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Quelques années de ma vie, Volume 2

Mon retour aax ÉcheroUés. — J'y retlrouve ma sœur et ma bonne. — C. m'interroge. — Le comité révolotionnaire de Moulins veut me mettre au Dépdt.— Ce que c'est. — Le médecin Simard s'y oppose. —Je reste provisoirement en arrestaUon aux Écherolles. — Madame deGrimaiild. — Ma vie aux Échéreilés. — Arbre de la liberté. —Je coupe mes cheveux*

'arrivai aux Écherolles par une belle matinée ; on louchait au mois de mai (1794), et pourtant comme tout me parut vide et triste! On ne m'y attendait pas; mais je fus Ijj^ reçue par ma bonne ayec une joie sincère et comme un enfant perdu dont elle n'espérait plus le

retour. Le lendemain^ mes compagnons de voyage repartirent pour Moulins ' , et je me Irouyai allégée d'un grand poids ; l*espèce de ruse qu'ils avaient employée envers moi m'ayant inspiré une méBance qui me rendait leur présence importune.

G*est depuis l'instant où je fus forcée de vivre avec des gens dont je me défiais , que je pris l'habitude de retirer mes sentiments au fond de mon cœur et d'y ensevelir mes pensées ; habitude qui eut parfois des suites heureuses pour moi ^ mais qui trop souvent me priva des douceurs de la confiance et des lumières qu'elle eût répandues dans mon esprit.

Oh ! qu'elle est heureuse l'enfance qui s'écoule dans le sein de l'amour ^ et sous les yeux d'une mère tendre et vigilante^ dont la main guide et soutient les pas incertains ; dont l'esprit surveille ^ éclaire , instruit la jeune intelligence; dont le cœur verse dans son jeune cœur les vertus du sien y et lui inspirant l'amour de Dieu y dissipe ses craintes et raffermit sa foi !

Tous ces biens m'étaient ravis ! C'est en grandissant ^ que y reconnaissant leur valeur ^ j'ai senti tout ce

1 Ils y coodaisirent le petit Maine. La vérité in*obIige à dire qu'ils étaient bons l'un et l'autre; mais leur antipathie réciproque fut Torigine de mille désagréments pour nous. Je dois leur pardonner le reste. Il était bien dur pour eux de perdre le fruit de tant d'années de service, et jamais il ne leur échappa un reproche qui ait pu me blesser.

qui me manquait, ainsi que tous les défauts qui en étaient résultés.

J'arrivai aux Écherolles pleine de défiance envers les autres , mais aussi envers moi-même. II me semblait pourtant être mieux élevée que ceux qui m'entouraient , et cela m'embarrassait pour eux , agissant avec appréhension , de peur qu'on ne me fit un crime de cette différence; une gêne que je n'avais point connue jusqu'alors devint ma compagne habituelle.

Le souvenir des jours que j'avais passés , avec ma famille, dans ce lieu si cher à mon cœur, me rendait le présent bien amer. Enfant abandonnée, sans appui, sans parents, que je devais inspirer de compassion aux âmes faites pour en ressentir !

J'aimais beaucoup ma bonne, mais ma confiance en elle était Crantée par Topinion qu'elle avait énoncée dés les premiers jours de la révolution. La haine qu'elle portait aux abus lui avait fait voir le bonheur de sa patrie dans les changements qui s'opéraient alors; elle y applaudit avec une ardeur qui m'était [«ésente encore, et jetait quelques ombres sur l'affection qu'dle me témoignait. L'intolérance naturelle à la jeunesse troublait mon jugement et trompait mon cœur. Je la croyais coupable parce qu'elle avait eu un tort * , et

^ J'ai reconnu depub que le monde juge très souvent comme le faisait la peUte fille.

ses avis n'avaient plus le même poids à mes yent. Cependant ^ je sentais qae son amitié pour moi n'avait pas changé; bientôt je reconnus aussi qu'il existait peu d'amesplus élevées que la sienne , peu de cœurs plus généreux , et que le mien lui devait toute sa reconnaissance. Nécessaire et dévouée à l'existence de ma sœur, elle ne vivait que pour lui prodiguer les soins les plus tendres. Je ne pourrais nombrer tous les services qu'elle nous a rendus ^ et tontes les ressources que nous trouvâmes dans son zèle et dans son attachement. Depuis long-temps ; revenue d'une erreur qui avait pris sa source dans son amour pour la justice ^ elle avait maudit les révolutionnaires et leurs excès. Redevenue ce qu'elle devait être ^ elle sentit avec la même violence la haine qu'ils méritaient. Combien je me sens heureuse de rendre ce témoignage à sa mémoire et de reconnaître ici tout ce que je lui dois; enfin de réparer , en les publiant y les torts que je puis avoir eu à son égard. La cour du château me parut une vaste solitude ; ma misérable charrette s'avança lentement jusqu'au perron. J'en descendis. Comme tout était muet! J'étais partie de cette même place , il y avait dix-huit mois , dans un équipage commode y assise près de ma tante y entourée de soins et de protection. Et mainte* nant, avais-je encore une famille? Mpn père^ mes frères existiez-vous ? Devais-je vous revoir un jour?

Un frisson parcourut mes membres. Sans la crainte qa*on ne découvrît ce que j'éprouvais y et la peur de m'aiïaiblir moi-même ^ je n'aurais pu dominer la douleur qui me déchirait ; mais cette peur bien plus grande encore de m'attendrir peùl-étre devant des indiiïérents me fit repousser et renfermer au fond de mon ame Témotion profonde qui ébranlait mon courage; et mes larmes ne coulèrent point en entrant dans la maison déserte et désolée de mon père.

Je trouvai ma bonne entièrement livrée aux soins qu'exigeait l'état de ma sœur, et mettant son bonheur à répandre quelque douceur sur une existence aussi triste que celle d'Odille. Babet, excellente fille déjà à notre service lors de noire départ , la secondait et ta servait fidèlement. Elle m'accueillit aussi avec amour ; ma sœur ne me reconnut point ^ Les autres habt;* tanis du chftteau, à l'exception de Yernière, rhônnéte jardinier de mon père, me virent avec plus de curiosité que d'intérêt.

Je fus logée dans la cuisine , c'est-à-dire qu'elle nous servait de salon. La nuit, je partageai l'étroite mansarde où couchaient ma sœur , ma bonne et Babet. Le reste , disait-on , était séquestré. Cependant , ce

' Des larmes coulèrent silencieusement de ses yeni qai me fixaient «ans exprloMT le moindre sentiment

prëlenda séquestre n'empêchait pas les fermiers d'en jouir et d'y loger leurs amis. Je voyais les fenêtres de la chambre de ma mère s'ouvrir pour des étrangers, moi seule j'étais bannie de cette chambre , où je l'avais connue , où j'avais reçu sa bénédiction et ses derniers adieux, où nous l'avions vu mourir! Moi seule ^ je ne pouvais franchir le seuil de cette porte sacrée ; reléguée dans la cuisine du chAteau de mon père, je voyais agir et parler en maîtres ceux qui jadis!... C'était bien dur!

A peine eus-je mis pied à terre qu'un message fut envoyé à Moulins pour annoncer au Comité révolutionnaire cette importante nouvelle. Une enfant de quatorze ans, échappée comme par miracle aux massacres et & la misère; une enfant, reste infortuné de cette famille détestée , venait d'arriver !

Le lendemain , on me réveille à quatre heures du matin : -.- Il faut se lever , on l'ordonne , on m'attend. — Je descends dans le jardin, où je trouve un nommé C..., autrefois apothicaire^ maintenant membre du Comité révolutionnaire. Il m'attendait dans une allée de charmille, qui devint le tribunal où je fus interrogée. — Où est ton père? — Je l'ignore. — As-tu vu Précy * ? — Non. — N'as-tu pas eu connais-

1 On se rappellera que M. de Précy comiMQdait le Lyonnais. 3%

sance des projets de l'infâme ville de Lyon ? — Non«

— N'a-t-on donc jamais parlé en ta présence des plans des contre-révolutionnaires? — Non. — Ta tante ne t'a-t-elle jamais rien révélé? — Non. — Où sont tes frères? — Je ne sais pas. — Voilà & peu près le genre de ses questions et de mes réponses. Cethomme> petit et laid , me scrutait du regard et semblait vouloir pénétrer au fond de mon ame ; il m'interrogea longtemps , tourna et retourna ses questions^ je restai dans mon laconisme. Ma bonne ^ comme une nouvelle Josabelh^ tremblait pour moi ^ et priait en silence.

C... , ne pouvant rien obtenir de plus, termina enfin son interrogatoire, et mécontent d'être vaincu par une enfant, il ajouta d une voix impérieuse et forte :

— Ecoute attentivement ce que je vais te dire , et dispose-toi & obéir. Tu as le malheur d'être d'une famille traître à la patrie, et lu dois effacer cette tache ^ réparer ses crimes et purifier le sang impur qui coule dans tes veines ; lu ne le peux qu'en servant la nation , en travaillant pour elle. Travaille pour les soldats, et surtout dénonce les traîtres ; révèle leurs desseins criminels, publie leurs forfaits ; c'est ainsi que tu rachè-

ravais vi souvent chez mon père, mais i(piorant ce que Ton poorrait induire de ce premier aveu, je me renfermai dans mon système parfait de négation. Je ne me suis jamais reproché ces mensonges.

tera» la honte de ton nom, c'est ainsi que tu serviras la Répnbliqae. — Je souris amèrement pour tonte réponse, et il partit en me criant encore : — * Dénonce, dénonce.

La visite de C . • • alarma prodigieusement ma bonne. Elle me dit sur*le-champ : — Il (attdra obéir , travailler comme il Fa ordonné ; je ferai demander à Moîh lins des chemises et des vestes fom les volontaires ^ , afin que tu puisses ensuite envoyer ton ouvrage au comité. — Moi! je ne travaillerai pas, ma bonne. — • Mais ù'as-tu pas entendu ce qu'il a dit? — Je ne travaiNemipàs^ — Aletandrine, tu accroîtras tes malheurs. — Je m*y résignerai; rien au monde ne me fera obéir à cet homme. — Au moins de la charpie? — Non , je n'en ferai pas. — Ma pauvre bonne , désolée de mon entêtement, se mit à foire de la charpie elle-même. Je la vis coudre des chemises et des vestes, et je suppose qu'elle m'en fit Thonneur près du comité révolutionnaire , car elle ne m'en parla plus.

Le maire de la commune vint à son tour visiter les efTets que j'avais rapportés. Chaque chose fut dépliée, secouée, examinée avec soin , pour savoir si aucune proclamation des rebelles ne s'y trouvait cachée, elle

1 On forçait beaucoup de dames à trayjiiHer ainsi pour les années,, dont les soldats manquaient d'habits.

proeès-verbal en fut envoyé an Comité. Ma bonne^ par une prévoyance que je comprenais sans l'appronver^ avait caché la moitié du pen que je possédais^ de sorte que je n'avais à mettre qu'une seule robe; elle était mauvaise, et j'en souffrais. Ma bonne me répétait : — Il faut paraître misérable. — Et je reprenais : Je ne veux pas in^irer la pitié. — ^ Sa tendre sollicitude redoutait tout ce qui^ selon elle , pouvait me compromettre. Et moi , je ne redoutais rien autant que d'ins*pirer une compassion qui , froissant mon orgueil , le portait à repousser violemment une pitié de protection, pour moi plus dure à supporter que le malheur. Cependant alors coraluen j'étais faite pour inspirer la pitié la plus profonde, par le sort qui m'était préparé ! Mais j'ignorais encore l'ignominie qu'on me réservait, et je n'appris que plus tard ce que je vais raconter.

Après mon interrogatoire, le comité se mit à délibérer sur ce qu'on ferait de ma personne. On me regardait comme un être dangereux, portant un nom délesté, venant d'une ville rebelle, ayant peut-être connaissance de secrets qu'il fallait éviter que je pusse confier aux personnes de mon parti. On ne voulait donc pas me mettre dans la prison où elles étaient renfermées; d'ailleurs, c'eût été un bonheur de m'y trouver avec des parents ou des amis, et l'on ne pouvait trop humilier ou punir en moi les crimes de ma

famille. Le réstiltat de cette délibération fut un arrêt qui me condamna à être conduite et renfermée au Dépôt. A ce nom^ tout mon sang s'arrête encore, malgré les années qui se sont écoulées et perdues dans l'abîme du temps, depuis cette époque.

Le Dépôt était la prison des femmes prostituées de la classe la plus vile, de ces femmes qui, ayant ajouté à l'inconduile la plus affreuse des crimes presque authentiques, eussent subi la peine capitale, si le manque de quelques preuves convaincantes n'avait empêché de la prononcer. C'est là, c'est dans ce lieu infecté par le vice que je fus condamnée à vivre. ma mère! c'est dans celte horrible demeure que votre fille devait respirer un air corrompu. Du haut du ciel vtles-vous sa misère? Ah ! sans doute, alors vous priâtes pour elle. La Providence ne permit pas ma perle. L'arrêt ne fut point exécuté sur-le-champ; ce retard me sauva en donnant au repentir le temps de se réveiller dans le cœur d'un homme qui m'avait vu naître. C'était Simard , médecin de ma famille , qui , depuis la révolution , se montra l'ennemi de mon père , et siégeait maintenant, comme membre du Comité révolutionnaire, dans la maison où il fut accueilli avec amitié^

^ Le Comité réYoIutioDnaire 8*était emparé de la maison de mon père , à Moalins , pour y tenir ses séances.

pendant nortibre d'années , et où il allait condamner à Tinfamie Tenfant qu'il y avait aimée, soignée, caressée , et que plus d*une fois il avait rendue à la vie. Il parla pour moi; il représenta que mon âge m'empêchait d'être redoutable , et que tant que la terre des Écherolles n'était pas vendue , je pouvais y rester sous la surveillance de la municipalité du lieu^ et sous celle dd fermier Alix qui répondrait de ma personne ; qu'enfin on serait toujours à même de faire exécuter l'arrêté^ dès que le Comité l'ordonnerait. Son avis passa. Puisse la protection qu'il accorda & l'orpheline entrer en compte aux yeux de l'éternelle justice !

Je restai dans l'ignorance d'un malheur nouveau, toujours prêt à m'atteindre, et je suis reconnaissante du sentiment délicat qui empêcha de m'en parler d'avance. Mon âge m'eût caché une partie de son horreur, mais j'en aurais compris assez pour être au désespoir , en me voyant conduire dans cet affreui; repaire.

Ma captivité passait inaperçue à mes regards ^ j'étais^ surveillée , sans doute , mais n'en éprouvant aucune gêne 9 je ne la ressentais point. D'ailleurs ^ je ne pouvais désirer une autre existence, étant revenue pour obéir à ma tante, son ordre sacré était pour moi plus qu'une puissante garde; il ne pouvait donc entrer dans mon esprit de chercher & m'échapper. Qu'eussé-je pu

faire de ma liberté? Où aller? Ne pouvant rejoindre mon père , quel intérêt avais-je à quitter les Écherolles? Les amis de ma famille étaient détenus ou en fuite. On n'osait prononcer le nom de mon père dans la crainte de se compromettre. Personne n'avait le pouvoir ni la volonté de me proléger ; car personne ne possédait pour soi-même la liberté d'agir. Madame de Grimauldy seule digne amie de ma mère y ayant appris le dénuement complet dans lequel j'étais revenue de Lyon, me fit dire sur-le-champ qu'elle allait partager avec moi la garde-robes de sa fille , de Joséphine^ ma première et ma plus chère amie. Je refusai, mais je fus profondément émue de cette marque de souvenir. J'ai su depuis que si l'arrêt du Comité révolutionnaire avait été exécuté , laissant sa fille dans les mains d'une amie sûre , madame de Grimauld serait venue s'enfermer avec moi au Dépôt ; ou du moins, étant déjà elle-même en arrestation dans sa propre demeure^ elle aurait sollicité d'être transférée dans cette prison. — Je croyais , me dit-elle simplement , le devoir & votre mère. — Ce peu de paroles renferme un bien bel éloge de cesdeui femmes vertueuses, unies par une sainte affection que la mort n'avait pu rompre, pieux héritage qu'on ne pouvait me ravir. Que les vertus de ma mère devaient être grandes , puisqu'elles lui avaient acquis une amie si fidèle et si dévouée ! Vertus , qui

da sein de la tombe ^ protégeaient encore sa fille abandonnée!

Distinguée par les qualités les plus rares , madame de Griroauld supportait avec une noble dignité le mal"^ heur que Tinconduite et le caractère difficile de son mari répandaient sur sa vie. Jamais une plainte ne lui échappa. Jamais un regard de compassion ne fut accueilli par le sien. EHe jouissait d'une estime si générale^ que les Jacobins eux^^mémes ressentaient pour elle un respect involontaire , et je suis persuadée qu'elle eût obtenu sans peine la permission de Tenir partager ma réclusion.

Mon existence aux Écherolles devint paisible , et peu à peu je me sentis moins frappée de l'absence du bruit et des événements extraordinaires auxquels la vie orageuse de Lyon m'avait accoutumée. L'ignorance de ce qui se passait dans le monde vint y jeter du repos, et mes jours s'écoulèrent comme d'eux-mêmes , sans effoTi, dans une monotonie triste mais calme, et qui n'était pas toujours dépourvue de charmes. A défaut de pouvoir entrer dans les appartements du château, j'allais errer dans ses vastes et beaux jardins ^ pleins des souvenirs de mon enfance. J'y trouvais de vieilles con-

' Les charmilles ont été coupées. Lt charrue a nivelé le reste. Ces beaux jardius n'existent plus.

naissances chères à mon cœur; je m^enivrais des douceurs qu'elles y répandaient. Chaque buisson , chaque plante me rappelait un mol de mon père. Je Tavais vu partout. Souvent d'une terrasse élevée , de sa main guidant mon regard , il m'avait montré les villages et les habitations semés à travers les vignobles de ce riant coteau. Ma vue , glissant mollement sur les vertes prairies qui s'étendent à nos pieds, rencontre au loin les eaux capricieuses de l'Allier, belle rivière jalouse de la Loire qui lui ravit son nom ; cette jolie maison de campagne, presqu'au pied du coteau, c'est celle d'un parent'; ici, à gauche, cette montagne, dont la cime arrondie est couronnée de nuages , qui ne la reconnaîtrait entre mille? C'est le Puy-de-Dôme. Là, c'est le bosquet de ma mère ; c'est là où je l'ai vue arroser ses fleurs, en souriant à mes jeunes ébats. Là, sont encore les arbres qu'elle y avait plantés elle-même. Le sien seul y manque ; il périt l'année où elle nous fut enlevée; les autres, images parlantes de notre sort, végètent tristement sans pouvoir croître et sans mourir. Il n'était pas une place qui n'eût sa souvenance et ne parlât du bon temps passé , de mes jeux et de mes plaisirs. Qu'il était loin, ce temps ! La révolution m'avait fait centenaire à quatorze ans.

^M. Roy de la Chaise.

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En effet, on siècle n'eût pas apporté plus de changements aux Êcherolles , qu'il s'en était opéré depuis dix-huit mois. Les fermiers qui habitaient dans les b&timenls dépendant du château, commençaient alors une de ces fortunes rapides, produites parles assignats; de nombreux convives, assis chaque jour à leur table, attestaient de leur aisance. Les cris, les chansons bachiques, une joie tapageuse qui se prolongeait fort souvent dans la nuit, en retentissant jusqu'à nous, ne disaient que trop le genre de société qui venait les aider à acquérir et à dissiper.

Jamais la fortune n'eut plus de fascinations et ne fit plus de dupes. Il était si facile de s'enrichir que chacun y courait. Chacun voulait monter et parvenir à ce rang, à ce lustre dont on avait fait descendre les anciens possesseurs; on acquérait à bas prix des meubles précieux, et avec eux des besoins nouveaux. Peu de ces fortunes faciles furent durables, parce qu'on dépensa rapidement ce qu'on avait gagné vite.

Mon souvenir et ma plume se refusent à revenir sur ces temps de désordres. C'était pour celte vie cruelle que vous m'aviez vu naître , ô ma mère ! vous , dont la tendre sollicitude dicta de si touchantes et de si saintes recommandations, à cet instant solennel où les intérêts de vos enfants pouvaient seuls vous occuper encore sur la terre ! Et je n'osais entrer dans cette chambre où

j^ai reçu votre dernière bénédiciioù , où vos «lernières paroles instruisirenl et attendrirent mon jeune cœur : qu'on me pardonne de revenir sur Une douleur si natû-* relie.

Un des malheurs de mon séjour aux Ëcherolles était le manque d'occupation. Je n'avais pas de quoi travailler pour moi-même : point de livres; rarement on m'en accorda de la bibliothèque de mon père. Un loisir dangereux remplissait mes heures : j'y remédiai en travaillant quelquefois poUr les paysannes. Une d'elles m'apporta un mouchoir de mousseline^ en me priant de le broder^ et m'indiqua par là un moyen d'utiliser mon temps. En échange de mon travail ^ elle me donna du beurre et des œufs; je mis celte leçon à profit. Ma bonne faisait des bonnets pour les petits enfants , et de celte manière notre ménage se fournis-^ sait de fromages et même de poulets. Une seule fois la semaine , on faisait venir de la viande sur le peu d'assignats que j'avais rapportés ; le fermier donnait la farine dont la bonne Babel pétrissait notre pain , et Vernièrey le fidèle jardinier ^ me fournissait de légumes. Je prenais mon frugal repas sur la table de la cuisine où jadis s'étaient assis les nombreux domestiques de mon père ^ et je neTeusse pas changée pour celle dont j'entendais arriver jusqu'à moi les bruyantes joies. J'avais du pain , n'était-ce pas beaucoup pour celle qui

en avait ttianqaë? Je ne craignais plus la famine^ nioC magique y levier gigantesque avec lequel on soulève les masses , et dont l'effet ordinaire est de produire le ravage et la mort. Cette famine dont on effrayait le peuple de commune affranchie^ qm n'osait plus s'appeler Lyon^ cette famine désastreuse s« trouvait dans tous les lieux où l'où TOulaitTémeute. Paris a vu souvent ces disettes factices répandre Talarme parmi la vile populace enserrée dans ses murs^ l'enivrer de terreurs et la lancer ensuite furieuse sur ceux qu'on voulait déchirer.

On trouvait en abondance tout ce dont le peuple n'a pas besoin \ mais le pain qu'il gagne à la sueur de son front, le pain qui fait sa nourriture, on l'en privait dès qu'on avait besoin de sa colère.

Je passai plusieurs mois dans la plus grande tranquillité, et rien n'aurait troublé l'uniformité de mes journées, si tout-à-coup il n'avait été question de planter un arbre de la liberté devant le ch&teau. Le fermier Alix prétendait ne plus pouvoir s'y opposer , et bientôt je n'entendis parler que des préparatifs de cette cérémonie, qui devait amener et réunir beaucoup de monde. On

1 Lorsqu^an ami tous invitait à dîner, il tous disait sans façon d'apporter votre pain. Il s'est vu même des dîners nombreux, où, chaque convive sorlant un morceau de pain de sa poche , on en voyait de toutes espèces sur la table.

m'apporta même le bonnet destiné à couronner cet arbre ; c'était l'ornement obligé de la fête. Ma bonne, fort alarmée de ce projet , qu'elle avait cru abandonné, et craignant qu'on ne voulût m'obliger à y paraître^ résolut de sonder mes dispositions. — Sais4u qu'on va planter un arbre de la liberté? me dit-elle. — Oui; que me fait cet arbre? -— Mais... — Eh bien? — Eh bien ! iras-tu à cette cérémonie ? — Si j'irai ! et qu'y ferais-je donc? -^^ Mais, dit-elle encore, c'est A la porte du château , on l'exigera péut-ôtrei — Je n'irai pas. — On voudra que tu y assistés , que tu danses autour de cet arbre , enfin que tu fasses comme eux. — Je n'irai pas; on peut m'y traîner de force> mais volontairement jamais je n'y paraîtrai ; je ne danserai ni ne chanterai , ni ne baiserai cet arbre. — Prends pitié de moi, Âlexandrine; n'excite pas leur colère, il t'en coûtera la vie. — Je la perdrai plutôt que de m'avilir ainsi, je ne crains pas la mort. — Ma pauvre bonne , pleine d'angoisses , mit tout en usage pour me faire entendre raison; je restai inébranlable \ Elle courut aussitôt chez M. Alix, pour lui faire part

1 Quelques jeunes personnes, croyant sauver la vie à leurs parents, eurent la faiblesse de prendre des rôles dans ces bacchanales, et se perdirent elles-mêmes sans obtenir la grâce qu'elles avaient payée si cher.

La vertu seule est conservatrice; la bassesse qui ravitàTamesa vigueur et sa pureté , ne sauve rien.

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d'une obstiuation qui pouvait avoir des suites si dan-^ gereuses pour moi; ayant perdu tout espoir de mefair^ changer d'opinion y elle l'engagea à tout employer pour reculer celte fête malencontreuse^ et elle Tobtint. Cependant^ me persuadant que cette scène allait avoir lieu f en quittant ma bonne , je coupai mes beaux cheveux pour en éviter la peine aubouriieau.

Gagner du temps était beaucoup. La mort de Robespierre vint enfin changer le sort de la France. Les exécutions diminuèrent , Tespoir reparut dans ce pays infortuné. Tant d'horreurs avaient lassé le peuple, lui aussi désirait le repos. J'appris avec joie vta événement qui, disait-on, nous rendrait la paix. Une espérance vague de bonheur, de sécurité, suivait cette importante nouvelle dont je ne comprenais point encore les grands résultats. Je ne voyab personne qui pût m'en instruire, et mon existence n^'éprouvait visiblement aucun changement. La peur r%nait encore sur les esprits, on n'osait croire à ht chute réelle de cette puissance redoutable. L'égobme, l'intérêt, Tattente de ce qui succéderait à cette catastrophe, agitaient diversement les citoyens. Les uns regrettaient leur part de pouvoir , les autres doutaient que l'hydre fût vraiment terrassée. Les habitants des Ecberôlles participaient à l'agitation générale , et tous cherchaient à façonner les événements, si j*ose ainsi m'exprimer.

-39^ 20 «ensuivant leurs désirs ou leurs besoins, disposant à leur gré de ce nouvel avenir. Je me sentais humiliée et blessée par tout ce qui m'approchait ; l'avidité des petits se montrait à nu depuis que cette terreur qui planait généralement sur tous avait pâli.

Je me rappelle qu'un jour, étant assise dans le jardin avec ma sœur et ma bonne , les métayers de mon père vinrent s'étendre sur le gazon , près du banc où nous étions placées. Ils continuèrent leur conversation qui portait sur le partage des biens des émigrés, espérance chimérique qu'on leur avait jetée à exploiter dès le commencement de l'émigration, et qu'ils rêvaient encore. Ces gens-là m'aimaient, ils me plaignaient même,' et pourtant chacun d'eux disait devant la fille de leur mattre : je me contenterai de mon domaine et n'en demanderai pas davantage. Mon père nourricier était du nombre.

La réaction qui écrasa Robespierre ramena bientôt un régime plus doux , au grand déplaisir d'un haut personnage qui attendait beaucoup des services de Robespierre. Les prisons s'ouvrirent; la plus grande partie des prisonniers fut mise en liberté; on respira, on crut revivre. Mon sort se ressentit aussi de cette heureuse nouveauté, et se trouva changé d'une manière tout-à-fait inattendue pour moi*

Mon père avait une cousine-germaine âgée de plus

de qaatre-viDgts ans^ qui vivait retirée à la campagne^ et qui , par cette retraite et les soins de M. Bonvent, son homme d'affaires^ hq peu initié dans larévolation, avait échappée aux fareurs da temps. Elle ne devait sa conservation qa'à la peine qu'il avait prise de la soustraire en quelque sorte à la vue du monde ; et quels, que soient les moyens qu'il sût mettre en usage ^ il y réussit. Mademoiselle Melon tenait à l'ancien régime par son rang, sa fortune et ses habitudes , je pourrais ajouter par son ftge. Elle ne se faisait pas une idée juste du temps où elle vivait ^ et chacune de ses paroles lui eût coûté la vie.

Elle se trouvait dans une de ses terres^ où elle voulait faire bâtir un château , lorsque les troubles amenés parla révolution éclatèrent. M. Bonvent, qui connaissait le caractère véhément de mademoiseHe Melon , comprit sur-le-champ les dangers qui en résulteraient pour elle et mit tout en œuvre pour la retenir dans cette retraite assez écartée. Elle consentit à y attendre le retour du calme ; on arrangea donc à la hâte un petit logement dans une des ailes déjà bâties de ce château projeté; une écurie fut changée en quatre pièces , sinon commodes , du moins suffisantes pour le moment , où elle se logea avec deux de ses femmes ; le reste fut dispersé dans les vastes dépendances de ce futur château.

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PendaDt que mademoiselle Melon faisait se8 dispo^ sitions , le Comité révolalionnaire da département de la Nièvre , faisant aussi les siennes ^ trouvait à propos de s'établir dans la maison qa'elle avait à Nevers , et force lui fut de rester à sa terre de l'Ombre. Elle répétait bien quelquefois qu'elle irait un jour chasser à coups de canne tous ces coquins de chez elle; mais comme tous ces propos ne passaient pas le coin de son feu, ces coquins ne s'en souciaient guère. D'ailleurs , M. Benvent, jouissant tout seul d'une partie de la fortune de la maîtresse , trouvait bien d'en faire durer le plaisir^ et réussissait à empêcher les regards fin peu avides de dame Nation de se fixer trop sur cette richesse. Mademoiselle Melon vivait donc assez tristement , mais en sécurité quand tout souffrait ou mourait autour d'elle; ne recevant aucune gazette , ne voyant personne, elle ne connaissait plus le monde d'alors.

Or , il advint qu'un jour , dînant en tête à tête avec M. Bonvent , on lui annonça qu'un paysan demandait à lui parler à l'instant même. Aussitôt mademoiselle Melon donna l'ordre de le laisser entrer. Cet homme , SQÎt embarras, soit bêtise, n'expliquait pas très clairement l'objet de sa visite. Sur la demande réitérée d'être clair , il reprend courage, et laisse tomber ces mots : — Vous savez qu'à présent toflt le moncle est égal, et

je viens vous mettre en réquisition K — Comment? dit mademoiselle Melon ^ qui ne comprenait pas. -^ Je dis qu'à présent que nous exerçons librement nos droits , je vous mets en réquisition. -^ Mais qu'est-ce que cela veut dire? reprit-elle , déjà un peu impatiente. — Gela veut dire que vous devez m'épouser. — Entendre cette parole , se lever , prendre sa canne et la faire tomber à coups redoublés sur cet épouseur de nouvelle fabrique, ne fut que l'affaire d'un instant* L'autre battait humblement en retraite, et elle de le frapper de son mieux , en répétant . — Ah I tu veux m'épouser, va, va, je t'en donnerai des noces. — L'homme stupéfait, tirant le pied, s'en allait à reculons. — Dam! citoyenne, on avait dit. — Ahl je suis, citoyenne, à présent, attends, attends* Voilà pour la citoyenne, et le nigaud s'en alla

c HoDteux comme un renard qo*iiDe poole aurait pr|8. »

Mademoiselle Melon rumina long-temps son courroux; ou dit que M. Bonvent riait sous cape.

J'ignore encore comment la connaissance de ma triste position et des malheurs de ma famille parvint à mademoiselle Melon. Elle avait passé plusieurs années

1 Dans plusieurs départemeots beaucoup de Jacobins forcèrent ainsi de riches béritières à les épouser.

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de sa jeunesse près de ma grand'mëre , et se crut obligée à s'en montrer reconnaissante envers sa petite^ fille. Touchée d'une compassion profonde à la vue de l'abandon où j'étais, elle résolutde venir à mon secours. C'est de celte parente , qui ne me connaissait pas ^ et dont je savais à peine le nom, que je reçus une preuve d'intérêt bien précieuse et bien grande, surtout à l'époque où nous étions ; car bien qu'il y eût plus de calme dans les esprits, les places étaient encore occupées par les mêmes hommes.

Mademoiselle Melonlétant poussée par le désir généreux d'améliorer mon sort , envoya M. Bonvent au représentant Noël , qui faisait sa tournée dans le département de la Nièvre , afin de s'enquérir près de lui s'il croyait que , vu son âge , sa solitude et le mauvais état de sa santé, elle pouvait réclamer les soins de sa petitenièce, qui vivait loin d'elle , seule et en arrestation. Le citoyen Noël , ayant été mis au fait de l'état des choses, répondit que ma grande jeunesse permettait du moins d'en essayer la demande, mais qu'il fallait s'adresser au* Comité révolutionnaire de Moulins. Aussitôt qu'elle eût cette réponse , elle y envoya son homme d'affaires, chargé de présenter celle demande. Le Comité, l'ayant mise en délibération , résolut de lui envoyer ma sœur à ma place. M. Bonvent représenta que la citoyenne Melon , âgée de plus de quatre- vingts ans , ayant besoin

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de soins potir elle-même y ne pouvait se charger d'un être qui en exigeait plus qu'elle encore^ et refusa cet échange. Trois jours se passèrent à discuter cette question. Ce fut pendant ces débats que je vis arriver M. Bonvent aux Écherolles. Je n'oublierai jamais l'étonnement où je me trouvai que quelqu'un voulût bien s'intéressera moi. J^écoutai sans trop comprendre comment il se faisait qu'une tante réclamât sa petitenièce. J'avais donc encore une tante^ et cette tante pensait à moi! L'espérance de quitter les Écherolies redonna une activité extràordmaire à mon ame; un avenir nouveau s'ouvrait devant moi ; déjA je me croyais heureuse. Il me semblait enfin m' éloigner d'un séjour habité par beaucoup de vices ^ où je vivais trop livrée à moi-même y et je croyais qu'une autre existence allait me procurer tout ce qui me manquait alors. M. Bônventy après m'avoir parlé de ma tante et de ses intentions généreuses y retourna à Moulins y et je restai livrée à des impressions toutes nouvelles. Le quatrième jour, je reçus la permission oïl plutôt l'ordre de partir. Le Comité avait consenti à mon transfert dans la commune de Taix y où je devais vivre sous la surveillance de la municipalité du lieu, M. Bonvent se faisant fort de me remettre aux mains du Comité révolutionnaire de Moulins, dès qu'il l'exigerait. A ces conditions , je pouvais partir.

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Je n'étais DnlIemeDi nécessaire à ma sœar, qui ne méconnaissait pas, et qui trouvait > dans les soins tendres et constants de ma bonne, toat ce qai importait à sa conservation. Cependant, je la quittai avec regret , malgré les brillantes mais vagues espérances qui agitaient mon ame. En effets je ne savais pas ce que j'espérais; mon imagination , heureuse d'être active^ s'élançait dans Tespace, jouissant des illusions qu'elle se créait; et c'était du mouvement, c'était de la vie , que d'avoir quelque chose à espérer.

Une des filles de la fermière m'accompagna à Moulins , où nous allâmes descendre à l'auberge. M. Alix et M. Bonvent m'y attendaient, le premier pour remettre à l'autre toute sa responsabilité. Le lendemain il me fut permis d'aller voir deux amies de ma famille, madame Fabrice et madame Grimauld, qui me reçurent l'une et l'autre avec une grande tendresse. L'inconnue qui m'accompagnait leur en fit restreindre les expressions. La maladresse que j^avais eue de la laisser entrer avec moi , me priva du bonheur de causer à cœur ouvert avec des amies si parfaites , et je n'eus qu'un instant à donner à Joséphine, compagne chérie de mes jeunes ans.

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