AIGUES-MORTES
Aiguës-Mortes I consonance d'une désolation incomparable ! Dans le train si lent à traverser la Camargue, je m'imagine ces mornes remparts qui depuis sept siècles subsistent intacts. J'évoque ces mystérieux Sarrasins, ces légers Barbaresques qui pillaient ces côtes, et fuyaient, insaisis même par l'Histoire. Aigues- Mortes, le vieux guerrier qu'ils assaillaient sans trêve, est toujours à son poste, étendu sur la plaine, comme un chevalier, les armes à la main, est figé en pierre sur son tombeau.
Sur ce plat désert de mélancolie où régnent les ibis roses et les fièvres paludéennes, parmi ces duretés et ces sublimités prévues par mon
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imagination, la belle petite fille vers qui j'allais m'excitait infiniment.
Quand je descendis de la gare, déjà les grenouilles avaient commencé leur coassement ; il n'était pas encore cinq heures, mais cette plaine immense, toute rayée de petits canaux, est leur fiévreux royaume.
Une jeune fille à qui je demandais la villa de Rosemonde m'offrit à me conduire ; nous contournâmes les hautes murailles, puis quittant l'ombre de la ville, muette et dure dans sa haute enceinte crénelée, nous nous engageâmes sur une chaussée étroite entre deux eaux stagnantes.
C'est à quelque cent mètres, sur un terre-plein, que je trouvai la pâle maison de Bérénice, faisant face au soleil couchant. Cinq à six arbres l'entouraient, les seuls qu'on aperçût dans cette vaste étendue où cette soirée d'hiver mettait une transparence de pleine mer. A l'entrée de son gi èle jardin, ma chère Bérénice m'attendait, et je ne verrai de ma vie un geste plus gracieux que celui de son premier accueil.
Cette année, la mode était des couleurs jaunes, vieux rose, violet évêque, scabieuse et vert d'eau ; elle portait une robe exquise de l'un de ces tons, et le paysage, avec ces étrangetés de l'hiver méridional , faisait voir des couleurs identiques ou complémentaires.
Cette pâle maison de Rosemonde, rosée à cette heure d'un étrange soleil couchant, me séduisit dès l'abord par l'inattendu d'une installation sobre et froide d'Angleterre, au lieu du taudis méridional que je redoutais. Petite-Secousse faisait là aussi étrange figure qu'une brillante perruche des îles dans une cage de noyer ciré. Je crus y sentir une maison d'amour, glacée par l'absence d'amour ; mais la petite main brûlante qu'elle me tendit plusieurs fois pour me témoigner son contentement de me revoir me donnait la fièvre.
Singulière fièvre ! Elle me montra qui jouait dans son jardin, un de ces ânes charmants de Provence, aux longs yeux résignés, et des canards
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un peu viveurs et dandineurs, qui des étangs revenaient pour leur repas du soir.