LA PRIERE FINALE DE SOUS L ŒIL DES BARBARES
0 Maître,
Je me rappelle qu'à dix ans, quand je pleurais contre le poteau de gauche, sous le hangar, au fond de la cour des petits, et que les cuistres, en me bourreaudant, m'affirmaient que j'étais ridicule, je m'interrogeais avec angoisse I « Plus tard quand je serai une grande personne, est-ce que je rougirai de ce que je suis aujourd'hui ?» — Je ne sais rien que j'aime autant et qui me touche plus que ce gamin, trop sensible et trop raisonneur, qui m'implorait ainsi, il y a quinze ans. Petit garçon, tu n'avais pas tort de mépriser les cuistres, dispensateurs d'éloges et
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ordonnateurs de la vie, de qui tu dépendais ; tu montrais du goût de te plaire, de fois à autre, par les temps humides, à pleurer dans un coin plutôt que de jouer avec ceux que tu n'avais pas choisis. Crois bien que les soucis et les prétentions des grandes personnes ont continué à m'être souverainement indifférents. Aujourd'hui comme alors, je sens en elles l'ennemi ; je ris d'elles, je retrouve le dédain et la timidité que t'inspirait la médiocrité de tes maîtres.
Rien de mes émotions de jadis ne me paraîtrait léger aujourd'hui. J'ai les mômes nerfs ; seul mon raisonnement s'est fortifié, et il m'enseigne que j'avais tort, quand tous, m'ayant blessé, je disais en moimême : «Ils verront bien, un jour. »
Chaque année, à chaque semaine presque, j'ai pu répéter : « Ils verront bien », ce mot des enfants sans défense qu'on humilie. Mais je n'ai j)his le désir ni la volonté de manifester rien qui soil digne de moi.
L'effort égoïste et âpre m'a stérilisé.
Il faut, mon maître, que tu me secoures.
Je n'ai plus d'énergie, mais compte qu'à la sensibilité violente d'un enfant je joins une clairvoyance dès longtemps avertie Et je te dis cela pour que tu le comprennes, ce n'est pas de conseils, mais de force et de fécondité spirituelle que j'ai besoin.
Je sais que ce fut mon tort et le commencement de mon impuissance de laisser vaguer mon intelligence, comme une petite bête qui flaire et vagabonde. Ainsi je souffris dans ma tendresse, ayant jeté mon sentiment à celle qui passait sans que ma psychologie l'eût élue. Le secret des forts est de se contraindre sans répit.
Je sais aussi — puisque le décor où je vis m'est attristé par mille souvenirs, par des sensations confuses incarnées dans les tables du boulevard, dans les souillures de ce tapis d'escalier, dans l'odeur fade de ce fiacre roulant, — je sais des endroits intacts où veillent mille chefs-d'œuvre, et quoique j'aie toujours éprouvé que les choses très belles me rem-
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plissaient d'une acre mélancolie par le retour qu'elles m'imposent sur ma petitesse, je pense qu'une syllabe dite doucement les passionnerait
Je sais, mais qui me donnera la grâce ? qui fera que je veuille ? 0 maître, dissipe la torpeur douloureuse, pour que je me livre avec confiance à la seule recherche de mon absolu.
Puisqu'on a dit qu'il ne faut pas aimer en paroles mais en œuvres, après l'élan de l'âme, après la tendresse du cœur, le véritable amour serait d'agir.
Toi seul, ô mon maître, m'ayant fortifié dans cette agitation souvent douloureuse d'où je t'implore, tu saurais m'en entretenir le bienfait, et je te supplie que, par une suprême tutelle, tu me choisisses le sentier où s'accomplira ma destinée.
Toi seul, ô maître, si tu existes quelque part, axiome, religion ou prince des hommes.
Les noms heureux des belles villes du Sud sont liés aux mornes images de la mort. Parmi nos parents, nos amis, plusieurs achevèrent leur vie à Menton, à Hyères et à Pau. Le plus souvent jeunes encore. Et le soleil qui perce l'hiver pour réjouir ces villes fortunées n'obtient pas que j'oublie des rayons prématurément glacés.
Les stations du littoral me semblent des tombes fleuries que frappe un flot d'azur. Mais, sous un ciel couvert, Pau surtout, avec sa douceur qu'aucun souffle jamais n'excite, prête à de mortelles rêveries.
Si j'essaie de me rappeler le temps que j'ai vécu depuis ma jeunesse, je n'y retrouve que mes rêves. En remontant leur pente insensible, je m'enfonce dans une demi-obscurité qui leur est facile comme les nuits d'Orient. Elle me laisse apercevoir seulement des ruines et des feuillages , ce sont quelques images illustres et des temples, que jadis j'ai interrogés, et puis les lauriers, les chênes verts d'Italie, les jardins parfumés d'Espagne, qui m'ont excité à jouir de la vie. Sur ce petit chemin et dans cette atmosphère romanesque, il ne manquait rien qu'un tombeau. Celui qui dans un terme si court vient d'être enlevé au compa-
gnon de ces grandes débauches de poésie, pendant lesquelles nous avions presque effacé la vie réelle, m'avertit de Tunique réalité.
Voici la Lorraine et son ciel : le grand ciel tourmenté de novembre, la vaste plaine avec ses bosselures et cent villages pleins de méfiance.
0 mon pays, ils disent que tes formes sont mesquines ! Je te connais chargé de poésie. Je vois sur ton vaste camp des armes qui reposent.
Elles attendent qu'un bras fort les vienne ressaisir.