'est la nationalité canadienne-française faite monument, ou pétrifiée dans un bloc de granit indestruétible.
Jadis capitale d'une colonie française, aujourd'hui capitale d'une province anglaise, dans l'avenir ville indépendante ou ville coloniale, Québec a été, est et sera, par le caraélère, par la langue et par le sang, une France d'Amérique.
C'est un plant de France cultivé par Albion sur la terre américaine, et dont la vitalité survivra aux forêts primitives qui ombragent les Laurentides.
Dualisme harmonieux, c'est à la fois, malgré l'antinomie de fond et l'antithèse d'expression, une France anglaise et une Nouvelle-Angleterre française.
Ville originale et attrayante, la plus intéressante du nouveau monde — sauf Mexico, peut-être — Québec devient cosmopolite, et attire les touristes du monde entier par les contrastes et la diversité de ses aspeéls et de ses beautés.
C'est un peu New-York l'été, un peu Saint-Pétersbourg l'hiver, et, toute l'année, une belle ville de province de France transplantée sur une terre britannique.
C'est une ville du littoral et de l'intérieur, maritime, commerciale, industrielle et militaire, aristocratique et ouvrière ; un port de mer pouvant contenir toutes les flottes du monde, une forteresse renfermant toute une cité de temples, de monastères, d'écoles, de collèges, de grands édifices et de places publiques.
Quand on cherche des termes de comparaison pour peindre Québec, on nomme les villes les plus pittoresques du monde : Edimbourg, Gibraltar, Alger, Naples et Constantinople.
Mais toutes ces villes, différentes les unes des autres, n'ont que quelques points de ressemblance avec Québec ; et, tout considéré, elles lui sont inférieures au point de vue du pittoresque et des beautés naturelles — excepté, peut-être, Constantinople, que je n'ai pas vue.
Gibraltar est plus haut et plus formidable comme citadelle, mais entre les deux villes la supériorité de Québec est incontestable.
Le château fort d'Edimbourg rappelle bien notre forteresse ; mais il est beaucoup moins élevé, moins pittoresque, et il n'a pas le Saint-Laurent pour lui faire une ceinture.
Vu de la mer, Alger est une ville de rêve, éblouissante de lumière et de couleur, et sa Kasbah lui fait une couronne éclatante. Mais si Québec n'a pas le même éclat, ni la même richesse de coloris, il l'emporte sûrement par la variété de ses aspeéls, par la beauté et la grandeur de son cadre, et par la diversité de ses perspeélives.
Naples soutient mieux la comparaison avec Québec, et l'on ne saurait la contempler, de la mer ou du château Saint-Elme, sans pousser des cris d'admiration. Mais chacune des deux villes a son genre particulier de beauté ; et, pour ma part, je proclame incomparable le tableau de Québec vu de la Pointe-Lévis, de l'île d'Orléans et de Charlesbourg ; et je trouve plus vivant, plus varié, plus intéressant sous tous les rapports le panorama qui s'offre aux regards du haut de la citadelle ou de la terrasse Dufiferin.
Le trait caraétéristique de Québec est d'être pittoresque. Il l'est tout entier, dans toutes ses parties, et de quelque côté qu'on le regarde. Mais son site est tel qu'il est impossible de l'embrasser intégralement dans une vue d'ensemble. Aucun artiste ne saurait le peindre en un seul tableau ; et, s'il en faisait une série, ce serait bien une galerie du pittoresque sous toutes ses formes, mais ce ne serait pas encore un tableau complet de l'étonnante cité.
Pour bien juger des beautés et de la diversité d'aspeéls de Québec, voici ce qu'il est indispensable de faire. Il faut en faire le tour, non pas une fois, mais plusieurs fois, et le parcourir en tous sens. Il faut y arriver de l'est et de l'ouest, par terre et
par eau, du nord et du sud ; il faut y entrer, en sortir, et y rentrer tantôt par une porte, tantôt par une autre ; il faut circuler dans ses rues, un peu en voiture, mais surtout à pied, s'arrêter à tous les coins, et plonger ses regards dans les rues transversales ; car toutes sont autant de portes ouvertes sur des perspeétives nouvelles, les unes sur la campagne, les autres sur le fleuve, celles-ci sur des faubourgs ou des quais, celles-là sur les vallées et les montagnes environnantes.
Il faut faire des courses aux alentours, en bateau, en chemin de fer, en voiture, non seulement le jour, mais aussi la nuit. Il faut visiter les remparts à cause des points de vue qu'ils offrent, la citadelle qui est une merveille, les édifices publics, les hôpitaux, les églises, les couvents et Tuniversité.
Il faut s'arrêter devant les vieux murs, et les faire parler, flâner sur les places publiques, dans les jardins, et sur l'incomparable terrasse Dufferin. C'est là surtout que toute promenade archéologique ou sentimentale doit commencer et finir, car c'est l'endroit propice à la rêverie, aux méditations poétiques, à l'inspiration, au culte des grands souvenirs.
C'est là que le touriste se sent peu à peu envahir par le charme inconnu dont les effluves flottent dans l'air du soir. Cet enchantement est irrésistible, et plus on prolonge son séjour à Québec, plus il grandit.
Celui qui a connu et aimé Québec ne l'oublie jamais. Les caraélères de la vieille ville se gravent dans sa mémoire, comme une lithographie sur le papier. Rien ne peut plus effacer ce souvenir, et il demeure si distinét qu'il ne se confond jamais avec celui d'une autre ville.
Redire sa dramatique histoire et ses légendes, ses infortunes et ses grandeurs, peindre les beautés et les charmes de sa pittoresque nature, faire parler les lieux où elle subsiste depuis trois siècles, interroger les pierres de ses monuments et de ses ruines, voilà le travail qu'on m'a confié, et je le commence avec amour, plein d'admiration et d'enthousiasme pour mon sujet.
lA CITADBLI.B,
CHATBAD PROHTBNItC.
Son site incomparable
"Xahtra Jorth.... et piilckra."
- E pittoresque est rarement l'œuvre de Tart seul ; c'est la nature qui est la grande artiste dans ce genre particulier du beau. C'est elle qui, sans compas, ni ciseau, ni pinceau, construit, sculpte et peint, à chaque pas, des œuvres merveilleuses de pittoresque et de beauté.
Pour qu'une ville, qui est l'œuvre de l'homme,
soit pittoresque, il faut donc que la nature soit venue
à son aide, et lui ait donné des eaux qui la baignent,
et des montagnes ou de hautes collines qui l'élèvent
au-dessus du niveau commun.
Aussi les villes bâties aux bords de la mer, d'un fleuve ou
d'une rivière, ou d'un grand lac, ou tout au moins sur des collines
élevées, sont-elles les seules vraiment pittoresques.
La montagne est à la ville ce qu'est le piédestal à la statue. Elle lui est nécessaire pour voir et être vue.
Les grandes eaux lui servent de miroir, l'arrosent, la purifient, l'abreuvent, lui donnent le mouvement, la vie, et une grande variété d'aspe<5ts.
Otez la mer à Naples, et le Bosphore à Constantinople ; nivelez les collines où s'étagent les frontons et les dômes de Rome, et ces villes n'auront plus ni caractère ni beauté pittoresques.
La Tamise et la Seine sont des fleuves bien maigres ; mais, si vous alliez les supprimer, vous enlèveriez à Londres et à Paris une très grande partie de leurs beautés.
La cité de Québec est, sous ce rapport, Tenfant gâtée de la nature. Elle est bâtie sur un promontoire qui est à la fois une montagne et une presqu'île. Le plus beau fleuve du monde en fait presque le tour, et, grâce au concours que lui donne le plus humble de ses tributaires, le superbe promontoire qui sert de piédestal à Québec, baigne ses pieds au sud, à Test et au nord-est dans le fleuve Saint-Laurent, au nord et au nord-ouest dans la rivière Saint-Charles.
Sans doute cette rivière n'est pas grande, mais elle est jolie tout de même, et elle fait de son mieux pour nous plaire, quand, s'élançant du sommet des Laurentides, elle serpente gracieusement à travers les bois et les prairies pour venir apporter ses eaux fraîches et saines à la ville qu'elle aime.
Quant au Saint-Laurent, c'est une des plus admirables œuvres de la nature, une merveille de grandeur et de beauté. Dans sa course vers la mer, il ne passe pas devant la cité de Champlain sans se détourner pour la mieux voir. Il fait un demi-tour pour la baigner et la caresser plus longtemps : il ouvre ses bras pour mieux l'embrasser ; il semble regretter de s'en séparer, et si les voyageurs que ses flots transportent comprenaient le langage de ce roi des fleuves, ils l'entendraient probablement dire : *' Voici ma ville bien-aimée, le plus beau joyau de ma couronne."
Rien de vivant et de mouvementé comme cet inépuisable déversoir des grandes eaux de l'Ouest. On croirait souvent qu'il se repose, mais il marche toujours, portant ses flots à l'Océan, qui engloutit tout, comme la mort engloutit les hommes et leurs œuvres.
Tout en marchant sans cesse, il demeure toujours. Ses flots passent, s'écroulent, et disparaissent, mais ils sont remplacés par d'autres qui les poussent. Et le noble fleuve est toujours là l'ornement, le charme et la grande attraélion de notre ville pittoresque.
Il l'entoure comme une ceinture, il la féconde, il la nourrit, il la purifie de ses odeurs malsaines. Il lui amène des richesses et des admirateurs de tous les pays du monde.
Il est si grand que dans une partie de son cours on l'appelle la mer. Il est si puissant que, lorsqu'une chaîne de rochers lui barre
la route, il fait des bonds comme le Niagara, ou des rapides tumultueux qu'on entend mugir à des distances énormes.
Tantôt il est sauvage et se plaît au milieu des solitudes, des forêts et des montagnes, entre des rives inhabitées. On dirait qu'il rêve alors aux époques déjà lointaines où les seuls Indiens sillonnaient ses eaux dans leurs pirogues légères.
Tantôt il sourit à la civilisation, se fait le moteur de T industrie et du commerce, et le faéleur principal de la prospérité des grandes villes.
Aélif et infatigable, il met ses forces au service des hommes, il porte sur son dos les richesses de la nature et les produits de r industrie humaine. Mais il ne permet pas qu'on le réduise en esclavage, ni qu'on l'arrête. Il veut être libre, et se hâter toujours vers le terme de sa course, sans s'épuiser jamais. Les vents contraires ont beau lutter contre lui, ils ne font que faire chanter ses vagues, qui expriment leur triomphe dans des strophes merveilleuses à entendre.
Vieux comme la terre, et jeune comme le printemps, il a connu les époques préhistoriques. Il se souvient des premiers fils d'Adam venus sur ses rivages, et des races païennes qui y adorèrent le soleil, et il prodigue aujourd'hui ses labeurs et ses biens aux races chrétiennes qui peuplent ses bords.
Il apporte à Québec les richesses de l'Orient et de l'Occident. Il transporte ailleurs les produits de ses terres et de son industrie. Il promène ses habitants sur ses eaux profondes. Il reçoit complaisamment dans son cours large et rapide toutes les impuretés de la ville, et les charrie vers la grande piscine dont le sel purifie toutes les corruptions.
Pour se rendre plus utile, sans doute, il remonte vers sa source deux fois par jour, et les mêmes flots repassent plusieurs fois devant la ville bien-aimée avant de se décider à lui dire adieu.
Mais ce beau fleuve n'est pas le seul faéteur du pittoresque de Québec. La célèbre cité a de plus sa montagne, son rocher aux larges assises et aux sommets harmonieusement superposés, pour la grandir, pour l'élever au-dessus des autres, pour lui fournir l'air frais et pur des hauteurs, pour que le soleil se lève plus
lo QUÉBEC PITTORESQUE
tôt et se couche plus tard sur ses murs, pour qu'on puisse de loin la saluer, Tadmirer, et contempler ses charmes caractéristiques. Ce rocher est en outre, pour la cité de Champlain, une forteresse naturelle, un merveilleux rempart qu'aucune force humaine n'aurait pu construire. Car il s'enfonce profondément sous le fleuve, et il se dresse au-dessus avec des escarpements formidables, à une hauteur de plus de quatre cents pieds.
C'est le piédestal le plus remarquable par sa masse et le plus artistique par sa forme, sur lequel on puisse poser une ville fière de sa beauté.
C'est l'observatoire le mieux situé et le plus riche en perspeétives saisissantes, et quand on s'arrête à son sommet, pour regarder couler le fleuve à ses pieds, on a l'idée de l'éternelle
immobilité contemplant l'éternel mouvement.
Du côté sud, c'est-à-dire du côté d'où viendront naturellement les ennemis, il est coupé à pic et se dresse comme une muraille de Chine infranchissable. Aussi Montgomery at-il payé de sa vie la tentative téméraire de s'y aventurer.
Du côté nord, il s'abaisse par degrés, de manière à former le plus vaste et le plus régulier des amphithéâtres, ayant pour arène la rivière Saint-Charles et sa riante vallée, et pour horizon un autre amphithéâtre encore plus colossal et plus élevé, la chaîne des Laurentides.
Quand vous gravissez ses degrés, vous voyez l'horizon s'agrandir à chaque pas sous
VOS yeux, et vous offrir toujours de nouveaux objets d'admiration. Des échappées brillantes vous découvrent sans cesse des beautés nouvelles. Les perspectives succèdent aux perspectives dans une suite de gradations éblouissantes et grandioses, et l'œil ne sait ce qu'il doit admirer davantage, de la grandeur du speâacle, ou de la variété de ses aspe(5ls.
, , , Batterie de l'Université.
La chaîne superbe des Laurentides au nord, la gracieuse île d'Orléans et ses collines boisées à l'est, les hauts promontoires de Lévis au sud, et enfin le rocher de Québec, forment un cirque merveilleux au fond duquel bruissent et brillent les eaux du grand fleuve et de la rivière Saint-Charles.
C'est un panorama d'une rare majesté, dont les proportions titanesques dessinent des profils infinis, et dont les plis verdoyants ébauchent des sourires de parterres en fleurs.
Certes, l'architeifle qui a bâti ce colisée sauvage est un grand artiste, et l'homme qui y jeta les fondements d'une ville avait le culte du grand et du beau.
Nulle part en Amérique, il n'aurait pu trouver un site plus pittoresque et plus en harmonie avec ses desseins. Car notre grand Champlain n'a pas été un homme de hasard, et ce n'est pas par accident qu'il a fondé notre ville. Ce qu'il avait l'intention de faire, c'est ce qu'elle est devenue : une ville maritime, c'està-dire un port de mer, une forteresse puissante et qu'on pouvait regarder jadis comme imprenable, une ville d'une beauté naturelle insurpassable.
Dans ses armes et sa devise, notre ville se proclame " natura fortis" et je me permets d'ajouter: " et puk/tra," car la nature l'a faite aussi belle que forte. Il est curieux de voir combien
les habitants des villes bâties sur les hauteurs, et au bord des eaux, sont fiers de ces avantages. A Jérusalem, à Rome, à Paris, il n'y a vraiment que des collines, mais les habitants de ces villes les décorent du nom de montagnes.
Ecoutez les Londonncrs vanter la Tamise, les Bordelais la Garonne, et les Marseillais le Rhône ; quel serait l'orgueil de ces populations, si elles avaient le fleuve Saint-Laurent et le cap Diamant !
Au reste, ce goût des hommes pour les hauteurs, ils le tiennent de Dieu même, qui a toujours marqué sa prédilection pour les montagnes. David les appelle quelque part les escabeaux des pieds du Seigneur, et c'est presque toujours sur leurs sommets qu'il s'est manifesté à la terre. Il suffit de se rappeler, pour s'en convaincre, le Sinaï, l'Horeb, le Thabor, le Calvaire et le mont des Oliviers.
. Nous avons donc bien raison de proclamer le site de Québec incomparable. La montagne sur les gradins de laquelle cette ville est échelonnée, le fleuve et la rivière qui la baignent, les promontoires du sud avec leurs hautes falaises, l'île d'Orléans avec ses collines gracieuses, ses bois et ses villages, et tout ce cadre varié du nord avec ses crêtes de montagnes, ses rangées de maisons blanches et ses vallées plantureuses qui laissent traîner jusqu'aux bords des flots les plis de leurs robes vertes, forment un ensemble d'un pittoresque achevé. On a surnommé Jérusalem, la Sainte ; Rome, l'Etemelle ; Naples, la Belle — la bella Napoli. On surnommera Québec, la Pittoresque !
Eglise Saint-Coloinl), SiUerj-.
L'arrivêk à Quérkc
On arrive à Québec par terre et par eau, en chemin de fer et en bateau, et Taspeét de la ville varie beaucoup selon la voie par laquelle on y arrive. Les approches par le fleuve, du côté ouest, sont d'un aspect à demi -sauvage, enveloppées d'un certain mystère et pleines de grandeur. Des falaises onduleuses très hautes, couvertes de bois sombres, encaissent profondément notre fleuve majestueux. Entre ces deux gigantesques remparts de verdure, le bateau glisse rapidement, silencieux et solennel, comme à l'approche d'un lieu sacré.
Tous les passagers sont sur le pont du navire, à l'avant, le cou tendu, l'œil inquisiteur, cherchant du regard la ville qu'on leur a dit être proche. Mais rien ne l'annonce encore, et les promontoires succèdent aux promontoires, de plus en plus escarpés et sauvages, enveloppés de hautes futaies inhabitées et sombres.
Enfin, quelques habitations se montrent dans des enfoncements ombreux et calmes. Des pointes s'avancent comme pour arrêter le géant dans son cours. Mais, en se resserrant, le fleuve se creuse davantage, et devient plus rapide. Quelques villages blottis aux pieds des hautes falaises, ou perchés sur des caps hardis, l'invitent à se reposer. Des églises aux flèches élancées se penchent sur ses eaux, et lui montrent le ciel dont il est le miroir ; mais il ne s'arrête jamais.
Voici Saint-Félix du Cap-Rouge qui se cache au fond d'une retraite solitaire, entre deux promontoires revêtus d'écharpes sombres.... Voilà Sillery se tenant debout et fier sur son cap d'ardoise, et faisant sentinelle aux portes de Québec.
A droite, une procession de clochers défile aux flancs de la côte : Saint-Romuald, Saint-David de TAuberivière, Notre-Dame et Saint-Joseph ; et l'on dirait que les deux promontoires de Québec et de Lévis se rejoignent au loin et ferment tout à fait l'horizon. Mais, dans sa toute-puissance de mouvement, le fleuve se joue de ces obstacles, et, s'il paraît se dérober en face des rochers de Lévis, c'est pour contourner le cap Diamant, et pour étreindre amoureusement la cité de Champlain dans ses flots profonds.
A gauche, le promontoire s'escarpe brusquement et se dépouille de toute végétation. Le roc dénudé se dresse à pic à une hauteur de près de cinq cents pieds, et prend un aspeét tout à fait sauvage et primitif Ses flancs nus, crevassés et ravinés, ressemblent à des pétrifications de monstres antédiluviens dont le dos est surmonté d'arêtes colossales.
A ses pieds, une seule rangée de maisons pauvres et croulantes s'allonge sur des quais en ruines, et laisse traîner jusque dans
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le fleuve, comme une frange en loques, ses fondations lézardées. Au sommet, des bastions sourcilleux, des murailles massives et des gueules de canons.
Est-ce donc là Québec? Non. Cette ville est située de manière qu'on y arrive sans la voir, quand on vient de F ouest. Attendez un peu. Le bateau va contourner ce cap cyclopéen, et vous verrez un petit coin de ville des plus pittoresques.
Regardez, voici des quais qui s'allongent et se succèdent au pied de la berge perpendiculaire ; voici des navires qui se profilent dans un horizon élargi ; voici des marchés, des entrepôts, des boutiques, de grands magasins : c'est une partie de la ville commerciale et maritime.
Levez maintenant les yeux, et voyez comme le paysage s'agrandit soudainement. On dirait qu'un magicien mystérieux a fait surgir d'un coup de baguette toute une féerie de perspeélives inattendues, et chaque tour de roue du bateau dévoile à vos regards de nouvelles beautés.
Le promontoire s'abaisse par degrés, et sur ses talus verdoyants la ville s'étage graduellement.
Admirez là-haut cette rangée de piliers en pierre surmontés d'une balustrade en fer et d'élégants kiosques : c'est la terrasse Dufferin, longue d'environ treize cents pieds, suspendue à deux cents pieds au-dessus de vos têtes, et d'où les promeneurs se penchent pour vous voir arriver.
Contemplez ce château, d'architeélure moyen âge, hardiment perché au bord de l'escarpement, dominant la basse ville et les faubourgs, et lançant à une hauteur vertigineuse ses clochetons, ses tours et ses flèches : c'est le château Frontenac.
A côté, s'étend un jardin planté de grands arbres, et de ce massif de verdure émerge un obélisque de pierre.
Plus loin, derrière un rideau de grands ormes et de peupliers, apparaissent de longs édifices couronnés de coupoles : ce sont l'Université Laval et le Séminaire de Québec.
Et là-bas, au niveau du fleuve, la Douane baignant dans l'eau sa belle colonnade corinthienne, et surveillant le port du haut de sa coupole harmonieuse.
i6 QUÉBEC PITTORESQUE
Mais on dirait que le bateau va passer devant Québec sans s'y arrêter. C'est que la marée baisse, et qu'il lui faut faire un grand tour devant la ville pour accoster le quai en faisant face au courant rapide qui l'entraîne.
Alors le speélacle grandit encore, et vous apercevez bientôt les grands édifices de la ville haute : les deux cathédrales, anglaise et française, avec leurs hauts clochers, le Palais de Justice avec son portique majestueux, l'Hôtel de ville, dont on ne voit que les sommets, et le Parlement, dont le haut campanile se détache fièrement sur l'horizon lointain, au milieu d'un groupe d'églises dont on n'aperçoit que les flèches.
Devant vous, l'île d'Orléans dessine sa courbe harmonieuse entre les deux bras du fleuve qui l'étreignent. A droite, les falaises de Lévis et leurs jolies villas se disputent votre attention, et semblent dire : '* Regardez-nous au moins en passant !" A gauche, la côte de Beaupré vous sourit, la chute de Montmorency agite sa robe blanche et vous appelle, et plus loin, au nord, des ondulations de montagnes verdoient, des vallées s'ouvrent et vous montrent leurs coquets villages, des chapelets de maisons blanches s'égrènent sur les prés verts et sur la grève accidentée, tandis qu'au bord du fleuve s'alignent les pointes, les anses et les clochers.
C'est dans ce cadre idéal que vous apparaîtra Québec, si vous y arrivez de l'ouest par le fleuve. Mais, si vous y arrivez de l'est, la première apparition de notre pittoresque cité vous semblera peut-être plus séduisante encore, car elle se manifestera alors à vos regards tout à coup, et tout entière.
Vous avez sans doute visité des musées ou des basiliques où se trouve quelque tableau fameux, soigneusement recouvert d'un rideau? C'est le plus beau, le plus rare et le plus précieux de la colleélion, et c'est avec une légitime émotion que vous attendez que le gardien du musée, ou le sacristain, ait levé le rideau qui cache à vos regards le chef-d'œuvre célèbre.
Eh bien! l'arrivée de l'Européen à Québec lui donne une émotion de ce genre, car il arrive à une courte distance de la ville fameuse sans la voir. La pointe Lévis la dérobe longtemps à ses regards comme un rideau.
Mais le moment psychologique arrive où cet épais rideau s'écarte subitement, et laisse apparaître le prestigieux tableau dans toute sa pittoresque beauté.
Si c'est le matin, il resplendit et se dessine avec une admirable pureté de lignes et de couleurs. Si c'est au déclin du jour, le soleil couchant trace au front du tableau un nimbe de lumière,
et jette çà et là des ombres d'azur et des flèches d'or qui en accentuent les beautés.
Vers la fin de mai 1884, j'arrivais moi-même d'Europe à bord du Parisian, un samedi, vers les six heures du soir ; et je n'oublierai jamais le féerique tableau qui s'offrit alors à mon admiration et à mon amour.
C'était un panorama idéal, qui s'étageait et se déployait dans une gradation régulière, depuis la moire lumineuse du fleuve jusqu'à la coupole d'azur du ciel, sur laquelle se dessinaient comme une immense broderie toutes les excroissances de pierre, de cuivre et d'ardoise de notre monumentale cité.
C'était comme un poème de pierre écrit en caractères cunéiformes, et se détachant en relief dans les lueurs roses du soir. C'était une montagne d'édifices de formes variées, d'où s'élançaient des portiques, des frontons, des colonnades, des flèches, des tours, des toitures coniques, des pignons pointus et des dômes, le tout couronné par la vieille forteresse où flottait à cinq cents pieds de hauteur le pavillon britannique.
Chute de Montniorencv.
lie la ^[(ltlUKne.
Notre navire s'avançait lentement sur les eaux profondes de notre port, le plus beau du monde, et traçait son sillage dans des miroitements de feu. Derrière nous, Lé vis flamboyait, car à toutes les fenêtres de ses maisons le soleil rouge allumait des incendies.
En avant, les quais s'allongeaient, bordés de bateaux à vapeur, de vaisseaux à voiles, de grands magasins et d'usines. Les hautes cheminées rouges, jaunes, noires ou bariolées des navires se mêlaient aux mâts et aux cordages, et au-dessus flottaient dans l'air des drapeaux de toutes couleurs et de toutes formes. C'était un spe(5lacle inoubliable.
Mais ce n'est pas tout d'être débarqué sur les quais de Québec. Ce n'est pas une ville comme les autres, où l'on entre de plain pied. Il faut en faire l'ascension ou l'escalade. Il faut que le touriste en fasse pour ainsi dire la conquête en gravissant péniblement ses nombreux étages. Mais, s'il s'arrête à chaque palier et se retourne, il est amplement dédommagé par les points de vue qu'il découvre. Et quand il est arrivé au sommet, il se dit avec un air vainqueur : " Enfin, je l'ai conquise, la ville haute et superbe." Oui, mais il est conquis lui-même.
Je suppose qu'il est arrivé de Montréal, ou de Lévis, ou du bas du fleuve par un bateau, et qu'il veut s'accorder le plaisir de gravir à pied cet entassement de jardins suspendus, de terrasses, d'esplanades, de bastions et de tours qu'il a aperçus du fleuve.
Dès qu'il a quitté le quai, il voit se dresser devant lui un roc inaccessible, taillé à pic, de cent cinquante à deux cents
pieds de hauteur, et surmonté d'une muraille et d'un kiosque où médite quelque rêveur solitaire.
Oh ! qu'il voudrait bien être là-haut ! Comme il doit être joli le point de vue qu'on aperçoit de cette hauteur ! Mais comment y arriver? Ah! voilà que le chemin tourne à gauche et monte : c'est la côte de la Montagne. Et le touriste chemine, forcément courbé par la pente du terrain. Il veut voir cependant, et il relève la tète après avoir fait une centaine de pas. Devant lui, une boutique de modeste apparence porte accrochée à son toit une tourelle en vedette, comme un doigt levé qui attire son attention, et qui signifie : regardez ici, et là-haut.
Ici, c'est un grand escalier de fer qui s'ouvre comme un vaste entonnoir, et qui descend dans une espèce de rue tubulaire qu'on appelle la rue Champlain.
Là-haut, c'est un coin de la terrasse et les étages supérieurs du château Frontenac. Le touriste fait un premier arrêt, et, après avoir admiré tout ce qui l'entoure, il reprend son ascension en tournant à droite, et longeant une série de maisons bâties les unes au-dessus des autres comme un escalier colossal.
Tiens, voici un jardin suspendu où des gamins crient et s'amusent.
Il est en pente, et l'on croirait qu'il va s'ébouler dans la côte. Mais non, il est si solidement assis qu'il sert de contrefort à un second jardin suspendu. Et le touriste monte
e Chaniplaii
toujours. Mais il s'arrête encore, et se demande ce qu'il va faire. Se reposera-t-il au milieu des fouillis de fleurs et des touffes d'arbres de ce jardin ? Continuera-t-il de suivre ce chemin montueux qui tourne et se détourne sans cesse comme une spirale énorme? Ou bien grimpera-t-il, pour arriver plus vite, ce nouvel escalier de fer qui est à sa gauche? S'il est jeune, alerte, et pressé, il s'élancera sur les degrés de fonte ; et si, après les avoir gravis, il préfère encore les escaliers, comme chemins en raccourci, il en trouvera deux ou trois autres à gauche, qui le conduiront à la terrasse. '' Enfin, se dira-t-il, me voici à la cime extrême," et il se pâmera d'admiration en dilatant ses poumons devant le merveilleux speélacle qu'il aura sous les yeux.
Mais non, ce n'est pas encore la cime extrême. De nouveaux degrés à gravir lui ouvriront un nouveau jardin en arrière du château Frontenac : et enfin un dernier escalier, ilie last but )wt the /easf, comptant plus de cent marches, le portera jusqu'à la crête des glacis que la citadelle domine encore. C'est là surtout qu'il sera récompensé de ses peines, et nous lui prédisons qu'il restera debout sans songer à la fatigue, et que les seuls mots qui sortiront de sa bouche, dans son ravissement, seront ceux-ci : ''Que c'est beau ! Que c'est beau ! "
C'est qu'en effet il aura alors sous les yeux un speélacle unique au monde, merveilleux de magnificence et de beauté.
Choisissez le plus brillant génie parmi les artistes, et demandez-lui un tableau qui contienne tout ce que la nature et la main de l'homme ont jamais fait de plus beau, et tous les efforts de son imagination n'atteindront pas à la réalité de cette gigantesque féerie.
Sous les pieds du touriste, en bas d'un escarpement qui donne le vertige, le Saint-Laurent déploie sa nappe immense, moirée d'ombre et de lumière. L'oeil y plonge comme dans un abîme dont il mesure en tremblant la profondeur.
Il y a des années peut-être que ce touriste rêve de voir Québec, et que son imagination surexcitée en admire les beautés fascinatrices. Et maintenant cette merveille est devant lui, et son regard peut l'embrasser presque toute entière. Sera-t-il désil-
lusionné? Au contraire, il se dit à lui-même: '* C'est encore plus beau que je ne rimaginais."
Il cherche des termes de comparaison, et, s'il a vu Constantinople, ce tableau de Québec ravivera tous ses souvenirs et son enthousiasme. Lévis lui rappellera Scutari, et le Saint-Laurent, le Bosphore. '*Je suis à Stamboul, pensera-t-il, sur la pointe du Sérail, et cette rivière qu'on appelle Saint-Charles, et le bras nord du Saint-Laurent, c'est la Corne-d'Or.
Sans doute les villages de la côte de Beaupré n'ont pas l'aspeét de Galata et de Péra, qui sont de grandes villes, et Lévis n'a
La Terrasse et la Basse Ville vues cîe la Citadelle.
pas les proportions de Scutari. Mais le cap de Québec est beaucoup plus élevé et plus pittoresque que la pointe où s' étage Constantinople, et les hauteurs de Lévis font un amphithéâtre plus hardi et plus grandiose que les collines de Scutari.
Sans doute le merveilleux bassin que forment les deux bras du Saint-Laurent et de la rivière Saint-Charles, n'a pas la richesse de lumière et de couleur qui inonde le confluent de la Corne-d'Or et du Bosphore ; et le cadre que lui font l'île d'Orléans, Lévis, Québec et la côte de Beaupré, est terne et sévère, comparé aux
villes orientales vêtues de blanc, de pourpre et d'or. Mais il a son genre de beauté propre, qui étonne et qui rend impuissant à le décrire.
Sans doute Constantinople, vue de la Corne-d'Or ou de Péra, avec ses monuments ensoleillés, ses mosquées couronnées de coupoles roses, sa végétation de minarets d'ivoire, ses sérails et ses kiosques, ses massifs de cyprès et de térébinthes, ses murs crénelés et ses jardins, présente un coup d'ceil plus original et plus éblouissant que Québec. Mais cette séduélion irrésistible de la capitale ottomane fait place à la désillusion la plus complète dès qu'on pénètre dans la ville, et, après une promenade de quelques heures, le touriste est dégoûté.
A Québec, c'est tout le contraire. Plus vous le visitez, plus vous le parcourez en tous sens, plus vous en étudiez les détails, plus vous l'admirez. A chaque pas, à chaque coin de rue, vous découvrez des beautés nouvelles, des aspeéls inconnus, des imprévus de pittoresque et d'originalité.
Québec n'a pas, comme Constantinople, le désordre d'un campement asiatique ou d'un caravansérail, avec ses fourmilières de peuples sales, et ses baraques disparates qui gâtent les plus beaux points de vue. La capitale de notre province est bâtie pour les siècles, avec symétrie, avec ordre, avec une harmonie qui en fait une synthèse architecturale, qui perpétue son histoire et laisse entrevoir ses destinées.
Voilà ce que le touriste se dira en contemplant Québec du haut des glacis. Il aura sous les yeux toute la ville et tout le port et son cadre prodigieux, et toute la campagne environnante jusqu'aux versants boisés des Laurent ides, et il confessera qu'il n'a vu nulle part un speélacle plus pittoresque et plus admirable.
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