DU MÊME
Thomas Gray. — Choix de Poésies. — Hachette, 1887.
Le Général Michel Beaupuy, par Georges Bussiérb et Emile LsGouis. — Alcao, 1891.
La Jeunesse de William Wordsworth. Étude sur le Prélude. — Annales de r Université de Lyon^ 1896.
The îîarly Life of William Wordsworth^ translated by J.-W. Matthews with a prefatory note by Leslie Stbphen. — J.-M. Dent, London, 1897.
Quelques poèmes de William Wordsworth traduits en vers. — Léopold Cerf, 1896.
Quomqdo Edmundus Spenserus ad Ghaucerum se fîngens in Eclo^s *' The Shepheardes Calender" versum heroicum renovarit ac refecerit, — Masson, 1896.
Pages choisies des Grands Ecrivains : Shakespeare. — Traduction nouvelle et introduction. — Armand Colin, 1899.
Histoire de la Littérature anglaise. - Hachette (en préparation).
Emile LEGOUIS
PROFESSEUR A l'UNIVERSITÉ DE LYON
Quel fut le premier composé par Chaueer
DES
DEUX PROLOGUES
DE LA
Mil DIS FUIS MiPLlIRlS ?
Extrait de la REVUE DE L'ENSEIGNEMENT DES LANGUES VIVANTES, Paris (XVII- Année. — Avril 1900)
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LE HAVRE
Imprimerie du Journal LE HAVRE (L. Murer, imprimeur)
35, RUE FONTBNELLE, 35
appelé B était en réalité Tébauche d'où A était sorti. Il crut même pou- /^'^ ' "^ V6îr établir qu'un long laps de temps s'était écoulé entre les deux rédactions, B datant selon lui de i385 et A de 1398. Telle est la légitime autorité dont jouit l'historien de la vieille littérature anglaisé, tel est le prestige de sa science et la subtilité de sa dialectique qu'il a converti sur le \ champ quelques-uns des meilleurs juges. M. Kôppel (Englische Studien,
XVII, p. 198) et M. Max Kaluza {ibid,, xxii, p. 281) lui ont donné raison. Bien que la thèse de Ten Brink n'ait pas triomphé sans conteste et \ que M. John Koch se soit inscrit contre elle (The Chronology of
X s Chaucer's Writings. Chaucer Society, Second Séries, n' 37, Appendice)
i^ elle semble aujourd'hui admise en Allemagne et n'a pas été définitive-
^nt réfutée (i).
Or, malgré la valeur de ses partisans, elle me paraît inadmissible, et les arguments sur lesquels elle repose me semblent^ sous leur apparence érudite, spécieux et même frivoles. Je voudrais montrer ; i* que l'étude du plan général des deux Prologues désigne nettement le texte B comme t^ ^ le dernier et le définitif ; 2* que la comparaison des divergences de détail
^' confirme cette conjecture de façon péremptoire. Mais auparavant, il con-
>^ vient de dire quelle idée servira de^l conducteur dans cet examen. En
'J l'absence de témoignage direct qui tranche la question de priorité, le bon
sens dicte la règle suivante : si Chaucer a pris la peine de remanier son Prologue, c'est afin de le rendre plus parfait», N'entendons pas par là qu'il se soit préoccupé de fournir à ses futurs biographes un plus grand nombre de renseignements sur sa vie et ses œuvres, mais qu'il a, en vnai poète, retouché le plan pour lui donner le plus de cohésion et d'harmonie possible ; que^ s'il a modifié des vers particuliers, c'est afin de les rendre plus clairs, plus expressifs et plus beaux. Il ne saurait être fait ^ d'objection à ce principe que s'il s'agissait d'un poète chez lequel le sens du beau fut allé en s'affaiblissant, ^omme Wordsworlh, par exemple, dont les dernières retouches trahissent parfois la caducité ; mais il s'agit ici de Chaucer qui allait justement abandonner sa Légende des Femmes exemplaires pour commencer son incontestable chef-d'œuvre, Les Contes de Canterhury ; de Chaucer dont le génie poétique suivit un progrès constant jusqu'au jour où la plume lui tomba des mains. L'objection, qui serait dans tous les cas tenue à une extrême réserve, est donc ici sans raison d'être.
(i) A mon grand regret, le travail de M. Koch m'est parvenu trop tard pour que je pusse l'utiliser en rédigeant cet article. Sa réfutation est brève et forte ; toutefois comme elle n'a pas été jugée convaincante par M. Kaluza {op. cit.), elle ne rend pas inutile celle que je tente ici et qui d'ailleurs repose sur un principe différent. I
Plan du Prologue A.
Si nous prenons pour point de départ le pian du Prologue A, nous constaterons que les changements offerts par B étaient tous ou nécessaires ou au moins avantageux. Voici les ligne s de ce plan :
Le poète, non sans une fine ironie, réclame créance pour/îès histoires d'autrefoiSfconsignées dans les livres ; il dit ^*un accent ému ^son amour de la lecture. Ainsi nous prépare-t-il à écouter les légendes des femmes vertueuses de jadis, telles qu'il les a lues chez les vieux auteursyfleste à nous faire savoir par un rêve allégorique dans quelles circonStances lui vint Tioee d'écrire ces histoires. Après avoir confessé son culte pour la marguerite qu'il ne peut se retenir d'aller adihirer au ren<Aîveau, il nous ^ apj5fend qu'à la fin de mai, étant resté tout un jour à la contempler, il est rentré chez lui, s'est couché dans son petit jardin et a fait un rêve. Ce rêve s'ouvre par une description des charmes réels du printemps : la prairie émaillée de fleurs, les chants et les jeux des oiseaux. Soudain une alouette lui annonce par sa chanson l'approche du dieu d'amour. Le dieu a près de lui la reine Alceste ; la robe verte de la reine, le filet d'or qui retient ses cheveux, la blanche couronne posée autour de ce filet la fpnt toute pareille à une marguerite, et en effet elle est ensemble femme et fleur. Derrière Amour et Alceste viennent dix-neuf dames « en habit royal » et derrière celles-ci une foule innombrable de femmes. En apercevant la fleur du pré, la marguerite à qui le poète est venu rendre hommage, toutes s'agenouillent, puis dansent alentour en chantant une ballade où les héroïnes illustres de l'amour sont sommées de céder le pas à l'incomparable Alceste. Elles s'asseoient ensuite silencieusement derrière le dieu. C'est alors que celui-ci aperçoit le poète émerveillé du spectacle et d'un ton courroucé lui demande comment il ose, lui son mortel ennemi, comparaître en sa présence. Il lui jette à la face ses œuvres hérétiques, sa traduction du Roman de la Rose où l'amour est raillé, son poème de Troïle et Cressida OÙ la femme est peinte infidèle^ iÇle . traite devieux morose qui critique les sentiments qu'il ne connaît plus. Il lui demande p<^Urquoi il ne s'est pas plutôt inspiré des « soixante livres vieux et nouveaux » de sa bibliothèque où sont célébrées les femmes vertueuses. Il rappelle au poète que mainte femme souffrit jusqu'à la mort pour son amour et sa vertu. Il termine en le menaçant des pires châtiments.
Alceste s'interpose. Elle plaide les circonstances atténuantes : peut-être le dieu a-t-il été abusé par les envieux du poète. D'ailleurs celui-ci est si simple qu'il a pu traduire de mauvais livres sans y entendre malice. Traduire est moins criminel qu'inventer. Un grand roi doit se dire ces
choses avant de céder à la colère ; il ne doit pas entrer soudain en fureur comme un tyran de Lombardie. Il lui faut être doux et bienveillant pour ^ses sujets grands et petits, f^e poète fùlclLsans excuse, il y aurait encore place pour la miséricorde. Mais n'a-t-il pas qui plaident ppur lui ses nombreux ouvrages où il parle bien de la femme et de Tamour et qu'il écrivit avant d'être renégat ? Altfeste se ^orte ga rante que le coupable s'amendera et chantera désormais les femmes vertueuses.
Le dieu exauce la requête de la reine et la laisse libre de prononcer elle-même la sentence. Le poète fait un petit discours de remercîments, demande à connaître le nom de sa bienfaitrice pour le bénir et commence à s'excuser sur ses bonnes intentions. Alceste interrompt cet impertinent plaidoyer et lui accorde sa grâce, à condition qu'il écrira la légende des femmes exemplaires. Le dieu demande alors au poète s'il ne reconnaît pas la dame qui l'a sauvé. Le poète avouant que non, le dieu lui déclare que c'est l'excellente reine Alceste, qui voulut mourir pour son époux et fut changée en marguerite. Cette fois le poète se souvient d'avoir lu son histoire; 9a dévotion pour la fleur en sera doublée. Amour lui reproche de n'avoir jamais encore célébré ce modèle de vertu ; il lui enjoint de donner à Alceste la place d'honneur dans ses légendes qui (c'est la volonté du dieu) devront conmiencer par Cléopâtre. Ici le poète se réveille et se met à écrire.
Modifioations apportées à oe plan.
1. — Dans le charmant Prologue A il y avait une faute, une gaucherie singulière que la plus bienveillante analyse ne peut entièrement dissimuler. Cette même reine, dont le poète déclarait à la lin ignorer le nom, y était nommée dès son apparition (v. 179) et son nom y était répété aux vers 3i7 et 422. Simple convention, direz-vous, le conteur désignant d'avance au lecteur celle que lui-même ne connaîtra que plus tard. La même justiiication ne saurait, dans aucun cas, s'appliquer à la ballade où. le nom d' Alceste est chanté trois fois par ses compagnes, en présence du poète qui entend tout. Il en résulte que dans A il n'y a aucune surprise pour le lecteur quand le dieu décline le nom de la reine. Qui plus est, il est de tout point invraisemblable que le poète avoue encore ne le connaître point.
Cette gaucherie disparaît dans B. Le nom d' Alceste y reste ignoré jusqu'à la lin. De visibles précautions sont prises pour tenir la curiosité en éveil au sujet de la belle reine inconnue. Le poète a dû pour cela modifier la ballade. Ce ne sont plus les compagnes de la reine qui la chantent. C'est lui-même qui l'entonne en son honneur quand il l'aperçoit si belle, si pure, si pareille à la fleur qu'il préfère. Dans le refrain,
le nom d*Alceste est remplacé par <x ma dame ». 11 y a suspension plus dramatique dans tout le Prologue B, surprise véritable à la fin, et (addition heureuse) le dieu d'amour peut reprocher au poète d'avoir omis le nom de l'incomparable Alceste dans la ballade même où il a chanté les femmes illustres. Le poète tire parti de la suppression que lui-même a imaginée pour se la faire reprocher par le dieu.
J'ai tort cependant de dire que le nom d'Alceste a été omis dans B jusqu'à la révélation finale. On le trouve au vers 432, mais ceci est si manifestement contraire à la marche du nouveau prologue que, pour le lecteur attentif, cette mention ne peut être qu'un oubli accidentel du poète. Celui-ci en corrigeant le texte A, alors qu'il a supprimé le nom d'Alceste partout ailleurs, n'a pas pensé à le supprimer ici. Certes le nom ne se rencontrerait pas au vers 432 de B si ce vers n'était une simple transcription du vers 422 de A. Il survit comme un témoin du remaniement. Nulle autre explication ne me parait plausible.
11 ne semblerait pas qu'il pût y avoir deux sentiments sur la valeur relative des deux plans. Toutefois Ten Brink ayant trouvé l'une de ses plus spécieuses raisons en faveur de A dans le fait même qui nous conduit à la conclusion opposée, je suis dans la nécessité de relever son argumentation. Pour lui, le reproche qu'Amour fait au poète (texte B) de n'avoir pas chanté Alceste dans sa ballade, n'a de sens que si Ai&our sait que <c ma dame » du refrain ne désignait point Alceste à l'origine. Si en effet c'est elle-même que chante le poète sans prononcer son nom, il ne mérite pas le reproche qui lui est adressé. La critique tombe si l'on réfléchit que le poète a simplement chanté la très belle dame qu'il a vue venir avec le dieu, sans savoir que ce fût Alceste. Or, ce que le dieu lui reproche, c'est de n'avoir pas songé (indépendamment de la rencontre qu'il a faite) à placer Alceste, la plus vertueuse des femmes, connue du poète par son histoire bien qu'inconnue personnellement, dans une balla(Je où il exalte les femmes vertueuses. 11 ne lui reproche pas de ne point l'avoir mise au refrain, mais de ne l'avoir pas même nommée parmi tant d'héroïnes. ^
. L'autre critique de Ten Brink est à la fois bien subtile et bien prosaïque et montre un singulier oubli des droits de la fiction; Le poète, dit Ten Brink, se chantant la ballade à lui-même dans B, Amour, qui n'est pas censé l'avoir entendue, ne peut donc reprocher au poète celte ballade que comme une composition antérieure, indépendante du x)rologue, et le fait qu'il y regrette l'absence du nom d'Alceste prouve que le premier texte de la ballade dut être celui où ce nom ne figure pas (texte B) ; le •dernier texte serait alors celui où Alceste est nommée et où ce nom aurait été justement introduit pour adapter la ballade au prologue. A ces subtilités il suffit de répondre qu'Amour est un dieu et qu'il n'a pas
besoin d'être à portée de la voix pour entendre. Dirons-nous que Ghaucer a prévu Ten Brink et qu'il a introduit dans un autre passage de B un vers nouveau qui répond net à l'objection ? Alceste dit au dieu :
And if ye nere a god, that knowen al. (B. 348).
Quant à la question de savoir si la ballade existait antérieurement au prologue et quel texte précis elle avait alors, elle n'a ici aucune importance. Il est très probable, en effet, que Ghaucer a introduit dans son prologue une ballade déjà composée par lui, ou plutôt adaptée du français (Ms. du Roi à Paris, fond de St-Victor, n" a'jo, fol. 4^» recto, col. a, citée en partie par M. Skeat). Il résulterait même de la comparaison avec le refrain de l'a ballade française a Gon est ma très doulce dame d'onnour » que la première version de Ghaucer a du contenir «ma dame» et non « Alceste ». Mais de tout l'obscur petit labeur de retouche auquel le poète s'est livré (changeant « ma dame » en « Alceste » et, selon moi, revenant définitivement à a ma dame»), il est inadmissible que Ghaucer suppose le dieu averti, car c'est là un travail d'atelier dont il n'a rien à savoir, pas plus que des vers polis et remaniés. Antérieure ou non en fait au prologue, la ballade est supposée improvisée au cours du prologue, et (sous peine de rompre la fiction) doit être tenue pour telle par le dieu et par nous. Dire avec Ten Brink que Ghaucer s'est inquiété aux vers 538-540 de B, de nous relater véridiquement les origines du texte de sa ballade, c'est juger les vers d'un poète comme on apprécierait la note d'un commentateur. Il n'est pas besoin d'insister.
2. — Il n'y avait pas d'autre changement indispensable à opérer dans le texte de A que celui que nous venons de dire. Mais le poète a trouvé bon d'en opérer quelques autres, qui sont tous de manifestes perfectionnements.
Le premier qui s'offre concerne la description du printemps. Ghaucer avait d'abord fait entrer cette description dans son rêve. Elle n'y était pas à sa place, car c'était (à un détail près) le tableau poétique mais vrai d'une journée printanière réelle. Dans B il retire ce tableau du songe pour le rendre à la réalité. Il s'est vraiment promené dans le pré fleuri, a vraiment joui de voir s'ébattre les oiseaux, d'entendre leur ramage. G'est une journée délicieuse de plein air d'où il rapporte une impression si vive qu'il en rêve quand il est rentré chez lui et s'est couché dans son jardin. Le rêve sort naturellement de la promenade : il est préparé, vraisemblable. On entre sans effort dans la fiction. Une partie de l'artificiel des soi-disant rêves d'alors s'efface. Le progrès est incontestable et le poète n'a eu à sacrifier qu'un joli détail : celui de l'alouette signalant par sa chanson l'approche du dieu d'amour (A. i4i-3). Est-il possible maintenant d'admettre le remaniement inverse et de croire que le poète aurait à dessein supprimé Vexplication de son rêve après l'avoir imaginée ?
3. — Les autres changements importants se rencontrent dans la seconde partie du prologue, au cours du procès fait au poète, et sont tous dictés par son sens esthétique ou dramatique. La première apostrophe du dieu au poète dans A ne contenait pas moins de 70 vers (A 24^1^)* ^^le & été réduite dans B à ao vers. Ici M. Skeat est d^accord avec le critique allemand pour regretter le manque dans B des tirades où TAmour nous donne indirectement des renseignements sur Fâge de Ghaucer, sur ses lectures, sur sa bibliothèque. Il est si difficile au commentateur de ne pas préférer de tels passages, et, parce qu'ils lui sont utiles ou délectables, de ne pas les trouver beaux, voire supérieurs I Si toutefois on accorde à Ghaucer le droit d'être avant tout un artiste, comment ne pas lui savoir gré d'avoir allégé un discours où le petit dieu qu'il venait de dépeindre si brillant et si noble, se transformait soudain en un sermonneur verbeux et pédantesque, avec des mouvements d'humeur qui le faisaient presque trivial ? Il y perdait sa légèreté d'Amour et sa dignité royale. Il traitait le poète de vieux fou. Il le renvoyait aux bons auteurs, ceux de l'antiquité et ceux du christianisme, a Saint Jérôme contre Jovinien x»(i) et le « Spéculum historiale » de Vincent de Beauvais. Quelque comique naissait sans doute de la discordance qu'il y avait entre sa jolie figure et son lourd étalage d'érudition. Mais c'était au détriment, voire même à la ruine d'un Prologue qui était jusqu'ici toute grâce et tout charme poétique. D'autre part, en ne lui mettant plus à la bouche que la brève apostrophe d'un dieu courroucé, le poète a encore produit dans B un heureux effet suspensif. Ce n'est plus Amour qui songe à lui signaler les bons livres et les vertus héroïques des femmes. C'est à Alceste qu'il est réservé de suggérer au poète une imitation possible de modèles plus purs, et par conséquent d'une expiation très douce. Dans A elle ne faisait guère que reprendre l'idée du dieu.
Tel est pourtant le passage où Ten Brink a cru découvrir la plus forte de ses preuves. Parmi les vers de A omis dans B, ne s'en trouve-4-il point où le dieu reproche au poète sa vieillesse ? Le texte où Ghaucer est représenté comme vieux est donc, conclut Ten Brink, postérieur à celui où il ne dit rien de son âge. Toutefois, comme il serait peu naturel de supposer que le sentiment de son âge lui fût venu en quelques mois, ce qui serait le cas si les deux prologues avaient été écrits consécutivement, Ten Brink est conduit à conjecturer que le Prologue A fut rédigé environ huit ans après B, ce qui place cette seconde rédaction du pro-
(i) Il était au moins singulier, comme le font remarquer M. Skeat et M. Koch, qu'Amour invoquât ce traité de saint Jérôme, qui est dirigé contre l'amour et le mariage.
— lO —
logue d'une légende inachevée, en pleine période de composition du chef-d'œuvre de Ghancer, des Contes de Canterbarjr,
Il nous est demandé d'admettre qu'en iSgS, au moment même où il écrivait cette œuvre maîtresse, si sympathique à son génie et si vaste qu'il ne put la terminer, il serait revenu sur ses pas pour reprendre un sujet dont la monotonie l'avait naguère écœuré un de ses soucis principaux étant, d'ailleurs, de signaler son âge dans ce remaniement. La conjecture est si invraisemblable et si outrée qu'elle a été repoussée par M. Kœppel lui-même, qui accepte bien la priorité de B mais qui estime que A dut être composé très tôt après B, avant que fussent commencés les Contes Canterbury (i). Mais alors, si les deux textes sont de la même date approximative, la mention de l'âge ne permet guère de trancher la question de priorité. Il faut donc chercher ailleurs pqur sortir de ces conjectures. Je crois avoir montré dans l'étude esthétique et dramatique du prologue la solution du problème. La mention de l'âge a été supprimée dans B, parce qu'elle faisait partie d'un discours où le dieu d'amour compromettait sa noblesse en des injures trop personnelles et presque vulgaires. Il suffit pour que cette raison paraisse péremptoire qu'on constate que le personnage d'Amour gagne à l'omission en consistance, et le prologue entier en poésie (a).
4. — En revanche, le discours final du dieu au poète a vingt-cinq vers de plus dans B que dans A. Pour être sur qu'ici A s'est allongé en B et non B réduit en A, il suffirait à la rigueur d'examiner le vers 541 de A ou (c'eit le même) le vers 55i de B. Dans A, le dieu concluait en disant :
And fare now wel, I charge thee no more.
Et, en effet, il n'ajoutait plus que deux vers, puis disparaissait brusquement. Dans B, ce vers a été conservé, mais la tirade ajoutée fait qu'au moment où il dit avoir fini. Amour commence en réalité et trace au poète
(i) Exactement avant Thistoire de Constance, qui est regardée comme une des premières écrites dans la série des Contes, si même elle n'est pas antérieure à la conception de la série.
(a) Cette suppression de Tallusion à Tàge du poète dans le discours du dieu explique suffisamment la suppression simultanée de l'allusion qu'y faisait à son tour Alceste au vers 400 de A. On notera, d'ailleurs, dans la plaidoirie d'Alceste un allégement moindre, mais significatif encore et analogue à celui du discours d'Amour. Cette plaidoierie avait cent treize vers dans A. Elle n'en a plus que quatre-vingt-dix-neuf dans B. Ici encore, la condensation est un progrès.
le programme précis de ses Légendes. On saisit là, au passage, tinè preov6 matérielle de la priorité de^ A (i).
En soi, la tirade ajoutée est d'ailleurs excellente. L'esprit le plus fin s'y joue (v. 558-56i), mais sans que le dieu y compromette le moins du monde sa dignité souveraine. C'est d'ailleurs une adresse du poète de se faire imposer par l'Amour le plan, la forme et le vers même de son œuvre. Ceci semble encore témoigner d'un état plus avancé de la composition, où le poète se rend mieux compte de sa tâche et même où il médite déjà d'escamoter en partie une besogne peu sympathique ou trop lourde : a Sey shortly » (B. v. 679).
5. — Il est d'autres indices dans B de cette approche vers une plus grande harmonie de l'ensemble que dans A.
D'un bout à l'autre de B, TefTet suspensif est mieux observé. Dans A, le poète annonçait dès le vers 85, avant son rêve, le projet d'écrire La Légende des Femmes çertnenses. Dans B il a modifié ce passage, se refusant à démasquer son dessein si tôt et voulant tenir la curiosité en haleine.
Dans A (v. a34-247), le poète au moment où le dieu l'aperçoit, est appuyé contre un tertre. 11 n'est pas question de la marguerite. Amour lui reproche d'oser paraître en sa présence. B est plus pittoresque et plus précis. Le poète est agenouillé devant la fleur. C'est de cela que le dieu se fâche. 11 le tient pour indigne de s'en approcher car elle est « la relique délectable » d'Amour (B. 3o8-32i). L'incident est mieux lié à l'ensemble et se fond mieux dans l'allégorie.
Dans A (v. 4i3-4i5), parmi les œuvres de Chaucer qu'Alceste énumère pour le défendre, figurait une traduction du De miseria Conditionis humanœ du pape Innocent III. Ces vers sont omis dans B. Ten Brink, toujours enclin à croire que Chaucer a pour principal objet de renseigner les biographes futurs, en conclut que cette traduction fut écrite entre les prologues, et que par conséquent A est postérieur à B. Nous en conclurons le contraire : cet ouvrage qui est une lugubre énumération des maux humains n'avait rien à faire parmi ceux qui devaient protéger Chaucer contre la colère d'Amour. Le poète a été bien avisé en supprimant cette mention inopportune, d'autant plus qu'il a du même coup gagné d'omettre
(i) Une preuve matérielle analogue de la priorité de A se trouve au vers 346 de A et 366 de B. Le mot tweye s'explique à merveille dans A ; il désigne deux poèmes, Le Romande la Rose et Cressida qui viennent d'être nommés de nouveau. Dans B, le poète a supprimé la seconde mention de ces deux ouvrages ; il faut remonter trente-quatre vers plus haut pour trouver ce à quoi tweye se rapporte. Certes, le texte où tweye est tout près de son antécédent fut écrit le premier et la coupure fut faite ensuite sans que le poète s'aperçut de l'obscurité légère qui en résulterait pour le mot twexe.
— la —
denx méchants vers (i). Il aurait dû faire de même pour sa traduction de Boëce (B. V. 4a4) et nul doute qu'il ne l'eût fait si Boëce n'eût été protégé par la rime, ce qui eut rendu une retouche plus laborieuse. L'avant dernier vers de A était :
And with that word of sleep I gan awake.
Il est dans B :
And with that word mjr hokes gan I take.
La pensée est dans B reportée vers ces mêmes livres dont la défense et l'éloge ont fait la longue introduction du Prologue. Ce mot final est même ici la meilleure justification du début ; c'est lui qui en fait le mieux sentir la raison d'être. Ainsi se referme harmonieusement le cercle autour du prologue B.
Surtout l'harmonie est mieux établie dans B entre le prologue et les contes. Daus son dernier discours, le dieu apprend au poète que les dixneuf dames de sa suite sont justement celles dont à son insu il a chanté les noms dans sa ballade, et c'est d'autre part sur elles qu'il lui enjoint d'écrire ses légendes. L'agencement est ici parfait ; il n'y avait rien de pareil dans A où il n'est pas dit que les dames de la ballade soient les mêmes que celles du cortège du dieu, ni que celles dont la vie sera racontée. Il faut vraiment qu'un arbre empêche de voir la forêt pour estimer avec Ten Brink B inférieur à A sous prétexte que dix-huit dames seulement et non dix-neuf sont en réalité nommées dans la ballade et qu'elles ne correspondent pas toutes aux héroïnes des Légendes. Cette petite tache (analogue aux quelques autres dont nous avons vu l'origine dans le remaniement même du texte) n'a rien que de très naturel dans le Prologue d'un poème qui ne fut jamais achevé. Jamais sans doute Ghaucer ne sut exactement combien de dames et lesquelles il célébrerait. Il dut se réserver de retoucher une dernière fois sa ballade quand il aurait tout fini, pour n'y laisser subsister que les noms de celles dont il aurait écrit la légende. Alors peut-être auraient disparu les deux noms d'hommes qui y figurent assez étrangement (Absalon et Jonathan), si toutefois le poète avait pu se résigner au sacrifice de son premier vers, d'une musique si liquide. Ce n'est qu'une conjecture, mais elle paraîtra admissible à ceux qui savent que jamais préface de livre ne reçut son texte définitif avant l'achèvement de l'ouvrage entier.
(i) M. Koeh fait très justement observer que si le Prologue A était, selon l'opinion de Ten Brink, de iSgS, Ghaucer aurait plutôt invoqué pour sa défense ses poèmes de Grisélidis et de Gonstance où il exalte la vertu de la femme. ,
— In-
variantes légères.
Toutes les modifications jusqu'ici notées sont celles qui ont été déterminées par le besoin de donner au plan du Prolo^e plus de cohésion, d'intérêt et de vérité poétique qu'il n'en avait dans A. Mais à ces remaniements qui intéressent l'ensemble, le poète a ajouté un certain nombre de retouches plus légrères, qui sont de nature à révéler peut-être d'une manière plus immédiate et plus irrésistible la supériorité de B sur A. Leur petitesse même permet mieux d'embrasser les deux textes d'un seul regard et de proclamer sans hésitation le meilleur. Je me contenterai d'énumérer en deux colonnes celles de ces variantes qui donnent lieu à une observation.