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LES DANSEUSES DE BENARES

Gomme un amant abandonné, au lit de sa maîtresse, glisse toujours vers le centre où leurs corps réunis pesèrent, le véritable voluptueux revient toujours à quelques psaumes monotones... Tel un sultan dépossédé, clans les veilles bleuâtres d'Asie, des femmes que la nuit embellit, des roses que la nuit parfume, du jet d'eau que le sérail endormi fait plus secret, ne reçoit que des confidences sur l'insolence de ses ennemis triomphants.

De plus en plus, si je suis seul, je ne sais pas me soustraire au roman vaporeux de la mort. Durant des jours et des semaines,un philtre d'insensibilité

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m'isole delà vie. Durci par l'indifférence, je me sens tout glacé de morne ennui, cependant qu'au secret de mon âme tournoient dix souvenirs les plus aigus, les dominantes de mon mécontentement. Delà profondeur sous une surface calme. Brillante lagune qui reflétez deux rives de palais, sous ce miroir mensonger que faites-vous de la Venise écroulée ? Je m'abandonne avec jouissance à la plus stérile mélancolie, en éprouvant tout ce que ma situation offre de poignant ou d'amer.

Rêveries douloureuses, mais inépuisables, enivrantes. Cilices sous les brocarts ; mais quelles étoffes d'or et d'argent, quelle musique, quelles , combinaisons harmonieuses!

A Bénarès, sous les feux d'un lustre, tandis que les vapeurs bleues montent des cassolettes, quatre femmes à la ceinture nue, la gorge, les reins et les jambes enveloppés de soies où tremblent des mouchetures if or et d'argent, dansent durant les longues nuits brûlantes. Elles élèvent, jettent en arrière, laissent retomber languissamment leurs bras ; les corps

frissonnent, les hanches ondulent, les petits pieds nus piétinent sourdement les planches, les têtes se renversent pâmées. Quelle nostalgie immobilise alors les chefs les plus actifs et les plus fiers ? Les heures s'écoulent. Deux cymbales, un chalumeau, un tambourin, parfois une seule cithare, répètent indéfiniment la phrase mélancolique et grêle qui se dévide toujours pareille, et toujours demeure en suspens. Désir qui revient heurter sans trêve el qui ne trouvera pas à s'assouvir. Flot qui monte et descend l'escalier des palais de Venise sans laver leur affront, ni consommer leur ruine.

Ces quatre bayadères qui tournoient dans les parfums d'une chambre close par une nuit accablée d'Orient, ces beautés fières et tristes qui me rassasient des rêves de la mort et dont je n'ai jamais satiété, sont-ce des fantômes, une chimère de mon cœur, une pure idée métaphysique ? Je sais leurs noms. L'une murmure : « Tout désirer » ; l'autre réplique : « Tout mépriser* une troi-

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sième renverse la tête et, belle comme un pur sanglot, me dit : « Je fus offensée » ; mais la dernière signifie : « Vieillir ». Ces quatre idées aux mille facettes, ces danseuses dont nous mourons, en se mêlant, allument tous leurs feux, et ceux-ci, comment me lasser de les accueillir, de m'y brûler, de les réfléchir ?

Dans cette débauche, aurai-je un compagnon ? Je ne me propose point ici de discipliner mes idées pour que ces belles danseuses fassent un raisonnement. Je me déchire sur leur beauté. Volupté, douleur ? Je ne sais.

Morne insensibilité, exquise émotivité ? Je neveux dire, je ne puis distinguer.

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