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LUI

Entre les bardeaux à claires-voies, chargés]de glycines passent des lames de lumière.

Dans la pénombre dorée, Lily est couchée, à plat ventre, soutenant sur ses coudes dressés sa tête déjeune sphinx.

— Ces nègres sont des chasseurs stupides... Us sont plus bruyants que des loutres dans la rivière... Ils sont plus lourds que des pakiras dans la brousse... Ils gémissent et crient... Ils brouillent les traces...

— Et toi tu restes là. . . Crois-tu que pour chasser cette femme blanche, les nègres sauront suivre la trace des Indiens ? Ils ne connaissent pas les odeurs que porte le vent. Ils ne savent pas lire l'écriture des pas sur la terre humide... Ils se perdent sous la voûte obscure de la forêt comme les chiens... Lève-toi, prends ton fusil... Suis-moi...

— Pourquoi restes-tu silencieux? Quelle peur te retient ?

Quel orgueil et quelle souplesse dans ce corps dressé soudain... Mimant sa prière, onduleuse et féline, Lily tend les bras, se plie, bande les reins... La passion de la chasse met des lueurs fauves dans ses prunelles.

Elle connaît les secrets des chemins compliqués que suivent les Indiens sur la rivière. Elle sait que pour se terrer à l'affût il faut se mettre sous le vent. Elle sait qu'il faut mêler ses traces et son odeur à celle des fauves...

— Deux jours et deux nuits de chasse... Tu tiendras à la portée de ton fusil la pirogue que ces nègres poursuivent.

Sur le seuil de la porte, elle se retourne encore, regarde longuement, hésitante. Et, cueillant au passage une poignée de glycines, elle part, d'un trait, dans le soleil.

L'ouragan secoue la toiture de la foret. De la charpente de la jungle tombent des branches plus lourdes que des chênes. Un géant déraciné entraîne dans sa chute des centaines d'arbres liés à lui par les lianes.

Une bande de pécaris s'enfuit affolée brisant au passage les sluices de la crique. Les mineurs tirent sur le troupeau en désordre. A bout de munitions, les noirs abattent au sabre les porcs sauvages. La rivière est rouge de sang.

Indifférents au vacarme de la forêt, les créoles grillent et boucanent les quartiers de viande sur des grils de bois improvisés.

— Qu'est-ce que le Vent ? dit Lily.

Lily, terrorisée, est blottie en boule dans son hamac.

Le Vent, si rare dans la Forêt, est une divinité mystérieuse.

— Toi qui commandes aux hommes, toi qui armes les pirogues, toi qui tues, commande au \ ent ? Dis-lui de ne pas nous combattre.

Le Vent souffle et siffle, hurle, crie et grince dans les arbres.

Et cela dure des heures et toute la nuit et encore un jour et encore une nuit.

Les pirogues sont restées ce matin amarrées aux palétuviers.

Les Saramacas dorment dans des hamacs. Le vieux chef est venu me dire sa volonté d'interrompre le voyage.

Je connais le motif de cet arrêt.

Les Saramacas ne veulent plus voyager avec Lily.

Peut-on s'aventurer plus avant dans la brousse avec cette fille qui connaît les secrets des Indiens?

Lily assiste, indifférente et orgueilleuse, à la grève des pagayeurs.

— Qu'importe, dit-elle, je conduirai ta pirogue... Mais tu peux t'en aller avec ces hommes... Je redescendrai seule le fleuve. Choisis, tu es le maître.

Cependant j'ai décidé le chef saramaca à partir pour le pénitencier qui n'est plus qu'à une journée. Nous nous y reposerons quelques jours et, si telle est la volonté du vieux chef, nous y laisserons Lily jusqu'au retour.

Le camp des forçats est une ancienne habitation abandonnée par les colons au temps de l'affranchissement des esclaves.

Les cacaoyers ont résisté à l'envahissement de la brousse. Voici un verger de sapotillers, et, sur le coteau qui descend à la rivière, un champ d'orangers.

Les ramiers importés de France, qui piaillent et volent par bandes en cercle au-dessus des vergers, sont les seules êtres qui rappellent les premiers habitants de cette terre.

C'est le camp des Incorrigibles. Il garde les plus dangereux forçats.

Gomme nous arrivons, exténués par la lutte contre le courant, le soir nous surprend trop vite pour que nous puissions faire nos préparatifs pour la nuit. Nous coucherons dans les canots, sur les bâches qui couvrent nos vivres.

Le clair de lune illumine le toit de la forêt, coupé à angle vif par le tournant de la rivière.

Le ciel, le ciel des tropiques, est sur nos têtes à une hauteur de vertige.

i40 QUELLE ETRANGE HISTOIRE...

Le ciel de France, semé d'étoiles familières et proches, est, ici, rejeté à de prodigieux lointains.

Les pirogues, au clair de lune, ressemblent à des bêtes attachées, accroupies et qui dorment.

La jungle bruit et s'agite... des bêtes en amour et des fauves qui chassent... Des parfums d'orangers en fleurs courent sur le fleuve, dans les soupirs lents et réguliers du vent.

L^air est lourd et chaud.

Soudain, le vent, qui descend la rivière, passe chargé d'une musique lointaine.

C'est un chant de Noël ancien ; on ne distingue que les paroles du refrain repris en chœur.

Les forçats, dans leurs cages au grillage de fer, chantent Noël... Ainsi, autrefois, les colons libres et heureux chantaient par des soirs semblables la Noël torride.

C'est Noël...

La lune descend sur la forêt qui s'assoupit. La lumière livide de cette nuit tropicale s'éteint. Les ombres des lianes s'allongent démesurément sur l'eau chatoyante où la lune trace ses derniers chemins d'argent.

Le vent trouble seul le silence. Il vient à pas lents et larges et onduleux, chassant devant lui les vapeurs du soir.

Le vent est frais, il traîne dans sa chevelure de brume de nouveaux parfums qu'il n'a point pris dans les champs d'orangers et qui sont les parfums de la forêt équatoriale... des parfums de santal, de bois de rose et de cèdre.

Seul sur mon canot, j'attends, sous les étoiles, le sommeil qui descend. La pirogue, comme un berceau, se balance.

Les hallucinations de la nuit flottent sur la rivière... Le bagne... des hommes nus, attelés à la cordelle, tirent dans la boue les bois monstrueux.

Des cris me réveillent... ce sont des appels aigus. . . des hurlements de loutres qui bondissent sur l'eau... des sifflements de chats-tigres.

Le sommeil me berce en vain. Voici que le vent s'arrête et m'enveloppe à nouveau des parfums de la jungle... Mais ce sont des parfums de femme et la Forêt et le Vent me rappellent qu'ELLE est passée.

— Forêt, tabernacle qui contient toute la vie, forêt qui connais le Secret, Elle est passée... et je sais que ta robe a gardé son odeur.

Des cloches et du vent dans les palmiers. Le soir accablé vient si lentement que la nuit le gagne déjà. La nuit tombe sur la lumière rouge du soleil couchant comme un rideau de théâtre.

Le brasier du jour s'éteint. Enfin nous nous levons, las d'être restés tant d'heures couchés dans l'air brûlant et humide de la moustiquaire.

Les palmiers géants balancent leur panache à des hauteurs de vertige; les vautours, par bandes, s'engouffrent sous les feuilles.

Un peu de lumière flotte encore entre les troncs droits et lisses des palmiers qui montent dans la nuit comme des piliers de cathédrale.

Des cloches et des voix de femmes, très loin... comme les soirs d'été, quand l'angélus sonne le retour des moissonneurs.

Nous partons dans le chemin bordé de bambous qui craquent. Puis le canal caché par les nénuphars, et une forêt de « pois sucrés » aux

grappes de fleurs dont Fodeur angoissante de tubéreuse soulève le cœur.

Puis la nuit, et des cases de noirs, des cases menues, branlantes, basses et sales, où les pauvres gens n'entrent que pour dormir.

La marmaille nue joue en piaillant sur le chemin... Une vieille négresse aux jambes énormes nous salue au passage.

Le chemin se perd dans les bambous qui l'envahissent et qui maintenant, en se frottant, craquent et crient à nous étourdir.

Sous les palétuviers, les caïmans dorment. Entassés en pyramides, par centaines, ils forment un tas monstrueux dont l'équilibre chancelle.

Voici de nouveau le soir humide.

Des loutres s'ébattent dans la rivière.

Sur la vérandah en pilotis qui domine le camp, nous attendons la nuit.

Le vent mouillé nous apporte les relents du marais.

Pourquoi parlerions-nous? L'anémie et la fièvre nous accablent. L'ennui, mal suprême, nous torture.

Un vol d'aigrettes empanachées vient se percher sur les bambous.

Le désert empesté du marécage n'a d'autre vie que les reptiles silencieux.

En bas, les cages où dorment les forçats sont perdues dans la brume.

Que faire? Le silence et la solitude... et la nostalgie, douleur lente, qui nous serre le front.

Un Indien est apparu soudain sur la vérandah sans qu'aucun bruit ait fait pressentir sa présence.

— Maître, nous partirons cette nuit.

L'Indien, immobile, explique que la pirogue

est amarrée sur l'autre rive et qu'il a droit à son laissez-passer de nuit puisqu'il n'a pas touché le terrain pénitentiaire.

Le vieux garde-chiourme questionne :

— As-tu de l'or ?

— Non.

— Des vivres ?

— Pour trois jours, de quoi atteindre Saint- Laurent-du-Maroni en naviguant nuit et jour.

— Des passagers ?

— Une femme.

L'Indien a déjà disparu, anéanti par la nuit.

Un forçat, dont la casaque est faite d'un vieux

sac de farine, entre portant des photophores.

— Quels hommes... Quelle attitude orgueilleuse... Ces Indiens nous méprisent comme ils nous haïssent...

Le vieux garde-chiourme connait toutes les tribus d'Indiens de la forêt : Les Indiens Caraïbes, les Indiens Galibis, les Indiens Longues-Oreilles.

Des moustiques sifflent autour des lampes. Des papillons géants s'abattent sur les verres

et tombent aveuglés. Ils ont des ailes bleues, des ailes opales, des ailes rouges et violettes et blanches et mordorées.

— Une femme...

Le vieux garde-chiourme hésite, puis passant à l'épaule son fusil de chasse, il descend.

— Quelle histoire... Les Indiens ne mentent jamais... Je rapporterai peut-être une aigrette ou un héron...

Soudain, sortant du tapis de brume étalé sur l'horizon, la voix d'un violoncelle, monte lointaine, pleine de larmes... la Sonate pathétique de Beethoven... une voix humaine qui tremble.

Puis, le Silence. Un papillon aux ailes dorées frappe la lampe, tournoie et disparait.

Derrière le mur d'ombre humide, la voix du violoncelle a repris sa phrase douloureuse.

La forêt s'émeut, des lambeaux de vent se détachent du ciel, l'air troublé s'agite et tremble.

La voix grave s'élève et s'étend comme un appel. C'est un appel... Une autre voix répond que je n'entends pas et que nul ne perçoit...

— On ne peut plus chasser, dit le vieux garde-chiourme en raccrochant son fusil, ces oiseaux flairent l'homnie d'aussi loin que les Indiens...

— La pirogue était déjà partie. Croyez-vous à cette histoire? Une i'emme seule dans un canot de Peaux-Rouges...

La vie sauvage de la forêt...

Des cases de mineurs au bord de la crique, des sluices haut perchés sur pilotis... des chantiers sommaires de chercheurs d'or.

Les noirs se partagent, le soir venu, la récolte d'or. Ils dansent et chantent tard dans la nuit, quand la cueillette est abondante. Parfois une brève querelle... Quelques lames de couteau ou un coup de feu. La vie d'un homme est sans valeur dans la brousse.

Les bêtes familières viennent le soir rôder autour de nous. Lily connaît toutes les bêtes de la forêt ; le maïpouri, traînard, monstrueux, et paisible comme un bœuf ; le cariacou, gracieux comme un^ chevreuil; les pécaris qui passent en troupeaux comme des sangliers turbulents; l'agouti apprivoisé, peureux comme un lièvre; l'agouchi qui est son frère, stupide et domestique comme le lapin ; les tatous à carapaces grises semblables à des tortues et qui promènent une odeur de musc ; les couachis aux longs museaux, la queue empanachée, qui

grimpent sur les arbres à la façon des écureuils... et toute la bande des singes de nuit, tous les singes de Kipling qui farandolent autour de nous et qui sont doux, grimaçants et curieux.

Lily connaît tous les oiseaux de la forêt. Au bord de l'eau les flamants, les ibis rouges, les ibis noirs et les aigrettes fuient à notre approche. Lily seule sait les conduire au seuil de son carbet.

Lily connaît le langage des aras. Les perroquets rouges et bleus, verts et noirs, parlent des lanofues différentes que Lilv entend et ré-

pète.

Et Lily connaît les lézards, les iguanes amphibies qui vivent au bord de la rivière, grimpent sur les arbres et se laissent tomber à l'eau au moindre bruit.

La faune de la jungle répond à l'appel de Lily. Pour appeler l'agouti, le hocco et les singes, Lily siffle en plaçant sur ses lèvres une large feuille tendre pliée à sa façon. Parfois, à l'appel de Lily, un jaguar, un puma ou un aigle accourt croyant avoir affaire aune proie. Alors Lily affolée pousse des hurlements et s'abrite sous sa moustiquaire.

Lily a horreur de la chasse et du sang. Lorsque notre créole cuisinier vient lui demander :

doO QUELLE ETRANGE HISTOIRE...

— Qui çà. Mouché, oulé mangé joud'hui là ?

Lily va cacher son fusil et déclare qu'on ne tuera pas de gibier.

Ainsi s'écoulent les heures de la brousse.

Rien de ce qui touche à la vie des hommes blancs ne saurait nous intéresser. Nous vivons, parmi des bêtes et des arbres familiers, la vi^ végétative des hommes d'autrefois.

Massout, nègre géant, garde les pirogues et nous raconte des histoires de son j)ays.

C'est un forçat.

11 est venu du Sénégal sur un convoi de transportés. Sa vie est confortable et tranquille. Il a oublié sa tribu d'Afrique. 11 connaît maintenant la jungle de la Guyane comme il connaissait la brousse du Sénégal.

Les souvenirs de son passé sont assez confus. Un jour, il a été pris par des chasseurs d'hommes et conduit à Saint-Louis. Les juges blancs ont décidé qu'il serait condamné aux travaux forcés à perpétuité.

J'essaie, en vain, de lui exposer qu'il s'agit là d'un châtiment. Le sens de la justice lui échappe.

11 devient menaçant et réplique avec violence : il est au bagne parce que le destin et les blancs du Sénégal en ont décidé ainsi. C'est un sort heureux. La forêt est giboyeuse... la nourriture est abondante.

11 est gardien. Et quelle probité dans l'exé-

cution de sa tâche... Si un forçat égaré approche des pirogues dont il a la garde, il le tue.

Massout est mon ami parce que ma cantine contient du tafia.

— Cette femme blanche . . . dit-il. Qu'importe ? Elle est passée avec les Indiens... Les Indiens sont des chiens... Ils volent le poisson fumé...

Soudain, Massout a mis ses doigts écartés sur sa bouche. Ses yeux fixent quelque remous de la rivière.

En rampant, il s*est glissé au bord de l'eau et le voilà qui jette à un banc de poissons qui passe une nourriture mystérieuse. Ce sont des «lianes enivrantes», les lianes au parfum subtil qui grisent le poisson.

En un instant, des ventres blancs de poissons apparaissent à fleur d'e:»u. Massout s'engage à mi-corps dans la rivière et pêche d'étranges poissons aux yeux énormes, dont la tète est plus grosse que le corps.

Puis M'issout chante, insolent et tranquille, indifférent à mes questions, absorbé désormais par le seul souci de la nourriture qu'il grille à même sur la braise.

LXÎ

Les Saramacas ont campé sur l'autre rive du fleuve.

La notion du temps leur échappe. J'essaie en vain de les décider au départ. Ils chassent...

Les surveillants militaires ont donné à Lily unecase qui emplit soncœur d'orgueil. . . Des tentures d'indienne, un lit, des fauteuils d'osier...

Lily restera au pénitencier jusqu'à mon retour.

Quelle fête de rester là de longs mois, oisive et quelle joie dans ses adieux !...

— Lily ingrate, enfant agile, ne m'abandonne pas au vieux garde-chiourme, chasseur d'homme qui fait la chasse à l'Inconnue...

— Lily, Indienne aux yeux en amande, le cœur du vieux garde-chiourme s'est troublé... Comme le Bateau, comme la Mer, comme le Silence, comme le Chef samaraca, le vieux gardechiourme est désemparé parce qu'Elle est passée... Tu ne sais pas, que la Forêt s'agite, tremble et pleure parce que la femme au secret est passée...

154 QUELLE ETRAJNGE HISTOIRE...

J'ai trouvé un matin sur ma table des orchidées éparses.

Maintenant, le silence est plus profond, la brousse plus obscure... La nostalgie, douleur aiguë, passe ainsi qu'une migraine.

Je broie entre mes mains les orchidées grasses et sans parfum.

Derrière la brume qui cache la ri^e opposée, on entend les chants très lents et monotones des Saramacas répétant de vieilles mélopées d'Afrique, transmises par la tradition.

— Il faut donner la chasse à ces Indiens, a dit le vieux garde-chiourme.

Nous traversons un champ de cannes à sucie où des forçats nus grattent le sol.

Les champs de cannes à sucre étalent de longues pelouses qui descendentversle fleuve. Çà et là un cocotier jaillit, le panache accroché dans la brume du matin./ Les lianes qui bordent la route sont comme les chevelures des iirbres de la brousse. Elles descendent ^ en éventails du ciel qui repose sur la voûte immense de la foret; elles baignent dans l'eau et s'y continuent, reflétées à des profondeurs inouïes.

La chaloupe à vapeur glisse rapide entre ces murailles de verdure, sur quoi des orchidées font des tâches mauves.

A l'avant de la chaloupe, un forçat nu se tient debout ; il annonce les obstacles de la route : troncs d'arbres flottants, bancs de roche, lentes pirogues luttant contre le courant.

Devant le brasier de la chaudière, un gardien

surveille les chauffeurs et obéit aux ordres du pilote qui règle la vitesse.

— Stoppez.

Le vieux garde-chiouruie a déposé ses jumelles et pris le gouvernail.

Nous piquons droit vers la berge.

— Ils sont là à une portée de fusil... La chasse à l'homme va commencer. C'est une rude partie, dit le vieux garde-chiourme.

La chaloupe amarrée à la berge, les forçats détachent la pirogue que les remous de l'hélice ont à moitié remplie d'eau.

La pirogue est maintenant camouflée. Avec son épaisse bâche grise et ses rameurs accouplés, tirant sur les pagaies, coiffés de chapeaux de mineurs, elle ressemble à une barque de placériens.

La pirogue glisse silencieuse sous les palétuviers et gagne de vitesse les Indiens. Le soleil emplit la trouée de la rivière de souffles ardents qui courent sur l'eau comme les flammes d'un brasier.

La foret voisine respire à longs traita, bruyante d'une vie obscure.

Les forçats pagayent le plus près possible de la rive pour éviter la force du courant. Ils pagayent à la façon des Indiens, sans arrondir les coudes, avec une forte poussée des épaules après chaque coup de pagaie.

Le vieux garde-chiourme, assis à l'arrière, les jambes écartées, le torse cambré, gouverne la barque.

Des senteurs tièdes viennent de la forêt. Chaque coup de pagaie résonne dans l'air calme.

De temps en temps, le vieux garde-chiourme abandonne le gouvernail; il écoute, nerveux, les narines palpitantes, comme un être sauvage qui flaire le danger.

Le battement des pagaies a donné l'alarme aux Indiens. Il faut les gagner de vitesse, il faut aussi se méfier de leurs ruses.

Soudain, au tournant du fleuve, un sourd et long mugissement annonce les rapides voisins.

L'eau devient basse et les hommes ont laissé

les pagaies pour prendre les tacaris, longueperches de bois souple, robustes et flexibles comme des bois d'arbalète. La pirogue avance sous les cascades du rapide. D'un seul et'forî la pirogue s'élance, se dresse et franchit le baj rage. .

Au-dessus du raoide, le fleuve s'élaro-itcomme un lac. Les forçats secouent l'eau qui dégoutte des tacaris. Ils les couchent Je long de la pirogue et le bruit monotone des pagaies recommence.

Plus loin, à l'approche d'un nouveau rapide, les hommes se jettent à l'eau et tirent la pirogue à la cordeile. S'accrochant aux rochers, s'aidant des pieds et des mains, ils tirent la corde enroulée aux épaules.

La pointe d'une pirogue descendant le courant apparaît, sur la ligne du rapide. Elle pique sur la cascade, disparait dans le remous d'écume de la cuvette et fuit comme une flèche.

— Les Indiens ! ... crie le vieux gardechiourme.

On n'aperçoit plus, au tournant du fleuve, que des silhouettes encapuchonnées.

-Niais une autre pirogue apparaît a son tour, tombe avec un bruit sec dans le remous et file à toute allure.

A intervalles réguliers, de nouvelles pirogueb

QUELLE ÉTRANGE HISTOIRE... lo9

descendent le rapide. C'est un convoi d'Indiens venu des placers.

A midi, les hommes épuisés amarrent la pirogue sur une pointe de rochers.

Leurs corps trempés fument. Le vieux gardechiourme scrute les ombres mouvantes de la berge. Parmi les piétinements mystérieux, les cris aigus et lointains, faibles et rapprochés, les sifflements, les soupirs et les craquements de la foret et de la rivière, il discerne les bruits familiers et cherche à reconnaître les traces du passage des hommes.

Un forçat a relevé sur un rocher l'empreinte d'un pied humide.

— Les Indiens tirant à la cordelle, dit le vieux garde-chiourme, sont passés ici il y a moins d'une heure. Le soleil n'a pas encore séché la trace. Il faut repartir.

Des brouillards en spirales glissent le long de la berge. Des arbres morts flottent.

Le vieux garde-chiourme se sent mal à l'aise sans pouvoir définir son trouble. Dans le silence de la solitude, il perçoit une mystérieuse influence qui ne vient ni de son cerveau, ni de ses sens. Vingt ans de brousse lui ont donné la merveilleuse adaptation à la forêt qui est le sixième sens des Indiens et des oiseaux migrateurs.

160 QUELLE ETRAh'GE HISTOIRE.

Écoutant avec intensité, il surveille l'horizon... Quelque chose est là qu'il ne peut percevoir et dont il attend le témoignage.

Jusqu'à la nuit, les hommes restent allongés sur le sol. Après avoir mangé, ils fument, puis, ayant recouvert le feu de bois vert pour que la fumée chasse les moustiques, ils se roulent dans des couvertures et dorment.

Assis en cercle autour du feu à la façon des Indiens, les forçats de l'escofle fument en silence.

La nuit est lourde et chaude. Des ombres errent dans la pénombre. Les bêtes de la jungle attirées par le feu, fixent sur le foyer des yeux phosphorescents.

La brise du fleuve bruit sous les ramures comme une foule qui passe. La forêt, peuplée de forces mystérieuses révèle la Présence inconnue.

Des singes, assis dans les branches regardent le feu, leurs yeux clignotent à la lueur de la flamme.

— Nous les avons devancés, dit le vieux garde-chiourme... Les Indiens sont à quelques pointes en aval. Ils ont caché leur pirogue à l'entrée d'une crique...

Les hommes repus parlent et rient à voix basse.

Autour des cendres et des braises, les singes sont descendus et rôdent, peureux.

— Il faudra veiller à tour de rôle. Ces Indiens se savent poursuivis. Nous aurons leur visite cette nuit... Nous n'en saurons rien... La trace des Indiens est comme une trace écrite sur l'eau.

De temps en temps, le vieux garde-chiourme présente à la flamme ses mains noueuses. Sous son chapeau à larges bords, ses tranquilles yeux gris regardent, sans cligner, la lueur du feu.

La lune sort tout à coup à travers les branches entrelacées qui lui font un rideau de dentelle. Elle monte sur la rivière assez vite pour que les yeux puissent suivre son ascension. La silhouette d'un singe noir se dessine sur elle.

Dans l'hallucination du sommeil qui me gagne, je ne vois plus que le vieil homme des bois, assis en face de moi, calme, immobile comme une statue de la patience.

Nous partons maintenant à la file, sous la brousse.

Les hommes portent sur la tête les pagaras chargés de vivres.

Nous suivons la berge du fleuve pour rejoindre la crique où campent les Indiens.

Fermant la marche, le vieux garde-chiourme surveille les traces de la piste ; il interroge les branches cassées et les entailles marquées au tronc des arbres.

Vers midi, nous campons au bord de la crique. Nous sommes à deux heures de l'embouchure. Le vent nous est favorable. Si les Indiens n'ont pas dépisté ce détour, nous les prendrons à revers sur le fleuve.

La forêt, cathédrale de la Solitude, est pleine des bruits d'une foule invisible.

Nous marchons sur un sol élastique. La vie intense, qui s'agite sous la haute ramure, ne trouble pas le recueillement i^èligieux du temple.

Départs monotones du matin dans la buée

froide qui monte du sol... campements la nuit sous les abris de palmes et de lianes... les jours^e suivent monotones.

Parfois, pour ne pas perdre la trace humide que la pluie menace de noyer, nous marchons sans arrêt du lever du jour à la nuit.

Les Indiens fuient devant nous.

... Soudain, à travers les ombres du crépuscule, le vieux garde-chiourme a perçu une ombre mouvante. Ce n'est point l'ombre d'une bête familière de la forêt.

Sur un geste du chef, la colonne s'est jetée sur le sol. Le vieux garde-chiourme reste seul debout et disparait dans la nuit naissante.

Quelques instants après, la terre nous transmet des bruits de pas ; les branches mortes craquent ; des formes humaines apparaissent.

Le vieux garde-chiourme est là près de nous, tenant par la main le prisonnier qu'il ramène.

C'est Lilv, l'Indienne.

— Pourquoi es-tu venue ? D'où viens-tu ? Gomment feras-tu la longue route ? Qu'est-ce que nous ferons de toi à présent ?

Le vieux garde-cliiourme tient la jeune Indienne par les poignets.

— Pourquoi nous as-tu suivis ?

L'Indienne reste debout, la tête basse, patiente, les yeux brillants, attendant sans répondre la fin de la colère du vieil homme des bois.

Une femme, même une sauvage, accoutumée à la jungle, est un obstacle aune marche rapide. Elle ne pourrait pas voyager aussi vite que les hommes, ni aussi loin, ni porter les mêmes charges, ni endurer les mêmes privations.

— Il faut la renvoyer... Nous ne pouvons cependant pas l'emmener avec nous... Elle n'est utile à rien.

— Où sont les Indiens ?... D'où viens-tu ? Etais-tu avec eux ?... Nous as-tu suivis sur le fleuve ?

Lily ne répond pas, indifférente et têtue.

Cependant, les hommes roulés dans leurs couvertures se sont endormis sur le sol.

La lune peuple la forêt de longues ombres.

Lily s'est endormie sur le lit de feuilles de wara qu'elle a dressé elle même.

Depuis son arrivée elle ne m'a point parlé ; ses yeux ne se sont point encore levés vers moi.

Un Indien nu approche, s'asseoit sur ses talons au bord de la crique, et prend dans ses mains un peu d'eau boueuse qu'il boit affectant l'indifférence.

Il est venu soudain on ne sait d'où. Il semble avoir surgi du sol sans que rien ait pu faire prévoir sa présence.

Le vieux garde-chiourme donne Tordre de reprendre la marche. Nous passons auprès de l'Indien sans échanger un signe.

En aval, lorsque la silhouette de Thomnie accroupi n'est plus qu'une forme immobile entre les bambous immobiles, le vieux gardechiourme, sans retourner la tête, parle soudain comme s'il s'adressait à un interlocuteur placé tout près de lui.

— D'où viens-tu ? Étais-tu avec les Indiens de la pirogue ?... Et cette femme blanche où va-t-elle ?

L'Indien, sans changer d'attitude, répond :

— La pirogue est partie. La femme blanche va auxplacers.

Nous n'avons pas arrêté notre marche. Nous suivons en silence la berge de la crique. Le tournant nous cache l'Indien laissé en amont. A mesure que la distance augmente le ton des voix s'élève.

— Pourquoi n'es-tu pas avec les autres Indiens ?

— Je n'étais pas avec eux, mon carbet est au bord du fleuve... L'abatis planté de maniocs à l'embouchure de la crique est à moi.

Le dialogue se poursuit suivant les usages de la brousse. Les hommes, dans le bois, ne se parlent jamais en face. Ils s'interpellent à longue distance et s'entendent au delà des limites ordinaires de l'ouïe des hommes.

— Cet homme, dit le vieux garde-chiourme, était avec la femme blanche. Il nous suit depuis le fleuve. Il communique avec les Indiens de la pirogue. 11 nous suivra encore...

Semblables aux animaux de la forêt les hommes de la brousse songent d'abord à leur nourriture.

Les forçats, harassés par une journée de pirogue, grillent au bout de longues baguettes le porc salé. Des poissons empalés se dorent sur la braise.

La pluie, qui tombe depuis l'aurore, glisse sur les cheveux des hommes assis et sur leurs vêtements mouillés.

La forêt ruisselle; le sol détrempé fume avec des relents de cloaque. Le vent humide qui semble s'élever de la terre elle-même, déverse l'eau accumulée sur les feuilles des arbres.

Le froid et l'obscurité envahissent le camp. La lueur du feu faiblit ; des formes apparaissent qui passent et vivent dans la nuit.

Un dernier crépitement de branches consumées, des craquements sourds de bambous, puis des souffles, comme des froissements d'étoffes de soie, Thaleine de la forêt endormie...

La Solitude... Le silence est absolu. Le marais s'ouvre au bord de la forêt, étendue d'herbes vertes, habité par des êtres qui ont pris la même couleur et qui semblent former corps avec lui. La piste s'est arrêtée au bord de ce désert. Les hommes rampent péniblement dans la boue. Les Indiens ont entraîné notre caravane sur le marais qui efface toutes les traces.

Une lumière aveuglante, aiguë, tombe du ciel. L'horizon, perdu dans la brume, reflète les mirages d'étranges spectres qui disparaissent et reviennent dans la buée mouvante.

Le marais scintille et flamboie.

Lily guide la caravane. Elle lit sous les herbes de Para la trace des Indiens.

Nous sommes sur l'immense plaine comme des insectes noirs.

Les forçats épuisés s'arrêtent et demandent grâce. Nous n'avons plus de vivres.

Nous couchons, la nuit venue, roulés dans nos couvertures sur des lits d'herbes qui menacent de nous enliser dans la boue.

A l'aurore, les h«nnmes exténués par la fièvre et la faim refusent de prendre la piste.

Comme nous revenons sur nos pas le vieux garde-chiourme vaincu, répète :

— Quelle folie de chasser ces Indiens... Ils marchent sur l'eau... Ils savent vivre sans manger... Mais cette femme blanche... comment peut-elle suivre une telle route ?

— L'Indienne a disparu... Elle suit seule la trace. Ce soir elle sera au camp des Indiens... Nous ne la verrons plus.

Comme un piétinement de sauterelles, la pluie bruit sur les feuilles. L'eau pénètre les J choses, engourdit les êtres... ^

— Je sais qu'ils s'aimaient, dit le vieux surveillant. Je sais que jamais deux amants n'ont eu plus parfaite communion de goûts et de pensées. Ils étaient dans cette solitude l'image du bonheur. Et cependant quel étrange mystère... Elle a soudain tout quitté, tout perdu pour suivre le plus misérable des hommes qui ne pouvait la conduire qu'à la plus misérable vie... Comment a-t-elle pu faire cela ?... Que de luttes et que de souffrances cachées pour essayer d'oublier et pour abattre ce souvenir!... Et, lorsqu'elle croyait avoir triomphé, voici que l'homme est apparu.

Le vieux garde-chiourme raconte maintenant des histoires de la jungle. Il les récite lentement, avec passion, comme autrefois le vieux Navire racontait les histoires de la mer.

Il sait que l'âme des hommes est l'âme même de la jungle; il sait que la loij suprême de la

QUELLE ÉTRANGH; HISTOIRE... 173

forêt est le souvenir... L'instinct de toutes les bêtes, l'instinct des plantes n'est que l'accumulation des souvenirs de la vie présente et des vies antérieures.

— Le premier amour laisse dans l'âme de la femme des images qui réapparaissent toute la vie, chaque fois que l'amour renaît en elle...

La pluie frappe le toit de wara de notre case de coups précipités, réguliers et monotones. Une buée que le soleil irise emplit la maison et voile les objets familiers qui nous environnent.

Dans l'ombre grise, qui a pénétré jusqu'au fonddemon cœur, flottent des images du passé. Ce sont des souvenirs du village que j'aime, la maison maternelle et de pauvres gens assis au bord du chemin. La nostalgie engourdit ma pensée. Un besoin douloureux de revenir vers ce coin de terre où je suis né et où sont accumulées toutes les traditions, tout le passé, toutes les pensées de ma race... Au bas du chemin, dans la vallée peuplée de saules, coule le ruisseau qui seul lave les souillures du présent, qui seul donne le merveilleux oubli.

— Pourquoi tant d'agitation ? Cette femme j est partie, qu'importe... Le village dort sous les cocotiers. C'est l'heure torride.

Le forçat libéré qui nous sert est brûlé par la fièvre. Le teint ocreux, les pommettes saillantes, voûté par la cachexie et le paludisme, il promène autour des tables une silhouette de squelette.

Des gardes-chiourmes en uniforme kaki, quelques flibustiers des mines d'or, des filles sans race accablées par la sieste... Sur la table, des pots de tafia, de la glace, des jeux de cartes et les revolvers des surveillants militaires.

Derrière un rideau de bananiers, on aperçoit le fleuve boueux et la chaloupe qui nous attend pour nous ramener vers l'intérieur.

Une corvée de forçats passe, en livrée de bure. Nu-pieds, ils défilent, silencieux, comme des ombres.

— Cet homme était fou. Quelle idée de venir avec une femme sur un pénitencier!...

— Il était médecin à bord d'un transatlantique hollandais. Il a demandé à servir au bagne.

Le vieux garde-chiourme se perd dans une histoire confuse, je ne sais quel roman :

— Un homme étrange qui a couru le monde, qui connaît tous les pays... un fou qui se saoûie d'éther et qui tombe du haut mal quand il est ivre... Que sait-on de lui?

Le soleil descend. Les chercheurs d'or chargent les pagaras sur la chaloupe. L'auberge s'emplit des bruits du départ. Des libérés en veste bleue menacent de s'entr'égorger pour une discussion avec les filles qui leur vendent les pépites d'or reçues en salaire,

— Ils habitaient une case au bord du fleuve sous des glycines.

— Un ménage d'amoureux... Il ne la quittait que pour son service à l'hôpital. Elle l'avait peu à peu guéri de son vice. Ils devaient partir pour la France à la saison des pluies. Pourtant, que de mystères... La présence des forçats la terrorisait... Les forçats, anémiés par la fièvre, sont des esclaves soumis et inoffensifs. Elle les redoutait cependant au point qu'aucun transporté n'a jamais franchi le jardin de la case

et je crois qu'aucun d'eux n'a jamais vu son visage...

— Elle est cependant partie... Qui peut savoir?... Qui peut savoir pourquoi.^

Ce drame agite le vieux garde-chiourme.

Dans la chaloupe qui monte avec la marée, il monologue :

— Peut-être l'a-t-il tuée... Que peut-on faire? Il n'y a ici aucune justice...

LXXIÏ

L'aumônier du pénitencier est un ancien sergent d'infanterie coloniale, barbu, crasseux, sceptique. Le souci de la partie de piquet engagée le préoccupe plus que cette histoire d'amour.

— Cette femme est partie... C'est une aventure... Nous n'y pouvons rien...

Cependant le vieux garde-chiourme n'en veut pas démordre :

— Je sais maintenant qu'un homme est venu le matin de son départ...

Un homme est venu qui lui a parlé et avec qui Elle s'est enfuie. Personne ne les a vus. Il n'y avait pas de barque sur le fleuve... Ils ont gagné la brousse. L'homme qui est venu est un forçat...

La maison du docteur est une case en bardeaux à claire-voie. Elle est tapissée" de glycines; un jardin de roses rouges l'entoure qui communique, par une allée d'orangers, au parc j de l'hôpital. 1

L'aumônier nous guide à travers les pièces meublées de bois des îles, lourds et grossièrement sculptés par les ouvriers du bagne.

Sur une table chargée de fruits desséchés et pourris, un livre est ouvert.

Une théière renversée... du thé noir dans une tasse... des biscuits secs à moitié rongés par les insect<-s.

Sur une chaise longue, un peignoir. Cà et là des objeis dispersés dans le désordre familier de la vie du matin.

— L'homme est venu par l'allée, dit le garde-chiourme. Le docteur était à l'hôpital. Il y a, sur le parquet, les traces de ces espadrilles que portent les malades à l'hôpital.

— Quelque infirmier envoyé par le docteur pour rapporter un objet oublié, dit l'aumônier.

— Le docteur n'aurait pas envoyé chez lui un forçat... Je Tai vue tremblante à crier au passage d'un bagnard.

La maison est vivante. Elle frémit à notre passage... Les choses qui l'habitent ont gardé l'image des maîtres, momentanément absents. .. Des livres ouverts, des vêtements étalés, des fleurs fanées... sur un secrétaire quelques lettres et des feuillets au vent... du papier à lettre portant en tête « Yan ûyck ».

— xAïUons-nous-en, dit l'aumônier... le diable est passé par là.

— Le docteur est parti le jour même... Il était comme un fou... Je n'ai rien pu savoir de lui... Les douaniers prétendent qu'il est allé au poste hollandais d'Albina.

Dans la chambre du docteur, je trouve des paquets de notes couvertes d'une écriture régulière de femme. Ce sont des lettres d'amour.

Elle écrivait tous les jours au docteur. Pendant les heures qu'il passait à l'hôpital, elle continuait avec lui le dialogue amoureux.

Une âme tourmentée et heureuse est dans ces lignes. Comme ils s'aimaient!...

Chaque jour, jusqu'au matin de son départ, elle a écrit pour son amant d'ardentes paroles d'amour.

LXXIY

La Forêt monstrueuse dort, balancée par le vent. Les colonnes des arbres, noyées dans la brume du sol, sont comme les mâts pressés dans un port.

Semblable à un torrent au fond d'un précipice, le Maroni s'écoule entre les murailles des lianes.

La nuit humide descend...

Le bruissement de la vie obscure des arbres emplit le silence. Une vie intense est là, en- i dormie : la vie puissante des choses que le soir engourdit.

Les hommes, accablés par la fièvre, dorment et gémissent. La nuit épaisse et lourde efface les dernières ombres.

Sieuljprès du feu qui chasse les moustiques, j'attends en vain le sommeil.

Et voilà que du fond du couloir de la rivière, des profondeurs de la nuit, voici que vient la j voix de la Forêt, comme autrefois venait de l'horizon la voix solennelle de la Mer.

Des phrases de vent s'éparpillent dans les S

ramures; le toit de la forêt craque. Une voix presque humaine récite :

— Il est venu par l'allée d'orangers. Un cri d'épouvante a salué l'arrivée de Thomme qu'Elle attendait... car Elle savait qu'il viendrait...

— Il s'est arrêté sur le seuil, dans l'encadrement des glycines et il n'a prononcé qu'un mot : son nom. II savait qu'Elle était là. N'était-ce pas lui qui avait préparé le voyage sur le Bateau inconnu ? C'était lui qui avait écrit : « Il faut venir. »

II était là, debout, très pâle, l'homme pour lequel Elle avait tué, le Maître, la Force, le premier amour...

Quelle folie d'avoir pensé qu'Elle pouvait échapper à cette étreinte...

Tremblante, les deux mains crispées à la table, Elle le regardait affolée :

— Je neveux pas, va-t-en, a-t-elle crié.

Et, cependant, ils sont partis... Je les ai vus passer, haletants, épuisés, traqués par la peur.

Lxx^

— Quelle singulière histoire... Ils ont tué cette femme 1

Le vieux garde-chiourme décroche son fusil et l'arme pour la nuit.

— Peut-on croire à cela.^ Une femme venue d'Europe pour retrouver au bagne le forçat qui était son amant... Comment est-elle venuejusqu'ici ? Qui connaît la route de cet enfer? Les Indiens disent qu'elle est partie d'Albina, sur la côte hollandaise.

Un chien hurle à la mort. Une branche de cocotier tombe au pied de la vérandah.

Le vieux garde-chiOurme dresse l'oreille, se lève et se tient un instant aux écoutes sur le pas de la porte. On n'entend plus que la rumeur humaine des cages où dorment les forçats.

— Quelques gouttes de rhum et une tasse de verveine, très chaude... Vous n'aurez plus la fièvre demain... Nous irons de nouveau à l'affût des pakiras qui ravagent nos cannes à sucre.

— Cette femme... qui l'a vue ?

— Les deux surveillants corses qui l'ont tuée. Personne autre ne l'a vue. Mais puis-je croire à ces Corses qui s'enivrent ?

J'essaye en vain de boire la verveine et le rhum. L'angoisse qui m'étreint me donne le vertige. Et cet homme qui ne sait pas parler... Je voudrais savoir, et chacun de ses mots me torture.

Effondré sur sa chaise d'osier, le vieux gardechiourme dort.

LXXYl

— Tu penses que je suis une bête fauve? Un ivrogne...

Le vieux Saramaca, les veux brillants et angoissés parle d'une voix contenue. La colère, la crainte et l'humiliation l'agitent :

— Que va-t-il arriver à présent?... Je ne peux pas dire aux hommes de partir. Ils n'obéiraient pas...

La pluie fine et serrée de l'automne maussade, la pluie intermittente qui donne le spleen, couvre la rivière.

Les dents serrées, le vieux Saramaca reste accroupi, frémissant à mes prières et à mes injures.

La pluie bruit doucement sur les feuilles comme un murmure d'une fatigante monotonie.

— Que va-t-il arriver à présent ? Pourquoi as-tu pris cette fille qui a mêlé notre trace à celle des Indiens de sa tribu ?...

— Elle est là, elle a raconté l'histoire de la femme blanche...

Invisibles sous les manguiers, les Saramacas chantent. Les voix dures s'attardent sur un récitatif monotone, puis se font gémissantes, puis s'élancent vibrantes et anxieuses comme des cris de détresse.

Le vieux chef absorbé par le chant, reste comme engourdi, se balance et répète à mi-voix les paroles qui expriment des idées et des sensations que je ne peux comprendre.

L'heure chargée de pluie s'écoule lentement. Une sourde irritation nous tient les yeux baissés...

— L'Indienne est revenue. Elle a parlé de la femme blanche. Tu vois bien qu'elle savait où étaient les Indiens puisqu'elle s'est enfuie auprès d'eux. Elle a quitté la case où elle devait attendre ton retour. Elle s'est enfuie auprès des hommes de sa tribu... Mais maintenant, elle est revenue. Elle est là avec un récit chargé de meurtre et de sang...

La pluie tiède nous fouette le visage. Latristesse poignante du soir, l'angoisse des choses nous enveloppe et nous serre le cœur...

Les Saramacas ivres de tafia ont arrêté leur chant.

— Un forçat évadé était avec la femme blanche. Comme les gardes-chiourmes arri-

valent, la pirogue s'est enfuie. Les gardes ont donné l'ordre aux Indiens d'arrêter. Mais les pagayeurs ont poussé plus avant la barque dans le courant. Alors, les surveillants militaires ont commencé à tirer... La femme blanche s'est levée. Elle a découvert sa poitrine et, montrant le forçat couché dans la pirogue derrière elle, elle a crié aux gardes-chiourmes qu'ils la tueraient s'ils faisaient feu. Les gardes ont tiré. Elle est tombée sanglante sur le corps du forçat... L'Indienne est revenue... Elle est là... Que va-t-il arriver à présent?

— C'est ici qu'ils Pont enterrée, dit Lily. La jungle descend vers la rivière en fourrés

de bambous, d'acacias et de lotus roses réunis par les mailles d'un réseau de lianes. Une odeur étrange vient des grandes herbes.

— C'est ici, tout près deTeau... Les Indiens ont creusé le sol. Le forçat s'est agenouillé près du corps de la femme blanche... Puis la pirogue est repartie vers la rive hollandaise. Le forçat a mis sur le sol des orchidées qui sont mortes et que voici...

Dans l'aurore naissante, le silence de la forêt est interrompu par le crissement des lianes secouées par le vent. La brume venue de la rivière roule à ras du sol et disparaît sous la futaie. Le soleil, énorme boule de feu, apparaît dans les lointains bleuâtres.

La forêt frémit... Les bêtes et les plantes réveillées par le jour s'agitent et bourdonnent. Des bandes de colibris rouges, des oiseaux-

mouches, verts et blancs volent sur les magnolias et les lotus. Des singes passent en bonds élastiques.

— Us l'ont enterrée très vite, la tête à ras de terre, à la façon des Indiens...

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