PREMIÈRE PARTIE
Organisation médicale en Angleterre. — Jusque dans ces dernières années, une confusion déplorable régnait en Angleterre dans l’exercice de la médecine et rappelait le défaut d’organisation sérieuse propre au moyen âge, que l’on retrouve encore aux États-Unis ; chacun pratiquait à sa guise, sans défense ni contrôle. Les titres et diplômes étaient objet de luxe, que le public éclairé seul appréciait. Le chirurgien avait pour rôle de saigner et couper, et occupait un rang secondaire. Mais peu à peu le privilège d’octroyer les titres fut accordé à un plus grand nombre de corps savants; les universités et collèges en devinrent les principaux dépositaires , et l’opinion publique confirma les arrêts du Parlement.
Il y a un an , la santé en Angleterre n’était pas encore sauvegardée contre l’exercice des charlatans et autres commerçants dépourvus d’éducation professionnelle ; la pratique chirurgicale spécialement demeurait sans protection, en sorte que, sous ce prétexte, chacun pouvait impunément et publiquement opérer, droguer, et recevoir des émoluments. Cela existe encore chez nous, malgré la loi du 19 ventôse an XI, trop facilement éludée sous l’apparence
de désintéressement. Depuis une année, les institutions médicales dans le Royaume-Uni ont fait un progrès immense; mais le défaut de centralisation et la multiplicité des corps licenciés demandent de nouvelles réformes. De nombreux praticiens anglais avouent ne plus s’y reconnaître parmi les quarante ou cinquante diplômes divers octroyés par dix-huit universités, collèges, Facultés ou sociétés.
Le 12 août 1858, le Parlement promulgua le Nouvel Acte médical, et créa un conseil général d’éducation médicale et d’enregistrement, présidé par sir Benj. C. Brodie. Sa charge principale est de tenir une liste de tous les individus qualifiés par certains corps autorisés. L’inscription sur cette table donne seule droit d’exercer légalement la médecine dans le Royaume-Uni et de toucher les émoluments. A cette époque, tout individu non muni de titres, et exerçant depuis le 1er août 1815, fut admis à se faire inscrire sans examen préalable; fait assez curieux, qui établit une catégorie singulière de médecins anglais sans diplôme. L’article 32 spécifie que nu! , non inscrit sur celte table, n’a droit devant les tribunaux de réclamer d’indemnités pour visites, services ou débit de drogues; je ne sache pas qu’il ajoute que des poursuites seront exercées. L’article 23 interdit aux corps autorisés d’opposer aucun obstacle ou restriction à une théorie médicale ou chirurgicale quelconque; ceci s’adresse à l’homœopathie et autres schismes.
Les corps autorisés à délivrer les diplômes ou licences sont :
Les Universités de Londres, Oxford, Cambridge, Durham, Edimbourg, Glascow, Aberdeen, Saint-Andrews et Dublin ;
Les Collèges royaux des Médecins ( Physicians ) de Londres, Edimbourg et Dublin ;
Les Collèges royaux des Chirurgiens des mêmes villes;
La Faculté de Médecine de Glascow :
Les Sociétés des Pharmaciens de Londres et Dublin.
La plupart octroient diverses sortes de titres, qui tous, depuis le Baccalauréat en médecine et la Licence en accouchements ou en
pharmacie, autorisent l’enregistrement, c’est-à-dire l’exercice légal de la médecine. Dans le langage courant, ces titres multiples sont désignés par des lettres que nous indiquerons.
Il résulte de cet énoncé qu’à Londres il n’existe pas, comme à Paris, une Faculté unique et centrale, mais une Université, deux Collèges, et une Société, chargés d’examiner les candidats et d’autoriser l’exercice professionnel.
Des diplômes a Londres. — Prendre ses degrés à l’Université signifie subir les examens et acquérir les titres correspondants à la branche désignée. Les degrés dans les sciences sont l’Examen d’immatriculation , analogue , mais inférieur, à notre ancien baccalauréat ès lettres, le Baccalauréat ès arts, la Maîtrise ès arts, le Baccalauréat en médecine, et le Doctorat en médecine.
Le Baccalauréat en médecine, ou B. M., offre quelque analogie avec notre titre d’Officier de santé. Il comprend deux examens en quatre ans : l’un exige d’abord le degré d’immatriculation ou Se Baccalauréat ès arts, puis deux ans d’études médicales dans certaines institutions spécifiées , une assiduité à quatre cours semestriels médico-chirurgicaux, attestée par les certificats du professeur, une dissection de neuf mois, et quelques manipulations en chimie et en pharmacie. Il porte sur : Anatomie, Physiologie, Chimie, Botanique, Matière médicale et Pharmacie. L’autre examen veut que, depuis le précédent, le candidat ait disséqué six mois, fait six accouchements, suivi deux semestres de clinique chirurgicale, deux de clinique médicale, etc. Il se compose de Thérapeutique et Pathologie générale, Hygiène, Chirurgie , Médecine , Accouchements, et Médecine légale.
Le Doctorat en médecine, ou D. M., est un titre élevé qu’accordent exclusivement les universités. Les conditions, à Londres, sont : 1° le titre de bachelier en médecine; 2° depuis son acquisition, une assiduité de deux années dans les services de chirurgie et de médecine d’hôpitaux importants, ou une seule année et trois ans de pra-
tique civile, ou encore cinq ans de pratique : 3° un examen portant sur les diverses branches de la philosophie et de la médecine ( sic )«
Le College royal des Chirurgiens de Londres confère les titres de Membre, de Sociétaire ( Fellow ), et la Licence en accouchements.
Le titre de Membre, ou M. R. C. S., s’acquiert par deux examens subis à deux ans d’intervalle , et portant, l’un sur : Anatomie descriptive et Physiologie, l’autre sur : Anatomie chirurgicale , Pathologie externe, et Médecine opératoire ; il exige quatre ans d’études professionnelles et les certificats correspondants.
Celui de Sociétaire, ou F. R. C. S., s’accorde par l’élection à tout membre de quinze années; et, après examen, passé l’âge de 25 ans. II est indispensable que le candidat n’ait fourni ou vendu aucune drogue ou médecine, à moins qu’il ne soit licencié de la Société de pharmacie. Le privilège des Sociétaires est de faire partie du conseil d’administration.
Le Collège royal des Médecins donne également les diplômes de Membre et de Sociétaire.
Le titre de Membre, ou M. R. C. P., se délivre à 25 ans sur présentation de certificats attestant des études théoriques et pratiques en Médecine, Anatomie, Physiologie, Sciences accessoires, Accouchements, Chirurgie élémentaire, et après trois examens, le premier sur la Physiologie, le deuxième sur la Médecine, le troisième sur la Thérapeutique. 11 réclame cinq années d’études professionnelles, dont trois de clinique dans un hôpital d’au moins 100 lits.
Le titre de Sociétaire, ou F. R. C. P., s’acquiert à l’élection. Il n’est pas sans intérêt d’ajouter qu’en toutes circonstances les collèges exigent les preuves suffisantes d’une éducation classique , et quelquefois de la connaissance de la langue française, et qu’en leur absence ils instituent un examen supplémentaire.
La Société des Pharmaciens accorde sa Licence, L. S. A., à l’âge de 21 ans. après trois examens portant sur les Classiques, les Ma-
thématiques, l’Anatomie, la Physiologie, la Chimie, la Botanique, la Matière médicale, la Pharmacie, la Médecine, les Accouchements, la Toxicologie et la Médecine légale. Le. candidat doit avoir en outre cinq ans de pharmacie pratique, trois ans de cours médicaux, et dix-huit mois de clinique. On voit que le pharmacien anglais possède une instruction médicale assez étendue, et confirmée d’ailleurs par son droit à l’enregistrement comme médecin.
Enseignement médical a Londres. — L’Université ressemble à l’une de nos Facultés, sauf les inscriptions. On y trouve ce que comporte une instruction médicale complète: cours de médecine, de chirurgie et de sciences, salles de dissection, bibliothèque, musée d’anatomie, plus un hôpital annexe. Les Collèges de médecine et de chirurgie et la Société de pharmacie ne sont au contraire que des corps savants analogues à l’Académie de Médecine ou à la Société de chirurgie de Paris, sauf que le titre de membre est donné à l’examen et suffit pour exercer.
L’enseignement médical à Londres est réservé aux hôpitaux et à quelques institutions qui toutes sont distinctes et indépendantes. Chaque hôpital , dans l’espérance d’accroître ses revenus, s’empresse de fonder une école. Les chirurgiens et médecins se partagent les cours principaux , quelques hommes de science spéciale sont associés, une bibliothèque se monte, les amphithéâtres font les frais d’un musée, et l’institution s’établit progressivement; des prospectus, chaque année, font connaître la variété des cours, la modicité des prix , etc. Le nombre de ces établissements est limité par ce fait, que les statuts des corps autorisés à délivrer les diplômes imposent des certificats provenant d’un hôpital possédant au moins cent lits; néanmoins il existe quelques écoles particulières qui , ne possédant pas de malades , se contentent de recommander à leurs élèves l’hôpital le plus proche.
Supposons un jeune homme sortant, à 16 ans, de l’Université ou d’une académie secondaire, muni de son immatriculisation ou d’un
certificat d’études sérieuses ; désireux de se livrer à la profession médicale , il est appelé à choisir une école ou même à partager sa faveur entre deux établissements , selon sa convenance. Les grades les plus faciles et le plus promptement accessibles sont le baccalauréat en médecine et le titre de membre du Collège des chirurgiens, il traite à forfait pour la réception complète, ou pour une année, ou pour quelques-uns des cours ou cliniques, se procure peu à peu les certificats voulus, et se présente lorsqu’il est en mesure.
En résumé, l’enseignement médical à Londres est aux corps savants autorisés à conférer les titres ce qu’à Paris l’enseignement secondaire est la Faculté des lettres et sciences, relativement à nos deux baccalauréats, sauf qu’à Londres il y a plusieurs Facultés ; c’est la liberté dans l’enseignement.
Organisation des hôpitaux de Londres. — Il existe dans la métropole environ 200 institutions charitables , hôpitaux , hospices ou dispensaires; les principaux sont :
Saint-Barthélemy, fondé par Rahere en 1 102 ; il possède 650 lits, dont 420 consacrés à la chirurgie. Harvey, Abernethy, Pitcairn, À. Cooper, Polt et autres, aujourd’hui M. Lawrence, en sont les illustrations ; 40 élèves y sont logés.
Saint-Georges, de 350 lits, dont 200 pour la chirurgie.
Guy, de 550 lits; une maison de convalescence située à la campagne y est annexée.
L'Université, de 120 lits, où florissait jadis Liston, et aujourd’hui M. Erichsen , l’auteur du traité de pathologie externe le plus complet qui soit à l’usage des élèves.
L 'hôpital de Londres, fondé en 1741 : 445 lits, dont 310 à la chirurgie, sur lesquels 190 spécialement réservés aux accidents; son voisinage des docks lui vaut une clientèle considérable.
Rings’ college, de 120 lits; M. Fergusson y attire par ses leçons une foule d’élèves.
Middlesex, de 320 lits; Westminster, 175 lits; Saint-Thomas ,
520 lits; Sainte-Marie , 150 lils; Charing-Cross , 100 lits; Marg-le- Bone , 320 lits; les Enfants Malades, Metropolitan free; et enfin :
Dreadnouglit , ancien vaisseau le Caledonia , de 120 canons, à l’ancre sur la Tamise, et transformé en hôpital pour les marins de toutes les nations (1).
Il existe encore des hôpitaux spéciaux pour aliénation, ortho>pédie, maladies des yeux, de poitrine, cancer, etc.; les services d’accouchements, de syphilis, de dermatose, sont disséminés un peu partout.
Dans le but de simplifier ma narration , j’étudierai l’organisation clinique de l’hôpital de Guy, pris au hasard pour exemple.
Fondé en 1721 par une donation du libraire Th. Guy, montant à 6,250,000 francs, et se composant de propriétés alors situées sur les confins de Londres, il contient 550 lils, partagés en sections de chirurgie générale, d’accidents, d’érysipèles, de maladies d’yeux, d’utérus, de maladies vénériennes et de médecine: il possède 4 médecins et 3 chirurgiens en chef, qui fout la visite deux fois pas' semaine, à une heure et demie, 9 médecins et chirurgiens assistants, chargés de la consultation à tour de rôle, et 1 chirurgien interne, qui chaque jour fait une visite générale.
La consultation journalière a lieu à midi avec une régularité désirable chez nous. Les patients non admis reçoivent iun numéro d’ordre correspondant à celui d’une feuille imprimée, conservée à I hôpital dans des carions parfaitement tenus, et sur laquelle sont inscrits le diagnostic et le traitement; le malade, son numéro esi main , se présente au médecin qui l’a vu la première fois ; les médicaments sont délivrés gratis. Celte méthode simple et facile, unie à la création de praticiens exclusivement chargés de la consultation, assure aux malades externes des soins réels et efficaces.
(î) Ces quinze hôpitaux sout la source des statistiques personnelles que j’exposerai à la tin de celte thèse.
Les élèves, en 1859, étaient au nombre de 300, partagés en panseurs ( dressers ) , aides de clinique , d’accouchements , d’autopsie, rapporteurs et élèves libres. La hiérarchie commence aux rapporteurs, qui ont pour fonctions de prendre les observations sur des registres que la maison conserve. Les panseurs correspondent à nos externes en chirurgie, et sont au nombre de 4 par chirurgien en chef et de 2 par chirurgien assistant; les aides correspondent à nos externes en médecine, sauf l’aide spécial d’autopsie, que nous ne possédons pas; l’interne ( house surgeon ) est un intermédiaire entre les élèves et les chefs; à Guy, il est choisi par le conseil, pour six mois, parmi les meilleurs élèves possédant le titre de M. R. C. S.; il n’est attaché à aucun chef en particulier, il est logé et nourri. Un panseur, un aide de clinique et un aide d’accouchements, demeurent aussi dans la maison pendant huit jours consécutifs, et sont tenus de faire les gardes; ils sont nommés pendant trois mois, de façon à permettre à un plus grand nombre d’élèves de jouir des mêmes avantages. A la fin de l’année scolaire, des prix et des honneurs sont accordés (1).
L’hôpital de Guy possède un magasin d’instruments et d’appareils et un musée : le premier est peut-être ce que l’on peut désirer de mieux garni et de mieux tenu de la part d’une administration privée ; cette collection est plus particulière aux fractures , déformations, pieds bots, résections articulaires , etc. Un employé spécial et intelligent y est attaché, qui, sur l’indication des chefs ou de l’interne, modifie ou construit un appareil, une attelle, en quelques in-
(1) Ces récompenses sont données annuellement au concours, dans tous les hôpitaux, sur les diverses branches de l’enseignement. Les suivantes, à Saint- Barthélemy, etc., spéciales aux mœurs anglaises, méritent d’être notées : 1° prix au meilleur essai sur « l’autorité dérivée des saintes Écritures en faveur des éludes médicales et chirurgicales;)' 2° prix au meilleur examen subi sur l’ouvrage de l’évêque Butler, intitulé : Analogie de la religion naturelle et de la religion révélée.
stants. Que de systèmes simples et ingénieux n’y ai-je pas vus, destinés à favoriser le pansement, à éviter les. mouvements et les douleurs, à immobiliser une articulation, un membre, sans fatigue ni lassitude pour le malade, à obtenir tel relief, tel angle approprié, le grand point souvent en chirurgie! Le musée, sans être comparable, pour l’étendue, avec la fameuse collection de Hunter, du Collège des chirurgiens, est remarquable par une série de pièces en cire représentant les dermatoses et tumeurs. Des catalogues imprimés et en bon état pendent de tous côtés, à la disposition du visiteur, qui , en quelques instants, y trouve l’histoire succincte cTe chaque pièce. Je ne dirai rien des huit ou dix cours sur les diverses branches de la médecine et de la chirurgie, ni de la salle de dissection.
Dans plusieurs hôpitaux, il est une coutume digne d’éloges. Une fois par semaine à Saint-Georges , les chirurgiens ou les médecins se réunissent à l’amphithéâtre et y discutent, en présence des élèves, les cas difficiles de leurs services respectifs et la convenance des opérations non urgentes. Les efforts les plus louables, m’a-t-on assuré, y sont faits pour obtenir un vote unanime. Que! avantage pour les malades et les élèves! II en découle, pour tout l’hôpital , une pratique uniforme qui a facilité mes observations. Les opérations , à moins d’urgence, se remettent à un jour déterminé, le mardi à Guy. Tout le personnel chirurgical de Lhopital se rassemble alors à l’amphithéâtre, partagé en deux parties : l’une, supérieure, pour les élèves libres, qui s’y tiennent debout et silencieux ; l’autre, inférieure, pour les chirurgiens et panseurs. L’espace où est le patient est réservé à l’opérateur, à ses aides actifs, et à l’interne qui tient le chloroforme. Ceux-ci prennent de grandes précautions pour permettre aux spectateurs de bien voir. Le règlement non-seulement est inscrit sur les murs, mais s’observe fidèlement dans la majorité des hôpitaux. Souvent il m’est arrivé de ne pouvoir me glisser dans l’espace réservé, malgré ma qualité de visiteur étranger, très-considérée chez nos voisins d’outre-Manche. Qu’on me permette quelques
détails sur la chloroformisation, qui éveille également l’intérêt sur les bords de la Tamise.
Chloroformisation. — Ni l’opérateur ni tout autre chirurgien en chef ne semble à Londres croire sa responsabilité engagée dans cette opération. L’interne en chirurgie de l’hôpital est seul chargé de la direction , de l’administration et de la surveillance. Dans quelques hôpitaux , le patient est couché dans une chambre particulière, sur un lit recouvert d’une forte toile dont les bords canaliculés reçoivent à volonté deux bâtons parallèles qu’on maintient ensuite à distance et qui improvisent un brancard, sans le moindre embarras. L’interne, assisté de deux panseurs, pratique la chloroformisation loin de l’amphithéâtre et y fait transporterie sujet, lorsqu’il le juge suffisamment anesthésié. Dans un plus grand nombre d’hôpitaux, cette opération préalable se fait sur la table même, en présence des élèves. L’opérateur reste à l’écart, n’intervient nullement (à moins sans doute qu’il ne survienne quelque accident imprévu, ce que je n’ai jamais vu), et commence lorsque la personne exclusivement occupée du chloroforme lui en donne le signal (1).
Voici quelques-uns des procédés usités : 1° A l’hôpital de King’s College, l’appareil se compose d’une partie qui s’applique sur le nez et la bouche , d’un long tube et d’un récipient ; c’est à peu près l’ancien appareil à éthérisation. 2° A Saint-Thomas, c’est un instrument plus simple, constitué par un segment de cube creux dont la section oblique s’applique sur la bouche et le nez. La face supérieure est percée d’une ouverture et munie d’une soupape en caoutchouc vulcanisé pour l’expiration. La face antérieure offre une autre ouverture fermée par un grillage et une soupape s’ouvrant dans l’inspiration; un petit réservoir cubique en métal, de 3 centimètres, est annexé à cette face; il est rempli de papier brouillard et présente en haut un petit entonnoir par lequel se verse le chloroforme, et en
(I) A Edimbourg, Syme dirigeait personnellement la conduite de son aide.
— I T'ayant une large ouverture circulaire ou prise d’air garnie d’un grillage; 3° à Guy, on se sert d’une compresse de tint, pliée en double , assez grande pour cacher la moitié de la figure. Un morceau de taffetas gommé recouvre sa face externe , se replie sur le bord supérieur, et revêt le quart supérieur de sa face interne; 4° à Saint-Barthélemy, à l’Université, c’est une compresse ordinaire pliée.
Le patient est chloroformisé habituellement couché et par exception assis. Une compresse est jetée sur les yeux au début. À Saint- Barthélemy, on enduit la figure d’huile, pour éviter l’action irritante des vapeurs ou du liquide. Le cou, la poitrine et le ventre, sont débarrassés de tous liens ou vêtements serrés, mais ne sont pas découverts (à moins que l’opération ne porte sur ces régions), ni examinés par conséquent. Le pouls est en quelque sorte le seul guide de l’action du chloroforme et de l’état des fonctions. L’administration se fait très-lentement et progressivement ; une éprouvette à pied, de la capacité de 15 grammes environ, limite, ou du moins indique, la quantité employée ; cette dose est presque toujours insuffisante.
Ces usages sont-ils légitimés ? Malgré le titre habituel, M. R. C. S., de l’interne en chirurgie , et l’expérience qu’il acquiert rapidement en se chargeant de toutes les administrations de chloroforme faites dans l’hôpital , je crois que la surveillance directe de l’opérateur serait plus convenable. Il est vrai que celui-ci , débarrassé de cette préoccupation , opère dans des conditions meilleures. L’usage du chloroforme, loin de la table d’amphithéâtre, a des avantages pour le moral du patient, mais des inconvénients : perte de temps, nécessité de donner une plus haute dose, etc. J’aime peu les appareils; et je pense que l’instrument le plus précis, le plus sûr, est certainement un chirurgien intelligent. De l’œil , il suit et apprécie les mouvements du creux sus-claviculaire, du thorax et du diaphragme; et, placé à la gauche du malade, d’une main, il observe le pouls, et de l’autre, approche ou éloigne la compresse simple; il dose ainsi la quantité de vapeur et d’air répondant à l’idiosyncrasie actuelle et
aux phénomènes qu’il prévoit trente ou soixante secondes d’avance, et que tout à l’heure il n’aura plus directement sous sa dépendance. Je ne préconiserais donc pas les appareils ci-dessus, ni ceux du DrSnowetde Gibson, décrits dans Druitt’s vade mecum. Cependant l’instrument de Saint-Thomas est d’un petit volume et d’une manœuvre facile, et la compresse de Guy réunit aux avantages du procédé généralement adopté dans nos hôpitaux celui de protéger la figure du patient et de diminuer les pertes de chloroforment). Une objection plus sérieuse à la conduite des Anglais, c’est qu’ils négligent trop d’examiner les agents extérieurs de la respiration. En effet, il est prouvé que, chez les animaux morts par le chloroforme, les mouvements respiratoires cessent avant les contractions du cœur, et que la circulation est la fonction qui persiste la dernière (2). En voilant le thorax et l’épigastre, ils se privent volontairement des éléments d’appréciation les plus certains.
Hygiène des hôpitaux. — Les bâtiments sont ordinairement élevés et à l’aise, entourés de terrains libres ou plantés d’arbres; l’hôpital Saint-Barthélemy, perdu au sein de la cité, ne fait pas exception. Les services de chirurgie et de syphilis sont souvent placés, les accidents au rez-de-chaussée, le reste à l’étage supérieur, tandis que l’étage moyen est occupé par la médecine. Il semble que le but
(1) Les appareils à chloroformisation conservent des partisans; leur aspect satisfait les familles, ils sauvegardent la responsabilité du médeein dans la pratique civile. Quelques praticiens ne savent se défendre d’employer un instrument qui dose, agit de lui-même et épargne quelques-unes de leurs préoccupations. Le plus ingénieux et le plus rationnel est certainement celui de M. Duroy, chimiste bien connu, et pharmacien à Paris; il a reçu la sanction d’autorités compétentes.
(2) Rapport de M. Ludger Lallemand, Expériences instituées sur les moyens à employer contre les accidents déterminés par les inhalations du chloroforme ; Paris,
soit d’offrir un prompt soulagement aux blessés urgents, et de reléguer les autres en un lieu d’où les miasmes se dégagent plus facilement sans traverser les salles intermédiaires.
L’isolement des malades spéciaux est une autre condition favorable à l’hygiène physique et morale; nous en avons dit quelques mots; ajoutons qu’à l’hôpital de Londres, des salles sont consacrées exclusivement aux opérés* et des chambres à un lit aux individus bruyants ou en délire , capables d’incommoder les voisins.
Lorsqu’un étranger, familiarisé avec nos hôpitaux , pénètre dans une salle de chirurgie en Angleterre, sa première impression est l’étonnement; il a peine à se croire dans l’un de ces asiles dont l’idée semble inséparable de celle d’exhalaisons méphitiques. L’atmosphère est presque irréprochable (dans la généralité des cas), et ne serait taxée d’impure que par une sensibilité peu médicale. Ces salles, éclairées à peu près comme celles de Lariboisière, moins élevées, paraissent cependant plus grandes ; cela tient à l’absence totale de rideaux, ou à l’existence d’un rideau léger, de 1 mètre 50 de hauteur, pendu à une tringle demi-circulaire fixée au mur, et susceptible de protéger le chevet du lit , c’est-à-dire ce qui est rigoureusement nécessaire au malade pour éviter les regards dans l’occasion.
J’insisterai sur les dispositions de quelques hôpitaux, tels que ceux de Londres, de Saint-Barthélemy, qui, construits depuis longtemps, font encore école. L’hôpital de Londres secompose de bâtiments parallélogrammes. Chaque étage offre à ses extrémités les chambres accessoires, et au milieu, une large salle à manger, où séjournent les malades non alités; les deux espaces libres sont divisés par un mur longitudinal. Il existe donc en tout quatre salles, chacune de 12 à 14 lits, espacés de 3 à 4 mètres et demi, desservies par quatre infirmières et une surveillante ( sister ). Les parquets sont en bois non ciré, et lavés fréquemment avec là plus grande exactitude ; à chaque étage , on rencontre des garde-robes à l’anglaise, bien entretenues et ino-
dores, comme dans les maisons particulières, et un cabinet, où des cuvettes comfortables et de l’eau à discrétion favorisent les soins de toilette, qui sont impérieusement exigés.
La literie, l’un des points les plus importants de l’hygiène, mérite toute notre attention. Les lits sont d’une extrême simplicité, en fer, et s’élèvent à 45 centimètres du sol, et à 70 au maximum, en comptant les accessoires ; ils sont moins longs et moins larges que les nôtres, toutefois les malades y sont à l’aise ; le fond en est constitué par une forte toile sanglée au cadre, ou tendue sur des ressorts trèsdoux. A l’hôpital de Londres, une paillasse de 13 centimètres d’épaisseur, un maigre traversin, quelquefois un petit oreiller, enfin des draps et des couvertures, complètent la literie des malades ordinaires. A leur entrée, ils sont peu satisfaits d’une telle rusticité, mais, dès le lendemain, les femmes elles-mêmes avouent s’être bien trouvées de cette nouveauté, s’en étonnent, et ne s’en plaignent plus. Lorsqu’une immobilité complète des membres inférieurs, comme dans les fractures, ou un décubitus dorsal prolongé sont nécessaires, on substitue le matelas de crin à bords carrés, épais de 8 à 9 centimètres. Je n’ai pas vu, dans les salles de chirurgie de l’hôpital de Londres, un seul patient possédant à la fois paillasse et matelas ; cependant on m’a montré des lits de plume, réservés pour je ne sais quels cas; ces matelas de crin ou de paille ne ressemblent pas aux nôtres , mais à de vastes coussins d’une consistance uniforme. Je fus surpris d’une simplicité aussi lacédémonienne adoptée en vue non de l’économie, mais d’une hygiène incontestable.
Les lits employés dans la salle d’accidents de cet établissement sont: 1° celui que j’ai décrit à fonds de toile; son tiers antérieur présente une double charnière, qui lui permet de s’élever plus ou moins, et de rendre inutile l’emploi d’un oreiller; 2° le lit à ressort, analogue à nos sommiers élastiques; 3° le lit à fractures, dont les parties essentielles sont deux cadres en bois, superposés et fermés chacun par une toile; sur le cadre inférieur, repose un matelas de crin; le cadre supérieur et sa toile reçoivent le malade ; celle-ci est
fendue transversalement au niveau du siège; à l’aide d’une manivelle, elle s’élève à volonté, continuant à supporter le patient. Inutile d’indiquer les usages de ce système simple et commode. 4° Le lit brisé ; il est muni , dans sa moitié postérieure , de trois doubles articulations transversales, qui transforment au besoin cette partie en un double plan incliné. La longueur des plans, les angles varient , et deux semelles verticales en métal supportent les pieds du blessé. 5° Le lit d’eau : c’est une longue caisse en bois , pleine d’eau distillée, et couverte d’une toile en caoutchouc. Lorsque l’eau vient d’être introduite , on fait le vide à sa surface , et la toile s’adapte exactement au liquide. Tous ces systèmes réalisent les indications formelles de certains cas chirurgicaux, et ne sont pas plus embarrassants que nos lits ordinaires. Une expérience prolongée a prononcé en leur faveur, soit à l’hôpital de Londres, soit dans les autres. Le lit d’eau seul n’est pas aussi satisfaisant ; il paraît communiquer un peu d’humidité, et n’obtient pas la sanction de tous les malades.
A Londres, à Edimbourg, à Glascow, ce passage du règlement, affiché dans les salles, est fidèlement exécuté : «Tous les articles de pansement devront être immédiatement transportés au dehors, dans un endroit spécifié ; les cataplasmes, charpies et linges trop sales, seront brûlés de suite.» La plus légère infraction des infirmières à cette règle est sévèrement punie. INous verrons plus tard combien les Anglais s’efforcent de ne faire servir ces objets qu’une seule fois.
Aucun élève ne tient de cahier; une pancarte, quelquefois deux , Tune pour le régime, l’autre pour les médicaments, sont suspendues à la tête des lits, et reçoivent les prescriptions et l’observation succincte.
La ventilation dans les hôpitaux de Londres est naturelle, et confiée exclusivement au talent de l’architecte. Dans chaque salle est une cheminée, haute et large, comme celles du moyen âge, où règne constamment un excellent feu de charbon de terre, dont la grille
s’élève à 1 mètre environ du sol ; il en résulte que le tirage porte sur une hauteur qui atteint la tête d’un individu. C’est l’unique moyen de chauffage universellement adopté. En outre, des ouvertures assez grandes dans les planchers laissent entrer l’air frais ; d’autres plus petites dans les plafonds font échapper l’air vicié et échauffé. Les tuyaux efférents se réunissent en deux ou trois cylindres susceptibles d’être échauffés, et qui se coudent brusquement à leur extrémité. Cette partie terminale tourne comme une girouette, et présente un orifice béant au côté opposé à la source du vent. J’ai remarqué cette disposition à Saint-Thomas. Ailleurs une bouche munie d’une porte met en communication le tuyau de la cheminée avec les régions supérieures de la salle ; on la ferme lorsqu’il y a du feu.
Les hôpitaux de Paris sont différents sous ces rapports; les anciens ont pour moyen d’aération les fentes laissées par les fenêtres et portes , et quelquefois des Ouvertures insuffisantes percées dans le mur ; les nouveaux possèdent des appareils de ventilation artificielle très-couteux. Le chauffage se fait à l’aide de calorifères situés dans les caves , ou par la circulation , toujours dangereuse, d’eau chaude; ou par l’intermédiaire de l’air lui-même qui traverse préalablement des étuves. L’air vicié ne s’échappe qu’avec difficulté, ou bien par un vis a tergo artificiel. Or les hygiénistes enseignent que les poêles et cheminées sont aussi utiles par la ventilation énorme qu’ils assurent que par leur calorique. Les premiers, disentils , donnent plus de chaleur, il est vrai, mais ne renouvellent pas l’atmosphère d’une chambre, comme les cheminées qui sont plus recommandables sous le rapport de la santé. Eh bien , ce précepte est entièrement négligé dans nos hôpitaux , et strictement suivi dans ceux de Londres. J’ajouterai en faveur des cheminées que, dans le bâtiment de gauche, à l’hôpital Necker, pendant que la machine injectait 80 mètres cubes d’air par heure et par malade , j’ai maintes fois constaté , l’année dernière , la persistance d’une odeur, dans la salle Saint-Pierre réservée à la chirurgie , plus forte que je ne l’ai
trouvée à Londres (1). Notre literie complexe, la profusion des rideaux , le rapprochement des lits , contribuent aussi à cette différence, et j’espère mettre en lumière, dans le courant de cette étude, de nouvelles causes peu soupçonnées de viciation atmosphérique. D’ailleurs les bornes que je me suis imposées m’obligent à restreindre ce simple aperçu.
En résumé, les faits d’hygiène qui m’ont frappé davantage sont le petit nombre de malades pour chaque salle, le comfortable des annexes; la quantité d’infirmières, qui permet une attention plus grande; ces lits petits, garnis avec une apparente avarice; l’absence presque totale de rideaux, condition si opposée au séjour des miasmes; ces hautes cheminées à brasier permanent, et pardessus tout, la très-faible altération de l’atmosphère. En présence de ces conditions, analogues à celles de nos maisons particulières, et qui font oublier les idées d’encombrement et d’infection, n’est-il pas permis, si l’hygiène dit vrai , de présumer que la mortalité sera diminuée ?
Alimentation. — Je termine cette première partie par deux documents intéressants sur la nourriture. Le premier résume les rations maximum, non compris les extras accordés parles administrations ; le second est un tableau affiché à l’hôpital Saint-Barthélemy. Plusieurs fois j’ai vérifié que les quantités indiquées sont données largement, et jamais je n’ai entendu un seul malade se plaindre à cet égard.
Ration complète et quotidienne dans quelques hôpitaux de Londres.
Hôpital de Londres. Pour les hommes , 6 onces de viande désos-
(1) J’ai constaté la même chose ces jours-ci à l’heUre de la visite, tandis que la machine injectait 110 mètres cubes, et je persiste dans mon opinion.
âée , 8 onces de pommes de terre, 12 onces de pain, une pinte de bouillon, une pinte de porter; eau de gruau à volonté.
Hôpital Saint-Georges. 12 onces de viande, 6 onces de pommes «le terre, 12 onces de pain de froment, 2 pintes de bière aux hommes, une pinte et demie aux femmes, une demi-pinte de lait, une pinte d’eau de gruau, 6 onces de beurre, 6 onces de sucre, un quart «d’once de thé.
Hôpital de Guy. 6 onces de viande désossée avec pommes de terre, 14 onces de pain , une demi-pinte de bouillon les jours de viande bouillie, une pinte de forte soupe avec viande et légumes deux fois par semaine, une pinte de porter aux hommes, une demi-pinte aux femmes, 6 onces de beurre, gruau et orge à volonté.
Hôpital de l’Université. 6 onces de viande, 6 onces de pommes de terre, 12 onces de pain, une pinte d’eau de gruau, une pinte de lait remplacée trois fois par semaine par une pinte de bouillon gras ou de lait au riz.
Hôpital Saint-Thomas. 8 onces de bœuf ou de mouton, 6 onces de pommes de terre ou autres légumes, 12 onces de pain, bouillon en pius certains jours,- 2 pintes de bière aux hommes, une pinte aux femmes , trois quarts d’once de beurre , eau de gruau à discrétion. Quand le médecin ordonne du porter, on supprime la bière.
N. B. On sait que le thé est la boisson habituelle de l’Angleterre. Lorsqu’il n’est pas indiqué ci-dessus, les malades s’en fournissent eux-mêmes ainsi que de sucre. La bière et le porter sont regardés à la fois comme une boisson supplémentaire, et comme un aliment. On remarque d’ailleurs que l’eau de gruau , l’eau d’orge, etc., sont données plus ou moins à discrétion. Le beurre est un aliment presque indispensable aux Anglais; il est fourni à discrétion, sauf à Saint- Georges. Je dois signaler, en sus de ces rations , les suppléments de toutes sortes, surtout en porter et en bière, accordés avec la plus grande largesse sur la simple commande du médecin ou du chirurgien.