‹ Quelques aspects de la foi moderne dans les poèmes de Robert BrowningChapitre 6 sur 52 · Voir note à la fin du volume · texte numérisé non relu

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Society, Napoléon III faisant Tapologie du coup d*Etat, ou dans les personnages de the Ring and the Book.)

Mais toujours, malgré les moments d'enthousiasme passager qu'il peut montrer pour telle ou telle forme de culte, on sent que ni son esprit ni ses principes n'ont changé, comme s'il eût atteint du premier coup à la vision nette de la vérité, aussi immuable que la foi dogmatique d'une Église. Aussi peut-on considérer à ce point de vue son œuvre tout entière, sans tenir compte, ou à peine, de l'ordre chronologique. Le critique littéraire poufi^ait montrer comment l'expression se fait de plus en plus énergique à mesure que le poète vieillit, comment aussi parfois elle se complique et s'enchevêtre lorsqu'il s'agit de discuter au lieu d'affirmer ; le psychologue pourrait discerner la plus] grande sérénité et la sensation de certitude plus forte qui caractérisent les œuvres de ses dernières années. Mais la pensée n'a point changé, et le Browning de Ferishtah ne fait qu'indiquer plus nettement ce que celui de Paracelse ou de Sordello laissait deviner.

Il a construit sa religion avec toutes les forces de son âme, sans rien négliger de tout ce qui peut concourir à la formation d'une foi : autorité des traditions, sentiments et désirs, enthousiasme poétique, attrait de la beauté morale, rigueur du raisonnement, toutes les facultés du cœur à côté de celles de l'esprit. Il ne semble pas que, pour lui, le critérium de la vérité soit uniquement la justesse d'une argumentation. Comme à Pascal, il lui faut que Dieu soit « sensible au cœur » en même temps qu'évident pour la raison. Le raisonnement, le témoignage des sens, la conviction intellectuelle, ne sont pas tout. Il y a quelque chose de plus profond : l'intuition de l'amour, l'acquiescement de l'imagination, ce je ne sais quoi qui persuade plus que tous les arguments et parfois contre eux. C'est là ce qui constitue la foi ; elle est un amour et une confiance instinctive. On pourra, par des arguments apparemment irréfutables, me prouver que je ne suis point libre de mes actes, que le bien et le mal n'existent pas, que je n'existe pas moi-même. Cependant je douterai de tous les arguments plutôt que de mon existence, de ma conscience ou de ma liberté. Erreur peut-être. Au point de vue scientifique erreur à coup sûr. Mais ce point de vue esl-il donc le seul ? De même qu'aucun argument ne peut détruire ma croyance en ce que perçoivent mes sens, de même aucun ne pourra détruire la certitude de ce que me montre l'œil intérieur de ma conscience. Tel est, à ce qu'il nous semble, le

fondement de la foi de Browning comme de toute foi forte. Ce ne sont pas les convictions demeurées dans la sphère purement intellectuelle qui créent les apôtres et les martyrs, et peut-être notre foi n'est-elle si vacillante que parce que nous essayons de Tétayer d'arguments, de la prouver et de la sonder, au lieu de Taimer aveuglément et de la faire agir.

Mais, quoi que fassent les hommes de foi et quoi qu'ordonnent les religions, nous ne pouvons plus aimer aveuglément. Les esprits cultivés — surtout ceux de notre temps — ne peuvent se satisfaire de la certitude du cœur, à laquelle Tintelligence n'acquiesce point. Tous ont cherché à concilier les instincts de la conscience avec les exigences delà raison. Tous n'ont pas, comme Pascal, employé la raison pour l'anéantir et ne laisser subsister que la foi. La plupart se sont contentés de montrer qu'il n'y a point antagonisme entre ces deux principes. Beaucoup se sont créé une foi dont l'absurde ne fait point partie intégrante. Ils ont bâti avec leur intelligence un système moins complet, moins rigide que celui des Eglises, mais aussi admissible pour leur cœur et leur Jmagination, aussi satisfaisant pour leurs instincts d'infini, aussi fortifiant pour la pratique de la vie, et aussi récon^rtant devaùt l'idée delà mort. Les vieilles légendes ne sont point mortes pour eux. Le fonds de vérité immanent en elles s'est dégagé de ce qui l'obscurcissait et menaçait de l'ensevelir, et les voilà qui se dressent de nouveau, nues, lumineuses, splendides, pleines de consolations et d'espérances, vraiment divines dans leur force et leur beauté. Elles ont toute la puissance que peut leur donner l'argumentation de la raison, unie aux désirs et aux persuasions intimes du cœur. C'est ainsi que les a conçues l'esprit de Browning, et qu'il les présente aux âmes modernes, au milieu de leurs recherches et de leurs doutes.

Les autorités : l'Eglise catholique, moines^ prêtres et papes.

Browning a commencé par se débarrasser des autorités contre lesquelles la raison et l'esprit de libre examen se révoltent, à savoir les Églises, et surtout celle que l'on peut regarder comme la plus parfaite : l'Église romaine. C'est elle en effet qui a fondé la foi moderne de l'Europe. Le protestantisme, quoique en opposition avec elle, n'en a pas moins pris en elle ses sources profondes. Les grands principes qu'elle a fait entrer dans les âmes par l'éducation des siècles font

presque partie intégrante de l'esprit occidental, et sa marque n'est invisible dans aucun de nous, même si nous sommes en dehors de son enceinte.

L'éducation protestante de Browning a dû le préparer à rejeter cette autorité. C'est au nom du libre examen que les sectes, même les plus intolérantes et les plus autoritaires, se sont primitivement fondées, et elles le soutiennent en principe, même lorsqu'elles le combattent et le détruisent en pratique. Même si dans un protestantisme rigide, comme l'était le méthodisme, il pouvait y avoir de l'étroitesse d'esprit, l'éducation classique large et libérale de Browning, la nature même de son intelligence et sa vaste sympathie pour toute pensée sincère ont suffi pour détruire en lui ce qu'un enseignement de secte eût pu avoir d'exclusif. Il n'a gardé du méthodisme que le caractère de sincérité et de sérieux de toutes ses convictions religieuses, faites non pour le temple et le culte, mais pour la vie même. Il ne lui a pris aucun préjugé contre l'Église catholique, dont il a à maintes reprises admiré la grandeur.

Mais il n'en est pas un admirateur aveugle. Il a bien vu tout le mal qui se cachait sous les dehors éclatants de l'Eglise, aussi bien autrefois quç (Je nos jours ; toutes les vanités, tous les néants et tous les vices que couvraient de leur sainteté le manteau de bure des moines, la pourpre des cardinaux ou même la robe immaculée des papes.

Les moines? Faut-il en reconnaître le type dans Fra Filippo Lippi, que l'on a ramassé dans la rue tout enfant, nourri, vêtu et élevé malgré lui, pour' le cloître? Sa vocation était ailleurs. Sans doute il couvre de peintures les murs du monastère, mais la nuit il s'échappe de sa cellule, et se fait arrêter dans des quartiers mal famés. Il a une intrigue avec la nièce de son prieur, dont le nom vient instinctivement sur ses lèvres et le visage dans ses tableaux. Il soutient que le monde et la vie sont choses trop grosses pour qu'on les prenne pour des rêves. Dans la Genèse il voit surtout le jardin de l'Eden et Dieu créant la femme. Alors qu'on lui demande de ne peindre pas plus de corps qu'il n'en faut pour montrer les âmes, il se déclare incapable de désapprendre la valeur de la chair pour ellemême. Ses vœux de chasteté ? Qu'est-ce que cela ? « On n'aurait pas dû prendre un enfant de huit ans et lui faire jurer de ne jamais embrasser une jeune fille ! » Mais son anie est une ame d'artiste, et son génie dépasse les nmrs de pierre de l'ignorance où on voudrait le confiner. (Meii and Women : Fra Filippo Lippi,)

Sera-ce au contraire le moine du cloître espagnol, qui ne voit pas plus loin que les pratiques étroites et les règles mesquines de son couvent, Thomme de la superstition ignorante et des instincts grossiers ? Sans doute il croit à la Trinité, et répond aux hérésies des Ariens en buvant son orangeade en trois gorgées ; il place en croix son couteau et sa fourchette après le repas, en Thonneur de Jésus. Mais il croit aussi à l'effet magique d'un texte de saint Paul, qui peut envoyer son rival en enfer. Il traiterait avec le diable pour dessécher les fleurs du moine qu'il déteste, si seulement il pouvait laisser dans le contrat quelque fissure par où son âme pût se sauver. Et combien de rancunes mesquines dans ce couvent 1 que de petites jalousies, que de haines sous des paroles de paix !

•Grrr ! le voilà ! Tabomination de mon cœur I Arrosez vos satanés pots de fleurs, allez ! Si la haine tuait les hommes, frère Laurent, par le sang de 'Dieu, est-ce que la mienne ne vous tuerait pas ?. . . A table, nous sommes assis côte à côte. Salve tibi / Il me faut entendre ses sages paroles sur le temps qu'il fait, la saison, Tépoque de Tannée : <K La récolte de liège n'est pas abondante. A peine si nous osons espérer des noix de galle I Quel est donc le latin pour persil ? if> Quel est donc le nom grec pour un museau de porc ^ ?

Ce ne sera pas dans de tels couvents que nous irons chercher notre foi. Que penser des prêtres du moyen âge, de leur inquisition et de leurs auto-da-fé ? Le poème intitulé Confessional (Dramatic Lyrics) n'est qu'une accusation violente contre leur intolérance et leur fourberie. Les confesseurs bons et doux ont trompé la jeune fille dévote et confiante. Ils lui ont promis la liberté et le salut pour son amant réformateur et hérétique si elle voulait dévoiler ses plans. Elle le fait, et le lendemain elle le voit sur l'échafaud : « C'est un mensonge,

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