TECHNIQUE DU MASSAGE
Nous ne saurions terminer ce modeste travail sans donner un exposé sommaire de la technique du massage dans les fractures ; nous le faisons d'autant plus volontiers que nous différons sur certains points, par de légers détails, il est vrai, de la pratique des principaux vulgarisateurs du massage.
À quel moment et dans: quelles variétés de fracture faut-il masser; comment doit-on s’y prendre ; quels doivent être la durée et le nombre des séances ?..…... Telles sont les questions que nous nous proposons de résoudre,
On a vu que Lucas-Championnière conseille d’attendre quelques jours avant d'entreprendre le massage, de 3 à 6 jours dans les cas ordinaires, 8 jours lorsque la sensibilité est trop grande. Mezger dans son opuscule, Berne, dans la Aevue de clinique et de thérapeutique, donnaient à peu près les mêmes conseils. Je crois qu'on doit appliquer aux fractures ce que Norstrôm dit des arthrites traumatiques : « Les accidents aigus au lieu d’être un obstacle deviennent une indication ». Plus-le malade souffre, plus le gonflement est considérable, et plus on doit se hâter de pratiquer le massage, plus les séances doivent être longues et répétées.
Le massage effectué immédiatement après l'accident, n'empêche pas évidemment les déchirures musculaires et ligamenteuses, inhérentes au traumatisme; mais il préviendra le développement de l’épanchement sanguin, de la douleur, du gonflement ; et les souffrances du malade étant ordinairement dues à la compression des
tissus, au lieu de mettre 6 ou 8 jours à s’atténuer spontanément, disparaîtront, grâce au massage, en 3 jours, conformément au vieil adage : sublatà causé, tollitur effectus.
Notons bien que ce massage immédiat ne prédispose pas aux complications, n’exerce aucune action funeste sur les fragments; il a en outre l'avantage, indiqué par Rizet, d’aider, dans les cas douteux, à porter un diagnostic précis.
Ces considérations, je me complais à le répéter, ne sont pas purement théoriques; elles sont basées sur des faits rigoureusement observés; dans tous les cas j'ai pratiqué le massage dès Île début, et n'ai eu qu'à m'en louer ; jamais je n'ai été obligé de le suspendre et l'amélioration s’est montrée dès les premières séances.
Ce n'est pas seulement dans les cas les plus simples, dans les fractures sans déplacement, que je mettais à exécution le massage immédiat. J'en usais avec la même rigueur, avec le même empressement, dans les fractures qui s’accompagnent de déformation. Or, dans cette dernière variété, la plupart de mes prédeces- . seurs conseillent encore d'’immobiliser pendant quelque temps, — 8 jours au minimum, — et de ne commencer le massage que lorsque le déplacement n’a plus autant de tendance à se reproduire.
Réagissant peut-être un peu trop contre cette idée, je m’obstinai, dans mes premiers essais, à traiter sans appareil, sans bandage même, les fractures avec déplacement. Tel le sujet de l'observation XI, telle encore la malade traitée pour une fracture du radius (Observation I).
Je me contentai de corriger chaque fois la déformation par un redressement lent, durant le massagé, et d'abandonner ensuite le malade à ses mouvements naturels. Dans les 2 cas précités, la guérison ne s’en est pas moins suivie, mais aussi, avec elle, la persistance de la déformation.
Depuis, j'ai modifié ma façon de procéder : sans voir dans Île déplacement une contre-indication au massage, j’agis comme précédemment : j'opère, dès la première séance, la réduction de la fracture, et je laisse le membre libre si la fracture se maintient réduite; dans le cas contraire, j'applique un appareil contentif, que j'enlève à chaque séance pour le réappliquer ensuite, et cela, pendant tout le temps que les auteurs immobilisent, c’est-à-dire 8 ou 10 jours. Pour empêcher le déplacement pendant le massage lui-même, je fais exécuter par un aide l'extension et la contreextension et tiens serrés dans ma main gauche et accolés l’un à l’autre les deux fragments.
Comment doit-on pratiquer le massage? C'est une question difficile à résoudre, et qui trouverait, peut-être, autant de solutions que de partisans du massage, D'un autre côté, vouloir toujours procéder de la même façon exposerait à des mécomptes ou du moins ferait douter de la valeur de la méthode. Donc, sans répéter l’'énumération fastidieuse des 33 manipulations différentes, consignées dans le livre d'Estradère, je dirai simplement qu'on peut masser en employant quatre procédés principaux, qui résument les susdites manipulations : ce sont l’effleurage, la friction, le pétrissage et le tapotement. Quant à savoir à quelle variété on doit avoir recours, suivant les cas, cela dépend de l'initiative de chacun et des indications du moment. A Ja Société médico-chirurgicalede New-York (Lancet, janvier 1887), Eccles a décrit l’action spéciale de chaque méthode : « L’effleu- » rage excite les muscles de la peau, produit la dilatation des » vaisseaux superficiels, la perspiration cutanée, excite les réflexes » cutanés, et, agissant par les nerfs cutanés, accroît la rapidité de » la circulation et les battements du cœur.
» Le pétrissage chasse la lymphe hors des muscles, accroît le » pouvoir musculaire d’un membre et fait diminuer le nombre des » pulsations.
» Les frictions produisent les mêmes effets que le pétrissage et » sont appliquées spécialement aux articulations.
» Le tapotement excite les contractions musculaires. Les effets » combinés sont : la modification de la texture de la peau, l’éléva- » tion de la température du corps, l'idée plus nette du sens du » lieu. »
Dans ces quelques lignes sont résumées les indications de chaque variété de massage.
Aussi, me trouvé-je en complète communication d'idée avec Sir Eccles. Je pratique, au début, l’effleurage, puis, progressivement, je passe de l’effleurage aux pressions modérées et aux véritables frictions ; à ce moment, en effet, l'indication urgente est d’amoindrir la douleur, le gonflement, l’épanchement sanguin : donc il faut agir sur les téguments par l’effleurage et les frictions; vers le troisième ou quatrième jour, quand les douleurs se sont un peu atténuées, je fais exécuter quelques mouvements aux articulations, très lentement et dans une limite restreinte. Enfin, lorsque les forces ne sont pas recouvrées conformément à mon attente, j'ai recours au tapotement, au pétrissage et au pincement qui n’est qu'une variété de pétrissage des masses musculaires. Quant à la mécanique elle-même, je l’exécute de la façon suivante : l’effleurage avec le bord ulnaire de la main, ou avec la face palmaire des phalangines et phalangettes, enfin les frictions avec le plat de la main elle-même, et, quand je veux en exagérer l'intensité, avec le bord externe des deux pouces. Pour le tapotement et le pétrissage, point n'est besoin d'explication.
Les écrits divers traitant du massage ne donnent pas de renseignements précis sur la durée et le nombre des séances nécessaires. Les uns assignent 10 minutes, d’autres un quart d’heure, d’autres 20 minutes, demi-heure, 1 heure. Enfin, les uns ne font le massage que tous les 2 jours, et ne le font pas, pour cela, plus long-
temps chaque fois.— On doit cesser le massage lorsque le gonfie- 9 P
ment de la région tuméfiée, est diminué de moitié, ou, si on se base sur le symptôme douleur, lorsque celle-ci, à pressions égales, est amoindrie et bien moins ressentie qu’au début de la séance. Dans un cas, on est guidé par l'action du massage sur le système circulatoire, dans l’autre, par les modifications produites sur.les extrémités nerveuses. Enfin, on cesse toute manipulation lorsque cette même douleur a disparu, non-seulement au repos, mais dans la marche et les mouvements : le gonflement, lui, ne doit plus exister depuis bien longtemps.
C'est en se conformant à ces principes, qu'on obtiendra, dans le massage des fractures, des résultats qui ont étonné les premiers novateurs et étonnent encore la plupart des chirurgiens. Et qu'on se console d'emprunter, en quelque sorte, cette méthode aux rebouteurs : des rebouteurs nous ne devons prendre que la patience, et, avec cette devise pour guide : « Science, prudence, patience », on aura le plus souvent des succès, des désastres jamais.