UN COUCHER DE SOLEIL AU RETOUR DE TORCELLO
Je fus averti qu'un tel jour approchait de son terme par les torrents de sang- qui se mêlèrent à la lagune.
Le soleil, en la quittant, ne voulaitil laisser derrière lui qu'une belle assassinée ? De monstrueuses araignées travaillaient à relier de leurs fils les chétifs arbustes de la rive.
Les crabes se hissaient hors de l'eau C'était l'heure de la plus active fermentation, et pour gagner Venise j'avais encore un long temps de gondole.
L'eau qui entoure San Francesco est plus morte que sur aucun point de cette mer esclave. Nous serpentions dans un chenal étroit, à travers
Vn coucher de soleil
des terres demi-noyées et faites d'herbes pourries, d'où se levaient de grands oiseaux. Tout auprès de nous, les perches dressées pour avertir les bateliers semblaient des tracés posés sur un tableau sublime pour guider d'inhabiles copistes. Là-bas, sur notre droite, Venise, au ras de la mer, s'étendait et devait faire une barre plus importante à mesure que le soleil s'anéantissait. Des colorations fantastiques se succédèrent qui eussent forcé à s'émouvoir l'âme la plus indigente. C'étaient tantôt des gammes sombres et ces verts profonds qui sont propres aux ruelles mystérieuses de Venise ; tantôt ces jaunes, ces orangés, ces bleus avec lesquels jouent les décorateurs japonais. Tandis qu'à l'Occident le ciel se liquéfiait dans une mer ardente, sur nos tètes des nuages enivrants de magniiicence renouvelaient perpétuellement leurs formes, et la lumière crépusculaire les pénétrait, les saturait dises feux innombrables. Leurs couleurs tendres el déchirantes i\c lyrisme se réfléchissaient dans (a
lagune, de façon que nous glissions sur les cieux. Ils nous couvraient, ils nous portaient, ils nous enveloppaient d'une splendeur totale, et, si je puis dire, palpable. Vaincus par ces grandes magies, nous avions perdu toute notion du réel, quand des taches graves apparurent, grandirent sur l'eau, puis nous prirent dans leur ombre. C'étaient les monuments des doges.
. Nous rentrâmes dans la ville avec un sentiment de stupeur et de regret, avec la courbature générale que dut avoir Lazare à sa résurrection. Au sortir des sépulcres de Burano, de Torcello et de Mazzorbo, nous venions d'être ravis, la fièvre aidant, jusqu'aux fulgurations que les croyants placent après la mort.
Au reste, il est impossible de rapporter l'agonie du soleil sur la lagune vénitienne. Après s'être prodigué jusqu'à nous contraindre à sortir de notre personnalité, il nous touche le front d'un dernier rayon pour nous dire : « Et maintenant, oublie ; il ne faut pas que ces choses soient rêvé-
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lées. » C'est qu'alors nous atteignons aux points extrêmes de la sensibilité, quand le rare s'élargit et se défait dans l'universel, et que notre imagination, à poursuivre le but sans trêve reculé de nos désirs, s'abîme dans une lassitude ineffable. La nuit qui succède à ces aspects extraordinaires envahit aussi notre cerveau, et leur conjuration ne nous laisse que des souvenirs vacillants.
Je suis allé respirer un myrte du désert : comment prouver son parfum, dont la poésie provient de ce qu'il se dissipe stérilement et retombe aux miasmes d'un rivage décrié !