‹ Quel fut le premier composé (volume 2)Chapitre 5 sur 6 · V. 4ia · texte numérisé non relu

V. 4ia

And for to speke of other besinesse.

And for to speke of other holynesse

A est plat ; B est piquant. J'ajoute ceci : est-il admissible un instant que le poète ait écrit d'abord holynesse pour le remplacer ensuite par besinesse, et cela au moment même où il aurait, selon la conjecture de Ten Brink, ajouté à la liste de ses vertueux écrits la mention d'un nouveau livre de piété : The Wreched Engendring ofMankinde ? Au contraire, il est évident qu'il a trouvé dans holynesse un biais habile pour faire passer la mention de son Boëce, qui avait peu de droits à entrer dans ce plaidoyer mais dont la suppression eût nécessité une retouche laborieuse.

J'arrête ces comparaisons, me contentant de renvoyer aux textes pour compléter l'épreuve. On arrivera à la même conclusion en opposant A 89 à B 108; A 107-9 ^ ^ ii8-iao; A 117 à B 129; A 337 à B 3oo; A 400-401 à B 414 ; A 348 à B 368; A 323-324 à B 346; A 333 à B 358. De vers ou de passages où A offrirait plus de beauté que B je n'en ai pas trouvé.

Gonolasions.

Ainsi i*étude du plan et Tétude des vers conduisent à la même conclusion : le texte B offre des marques évidentes de progrès ; il est plus plein, plus harmonieux, plus beau ; il est littérairement plus parfait. 11 gagne par ce qu'il omet non moins que par ce qu'il ajoute. Il est donc le remaniement de A; il est le texte révisé et pour nous définitif. Il nous parait difficile d'atteindreà)un plus haut degré de certitude en dehors des sciences exactes.

Ce point acquis, il faut d'ailleurs avouer que notre connaissance de la biographie et de la bibliographie de Chaucer n'en est g^ère accrue. Il y a pour cela une excellente raison : en démontrant la priorité du texte A on ne fait que ramener la critique chaucérienne au point où. elle était avant la conjecture de Ten Brink^ Or cette critique avait déjà tiré de la priorité de A à peu près tous les renseignements qui en résultent pour l'histoire littéraire. On ne peut faire ici guère plus que les ratifier.

J'insisterai néanmoins sur une question qui se rattache directement à la comparaison des deux prologues. On remarquera que dans A il n'était fait aucune allusion précise à la reine d'Angleterre. Cette reine était Anne de Bohême, femme de Richard II. Si, selon la croyance générale, la Légende des Femmes Exemplaires est de i385 ou i386, Anne était sur le trône depuis trois ou quatre ans et Richard, âgé de vingt ans à peine, n'avait pas encore exercé le pouvoir personnel. Or, rien n'oblige à croire que le poète eût pensé à elle en rédigeant son premier prologue. C'est dans B seulement qu'il la mentionne. Alceste y enjoint à Chaucer quand il aura fini sa Légende de la porter à la reine « à Eltham ou à Sheene » (v. 49^7)' ^^ même coup l'allégorie a été fortifiée et réchauffée. Il apparaît dans B qu'Alceste n'est qu'un déguisement poétique pour la reine d'Angleterre. Comme d'ailleurs Alceste et la marguerite ne font qu'une, les extases du poète devant la fleur deviennent autant d'hommages à la souveraine. Il le donne à entendre maintenant en termes suffisamment clairs :

Be ye my gyde and ladjr sovereyne ;

As to myn erthly god to yow 1 calle,

Both in this werke and in my sorwes aile (B. 94-5).

Ce mot caractéristique de lady sovereyne qui revient encore dans B au vers a^S n'existait pas dans A. Il est possible que Chaucer eût déjà la reine dans sa pensée en écrivant le premier prologue ; mais la chose ne devient certaine que dans le second. Peut-être n'eùt-elle été jamais soupçonnée si nous ne possédions que le texte A. D'autres indices sont fournis

par radoucissement des réflexions d'Alceste sur la tyrannie. Du moment que le poète confond à dessein Alceste et la reine, il est difficile de ne pas être amené à voir le jeune et beau Richard II dans le dieu d^amour devant lequel elle plaide pour le poète. On y est d'autant mieux conduit que la scène du jugement rappelle une scène historique célèbre et encore récente où liguraient un roi et une reine d'Angleterre. Elle fait penser à l'intercession de la bonne reine Philippine de Hainaut en faveur des pauvres bourgeois de Calais voués à la mort par Edouard III. Plusieurs traits renforcent cette impression : la colère du dieu calmée par Alceste; l'allusion au pénitent qui implore merci et s'offre ** in his bare sherte " (6 V, 4o5), etc. Donc, le roi étant clairement mis en scène, il devenait indispensable d'adoucir des conseils de justice et de clémence dont la précision trop grande eût paru impertinente.

En somme il est vraisemblable que Chaucer ne s'avisa d'introduire le nom de la reine Anne qu'après avoir réussi à lui faire parvenir et approuver son premier prologue. Ceci n'est d'ailleurs nullement inconciliable avec la tradition selon laquelle il aurait eu au préalable vent d'un désir exprimé par elle de lui voir célébrer la vertu dés femmes après avoir tant écrit sur leurs faiblesses. Le poète ayant connaissance de ce désir aurait aussitôt saisi l'occasion qui s'offrait à lui de faire sa cour à sa souveraine, mais sans oser encore la mettre directement en scène. La reine approuva le Prologue A et récompensa le poète en lui faisant accorder, en février i585, le droit précieux de se faire suppléer dans ses arides fonctions de contrôleur des douanes. C'est alors que Chaucer aurait remanié son prologue de manière à dédier formellement son œuvre à la reine et à y exprimer sa gratitude pour la faveur reçue. La composition de A serait donc antérieure à février i385 et celle de B postérieure à cette date, l'une et l'autre étant d'ailleurs très rapprochées. Ainsi trouverait-on dans la comparaison des deux Prologues quelque faible lueur sur les relations du poète avec la cour.

Maigre butin, il est vrai, et que prendra en pitié le critique décidé, comme Ten Brink, à exprimer une biographie complète d'œuvres avant tout poétiques^ c'est-à-dire fictives. On s'en consolera en considérant la nature fragile et précaire de pareils édifices biographiques. Il y a quelque tristesse à voir l'érudit qui consacra la moitié de sa vie à l'étude de Cliaucer, reprendre à la fin de sa carrière certaines des pierres d'assise de son monument et les déplacer au risque de faire crouler toute la structure (i). Le Prologue A placé par lui d'abord en i385 est brusquement reporté à la date de iSqS. Le lecteur trouve le sol bien mouvant sous ses

(i) Et tout cela pour arriver à dater approximativement une œuvre perdue de Chaucer, The Wreched Engendring of Mankinde !

pieds. U 8*étonne que Térudition ait plus d'incartades que la fantaisie, moins de rectitude que le simple goût. La faiblesse révélée d'une des' parties Tinquiète sur la solidité du reste.

L'étude qui vient d'être faite, en même temps qu'elle combat une erreur de Ten Brink, aide à en faire comprendre l'origine. Ten Brink n'est certes pas au nombre des érudlts à qui le sens esthétique fait défaut. Ses appréciations sur les œuvres de la vieille littérature anglaise ont habituellement de la vigueur et de la justesse. Le souci du beau n'est pas absent de son histoire. Néanmoins ce souci est chez lui subordonné plutôt que dominant.

S'il étudie Chaucer, par exemple, il a pour premier objet de fixer la chronologie littéraire du poète, et seulement pour second objet d'apprécier son œuvre. La préoccupation chronologique devient peu à peu idée fixe. Elle se fait tyrannique et arrive à gauchir le sentiment esthétique en le sollicitant vers ses lins propres. L'appréciation de l'œuvre n'y est jamais tout à fait pure et désintéressée. Grave défaut pour l'histoire littéraire et pour la chronologie elle-même puisque dans bien des cas cette appréciation est la seule condition possible du reste. Défaut plus grave encore si l'on estime que la précision des jugements portés sur les œuvres est la Un dernière de la critique et que l'étude historique n'est ici que moyen préparatoire. Je suis encore frappé du danger de cette méthode quand je lis dans la Littérature de Ten Brink son jugement sur les Légendes mêmes qui sont annoncées dans le Prologue et dont Ghaucer n'écrivit que la moitié : « Dans Vensemble, dit-il, les premiers contes sont meilleurs que les derniers. On dirait que le poète s'est graduellement lassé de son ouvrage ou qu'il a eu hâte d'arriver au bout de son programme. »

Or, si je lis d'une manière désintéressée les neuf légendes écrites par Ghaucer, je note ainsi brièvement mes impressions :

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