LA VIE PRÉSENTE ET LA VIE A VENIR
Qu'est-ce que la vie présente ? Une partie seulement de notre vie totale, une étape dans la marche de notre âme. Il y a un infini derrière nous et un infini devant. Peut-être avons-nous existé dans le premier et y avons-nous préparé notre vie actuelle. Browning ne s'en préoccupe pas. Une fois, il parle d* « expériences anténatales » pour expliquer la venue dans l'esprit de passions, d'émotions ou d'images inattendues. (Fifine at the Faîr, § 89.) Mais il se hâte d ajouter : « Qu'est-ce que j'en sais ?» A quoi bon, d'ailleurs, chercher à résoudre la question, puisque nous ne pouvons rien changer à ce passé inconnu ?
Mais nous avons plein pouvoir sur la vie présente, et, par elle, sur l'infini de la vie qui nous attend. Sans doute il ne semble pas que, pour Browning, notre vie terrestre soit la seule qui doive déterminer pour nous toute l'éternité. Un bonheur ou un malheur éternel dépendant uniquement d'un acte qui aurait duré si peu, ce serait une injustice suprême, plus encore, un arrêt du progrès universel. Ce n'est donc pas cette idée qui se dégage de son œuvre, et, par là encore, il s'éloigne des religions orthodoxes pour se rapprocher de la religion plus large de l'esprit humain, qui cherche Dieu en soi. Néanmoins rien de ce qui se fait, se pense ou se rêve dans cette vie ne peut être perdu. Les conséquences pourront en être balancées ou complétées plus tard, mais elles resteront. La montagne est à gravir, et j'ai devant moi l'éternité. Peut-être dans la courte étape de ma vie présente je m'égarerai, je prendrai des sentiers qui me laisseront au même niveau, qui m'éloigneront même du sommet. Il n'en résulte pas que jamais plus je ne pourrai remonter. Mais jamais je ne rattraperai ce temps précieux perdu, et la montée deviendra pour moi plus longue et plus aride. Au contraire, ce que j'aurai gravi maintenant sera gagné à jamais, pour l'éternité,
« qui est une bataille sans fin ». (Fifîne, § 54.) Il est impossible de comprendre la vie autrement.
Je cherche^ mais je ne puis voir à quoi servirait Tâme qui fait des efforts ou le monde dans lequel elle s*essaie. si les fruits de ses victoires ne restaient pas jusqu'au dernier, entassés et garantis à elle pour toujours, par quelque procédé qui nous fera connaître quel a été le gain de chaque vie ^ .
Cette vie et le monde extérieur nous sont donnés pour que nous puissions montrer que nous sommes capables de distinguer le bien du mal, le beau du laid, et que nous savons aimer l'un et détester l'autre.
Toutes les choses qui environnent ton âme, choses visibles ou invisibles, actes, pensées, tout cela a été placé là pour montrer ceci, et ceci seulement : Ton esprit était-il capable de reconnaître la valeur de la goutte d'eau, de Taîmer, de se déclarer contre le mirage^ alors même que le monde entier eût affirmé que la poussière était bonne à boire ^ ?
Peu importe la façon dont nous le prouverons ; quel que soit le gain que nous acquérons, il reste à nous à jamais. Est-ce un gain purement intellectuel ? Nous le conserverons sous une forme ou une autre. Le Grammairien de la Renaissance, que ses disciples vont enterrer sur le sommet d'une montagne pour qu'il soit audessus des hommes dans la mort comme dans la vie, lui qui avait décidé non de vivre, mais de savoir, qui avait, à demi mort déjà, déterminé les lois de l'enclitique de ou du pronom ho ti, n'a point perdu son temps :
Sûrement Dieu trouvera un emploi pour notre gain. D'autres doutent