‹ Québec et Lévis à l'aurore du XXe siècleChapitre 5 sur 35 · CÔTE DE LA CITADELLE · texte numérisé non relu

CÔTE DE LA CITADELLE

Québec la nuit

Un soir de Tété dernier, je suis arrivé à Québec par le chemin de fer du lac Saint-Jean, un peu avant dix heures du soir, et le speélacle de Québec la nuit m'a tellement ravi, que je veux le décrire pour compléter le tableau des belles choses que notre ville présente aux regards des touristes à leur arrivée.

Quand vient la nuit, on sait ce qui se passe dans le monde qui s'amuse ou.... qui s'ennuie. Les grandes dames revêtent leurs plus riches toilettes, soit pour le dîner, soit pour le speélacle, soit pour le bal. Elles se couvrent de soieries et de dentelles ; et, dans leurs cheveux, à leur cou, à leur poitrine et à leurs oreilles, les pierres précieuses étincellent.

Eh bien ! pendant Tété, Québec est la ville grande dame, et, quand vient le soir, elle est vraiment admirable à voir sous les rayons incandescents que lui verse le soleil éleélrique de Montmorency.

Des milliers de faisceaux lumineux planent sur sa tête. Des étoiles scintillantes couvrent son front d'un diadème ; elles ornent son cou d'une rivière de diamants ; sa large ceinture de murailles semble incrustée d'escarboucles éblouissantes.

Ce n'est plus la ville de guerre, c'est la ville de lumière, la ville astrale, et ses pléiades d'étoiles sont groupées de façon qu'elles la dessinent toute entière dans les formes altières de sa beauté.

Elles s'étagent les unes au-dessus des autres, elles s'allongent en lignes parallèles à tous les degrés de l'amphithéâtre architeélural, elles montent en enfilades des bords de la rivière jusqu'au sommet de la montagne, comme des processions de vestales portant le feu sacré.

C'est une illumination féerique, artistique comme un décor d'opéra, vaste comme un pan de ciel étoile. Aucune autre ville ne possède un pareil amphithéâtre stellaire.

Lorsque dans la nuit noire on sort des bois des Laurentides,

et qu'on aperçoit soudainement au loin ce déploiement merveilleux d'étoiles, on croit sortir du noir royaume de la mort et voir surgir dans les hauteurs la céleste Jérusalem.

C'est une apparition si merveilleuse, qu'elle semble surnaturelle et ne pas appartenir à la terre.

Mais non, c'est bien encore la terre, embellie par le génie de l'homme, et si vous voulez me suivre vous verrez que c'est bien le monde des vivants, avec ses attraélions et ses joies.

Nous traversons la rivière Saint-Charles, où miroitent les foyers lumineux, et en sortant de la gare nous sautons dans un tramway éleélrique qui remonte la rue Saint-Joseph. C'est la grande artère populeuse du faubourg Saint-Roch, et elle charrie des flots de peuple entre deux rangées de vitrines brillamment illuminées.

Le mouvement est tel qu'il sufiit à nous distraire, mais nous lui tournons le dos, et notre car commence l'ascension de la haute ville.

Il gravit une première colline à toute vitesse. Puis il tourne à gauche en grinçant des roues, et reprend sa course vertigineuse.

Il monte toujours, sonnant, criant, gémissant, et bientôt il traverse une autre grande artère pleine de mouvement, la rue Saint-Jean. Excelsior ! plus haut, montons encore : voici l'Esplanade et la rue Saint-Louis, qui s'élève encore vers l'ouest et descend vers l'est.

Voulez- vous maintenant voir un speélacle unique au monde? Suivez-moi. Je descends du car, je remonte la rue d'Auteuil, et je fais l'ascension des glacis.

C'est frais, solitaire, silencieux. Je marche sur un épais tapis de gazon, et la brise des hauteurs caresse mon visage. Elle s'accroît à mesure que j'approche de l'escarpement de la montagne au pied de laquelle coule le grand fleuve ; et bientôt des éclats de fanfares montent de l'abîme et viennent charmer mes oreilles.

Oui, c'est bien l'abîme, immense, insondable, qui s'ouvre sous mes pas et se prolonge dans la sombre profondeur du fleuve. Mais sur la terrasse, accrochée à mi-hauteur de la montagne, une foule énorme circule au milieu des lampes éleélriques.

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