DEUXIEME PARTIE
Une odeur poignante de rose et de musc sort de la boue remuée par le piétinement des hommes.
Le contremaître bourru donne des ordres.
— Hardi, fainéants, hardi, les gars...
Le tronc de bois de rose, lourd de trois tonnes, halé par vingt forçats, est enfoui dans le marais et glisse sous dix centimètres de vase.
Arc-boutés à la cordelle, les bagnards geignent et tirent, nus et gluants.
L'arbre odorant, blessé par les crochets qui l'entourent, saigne un abominable parfum de tubéreuse.
Voici la crique et les canots plats qui attendent le chargement. Les nègres saramacas accroupis, écoutent.
Un ara hurle dans le ciel.
Le soir est proche ; on le voit venir à la pointe de la rivière. Des écharpes de brume flottent sur la haute futaie de ia brousse. Et, tout à coup, comme un rideau de théâtre qui tombe, la nuit s'abat sur la forêt.
QUELLE ÉTRANGE HISTOIRE... i09
Le vieux Saramaca qui commande la flottille de pirogues commence un récit. Il s'arrête ; les nègres approuvent par de courtes exclamations.
Assises en cercle autour du feu, les femmes surveillent le poisson salé qui cuit. Elles peignent leurs négrillons ventrus et endormis.
— On a tué un hoco; le chat-tigre est venu la nuit dernière; il reviendra, sans doute, à cause des chiens ; l'eau a été forte au saut...
Le vieux chef récite, indifférent et précis, les événements du jour.
— Il faudra changer cette nuit la cachette du tafia à cause des évadés...
Un peu de vent traîne encore sur la rivière. Des bruits viennent du nord : rumeurs d'oiseaux, grondements du marais où s'agitent les reptiles, soupirs de l'eau, soupirs qui précèdent le silence...
Soudain, dans un vacarme de ferraille, avec des craquements de tonnerre, un arbre géant s'abat sur la rivière entraînant dans sa chute le rideau d'arbres liés à lui par les lianes.
Les arbres de la brousse ne meurent pas : ils s'effondrent et se couchent en ouvrant dans la brousse la trouée sans laquelle les jeunes arbres ne vivraient pas.
— line pirogue nous a dépasses, une piro-
gue
avec des Indiens et une femme blanche.
— Les Indiens sont les maîtres de la rivière; ils ne s'arrêtent jamais; ils pagayent plus vite que nous...
Les négresses, le sreste suspendu, ont tourné la tète vers le vieux Saramaca; les hommes, immobiles regardent le sol... car voici le point attendu du récit du chef:
— Une femme blanche... dans une pirogue d'Indiens... Cela ne s'est jamais vu...
De l'ombre de la brousse sortent des formes étranges. Un fourmilier au museau allongé s'approche du feu. Puis un pack et une tortue géante viennent à leur tour dans la pénombre rouge du brasier.
— Une femme blanche... une femme blan-
Quelle étrange vie... Des crocodiles dans la boue fétide, des serpents qui glissent sur les lianes, des fleurs aux larges corolles tordues, enroulées sur elles-mêmes, collées à l'écorce des arbres... Des pampres et des chevelures emmêlées de mousses géantes...
Des singes glissent brusquement sur un fil de liane, tombent des hauteurs prodigieuses du toit delà forêt et remontent d'un trait comme des balles élastiques.
Un bourdonnement grave comme une voix humaine... Le bouillonnement de la sève ardente... Les souffles de la vie animale.
On entend battre le cœur de la forêt.
Une vie frémissante est là, étrange et invisible comme la vie du monde intérieur de la mer.
La mer est proche... Son souffle ardent passe sur ce pullulement d'êtres.
La jungle appartient à la mer qui lui impose sa loi. La mer, en découvrant cette terre, n'a rien perdu de ses droits. C'est elle qui la gouverne et la féconde.
Sur le fleuve Maroni... Xotre convoi de pirogues suit les méandres du fleuve. L'eau boueuse sent le marais.
La rive basse est un désert de verdure. Les moucous-moucous, chargés d'oiseaux-mouches, font une barrière de roseaux à la brousse. Des lianes pendent, chargées d'orchidées. Quelques « pois sucrés » en fleurs font des taches blanches sur le rideau impénétrable qui cache la forêt voisine. Des aras écarlates traversent en hurlant la rivière.
Les nègres saramacas, trapus et silencieux, pagayent à grand effort contre le courant La caravane flottante glisse lentement.
Au détour lointain, à l'horizon de l'allée ardente que trace le fleuve, le village hollandais d'Albina se tasse tout blanc, blotti dans une étroite clairière.
Et là, au tournant, Saint-Laurent-du-Maroni, le bagne, avec ses appontements, ses cages grillagées, ses magasins et de grands cocotiers penchés sur le fleuve.
Saint-Laurent-du-Maroni... des maisons blanches couvertes de tôle éclatante sous le soleil comme des miroirs d'argent... Un sol de sable blanc, de la neige sous du feu, une orgie de lumière sur une oasis de verre mat... Les yeux éblouis cherchent pour s'y reposer les massifs verts des jardins épars et les lignes de la brousse noire qui encadre à l'horizon cette fournaise blanche.
En face,Albina, la bien nommée, si blanche dans la verdure du grand bois...
La brousse, le long du fleuve, est une muraille tapissée de lianes, haute de cinquante mètres, impénétrable à la lumière... et derrière laquelle commence la cathédrale de la jungle. Parfois, la muraille s'abaisse, quand le sol cède à la poussée de l'eau, pour laisser voir le marais où les palétuviers enfoncent leurs racines géantes posées sur la boue comme des pilotis.
Le fleuve coupé d'îles, se divise en plusieurs bras. Nous suivons des couloirs étroits entre les murs énormes de la brousse. Le courant charrie des arbres morts. L'eau, jaunie par les boues déplacées et les matières végétales en décomposition, a une odeur de pourriture.
Cependant le soleil s'abat sur ces choses et les couvre de flammes. L'eau, la brousse, et les hommes, immobiles sous la vapeur de fonte en
ébullition qui tombe du ciel, attendent la divinité bienfaisante de la nuit, qui seule donne la vie et le sommeil.
Des pirogues passent chargés d'Indiens graves, dorés, orgueilleux, des pirogues qui, seules, connaissent les chemins par où s'ouvre la brousse.
Nous allons au fil de l'eau, très lentement car nos barques sont lourdement chargées.
Une jeune Indienne gouverne ma pirogue.
Assise à l'arrière, les jarrets tendus sur le banc qui soutient son effort, elle tire des deux mains sur la pngaie verticale dont elle a fait son gouvernail. Elle est nue, les seins dressés, la peau cuivrée et luisante, et des yeux admirables dans un visage dont l'effort ne durcit pas les lignes délicates.
C'est Lily, Tenfant Peau-Rouge, qui s'est donnée à notre caravane.
— Quel est ce présage? dit le vieux chef saramaca... Une femme blanche sur la rivière...
— Crois-tu qu'elle vienne de la côte ? C'est la mer qui apporte les esprits, le vent et la pluie... tout vient de la mer.
Accroupi au bord de l'eau le vieux Saramaca monologue et radote dans la nuit. Du fleuve, ouvert devant nous, on ne voit rien qu'une ombre large et mouvante. Le silence humide du soir endort les choses. Puis, soudain, la nuit profonde...
Et cet homme qui s'agite et trouble le merveilleux mystère de l'ombre... Comme autrefois la voix du Bateau, une voix monte qui récite dans la nuit...
Le vieux Saramaca connaît tous les hommes, toutes les bêtes, toutes les plantes de la forêt.
— Aucune trace dans la brousse, aucun sillage de pirogue sur la rivière ne peut expliquer cela... Jamais aucune femme blanche n'est venue dans la jungle...
il6 QUELLE ETRANGE HISTOIRE...
— Le Vent qui porte son odeur et la Terre qui a marqué la trace de ses pas ne savent rien... Mais la Mer, de qui viennent tous les hommes et toutes les choses, la Mer à qui la Forêt obéit connaît ce prodige...
La pluie s'abat soudain sur nous, comme si la voûte du Ciel s'ouvrait.
La voix du vieux nègre se perd dans le brouhaha du torrent déchaîné.
XLY
Un jardin clos. Des roses, des allées, des roses et de longs canaux étroits où dorment des nénuphars.
Le soir humide met de la brume à fleur de terre sur les pelouses. Un homme presque nu, tatoué et sale, courbé sous une charge d'herbe de Para, s'appuie pour prendre haleine au mur où grimpent des roses, et repart geignant, traînant au ras du sol sa faucille.
Puis, encore un homme, puis encore des hommes plies sous le faix, et laissant derrière eux de lourdes senteurs de fleurs et d'herbes vertes. Puis, le surveillant militaire, traînard et les yeux las.
Les forçats doublent l'allée de bambous. Leur passage n'a pas troublé le silence, leur pas lent n'a pas laissé de traces sur le sable blanc.
Entre les tapis au vert ardent des pelouses, le sable garde son éclat d'argent, sous le soir qui descend. Tout l'estuaire du Maroni est fait de ce quartz broyé qui met des chemins de sucre autour du bagne.
Mais une voix d'enfant chante. Et c'est la nuit, immobile, odorante, lourde, la Nuit des tropiques qui s'abat sur la Terre...
Une sonnerie de clairon annonce que Ton ferme les cages de fer et de ciment où sont parqués les forçats, là, derrière ce mur tapissé de roses rouges de la France.
— Tu as un fusil et tu ne tues rien... as-tu peur du gibier.^...
Il faut baisser la tête pour descendre, sous la voûte de la brousse, la rampe glissante qui conduit au degrad. Il fait frais. Des perroquets hurlent dans le ciel invisible.
Lily est nue. Ses jeunes seins ont la couleur dorée des fruits de son pays.
Elle s'asseoit à l'avant de la pirogue. A coups réguliers et vigoureux, la pagaie frappe l'eau et nous pousse dans le courant si vite que les arbres courent le long de la rive.
Elle chante. C'est un chant monotone et ridicule qu'elle compose et qui célèbre le matin, moi-même, et le retour prochain contre le courant.
Nous doublons des radeaux de bois de rose qui descendent conduits par des noirs.
Elle salue à grands cris ces hommes qu'elle ne connaît pas et qui nous souhaitent bon voyage quand nous sommes déjà hors de portée de la voix.
Nous échouons sur un banc de sable. L'heure est torride. Lily se baigne. Elle s'étend dans la pénombre sur le sable ardent pour se sécher. Puis, elle dresse notre repas au bord de Feau, à l'ombre des feuilles géantes qui sont la marquise de la maison impénétrable de la forêt.
Écœurante commeTodeurdes jasmins, l'odeur des bois de rose abattus sur le chantier voisin nous vient à chaque poussée de vent.
La terre en travail sous le soleil de midi, crisse et gronde dans la profondeur de la brousse.
Pour dormir, Lily amis ses bras à mon cou. Mais les effluves de brasier qui remplissent l'air, et peut être aussi ce jeune corps qui est lourd à mes bras, m'empêchent de dormir.
Par delà la frondaison, dans le clair-obscur de la forêt vierge, des images passent qui me serrent le cœur.
L'image du Bateau et d'une Mer lointaine...
Les Saramacas arment les pirogues et s'agitent pour le départ. Les barques du convoi glissent d'affilée. Le vieux Saramaca, notre chef, passe à son tour, donnant des conseils sur la route et monologuant :
— Avant la nuit, nous atteindrons le village Galibi où se sont arrêtés les Indiens... Ainsi, nous verrons peut-être la barque de la femme blanche...
— Lily, enfant nue, Lily indolente, éveilletoi, il est temps de partir, la route est longue, nous serons au degrad à la nuit.
XLYIl
Au bord de la crique, sur le sable ardent, un cadavre déchiqueté fume sous le feu du soleil.
Les Saramacas, à genoux sur le sol, suivent la trace du tigre.
Le forçat évadé a été surpris agenouillé buvant à la crique. 11 a été attaqué de dos. Le corps semble avoir été écartelé. Il n'y a pourtant qu'une seule trace... Un seul tigre est passé.
Les pirogues du convoi repartent sans qu'une parole soit échangée. Ce soir, seulement, autour du feu, le chef fera le récit et les hommes commenteront le monologue du vieillard.
Les pluies ont grossi la rivière. Les corps se tendent sous l'effort des pagaies plates ; les barques avancent lentement, longeant la berge où le courant est moins violent, sous Tare des lianes dont les filaments baignent dans l'eau.
Dans la vase, à portée de la main, les crabes rouges courent de travers par bandes, se chevauchent et grouillent à reculons sur la proie rencontrée.
La route est longue et monotone.
Les chercheurs d'or qui descendent nous donnent des nouvelles du « fonds ». On s'est battu au placer... des forçats évadés ont pillé le magasin d'hiver.
Les palétuviers se dressent sur leurs énormes racines enfoncées en faisceaux dans la vase. Les colonnes des arbres sont supportées par de monstrueux arc-boutants entre lesquels nous avons accroché nos hamacs.
Accroupies sur des bancs étroits, les négresses lissent sans hâte leurs cheveux et attendent l'heure où le chef reprendra le récit nocturne.
Le vieux Saramaca excite l'émulation des canotiers.
— Est-il possible que nous ne puissions pas rejoindre la pirogue qui fuit devant nous ? Ces Indiens sont de rudes ouvriers du fleuve, mais ils ne tiennent pas un effort soutenu pendant plusieurs jours et nous les rejoindrons s'ils n'emploient pas quelque ruse.
Les Saramacas sont habitués à la chasse à l'homme, car les pirogues rencontrées sur la route des placers sont souvent chargées de forçats évadés. Les pénitenciers paient une forte prime pour les bagnards capturés en rivière.
Mais ce n'est pas Tappât du gain qui trouble ies pagayeurs noirs... Pour la première fois, la science du chef saramaca est en défaut.
Gomme il tremble et s'agite... et quelle angoisse dans ses yeux...
— Le maté est la liqueur des Indiens, c'est la nourriture de l'esprit... Qu'est-ce que l'esprit?...
Elle est là accroupie, l'Indienne aux yeux glauques, les seins penchés vers le feu.
La lumière du soir passe entre les feuilles en Avara et met des lames d'or dans l'ombre du carbet.
— Qu'est-ce que l'esprit?... Tu chasses et tu sais trouver l'or sous la terre... Tu sais déjouer les embûches des autres Blancs et même les embûches des hommes de ma tribu... mais sans le maté, que serais-tu?... un homme secoué par la fièvre... Quand l'heure du maté est venue, l'esprit tremble et rit, l'esprit parle et la forêt lui répond.
L'Indienne a versé à nouveau Teau brûlante, et, prenant à deux mains la tasse en terre cuite, elle boit et se grise. Sa peau dorée est moite, ses narines battent sur la tasse odorante.
— L'esprit... je ne sais pas ce que c'est... Qu'importe...
Accroupie , nue , les genoux rougis par la
flamme, l'Indienne médite et regarde mes yeux.
Ses lèvres fines tremblent. Lily est tourmentée du désir de savoir. Gomme les siens n'ont pas de dieux, elle ne sait rien du monde. Elle ne discerne ni le bien, ni le mal, ni la peur. Lily se couche dans le hamac qui se balance dans la lumière rouge du feu. Je ne vois plus que sa tète attentive et penchée.
Quelques colonnes d'arbres géants apparaissent encore autour du carbet. Des souffles courent sur la trouée de la rivière. Et, du fond mystérieux de la Forêt, du lointain où jamais l'homme n'est allé, le Silence vient et couvre de sommeil le toit peuplé de la forêt.
Encore quelques cris, un vautour stupide hurle à quelque branche morte qui tombe. Le monbin, monstre de soixante mètres qui nous abrite, frémit au dernier vent et s'endort tout à coup accablé par la nuit.
— Tes yeux brillent... tu ne parles pas, mais moi je suis comme un ara qui s'agite et qui crie... Les hommes de ma tribu s'irritent et se battent, ils palabrent... et toi, pourquoi restestu immobile et silencieux? Pourtant, quand il y a des pas dans le tracé, tu armes ton fusil et tu es prêt à tuer. Les hommes blancs tuent sans parler...
— Je chante... mais tu n'entends pas... C'est un chant qui est au fond de mon cœur... Écoute...
Les deux bras à mon cou, Lily a mis sa joue ardente sur mon épaule et pleure.
— Et toi, tu ne parles pas...
Un pack, carapaçonné d'écaillés et hideux, est venu, attiré par le feu. Il rôde à pas menus, flairant la braise, fait le tour du brasier et s'enfuit.
Un chat-tigre passe en tempête. Au loin son hurlement de chasse a troublé la nuit divine.
— Quelle est cette r ise ? dit le vieuxSaramaca. Nous avons perdu la ! are (L la pirogue. Les Indiens n'ont pas cari. été ici...
Les yeux des négresses et de^ canotiers saramacas se sont remplis de mystère.
Inaccoutumés aux efforis de l'espril^les pagayeurs entourent le chef et,<ivrc vivacité, le questionnent.
— Qui pourrait être surpris de ce prodige? Les Indiens entendent le langage des bètcs... Le vent et le fleuve leur obéissent... Le propre des Indiens est de disparaître tout à coup comme des fantômes de brume au toiiinant de la rivière.
— Nous avons perdu leur trace... Ils sont peut-être cachés derrière des lianes... Et cette femme blanche n'est peut-être qu'une ombit, venue de la mer, qui les cache et les protège.
La voix de la Mer... Des souffles chauds venus du large couvrent le pullulement bruyant de la forêt.
Avec la marée monte l'âme puissante de la Mer. La jungle attentive se tait.
Des hérons rouges, tristes et graves se tiennent huches sur une patte au bord de l'eau. Le marais chargé de magnolias s'étend, plaine immense, vers les gradins où s'étagent les cocotiers chevelus et les bambous géants.
La brousse ondule et crisse comme les vagues vertes de l'Atlantique.
Lily, couchée sur la berge, a cueilli pour boire une feuille de lotus :
— La feuille du lotus est chargée d'oubli... L'eau qu'on boit avec elle emporte le passé.
Le vent est humide et salé. Il porte vers les hauteurs delà forêt les voix de la mer qui sont la loi et l'âme même de la jungle.
Ainsi, la Mer, qui porte la mousson et l'eau bienfaisante, régit les saisons, crée la vie et la mort.
— L'oubli... Pourquoi restes-tu silencieux et triste, comme un héron stupide ?
Lily a mis ses yeux dorés si près de mes yeux que je ferme les paupières pour ne pas crier.
— Lily, enfant sauvage, crois-tu que tu liras en moi l'image obscure?... Tu n'es pour moi qu'un jouet fragile et passager comme le nénuphar piqué dans tes cheveux... Lily, ne trouble pas la voix du Vent... La Mer est là qui nous parle...
Mais Lily, déjà indifférente, secoue ses cheveux lisses sur ses épaules et part d'un trait à la poursuite des colibris.
LU
Encore un soir humide chargé de brume... la brume froide qui pénètre et enveloppe le corps comûie un linge mouillé.
Les Saramacas en cercle, accroupis sur de petits bancs, attendent le repas qui cuit... L'humidité gluante nous apporte la fièvre... Peut-être aussi cette rencontre... cette pirogue d'Indiens... et cette femme, seule dans cette barque...
— Les ombits n'ont pas de corps, ils marchent sur l'eau. Ce sont des esprits et des dieux...
Le brasier s'éteint. Les femmes, attentives aux paroles du vieux nègre, frissonnent aux bruissements des lianes.
— Les ombits prennent des formes humaines... Les Indiens seuls comprennent leur langage...
— La pirogue n'est qu'à deux pointes d'ici... Les Indiens ont carbété au camp des forçats... demain nous verrons leurs traces.
QUELLE ETRA>'GE HISTOIRE... i33
Une dernière branche s'allume au brasier défaillant. La lueur n'a point dissipé l'ombre. Des hommes accroupis on ne distingue que les dents découvertes par le mouvement des lèvres et les yeux peureux, points blancs, dans l'ombre tragique.
Les douleurs de la fièvre... le froid qui serre les articulations à crier... une migraine aiguë... puis les hallucinations et les cris dans la nuit...
— Les Indiens, les Indiens... Et cettefemme seule dans la pirogue...