A MA FEMME ET A MA FILLE
Whcre the heart lies, Ict the brain lie also.
{l\. Browning.;
l'œuvre de browning. — l'état d'esprit contemporain.
Si Ton voulait, en un seul mot, caractériser Robert Browning, on hésiterait sans doute entre les deux épithètes poète et penseur. Les poètes lui appliqueraient peut-être la seconde, les philosophes la première. Ces deux caractères se contre-balancent en effet constamment dans son œuvre, tantôt alternant d'une page à l'autre, tantôt se mêlant intimement. Mais, comme il arrive toujours dans de tels cas, la poésie soufifre parfois de la complexité de pensée du philosophe ; d'autre part, la logique et la clarté de la pensée philosophique sont quelquefois oubliées dans les visions idéales ou dans les élans passionnés du poète. Ce sont là deux grands défauts, que la critique n'a point épargnés, et qui empêcheront toujours Browning d'être placé sans contestation au premier rang soit parmi les poètes, soit parmi les penseurs.
Il est des plus grands parmi les premiers, par la hauteur sereine de ses conceptions, l'idéalité de sa pensée, la richesse de son imagination d'où tout contact fait jaillir rétîncelle poétique. Il Test aussi par le mouvement entraînant de ses enthousiasmes, par les accents profonds qui subitement font tressaillir les âmes, par sa langue abondante et savoureuse, et par sa musique variée. Cependant, que de lignes, que de pages même on voudrait enlever de son œuvre poétique, pages où la pensée semble se traîner comme en une prose
lenle, où les arguments se succèdent et s'enchevêtrent, parlant uniquement à la raison froide, sans qu'un éclair d'imagination ou un jaillissement du cœur vienne les vivifier ! Alors le lecteur, qui cherchait un poète, trouve un philosophe. Il se lasse de le suivre laborieusement. Le discours devient moins net à son esprit déçu et inattentif; les allusions à des personnages inconnus, à des petits faits insignifiants et obscurs, l'irritent à la longue. L'enchevêtrement des phrases, les à-coups brusques d'un style où le familier presque vulgaire coudoie si souvent le sublime, les formes elliptiques des propositions, les conversations entremêlées, les parenthèses enfermées dans d'autres parenthèses, finissent par le fatiguer, et il ferme le livre en accusant Browning de complication inutile dans la pensée et d'obscurité dans la forme. Pour le lecteur français, qui veut avant tout de la clarté, c'est là un arrêt de mort. Peut-être serait-il permis à un philosophe de sembler obscur, mais c'est le devoir du poète d'être clair.
D'autre part, le lecteur qui y chercherait un philosophe se trouverait également déçu. Ce n'est point l'affaire d'un poète que de raisonner métaphysique, psychologie ou théologie. Il faut à ces études la froideur calme de la science, l'impassibilité du mathématicien qui déduit toutes les conséquences de son théorème ou du physiologiste qui dissèque un organe, qui le regarde vivre sans se laisser détourner par la pensée des joies et des douleurs qui ont pu palpiter sous sa main. Il leur faut aussi une vision claire des choses, une logique rigoureuse dans laquelle l'imagination n'ait point de part, et qui ne prenne point un rêve pour un fait réel ou une métaphore pour un argument. Tel ne peut être le poète, et tel n'est pas Browning. Que de fois une image, qui ne devrait venir que pour éclairer un raisonnement, s'arrête et se développe au point de le faire oublier et de s'y substituer elle-même ! Que de fois un cri du cœur vient prendre la place d'une conclusion de syllogisme ! Dans la construction de ses systèmes, que de petites brèches où un logicien pourrait placer le bout aminci d'un coin, et, d'un coup bien assené, démolir l'édifice 1 Que de faits que l'on pourrait interpréter autrement que lui ou opposer aux siens I Que d'objections. qu'il n'a point prévues I Le poète s'est laissé emporter par la véhémence de ses sentiments, par le }igl de son imagination, et le lecteur philosophe l'accuse d'être bien superficiel et de manquer de rigueur scientifique.
Il est cependant une catégorie de lecteurs pour qui Browning
serait moins décevant. Ce sont ceux qui ne cherchent en lui ni un pur poète ni un pur philosophe, mais un peu-^de l'un et de Tautrc à la fois. Pour eux le rêve est plus enchanteur, l'image plus éclatante et le mouvement de la passion plus entraînant si , au-dessous de tout cela, Tesprit scientifique trouve une* pensée qu'il puisse saisir et étreindre comme une vérité. A son tour cette vérité paraît plus vraie encore si elle est venue s'allier dans leur âme à une vision de beauté. Peut-être ne nous tromperons-nous pas en affirmant que, parmi les esprits cultivés, ces lecteurs sont plus nombreux encore que ceux qui ne cherchent dans la poésie qu'une pure émotion esthétique sans pensée profonde, ou qui ne voudraient voir la pensée pure que sous forme de raisonnement mathématique. Ils deviendront même sans doute la grande majorité si la poésie et la pensée 'is'appliquent aux problèmes toujours angoissants de l'âme et de ses destinées. Il est peu d'hommes devant qui. ces questions ne se soient point posées, et combien rares devienilent ceux dont la foi ferme n'a jamais hésité devant une solution ! Faut-il croire que la majorité des autres, lassés par le point d'interrogation perpétuel, ont cessé de chercher une réponse ? Il peut en être ainsi dans le cours ordinaire de la vie, mais brusquement, viennent des circonstances où le problème se pose devant nous avec toute son obsession. Nous en avons nié l'existence ou l'intérêt ; nous avons essayé de Toublier. Attendons : « Juste au moment où nous nous croyons le plus en sûreté, « voici une nuance de soleil couchant, le charme né d'une corolle de « fleur, la mort de quelqu'un, la strophe finale d'un chœur d'Euri- « pide, et c'est assez pour que cinquante espérances, cinquante « craintes, aussi anciennes et aussi nouvelles que la nature elle- « même, viennent se présenter, frapper à la porte, entrer dans notre « âme, se donner la main, et danser en nous une sarabande fantas- « tique autour de l'ancienne foi, redressée de nouveau sur son « piédestal. Le grand Peut-être I Nous regardons impuissants *. » Et