CHAPITRE II
Je pars avec M. Bonvent. — Je me représente l'aveoir superbe. — Première enf revoe avec Mademoiselle Melon. — Sa booté. — Vie de rOmbre. — Grande uDirormité des journées. — J*y reçois Qne petite somme d'argent. — De qui venait ce bienrait.
ONSiEUR BonVenl, ayant obtenu ce qu^it voulait , sentit la nécessité de profiter au plus vite de la permission dé m'emmener.
ne fallait pas laisser le temps de s'en repentir; mais ne trouvant ni voiture, ni occasion , il n'y avait d'autre moyen de se mettre en route
qae d*aller à cheval • La petite jument qu'il montaii était fort douce; — vous n'aurez rien à craindre^ — me dit-il. On me mit sur cette béte, il me suivit à pied. Cette première course à cheval fut de 28 kilomètres. Mon paquet était très léger ; je ne m'étais occupée que de ma petite chienne. De tout ce que j'avais aimé y il ne me restait qu'elle. Elle me suivit donc. M. Bonvent me fit bien entendre que mademoiselle Melon n'aimait pas les chiens. — Coquette restera dans ma chambre^ lui dis-je , elle ne la verra point ; rien ne pourra me faire abandonner ce fidèle animal que mon père et ma tante ont aimé et caressé. — J'arrivai très lasse à Decise^ petite ville sur la Loire; j'y passai la nuit chez d'honnêtes personnes qui me comblèrent de soins afTectueux. Le lendemain je me remis en route; mais cette fois-ci à la suite de M. Bonvent; qui s'était procuré un cheval à Decise. J'appris que ma monture s'appelait la jument des nièces , parce qu'elle servait toujours à toutes celles que mademoiselle Melon envoyait chercher. Ainsi; elle avait d'autres nièces que moi. Nouvelle très importante! nouvelle qui me promit des plaisirs. Nous avions quatre grandes lieues à faire ; pendant lesquelles je m'occupai agréablement de la douce existence qui m'attendait près de celte parente^ dont la générosité était venue m'arracher à l'espèce de prison où je languissais. Je me la représentais charmante malgré
son grand flge^ elle qui, sans me cônnaUre, à' était intéressée à moi ; elle dont la bienvoillanle compassion venait à mon secours. Âh ! sans doute ^ elle devait compter sur ma reconnaissance ; la grandeur de son bienfait me donnait la mesure de son mérite. Elle me semblait si bonne, que je la pensais belle.
J'arrivai donc à l'Ombre , me faisant le portrait le plus beau de sa personne et de son cceur . Le mien battait avec violence en ouvrant sa porte , et laissant Coquette dans la cour, je suivis en tremblant M. Bonvent, qui me conduisit près de mademoiselle Melon. Je la trouvai à sa toilette* Elle était assise sur un tabouret assez bas, pendant que sa femme de cbambre crêpait fort serré un petit toupet dont les cheveux très blancs étaient relevés en arrière. Rien n'était moins avantageux que ce moment. Elle avait le front large , les yeux ronds et rouges, le nez gros et ouvert, les bras et les mains énormes, le corps un peu courbé. Elle me dit d'une voix très aiguô : -^ Bonjour , M a-^ demoiselle des Écherolles, et me fil asseoir devant elle. — Mon illusion avait disparue, je me sentais interdite et je m'assis timidement , répondant de même aux questions qu'elle voulut bien m'adresser. Bientôt Coquette augmenta mon embarras , inquiète d'être séparée de moi , elle se précipita dans la chambre dès qu'on en ouvrit la porte; à la vue de ma petite bête.
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inônillée, sale et crottée, je me sentie pftiir, et ma tante de dire, avec sa voix aiguë : — qa'on chasse ce chien. — Sa femme de chambré loi fait obsertér qu'elle le croit à moi. J'ajoQte un oui tremblant. — Ah ! si cela est, reprit Mademoiselle Melon d'un ton radouci, qa'on le laisse. — Encouragée par cette condescendance, je lui fais mes excuses d'avoir amené cette petite chienne; je lui explique les raisons qui m'y attachent, en l'assurant que dorénavant je la laisserai dans ma chambre. — Non, reprit-elle gracieusement, amenez-là, je vous prie, toutes les fois que vous viendrez chez moi, cela me fera plaisir ; — et lorsque nous allâmes dîner , M. Bonvent vit avec étonnement Coquette installée dans les bonnes grâces de ma tante. Si j'avais eu plus de connaissance du terrain , j'aiirais senti tout le prix d'tme aussi grande faveur.
Je fus logée dans la petite chambre Aïiedes nièces ^ faisant partie d une maisonnette hors de la cour et située sur un chemin très fréquenté. Ma tante me demanda si j'étais peureuse, sur ma réponse négative , après le souper on m'y conduisit ; on y déposa mon léger paquet, et l'on me souhaita une bonne nuit. Je fermai ma porte et je m'assis pour me retrouver moi-^méme. Jamais je ne m'élais sentie seule à ce point. J'allais d'étonnement en étonnement ; en effet , il me parut nouveau , pour ne pas dire très bizarre, d'être tirée à
grand'peine des Écherolles^ pour occuper cette espèce de cellule écartée où Ton m'abandonnait à ma bonne fortune. Elle était au rez-de-chaussée; un faible crochet fermait si peu solidement le volet de ma fenêtre ^ qu'un coup de poing l'eût fait sauter aisément ; personne ne demeurait dans cette maison , et si j*avais eu besoin de secours , il m'eût été impossible de me faire entendre. J'aurais même pu disparaître de gré ou de force sans qu'on s'en aperçût.
Cette manière d'agir dérangeait mes idées ; et, ne pouvant me rendre compte de celles des autres , je cherchai à m'en distraire en faisant l'examen de ma cellule. Voici ce qu'elle contenait : un lit dont le ciel était en papier ; les rideaux de toile grise , bordés de satin bleu ; une couverture d'indienne bleue , un grand et vieux fauteuil jaune , une chaise de paille et une table; les murs étaient blancs; une petite fenêtre^ une grande cheminée; et dans un enfoncement^ deux rayons où se trouvait une histoire de la Chine , en dix ou douze volumes.
Ce rapide examen terminé , un sentiment indéfinissable s'empara de moi. Je ne désirais rien de mieux , j'aurais même rougi de l'approche d'une telle pensée ; mais je croyais voir du décousu dans ce qui m'entourait; il y régnait quelque chose d'incohérent qui m'oppressait et m'inspirait une espèce d'effroi > sans savoir
ponrqaoi ni comment , et cette première nuit fat ibqiiiëte.
Le lendemaÎQ matin , mademoiselle Melon vint me voir. Elle me parla tour-à-tour avec bonté ou avec rudesse; et mon cœur qui^ allait au-devant d'elle ^ s'arrêtait surpris et attristé. Une tante! je croyais trouver en elle tout ce que j'avais perdu.
Cette impression pénible fut bientôt effacée par le sentiment de tout ce que je lui devais. La reconnaissance me fit trouver mon sort heureux et les premiers temps de mon séjour à l'Ombre furent doux quoique monotones. Ne concevant pas que mademoiselle Melon eût daigné penser à moi , touchée profondément d'une bonté si peu méritée de ma part, je cherchai du moins à lui plaire et j'^y réussis. J'étudiai ses goûts et ses habitudes y mettant mes soins à m'y conformer, afin de racheter par eette exactitude tout ce qui me manquait du reste.
Souvent elle me parlait de ma famille avec intérêt; suspendue à ses lèvres , je l' écoulais de même. J'appris ainsi qu'elle avait passé plusieurs années de sa jeunesse chez ma grand'mère, qui était sa tante; c'était au souvenir reconnaissant qu'elle en conservait, que j'avais dû son généreux appui , trouvant que c'était pour elle un devoir de rendre à la petite-fille une partie des soins qu'elle avait reçus de la grand'maman ; et cette parole
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de l'Écriture : les vertus des pères descendent en bénédiction sur leurs enfants y se vérifiait en moi.
Bientôt , accoutumée à son ton et à ses manières ^ si peu semblables à celles de ma tânie, je ne yis plus que «es vertus et sa bienfaisance-
Mademoisdle Melon avait beaucoup d'esprit et d'originalité dans les idées ; à une mémoire prodigieuse elle joignait une instruction peu ordinaire; elle avait une grande connaissance de la société de sbn temps ; mais elle ignorait le monde du n6tre^ et ne concevait rien à la révolution. Lorsqu'elle apprit que] le Comité s'étiit emparé de sa maison , elle jeta feu et flamme; et chaque fois qu*elle y pensait , de nou^ velles (hreurs s'emparaient d'elle. Il n y a pas de doute que ses discours de rettssènl fait périr ^ si^ comme je l'ai déjiidit^ M.Bonventn'eût tôujoUrs( trouvé le moyen d'empéchâr ma tante de partir. Elle en parlait chaque jour^ sans l'eflectuer jamais; Thabitiide achetant de la captiver ^ elle reâta défidititem^nl à la campagne. A quatre<-vingls ans ^ on est l6ng à faire ses prépara^ tifs; il hii parut plus comUM)de de gemrmander du coin de son fea les auteùrd de tani de désordres.
C'était pendant le fort de k terreur, et bien avant mon arrivée > qu'avait eu lieu la plaisaute demande en mariage dont j'ai parlé phis haut. On ne sut jamais si le manant n'était qu'un sot ambitieux; ou s'il était le jouet
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de quelque mauvais plaisant; car il ne se montra plus. Beaucoup de jeunes personnes bien nées s'en tirèrent moins heureusement que ma tante. Soit faiblesse ^ soit Tespërance d'arracher leurs parents à la mort ^ elles consentirent à ces honteuses alliances, et ne sauvèrent ni leurs familles ni leurs biens. Qu'y avait-il donc de plus terrible à redouter que ces unions avilissantes ! Une de mes cousines , d'une figure charmante , étant mise en réquisition , répondit tout résolument qu'elle était fiancée à un soldat de la république, et qu'elle devait fidélité à un défenseur de la patrie, qui, dans ce moment même, exposait sa vie pour la défendre et versait son sang pour elle. On applaudit à sa fermeté, en la laissant libre de se conserver au soldat républicain, qui n'existait que dans son imagination.
Mon séjour à l'Ombre, objet d'une sincère et vive reconnaissance, produisit peu d'effets bienfaisants sur moi : trop livrée.à mes propres pensées, privée des soins, des avis et de l'affection de ma bonne; je me sentais bien délaissée ; j'étais seule enfin.
J'ouvris cette histoire de la Chine , dont les premiers volumes me rebutèrent par une fatigante nomenclature de noms barbares; je la rejetai. Peut-être y aurais-je trouvé de l'intérêt, en la continuant; mais personne ne m'engageait à supporter ce dégoût, personne ne me donnait de conseils, personne enfin ne s'occupait de
mon iostraction. Depuis plas d'un an^ je n'avais ni lu ni écrit; je n'avais pas de quoi acheter du papier pour dessiner ou pour écrire; j'avais à peine de quoi travailler; et ma tante ^ malgré toute sa bonté, ne le remarquait pas.
Voici ma vie chez elle : A neuf heures du matin , j'allais lui dire. bonjour; au moment où l'on apportait son café, cinq ou six chats, invités par lesmiaoux répétés de la femme de chambre , arrivaient de tous les coins de la cour pour partager le déjeûner de leur maîtresse. Lorsqu'ils avaient fini, ils s'en allaient cpnmie ils étaient venus, c'est-à->-dire par la fenêtre. Je suivais les chats, à la différence près que je m'en allais par la porte; tout cela se répétait chaque jour sans la moindre variété. Je revenais à midi; ce midi-là était onze heures et demie partout; l'appétit de ma tante réglant sa montre, et sa montre réglant la maison, tout s'y faisait plus t6t qu'ailleurs. Poi^r éviter toute discussion sur ce point, elle avaitelle-méme brjséle ressort de ses pendules, afin que personne, excepté elle, ne pût savoir l'heure exactement. Les jours où elle avait faim, un coup de pouce donné à l'aiguille l'avançait encore d'une demi-heure; prenant aussitôt sa canne et traversant la cour, pour se rendre à la salle à manger, elle s'étonnait que le dîner ne fût point servi. La cuisinière s'écriait qu'il n'était pas cuit; qu'en tous lieux il n'était qu'onze
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heures^ et elle avait ratsoB. Ma tante répondait : «- Voyez ma montre , il est midi.
Lorsque le coap de pouce n'était pas trop fort , j'arrivais à temps chez elle pour l'àc^mpagnec; neiais parfois je ne pouvais toujours éviter d'être un peu en retard^ elteen était mécontente et la conversation languissait. Après le dîner, je la suivais che2 eHe, où je restais jusqu'à quatre heures ; j'y trouvais mon Emiteuil placé pour moi près d'une table , et sous aucun prétexte y je ne pouvais ni le remuer ni le changer de place. Assise dans le plus grand repos, je travaillais sans bruit) assistant à la visite que le curé venait (aire tous les jours & la même heure.
Ce curé y bien entendu, ne disait plus la messe % ii avait eu pour la nation toutes les complaisances qu'elle avait exigées de lui ; car alors tout se faisait au nom delà nation , et ce n*est qu'& la grande souplesse de carac«tèredontil étaft particulièrement doué , qu'il devait le repos dont il jouissait. Ses visites étaient longues; souvent à quatre heures il causait encore, cherchant ,
1 A celte époque, aucun prêtre, même âsserraenté, ne ponyait officier; les églises étaient Termées ou converties en temples de la Raison. La statue de cette nouvelle délté, placée sur un autel , y était révérée. Des femmes aux mœurs faciles n'ontpas craint d*eD représenter l'idole et de s'offrir, dans le costume le plus succinct , aux regards de la multitude pressée autour du char qui les promenait dans les rues ; et en effet, cette Raison-là était sans Toile.
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par une cooversaUon iotéressaDte et variée, à distraire agréablement dm^ tante , et à compenser ainsi tout le bien qu'il en recevait. Je m'en allms alors pour revenir i six heures; en hivei^ je revenais h cinq. ËUes étaient longues, ces soirées d'hiver!
A mon retour, je retrouvais ma tante assise à un coin de 1^ cheminée, et sa femme de chambre, Babet, à l'autre ; mon Cauteuil , déjà placé vis-à-vis du feu , était presqu'au milieu de la chambre ; deux tisons qm se croisaient sans donner de clarté, voilà le feu; point de lumière , et mes quinze ans ! Pendant quelque iemps je n'eus pas d'ennui; blâmer m'eût semblé de l'ingra-^ titude, je n'avais même pas le mérite de repousser mes indexions , je n'en faisais poitit. Je croyais que toutes les femmes de quatre-vingts ans vivaient ainsi, il me paraissait donc juste de m'y conformer. D'ailleurs, j'aimais mademoiselle Melon ; sa conversation était fort amusante, et dans ses jours de gai té, elle me racontait des anecdotes intéressantes de sa jeunesse; d'autres fois, elle me faisait redire les malheurs de la mienne, et le temps coulait vite. Cependant^ lorsque tout cela ne fut plus neuf, et que ma tante 9 moins disposée à causer, gardait le silence, les heures devenaient longues, l'obscurité pesante, et malgré moi , je m'endormais; ma tante y vit un manque d'égards, et s'en plaignit; aussit&t, me procurant une quenouille, je me
tnis à filer à la lueur des charbons , pour me tenir éveillée^ sans (H)uyoir y partenir toujours. A sept heures^ on apportait le souper de mademoiselle Melon, qui restait le soir dans sa chambre ; il eût été difficile de traverser la cour aussi tard. D'ailleurs les médecins, inquiets de son énorme appétit, lui avaient défendu de souper ; elle croyait satisfaire à leur ordonnance en ne se mettant pas à table, et mangeait à sa faim, ce qui veut dire copieusement. J'allais souper en téte-à-tété avec son homme d'affaires, et revenant au plus vite relever Bàbet, qui m'attendait pour aller souper à son tour, j'avais la permission de m'asseoir à sa place; et comme mademoiselle Melon avait remarqué que j'étais souvent fort incommodée de traverser, en sortant de lable^ cette vaste cour, par lèvent, la pluie et la neige; que j'arrivais transie et sans parole, elle m'attendait avec un feu clair et brillant dont je pouvais m'approcher. Là j'attendais, sans autre lumière, le refour de Babet, qui siégeait bien plus long-temps que moi à table. Alors , ma journée étant finie , je regagnais ma petite chambre , heureuse de m'y chauffer à l'aise. Je ne puis cacher que ce genre de vie me laissait beau^ coup à désirer. Ma tante avait des soirées de silence et d'humeur , où il n'était pas possible de proférer une parole qui lui convînt; tout était mal ou mauvais; je déplaisais en parlant comme en ne parlant pas; elle
m'accasait de m'ennuyer, accusation qui^ en rédôn-* blani ma gêne, ne me rendait ni amusée ni amusante : j'avais beau faire, rien n'était bien. Que ma tante eût des inégalités d'humeur à son âge , c'était bien naturel ; mais j'en étais triste comme d'un mal sans remède, et soupirant après ma cellule, savourant la liberté que m'en offrait la solitude, je n'étais heureuse que là, et j'oubliais, en rêvant fort tard au coin de mon feu, les petites contrariétés de la journée. Ces contrariétés étaient sans doute bonnes pour moi, en froissant ma volonté , mais je ne le savais pas.
Je ne sais plus comment j'ai passé mon temps à l'Ombre, sans livres, sans société, presque sans ouvrage. Mademoiselle Melon venait > rarement me voir, et maintenant je ne puis penser sans sourire à l'effroi qui se manifestait partout, lorsqu'on la voyait sortir de chez elle. Je crois avoir fait comprendre que la cuisine et la salle à manger étaient dans le bâtiment opposé à celui qu'elle occupait. Dès qu'elle paraissait à sa porte, tout fuyait au loin : elle s'avançait doucement, en s'appuyant sur sa canne; l'enflure de ses jambes rendait sa marche pénible et lente. Le bout de ses pieds entrait à peine dans de petites mules qu'elle perdait à chaque pas ; à chaque pas, aussi, on l'entendait parler : — Mon Dieu! disait-elle, en poussant du bout de sa canne tons les petits morceaux de bois
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qu'elle trouvait sur soo passage, quel désordre! quelle prodigalité ! il y aurait là de quoi chauffer un ménage ! Je l'ai toujours dit, ces gens-là me ruineront, ils me ruiBdront! — Elle arrivait ainsi parlant à la cuisine, ofi il n'y avait plus personne, chacun 8*étant sauvé pepdant qu^elle traversait la cour. — Quel feu I Je l'ai toujours dit, ces gens-l& me ruineront I — Et la voilà Ôtant les bûches et relevant les tisons. Depuis long* temps elle avait fait ôter un des lourds chenets de feu du foyer, pour empêcher qu'on ne brûlât autant de bois. Gémissant de Tinutilité de cette précaution, elle tournait autour de|a cuisine, inspectaqt tout avec un soin minutieux et impatient, déplaçant et replaçant à son gré les plats et les casseroles. A ses cris répétés, Nannette, la reine de céaçs, paraissait enfin, et l'orage tombait sur elle. Ensuite, le dtner ou la composition d'un plat donnait lieu à une grande controverse ; puis ma tante repartait. A peine éloignée, les bûches étaient remises au feu, les tisops rapproché», tout allait comme auparavant. Si, par hasard > elle se dirigeait vers ma chambre, la terreur panique me gagnait aussi. Je Tentendais de loin raisonner sur le gaspillage de ses domestiques, s*arrétant à toute minute pour rénuiren tas, avec sa canne, les petits brins de fe^ot» éparpillés à lerre, répétant : — Je l'ai toujours dit..* — A cette voix qui sonnait l'alarme ^ jWrangeais ma chambre de
mon mieux y et j'allais an-devant d'elle avec tout le respect qui lui était dû et la prévenance dont j'étais capable; cependant^ elle trouvait toujours à blâmer! mon manque d'ordre la blessait. Pour échapper à ses réprimandes^ je pris donc le parti , à son approche, de tout cacher entre les matelas de mon lit. Ma tante, en me grondant de laisser mes effets épars, ne s'apetcevaitpas que je n'avais , pour les serrer, que le tiroir d^une table à écrire. Elle me donnait des leçons d'ôco* nomie dont la plus grande partie étaient sages , quelques-unes me paraissaient pénibles. — En hiver, vous vous coucherez sans lumière, vous avez assez de là clarté du feu^ me disait-elle. — Je ne puis taire que les visites de mademoiselle Melon étaient de terribles visites.
Ma tante sortant peu de son appartement, n'était maîtresse que chez elle , et ne pouvait s'apercevoif des désordres domestiques dont elle ignorait la plus grande partie. M. Bonvent, son homme d'affaires , véritable maître de la maison, jouissait de la terre où nous étions, sans jamais en rendre compte & mademoiselle Melon , qui heureusement touchait elle-même le revenu du reste de ses biens, et qui crut faire un bon marché en obtenant de lui qu'il payât une partie des frais de son ménage ; cette espèce de capitulation, è la suite de débats très animés, nous fit goûter
qaelque repos. Gepeadanl, les discussions se réveillèrent : la maîtresse parlait de ses justes droits mëcon* nus; le serviteur, habitué au pouvoir, refusait d*obéir, et ne se rendant plus à ses ordres, il vivait ouvertement en révolte. Ma tante alors me chargeait de ses commissions pour M. Bonvent, qui les recevait de mauvaise grâce; j'étais fort mal accueillie en rapportant ses réponses^ de sorte que je me sentais fort à plaindre au milieu de ses guerres intestines. Du moins personnellement, je n'eus qu'à me louer des manières respectueuses de M. Bonvent envers moi. On lui reprochait du dérèglement dans sa conduite; je n'entendis jamais de sa part un mot qui pût me blesser, chose d'autant plus étonnante , que je ne puis cacher que, très souvent, il arrivait ivre à souper, état que je remarquais sur-le-champ au soin qu'il prenait de ne pas dire une seule parole. J'ai presque envie de demander grâce pour ces minuties qui peuvent paraître fastidieuses; mais qu'est-ce que la vie? sinon un enchaînement de détails plus ou moins importants. Je voudrais en rendre le récit amusant; s'il n'amuse pas, on comprendra mieux encore combien la réalité en était accablante. Ce sont les grands événements qui prennent peu d'espace dans la vie , ils la brisent vite et vous rendent de même à ces petits détails de longue durée.
qui font le charme ou le supplice de Texistence.
Ces deux puissances, qui luttaient constamment, par la faiblesse de Tune d'elles^ donnaient lieu à des scènes parfois très drôles; et, malgré le peu de valeur du récit que je vais faire, comme il est caractéristique, je cède au plaisir de le tracer.
Mademoiselle Melon ordonnait chaque jour notre souper , ce qui était très naturel ; mais chaque jour nous avions les mêmes plats. M. Bonvent, ennuyé (Je manger tous les jours un miroton ^ et une gibelotte', prit le parti d'ordonner lui-même à souper et de Tordonner bon. Nous eûmes alors d'excellents poissons, des poulets en abondance et tout le reste à l'avenant. Je ne sais si mademoiselle Melon s'en méfia, car elle me demanda un soir ce quej'avai» mangé. — Une fricassée de poulets, ma tante. — Vraiment de poulets? — Oui, ma tante; elle était même excellente. — Vraiment? — Elle n'ajouta pas un mot de plus, et faisant appeler Nannette avant de se coucher, il y eut grand bruit à la cour, et sa cuisinière de répondre avec le plus grand sang-^ froid : — Rassurez-vous, Mademoiselle, vos ordres ont été suivis; mais mademoiselle des Écherolles
I C'est un ragoût fait de restes de bœaf, frits avec des ognons. ^ La gibelotte est un ragoût de lapin.
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est fort distraite y elle pensait à mille choses, et elle aura cm manger du poulet. — Cette fille le persuada si bien à sa maîtresse, que le lendemain matin , mademoiselle Melon , riant de ma distractimii m'apprit que j'avab mangé un miroton de bœuf pour une fricassée de poulets. C'était bien & non tour de dire : Vraiment un miroton ? Mon air étonné fut pris pour un aveu et ma réputation de dis* traite irréYOcablement établie ^ Je fus bien obli* gée de tout faire pour la soutenir; car ma tante ayant l'éveil ^ me questionnak souvent, et je répondais effrontément : — Je ne me souviens pas du son^ p^, ma tante. — Gomme c'est étonnant ! reprenait-elle, vous sortez de table* — Je crois bien que c'était fort étonnant; mais j'avais la pauvre Nannetle en tête. Elle venait chaque jour me faire ses complaintes : — Ayez pitié de mon embarras, Mademoiselle, je ne sais que faire : Mademoiselle Melon ordonne une chose, 6t M. Souvent une autre; il me chasse, si je ne lui obéis pas ; ma maltresse me renvoie si vous parlez, et si je perds ma place je suis sans pain. La terre de ma tante était comme un désert où il ne venait presque personne ; quand il arrivait quelque visite, elle n'était pas toujours bien reçue; mais
< Je dois convenir que depuisje l'ailïien méritée.
lors même que ma tante Taecuefllait gracieusement, il lui restait cependant une certaine crainte que cette visite ne fût trop longue et elle trouvait bientôt le moyen de l'abréger, surtout si c'était un voisin qui était venu lui demander à dîner. A peine sortie de tablé et revenue cbezene, au premier mouve^ ment qu'il faisait sur sa chaise : — Quoi, Monsieur , vous me quittez déjà! s^écriait-elle avec empresse^ ment y vous me privez sitôt du plaistr.de vous voir; Mademoiselle des Écheroltes, courez, voyez si les chevaux sont prêts, que Monsieur n'ait pas le désagrément d'attendre, — et mademoiselle des ÉcherolieS' courait, volait, pour remplir cet ordre, tandis que l'étranger, surpris, achevait d'écouter ces vils regrets de ma tante, qui le mettait si poliment à Ta porte. Il j avait une bizarrerie très divertissante dans cette manière d'éconduire son monde; mais alors elle m'embarrassait et je ne la trouvais pas fort drôle. Quelqiiês<-uns s'ea fâchaient et ne revenaient plus ; tes autres en riaient. Cependant, cette manière d'agir rendait les visites très rares , ce qui me condamnait à une grande solitude.
Les personnes qui vivent seules et auxquelles une fortune considérable permet d'avoir des goûts, parce qu'elles peuvent les satisfaire, ces personnes-là sont très exposées à les voir dégénérer en habitudes tenaces
que rieo ne peut rompre. C'était l^hisloire de mademoiselle Melon ; tout ce qui Tentourait devait céder é la puissance de ses habitudes. Charitable , compatissante, cherchant de tout son pouvoir à soulager les maux d'autrui, douée d^un cœur généreux et bon, la bizarrerie née du joug de Thabitude pouvait la faire parattre dure. C'est ainsi qu'un jour, ob contrariant sans le savoir une de ses idées, je vins la prier de me permettre d'envoyer chercher un chirurgien pour m'arracher une dent, elle me répondit: -*• Comment, vous avez mal aux dents? — Oui, ma tante, j'en soufTre cruellement. — C'est votre faute; je n'ai jamais eu mal aux dents, moi, et tant que vous serez ici, vous ne la ferez point arracher. — Je le répète, elle était bonne; mais j'avais rencontré une de ses manies; et ne sait-on pas quelle force il y a dans une manie» Du reste, c'était une malheureuse dent qui déjà m'avait fait passer beaucoup de nuits blanches aux Écherolles, pendant que j'y étais en arrestation. Fatiguée de soufTrir, j'envoyai chercher un chirurgien pour l'arracher. — Je ne vais pas chez les aristocrates me fit-il dire. — Ne voulant pas courir les risques de recevoir une seconde réponse de ce genre , je gardai ma dent. La manie singulière de ma tante avait eu le même résul^ tat que le jacobinisme.
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Le curé du village était donc la seule personne admise journellement chez mademoiselle Melon ; elle le nourrissait en partie, car il était pauvre; la nation payant peu ou pas du tout les prêtres, même les plus complaisants pour elle. II ne s'était pas marié, parce qu'il n'avait essuyé que des refus; il s'en plaignait sans façon , espérant un jour être plus heureux. Ce que je ne m'explique point, c'est la contradiction qui se trouvait souvent dans ces misérables prêtres : Un de ses confrères se maria , et ce fut lui qui lui donna la bénédiction nuptiale, avec les formes usitées par l'Église, à laquelle ni l'un ni l'autre ne croyait, et dont tous les deux avaient renié la vérité. Et c'est sérieusement qu'en me parlant de cette union sacrilège, il me disait : — Ce curé-là est mon ami, sa piété est fort grande, et je n'ai pas cru pouvoir lui refuser mon ministère.
Je redoutais cet homme et ne le recevais point chez moi, persuadée qu'un mauvais ecclésiastique est bien mauvais. Il s'en dédommageait pendant les visites qu'il faisait à ma tante, profitant de sa surdité pour me dire mille choses que je n'eusse pas écoutées ailleurs, sûr qu'il était que si j'osais m'en plaindre, mademoiselle Melon ne me croirait pas. Je n'en étais que trop persuadée moi-même, connaissant sa profonde estime pour lui. Il m'offrit des livres : une sagesse
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au-dessus de moil âge, et qui n'était pas lamienhe, me les fit refuser, tandis que j'en acceptais de M. Bonvenl. — Mademoiselle, me dit-il franchement , j'ai beaucoup de livres , mais je ne puis vous en prêter que deux : c'est la vie de Turenne et celle du. prince Eugène. J'acceptai sans scrupule et n'eus point à m'en repentir.
Ce fut pendant ce premier séjour à l'Ombre, que je reçus une petite somme d'argent d'une personne inconnue; un billet sans signature attestait que cet aident m'appartenait. J'ignorai pendant long-temps l'auteur de ce bienfait; enfin j'appris que c'était mè bonne, mon excellente bonne, qui n'ayant rien, et pensant que j'étais dans le besoin , fit violence à son caractère craintif et sollicita la faveur d'être gardienne des scellés nouvellement remis aux Êcherolles, afin de m'en faire passer le salaire. N'était-ce pas une femme bien fidèle et bien rare?