‹ Quelques coins du cœurChapitre 1 sur 8 · L'HOMME · texte numérisé non relu

L'HOMME

Maria et Yvonne s'en vont toutes les deux, pliées et noires comme des veuves le long de la grève , tout en bas du jour fumeux et jaune. La pluie, si triste qu'il semble qu'elle ne cessera plus jamais, se mêle d'embrun et a le goût des larmes. Ces deux femmes qui, sous les rafales, leur cape battante, fuient de rocher en rocher, ces deux naufragées de la terre, se ressemblent puisque ce sont deux amies.

Maria, qui est l'aînée — et la plus petite — vient de perdre son enfant. Déjà elle a perdu le père. L'enfant, voilà deux jours, est mort; le père, depuis longtemps, l'a abandonnée. Non seulement elle n'a plus rien, mais elle est rongée de deux souvenirs

effrayants. Elle présente à la pluie une face de condamnée, éclairée d'une pauvre lueur, avec les roses humides des yeux. Elle ne sait pas où elle va, entraînant son amie; elle secoue de temps en temps la tête, comme si elle essayait, la folle, de se détourner du passé.

Yvonne est une toute jeune fille. Elle considère Maria en gémissant. Elle est réellement étreinte par le deuil de sa compagne, et elle pleure pareillement, en se remémorant les mêmes choses.

A un moment où elles se sont rapprochées et prises par le bras, Yvonne a été sur le point de parler à Maria. Mais à quoi bon ? Quelles paroles atteindraient la vaincue, iraient jusqu'à ce cœur que l'odieux séducteur, après un mois d'idylle, a jeté hors de son chemin, si férocement et cyniquement que le petit enfant est, sans nul doute, mort des privations de la mère.

Le misérable, le lâche, l'infâme ! Si peu mêlée à la vie, du fond de la chaumière où elle travaille sans arrêt pour les siens , Yvonne a pourtant suivi heure par heure, jour par jour, le bref et long martyre de son amie, et elle serre ses poings minces en pensant à ce monstre qui joue avec le plaisir et le bonheur des femmes, et s'amuse à les abandonner çà et là. Le matin encore, ne l'a-t-elle pas entrevu, plein d'un épais sourire et montrant les dents, se pencher sur une nouvelle conquête: la tendre Marton, du moulin, et celle-ci n'était -elle

pas déjà auprès de lui pantelante comme un oiseau blessé ? Il a pris Marton pour en faire ce qu'il a fait des autres, d'Hélène, d'Annette, de Louison, de toutes celles qu'ont attirées ses cheveux noirs, sa large face et ses gros yeux luisants.

Voilà longtemps que dans sa chambre, attentive au travail, penchée, et n'écoutant qu'à demi, Yvonne a entendu raconter les ravages de cet homme. Elle a perçu l'écho des lamentations des femmes — jeunes filles ou épouses — qu'il a choisies, laissé régner un jour dans son cœur, puis qu'il a foulées aux pieds, livrées aux remords, au désespoir et à la honte. De toutes ces pauvres éblouies, qu'est-il advenu ? L'une se meurt d'une maladie de langueur ; l'autre s'est noyée dans la mer; l'autre est allée làbas, se noyer dans le grand Paris. Celles qui ne sont pas mortes, passent, fanées, penchantes, et reconnaissables dans la rue. Et puis, ça a été le tour de cette Maria si chère, cette femme au sombre manteau nuageux que le vent pousse maintenant çà et là comme un bateau perdu. Il l'a détachée de lui plus vite encore que de coutume . Yvonne a assisté , crispée et apeurée, à l'œuvre de séduction et de destruction et à peine avait-elle ouvert ses bras pour laisser partir son amie fraternelle, qu'elle les rouvrait pour recevoir Maria qui retombait. Et à présent le fauve a saisi une autre proie; cette Marton chancelle déjà sous le sourire qui a damné Hélène, Annette, Louison et Maria . . .

. . . On ne peut pas» si désespéré qu'on soit, errer tout le jour: il faut revenir chez soi. Elles regagnèrent le village et la maison de Maria, si grandement vide. Il y faisait déjà obscur. Bientôt, le soir allait entrer là comme chez lui.

Maria s'assit sur un escabeau et demeura immobile. Yvonne, en présence de cette solitude glacée, parfaite, à jamais stérile, fut parcourue d'un grand frisson. Elle sentit monter, du fond d'elle-même, une haine farouche contre le voleur et l'assassin des cœurs Non, il n'était pas possible que cet homme allât en paix après tout ce qu'il avait commis, et elle éprouva le besoin de lui jeter à la face un cri de vérité, d'insulter devant tous cette espèce d'empereur à la face béate qui se mettait en dehors des lois,

Elle sortit, à la recherche de l'homme, de la bête malfaisante. La pluie avait cessé, mais le ciel restait menaçant et de la couleur de l'ardoise. La rue, boueuse et plombée, miroitait.

Elle cherchait, à droite, à gauche. Elle était fine, un peu osseuse, l'air timide et humble. Pour faire subsister toute la nichée familiale, elle avait contracté l'habitude muette et le pli du travail. La vie avait accumulé sur ses frêles épaules de lourds fardeaux maternels.

Lui ! Tout à coup, elle l'aperçut. Il sortait du cabaret et flânait, mâchonnant une fleur. Il balançait des épaules puissantes, de grosses mains rouges.

Il avait un air de bellâtre, infatué, coquet, ignoble. Elle réprima, à le voir, un frisson et un geste de répulsion.

Il la vit, s'arrêta, la dévisagea d'un regard fuyant. Puis, s 'enhardissant, la brute toisa l'enfant de haut en bas, et son épais sourire coutumier lui tira la bouche.

Devant cette face et ce sourire viles et féroces, la jeune fille se rappela, en un éclair, l'histoire de toutes ces folles qui par un incompréhensible goût, s*'étaient jetées sur ce destructeur, frêles et les bras étendus.

Et brusquement, pour lui faire rentrer dans la mâchoire son sourire maudit, elle lui cria, tendant le cou, ses mains maigres écartant son capuchon autour de sa figure, elle lui cria tous ses griefs d'amie, toute sa rancune de femme.

Il la fixa un instant, hébété sous cette avalanche de paroles violentes. Puis sa grosse voix pâteuse ânonna :

— Maria ? je ne l'aime plus.

Yvonne, agressive, déchaînée, ne se retenait plus :

— Et Marton, qu'allez -vous en faire, de celle-là ? Il haussa ses grandes épaules.

— Je n'aime plus Marton!

— A qui le tour, alors ? cria la jeune fille, dont le délicat visage se crispait.

L'épaisse voix placide répondit: •

— Je n'aime personne. J'aimerai qui m'aimera.

Il se dandina, se rapprocha, son œil s'alluma d'une idée soudaine:

— Vous, si vous voulez !

Il s'approcha encore, le sourire en avant, et son regard traîna sur elle.

Elle poussa une exclamation d'horreur, et recula jusqu'à un mur. Elle le regarda, le regarda, les yeux agrandis . . .

Elle voyait la ruine, le désespoir, un tas de figures implorantes et repoussées. Elle voyait Annette morte, Hélène morte, et Louison sombrant dans le sabbat de Paris. Elle voyait Maria seule et immobile au milieu de l'absence de son enfant.

Mais elle voyait, plus près» là, là, le sourire de cet homme qui n'aimait plus Marton, qui n'aimait encore personne en cet instant, — le sourire qui s'approchait et s'étendait et entourait comme quelque chose d'immense; elle voyait les yeux luisants, brillants, éblouissants.

Elle voulut crier: non ! se débattre, mais elle ne put que palpiter de la tête aux pieds ... Làhaut, l'orage s'était dissipé tout d'un coup. Le soleil couchant s'épandait du ciel. La femme ne savait plus ni penser, ni parler, et la pourpre du soir la faisait déjà rougir magnifiquement.

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