‹ Quelques cadencesChapitre 16 sur 23 · UNE PAGE DE LA VINGTIEME ANNEE · texte numérisé non relu

UNE PAGE DE LA VINGTIEME ANNEE

C'était sur le bois de Boulogne le ciel bas et voilé des chansons bretonnes. Il revint doucement, en voiture, sur le pavé de bois, un peu gêné du luxe abondant des équipages, et satisfait de n'avoir aucun labeur pour cette soirée ni le lendemain. Il dîna sans énervement, dans un endroit paisible et frais, servi par un garçon incolore. Il n'eut pas conscience des phénomènes de la digestion, et attablé devant le café élégant et désert d'une silencieuse avenue, il goûta sans importuns le léger échaufïement des vingt minutes qui suivent un sage repas. Dans le soir tombant, un peu froid pour faire plus agréable son londrès blond

Une page de la, vingtième année 77

parfaitement allumé, il contemplait de vagues métaphysiques, charmantes et qu'il ne savait trop distinguer des fines et rapides jeunes filles s'échappant à cette heure de leurs ateliers ingénieux de couture.

Étaient-elles dans son âme ou les voyait-il réellement sous ses yeux ?

Pour qu'il prît souci de l'éclairer, cet affaissement rêveur était trop doux.

Bientôt, mortifié des durs bâtons de sa chaise, il se leva et dut choisir une occupation, un lieu où il eût sa raison d'être ce soir dans cet océan mesquin de Paris.

... A dix minutes de marche, il sait un endroit certainement plein de camarades. On arrive, on est surpris et illuminé de se revoir; on se serre cordialement la main, chacun selon son tic (deuxdoigls avec nonchalance, ou cordialement en camarade loyal, ou d'une main humide, ou sanslever lesyeux à V homme préoccupé, ou en disant: mon vieux). Puis quoi ! les bavardages connus, les doléances, les petites envies. Auprès de ces braves

VtNHPvmsifffi

78 Quelques cEdences

gaillards, identiques hier et demain, je n'irai pas risquer ma quiétude.

Tandis que les muscles de leurs visages et les secrètes transitions de leurs discours révèlent qu'ils mettent leur honneur et leur joie dans les médiocres sommes et faveurs où ils se hissent, ils n'arrêtent pas de stigmatiser, avec emportement et naïveté, les concessions, de leurs aînés. Le plus agaçant est, que cramponnés à des opinions fragmentaires qu'ils reçurent du hasard, ils s'indignent contre celui qui tient d'égale valeur ce qu'ils méprisent et ce qu'ils exaltent, comme si toutes attitudes n'étaient pas également insignifiantes et justifiées.

Dans le monde, à ce début de l'été, plus de réceptions tapageuses. Aux salons reposés et frais, quinze à vingt personnes se succèdent doucement, qui approuvent quelque chose en prenant une tasse de thé. Que n'ailait— il s'y délasser ? On rencontre, dans la société, à défaut d'affection, des gens affectueux et bien élevés.

Les impressions qu'on y échange,

Une pacje de la vingtième année 79

prévues, un peu trop lucides, du moins n'éveillent jamais ce malaise que nous fait la verve heurtée des jeunes gens. « Peu répandu, je sais mal, avouait-il, l'intrigue de ces banquiers, fonctionnaires, politiciens et mondains ; je ne distingue guère leurs politesses, et dans un milieu de bon ton, je tiens volontiers galant homme tout causeur bienveillant et bref. » Hélas ! sa douloureuse sensibilité lui fermait ces élégants loisirs.

Il le confessait avec clairvoyance :

«Je n'ai pas souvenir d'une connaissance de salon, la plus frivole et furtive, qui ne m'ai mortifié dès l'abord par quelque parole, insignifiante mais où je savais trouver, malgré que je me tinsse, de la peine et de l'irritation. J'excepte deux ou trois femmes qui me distinguèrent avec un goût charmant, et leur accueil m'eût transporté, si l'impuissance de paraître en une seule minute tout ce que je puis être, n'avait alors gâté mon naïf épanouissement et si profondément qu'aujourd'hui encore, dans mes instants de fatuité,

la soudaine évocation de ces circonstances me resserre. » Imagination pénible, qu'à part soi il comparait à la vanité pointilleuse des campagnards, mais enfoncée si avant dans sa chair qu'il pouvait la cacher, mais non point ne pas en souffrir.

Il alla simplement se promener au parc Monceau.

Quoique le soir elle sente un peu le marécage, il aimait cette nursery.

Là, solitaire et les mains dans ses poches, il se permettait d'abandonner l'air gaillard et sûr de soi, uniforme du boulevard . Tant était douce sa philosophie, il estimait que choquer les mœurs de la majorité ne fut jamais spirituel. « Les gens m'épouvantent, ajoutait-il, mais à la veille d'un dimanche où je pourrai m'enfermer tout le jour, j'ai pour l'humanité mille indulgences. Mes méchancetés ne sont que des crises, des excès de coudoiement. Je suis, parmi tous mes agrès admirables et parfaits,- un capitaine sur son vaisseau qui fuit la vague et s'enorgueillit uniquement de flotter... Oh! je

Une page de la vingtième année 81

me fais des objections : petites phrases de Michelet si pénétrantes, brûlantes du culte des groupes humains ! Amis, belles âmes, qui me communiquez au dessert votre sentiment de la responsabilité ! moimême, j'ai senti une énergie de vie, un souffle qui venait du large, le soir, sur le mail, quand les militaires soufflaient dans leurs trompettes retentissantes.

— Ce n'est donc pas que je m'admire tout d'une pièce, mais je me plais infiniment. »

Dans son épaule, une névralgie lancina soudain, qui le guérit sans plus de sa déplaisante fatuité. Humant l'humidité, il se hâta de fuir.

Puis reprenant avec pondération sa politique :

«c La réflexion et l'usage m'engagent à ensevelir au fond de mon âme ma vision particulière du monde.

La gardant immaculée, précise, et consolante pour moi à toute heure, je pourrai, puisqu'il le faut, supporter la bienveillance, la sottise, tant de vulgarités des gens. »

Page 1