‹ Quelques aspects de la foi moderne dans les poèmes de Robert BrowningChapitre 2 sur 52 · Just when we are safest, there's a sunset-touch · texte numérisé non relu

Just when we are safest, there's a sunset-touch

A fancy from a flower-bell, some one'sdeath, A chorus-ending from Euripides, — And that's enough for fifly hopes and fears As old and ncw at once as nature's self, To rap and knock and enter in our soûl, Take hands and dance there, a fantastic ring, Round the ancicnt idol, on his base again, — The grand Perhaps I We look on helplessly.

(Bishop Dlougram'sApology.)

dans notre impuissance, nous nous remettons à penser. Nous revoyons tous les vieux arguments usés, tous les articles de foi qu'ils ont peu à peu élevés ou renversés ; de nouveau nous recommençons, lassés, notre marche vers la certitude fuyante.

Ce n'est pas trop, sur cette route pénible, que de faire appel à tous les secours, à toutes les puissances de notre âme. La philosophie ne nous sufiBt pas : elle ne peut que nous montrer l'inutilité de nos efforts, nous guider en avant pour nous abandonner à mi-chemin. Même si elle devait nous mener au but, aurions-nous la force de suivre jusqu'au bout sa lumière froide et pâle ? Ne manquerait-il pas toujours quelque chose à notre imagination et à notre cœur ? Un poète s'adresserait à l'une et à l'autre ; à sa suite nous irions en avant avec plus d'enthousiasme et de force. Mais peut-être aussi pourrionsnous craindre de nous égarer avec lui. Que le poète se double d'un penseur, alors toutes les facultés de l'esprit et de l'âme seront en jeu. A la logique des raisonnements, à la rigueur de l'observation, s'ajouteront les élans du cœur et de l'imagination, prêts souvent à franchir la brèche devant laquelle la raison s'arrêterait, 'Hésitante et muette. Nous nous sentirons menés par quelqu'un qui sent et qui pense, qui est capable de mettre enjeu toutes les forces vives de l'humanité, et peut-être croirons-nous en lui. C'est un tel guide qu'est Browning, et c'est pour cela que les esprits cultivés et chercheurs, soucieux de pensée logique et enthousiastes de ce qui est âme et poésie, peuvent aller vers lui sans crainte d'être déçus.

Ils n'y verront ni un théologien, ni un métaphysicien, ni un savant. L'exégète au courant de tous les travaux de la critique religieuse le trouvera pauvre dans sa façon d'en comprendre les résultats ; le philosophe lui opposera des arguments inattendus ; le savant le convaincra d'ignorance devant bien des découvertes ou des théories nouvelles. Mais nous savons que ce n'est pas chez un poète qu'il faut chercher ces connaissances spéciales et techniques. Ce n'est d'ailleurs pas ce que nous demandons lorsqu'il s'agit du problème de la vie. Nous ne le résoudrons point d'après les lois des sciences, les dogmes de la théologie, les constatations de la linguistique ou les découvertes de l'archéologie. Il nous faudra tout cela à la fois. Nous demanderons à chacune des branches de la connaissance humaine quelle part de vérité universelle elle nous a apportée, mais nous nous défierons d'elles si elles veulent nous imposer chacune sa solution particulière. Elles doivent se contenter d'ajouter leur pierre à l'édifice

de notre foi, sans prétendre ni le démolir ni le bâtir tout entier. C'est ainsi que le mouvement de la pensée moderne et que le développement des sciences et de la critique actuelle ont agi sur Tâme de Browning, et c'est pour cela que son attitude devant les questions morales et religieuses peut être intéressante. En lui nous devons reconnaître l'homme complet tel que l'ont fait un milieu cultivé et une éducation soignée du xix® siècle, profond observateur, penseur solide, sans préjugés aveugles, capable de comprendre toutes les grandes choses, d'analyser mieux que personne le fond de toutes les âmes, s'intéressant à toutes les sciences, connaisseur en tous les arts, parlant peinture ou musique comme un artiste de profession, grand poète par-dessus tout, d'une imagination puissante et de sensations fortes qui n'excluent point un solide bon sens, prêt à tout aimer et à tout apprécier, et n'éprouvant d'aversion invincible que celle que la laideur inspire à une âme d'artiste ou le mal à une conscience noble.

Ses idées philosophiques et religieuses, ou plutôt morales, ce qu'on a appelé, d'un mot à la mode, son Evangile ou son Message, sont bien connues en Angleterre, au moins dans leurs grandes lignes. Chaque secte a essayé d'y découvrir des arguments pour ellemême et contre les autres, et ces efforts ont eu pour résultat de disséminer plus largement sa pensée. Son obscurité, souvent plus apparente que réelle, lui a attiré bien des faux admirateurs, mais elle l'a fait lire et discuter. De son vivant même, une société s'est formée pour interpréter ses œuvres ; des prédicateurs ont pris certains de ses vers comme textes à leurs sermons ; certains de ses préceptes ont été commentés comme des paroles évangéliques. Il serait peut-être vain aujourd'hui d'espérer dire sur ses théories quelque chose qui n'ait pas déjà été indiqué ou suggéré.

Mais il ne nous paraît pas inutile de faire connaître en France ce côté de son génie si divers et si remarquable. Ses œuvres sont presque toutes encore inconnues du grand public français. Aucun critique ne s'est occupé longuement de lui depuis les années déjà bien lointaines où son ami personnel Milsand faisait connaître ses premiers poèmes ^ Récemment sa femme, ce grand poète à l'âme si belle, a reçu chez nous son tribut mérité d'études et de louanges. Lui,

1. Reoue des Deux Mondes (1851), Revue contemporaine (1856). Voir aussi Tarticle de L. Etienne, Revue des Deux Mondes (1870). Le premier article de Milsand est reproduit dans Littérature et Philosophie (Paris, Fischbacher, 1893).

quoique bien supérieur à elle, au moins à ce qu'il nous semble, attend encore le sien. Il nous a paru que les quelques pages de cette étude pourraient peut-être donner quelque idée, non de la richesse si variée de sa poésie, non de la profondeur étonnante de ses créations d'âmes qui Ta fait placer sous ce rapport immédiatement après Shakespeare, mais de la hauteur de sa pensée et de la force vivifiante de ses convictions. C'est pour cela que nous avons cherché à grouper et à coordonner les conceptions et les théories éparses dans ses œuvres volumineuses, de façon à formuler, le plus possible en ses propres termes, son credo philosophique, et à marquer, pour les esprits que ces questions peuvent encore intéresser, Tattitude de ce robuste penseur devant le problème moral tel que nous l'a posé notre temps. Nous croirons n'avoir pas été complètement inutile si nous avons excité à son sujet un peu plus de curiosité sympathique et préparé les voies aux études plus complètes qu'il mérite.

Il est difficile de définir exactement la î^çpn dont se pose devant les esprits contemporains et dont se posait devant Browning le problème de la foi . Chacun sans doute le conçoit à sa manière, d'après sa nature ou son éducation. Est-il même possible d'en indiquer les lignes les plus générales?

La pensée humaine a marcfhé depuis le temps où le Vicaire savoyard, au nom delà raison toute-puissante, détruisait les dogmes chrétiens, pour édifier à nouveau, au nom de cette même raison et du sens de la justice, les principes spiritualistes qui sont l'essence de l'Évangile, et pour placer l'Évangile lui-même au-dessus de tous les codes, au nom de la beauté morale. Le xix® siècle a continué l'œuvre d'affranchissement du xviii® ; la pensée s'est de plus en plus délivrée de l'autorité des maîtres et des traditions. L'exemple des grands esprits, le consentement universel même, ont cessé d'être pour elle des marques sûres de la vérité. Les cheveux blancs ou la face vénérable du vieux vicaire de la montagne ne seraient plus un élément de probabilité ou une présomption en faveur de ses doctrines. L'homme a cessé, à ce point de vue, de faire corps avec ses voisins ; les formes de pensée que les générations disparues avaient façonnées pour nous s'en sont allées avec elles ; les arieiens appuis matériels, l'exemple des autres, les habitudes prises dès l'enfance, les pratiques régulières, ont perdu leur force primitive. L'homme qui pense se trouve seul, face à face avec le monde et son mystère, et,

dans un sens plus profond encore que ne le comprenaient les hommes de la Réforme ou les premiers cl^rétiens, « il doit faire à lui seul son salut dans la crainte et le tremblement* ».

Non seulement les anciens dogmes religieux sont tombés, ne laissant dans notre esprit qu'une trace légère ou parfois une vague inquiétude interrogatrice, mais les principes philosophiques même que Rousseau croyait inébranlables chancellent sur leur base. L'existence de l'âme, l'immortalité, la notion de la justice éternelle et du bien triomphant, ne s'imposent plus comme des axiomes. Elles aussi deviennent des souvenirs et des rêves et osent à peine se formuler en espérances.

Il semble que deux choses surtout aient contribué à cette destruction dans l'esprit des hommes cultivés contemporains : le développement des sciences de faits, et celui de la critique historique. La science, par ses découvertes et ses résultats pratiques, a augmenté notre foi en elle. L'esprit, ébloui de ses rayonnements, refuse de suivre toute autre lumière. Une voit plus que les phénomènes matériels qu'elle explique ; il néglige les autres ou refuse d'en reconnaître l'existence. Au rebours des savants du moyen âge, qui voulaient expliquer le monde physique d'après les lois des phénomènes de Tâme, les rêveurs actuels delà science et de ses possibilités soumettent l'esprit et toutes ses manifestations aux lois de la matière, qu'ils ont si minutieusement étudiées. Les lois inéluctables de cause à effet, si indiscutables dans le monde visible^ pèsent de tout leur poids sur la conception de l'âme et en font nier la Jiberlé. La désorganisation et la mort de tout corps vivant fait présumer celle de la personnalité humaine. La matérialité de l'univers scientifique amène la matérialisation de la vie morale, et par suite sa négation.

Comme, dans ce monde de faits, l'évidence des sens ou celle de la raison sont les seules marques de la vérité, l'esprit demande de plus en plus les mêmes marques pour les vérités d'ordre immatériel. Il les examine avec le même œil, les dissèque avec le même scalpel, les pèse avec la même balance, et les estime d'après les mêmes principes. Combien facile devient alors le travail de démolition des dogmes, et combien difficile la foi ! Il suffit qu'une doctrine ne puisse être prouvée scientifiquement pour qu'immédiatement le doute et la négation viennent en nous.

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